100%.png

La Dernière et certaine journée du Caquet de l’Accouchée

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


La Dernière et certaine journée du Caquet de l’Accouchée



LA
DERNIÈRE ET CERTAINE JOURNÉE
DU
CAQUET DE L’ACCOUCHÉE.
M. DC. XXII1.

Arrière toute melancolie ! je ne demande plus qu’à rire et passer mon temps. Je faisois partie avec nos voisines pour aller à Fontainebleau, quand on m’est venu advertir que, l’après-dinée, des dames d’importance se devoient rendre chez ma cousine l’accouchée. Je coureus incontinent chez elle pour2 clorre ma dernière journée, nonobstant l’Anti-caquet de nos idiots, qui ne parlent françois ny latin, quoy qu’ils feignent revenir de l’autre monde. Quand ils auront corrigé leur plaidoyé et escriront en termes recevables, je leur respondray de mot à mot. Ce sont des sots qui ne sçavent point de nouvelles que celles de la basse-court, que je laisse pour le commun. Ma cousine me receut à bras ouverts ; nous nous entretinsmes long-temps des discours facetieux qui s’estoient faits à nostre dernière entreveuë, de la deffiance des dames, du conte que l’on leur avoit fait que quelqu’un se cachoit en la ruelle du lict, et mesme de leur curieuse recherche. Nous en rismes à gorge desployée. Elle s’informa des nouvelles du Palais. Je luy dis la plus commune, du pelerinage des deux mercières. Elle me pria de luy en faire le conte. Je luy rapporte fidèlement comme tout s’estoit passé : que les deux bourgeoises, feignant de se vouloir acquitter d’un vœu qu’elles avoient faict d’aller à Nostre-Dame-des-Vertus, auroient demandé congé à leurs maris ; qu’après leur avoir accordé, ils seroient entrez en ombrage, et, pour sçavoir la verité, les auroyent suivies, l’un avec un habit de moyne emprunté des religieux de Sainct-Martin, l’autre avec le sien ordinaire de père de l’Oratoire, et rencontrées à my-chemin, conduites par deux jeunes advocats ; comme ils les suivirent de loing, entrèrent en mesmes logis que nos amoureux choisirent sans estre recognus, et, s’estans glissez subtilement soubs un lict de leur chambre, virent en leur presence balotter leurs femmes, sans y pouvoir apporter remede ; leur retraitte sur le soir, le nouveau courage des maris, qui doublèrent le pas et les abordèrent, la fuitte de nos galands, et finalement comme nos cocus menèrent leurs femmes dans une saulsaye prochaine pour partager en leur communauté la miserable fortune d’Acteon. Ils se reservèrent les cornes, et donnèrent à leurs paillardes les decouppures et diaprures gentilles. — Veux-tu que je te die, cousin ? me dit-elle, je ne sçaurois m’empescher de plaindre le sexe ; je ressens un extrême desplaisir de la mauvaise fortune de ces pauvres femmes, car, sur ma foy, ces sots meritent bien de porter le ramage. Sçachez, mon amy, qu’il y a trois choses qu’à l’heure qu’on les recherche le plus curieusement, on voudroit les trouver le moins : le fond de sa bourse, de la viande à un privé, et sa femme faisant l’amour. Ces curiositez trop grandes sont grandement blasmables, et n’apportent enfin que toutes sortes de desplaisirs. Mais il me semble que j’ai apperceu quelque esmotion en ton visage au recit que tu m’as fait de ceste histoire ; en conscience, si tu estois marié, ne serois-tu point jaloux ? — Je luy respondis hardiment que non. Elle me pressa pourtant encores, et me demanda laquelle des deux conditions je voudrois choisir, ou d’estre cocu, ou abstraint à ne jamais faire l’amour. Je lui fis la mesme response que fit autrefois ce grand capitaine à Tholoze, le souprieur de la nation Bourbonnoise, que, prenant le certain pour l’incertain, j’aymerois mieux que tous les laquais de la Cour courussent sur le ventre de ma femme, que d’estre abstraint à ne point faire l’amour. — Je t’aime de cette humeur, cousin, me dit-elle, et veritablement tu as raison : aussi bien dois-tu croire qu’il y a quelque fatalité qui accompagne ce ramage que l’on ne sauroit esviter, et semble qu’on y est destiné. Larcher, notre procureur en Parlement, ce mangeur de patés de pheniceaux, m’a advoüé qu’auparavant son mariage ses cornes commençoient à pointer, et que plusieurs fois, faisant faire son poil, il les avoit fait voir à L’Ange, son