La Débâcle/Partie 2/Chapitre VIII

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G. Charpentier et E. Fasquelle (p. 379-405).


VIII


Vers cinq heures et demie, avant la fermeture des portes, Delaherche était de nouveau retourné à la Sous-Préfecture, dans son anxiété des conséquences, maintenant qu’il savait la bataille perdue. Il resta là pendant près de trois heures, à piétiner au travers du pavé de la cour, guettant, interrogeant tous les officiers qui passaient ; et ce fut ainsi qu’il apprit les événements rapides : la démission envoyée, puis retirée par le général de Wimpffen, les pleins pouvoirs qu’il avait reçus de l’empereur, pour aller obtenir, du grand quartier prussien, en faveur de l’armée vaincue, les conditions les moins fâcheuses, enfin la réunion d’un conseil de guerre, chargé de décider si l’on devait essayer de continuer la lutte, en défendant la forteresse. Durant ce conseil, où se trouvaient réunis une vingtaine d’officiers supérieurs, et qui lui parut durer un siècle, le fabricant de drap monta plus de vingt fois les marches du perron. Et, brusquement, à huit heures un quart, il en vit descendre le général de Wimpffen très rouge, les yeux gonflés, suivi d’un colonel et de deux autres généraux. Ils sautèrent en selle, ils s’en allèrent par le pont de Meuse. C’était la capitulation acceptée, inévitable.

Delaherche, rassuré, songea qu’il mourait de faim et résolut de retourner chez lui. Mais, dès qu’il se retrouva dehors, il demeura hésitant, devant l’encombrement effroyable qui avait achevé de se produire. Les rues, les places étaient gorgées, bondées, emplies à un tel point d’hommes, de chevaux, de canons, que cette masse compacte semblait y avoir été entrée de force, à coups de quelque pilon gigantesque. Pendant que, sur les remparts, bivouaquaient les régiments qui s’étaient repliés en bon ordre, les débris épars de tous les corps, les fuyards de toutes les armes, une tourbe grouillante avait submergé la ville, un entassement, un flot épaissi, immobilisé, où l’on ne pouvait plus remuer ni bras ni jambes. Les roues des canons, des caissons, des voitures innombrables, s’enchevêtraient. Les chevaux fouaillés, poussés dans tous les sens, n’avaient plus la place pour avancer ou reculer. Et les hommes, sourds aux menaces, envahissaient les maisons, dévoraient ce qu’ils trouvaient, se couchaient où ils pouvaient, dans les chambres, dans les caves. Beaucoup étaient tombés sous les portes, barrant les vestibules. D’autres, sans avoir la force d’aller plus loin, gisaient sur les trottoirs, y dormaient d’un sommeil de mort, ne se levant même pas sous les pieds qui leur meurtrissaient un membre, aimant mieux se faire écraser que de se donner la peine de changer de place.

Alors, Delaherche comprit la nécessité impérieuse de la capitulation. Dans certains carrefours, les caissons se touchaient, un seul obus prussien, tombant sur un d’eux, aurait fait sauter les autres ; et Sedan entier se serait allumé comme une torche. Puis, que faire d’un pareil amas de misérables, foudroyés de faim et de fatigue, sans cartouches, sans vivres ? Rien que pour déblayer les rues, il eût fallu tout un jour. La forteresse elle-même n’était pas armée, la ville n’avait pas d’approvisionnements. Dans le conseil, c’étaient là les raisons que venaient de donner les esprits sages, gardant la vue nette de la situation, au milieu de leur grande douleur patriotique ; et les officiers les plus téméraires, ceux qui frémissaient en criant qu’une armée ne pouvait se rendre ainsi, avaient dû baisser la tête, sans trouver les moyens pratiques de recommencer la lutte, le lendemain.

Place Turenne et place du Rivage, Delaherche parvint à se frayer péniblement un passage dans la cohue. En passant devant l’hôtel de la Croix d’Or, il eut une vision morne de la salle à manger, où des généraux étaient assis, muets, devant la table vide. Il n’y avait plus rien, pas même du pain. Cependant, le général Bourgain-Desfeuilles, qui tempêtait dans la cuisine, dut trouver quelque chose, car il se tut et monta vivement l’escalier, les mains embarrassées d’un papier gras. Une telle foule était là, à regarder de la place, au travers des vitres, cette table d’hôte lugubre, balayée par la disette, que le fabricant de drap dut jouer des coudes, comme englué, reperdant parfois, sous une poussée, le chemin qu’il avait gagné déjà. Mais, dans la Grande-Rue, le mur devint infranchissable, il désespéra un instant. Toutes les pièces d’une batterie semblaient y avoir été jetées les unes par-dessus les autres. Il se décida à monter sur les affûts, il enjamba les pièces, sauta de roue en roue, au risque de se rompre les jambes. Ensuite, ce furent des chevaux qui lui barrèrent le chemin ; et il se baissa, se résigna à filer parmi les pieds, sous les ventres de ces lamentables bêtes, à demi mortes d’inanition. Puis, après un quart d’heure d’efforts, comme il arrivait à la hauteur de la rue Saint-Michel, les obstacles grandissants l’effrayèrent, il projeta de s’engager dans cette rue, pour faire le tour par la rue des Laboureurs, espérant que ces voies écartées seraient moins envahies. La malechance voulut qu’il y eût là une maison louche, dont une bande de soldats ivres faisaient le siège ; et, craignant d’attraper quelque mauvais coup, dans la bagarre, il revint sur ses pas. Dès lors, il s’entêta, il poussa jusqu’au bout de la Grande-Rue, tantôt marchant en équilibre sur des timons de voiture, tantôt escaladant des fourgons. Place du Collège, il fut porté sur des épaules pendant une trentaine de pas. Il retomba, faillit avoir les côtes défoncées, ne se sauva qu’en se hissant aux barreaux d’une grille. Et, lorsqu’il atteignit enfin la rue Maqua, en sueur, en lambeaux, il y avait plus d’une heure qu’il s’épuisait, depuis son départ de la Sous-Préfecture, pour faire un chemin qui lui demandait, d’habitude, moins de cinq minutes.

