La Débâcle/Partie 3/Chapitre V

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G. Charpentier et E. Fasquelle (p. 516-542).


V


Par cette soirée glacée de décembre, Silvine et Prosper se trouvaient seuls, avec Charlot, dans la grande cuisine de la ferme, elle cousant, lui en train de se fabriquer un beau fouet. Il était sept heures, on avait dîné à six, sans attendre le père Fouchard, qui devait s’être attardé à Raucourt, où la viande manquait ; et Henriette, dont c’était, cette nuit-là, le tour de veillée, à l’ambulance, venait de partir, en recommandant bien à Silvine de ne pas se coucher, sans aller garnir de charbon le poêle de Jean.

Dehors, le ciel était très noir, sur la neige blanche. Pas un bruit ne venait du village enseveli, on n’entendait dans la salle que le couteau de Prosper, très appliqué à orner de losanges et de rosaces le manche de cornouiller. Par moments, il s’arrêtait, il regardait Charlot, dont la grosse tête blonde vacillait, prise de sommeil. L’enfant ayant fini par s’endormir, il sembla que le silence augmentait encore. Doucement, la mère avait écarté la chandelle, pour que son petit n’en eût pas la clarté sur les paupières ; puis, cousant toujours, elle était tombée dans une rêverie profonde.

Et ce fut alors, après avoir encore hésité, que Prosper se décida.

— Écoutez donc, Silvine, j’ai quelque chose à vous dire… Oui, j’ai attendu d’être seul avec vous…

Inquiète déjà, elle avait levé les yeux.

— Voici la chose… Pardonnez-moi de vous faire de la peine, mais il vaut mieux que vous soyez prévenue… j’ai vu ce matin, à Remilly, au coin de l’église, j’ai vu Goliath, comme je vous vois en ce moment, oh ! en plein, il n’y a pas d’erreur !

Elle devint toute blême, les mains tremblantes, ne trouvant à bégayer qu’une plainte sourde.

— Mon Dieu ! mon Dieu !

Prosper continua en phrases prudentes, raconta ce qu’il avait appris dans la journée, en questionnant les uns et les autres. Personne ne doutait plus que Goliath fût un espion, qui s’était installé autrefois dans le pays, pour en connaître les routes, les ressources, les moindres façons d’être. On rappelait son séjour à la ferme du père Fouchard, la façon brusque dont il en était parti, les places qu’il avait faites ensuite, du côté de Beaumont et de Raucourt. Et, maintenant, le voilà qui était revenu, occupant à la commandature de Sedan une situation indéterminée, parcourant de nouveau les villages, comme chargé de dénoncer les uns, de taxer les autres, de veiller au bon fonctionnement des réquisitions dont on écrasait les habitants. Ce matin-là, il avait terrorisé Remilly, au sujet d’une livraison de farine, incomplète et trop lente.

— Vous êtes prévenue, répéta Prosper en finissant, et vous saurez, comme ça, ce que vous aurez à faire, quand il viendra ici…

Elle l’interrompit, d’un cri de terreur.

— Vous croyez qu’il viendra ?

— Dame ! ça me semble indiqué… Il faudrait qu’il ne fût guère curieux, puisqu’il n’a jamais vu le petit, tout en sachant qu’il existe… Et, en outre, il y a vous, pas plus laide que ça, qui êtes bonne à revoir.

Mais, d’un geste de supplication, elle le fit taire. Réveillé par le bruit, Charlot avait levé la tête. Les yeux vagues, comme au sortir d’un rêve, il se rappela l’injure que lui avait apprise quelque farceur du village, il déclara de son air grave de petit bonhomme de trois ans :

— Cochons, les Prussiens !

Sa mère, follement, le prit dans ses bras, l’assit sur ses genoux. Ah ! le pauvre être, sa joie et son désespoir, qu’elle aimait de toute son âme et qu’elle ne pouvait regarder sans pleurer, ce fils de sa chair qu’elle souffrait d’entendre appeler méchamment le Prussien par les gamins de son âge, lorsqu’ils jouaient avec lui sur la route ! Elle le baisa, comme pour lui rentrer les paroles dans la bouche.

— Qui est-ce qui t’a appris de vilains mots ? C’est défendu, il ne faut pas les répéter, mon chéri.

Alors, avec l’obstination des enfants, Charlot, étouffant de rire, se hâta de recommencer :

— Cochons, les Prussiens !

Puis, voyant sa mère éclater en larmes, il se mit à pleurer lui aussi, pendu à son cou. Mon Dieu ! de quel malheur nouveau était-elle donc menacée ? N’était-ce point assez d’avoir perdu, avec Honoré, le seul espoir de sa vie, la certitude d’oublier et d’être heureuse encore ? Il fallait que l’autre homme ressuscitât, pour achever son malheur.

— Allons, murmura-t-elle, viens dormir, mon chéri. Je t’aime bien tout de même, car tu ne sais pas la peine que tu me fais.

Et elle laissa un instant seul Prosper, qui, pour ne pas la gêner en la regardant, avait affecté de se remettre à sculpter soigneusement le manche de son fouet.

Mais, avant d’aller coucher Charlot, Silvine le menait d’habitude dire bonsoir à Jean, avec qui l’enfant était grand ami. Ce soir-là, comme elle entrait, sa chandelle à la main, elle aperçut le blessé assis sur son séant, les yeux grands ouverts au milieu des ténèbres. Tiens, il ne dormait donc pas ? Ma foi, non ! il rêvassait à toutes sortes de choses, seul dans le silence de cette nuit d’hiver. Et, pendant qu’elle bourrait le poêle de charbon, il joua un instant avec Charlot, qui se roulait sur le lit, ainsi qu’un jeune chat. Il connaissait l’histoire de Silvine, il avait de l’amitié pour cette fille brave et soumise, si éprouvée par le malheur, en deuil du seul homme qu’elle eût aimé, n’ayant gardé d’autre consolation que ce pauvre petit, dont la naissance restait son tourment. Aussi, lorsque, le poêle couvert, elle s’approcha pour le lui reprendre des bras, remarqua-t-il, à ses yeux rouges, qu’elle avait pleuré. Quoi donc ? on venait encore de lui faire du souci ? Mais elle ne voulut pas répondre : plus tard, elle lui dirait ça, si ça en valait la peine. Mon Dieu ! est-ce que l’existence, pour elle, maintenant, n’était pas un continuel chagrin ?

Enfin, Silvine emportait Charlot, quand un bruit de pas et de voix se fit entendre, dans la cour de la ferme. Et Jean, surpris, écoutait.

