La Dernière Aventure d’un homme de quarante-cinq ans/Introduction

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INTRODUCTION



La plupart des hommes n’ont qu’un seul genre de folie, Restif de la Bretonne en avait deux. Il était graphomane et erotomane.

Qu’il fut graphomane, ses deux cents volumes le prouvent, et l’importance qu’il leur accordait. À la fin du quatrième tome de la Découverte Australe[1], dans une note un peu amère, il avoue que ses livres, et surtout ses premiers livres, lui rapportaient de très médiocres bénéfices. Après avoir débuté en 1767, il n’était arrivé à la réputation que depuis la publication du Paysan perverti, en 1775, et dans les dix années qui suivirent il gagna une soixantaine de mille francs[2], que les assignats de la Révolution lui firent perdre presque entièrement. En réalité, que ses romans lui fussent bien ou mal payés, il écrivait pour le plaisir d’écrire, pour raconter sa vie et étaler sa personnalité. Voilà précisément ce qui caractérise la graphomanie, ou, pour me servir d’une de ses expressions, l’auteuromanie.

L’érotomanie de Restif ne fait point de doute. Elle allait jusqu’au fétichisme [3], très visible dans toute l’œuvre de ce fou de génie, mais plus spécialement dans le Soulier de Fanchette, où son goût maladif pour le pied féminin se donne libre carrière. Citons-en un exemple, pris dans ce roman entre beaucoup d’autres. Un soir Saintepallaie-Restif, dans la rue, qui était son cabinet de travail, aperçoit « dans une jolie mule brodée en argent un petit pied qui paraissait celui d’une poupée. Ebloui, enchanté, ravi, il suivit la déesse ; il ne put l’abandonner, mais enfin elle rentra chez elle. Il remarqua sa demeure et ne manqua pas de revenir tous les jours pour voir ce pied vainqueur ».

Restif, dans ses amours, montait plus haut que le pied, car il se vante à plusieurs reprises d’avoir eu plus de cent cinquante filles naturelles. Il ne compte pas les garçons, les considérant sans doute comme une quantité négligeable. Cent cinquante filles, même pour un érotomane, c’est beaucoup. On pourrait je crois, sans inconvénient, réduire ce chiffre des deux tiers, tout en remarquant que la vie entière de ce père innombrable fut consacrée à l’amour.

Sa littérature s’en ressent. La grande supériorité de Restif de la Bretonne comme romancier, c’est qu’il n’a pas d’imagination. Il n’a pas inventé péniblement de petites aventures sans intérêt. Il ne raconte, et avec une précision extraordinaire, que ce qu’il a vu ou entendu, ce qui s’est passé dans son quartier, dans sa rue, dans sa maison[4], et surtout ce qui lui est arrivé à lui-même. Ce qu’on appelle ses romans, c’est presque uniquement l’histoire de ses maîtresses, des femmes qu’il a aimées, et il en a aimé beaucoup. Rien à cet égard, dans aucun pays, n’a l’intérêt documentaire et la valeur psychologique ou physiologique, comme on voudra, de ces confessions en deux cents volumes, extraordinairement minutieuses et d’une sincérité effrayante. Jamais homme ne s’est ainsi mis à nu devant la postérité, et en même temps n’a mieux révélé, avec cette masse énorme de portraits et d’observations, l’àme féminine.

Ce côté, si curieux et si passionnant, du talent de Restif avait vivement frappé Schiller. Il écrivait à Goethe, le 2 janvier 1798, a propos de Monsieur Nicolas ou le Cœur humain dévoilé[5] : « Je n’ai jamais rencontré une nature aussi violemment sensuelle ; il est impossible de ne pas s’intéresser à la quantité de personnages, des femmes surtout, qu’on voit passer sous ses yeux, et à ces nombreux tableaux caractéristfques qui peignent d’une manière si vivante les mœurs et les allures des Français [6]. »

Ceux qui n’ont aperçu dans ce grand romancier que sa « pornographie » sont des malades ou des imbéciles. Ils n’ont pas su le lire et ils ne l’ont pas compris. Il y a dans ses livres, dans tous ses livres, deux choses qui justifient pleinement le succès qu’il obtient aujourd’hui, à l’étranger comme en France.

Rivarol disait du Tableau de Paris que c’était « un ouvrage pensé dans la rue et écrit sur la borne ». Plus encore que Mercier, Restif mérite cet éloge. La rue, personne aussi bien que lui n’a su la voir et la décrire. Tout le Paris populaire de ce temps revit dans ses livres : gens de petits métiers et d’obscure condition, gardes-françaises, clercs et procureurs, servantes, Manon et Margot, et Javotte, et Lafleur, marchandes, lingères, modistes, charcutières, bouchères ou tripières, des femmes que le duc de Saint-Simon ou le marquis de Dangeau auraient jugé peu dignes de passer à la postérité mais dont la noblesse savait à l’occasion se rapprocher, quand elles étaient jolies et accueillantes, ce qui leur arrivait souvent.

