La Détenue de Versailles en 1871/2

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chez l’auteur, 7, impasse Hélène (p. 18-27).


CHAPITRE II


L’appel. — Les innocents seront jugés. — Tristes scènes. — En route. — Les wagons réservés — Épisodes Versaillais — L’éducation du monde comme il faut. — La femme qui rit. — À l’Orangerie. — Le repos des fédérés — Philosophie et fraternité. — L’amusement d’un guerrier. — La fosse aux Lions. — Vive la République !


À peine si nous avions eu le temps de déjeuner, que le cri : « Sur les rangs, sur les rangs ! » nous appela au milieu de l’allée, un officier aux triples fonctions de greffier, d’employé d’État civil et de délégué des conseils de guerre nous fit subir pour la troisième fois seulement depuis la veille, un interrogatoire roulant sur nos noms, prénoms, professions, domicile, âge, lieu de naissance, ceux des parents, le département qu’ils habitent, etc., etc., ce qui provoqua cette réflexion : « Pourquoi ne pas nous demander nos actes de baptême. »

Cette sortie qui valut à son auteur, un violent rappel à l’ordre, nous fit rire un peu.

Rappel qui lui valut sans doute un : Intelligent, mais dangereux.

L’appel terminé, on nous distribua à chacun une moitié de pain de munition en nous annonçant notre départ pour Versailles.

Beaucoup de prisonniers recevaient la visite de parents ou d’amis. Seule peut-être de tous les prisonniers et prisonnières je n’avais vu personne qui vint m’apporter un mot d’espoir. Mais comment penser à soi quand tous ceux qui vous entourent sont si malheureux. La douleur des autres me fit oublier ma propre situation. Aussi vais-je écrire ici, deux de ces scènes attristantes.

Les enfants de la dame espagnole étaient venues dès le matin. Le consul d’Espagne ainsi qu’un docteur les accompagnait. Ce dernier avait fait des démarches auprès de M. Thiers pour obtenir la liberté de cette dame et de son fils ; mais le chef du pouvoir avait répondu : C’est impossible : tout le monde sera jugé et les innocents seront rendus à leur famille.

Ces deux charmantes jeunes filles apportaient des vêtements à leur mère. Retirées à l’écart, mais en vue des soldats et des prisonniers, madame W… pleurant, changea de costume. Triste cabinet de toilette, en effet, que cette écurie publique.

Je regardais ces jeunes filles avec attendrissement, en les voyant faire tous leurs efforts pour défier la curiosité. Et quand l’heure de la séparation sonna, je ne pus m’empêcher de pleurer avec elles.

Cependant à quelque pas de là, se passait une scène plus navrante encore : sanglotant et pressée contre son mari, une jeune femme enceinte, tenant une petite fille de 6 à 7 ans par la main, ne voulait pas se séparer du père de ses enfants. Leurs sanglots se confondaient. En vain, ce malheureux homme voulait consoler sa famille, sa femme appuyée sur sa poitrine ne voulait pas se séparer de lui : « Oh ! va-t-en, disait-il, je t’en supplie, ta douleur m’ôte tout courage. » « Je veux te suivre, dit-elle, pour partager ta prison. » Pauvre femme que le cœur abuse ; est-ce que le budget permettrait cela ? Ils te l’enverront à Cayenne ou ailleurs ton mari, il y mourra de la fièvre avec des milliers d’autres. Pour toi et tes enfants, la fièvre, la phthisie, puis la fosse commune, où l’on t’oubliera. Mais qu’est-ce que cela fait, puisqu’on rebâtit la maison de M. Thiers.

Une voix clama : En route.

Nous partîmes entourés de chasseurs à cheval. La dame espagnole appuyée sur le bras de son fils pleurait. Elle avait peur des chevaux, et malgré les soins émus et les prévenances de son enfant, elle ne marchait qu’en tremblant, le soleil est brûlant, la route boueuse, il a plu pendant la nuit. Il faut marcher plain-pied dans les flaques d’eau noire. Tant de convois ont passé par là depuis deux mois que le nôtre attire peu l’attention. Les méchants mêmes se blasent. À ce moment on n’injuriait plus, on ne crachait plus au visage des prisonniers ; on ne demandait plus leur mort.