Le major Bouroche, voulant éviter l’envahissement du jardin et de l’ambulance, avait eu la précaution de faire placer deux factionnaires à la porte. Cela fut un soulagement pour Delaherche, qui venait de penser tout d’un coup que sa maison était peut-être livrée au pillage. Dans le jardin, la vue de l’ambulance à peine éclairée par quelques lanternes, et d’où s’exhalait une mauvaise haleine de fièvre, lui fit de nouveau froid au cœur. Il butta contre un soldat endormi sur le pavé, il se rappela le trésor du 7e corps, que gardait cet homme depuis le matin, oublié là sans doute par ses chefs, rompu d’une telle fatigue, qu’il s’était couché. D’ailleurs, la maison semblait vide, toute noire au rez-de-chaussée, les portes ouvertes. Les servantes devaient être restées à l’ambulance, car il n’y avait personne dans la cuisine, où fumait seulement une petite lampe triste. Il alluma un bougeoir, il monta doucement le grand escalier, pour ne pas réveiller sa mère et sa femme, qu’il avait suppliées de se mettre au lit, après une journée si laborieuse et d’une si terrible émotion.

Mais, en entrant dans son cabinet, il eut un saisissement. Un soldat se trouvait allongé sur le canapé où le capitaine Beaudoin avait dormi pendant quelques heures, la veille ; et il ne comprit que lorsqu’il eut reconnu Maurice, le frère d’Henriette. D’autant plus que, s’étant retourné, il venait de voir, sur un tapis, enveloppé d’une couverture, un autre soldat encore, ce Jean, aperçu avant la bataille. Tous deux, écrasés, semblaient morts. Il ne s’arrêta point, alla jusqu’à la chambre de sa femme, qui était voisine. Une lampe y brûlait, sur un coin de table, au milieu d’un silence frissonnant. En travers du lit, Gilberte s’était jetée toute vêtue, dans la crainte sans doute de quelque catastrophe. Très calme, elle dormait, tandis que, près d’elle, assise sur une chaise, et la tête seulement tombée au bord du matelas, Henriette sommeillait aussi, d’un sommeil agité de cauchemars, avec de grosses larmes sous les paupières. Un moment, il les regarda, tenté de réveiller la jeune femme, pour savoir. Était-elle allée à Bazeilles ? Peut-être, s’il l’interrogeait, lui donnerait-elle des nouvelles de sa teinturerie ? Mais une pitié lui vint, il se retirait, lorsque sa mère, silencieuse, parut sur le seuil de la porte, et lui fit signe de la suivre.

Dans la salle à manger, qu’ils traversèrent, il témoigna son étonnement.

— Comment, vous ne vous êtes pas couchée ?

Elle dit non d’abord de la tête ; puis, à demi-voix :

— Je ne peux pas dormir, je me suis installée dans un fauteuil, près du colonel… Une très forte fièvre vient de le prendre, et il s’éveille à chaque instant, il me questionne… Moi, je ne sais que lui répondre. Entre donc le voir.

M. de Vineuil, déjà, s’était rendormi. Sur l’oreiller, on distinguait à peine sa longue face rouge, que ses moustaches barraient d’un flot de neige. Madame Delaherche avait mis un journal devant la lampe, et tout ce coin de la chambre se trouvait à demi obscur ; pendant que la clarté vive tombait sur elle, sévèrement assise au fond du fauteuil, les mains abandonnées, les yeux au loin, dans une rêverie tragique.

— Attends, murmura-t-elle, je crois qu’il t’a entendu, le voici qui se réveille encore.

En effet, le colonel rouvrait les yeux, les fixait sur Delaherche, sans remuer la tête. Il le reconnut, il demanda aussitôt d’une voix que la fièvre faisait trembler :

— C’est fini, n’est-ce pas ? On capitule.

Le fabricant, qui rencontra un regard de sa mère, fut sur le point de mentir. Mais à quoi bon ? Il eut un geste découragé.

— Que voulez-vous qu’on fasse ? Si vous pouviez voir les rues de la ville !… Le général de Wimpffen vient de se rendre au grand quartier Prussien, pour débattre les conditions.

Les yeux de M. de Vineuil s’étaient refermés, un long frisson l’agita, pendant que cette lamentation sourde lui échappait :

— Ah ! mon Dieu, ah ! mon Dieu…

Et, sans rouvrir les paupières, il continua d’une voix saccadée :

— Ah ! ce que je voulais, c’était hier qu’on aurait dû le faire… Oui, je connaissais le pays, j’ai dit mes craintes au général ; mais, lui-même, on ne l’écoutait pas… Là-haut, au-dessus de Saint-Menges, jusqu’à Fleigneux, toutes les hauteurs occupées, l’armée dominant Sedan, maîtresse du défilé de Saint-Albert… Nous attendons là, nos positions sont inexpugnables, la route de Mézières reste ouverte…

Sa parole s’embarrassait, il balbutia encore quelques mots inintelligibles, pendant que la vision de bataille, née de la fièvre, se brouillait peu à peu, emportée dans le sommeil. Il dormait, peut-être continuait-il à rêver la victoire.

— Est-ce que le major répond de lui ? demanda Delaherche à voix basse.

Madame Delaherche fit un signe de tête affirmatif.

— N’importe, c’est terrible, ces blessures au pied, reprit-il. Le voilà au lit pour longtemps, n’est-ce pas ?

Cette fois, elle resta silencieuse, comme perdue elle-même dans la grande douleur de la défaite. Elle était déjà d’un autre âge, de cette vieille et rude bourgeoisie des frontières, si ardente autrefois à défendre ses villes. Sous la vive clarté de la lampe, son visage sévère, au nez sec, aux lèvres minces, disait sa colère et sa souffrance, toute la révolte qui l’empêchait de dormir.

Alors, Delaherche se sentit isolé, envahi d’une détresse affreuse. La faim le reprenait, intolérable, et il crut que la faiblesse seule lui ôtait ainsi tout courage. Sur la pointe des pieds, il quitta la chambre, descendit de nouveau dans la cuisine, avec le bougeoir. Mais il y trouva plus de mélancolie encore, le fourneau éteint, le buffet vide, les torchons jetés en désordre, comme si le vent du désastre avait soufflé là aussi, emportant toute la gaieté vivante de ce qui se mange et de ce qui se boit. D’abord, il crut qu’il ne découvrirait pas même une croûte, les restes de pain ayant passé à l’ambulance, dans la soupe. Puis, au fond d’une armoire, il tomba sur des haricots de la veille, oubliés. Et il les mangea sans beurre, sans pain, debout, n’osant remonter pour faire un pareil repas, se hâtant au milieu de cette cuisine morne, que la petite lampe vacillante empoisonnait d’une odeur de pétrole.