On ne connait pas suffisamment le xviiie siècle quand on n’a pas lu Restif. Il nous montre ce que les écrivains contemporains, sauf deux ou trois, affectent de négliger ou n’abordent qu’avec une sorte de dégoût, l’humble vie de la plèbe, ses joies naïves, et ses vices qui valent bien ceux des nobles, quoiqu’ils soient moins élégamment vêtus et plus dépourvus de littérature. Et c’est un joli tableau à présenter à ceux qui exaltent les vertus plébéïennes et tonnent contre la corruption aristocratique.

Débarrassez cet écrivain original mais trop verbeux de son fatras, réduisez-le à cinq ou six volumes, prenez comme illustrateurs, Chardin, Jaurat, Debucourt, et quelques autres, vous aurez le recueil le plus précieux, l’ensemble de documents le plus complet, le plus utile et le plus passionnant sur les mœurs du xviiie siècle.

Incomparable évocateur du Paris de Louis XV et de Louis XVI, Restif est aussi un admirable peintre de l’amour, mais sans le vouloir et sans le savoir.

Presque tout ce qu’on a écrit sur l’amour est insignifiant ou stupide. C’est là surtout que l’on constate un considérable écart entre les théories des hommes et leurs actes. Les plus cyniques en matière de divertissements passionnels se découvrent des trésors de réserve et de délicatesse quand ils abordent, la plume à la main, le sujet qui leur est le plus cher. Ils s’égarent dans les méandres d’une fade psychologie, alors que la physiologie seule — et ils ne l’ignorent pas — est en jeu. Ils planent au-dessus des bas instincts de la nature humaine. C’est la bête qui fait l’ange.

Restif n’échappe pas à cette sorte d’hypocrisie. Disciple de Rousseau, il abuse du pathos, et il invoque la divinité à des moments où la divinité n’aurait qu’à se voiler la face. C’est un

La rue du Fouarre ou habita Restif de la Bretonne avant 1776
La rue du Fouarre où habita Restif de la Bretonne avant 1776
(d’après une gravure ancienne)


érotomane emphatique, un paillard sentimental, mais son tempérament le trahit et le condamne à la sincérité. Les histoires qu’il raconte ne s’accordent pas avec les réflexions vertueuses et déclamatoires qui leur servent de commentaires. À ses théories, à ses dissertations, nous n’attachons aucun prix, mais il a pour nous l’avantage d’être un très exact et très abondant fournisseur de types féminins et d’anecdotes sur l’amour, et nous savons qu’il n’invente rien, qu’il ne dissimule rien. Cette précision dans le détail, cette valeur documentaire de l’observation, on ne les retrouve au même degré dans aucun écrivain.

Parmi ces récits patients, minutieux, et qui ressemblent parfois à des rapports médicaux, celui qui a pour titre la Dernière Aventure d’un homme de quarante-cinq ans[7] est un des mieux étudiés, un de ceux où le réel se mêle le plus à l’imaginé[8].

Restif avait déjà abordé le même sujet, six ans auparavant en 1783, dans le roman Le Quadragénaire ou l’Age de renoncer aux passions[9]. C’est l’histoire de ses amours avec Virginie. Il avait fini, dit-il dans son Monsieur Nicolas[10], par entretenir cette jeune personne, pour savoir comment était traité un amant payant. Il s’aperçut qu’un amant payant était plus mal traité qu’un amant qui ne paie pas et surtout qu’un amant qu’on paie. À cette intrigue avec Virginie, rencontrée en 1780 rue de la Harpe[11], et qui était alors la maîtresse, en partie double, d’un clerc de procureur, Restif a mêlé des lettres galantes qu’il écrivait — déjà trop mûr à cette époque pour ne pas aimer les fruits verts — à des ouvrières en modes[12] dont le magasin se trouvait rue Grenelle Saint-Honoré. Il les appelle des petites lève-nez, mais elles commençaient sans doute à lever autre chose que le nez, si nous en jugeons par ce paragraphe du Brevet d’apprentissage d’une fille de modes[13], Agnès Pompon, âgée de quatorze ans moins trois semaines :

                                 Enfin la docile Pompon,
                             Pour faire en toute occasion
                             L’avantage de sa maîtresse,
                             Se propose de consentir
                                 A satisfaire le désir
                             Des voluptueuses pratiques
                             Qui soutiennent tant de boutiques,
                                 Qui brillent de cette façon.