Des Champs-Élysées à la gare Montparnasse la route est longue à faire dans ces conditions. Arrivés au boulevard de Grenelle un grand malaise accablait les prisonniers : sans son fils Mme W. fût tombée sur la route. Je voulus lui parler, mais une fois de plus je la trouvai, quoique femme de progrès, complètement dépourvue d’énergie.

Nous trouvâmes à la gare, d’autres prisonniers venus de divers points de Paris. Nous étions environ trois cents.

Une locomotive à la tête de plusieurs wagons à bestiaux était là, vomissant la vapeur.

On nous entassa indistinctement dans ces compartiments clos et sans banquettes, debout et pressés comme des colis, sans air et sans aucune lumière. L’autorité nous refusait jusqu’à la vue des riants côteaux verts. Et en moins d’une heure nous descendions dans la ville, qu’après le roi dit Soleil, l’Assemblée soi-disant nationale honorait de son absolutisme.

Pour s’assurer que durant ce trajet rapide effectué dans des coffres barrés de fer et supérieurement clos, aucun prisonnier n’avait, au risque de se rompre les reins, osé prendre la clé des champs, on nous recompta tous, à l’arrivée, puis on nous fit conduire à l’Orangerie.

Le parcours dans les rues de Versailles amena quelques épisodes qui donneront entre mille, une idée de notre éducation religieuse.

Sœur de Saint-Vincent-de-Paul, une cornette blanche aux ailes de colombe nous regardait venir. Au moment où plusieurs d’entre nous, femmes, passèrent devant la sainte fille, subitement saisie d’une joie séraphique, elle se mit à battre les mains avec force, pour manifester sa joie. Toutefois son enthousiasme ne s’en tint pas là, elle y ajouta ces deux jolis mots : « Atroces pétroleuses. » Ceci était comme un parfum veuillotiste.

Plus loin j’eus les honneurs d’une mention spéciale, de la part d’un homme dont la blouse était ma foi, presque aussi blanche que la ci-devant cornette.

« Oh ! celle-là, dit l’homme en blouse, en me désignant de l’index, c’est pour sûr, la femme d’un membre de la Commune. » Un gros rire épais souligna cette ineptie.

Résidus des soutiens de l’Empire, vainqueurs de candélabres et de kiosques, revêtez pour vous embellir le sarrau du travail ou l’habit de la pensée, vous n’empêcherez jamais qu’on découvre en vous, la marque indélébile de l’indicateur policier.

Ces deux manifestations m’avaient laissée à peu près froide ; mais le rire éclatant d’une jeune dame bientôt mère, me frappa douloureusement. Pourquoi cette jeune femme qu’à son costume on jugeait être riche, riait si fort, nous allons le dire.

Parmi les prisonnières se trouvaient plusieurs femmes de qui la mise attestait un profond dénûment.

Une d’entre elles, dans un état de grossesse avancé, n’avait mangé qu’un morceau de pain bis, depuis deux jours. Hâve, les yeux cernés, souffrant à faire peine, elle se traînait à demi soutenue au bras de sa compagne d’aspect presque aussi navrant… Mais cette misère dans la douleur restait sans plainte, elle ne pleurait même plus, tant elle avait déjà pleuré… C’est tout cela qui fit rire la femme du monde.

Oh ! pensai-je, c’est donc possible qu’une mère puisse s’égayer des tortures qu’on fait subir à d’autres mères. Une femme, riche, jeune et heureuse qui n’a pas honte d’insulter au malheur de son sexe. La maternité, pourrait donc être un vain mot.

Mère, il me semblait que ce mot voulait dire commisération. L’enfant n’est-il pas le lien des âmes, l’anneau vivant qui fait toutes les femmes unies au moins par la souffrance ? l’amour enfin qui n’a pas d’ennemis et ne distingue point les êtres couverts de bure des êtres vêtus de soie ? Oh ! quel sang vivifie ton cœur, femme qui n’a pas pleuré devant ton sexe meurtri jusqu’en ses entrailles ?

Ce rire me navra, mais surtout me confondit. Qu’était-ce que l’exclamation ridicule de l’homme en blouse et l’insulte de la religieuse auprès de la joie sereine de cette jeune femme ?

C’est ici surtout qu’apparaît dans sa monstruosité l’éducation basée sur l’antagonisme des classes.