Il n’était guère plus de dix heures, et Delaherche resta désœuvré, en attendant de savoir si la capitulation allait être signée enfin. Une inquiétude persistait en lui, la crainte que la lutte ne fût reprise, toute une terreur de ce qui se passerait alors, dont il ne parlait pas, qui lui pesait sourdement sur la poitrine. Quand il fut remonté dans son cabinet, où Maurice et Jean n’avaient pas bougé, vainement il essaya de s’allonger au fond d’un fauteuil : le sommeil ne venait pas, des bruits d’obus le redressaient en sursaut, dès qu’il était sur le point de perdre connaissance. C’était l’effroyable canonnade de la journée qu’il avait gardée dans les oreilles ; et il écoutait un instant, effaré, et il restait tremblant du grand silence qui, maintenant, l’entourait. Ne pouvant dormir, il préféra se remettre debout, il erra par les pièces noires, évitant d’entrer dans la chambre où sa mère veillait le colonel, car le regard fixe dont elle suivait sa marche, finissait par le gêner. À deux reprises, il retourna voir si Henriette ne s’était point éveillée, il s’arrêta devant le visage de sa femme, si paisible. Jusqu’à deux heures du matin, ne sachant que faire, il redescendit, remonta, changea de place.

Cela ne pouvait durer. Delaherche résolut de retourner encore à la Sous-Préfecture, sentant bien que tout repos lui serait impossible, tant qu’il ne saurait pas. Mais, en bas, devant la rue encombrée, il fut pris d’un désespoir : jamais il n’aurait la force d’aller et de revenir, au milieu des obstacles dont le souvenir seul lui cassait les membres. Et il hésitait, lorsqu’il vit arriver le major Bouroche, soufflant, jurant.

— Tonnerre de Dieu ! c’est à y laisser les pattes !

Il avait dû se rendre à l’Hôtel de Ville, pour supplier le maire de réquisitionner du chloroforme et de lui en envoyer dès le jour, car sa provision se trouvait épuisée, des opérations étaient urgentes, et il craignait, comme il disait, d’être obligé de charcuter les pauvres bougres, sans les endormir.

— Eh bien ? demanda Delaherche.

— Eh bien, ils ne savent seulement pas si les pharmaciens en ont encore !

Mais le fabricant se moquait du chloroforme. Il reprit :

— Non, non… Est-ce fini, là-bas ? a-t-on signé avec les Prussiens ?

Le major eut un geste violent.

— Rien de fait ! cria-t-il. Wimpffen vient de rentrer… Il paraît que ces brigands-là ont des exigences à leur flanquer des gifles… Ah ! qu’on recommence donc, et que nous crevions tous, ça vaudra mieux !

Delaherche l’écoutait, pâlissant.

— Mais est-ce bien certain, ce que vous me racontez ?

— Je le tiens de ces bourgeois du conseil municipal, qui sont là-bas en permanence… Un officier était venu de la Sous-Préfecture leur tout dire.

Et il ajouta des détails. C’était au château de Bellevue, près de Donchery, que l’entrevue avait eu lieu, entre le général de Wimpffen, le général de Moltke et Bismarck. Un terrible homme, ce général de Moltke, sec et dur, avec sa face glabre de chimiste mathématicien, qui gagnait les batailles du fond de son cabinet, à coups d’algèbre ! Tout de suite, il avait tenu à établir qu’il connaissait la situation désespérée de l’armée française : pas de vivres, pas de munitions, la démoralisation et le désordre, l’impossibilité absolue de rompre le cercle de fer où elle était enserrée ; tandis que les armées allemandes occupaient les positions les plus fortes, pouvaient brûler la ville en deux heures. Froidement, il dictait sa volonté : l’armée française tout entière prisonnière, avec armes et bagages. Bismarck, simplement, l’appuyait, de son air de dogue bon enfant. Et, dès lors, le général de Wimpffen s’était épuisé à combattre ces conditions, les plus rudes qu’on eût jamais imposées à une armée battue. Il avait dit sa malechance, l’héroïsme des soldats, le danger de pousser à bout un peuple fier ; il avait, pendant trois heures, menacé, supplié, parlé avec une éloquence désespérée et superbe, demandant qu’on se contentât d’interner les vaincus au fond de la France, en Algérie même ; et l’unique concession avait fini par être que ceux d’entre les officiers qui prendraient, par écrit et sur l’honneur, l’engagement de ne plus servir, pourraient se rendre dans leurs foyers. Enfin, l’armistice devait être prolongé jusqu’au lendemain matin, à dix heures. Si, à cette heure-là, les conditions n’étaient pas acceptées, les batteries prussiennes ouvriraient le feu de nouveau, la ville serait brûlée.

— C’est stupide ! cria Delaherche, on ne brûle pas une ville qui n’a rien fait pour ça !

Le major acheva de le mettre hors de lui, en ajoutant que des officiers qu’il venait de voir, à l’hôtel de l’Europe, parlaient d’une sortie en masse, avant le jour. Depuis que les exigences allemandes étaient connues, une surexcitation extrême se déclarait, on risquait les projets les plus extravagants. L’idée même qu’il ne serait pas loyal de profiter des ténèbres pour rompre la trêve, sans avertissement aucun, n’arrêtait personne ; et c’étaient des plans fous, la marche reprise sur Carignan, au travers des Bavarois, grâce à la nuit noire, le plateau d’Illy reconquis, par une surprise, la route de Mézières débloquée, ou encore un élan irrésistible, pour se jeter d’un saut en Belgique. D’autres, à la vérité, ne disaient rien, sentaient la fatalité du désastre, auraient tout accepté, tout signé, pour en finir, dans un cri heureux de soulagement.

— Bonsoir ! conclut Bouroche. Je vais tâcher de dormir deux heures, j’en ai grand besoin.