chirurgien. — Nous entrions bien avant en lice, quand une fille de chambre, accoudée sur une fenestre, nous advertit que les dames estoient sur le seuil de la porte. Je me retire incontinent au cabinet, où je n’eus pas plustost prins place, que la compagnie entra ; chacune prit son siége selon son rang. Une maistresse des requestes, qui conduisoit la troupe, commença à parler la première. Hé bien, ma mignonne, dit-elle à l’accouchée, comme t’en va ? Il me semble que je ne t’ay point veuë en meilleur estat. Sans mentir, je te trouve plus belle que jamais. Asseurement, les enfans t’embellissent : je te conseille d’en recommencer un bien tost, si tu n’y as desjà travaillé. — Helas ! Madame, que me dites-vous ! dit l’accouchée ; je suis bien résoluë au contraire, et de faire plustost lict à part pour m’en garantir. Je suis desjà chargée de cinq petites canailles, qui crient continuellement ; je ne puis prendre ny repos ny patience ; ils me tourmentent nuict et jour. Hé, bon Dieu, que deviendrois-je si j’en avois davantage ? — Ma fille, tu es bien folle, dit alors la maistresse des requestes ; ce ne sont que gentillesses ; auparavant qu’ils soient en estat de te donner beaucoup de peine, tu en auras perdu la moitié, ou peut-estre tout. Si tu estois comme moy, veritablement tu serois à plaindre. J’ay quatre grandes filles, la plus jeune aagée de dix-huict ans, desquelles je ne me puis deffaire. C’est une grande pitié aujourd’huy, que, quelque gentilles et bien conditionnées qu’elles soient, l’on ne sçauroit les pourvoir si on ne leur donne des miliers d’escus. Un conseiller de la Cour, ni un maistre des comptes, n’espouseront point une fille si elle ne paye leur office, qu’ils achètent pour la pluspart à la bource d’autruy. J’en suis quelquefois au desespoir. — Madame, je sçay un bon remède, dit la femme d’un conseiller des requestes du Palais, de la ruë Montorgueil : il faut faire comme nostre voisin, marier ses filles dans les petites villes ; il a rencontré, avec dix mil escus qu’il a promis à sa fille, un jeune homme de bonne mine, des meilleures familles de Moulins, bien qualifié, qui luy rend des effects pour quatre vingts quatre mil livres. — Madamoiselle, dit une changeuse du pont Nostre-Dame, permettez-moi que je vous die qu’il n’y a que de se frotter à l’herbe qu’on cognoist, et que mon oncle a esté grandement attrapé, puisque l’on reduit les quatre vingts quatre mil livres à huict mil escus de bien pour le plus. — Vous estes une moqueuse, dit la conseillère ; son office seul vaut plus de soixante mil livres. Comme se pourroit faire cela ? Vostre oncle est trop fin pour se laisser dupper de la sorte. — Asseurez-vous, Madamoyselle, dit la changeuse, que je vous dis la verité, à mon très grand regret, et qu’en estant bien informée, je vous diray la fourbe que l’on luy a faicte, si vous voulez prendre la patience de l’entendre. L’office que vous tirez en ligne de conte, il l’a acheté veritablement, depuis qu’il est accordé à ma cousine, soixante mil livres, et cent pistolles outre trois mil livres qu’il a promis par promesse separée, qu’il ne veut pas que mon oncle sçache ; mais il en doit encore quarante huict mil livres ; le surplus, il l’a payé des deniers de mon oncle, et mesme son quart denier. Je le sçay asseurement, monsieur Benoist et mon mary luy ayant preste l’argent ; le Breton en porta une partie : c’est ce qui mit ma tante en si grande alarme, et qui fit partir ce gentil officier en si grande diligence pour se rendre auprès d’elle pour accommoder cet affaire, et l’empescher de declamer comme elle avoit commencé. Le reste du bien consiste en une maison à Moulins, une maison aux champs, assez plaisante, size pourtant au territoire le plus ingrat et infertile de tout le Bourbonnoys, des vignes à la campaigne, une rente de trois cens livres constituée pour seize cens escus, quelques meubles, et un office de conseiller au presidial, qu’il a vendu treize mil cinq cens livres3. Tout cela se doit partager entre luy, deux frères, et sa sœur, mariée au bailly de Montegu ; et pour vous faire voir que ce que je vous dis est très veritable, ledit sieur bailly son beau-frère, ayant obtenu lettres royaux pour faire