Comme ses sœurs, il est certain que la jeune femme avait au cœur en naissant, la charité qu’y met la nature. Pour qu’à l’âge où tout dans l’être est encore généreux, elle n’ait pas rougi de paraître cynique, il faut nécessairement qu’elle n’en ait pas eu conscience. Oui, cette jeune femme dans sa richesse est déshéritée du seul bien qui fait la vie douce, elle n’aime ni ne peut aimer. Sans miséricorde il n’est point de bonheur vrai, les aimants seuls compatissent : elle rit.

Martyres de l’éducation sénile, anti-cordiale et par cela même anti-sociale donné à la jeunesse dans ces instituts dits religieux, il faut plaindre ces pauvres êtres repliés sur eux et desséchant de mépris pour l’humanité ; mais n’avoir ni repos ni trêve qu’on n’ait obtenu la suppression de l’enseignement délétère qui, certainement, l’a faite avec la sœur de saint Vincent de Paul, ce qu’elle est ; une énormité morale. Il y a dans cette extinction de générosité chez la femme, plus qu’un symptôme de décadence. Ce n’est malheureusement pas un fait isolé qu’après la chute de la Commune, les plus acharnées à l’outrage contre les vaincus furent des femmes d’un monde qu’on avait pu croire civilisé.

Nous arrivons à l’Orangerie, située à l’un des angles du fameux parc de Versailles.

Qui ne connaît ces allées symétriquement tirées au cordeau, ces massifs alignés à l’anglaise, ces parterres tracés en angles curvilignes et rectangles, avec leurs faux-cols d’azalées encravatés de cinéraires.

Tout cela méticuleusement tondu, peigné, abreuvé, fait toujours l’ébahissement des classiques en horticulture. Ceux-ci verraient volontiers dans Le Nôtre un demi-Dieu, dont la Quintinie formerait l’autre moitié.

Pour nous rustres, amants du vrai, du spontané, de la nature, ces avenues qu’un sable payé cher ; tapisse, ces tertres élevés, ces buissons pleins de grâce et de maintien, dont un coup de cisaille réprime les écarts, comme on ramène l’enfant espiègle à l’alignement des préjugés, nous faisait songer combien avec les sommes séculairement dépensées à l’entretien de ce luxe improductif, on eût pu créer d’associations qui, fonctionnant aujourd’hui, résoudraient en partie le problème cherché et dont le manque de solution nous amène ici captifs. Aussi quelle ironie en voyant cet Eldorado né des sueurs du travail et dans lequel le travailleur n’a point accès ! Et pour la première fois que la plupart d’entre-nous voyaient ce temple de l’oisiveté, nous étions conduits par la force au service de la haine.

Certes, une excursion hors des murs de la ville bruyante et poudreuse, par un ciel splendide, dans de frais jardins ombreux, aurait déridé notre front, si le joug du vainqueur eût été moins lourd. Mais nous étions les vaincus et c’est pour cela qu’en face des joies du sol nous restions sombres.

note.

Une erreur typographique nous oblige à renvoyer ici quelques pages omises à la fin du Chapitre II, page 27.


L’Orangerie, transformée en lieu de détention, était depuis deux mois habitée par les prisonniers de l’armée fédérée.

Le bâtiment était divisé en trois parties.

Au centre, dans la rotonde, étaient les officiers de tous les grades auxquels on avait dévolu, pour literie, deux bottes de paille pour trois. Dans l’aile droite, vaste salle rectangulaire, on avait entassé les simples soldats de la Commune. Tous étaient tête nue. Qu’étaient devenus leurs képis et leurs chapeaux ? L’aile gauche était réservée aux prisonniers dits : « intéressants, » pouvant espérer promptement, une ordonnance de non-lieu. En petit nombre étaient ceux-là !

Pour nous, femmes, on nous désigna la rotonde, en attendant qu’on eût décidé où nous envoyer. À notre arrivée, les deux ou trois cents fédérés galonnés s’empressèrent autour de nous pour avoir des nouvelles de Paris. Depuis deux mois que, couchés dans cette paille, ils vivaient séparés de la société, on comprend avec quel empressement ils recueillaient les quelques nouvelles que nous pouvions leur donner.