Ses expériences avec Virginie conduisaient Restif à cette conclusion : « Quarante ans est l’âge où les agréables doivent faire retraite. Il est trop tard alors pour se livrer aux trompeuses amorces d’une inclination, mais il est encore temps de prendre la qualité respectable de père de famille. » Ce qu’on peut formuler ainsi : l’homme trop vieux pour être un amant est encore assez jeune pour être un mari.

Restif avait dépassé la cinquantaine lorsqu’il connut ou lorsqu’il revit cette Sara Debée-Leeman qui ne lui inspira pas le moindre désir de renoncer aux passions et de faire retraite. Était-elle sa fille, une de ses cent cinquante filles ? Il se basait, pour le croire, sur les faits suivants, racontés dans Monsieur Nicolas.

En 1761, Restif, alors simple ouvrier typographe venait d’épouser, le 22 avril 1760, Agnès Lebègue. Il habitait un très modeste appartement dans la rue Saint-Jacques. Agnès Lebègue n’avait pas tardé à se lier avec des voisins, qui menaient une existence assez joyeuse, le marchand imagier et graveur, Chéreau, et sa femme, dont la boutique était située rue Saint-Séverin. À cause d’un procès avec son beau-père, Chéreau avait fermé momentanément sa boutique et logeait en garni rue Saint-Jacques, vis-à-vis l’appartement de Restif. La femme du marchand imagier était bossue, mais très jolie. Elle avait pour amant un aventurier, Lafray, et un personnage qui ne valait guère mieux, un nouveau converti, qui avait pris le nom de Johnson et s’appelait en réalité Cahuac, fréquentait leur maison. Ce ménage parisien était complété par « une jeune fille blonde, d’Anvers, nommée Lambertine, fille de chambre de la femme et maitresse du mari… riche en couleur et un peu sonneuse »[14], c’est-à-dire ayant des taches de son sur le visage.

Le jour des Rois, le 6 janvier 1762, les Chéreau invitèrent leur voisin à venir manger « un beau dinde » en compagnie de Johnson, Cahuac et Lambertine. «Je n’avais pas envie d’accepter, assure Restif, mais j’avais faim. » Il devait aussi avoir soif, car à la fin du repas, il pouvait à peine se tenir debout. Sous prétexte qu’il était gris et battrait sa femme pour se dégriser, Lambertine prit la peine de le conduire au logis, le déshabilla, le mit dans son lit et s’y mit également. « Telle fut, conclut le vertueux Restif, cette crapuleuse partie dont je partageai innocemment la turpitude. »

Quelque temps après, chez les Chéreau, Lambertine, seule avec Restif, lui tint ce langage dénué d’artifice : « Je veux que lu me fasses une fille. On dit que tu les fais jolies. Ce sera mon gagne-pain un jour. » Et il s’empressa de lui rendre innocemment le petit service qu’elle demandait.

Une quinzaine d’années plus tard, en 1776, Restif vint se loger, rue de Bièvre, près de la place Maubert[15], chez une dame Debée, dans une chambre qu’avait louée sa femme, Agnès Lebègue — avec qui il ne vivait plus — et que son départ pour Joigny laissait vacante. Il ne reconnut pas d’abord cette dame Debée. Il ne devina plus tard que cette forte commère, aux traits vulgaires, avait été la jolie et fraîche Lambertine, et dès lors, il s’attribua, à tout hasard, la paternité de Sara Debée, qui, en 1775, n’était qu’une fillette « faite au tour, mise avec une élégance recherchée, et surtout avec la plus belle taille et la plus charmante figure[16] ». Il ne se lia avec la mère et la fille que quatre ans après être devenu leur locataire. Ce qui résulta de cette liaison, on le verra dans la Dernière Aventure d’un homme de quarante-cinq ans.

Ce roman, qu’appréciait beaucoup Delille[17], juge d’ailleurs peu compétent, et que loue avec quelque exagération le bibliophile Jacob[18], a toujours passé pour un des meilleurs de Restif, même à son époque. Un critique oublié, mais point négligeable, un jésuite, Louis-Abel de Bonafous, plus connu sous le nom d’abbé de Fontenay[19], chargé en 1779, après Meusnier de Querlon, de la direction littéraire des Affiches de province[20], écrivait, le 12 avril 1783, dans ce journal : « En lisant cette nouvelle production d’un auteur qui n’imite personne, le ton de vérité qu’on y trouve étonne, saisit, et donne de la confiance ; il est impossible de mentir ainsi ; on y voit des inégalités, des répétitions, mais on sent que ces défauts sont naturels à l’homme, fortement affecté, qui trace, journée à journée, les effets de la passion funeste qui le tourmente. Si l’on trouve des lettres dans le récit, on sent qu’un romancier les eût faites autrement, et l’on se dit : Ces lettres sont vraies ! Si l’éditeur cite des histoires épisodiques, elles ne sont ni de son style, ni de son faire. S’il peint l’amour, ce n’est pas une jolie chimère, c’est la réalité. S’il peint la jalousie et le désespoir, le lecteur, entraîné, sent le désespoir et la jalousie : on est convaincu que l’écrivain trace ce qu’il éprouve. C’est le principal mérite de cette production, écrite du reste, par bonds et par sauts ; le style est tantôt vif, tantôt prolixe, diffus, languissant, mais alors même il est pittoresque et montre l’âme affaissée de l’écrivain qui se peint lui-même. »