restituer sa femme contre son contract, d’autant qu’on ne lui a donné que douze mil livres en mariage, depuis lequel un des frères s’est rendu jesuite, a fait voir l’inventaire de tout leur bien à son conseil, un des intimes amis de mon mary, qui nous a dit confidamment que ledit inventaire ne monte que quatre vingt deux mille livres, sur lequel il faut defalquer douze mille livres de debtes ; que l’action en seroit desjà intentée, sans la prière qu’en a faict le jesuite audit sieur bailly. Il dit que ce pauvre religieux, pour l’esmouvoir d’avantage, se jetta à ses genoux en sa presence, et le conjura, les larmes aux yeux, de surseoir toutes poursuites jusques à ce que le mariage de leur frère fust achevé ; qu’autrement sa fortune seroit perduë ; qu’il feroit en sorte qu’il luy donneroit contentement ; qu’il luy en avoit desja parlé plusieurs fois, et representé le grand tort qu’il faisoit particulierement au jeune frère, de faire faire toutes les années des descentes sur leurs heritages, supposant quelque gelée ou gresle pour se faire estrousser les fruicts à bonne condition, ou à personnes interposées, et tromper le pauvre mineur ; que, pour toutes raisons, il ne luy respondit autre chose, sinon qu’estant l’aisné, il avoit tousjours esté obligé à faire une grande despence, mesme depuis la mort de sa femme ; que, son revenu n’y pouvant suffire, il avoit esté contrainct d’emprunter dix mil livres de son premier beau-père, et plusieurs autres parties à perte de finances, avec son bon compère son voisin, estant très asseuré que soubs son nom on ne luy eust pas presté un teston ; qu’il ne seroit raisonnable que luy tout seul portast cette despence, qui absorberoit la moitié de la legitime, puisqu’il l’a faicte, poussé du courage de leur mère, pour relever le nom de la maison ; que, neantmoins, il luy promettoit qu’après son mariage il leur rendroit toute sorte de satisfaction, pourveu que monsieur le bailly, leur beau-frère, permist à leur sœur malade de se faire voir à son medecin ordinaire, sans soupçon. L’artifice duquel il a usé pour faire voir à mon oncle qu’il avoit du bien est admirable : il luy a fait croire, contre la coustume du pays, que la maison des champs luy est substituée, que le jesuite lui a donné tout son bien, que les rentes qu’il a renduës du mariage de sa première femme luy appartiennent. Jugez si le pauvre homme avoit l’esprit perdu. Il luy mit ses contracts entre les mains, il les leut, et ne cognut pas qu’ils avoient desja changé de main depuis que ce bon gendre les avoit rendus à son premier beau-père, qui les avoit cedez au procureur du roy, son autre gendre, et que mesme ils estoient apostillez de sa main ; enfin on luy fit voir quantité d’obligations personnelles conceuës soubs son nom, desquelles les creanciers ne seront jamais poursuivis : aussi n’ont-ils jamais rien deu. Mon oncle, ensorcelé, comme je croy, prit tout pour argent comptant. Hé ! pleust à Dieu qu’auparavant que signer les articles il eust consulté l’oracle que vit d’autrefois le receveur des tailles son beau-frère pour recouvrer ses pierres d’or ! peut-estre eust-il descouvert quelque chose de la verité de ce mistère ; mais le malheur veut que ce qui nous touche le plus, c’est de quoy nous sommes les derniers advertis. Croiriez-vous que chacun s’en rioit en ces quartiers, et en alloit à la moutarde4, et que le greffier du bureau des finances ne se put empescher de dire à monsieur Feuillet que tous les Messieurs de leur compagnie s’en mocquoient, et soustenoient affirmativement qu’il n’eust jamais huict mil escus de bien, avec les advantages de sa première femme. Quel desplaisir pensez-vous, Madame, que mon oncle en reçoive ? Il seiche de regret d’avoir esté ainsi trompé, et ne s’en oze plaindre, puisque luy tout seul l’a voulu. Je ne sçay qu’il n’a point fait pour advancer ceste nouvelle mariée, et rendre son mariage meilleur : il a forcé son autre fille d’entrer en religion ; il a donné des maisons dedans Paris par le contrat de mariage, et a promis, par promesse separée, de les retirer dans un temps, pour tromper mon cousin, fils de sa première femme, supposant que ce seroit acquisitions qu’il auroit fait avec celle-cy.