— Qu’y a-t-il donc ? Ce n’est point le père Fouchard qui rentre, je n’ai pas entendu les roues de la carriole.

Du fond de sa chambre écartée, il avait fini par se rendre ainsi compte de la vie intérieure de la ferme, dont les moindres rumeurs lui étaient devenues familières. L’oreille tendue, il reprit tout de suite :

— Ah ! oui, ce sont ces hommes, les francs-tireurs des bois de Dieulet, qui viennent aux provisions.

— Vite ! murmura Silvine en s’en allant et en le laissant de nouveau dans l’obscurité, il faut que je me dépêche, pour qu’ils aient leurs pains.

En effet, des poings tapaient à la porte de la cuisine, et Prosper, ennuyé d’être seul, hésitait, parlementait. Quand le maître n’était pas là, il n’aimait guère ouvrir, par crainte des dégâts dont on l’aurait rendu responsable. Mais il eut la chance que, justement, à cette minute, la carriole du père Fouchard dévala par la route en pente, avec le trot assourdi du cheval dans la neige. Et ce fut le vieux qui reçut les hommes.

— Ah ! bon ! c’est vous trois… Qu’est-ce que vous m’apportez, sur cette brouette ?

Sambuc, avec sa maigreur de bandit, enfoncé dans une blouse de laine bleue, trop large, ne l’entendit même pas, exaspéré contre Prosper, son honnête homme de frère, comme il disait, qui se décidait seulement à ouvrir la porte.

— Dis donc, toi ! est-ce que tu nous prends pour des mendiants, à nous laisser dehors par un temps pareil ?

Mais, tandis que Prosper, très calme, haussant les épaules sans répondre, faisait rentrer le cheval et la carriole, ce fut de nouveau le père Fouchard qui intervint, penché sur la brouette.

— Alors, c’est deux moutons crevés que vous m’apportez… Ça va bien qu’il gèle, sans quoi ils ne sentiraient guère bon.

Cabasse et Ducat, les deux lieutenants de Sambuc, qui l’accompagnaient dans toutes ses expéditions, se récrièrent.

— Oh ! dit le premier, avec sa vivacité criarde de provençal, ils n’ont pas plus de trois jours… c’est des bêtes mortes à la ferme des Raffins, où il y a un sale coup de maladie sur les animaux.

Procumbit humi bos, déclama l’autre, l’ancien huissier que son goût trop vif pour les petites filles avait déclassé et qui aimait à citer du latin.

D’un hochement de tête, le père Fouchard continuait à déprécier la marchandise, qu’il affectait de trouver trop avancée. Et il conclut, en entrant dans la cuisine avec les trois hommes :

— Enfin, il faudra qu’ils s’en contentent… Ça va bien qu’à Raucourt ils n’ont plus une côtelette. Quand on a faim, n’est-ce pas ? on mange de tout.

Et, ravi au fond, il appela Silvine qui revenait de coucher Charlot.

— Donne des verres, nous allons boire un coup à la crevaison de Bismarck.

Fouchard entretenait ainsi de bonnes relations avec les francs-tireurs des bois de Dieulet, qui, depuis bientôt trois mois, sortaient au crépuscule de leurs taillis impénétrables, rôdaient par les routes, tuaient et dévalisaient les Prussiens qu’ils pouvaient surprendre, se rabattaient sur les fermes, rançonnaient les paysans, quand le gibier ennemi venait à manquer. Ils étaient la terreur des villages, d’autant plus qu’à chaque convoi attaqué, à chaque sentinelle égorgée, les autorités allemandes se vengeaient sur les bourgs voisins, qu’ils accusaient de connivence, les frappant d’amendes, emmenant les maires prisonniers, brûlant les chaumières. Et, si les paysans, malgré la bonne envie qu’ils en avaient, ne livraient pas Sambuc et sa bande, c’était simplement par crainte de recevoir quelque balle, au détour d’un sentier, dans le cas où le coup n’aurait pas réussi.

Lui, Fouchard, avait eu l’extraordinaire idée de faire du commerce avec eux. Battant le pays en tous sens, aussi bien les fossés que les étables, ils étaient devenus ses pourvoyeurs de bêtes crevées. Pas un bœuf ni un mouton ne mourait, dans un rayon de trois lieues, sans qu’ils vinssent l’enlever, de nuit, pour le lui apporter. Et il les payait en provisions, en pains surtout, des fournées de pains que Silvine cuisait exprès. D’ailleurs, s’il ne les aimait guère, il avait une admiration secrète pour les francs-tireurs, des gaillards adroits qui faisaient leurs affaires en se fichant du monde ; et, bien qu’il tirât une fortune de ses marchés avec les prussiens, il riait en dedans, d’un rire de sauvage, quand il apprenait qu’on venait encore d’en trouver un, au bord d’une route, la gorge ouverte.

— À votre santé ! Reprit-il en trinquant avec les trois hommes.

Puis, se torchant les lèvres d’un revers de main :

— Dites donc, ils en ont fait une histoire, pour ces deux uhlans qu’ils ont ramassés sans tête, près de Villecourt… Vous savez que Villecourt brûle depuis hier : une sentence, comme ils disent, qu’ils ont portée contre le village, pour le punir de vous avoir accueillis… Faut être prudent, vous savez, et ne pas revenir tout de suite. On vous portera le pain là-bas.

Sambuc ricanait violemment, en haussant les épaules. Ah, ouiche ! les Prussiens pouvaient courir ! Et, tout d’un coup, il se fâcha, tapa du poing sur la table.

— Tonnerre de Dieu ! les uhlans, c’est gentil, mais c’est l’autre que je voudrais tenir entre quatre-z-yeux, vous le connaissez bien, l’autre, l’espion, celui qui a servi chez vous…

— Goliath, dit le père Fouchard.

Toute saisie, Silvine, qui venait de reprendre sa couture, s’arrêta, écoutant.

— C’est ça, Goliath !… Ah ! le brigand, il connaît les bois de Dieulet comme ma poche, il est capable de nous faire pincer, un de ces matins ; d’autant plus qu’il s’est vanté, aujourd’hui, à la Croix de Malte, de nous régler notre compte avant huit jours… Un sale bougre qui a pour sûr conduit les Bavarois, la veille de Beaumont, n’est-ce pas ? Vous autres !

— Aussi vrai que voilà une chandelle qui nous éclaire ! confirma Cabasse.

Per amica silentia lunæ, ajouta Ducat, dont les citations s’égaraient parfois.