Quelques-uns croyaient déjà à une amnistie ; d’autres, plus au fait de la politique, attendaient la prison, l’exil, même la mort. Si ce n’eût été le singulier tapis qui couvrait la salle, on eût pu se croire en pleine réunion publique, à l’heure où quelque dépêche du Champ de bataille tenait les assistants en émoi.

L’heure du dîner arriva. Et c’est là que je vis l’application de ce beau précepte : « Fais à autrui ce que tu voudrais qu’il te fît. » Les privilégiés, c’est-à-dire ceux qui recevaient des douceurs de leur famille, partageaient avec ceux qui n’avaient pour nourriture que du pain noir et de la viande de conserve, encore faisait-on le bouillon avec cette viande. Presque toujours l’offre précédait la demande. J’admirai cet esprit de solidarité, et si quelque chose me consola, ce fut le spectacle de ces hommes, jeunes et vieux, fraternisant et se partageant avec joie tout ce qu’ils possédaient. Plusieurs nous invitèrent à partager leur bouillon, ce que nous acceptâmes de grand cœur, et, bien que le consommé fût fait de viandes peu savoureuses et servi dans des boîtes en fer, nous le trouvâmes délicieux.

Je finissais à peine, quand un officier blond filasse, au nez bien rouge, portant un tas de dossiers sous le bras, appela « la femme Hardouin ». Je me levai. Il lut à haute voix ma peu méritée accusation de bravoure.

Cette nomenclature de mes forfaits épuisée, le soldat greffier m’envoya cette galante apostrophe :

« — En voilà du propre, en voilà des exploits ! À bientôt pour la Nouvelle-Calédonie ! »

Puis il procéda de même pour quatre de mes compagnes, sauf pourtant la conclusion. Quant à la cinquième, qui n’avait aucun dossier, il était bien embarrassé pour la caser. Mme W… pleurait ; elle ne comprenait pas qu’un acte d’humanité pût constituer un crime. Et quand on lui annonça qu’il fallait se séparer de son fils, elle tomba dans mes bras.

Quelques-uns des prisonniers me connaissaient. Un médecin. M. R…, me tendit la main ; plusieurs me félicitèrent, prenant au sérieux ce que le greffier avait dit de ma bravoure.

Un officier supérieur fit son entrée dans la rotonde. Aussitôt le porte-dossiers, pensant sans doute qu’un peu de zèle le poserait devant son chef, cria :

« — La femme Hardouin ! l’institutrice ; encore une institutrice, mais c’est affreux ! Et dire qu’elle dirigeait les mitrailleuses ! »

Puis, brusquement :

« — Qu’avez-vous fait de votre chassepot ? »

À cette provocation, je ne fut pas maîtresse de moi, et, le regardant en face, je criai : Vive la République ! C’était, pour lui, la réponse la plus désagréable.

— La malheureuse ! dit une voix derrière moi, on va la conduire à la fosse aux Lions.

Le docteur R… m’expliqua que la fosse aux Lions était une cave où étaient Louise Michel, Mme Millière et quelques autres.

— Je crois, ajouta-t-il, qu’on vous mènera plutôt aux Chantiers. Mais, madame, soyez prudente[1].

J’attendis avec calme la délibération du jury militaire qui se tenait au rez-de-chaussée. On nous fit descendre.

Encore une fois on nous demanda nos noms, etc.

Voyant là du papier et de l’encre, je demandai à écrire à mon mari, et je demandai quelle adresse je devais lui donner.

— Les Chantiers, à Versailles, me dit l’un des officiers ; c’est là que vous irez dormir ce soir.

Cette dernière lettre, que le bureau se chargea de faire parvenir, arriva enfin à son adresse.

On donna l’ordre aux gendarmes de nous conduire au Grenier-d’Abondance, prison des Chantiers. Les gendarmes étaient six, nous étions cinq femmes, nous entendîmes l’officier factotum donner l’ordre de mettre une cartouche dans les fusils.

Nous dûmes reprendre le chemin que nous venions de parcourir, car les Chantiers touchent la gare où nous avions débarqué. Pourquoi nous avait-on menées à l’Orangerie ?


Paris. — Typ. Collombon et Brûle, rue de l’Abbaye, 22.
  1. La fosse aux Lions était une cave d’où les prisonnières avaient été retirées depuis quelques jours.