Resté seul, Delaherche suffoqua. Eh quoi ? c’était vrai, on allait recommencer à se battre, incendier et raser Sedan ! Cela devenait inévitable, l’effrayante chose aurait certainement lieu, dès que le soleil serait assez haut sur les collines, pour éclairer l’horreur du massacre. Et, machinalement, il escalada une fois encore l’escalier raide des greniers, il se retrouva parmi les cheminées, au bord de l’étroite terrasse qui dominait la ville. Mais, à cette heure, il était là-haut en pleines ténèbres, dans une mer infinie et roulante de grandes vagues sombres, où d’abord il ne distingua absolument rien. Puis, ce furent les bâtiments de la fabrique, au-dessous de lui, qui se dégagèrent les premiers, en masses confuses qu’il reconnaissait : la chambre de la machine, les salles des métiers, les séchoirs, les magasins ; et cette vue, ce pâté énorme de constructions, qui était son orgueil et sa richesse, le bouleversa de pitié sur lui-même, quand il eut songé que, dans quelques heures, il n’en resterait que des cendres. Ses regards remontèrent vers l’horizon, firent le tour de cette immensité noire, où dormait la menace du lendemain. Au midi, du côté de Bazeilles, des flammèches s’envolaient, au-dessus des maisons qui tombaient en braise ; tandis que, vers le nord, la ferme du bois de la Garenne, incendiée le soir, brûlait toujours, ensanglantant les arbres d’une grande clarté rouge. Pas d’autres feux, rien que ces deux flamboiements, un insondable abîme, traversé de la seule épouvante des rumeurs éparses. Là-bas, peut-être très loin, peut-être sur les remparts, quelqu’un pleurait. Vainement, il tâchait de percer le voile, de voir le Liry, la Marfée, les batteries de Frénois et de Wadelincourt, cette ceinture de bêtes de bronze qu’il sentait là, le cou tendu, la gueule béante. Et, comme il ramenait les regards sur la ville, autour de lui, il en entendit le souffle d’angoisse. Ce n’était pas seulement le mauvais sommeil des soldats tombés par les rues, le sourd craquement de cet amas d’hommes, de bêtes et de canons. Ce qu’il croyait saisir, c’était l’insomnie anxieuse des bourgeois, ses voisins, qui eux non plus ne pouvaient dormir, secoués de fièvre, dans l’attente du jour. Tous devaient savoir que la capitulation n’était pas signée, et tous comptaient les heures, grelottaient à l’idée que, si elle ne se signait pas, ils n’auraient qu’à descendre dans leurs caves, pour y mourir, écrasés, murés sous les décombres. Il lui sembla qu’une voix éperdue montait de la rue des Voyards, criant à l’assassin, au milieu d’un brusque cliquetis d’armes. Il se pencha, il resta dans l’épaisse nuit, perdu en plein ciel de brume, sans une étoile, enveloppé d’un tel frisson, que tout le poil de sa chair se hérissait.

En bas, sur le canapé, Maurice s’éveilla, au petit jour. Courbaturé, il ne bougea pas, les yeux sur les vitres, peu à peu blanchies d’une aube livide. Les abominables souvenirs lui revenaient, la bataille perdue, la fuite, le désastre, dans la lucidité aiguë du réveil. Il revit tout, jusqu’au moindre détail, il souffrit affreusement de la défaite, dont le retentissement descendait aux racines de son être, comme s’il s’en était senti le coupable. Et il raisonnait le mal, s’analysant, retrouvant aiguisée la faculté de se dévorer lui-même. N’était-il pas le premier venu, un des passants de l’époque, certes d’une instruction brillante, mais d’une ignorance crasse en tout ce qu’il aurait fallu savoir, vaniteux avec cela au point d’en être aveugle, perverti par l’impatience de jouir et par la prospérité menteuse du règne ? Puis, c’était une autre évocation : son grand-père, né en 1780, un des héros de la Grande Armée, un des vainqueurs d’Austerlitz, de Wagram et de Friedland ; son père, né en 1811, tombé à la bureaucratie, petit employé médiocre, percepteur au Chêne-Populeux, où il s’était usé ; lui, né en 1841, élevé en monsieur, reçu avocat, capable des pires sottises et des plus grands enthousiasmes, vaincu à Sedan, dans une catastrophe qu’il devinait immense, finissant un monde ; et cette dégénérescence de la race, qui expliquait comment la France victorieuse avec les grands-pères avait pu être battue dans les petits-fils, lui écrasait le cœur, telle qu’une maladie de famille, lentement aggravée, aboutissant à la destruction fatale, quand l’heure avait sonné. Dans la victoire, il se serait senti si brave et triomphant ! Dans la défaite, d’une faiblesse nerveuse de femme, il cédait à un de ces désespoirs immenses, où le monde entier sombrait. Il n’y avait plus rien, la France était morte. Des sanglots l’étouffèrent, il pleura, il joignit les mains, retrouvant les bégaiements de prière de son enfance :

— Mon Dieu ! prenez-moi donc… Mon Dieu ! Prenez donc tous ces misérables qui souffrent…

Par terre, roulé dans la couverture, Jean s’agita. Étonné, il finit par s’asseoir sur son séant.

— Quoi donc, mon petit ?… Tu es malade ?

Puis, comprenant que c’étaient encore des idées à coucher dehors, selon son expression, il se fit paternel.

— Voyons, qu’est-ce que tu as ? faut pas se faire pour rien un chagrin pareil !

— Ah ! s’écria Maurice, c’est bien fichu, va ! nous pouvons nous apprêter à être Prussiens.

Et, comme le camarade, avec sa tête dure d’illettré, s’étonnait, il tâcha de lui faire comprendre l’épuisement de la race, la disparition sous le flot nécessaire d’un sang nouveau. Mais le paysan, d’une branle têtu de la tête, refusait l’explication.

— Comment ! mon champ ne serait plus à moi ? je laisserais les Prussiens me le prendre, quand je ne suis pas tout à fait mort et que j’ai encore mes deux bras ?… Allons donc !

Puis, à son tour, il dit son idée, péniblement, au petit bonheur des mots. On avait reçu une sacrée roulée, ça c’était certain ! Mais on n’était pas tous morts peut-être, il en restait, et ceux-là suffiraient bien à rebâtir la maison, s’ils étaient de bons bougres, travaillant dur, ne buvant pas ce qu’ils gagnaient. Dans une famille, lorsqu’on prend de la peine et qu’on met de côté, on parvient toujours à se tirer d’affaire, au milieu des pires malechances. Même il n’est pas mauvais, parfois, de recevoir une bonne gifle : ça fait réfléchir. Et, mon Dieu ! si c’était vrai qu’on avait quelque part de la pourriture, des membres gâtés, eh bien ! ça valait mieux de les voir par terre, abattus d’un coup de hache, que d’en crever comme d’un choléra.

— Fichu, ah ! non, non ! répéta-t-il à plusieurs reprises. Moi, je ne suis pas fichu, je ne sens pas ça !

Et, tout éclopé qu’il était, les cheveux collés encore par le sang de son éraflure, il se redressa, dans un besoin vivace de vivre, de reprendre l’outil ou la charrue, pour rebâtir la maison, selon sa parole. Il était du vieux sol obstiné et sage, du pays de la raison, du travail et de l’épargne.

— Tout de même, reprit-il, ça me fait de la peine pour l’empereur… Les affaires avaient l’air de marcher, le blé se vendait bien… Mais sûrement qu’il a été trop bête, on ne se fourre pas dans des histoires pareilles !