Mais Sambuc, d’un nouveau coup de poing, ébranlait la table.

— Il est jugé, il est condamné, le brigand !… Si vous savez un jour par où il doit passer, prévenez-moi donc, et sa tête ira rejoindre celle des uhlans dans la Meuse, ah ! tonnerre de Dieu, oui, je vous en réponds !

Il y eut un silence. Silvine les regardait, les yeux fixes, très pâle.

— Tout ça, c’est des choses dont on ne doit pas causer, reprit prudemment le père Fouchard. À votre santé, et bonsoir !

Ils achevèrent la seconde bouteille. Prosper, étant revenu de l’écurie, donna un coup de main, pour charger, en travers de la brouette, à la place des deux moutons morts, les pains que Silvine avait mis dans un sac. Mais il ne répondit même pas, il tourna le dos, quand son frère et les deux autres s’en allèrent, disparurent avec la brouette, dans la neige, en répétant :

— Bien le bonsoir, au plaisir !

Le lendemain, après le déjeuner, comme le père Fouchard se trouvait seul, il vit entrer Goliath en personne, grand, gros, le visage rose, avec son tranquille sourire. S’il éprouva un saisissement, à cette brusque apparition, il n’en laissa rien paraître. Il clignait les paupières, tandis que l’autre s’avançait et lui serrait rondement la main.

— Bonjour, père Fouchard.

Alors seulement, il sembla le reconnaître.

— Tiens ! C’est toi, mon garçon… Oh ! tu as encore forci. Comme te voilà gras !

Et il le dévisageait, vêtu d’une sorte de capote en gros drap bleu, coiffé d’une casquette de même étoffe, l’air cossu et content de lui. Du reste, il n’avait aucun accent, parlait avec la lenteur empâtée des paysans du pays.

— Mais oui, c’est moi, père Fouchard… Je n’ai pas voulu revenir par ici, sans vous dire un petit bonjour.

Le vieux restait méfiant. Qu’est-ce qu’il venait faire, celui-là ? Avait-il su la visite des francs-tireurs à la ferme, la veille ? Il fallait voir. Tout de même, comme il se présentait poliment, le mieux était de lui rendre sa politesse.

— Eh bien ! mon garçon, puisque tu es si gentil, nous boirons un coup.

Il prit la peine d’aller chercher deux verres et une bouteille. Tout ce vin bu lui saignait le cœur, mais il fallait savoir offrir, dans les affaires. Et la scène de la soirée recommença, ils trinquèrent avec les mêmes gestes, les mêmes paroles.

— À votre santé, père Fouchard.

— À la tienne, mon garçon.

Puis, Goliath, complaisamment, s’oublia. Il regardait autour de lui, en homme qui a du plaisir à se rappeler les choses anciennes. Il ne parla pourtant point du passé, pas plus que du présent, d’ailleurs. La conversation roula sur le grand froid qui allait gêner les travaux de la campagne ; heureusement que la neige avait du bon, ça tuait les insectes. À peine eut-il une expression de vague chagrin, en faisant allusion à la haine sourde, au mépris épouvanté qu’on lui avait témoignés dans les autres maisons de Remilly. N’est-ce pas ? chacun est de son pays, c’est tout simple qu’on serve son pays comme on l’entend. Mais, en France, il y avait des choses sur lesquelles on avait de drôles idées. Et le vieux le regardait, l’écoutait, si raisonnable, si conciliant, avec sa large figure gaie, en se disant que ce brave homme-là n’était sûrement pas venu dans de mauvaises intentions.

— Alors, vous êtes donc tout seul aujourd’hui, père Fouchard ?

— Oh ! non, Silvine est là-bas qui donne à manger aux vaches… Est-ce que tu veux la voir, Silvine ?

Goliath se mit à rire.

— Ma foi, oui… Je vais vous dire ça franchement, c’est pour Silvine que je suis venu.

Du coup, le père Fouchard se leva, soulagé, criant à pleine voix :

— Silvine ! Silvine !… Il y a quelqu’un pour toi !

Et il s’en alla, sans crainte désormais, puisque la fille était là pour protéger la maison. Quand ça tient un homme si longtemps, après des années, il est fichu.

Lorsque Silvine entra, elle ne fut pas surprise de trouver Goliath, qui était resté assis et qui la regardait avec son bon sourire, un peu gêné pourtant. Elle l’attendait, elle s’arrêta simplement, après avoir franchi le seuil, dans un raidissement de tout son être. Et Charlot qui la rejoignait en courant, se jeta dans ses jupes, étonné d’apercevoir un homme qu’il ne connaissait pas.

Il y eut un silence, un embarras de quelques secondes.

— Alors, c’est le petit ? finit par demander Goliath, de sa voix conciliante.

— Oui, répondit Silvine durement.

Le silence recommença. Il était parti au septième mois de sa grossesse, il savait bien qu’il avait un enfant, mais il le voyait pour la première fois. Aussi voulut-il s’expliquer, en garçon de sens pratique qui est convaincu d’avoir de bonnes raisons.

— Voyons, Silvine, je comprends bien que tu m’as gardé de la rancune. Ce n’est pourtant pas très juste… Si je suis parti, et si je t’ai fait cette grosse peine, tu aurais dû te dire déjà que c’était peut-être parce que je n’étais pas mon maître. Quand on a des chefs, on doit leur obéir, n’est-ce pas ? Ils m’auraient envoyé à cent lieues, à pied, que j’aurais fait le chemin. Et, naturellement, je ne pouvais pas parler : ça m’a assez crevé le cœur, de m’en aller ainsi, sans te souhaiter le bonsoir… Aujourd’hui, mon Dieu ! Je ne te raconterai pas que j’étais certain de revenir. Cependant, j’y comptais bien, et, tu le vois, me revoilà…

Elle avait détourné la tête, elle regardait la neige de la cour, par la fenêtre, comme résolue à ne pas entendre. Lui, que ce mépris, ce silence obstiné troublaient, interrompit ses explications, pour dire :

— Sais-tu que tu as encore embelli !

En effet, elle était très belle, dans sa pâleur, avec ses grands yeux superbes qui éclairaient tout son visage. Ses lourds cheveux noirs la coiffaient comme d’un casque de deuil éternel.

— Sois gentille, voyons ! Tu devrais sentir que je ne te veux pas de mal… Si je ne t’aimais plus, je ne serais pas revenu, bien sûr… Puisque me revoilà et que tout s’arrange, nous allons nous revoir, n’est-ce pas ?