— Madame, que je vous arreste, dit la femme d’un advocat au Chastelet ; je ne sçaurois souffrir cette injustice ; j’en advertiray monsieur le conseiller Le Bret, qui y mettra bon ordre. N’est-ce pas une grande ingratitude à vostre oncle, ayant receu tout son bien de sa première femme, de vouloir aujourd’huy frustrer son fils de sa succession par des voyes obliques damnables ? Ne sçavez-vous pas qu’elle le prit par amourette, contre le gré de tous les siens, la plupart desquels l’ont desavoüée depuis, et qu’il n’estoit, en ce temps-là, que simple mercier et ferreur d’esguillettes ? Contentez-vous que, pour votre respect, je n’en diray pas davantage.

— Madame, respondit la changeuse, si nous ne sommes de noble extraction, nous sommes pourtant issus de bonne race, et n’avons jamais fait tort à personne.

— Je ne vous dis rien là-dessus, dit l’advocate ; je renvoye l’esteuf au bon homme Rossignol, qui jure qu’on ne se doit jamais fier à ces chatemittes, et soustien que vostre oncle a trompé plusieurs fois son nepveu, l’associant en de mauvaises fermes pour supporter la moitié de la folle-enchère, mais aux bonnes affaires où l’on peut gaigner quelque chose, il ne veut point de compagnon : il me suffit de deffendre le party de mon parent, jusqu’à ce que monsieur son oncle venge sa querelle et fasse regorger son bien à ceux qui l’ont injustement usurpé, et, ne se contentant du revenu, veulent faire perdre le fonds.

— Mesdames, je vous prie, pour l’amour de moy, dit la maistresse des requestes, et le respect que nous devons à ce lieu, que tout se tourne en raillerie. Pour moi, je veux croire que l’on a choisi ce monsieur le thresorier pour sa suffisance et capacité, et veritablement il a tesmoigné qu’il avoit de l’esprit, d’avoir si dextrement conduict son affaire.

— Madame, repart incontinent la changeuse, qui ne se pouvoit taire, s’il n’y eust eu que luy qui s’en fust meslé, asseurément nous ne serions en ceste peine ; c’est pourquoy il ne l’eust jamais entrepris sans l’assistance de son premier beau-père, qui est l’un des braves hommes les plus desliez et habilles qui se rencontrent en ceste province. Il faut que je vous avouë que c’est le plus gros buffle que l’on ayt jamais veu ; on le receut l’autre jour à la chambre par grande pitié et avec beaucoup de peine. Croyez-vous que l’on ne sçeut jamais entendre un mot, ny de son harangue, ny de ses responses, si bien que celuy qui l’interrogea le moins en fut le plus satisfaict, et ne peut s’empescher de dire, opinant à sa reception, qu’il avoit de la bonne fortune de se presenter en la belle saison du mois de juin, que les asnes passent partout.

— Mais, Madame, dit la femme d’un procureur en Parlement, il me semble qu’ayant esté conseiller, il doit sçavoir du latin.

— Madame, reprit la changeuse, chacun s’accordera à ce que vous dites ; mais je suis contrainte, à sa confusion et la nostre, puisqu’il est entré en nostre alliance, de vous confesser qu’il ne sçait rien du tout, et qu’il a tousjours exercé si negligemment ceste charge, que son bon voisin le procureur, pour le soulager et l’empescher de rougir, dressoit ordinairement les sentences des procez qui lui estoient distribuez. Et puis Messieurs de la chambre ne les pressent point de ce costé-là, et se contentent quand on leur parle bon françois. Il eust esté aussi habile homme que celuy qui passa après luy, par un malheur extraordinaire, le pouvant et devant preceder par toute sorte de raisons, puisqu’il luy a tousjours offert, et mesme devant ses juges, de vuider ce different de presceance par la capacité, asseurement il eust mieux satisfaict.

— N’est-ce point, dit madame Charles, femme du medecin, celuy qui estoit si fort chargé de chaligourny ?

— Non, Madame, respondit la changeuse ; c’est un de leurs confrères, qui fut receu trois jours auparavant.

— Qu’appellez-vous chaligourny ? demande la maistresse des requestes.

— Madame, dit la medecine, c’est une intemperie froide et humide qui a attaqué les anciens et nouveaux officiers de ce bureau.

