La Dame en noir (Verhaeren)

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PoèmesSociété du Mercure de France(Nouvelle Série) (p. 159-165).


LA DAME EN NOIR


— Dans la ville d’ébène et d’or,
La dame en noir des carrefours,
Qu’attendre, après autant de jours,
Qu’attendre encor ?

— Les chiens du noir espoir ont aboyé, ce soir,
Vers les lunes de mes deux yeux,
Si longuement, vers les lunes en noir
De mes deux yeux silencieux,
Si longuement et si lointainement, ce soir,
Vers les lunes de mes deux yeux en noir.


Quel deuil toisonné d’or agitent-ils mes crins,
Pour affoler ainsi ces chiens,
Et quel bondissement et quel orgueil mes reins
Et tout mon corps toisonné d’or ?

— La dame en noir des carrefours,
Qu’attendre, après de si longs jours,
Qu’attendre ?

— Vers quel paradis noir font-ils voile mes seins ?
Et vers quels horizons ameutés de tocsins
En désespoir au fond du soir ?
Dites, quel Wahalha tumultueux de fièvres
Ou quels chevaux cabrés en tempête : mes lèvres ?

Dites, quel incendie et quel effroi
Suis-je ? pour ces grands chiens, qui me lèchent ma rage
Et quel naufrage espèrent-ils en mon orage

Pour tant chercher leur mort en moi ?

— La dame en noir des carrefours
Qu’attendre après de si longs jours ?

— Je suis la mordeuse, entre mes bras,
De toute force exaspérée
Vers les toujours mêmes hélas ;
Ou dévorante — ou dévorée.

Mes dents, comme des pierres d’or,
Mettent en moi leur étincelle :
Je suis belle comme la mort
Et suis publique aussi comme elle.

Aux douloureux traceurs d’éclairs
Et de désirs sur mes murailles,
J’offre le catafalque de mes chairs
Et les cierges des funérailles.


Je leur donne tout mon remords
Pour les soûler au seuil du porche
Et le blasphème de mon corps
Brandi vers Dieu comme une torche.

Ils me savent comme une tour
De fer et de siècles vêtue,
Et s’exècrent en mon amour
Qui les affole et qui les tue.

Ce qu’ils aiment — cœur naufragé
Esprit dément ou rage vaine —
C’est le dégoût surtout que j’ai
De leurs baisers ou de leur haine.

C’est de trouver encore en moi
Leur pourpre et noire parélie

Et mon drapeau de rouge effroi
Échevelé dans leur folie.

— La dame en noir des carrefours
Qu’attendre, après de si longs jours,
Qu’attendre ?

— À cette heure de vieux soleil, chargé de soir,
Qui se projette en morceaux d’or sur le trottoir,
Quand la ville s’allonge en un serpentement
De feux et de lueurs, vers cet aimant
Toujours debout à l’horizon : la femme,
Les chiens du désespoir
Ont aboyé vers les yeux de mon âme,
Si longuement vers mes deux yeux,
Si longuement et si lointainement, ce soir,
Vers les lunes de mes deux yeux en noir !


Dites, quel brûlement et quelle ardeur mes reins
Font-ils courir, au long de mon corps d’or ?
Et de quelle clarté s’éclairent-ils mes seins
Devant les yeux hallucinés des chiens ?

Et moi aussi, dites, quel Wahalha de fièvres
Vient me tenter les lèvres
Et vers quels horizons ameutés de tocsins
Et quels paradis noirs, font-ils voile mes crins ?

Dites quel incendie et quel effroi
Viennent le soir, me chasser hors de moi,
Sur les places, vers la ville,
Reine foudroyante et servile ?

— La dame en noir des carrefours
Qu’attendre, après de si longs jours.
Qu’attendre ?


— Hélas quand viendra-t-il, celui
Qui doit venir — peut-être aujourd’hui —
Qui doit venir vers mon attente,
Fatalement, et qui viendra ;

La démence incurable et tourmentante
Qui donc en lui la sentira
Monter, jusqu’à mes seins qui hallucinent.
Vers les deux mains de ceux qui assassinent
Mon corps se dresse ardent et blême :
Je suis celle qui ne craint rien
Et dont personne ne s’abstient ;
Je suis tentatrice suprême.

Dites ? Qui donc doit me vouloir, ce soir, au fond d’un bouge ?
 
— La dame en noir des carrefours
Qu’attendre après de si longs jours
Qu’attendre ?

— J’attends cet homme au couteau rouge.