D’un mouvement brusque, elle s’était reculée, et le regardant en face :

— Jamais !

— Pourquoi jamais ? est-ce que tu n’es pas ma femme, est-ce que cet enfant n’est pas à nous ?

Elle ne le quittait pas des yeux, elle parla lentement.

— Écoutez, il vaut mieux en finir tout de suite… vous avez connu Honoré, je l’aimais, je n’ai toujours aimé que lui. Et il est mort, vous me l’avez tué, là-bas… Jamais plus je ne serai à vous. Jamais !

Elle avait levé la main, elle en faisait le serment, d’une telle voix de haine, qu’il resta un moment interdit, cessant de la tutoyer, murmurant :

— Oui, je savais, Honoré est mort. C’était un très gentil garçon. Seulement, que voulez-vous ? il y en a d’autres qui sont morts, c’est la guerre… Et puis, il me semblait que, du moment où il était mort, il n’y avait plus d’obstacle ; car, enfin, Silvine, laissez-moi vous le rappeler, je n’ai pas été brutal, vous avez consenti…

Mais il n’acheva pas, tellement il la vit bouleversée, les mains au visage, prête à se déchirer elle-même.

— Oh ! c’est bien ça, oui ! c’est bien ça qui me rend folle. Pourquoi ai-je consenti, puisque je ne vous aimais point ?… Je ne puis pas me souvenir, j’étais si triste, si malade du départ d’Honoré, et ç’a été peut-être parce que vous me parliez de lui et que vous aviez l’air de l’aimer… Mon Dieu ! que de nuits j’ai passées à pleurer toutes les larmes de mon corps, en songeant à ça ! C’est abominable d’avoir fait une chose qu’on ne voulait pas faire, sans pouvoir s’expliquer ensuite pourquoi on l’a faite… Et il m’avait pardonné, il m’avait dit que, si ces cochons de Prussiens ne le tuaient pas, il m’épouserait tout de même, quand il rentrerait du service… Et vous croyez que je vais retourner avec vous ? Ah ! tenez ! sous le couteau, je dirai non, non, jamais !

Cette fois, Goliath s’assombrit. Il l’avait connue soumise, il la sentait inébranlable, d’une résolution farouche. Tout bon enfant qu’il fût, il la voulait même par la force, maintenant qu’il était le maître ; et, s’il n’imposait pas sa volonté violemment, c’était par une prudence innée, un instinct de ruse et de patience. Ce colosse, aux gros poings, n’aimait pas les coups. Aussi songea-t-il à un autre moyen de la soumettre.

— Bon ! puisque vous ne voulez pas de moi, je vais prendre le petit.

— Comment, le petit ?

Charlot, oublié, était resté dans les jupes de sa mère, se retenant pour ne pas éclater en sanglots, au milieu de la querelle. Et Goliath, qui avait enfin quitté sa chaise, s’approcha.

— N’est-ce pas ? tu es mon petit à moi, un petit Prussien… Viens, que je t’emmène !

Mais, déjà, Silvine, frémissante, l’avait saisi dans ses bras, le serrait contre sa poitrine.

— Lui, un Prussien, non ! Un Français, né en France !

— Un Français, regardez-le donc, regardez-moi donc ! C’est tout mon portrait. Est-ce qu’il vous ressemble, à vous ?

Elle vit alors seulement ce grand gaillard blond, à la barbe et aux cheveux frisés, à l’épaisse face rose, dont les gros yeux bleus luisaient d’un éclat de faïence. Et c’était bien vrai, le petit avait la même tignasse jaune, les mêmes joues, les mêmes yeux clairs, toute la race de là-bas en lui. Elle-même se sentait autre, avec les mèches de ses cheveux noirs, qui glissaient de son chignon sur son épaule, dans son désordre.

— Je l’ai fait, il est à moi ! reprit-elle furieusement. Un Français qui ne saura jamais un mot de votre sale allemand, oui ! Un Français qui ira un jour vous tuer tous, pour venger ceux que vous avez tués !

Charlot s’était mis à pleurer et à crier, cramponné à son cou.

— Maman, maman ! j’ai peur, emmène-moi !

Alors, Goliath, qui ne voulait sans doute pas de scandale, recula, se contenta de déclarer, en reprenant le tutoiement, d’une voix dure :

— Retiens bien ce que je vais te dire, Silvine… Je sais tout ce qui se passe ici. Vous recevez les francs-tireurs des bois de Dieulet, ce Sambuc qui est le frère de votre garçon de ferme, un bandit que vous fournissez de pain. Et je sais que ce garçon, ce Prosper, est un chasseur d’Afrique, un déserteur, qui nous appartient ; et je sais encore que vous cachez un blessé, un autre soldat qu’un mot de moi ferait conduire en Allemagne, dans une forteresse… Hein ? tu le vois, je suis bien renseigné…

Elle l’écoutait maintenant, muette, terrifiée, tandis que Charlot répétait dans son cou, de sa petite voix bégayante :

— Oh ! maman, maman, emmène-moi, j’ai peur !

— Eh bien ! reprit Goliath, je ne suis certainement pas méchant, et je n’aime guère les querelles, tu peux le dire ; mais je te jure que je les ferai tous arrêter, le père Fouchard et les autres, si tu ne me reçois pas dans ta chambre, lundi prochain… Et je prendrai le petit, je l’enverrai là-bas à ma mère qui sera très contente de l’avoir ; car, du moment que tu veux rompre, il est à moi… N’est-ce pas ? tu entends bien, je n’aurai qu’à venir et à l’emporter, lorsqu’il n’y aura plus personne ici. Je suis le maître, je fais ce qui me plaît… Que décides-tu, voyons ?

Mais elle ne répondait pas, elle serrait l’enfant plus fort, comme si elle eût craint qu’on ne le lui arrachât tout de suite ; et, dans ses grands yeux, montait une exécration épouvantée.

— C’est bon, je t’accorde trois jours pour réfléchir… Tu laisseras ouverte la fenêtre de ta chambre, qui donne sur le verger… Si lundi soir, à sept heures, je ne trouve pas ouverte la fenêtre, je fais, le lendemain, arrêter tout ton monde, et je reviens prendre le petit… Au revoir, Silvine !