Maurice, qui demeurait anéanti, eut un nouveau geste de désolation.

— Ah ! L’empereur, je l’aimais au fond, malgré mes idées de liberté et de république… Oui, j’avais ça dans le sang, à cause de mon grand-père sans doute… Et, voilà que c’est également pourri de ce côté-là, où allons-nous tomber ?

Ses yeux s’égaraient, il eut une plainte si douloureuse, que Jean, pris d’inquiétude, se décidait à se mettre debout, lorsqu’il vit entrer Henriette. Elle venait de se réveiller, en entendant le bruit des voix, de la chambre voisine. Un jour blême, maintenant, éclairait la pièce.

— Vous arrivez à propos pour le gronder, dit-il, affectant de rire. Il n’est guère sage.

Mais la vue de sa sœur, si pâle, si affligée, avait déterminé chez Maurice une crise salutaire d’attendrissement. Il ouvrit les bras, l’appela sur sa poitrine ; et, lorsqu’elle se fut jetée à son cou, une grande douceur le pénétra. Elle pleurait elle-même, leurs larmes se mêlèrent.

— Ah ! ma pauvre, pauvre chérie, que je m’en veux de n’avoir pas plus de courage pour te consoler !… Ce bon Weiss, ton mari qui t’aimait tant ! que vas-tu devenir ? Toujours, tu as été la victime, sans que jamais tu te sois plainte… Moi-même, t’en ai-je causé déjà du chagrin, et qui sait si je ne t’en causerai pas encore !

Elle le faisait taire, lui mettait la main sur la bouche, lorsque Delaherche entra, bouleversé, hors de lui. Il avait fini par descendre de la terrasse, repris d’une fringale, d’une de ces faims nerveuses, que la fatigue exaspère ; et, comme il était retourné dans la cuisine pour boire quelque chose de chaud, il venait de trouver là, avec la cuisinière, un parent à elle, un menuisier de Bazeilles, à qui elle servait justement du vin chaud. Alors, cet homme, un des derniers habitants restés là-bas, au milieu des incendies, lui avait conté que sa teinturerie était absolument détruite, un tas de décombres.

— Hein ? les brigands, croyez-vous ! bégaya-t-il en s’adressant à Jean et à Maurice. Tout est bien perdu, ils vont incendier Sedan ce matin, comme ils ont incendié Bazeilles hier… Je suis ruiné, je suis ruiné !

La meurtrissure qu’Henriette avait au front, le frappa, et il se souvint qu’il n’avait pu encore causer avec elle.

— C’est vrai, vous y êtes allée, vous avez attrapé ça… Ah ! ce pauvre Weiss !

Et, brusquement, comprenant, aux yeux rouges de la jeune femme, qu’elle savait la mort de son mari, il lâcha un affreux détail, conté à l’instant par le menuisier.

— Ce pauvre Weiss ! il paraît qu’ils l’ont brûlé… Oui, ils ont ramassé les corps des habitants passés par les armes, ils les ont jetés dans le brasier d’une maison qui flambait, arrosée de pétrole.

Saisie d’horreur, Henriette l’écoutait. Mon Dieu ! pas même la consolation d’aller reprendre et d’ensevelir son cher mort, dont le vent disperserait les cendres ! Maurice, de nouveau, l’avait serrée entre ses bras, et il l’appelait sa pauvre Cendrillon, d’une voix de caresse, il la suppliait de ne pas se faire tant de chagrin, elle si brave.

Au bout d’un silence, Delaherche, qui regardait à la fenêtre le jour grandir, se retourna vivement, pour dire aux deux soldats :

— À propos, j’oubliais… J’étais monté vous prévenir qu’il y a, en bas, dans la remise où l’on a déposé le trésor, un officier qui est en train de distribuer l’argent aux hommes, pour que les Prussiens ne l’aient pas… Vous devriez descendre, ça peut être utile, de l’argent, si nous ne sommes pas tous morts ce soir.

L’avis était bon, Maurice et Jean descendirent, après qu’Henriette eut consenti à prendre la place de son frère sur le canapé. Quant à Delaherche, il traversa la chambre voisine, où il retrouva Gilberte avec son calme visage, dormant toujours son sommeil d’enfant, sans que le bruit des paroles ni les sanglots l’eussent même fait changer de position. Et de là, il allongea la tête dans la pièce où sa mère veillait M. de Vineuil ; mais celle-ci s’était assoupie au fond de son fauteuil, tandis que le colonel, les paupières closes, n’avait pas bougé, anéanti de fièvre.

Il ouvrit les yeux tout grands, il demanda :

— Eh bien, c’est fini, n’est-ce pas ?

Contrarié par la question, qui le retenait au moment où il espérait s’échapper, Delaherche eut un geste de colère, en étouffant sa voix.

— Ah ! oui, fini ! jusqu’à ce que ça recommence !… Rien n’est signé.

D’une voix très basse, le colonel continuait, dans un commencement de délire :

— Mon Dieu ! Que je meure avant la fin !… Je n’entends pas le canon. Pourquoi ne tire-t-on plus ?… Là-haut, à Saint-Menges, à Fleigneux, nous commandons toutes les routes, nous jetterons les Prussiens à la Meuse, s’ils veulent tourner Sedan pour nous attaquer. La ville est à nos pieds, ainsi qu’un obstacle, qui renforce encore nos positions… En marche ! le 7e corps prendra la tête, le 12e protégera la retraite…

Et ses mains sur le drap s’agitaient, allaient comme au trot du cheval qui le portait, dans son rêve. Peu à peu, elles se ralentirent, à mesure que ses paroles devenaient lourdes et qu’il se rendormait. Elles s’arrêtèrent, il restait sans un souffle, assommé.

— Reposez-vous, avait chuchoté Delaherche, je reviendrai, quand j’aurai des nouvelles.

Puis, après s’être assuré qu’il n’avait pas réveillé sa mère, il s’esquiva, il disparut.

Dans la remise, en bas, Jean et Maurice venaient en effet de trouver, assis sur une chaise de la cuisine, protégé par une seule petite table de bois blanc, un officier payeur qui, sans plume, sans reçu, sans paperasse d’aucune sorte, distribuait des fortunes. Il puisait simplement au fond des sacoches débordantes de pièces d’or ; et, ne prenant pas même la peine de compter, à poignées rapides, il emplissait les képis de tous les sergents du 7e corps, qui défilaient devant lui. Ensuite, il était convenu que les sergents partageraient les sommes entre les soldats de leur demi-section. Chacun d’eux recevait ça d’un air gauche, ainsi qu’une ration de café ou de viande, puis s’en allait, embarrassé, vidant le képi dans leurs poches, pour ne pas se retrouver par les rues, avec tout cet or au grand jour. Et pas une parole n’était dite, on n’entendait que le ruissellement cristallin des pièces, au milieu de la stupeur de ces pauvres diables, à se voir accabler de cette richesse, quand il n’y avait plus, dans la ville, un pain ni un litre de vin à acheter.

