La Défense du Libéralisme/Avant-Propos

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L'édition artistique (p. 77-80).

AVANT-PROPOS




Jespère, à cette page, retrouver tous mes lecteurs, surtout ceux qui, pour des causes diverses, auraient dédaigné ma biographie. Je veux, maintenant, aborder le véritable sujet de mon livre, mais, auparavant, quelques observations préliminaires ne sont pas inutiles.

Je n’ai pas l’intention d’édifier un nouveau système, pas plus que de faire un cours d’Économie Politique.

Mon sujet est forcément aride et je n’ai as la ressource, comme lorsque je faisais un discours technique en anglais, de dérider mon auditoire par l’étrangeté de mon accent. Je pourrais évidemment émailler mon texte de barbarismes ou de solécismes, voire de simples fautes d’orthographe pour faire sourire les grammairiens, mais le prote est là, impitoyable, qui ne laissera rien passer.

Si j’écrivais pour une minorité de spécialistes, je pourrais employer une phraséologie étincelante, imitant ainsi les médecins qui, pour donner confiance à leurs malades, appellent céphalée un vulgaire mal de tête, mais je m’adresse aussi bien à des hommes du peuple qu’à des académiciens et, à tout prendre, j’aimerais mieux employer l’argot, si j’étais assez expert dans le maniement de la langue verte.

Certains lecteurs, attentifs et ordonnés, me reprocheront des redites. Elles ne sont pas dues au hasard, car j’ai souvent remarqué que les maîtres du barreau émaillent leurs plaidoiries de répétitions multiples lorsqu’ils veulent insister sur un point particulier.

Tout a été dit et proposé avant moi, et je n’aurai pas l’outrecuidance de me présenter comme un novateur ou un moraliste. J’épargnerai ainsi à mes contradicteurs des effets faciles. Cependant, je demanderai, avant tout, à ceux-ci de me fournir, avec leurs critiques, une autobiographie qui me permettra, à mon tour, de les juger sur leurs antécédents.

Je baserai mon exposé sur l’observation des faits, même les plus simples, car ceux-ci sont souvent négligés. Et mon instrument d’observation préféré sera la psychologie qui domine les faits, les explique et les prévoit.

Je ne saurais oublier que les lois naturelles sont plus fortes que les lois des hommes, et que ces derniers se sont toujours repentis cruellement de ne pas avoir tenu compte des premières.

Pour moi, qui ai l’habitude de la précision mathématique, qui se traduit souvent en microns, je suis parfois découragé par le flou de l’Économie Politique dont le même terme, employé par deux auteurs différents, a des significations diamétralement opposées.

Aussi, essaierai-je toujours de me placer sur un terrain concret, basé sur la pratique, laissant à d’autres le soin de construire des systèmes théoriques, excellents pour leur auteur qui ne risque rien en cas d’insuccès.

Je me servirai de mon expérience du passé pour en tirer des conclusions. Je laisserai à ceux qui pratiquent l’astrologie le soin de prédire l’avenir, et à ceux qui cultivent l’eschatologie le souci de nous dire ce qui se passe dans l’au-delà.

Je me méfie beaucoup de ceux qui proposent de faire une « expérience ». Pour en avoir suivi beaucoup en laboratoire, je sais que le pourcentage de celles qui réussissent est très faible. Au laboratoire, un insuccès ne dépasse pas le stade des déceptions. Appliquée à l’Économie, sur une grande échelle, une expérience manquée peut se transformer en catastrophe.

En mécanique, les progrès se font par étapes presque insensibles. Quand une pièce est usée, on ne met pas à la ferraille toute la machine. On remplace la pièce, quelquefois par une meilleure, mais on se garde bien de faire un saut dans l’inconnu. Si l’on veut violenter la technique, celle-ci se venge par les surprises les plus pénibles.

En Économie, il en est de même. Il faut ménager les instincts humains, les habitudes, les droits acquis, et toute innovation qui ne tient pas compte de ces éléments est vouée, tôt ou tard, à l’insuccès.


Sous le bénéfice de ces observations, je vais entamer le procès du libéralisme contre le dirigisme.

Pour favoriser le dirigisme, je lui donnerai la parole en dernier, afin de lui laisser toutes ses chances.

Mais, auparavant, il est nécessaire de définir les deux adversaires en présence. En Économie Politique, la confusion est extrême sur les définitions. On sait que le libéralisme et le dirigisme sont deux systèmes opposés, mais on ne peut pas très bien fixer leurs frontières. J’essaierai, timidement, de proposer cette définition que le libéralisme est l’Économie qui a recours au minimum à l’intervention de l’État, tandis que le dirigisme est l’Économie qui lui fait appel au maximum. Comme moyens, le libéralisme utilise, de préférence, la persuasion, tandis que le dirigisme emploie volontiers la contrainte. La forme la plus altérée du libéralisme est l’anarchie, tandis que l’espèce la plus virulente du dirigisme est la nationalisation.