Il partit tranquillement, elle resta plantée à la même place, la tête bourdonnante d’idées si grosses, si terribles, qu’elle en était comme imbécile. Et, pendant la journée entière, ce fut ainsi une tempête en elle. D’abord, elle eut l’instinctive pensée d’emporter son enfant dans ses bras, de s’en aller droit devant elle, n’importe où ; seulement, que devenir dès que la nuit tomberait, comment gagner sa vie pour lui et pour elle ? sans compter que les Prussiens qui battaient les routes, l’arrêteraient, la ramèneraient peut-être. Puis, le projet lui vint de parler à Jean, d’avertir Prosper et le père Fouchard lui-même ; et, de nouveau, elle hésita, elle recula : était-elle assez sûre de l’amitié des gens, pour avoir la certitude qu’on ne la sacrifierait pas à la tranquillité de tous ? Non, non ! elle ne dirait rien à personne, elle seule se tirerait du danger, puisque seule elle l’avait fait, par l’entêtement de son refus. Mais qu’imaginer, mon dieu ! de quelle façon empêcher le malheur ? car son honnêteté se révoltait, elle ne se serait pardonné de la vie, si, par sa faute, il était arrivé des catastrophes à tant de monde, à Jean surtout, qui se montrait si gentil pour Charlot.

Les heures se passèrent, la journée du lendemain s’écoula, sans qu’elle eût rien trouvé. Elle vaquait comme d’ordinaire à sa besogne, balayait la cuisine, soignait les vaches, faisait la soupe. Et, dans son absolu silence, l’effrayant silence qu’elle continuait à garder, ce qui montait et l’empoisonnait davantage d’heure en heure, c’était sa haine contre Goliath. Il était son péché, sa damnation. Sans lui, elle aurait attendu Honoré, et Honoré vivrait, et elle serait heureuse. De quel ton il avait fait savoir qu’il était le maître ! D’ailleurs, c’était la vérité, il n’y avait plus de gendarmes, plus de juges à qui s’adresser, la force seule avait raison. Oh ! être la plus forte, le prendre quand il viendrait, lui qui parlait de prendre les autres ! En elle, il n’y avait que l’enfant, qui était sa chair. Ce père de hasard ne comptait pas, n’avait jamais compté. Elle n’était pas épouse, elle ne se sentait soulevée que d’une colère, d’une rancune de vaincue, quand elle pensait à lui. Plutôt que de le lui donner, elle aurait tué l’enfant, elle se serait tuée ensuite. Et elle le lui avait bien dit, cet enfant qu’il lui avait fait comme un cadeau de haine, elle l’aurait voulu grand déjà, capable de la défendre, elle le voyait plus tard, avec un fusil, leur trouant la peau à tous, là-bas. Ah ! oui, un Français de plus, un Français tueur de Prussiens !

Cependant, il ne lui restait qu’un jour, elle devait prendre un parti. Dès la première minute, une idée atroce avait bien passé, au travers du bouleversement de sa pauvre tête malade : avertir les francs-tireurs, donner à Sambuc le renseignement qu’il attendait. Mais l’idée était restée fuyante, imprécise, et elle l’avait écartée, comme monstrueuse, ne souffrant même pas la discussion : cet homme, après tout, n’était-il pas le père de son enfant ? elle ne pouvait le faire assassiner. Puis, l’idée était revenue, peu à peu enveloppante, pressante ; et, maintenant, elle s’imposait, de toute la force victorieuse de sa simplicité et de son absolu. Goliath mort, Jean, Prosper, le père Fouchard, n’avaient plus rien à craindre. Elle-même gardait Charlot, que jamais plus personne ne lui disputait. Et c’était encore autre chose, une chose profonde, ignorée d’elle, qui montait du fond de son être : le besoin d’en finir, d’effacer la paternité en supprimant le père, la joie sauvage de se dire qu’elle en sortirait comme amputée de sa faute, mère et seule maîtresse de l’enfant, sans partage avec un mâle. Tout un jour encore, elle roula ce projet, n’ayant plus l’énergie de le repousser, ramenée quand même aux détails du guet-apens, prévoyant, combinant les moindres faits. C’était, à cette heure, l’idée fixe, l’idée qui a planté son clou, qu’on cesse de raisonner ; et, lorsqu’elle finit par agir, par obéir à cette poussée de l’inévitable, elle marcha comme dans un rêve, sous la volonté d’une autre, de quelqu’un qu’elle n’avait jamais connu en elle.

Le dimanche, le père Fouchard, inquiet, avait fait savoir aux francs-tireurs qu’on leur porterait leur sac de pains dans les carrières de Boisville, un coin très solitaire, à deux kilomètres ; et, Prosper se trouvant occupé, ce fut Silvine qu’il envoya, avec la brouette. N’était-ce point le sort qui décidait ? Elle vit là un arrêt du destin, elle parla, donna le rendez-vous à Sambuc pour le lendemain soir, d’une voix nette, sans fièvre, comme si elle n’avait pu faire autrement. Le lendemain, il y eut encore des signes, des preuves certaines que les gens, que les choses mêmes voulaient le meurtre. D’abord, ce fut le père Fouchard, appelé brusquement à Raucourt, qui laissa l’ordre de dîner sans lui, prévoyant qu’il ne rentrerait guère avant huit heures. Ensuite, Henriette, dont le tour de veillée, à l’ambulance, ne revenait que le mardi, reçut l’avis, très tard, qu’elle aurait à remplacer le soir la personne de service, indisposée. Et, comme Jean ne quittait point sa chambre, quels que fussent les bruits, il ne restait donc que Prosper, dont on pouvait craindre l’intervention. Lui, n’était pas pour qu’on égorgeât ainsi un homme, à plusieurs. Mais, quand il vit arriver son frère avec ses deux lieutenants, le dégoût qu’il avait de ce vilain monde s’ajouta à son exécration des Prussiens : sûrement qu’il n’allait pas en sauver un, de ces sales bougres, même si on lui faisait son affaire d’une façon malpropre ; et il aima mieux se coucher, enfoncer sa tête dans le traversin, pour ne pas entendre et n’être pas tenté de se conduire en soldat.

Il était sept heures moins un quart, et Charlot s’entêtait à ne point dormir. D’habitude, dès qu’il avait mangé sa soupe, il tombait, la tête sur la table.

— Voyons, dors, mon chéri, répétait Silvine, qui l’avait porté dans la chambre d’Henriette, tu vois comme tu es bien, sur le grand dodo à bonne amie !

Mais l’enfant, égayé justement par cette aubaine, gigotait, riait à s’étouffer.

— Non, non… Reste, petite mère… joue, petite mère…

Elle patientait, elle se montrait très douce, répétant avec des caresses :

— Fais dodo, mon chéri… Fais dodo, pour me faire plaisir.