Lorsque Jean et Maurice s’avancèrent, l’officier d’abord retira la poignée de louis qu’il tenait.

— Vous n’êtes sergent ni l’un ni l’autre… Il n’y a que les sergents qui aient le droit de toucher…

Puis, lassé déjà, ayant hâte d’en finir :

— Ah ! tenez, vous, le caporal, prenez tout de même… Dépêchons-nous, à un autre !

Et il avait laissé tomber les pièces d’or dans le képi que Jean lui tendait. Celui-ci, remué par le chiffre de la somme, près de six cents francs, voulut tout de suite que Maurice en prît la moitié. On ne savait pas, ils pouvaient être brusquement séparés l’un de l’autre.

Ce fut dans le jardin qu’ils firent le partage, devant l’ambulance ; et ils y entrèrent ensuite, en reconnaissant sur la paille, presque à la porte, le tambour de leur compagnie, Bastian, un gros garçon gai, qui avait eu la malechance d’attraper une balle perdue dans l’aine, vers cinq heures, lorsque la bataille était finie. Il agonisait depuis la veille.

Sous le petit jour blanc du matin, à ce moment du réveil, la vue de l’ambulance les glaça. Trois blessés encore étaient morts pendant la nuit, sans qu’on s’en aperçût ; et les infirmiers se hâtaient de faire de la place aux autres, en emportant les cadavres. Les opérés de la veille, dans leur somnolence, rouvraient de grands yeux, regardaient avec hébétement ce vaste dortoir de souffrance, où, sur de la litière, gisait tout un troupeau à demi égorgé. On avait eu beau donner un coup de balai, le soir, faire un bout de ménage, après la cuisine sanglante des opérations : le sol mal essuyé gardait des traînées de sang, une grosse éponge tachée de rouge, pareille à une cervelle, nageait dans un seau ; une main oubliée, avec ses doigts cassés, traînait à la porte, sous le hangar. C’étaient les miettes de la boucherie, l’affreux déchet d’un lendemain de massacre, dans le morne lever de l’aube. Et l’agitation, ce besoin de vie turbulent des premières heures, avait fait place à une sorte d’écrasement, sous la fièvre lourde. À peine, troublant le moite silence, une plainte s’élevait-elle, bégayée, assourdie de sommeil. Les yeux vitreux s’effaraient de revoir le jour, les bouches empâtées soufflaient une haleine mauvaise, toute la salle tombait à cette suite de journées sans fin, livides, nauséabondes, coupées d’agonie, qu’allaient vivre les misérables éclopés qui s’en tireraient peut-être, au bout de deux ou trois mois, avec un membre de moins.

Bouroche, dont la tournée commençait, après quelques heures de repos, s’arrêta devant le tambour Bastian, puis passa, avec un imperceptible haussement d’épaules. Rien à faire. Pourtant, le tambour avait ouvert les yeux ; et, comme ressuscité, il suivait d’un regard vif un sergent qui avait eu la bonne idée d’entrer, son képi plein d’or à la main, pour voir s’il n’y aurait pas quelques-uns de ses hommes, parmi ces pauvres diables. Justement, il en trouva deux, leur donna à chacun vingt francs. D’autres sergents arrivèrent, l’or se mit à pleuvoir sur la paille. Et Bastian, qui était parvenu à se redresser, tendit ses deux mains que l’agonie secouait.

— À moi ! à moi !

Le sergent voulut passer outre, comme avait passé Bouroche. À quoi bon ? Puis, cédant à une impulsion de brave homme, il jeta des pièces sans compter, dans les deux mains déjà froides.

— À moi ! à moi !

Bastian était retombé en arrière. Il tâcha de rattraper l’or qui s’échappait, tâtonna longuement, les doigts raidis. Et il mourut.

— Bonsoir, monsieur a soufflé sa chandelle ! dit un voisin, un petit zouave sec et noir. C’est vexant, quand on a de quoi se payer du sirop !

Lui, avait le pied gauche serré dans un appareil. Pourtant, il réussit à se soulever, à se traîner sur les coudes et sur les genoux ; et, arrivé près du mort, il ramassa tout, fouilla les mains, fouilla les plis de la capote. Lorsqu’il fut revenu à sa place, remarquant qu’on le regardait, il se contenta de dire :

— Pas besoin, n’est-ce pas ? que ça se perde.

Maurice, le cœur étouffé dans cet air de détresse humaine, s’était hâté d’entraîner Jean. Comme ils retraversaient le hangar aux opérations, ils virent Bouroche, exaspéré de n’avoir pu se procurer du chloroforme, qui se décidait à couper tout de même la jambe d’un pauvre petit bonhomme de vingt ans. Et ils s’enfuirent, pour ne pas entendre.

À cette minute, Delaherche revenait de la rue. Il les appela du geste, leur cria :

— Montez, montez vite !… Nous allons déjeuner, la cuisinière a réussi à se procurer du lait. Vraiment, ce n’est pas dommage, on a grand besoin de prendre quelque chose de chaud !

Et, malgré son effort, il ne pouvait renfoncer toute la joie dont il exultait. Il baissa la voix, il ajouta, rayonnant :

— Ça y est, cette fois ! Le général de Wimpffen est reparti, pour signer la capitulation.

Ah ! quel soulagement immense, sa fabrique sauvée, l’atroce cauchemar dissipé, la vie qui allait reprendre, douloureuse, mais la vie, la vie enfin ! Neuf heures sonnaient, c’était la petite Rose, accourue dans le quartier, chez une tante boulangère, pour avoir du pain, au travers des rues un peu désencombrées, qui venait de lui conter les événements de la matinée, à la Sous-Préfecture. Dès huit heures, le général de Wimpffen avait réuni un nouveau conseil de guerre, plus de trente généraux, auxquels il avait dit les résultats de sa démarche, ses efforts inutiles, les dures exigences de l’ennemi victorieux. Ses mains tremblaient, une émotion violente lui emplissait les yeux de larmes. Et il parlait encore, lorsqu’un colonel de l’état-major prussien s’était présenté en parlementaire, au nom du général de Moltke, pour rappeler que si, à dix heures, une résolution n’était pas prise, le feu serait rouvert sur la ville de Sedan. Le conseil, alors, devant l’effroyable nécessité, n’avait pu qu’autoriser le général à se rendre de nouveau au château de Bellevue, pour accepter tout. Déjà, le général devait y être, l’armée française entière était prisonnière, avec armes et bagages.