On a un peu abusé de cette formule : une tranche de vie. À aucun livre, croyons-nous, elle ne s’applique aussi justement qu’à celui dont nous donnons aujourd’hui une réimpression, élégante comme si elle ne s’adressait qu’à une élite, et abordable par son prix à tous les publics.

Henri d’Alméras.
Introduction Prologue
  1. La Découverte Australe par un homme volant, ou le Dédale français : nouvelle philosophique, suivie de la lettre d’un singe… Imprimé à Leipsick : et se trouve à Paris. S. D. (1781), 4 vol. in-12. C’est un des livres les plus rares de Restif de la Bretonne.
  2. Cinquante-six mille francs, d’après Cubières-Palmezeaux dans la biographie placée en tête de la Bibliographie et Iconographie de tous les ouvrages de Restif de la Bretonne, par P.-L. Jacob, Paris, 1875.
  3. Voir dans la Chronique médicale un intéressant article du Dr Louis, Un Romancier fétichiste : Restif de la Bretonne.
  4. Cubières-Palmezeaux remarque qu’il avait l’habitude de noter tous les soirs ce qu’il avait vu et entendu dans la journée.
  5. Qui avait paru en 1794. J’aurai souvent à citer dans mes notes l’excellente réimpression abrégée, publiée en trois volumes par M. John Grand-Carteret à la librairie Louis-Michaud.
  6. Passage reproduit par Assezat dans sa biographie de Restif en tête de la réimpression des Contemporaines, Paris, 1875, t. I, p. 26.
  7. La Dernière Aventure (sic) d’un homme de quarante-cinq ans, nouvelle utile à plus d’un lecteur (avec cette épigraphe : Venit magno fœnore tardus amor). À Genève. Et se trouve à Paris, chez Regnault, libraire, rue Saint-Jacques, vis-à-vis de la rue du Plâtre, 1783.
  8. « Histoire vraie, avec les vraies lettres de Restif à Sara » Assezat. — Notice en tête du t. II des Contemporaines, Paris, 1875, p. 21.
  9. Le Quadragénaire ou l’âge de renoncer aux passions, histoire utile à plus d’un lecteur (épigraphe : Turpe senilis amor). À Genève. Et se trouve à Paris, chez la veuve Duchesne, libraire, rue Saint-Jacques, au Temple du Goût, 1777
  10. T. III, p. 105.
  11. T. III, p. 90.
  12. Il la leur faisait passer le soir à travers les volets.
  13. À Amatonte, Paris, 1769.
  14. Monsieur Nicolas, t. III, pp. 39, 41, 48.
  15. Il abandonnait son appartement de la rue du Fouarre, où l’inspecteur Goupil était venu faire des perquisitions au sujet de l’École des Pères, roman dont Restif préparait la publication, et que la police attribuait à Diderot.
  16. Monsieur Nicolas, t. III, p. 200.
  17. « Le citoyen Delisle (sic), en 1793, m’a positivement assuré l’utilité de la Dernière Aventure d’un homme de quarante-cinq ans », Monsieur Nicolas, t. III, P. 197.
  18. « Ce roman, moins soigné de style que Manon Lescaut, me semble bien supérieur, sous le rapport de l’intérêt, du pathétique et de la vérité, au chef-d’oeuvre de l’abbé Prévost. » Bibliographie et Iconographie de Restif de la Bretonne, p. 213.
  19. L’abbé de Fontenay mourut à Paris le 28 mars 1806 (la même année que Restif) dans une profonde misère,
  20. Dans sa Bibliographie de la Presse française (p. 66), Hatin a dit de cette feuille, qui vécut de 1752 à 1784 : « Elle est plus foncièrement littéraire que l’Affiche de Paris, les annonces n’y formant qu’un accessoire presque insignifiant ; et c’est assurément un des recueils les plus intéressants pour la bibliographie et l’histoire littéraire de la dernière moitié du XVIIIème siècle. »