Et l’enfant finit par s’endormir, le rire aux lèvres. Elle n’avait pas pris la peine de le déshabiller, elle le couvrit chaudement et s’en alla, sans l’enfermer à clef, tellement, d’ordinaire, il dormait d’un gros sommeil.

Jamais Silvine ne s’était sentie si calme, d’esprit si net et si vif. Elle avait une promptitude de décision, une légèreté de mouvement, comme dégagée de son corps, agissant sous cette impulsion de l’autre, qu’elle ne connaissait point. Déjà, elle venait d’introduire Sambuc, avec Cabasse et Ducat, en leur recommandant la plus grande prudence ; et elle les conduisit dans sa chambre, elle les posta à droite et à gauche de la fenêtre, qu’elle ouvrit, malgré le grand froid. Les ténèbres étaient profondes, la pièce ne se trouvait faiblement éclairée que par le reflet de la neige. Un silence de mort venait de la campagne, des minutes interminables s’écoulèrent. Enfin, à un petit bruit de pas qui s’approchaient, Silvine s’en alla, retourna s’asseoir dans la cuisine, où elle attendit, immobile, ses grands yeux fixés sur la flamme de la chandelle.

Et ce fut encore très long, Goliath rôda autour de la ferme, avant de se risquer. Il croyait bien connaître la jeune femme, aussi avait-il osé venir, simplement avec un revolver à sa ceinture. Mais un malaise l’avertissait, il poussa entièrement la fenêtre, allongea la tête, en appelant doucement :

— Silvine ! Silvine !

Puisqu’il trouvait la fenêtre ouverte, c’était donc qu’elle avait réfléchi et qu’elle consentait. Cela lui causait un gros plaisir, bien qu’il eût préféré la voir là, l’accueillant, le rassurant. Sans doute, le père Fouchard venait de la rappeler, quelque besogne à finir. Il éleva un peu la voix.

— Silvine ! Silvine !

Rien ne répondait, pas un souffle. Et il enjamba l’appui, il entra, avec l’idée de se fourrer dans le lit, de l’attendre sous les couvertures, tant il faisait froid.

Tout d’un coup, il y eut une furieuse bousculade, des piétinements, des glissements, au milieu de jurons étouffés et de râles. Sambuc et les deux autres s’étaient rués sur Goliath ; et, malgré leur nombre, ils n’arrivaient pas à maîtriser le colosse, dont le danger décuplait les forces. Dans les ténèbres, on entendait les craquements des membres, l’effort haletant des étreintes. Heureusement, le revolver était tombé. Une voix, celle de Cabasse, bégaya, étranglée : « Les cordes, les cordes ! » tandis que Ducat passait à Sambuc le paquet de cordes dont ils avaient eu la précaution de se pourvoir. Alors, ce fut une opération sauvage, faite à coups de pied, à coups de poing, les jambes attachées d’abord, puis les bras liés aux flancs, puis le corps tout entier ficelé à tâtons, au hasard des soubresauts, avec un tel luxe de tours et de nœuds, que l’homme était comme pris en un filet dont les mailles lui entraient dans la chair. Il continuait de crier, la voix de Ducat répétait : « Ferme donc ta gueule ! » les cris cessèrent, Cabasse avait noué brutalement sur la bouche un vieux mouchoir bleu. Enfin, ils soufflèrent, ils l’emportèrent ainsi qu’un paquet dans la cuisine, où ils l’allongèrent sur la grande table, à côté de la chandelle.

— Ah ! le salop de Prussien, jura Sambuc en s’épongeant le front, nous a-t-il donné du mal !… Dites, Silvine, allumez donc une seconde chandelle, pour qu’on le voie en plein, ce nom de dieu de cochon-là !

Les yeux élargis dans sa face pâle, Silvine s’était levée. Elle ne prononça pas une parole, elle alluma une chandelle, qu’elle vint poser de l’autre côté de la tête de Goliath, qui apparut, vivement éclairée, comme entre deux cierges. Et leurs regards, à ce moment, se rencontrèrent : il la suppliait, éperdu, envahi par la peur ; mais elle ne parut pas comprendre, elle se recula jusqu’au buffet, resta là debout, de son air têtu et glacé.

— Le bougre m’a mangé la moitié d’un doigt, gronda Cabasse dont la main saignait. Faut que je lui casse quelque chose !

Déjà, il levait le revolver qu’il avait ramassé, lorsque Sambuc le désarma.

— Non, non ! pas de bêtises !… Nous ne sommes pas des brigands, nous autres, nous sommes des juges… Entends-tu, salop de Prussien, nous allons te juger ; et n’aie pas peur, nous respectons les droits de la défense… ce n’est pas toi qui te défendras, parce que toi, si nous t’enlevions ta muselière, tu nous casserais les oreilles. Mais, tout à l’heure, je te donnerai un avocat, et un fameux !

Il alla chercher trois chaises, les aligna, composa ce qu’il appelait le tribunal, lui au milieu, flanqué à droite et à gauche de ses deux lieutenants. Tous trois s’assirent, et il se releva, parla avec une lenteur goguenarde, qui peu à peu s’élargit, s’enfla d’une colère vengeresse.

— Moi, je suis à la fois le président et l’accusateur public. Ce n’est pas très correct, mais nous ne sommes pas assez de monde… Donc, je t’accuse d’être venu nous moucharder en France, payant ainsi par la plus sale trahison le pain mangé à nos tables. Car c’est toi la cause première du désastre, toi le traître qui, après le combat de Nouart, as conduit les Bavarois jusqu’à Beaumont, pendant la nuit, au travers des bois de Dieulet. Il fallait un homme qui eût longtemps habité le pays, pour connaître ainsi les moindres sentiers ; et notre conviction est faite, on t’a rencontré guidant l’artillerie par les chemins abominables, changés en fleuves de boue, où l’on a dû atteler huit chevaux à chaque pièce. Quand on revoit ces chemins, c’est à ne pas croire, on se demande comment un corps d’armée a pu passer par là… Sans toi, sans ton crime de t’être gobergé chez nous et de nous avoir vendus, la surprise de Beaumont n’aurait pas eu lieu, nous ne serions pas allés à Sedan, peut-être aurions-nous fini par vous rosser ! Et je ne parle pas du métier dégoûtant que tu continues à faire, du toupet avec lequel tu as reparu ici, triomphant, dénonçant et faisant trembler le pauvre monde… Tu es la plus ignoble des canailles, je demande la peine de mort.