Ensuite, Rose s’était répandue en détails sur l’agitation extraordinaire que la nouvelle soulevait dans la ville. À la Sous-Préfecture, elle avait vu des officiers qui arrachaient leurs épaulettes, en fondant en pleurs comme des enfants. Sur le pont, des cuirassiers jetaient leurs sabres à la Meuse ; et tout un régiment avait défilé, chaque homme lançait le sien, regardait l’eau jaillir, puis se refermer. Dans les rues, les soldats saisissaient leur fusil par le canon, en brisaient la crosse contre les murs ; tandis que des artilleurs, qui avaient enlevé le mécanisme des mitrailleuses, s’en débarrassaient au fond des égouts. Il y en avait qui enterraient, qui brûlaient des drapeaux. Place Turenne, un vieux sergent, monté sur une borne, insultait les chefs, les traitait de lâches, comme pris d’une folie subite. D’autres semblaient hébétés, avec de grosses larmes silencieuses. Et, il fallait bien l’avouer, d’autres, le plus grand nombre, avaient des yeux qui riaient d’aise, un allégement ravi de toute leur personne. Enfin, c’était donc le bout de leur misère, ils étaient prisonniers, ils ne se battraient plus ! Depuis tant de jours, ils souffraient de trop marcher, de ne pas manger ! D’ailleurs, à quoi bon se battre, puisqu’on n’était pas les plus forts ? Tant mieux si les chefs les avaient vendus, pour en finir tout de suite ! Cela était si délicieux, de se dire qu’on allait ravoir du pain blanc et se coucher dans des lits !

En haut, comme Delaherche rentrait dans la salle à manger, avec Maurice et Jean, sa mère l’appela.

— Viens donc, le colonel m’inquiète.

M. de Vineuil, les yeux ouverts, avait repris tout haut le rêve haletant de sa fièvre.

— Qu’importe ! Si les Prussiens nous coupent de Mézières… Les voici qui finissent par tourner le bois de la Falizette, tandis que d’autres montent le long du ruisseau de la Givonne… La frontière est derrière nous, et nous la franchirons d’un saut, lorsque nous en aurons tué le plus possible… Hier, c’était ce que je voulais…

Mais ses regards ardents venaient de rencontrer Delaherche. Il le reconnut, il sembla se dégriser, sortir de l’hallucination de sa somnolence ; et, retombé à la réalité terrible, il demanda pour la troisième fois :

— N’est-ce pas ? c’est fini !

Du coup, le fabricant de drap ne put réprimer l’explosion de son contentement.

— Ah ! oui, Dieu merci ! fini tout à fait… La capitulation doit être signée à cette heure.

Violemment, le colonel s’était mis debout, malgré son pied bandé ; et il prit son épée, restée sur une chaise, il voulut la rompre d’un effort. Mais ses mains tremblaient trop, l’acier glissa.

— Prenez garde ! Il va se couper ! criait Delaherche. C’est dangereux, ôte-lui donc ça des mains !

Et ce fut madame Delaherche qui s’empara de l’épée. Puis, devant le désespoir de M. de Vineuil, au lieu de la cacher, comme son fils lui disait de le faire, elle la brisa d’un coup sec, sur son genou, avec une force extraordinaire, dont elle-même n’aurait pas cru capables ses pauvres mains. Le colonel s’était recouché, et il pleura, en regardant sa vieille amie d’un air d’infinie douceur.

Dans la salle à manger, cependant, la cuisinière venait de servir des bols de café au lait pour tout le monde. Henriette et Gilberte s’étaient réveillées, cette dernière reposée par un bon sommeil, le visage clair, les yeux gais ; et elle embrassait tendrement son amie, qu’elle plaignait, disait-elle, du plus profond de son âme. Maurice se plaça près de sa sœur, tandis que Jean, un peu gauche, ayant dû accepter lui aussi, se trouva en face de Delaherche. Jamais madame Delaherche ne consentit à venir s’attabler, on lui porta un bol, qu’elle se contenta de boire. Mais, à côté, le déjeuner des cinq, d’abord silencieux, s’anima bientôt. On était délabré, on avait très faim, comment ne pas se réjouir de se retrouver là, intacts, bien portants, lorsque des milliers de pauvres diables couvraient encore les campagnes environnantes ? Dans la grande salle à manger fraîche, la nappe toute blanche était une joie pour les yeux, et le café au lait, très chaud, semblait exquis.

On causa. Delaherche, qui avait déjà repris son aplomb de riche industriel, d’une bonhomie de patron aimant la popularité, sévère seulement à l’insuccès, en revint sur Napoléon iii, dont la figure hantait, depuis l’avant-veille, sa curiosité de badaud. Et il s’adressait à Jean, n’ayant là que ce garçon simple.

— Ah ! monsieur, oui ! je puis le dire, l’empereur m’a bien trompé… Car, enfin, ses thuriféraires ont beau plaider les circonstances atténuantes, il est évidemment la cause première, l’unique cause de nos désastres.

Déjà, il oubliait que, bonapartiste ardent, il avait, quelques mois plus tôt, travaillé au triomphe du plébiscite. Et il n’en était même plus à plaindre celui qui allait devenir l’homme de Sedan, il le chargeait de toutes les iniquités.

— Un incapable, comme on est forcé d’en convenir à cette heure ; mais cela ne serait rien encore… Un esprit chimérique, un cerveau mal fait, à qui les choses ont semblé réussir, tant que la chance a été pour lui… Non, voyez-vous, il ne faut pas qu’on essaye de nous apitoyer sur son sort, en nous disant qu’on l’a trompé, que l’opposition lui a refusé les hommes et les crédits nécessaires. C’est lui qui nous a trompés, dont les vices et les fautes nous ont jetés dans l’affreux gâchis où nous sommes.

Maurice, qui ne voulait pas parler, ne put réprimer un sourire ; tandis que Jean, gêné par cette conversation sur la politique, craignant de dire des sottises, se contenta de répondre :

— On raconte tout de même que c’est un brave homme.

Mais ces quelques mots, dits modestement, firent bondir Delaherche. Toute la peur qu’il avait eue, toutes ses angoisses éclatèrent, en un cri de passion exaspérée, tournée à la haine.