Quod sinifrimity là-dessus, Madame, dit une mercière du palais.

— Plaist-il, Madame ? respondit l’autre.

— Je dis, reprent la mercière, que cela n’importe, puisqu’ils retournent en leurs maisons bien guaris.

— Madame, j’en suis fort contente, dit madame Charles ; mon mary est très bien satisfaict.

La mercière, qui estoit en train et sembloit estre interessée, ou au moins obligée de soustenir le party de ses chalans, ne se peut empescher d’attaquer la changeuse. Mais Madame, lui dit-elle, il me semble qu’au paranymphe5 que vous avez fait de vostre nouveau parent, vous avez oublié une qualité qui doit estre relevée : vous n’avez rien dit de son bon naturel. Pour moy, je le trouve bon comme le bon pain. Je m’asseure que, s’il trouvoit vostre cousine en faisant l’amour, il la traiteroit encore plus favorablement que n’a fait le comte de Vertus sa femme ; et qu’au lieu de mal traitter celuy qui auroit rendu ce bon office, il le recueilleroit à bras ouverts.

— Madame, repart la changeuse assez brusquement, ma cousine n’en viendra jamais là ; nous ne pechons point en nostre race de ce costé. Hé, grand Dieu ! d’où le tiendroit-elle ? Son père, depuis la mort de sa première maistresse, a gardé inviolablement la foy à sa femme, et sa mère n’a jamais eu seulement une mauvaise pensée : la pauvre femme est trop devote ; elle a tousjours le nom de Jesus à la bouche.

Toute la compagnie se mit à rire, reservé madame la maistresse des requestes, qui se tenoit sur le serieux ; elle pria neantmoins la mercière de leur dire l’histoire du comte de Vertus.

— Helas ! Madame, dit la mercière, est-il possible que vous seule en ceste ville n’en ayez point ouy parler ? C’est une tragedie commune dans Paris ; je l’ay ouy dire à mille personnes, qui s’accordent tous à une mesme verité : que le comte de Vertus6, ayant surpris dans la ville d’Angers des lettres qu’escrivoit madame sa femme à un gentil’homme angevin, nommé Sainct-Germain, et la response dudict Saint-Germain, il avoit envoyé prier ledit sieur de venir soupper chez luy ; et, après soupper, luy ayant monstré et faict recognoistre leurs missives, l’auroit fait assassiner en presence de sadite femme, qu’il fit entrer après dans un carosse, la mena en une sienne maison forte, où il couche avec elle, et la caresse à l’ordinaire, comme si rien ne s’estoit passé.

— Jesus ! dit une conseillère du Chastelet, que les grands seigneurs sont heureux dans les petites villes ! Ils entreprennent tout sans contredit. Si le bon seigneur avoit fait cela à Paris, il seroit au Chastelet il y a long-temps, où on lui feroit son procez en toute diligence.

— Ne me parlez pas de vostre justice, dit une conseillère de la Cour à celle du Chastelet ; vos Messieurs n’ont-ils pas bien operé en l’affaire de Cotel ? Le seul respect d’une robbe qu’il a quitté leur a fait peur. Je parle contre moi-même, mais veritablement l’acte meritoit une punition exemplaire. Il faut faire comme l’on fait à la cour, se roidir au bien de la justice, sans acception ni exception de personnes. Ne voyez-vous pas comme le pauvre monsieur Demacho, conseiller aux requestes, a fait mettre son fils prisonnier, pour luy faire espouser une fille qu’il a desbauchée ?

— Madamoiselle, repart la conseillère du Chastelet, si les officiers du Chastelet alloient du pair avec messieurs du Parlement, desquels ils relèvent et reçoivent toute leur authorité, ils reformeroient bien souvent beaucoup d’abus qui s’y commettent, aussi bien qu’aux justices inferieures. Est-ce bien faire la justice, de permettre qu’un gentil’homme donne un soufflet à un conseiller, dans la gallerie du Palais ?

— Madamoiselle, dit la conseillère du Parlement, je sçay bien comme ceste affaire se passa. Sans la prière d’un ancien conseiller de la grand chambre, qui fit la satisfaction tout à l’heure à monsieur Deverderonne, asseurement il n’eust point reçeu une moindre punition que celuy qui parla trop haut devant feu monsieur le président Forget7 ; et s’il luy reste quelque suject de plainte, ce doit estre contre l’huyssier, qui ne voulut point obeïr au commandement qu’il luy fit de le conduire prisonnier.