Un silence régna. Il s’était assis de nouveau, il dit enfin :

— Je nomme d’office Ducat pour te défendre… Il a été huissier, il serait allé très loin, sans ses passions. Tu vois que je ne te refuse rien et que nous sommes gentils.

Goliath, qui ne pouvait remuer un doigt, tourna les yeux vers son défenseur improvisé. Il n’avait plus que les yeux de vivants, des yeux de supplication ardente, sous le front livide, que trempait une sueur d’angoisse, à grosses gouttes, malgré le froid.

— Messieurs, plaida Ducat en se levant, mon client est en effet la plus infecte des canailles, et je n’accepterais pas de le défendre, si je n’avais à faire remarquer, pour son excuse, qu’ils sont tous comme ça, dans son pays… Regardez-le, vous voyez bien, à ses yeux, qu’il est très étonné. Il ne comprend pas son crime. En France, nous ne touchons nos espions qu’avec des pincettes ; tandis que, là-bas, l’espionnage est une carrière très honorée, une façon méritoire de servir son pays… Je me permettrai même de dire, messieurs, qu’ils n’ont peut-être pas tort. Nos nobles sentiments nous font honneur, mais le pis est qu’ils nous ont fait battre. Si j’ose m’exprimer ainsi, quos vult perdere Jupiter dementat… Vous apprécierez, messieurs.

Et il se rassit, tandis que Sambuc reprenait :

— Et toi, Cabasse, n’as-tu rien à dire contre ou pour l’accusé ?

— J’ai à dire, cria le provençal, que c’est bien des histoires pour régler son compte à ce bougre-là… J’ai eu pas mal d’ennuis dans mon existence ; mais je n’aime pas qu’on plaisante avec les choses de la justice, ça porte malheur… À mort ! à mort !

Solennellement, Sambuc se remit debout.

— Ainsi, tel est bien votre arrêt à tous les deux… La mort ?

— Oui, oui ! la mort !

Les chaises furent repoussées, il s’approcha de Goliath, en disant :

— C’est jugé, tu vas mourir.

Les deux chandelles brûlaient, la mèche haute, comme des cierges, à droite et à gauche du visage décomposé de Goliath. Il faisait, pour crier grâce, pour hurler les mots dont il étouffait, un tel effort, que le mouchoir bleu, sur sa bouche, se trempait d’écume ; et c’était terrible, cet homme réduit au silence, muet déjà comme un cadavre, qui allait mourir avec ce flot d’explications et de prières dans la gorge.

Cabasse armait le revolver.

— Faut-il lui casser la gueule ? demanda-t-il.

— Ah ! non, non ! cria Sambuc, il serait trop content.

Et, revenant vers Goliath :

— Tu n’es pas un soldat, tu ne mérites pas l’honneur de t’en aller avec une balle dans la tête… Non ! Tu vas crever comme un sale cochon d’espion que tu es.

Il se retourna, il demanda poliment :

— Silvine, sans vous commander, je voudrais bien avoir un baquet.

Pendant la scène du jugement, Silvine n’avait pas bougé. Elle attendait, la face rigide, absente d’elle-même, toute dans l’idée fixe qui la poussait depuis deux jours. Et, quand on lui demanda un baquet, elle obéit simplement, elle disparut une minute dans le cellier voisin, puis revint avec le grand baquet où elle lavait le linge de Charlot.

— Tenez ! Posez-le sous la table, au bord.

Elle le posa, et comme elle se relevait, ses yeux de nouveau rencontrèrent ceux de Goliath. Ce fut, dans le regard du misérable, une supplication dernière, une révolte aussi de l’homme qui ne voulait pas mourir. Mais, en ce moment, il n’y avait plus en elle rien de la femme, rien que la volonté de cette mort, attendue comme une délivrance. Elle recula encore jusqu’au buffet, elle resta.

Sambuc, qui avait ouvert le tiroir de la table, venait d’y prendre un large couteau de cuisine, celui avec lequel on coupait le lard.

— Donc, puisque tu es un cochon, je vas te saigner comme un cochon.

Et il ne se pressa pas, discuta avec Cabasse et Ducat, pour que l’égorgement se fît d’une manière convenable. Même il y eut une querelle, parce que Cabasse disait que dans son pays, en Provence, on saignait les cochons la tête en bas, tandis que Ducat se récriait, indigné, estimant cette méthode barbare et incommode.

— Avancez-le bien au bord de la table, au-dessus du baquet, pour ne pas faire des taches.

Ils l’avancèrent, et Sambuc procéda tranquillement, proprement. D’un seul coup du grand couteau, il ouvrit la gorge, en travers. Tout de suite, de la carotide tranchée, le sang se mit à couler dans le baquet, avec un petit bruit de fontaine. Il avait ménagé la blessure, à peine quelques gouttes jaillirent-elles, sous la poussée du cœur. Si la mort en fut plus lente, on n’en vit même pas les convulsions, car les cordes étaient solides, l’immobilité du corps resta complète. Pas une secousse et pas un râle. On ne put suivre l’agonie que sur le visage, sur ce masque labouré par l’épouvante, d’où le sang se retirait goutte à goutte, la peau décolorée, d’une blancheur de linge. Et les yeux se vidaient, eux aussi. Ils se troublèrent et s’éteignirent.

— Dites donc, Silvine, faudra tout de même une éponge.

Mais elle ne répondit pas, les bras ramenés contre sa poitrine, dans un geste inconscient, clouée au carreau, serrée à la gorge comme par un collier de fer. Elle regardait. Puis, tout d’un coup, elle s’aperçut que Charlot était là, pendu à ses jupes. Sans doute, il s’était réveillé, il avait pu ouvrir les portes ; et personne ne l’avait vu entrer à petits pas, en enfant curieux. Depuis combien de temps se trouvait-il ainsi, caché à demi derrière sa mère ? Lui aussi regardait. De ses gros yeux bleus, sous sa tignasse jaune, il regardait couler le sang, la petite fontaine rouge qui emplissait le baquet peu à peu. Cela l’amusait peut-être. N’avait-il pas compris d’abord ? Fut-il ensuite effleuré par un souffle de l’horrible, eut-il une instinctive conscience de l’abomination à laquelle il assistait ? Il jeta un cri brusque, éperdu.

— Oh ! maman, oh ! maman, j’ai peur, emmène-moi !