— Un brave homme, en vérité, c’est bientôt dit !… Savez-vous, monsieur, que ma fabrique a reçu trois obus, et que ce n’est pas la faute à l’empereur, si elle n’a pas été brûlée !… Savez-vous que, moi qui vous parle, j’y vais perdre une centaine de mille francs, à toute cette histoire imbécile !… Ah ! non, non ! la France envahie, incendiée, exterminée, l’industrie forcée au chômage, le commerce détruit, c’est trop ! Un brave homme comme ça, nous en avons assez, que Dieu nous en préserve !… Il est dans la boue et dans le sang, qu’il y reste !

Du poing, il fit le geste énergique d’enfoncer, de maintenir sous l’eau quelque misérable qui se débattait. Puis, il acheva son café, d’une lèvre gourmande. Gilberte avait eu un léger rire involontaire, devant la distraction douloureuse d’Henriette, qu’elle servait comme une enfant. Quand les bols furent vides, on s’attarda, dans la paix heureuse de la grande salle à manger fraîche.

Et, à cette heure même, Napoléon iii était dans la pauvre maison du tisserand, sur la route de Donchery. Dès cinq heures du matin, il avait voulu quitter la Sous-Préfecture, mal à l’aise de sentir Sedan autour de lui, comme un remords et une menace, toujours tourmenté du reste par le besoin d’apaiser un peu son cœur sensible, en obtenant pour sa malheureuse armée des conditions meilleures. Il désirait voir le roi de Prusse. Il était monté dans une calèche de louage, il avait suivi la grande route large, bordée de hauts peupliers, cette première étape de l’exil, faite sous le petit froid de l’aube, avec la sensation de toute la grandeur déchue qu’il laissait, dans sa fuite ; et c’était, sur cette route, qu’il venait de rencontrer Bismarck, accouru à la hâte, en vieille casquette, en grosses bottes graissées, uniquement désireux de l’amuser, de l’empêcher de voir le roi, tant que la capitulation ne serait pas signée. Le roi était encore à Vendresse, à quatorze kilomètres. Où aller ? sous quel toit attendre ? Là-bas, perdu dans une nuée d’orage, le palais des Tuileries avait disparu. Sedan semblait s’être reculé déjà à des lieues, comme barré par un fleuve de sang. Il n’y avait plus de châteaux impériaux, en France, plus de demeures officielles, plus même de coin chez le moindre des fonctionnaires, où il osât s’asseoir. Et c’était dans la maison du tisserand qu’il voulut échouer, la misérable maison aperçue au bord du chemin, avec son étroit potager enclos d’une haie, sa façade d’un étage, aux petites fenêtres mornes. En haut, la chambre, simplement blanchie à la chaux, était carrelée, n’avait d’autres meubles qu’une table de bois blanc et deux chaises de paille. Il y patienta pendant des heures, d’abord en compagnie de Bismarck qui souriait à l’entendre parler de générosité, seul ensuite, traînant sa misère, collant sa face terreuse aux vitres, regardant encore ce sol de France, cette Meuse qui coulait si belle, au travers des vastes champs fertiles.

Puis, le lendemain, les jours suivants, ce furent les autres étapes abominables : le château de Bellevue, ce riant castel bourgeois, dominant le fleuve, où il coucha, où il pleura, à la suite de son entrevue avec le roi Guillaume ; le cruel départ, Sedan évité par crainte de la colère des vaincus et des affamés, le pont de bateaux que les Prussiens avaient jeté à Iges, le long détour au nord de la ville, les chemins de traverse, les routes écartées de Floing, de Fleigneux, d’Illy, toute cette lamentable fuite en calèche découverte ; et là, sur ce tragique plateau d’Illy, encombré de cadavres, la légendaire rencontre, le misérable empereur, qui, ne pouvant plus même supporter le trot du cheval, s’était affaissé sous la violence de quelque crise, fumant peut-être machinalement son éternelle cigarette, tandis qu’un troupeau de prisonniers, hâves, couverts de sang et de poussière, ramenés de Fleigneux à Sedan, se rangeaient au bord du chemin pour laisser passer la voiture, les premiers silencieux, les autres grondant, les autres peu à peu exaspérés, éclatant en huées, les poings tendus, dans un geste d’insulte et de malédiction. Ensuite, il y eut encore la traversée interminable du champ de bataille, il y eut une lieue de chemins défoncés, parmi les débris, parmi les morts, aux yeux grands ouverts et menaçants, il y eut la campagne nue, les vastes bois muets, la frontière en haut d’une montée, puis la fin de tout qui dévalait au delà, avec la route bordée de sapins, au fond de la vallée étroite.

Et quelle première nuit d’exil, à Bouillon, dans une auberge, l’hôtel de la Poste, entouré d’une telle foule de Français réfugiés et de simples curieux, que l’empereur avait cru devoir se montrer, au milieu de murmures et de coups de sifflet ! La chambre, dont les trois fenêtres donnaient sur la place et sur la Semoy, était la banale chambre aux chaises recouvertes de damas rouge, à l’armoire à glace d’acajou, à la cheminée garnie d’une pendule de zinc, que flanquaient des coquillages et des vases de fleurs artificielles sous globe. À droite et à gauche de la porte, il y avait deux petits lits jumeaux. Dans l’un, coucha un aide de camp, que la fatigue fit dormir dès neuf heures, à poings fermés. Dans l’autre, l’empereur dut se retourner longuement, sans trouver le sommeil ; et, s’il se releva, pour promener son mal, il n’eut que la distraction de regarder contre le mur, aux deux côtés de la cheminée, des gravures qui se trouvaient là, l’une représentant Rouget de l’Isle chantant la Marseillaise, l’autre, le Jugement dernier, un appel furieux des trompettes des Archanges qui faisaient sortir de la terre tous les morts, la résurrection du charnier des batailles montant témoigner devant Dieu.

À Sedan, le train de la maison impériale, les bagages encombrants et maudits étaient restés en détresse, derrière les lilas du sous-préfet. On ne savait plus comment les faire disparaître, les ôter des yeux du pauvre monde qui crevait de misère, tellement l’insolence aggressive qu’ils avaient prise, l’ironie affreuse qu’ils devaient à la défaite, devenaient intolérables. Il fallut attendre une nuit très noire. Les chevaux, les voitures, les fourgons, avec leurs casseroles d’argent, leurs tournebroches, leurs paniers de vins fins, sortirent en grand mystère de Sedan, s’en allèrent eux aussi en Belgique, par les routes sombres, à petit bruit, dans un frisson inquiet de vol.


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