Et Silvine en reçut une secousse, dont la violence l’ébranla toute. C’était trop, un écroulement se faisait en elle, l’horreur à la fin emportait cette force, cette exaltation de l’idée fixe qui la tenait debout depuis deux jours. La femme renaissait, elle éclata en larmes, elle eut un geste fou, en soulevant Charlot, en le serrant éperdument sur son cœur. Et elle se sauva avec lui, d’un galop terrifié, ne pouvant plus entendre, ne pouvant plus voir, n’ayant plus que le besoin d’aller s’anéantir n’importe où, dans le premier trou caché où elle tomberait.

À cette minute, Jean se décidait à ouvrir doucement sa porte. Bien qu’il ne s’inquiétât jamais des bruits de la ferme, il finissait par être surpris des allées et venues, des éclats de voix qu’il entendait. Et ce fut chez lui, dans sa chambre calme, que Silvine vint s’abattre, échevelée, sanglotante, secouée d’une telle crise de détresse, qu’il ne put saisir d’abord ses paroles bégayées, coupées entre ses dents. Toujours elle répétait le même geste, comme pour écarter l’atroce vision. Enfin, il comprit, il vit à son tour le guet-apens, l’égorgement, la mère debout, le petit dans ses jupes, en face du père saigné à la gorge, dont le sang coulait ; et il en restait glacé, son cœur de paysan et de soldat chaviré d’angoisse. Ah ! la guerre, l’abominable guerre qui changeait tout ce pauvre monde en bêtes féroces, qui semait ces haines affreuses, le fils éclaboussé par le sang du père, perpétuant la querelle des races, grandissant plus tard dans l’exécration de cette famille paternelle, qu’il irait peut-être un jour exterminer ! Des semences scélérates pour d’effroyables moissons !

Tombée sur une chaise, couvrant de baisers égarés Charlot qui pleurait à son cou, Silvine répétait à l’infini la même phrase, le cri de son cœur saignant.

— Ah ! mon pauvre petit, on ne dira plus que tu es un Prussien !… Ah ! mon pauvre petit, on ne dira plus que tu es un Prussien !

Dans la cuisine, le père Fouchard venait d’arriver. Il avait tapé en maître, on s’était décidé à lui ouvrir. Et, en vérité, il avait eu une peu agréable surprise, en trouvant ce mort sur sa table, avec le baquet plein de sang dessous. Naturellement, d’une nature peu endurante, il s’était fâché.

— Dites donc, espèces de salops que vous êtes, est-ce que vous n’auriez pas pu faire vos saletés dehors ? Hein ! Vous prenez donc ma maison pour un fumier, que vous venez y gâter les meubles, avec des coups pareils ?

Puis, comme Sambuc s’excusait, expliquait les choses, le vieux continua, gagné par la peur, s’irritant davantage :

— Et qu’est-ce que vous voulez que j’en foute, moi, de votre mort ? Croyez-vous que c’est gentil, de coller comme ça un mort chez quelqu’un, sans se demander ce qu’il en fera ?… Une supposition qu’une patrouille entre, je serais propre ! Vous vous en fichez, vous autres, vous ne vous êtes pas demandé si je n’y laisserais pas la peau… Eh bien ! nom de Dieu, vous aurez affaire à moi, si vous n’emportez pas votre mort tout de suite ! Vous entendez, prenez-le par la tête, par les pattes, par ce que vous voudrez, mais que ça ne traîne pas et qu’il n’en reste pas seulement un cheveu dans trois minutes d’ici !

Enfin, Sambuc obtint du père Fouchard un sac, bien que le cœur de ce dernier saignât de donner encore quelque chose. Il le choisit parmi les plus mauvais, en disant qu’un sac troué, c’était trop bon pour un Prussien. Mais Cabasse et Ducat eurent toutes les peines du monde à faire entrer Goliath dans ce sac : le corps était trop gros, trop long, et les pieds dépassèrent. Puis, on le sortit, on le chargea sur la brouette qui servait à charrier le pain.

— Je vous donne ma parole d’honneur, déclara Sambuc, que nous allons le foutre à la Meuse !

— Surtout, insista Fouchard, collez-lui deux bons cailloux aux pattes, que le bougre ne remonte pas !

Et, dans la nuit très noire, sur la neige pâle, le petit cortège s’en alla, disparut, sans autre bruit qu’un léger cri plaintif de la brouette.

Sambuc jura toujours sur la tête de son père qu’il avait bien mis les deux bons cailloux aux pattes. Pourtant, le corps remonta, les Prussiens le découvrirent trois jours plus tard, à Pont-Maugis, dans de grandes herbes ; et leur fureur fut extrême, lorsqu’ils eurent tiré du sac ce mort, saigné au cou comme un pourceau. Il y eut des menaces terribles, des vexations, des perquisitions. Sans doute, quelques habitants durent trop causer, car on vint un soir arrêter le maire de Remilly et le père Fouchard, coupables d’entretenir de bons rapports avec les francs-tireurs, qu’on accusait d’avoir fait le coup. Et le père Fouchard, dans cette circonstance extrême, fut vraiment très beau, avec son impassibilité de vieux paysan qui connaissait la force invincible du calme et du silence. Il marcha, sans s’effarer, sans même demander d’explications. On allait bien voir. Dans le pays, on disait tout bas qu’il avait déjà tiré des Prussiens une grosse fortune, des sacs d’écus enfouis quelque part, un à un, à mesure qu’il les gagnait.

Henriette, quand elle connut toutes ces histoires, fut terriblement inquiète. De nouveau, redoutant de compromettre ses hôtes, Jean voulait partir, bien que le docteur le trouvât trop faible encore ; et elle tenait à ce qu’il attendît une quinzaine de jours, envahie elle-même d’un redoublement de tristesse, devant la nécessité prochaine de la séparation. Lors de l’arrestation du père Fouchard, Jean avait pu s’échapper, en se cachant au fond de la grange ; mais ne restait-il pas en danger d’être pris et emmené d’une heure à l’autre, dans le cas possible de nouvelles recherches ? D’ailleurs, elle tremblait aussi sur le sort de l’oncle. Elle résolut donc d’aller un matin, à Sedan, voir les Delaherche, qui logeaient chez eux, affirmait-on, un officier prussien très puissant.

— Silvine, dit-elle en partant, soignez bien notre malade, donnez-lui son bouillon à midi et sa potion à quatre heures.

La servante, toute à ses besognes accoutumées, était redevenue la fille courageuse et soumise, dirigeant la ferme maintenant, en l’absence du maître, pendant que Charlot sautait et riait autour d’elle.

— N’ayez pas peur, madame, il ne lui manquera rien… Je suis là pour le dorloter.


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