— Et quoy ! Madamoiselle, dit une conseillère des enquestes, n’est-ce pas une grande honte que les jeunes conseillers ne soient point recognus ? Il semble qu’ils ne soyent pas du corps du Parlement, et que tout se termine à la grand chambre. Ne devroit-on pas punir cet huissier pour sa desobeyssance ? Si messieurs les conseillers des enquestes croyent mon mary, ils en feront leurs plaintes à monsieur le premier president8. Estant premier president de tout le Parlement, il rendra partout esgallement la justice, et contraindra tous les ministres de rendre l’honneur et le respect à tous ceux qui la distribuent.

— Madamoyselle, repart la femme d’un maistre d’hostel de chez le roy, il le faut donc prendre en autre saison : il ne pense aujourd’huy qu’à l’amour ; il est tellement passionné d’une belle dame de la royne, qu’il mesprise l’exercice de sa charge, et, ne se souciant plus de l’impression de la cire, reserve sa grande gallerie9 pour dancer seulement et faire le bal.

— Madame, respondit la conseillère, j’ay bien ouy parler de ce que vous dites ; mais croyés-moy, qu’il veille tousjours au bien de la justice, et veut absolument que les anciens reiglements s’observent. Le grand mal procède de ce que tous les messieurs de la grand chambre n’en demeurent pas d’accord, et que bien souvent il est tondu. Tout est perverty en ce temps-cy, il n’y a point de difference entre les juges et les parties. Messieurs les conseillers font la charge des advocats. Monsieur Portail, cet ancien senateur, qui devroit servir d’exemple, dresse luy-mesmes le factum de madamoiselle sa femme, le remplit d’invectives et reproches contre sa partie, en termes si couverts et si obscurs que la Cour ne les peut entendre ; et lors qu’elle le prie de les interpreter, et declarer particulierement ce qu’il a desiré de Rose, son valet, quand il le prit pour l’emonder et repurger en toute sorte de façons sans exception, il respond sans respect que c’estoit pour lui torcher le cul, et que, si Rabelais a soustenu que le souverain bien de l’homme consiste à se torcher le cul du col d’un oye, ou d’un cygne, qu’à plus forte raison il recevroit plus de contentement se le faisant torcher de roses. Tout est aujourd’huy permis et toleré. Croyriez-vous que tout ce qui se fait de plus secret au Parlement est maintenant divulgué, et que les distributions mesmes, qui ne se pouvoient faire que chez messieurs les presidens à la sourdine, pour empescher la brigue des gros procez, se font aujourd’huy en plein marché ? Monsieur Tardieu, de la première, l’asseurera par tout le monde : il en receut une fort expresse, il n’y a que huict jours, par les pages de monsieur de Nemours.

— Mademoiselle, vous trouverez bon que je vous die, dit une maistresse des Comptes, que quoy que nous soyons en robbe courte, l’on ne voit point de ces desordres à la Chambre : tous d’un commun accord se portent à ce que veut monsieur le premier president, l’on n’oseroit rien entreprendre sans son consentement, ny mesme en son absence faire assembler les semestres, s’il ne le trouve bon. Aussi, de son costé, il n’a autre soing qu’à relever l’authorité de sa charge, et faire faire la justice. Il ne pardonneroit pas à son propre fils ; quelque prière que luy aye faict monsieur le duc de Chaunes, il veut que l’on achève le procez de monsieur Monsigot10. La consideration de sa qualité de maistre ordinaire ne peut rien obtenir.

— Mais à propos, Madamoiselle, dit la femme d’un secretaire du roy, de Saincte-Opportune, ne voulez-vous pas le faire sortir ? Sur ma foy, je ne sçaurois m’empescher de dire que vous lui faictes tort ; c’est le plus honneste homme qui se peut dire. Mon mary luy a d’estroites obligations11 ; il luy avoit promis de le mettre en credit bien avant, et moy en particulier je luy suis redevable : il est cause que j’ay une porte cochière.

— Madamoiselle, dit la maistresse des Comptes, j’en suis faschée pour l’amour de vous, car asseurement on luy va faire son procez.

— Madamoiselle, dit la secretaire, à l’extremité, s’il suit le conseil de mon mary, il se deffendra bien ; il a de fort bons amis12. Monsieur le president de Chevry13 seroit ingrat s’il ne l’assistoit de tout son pouvoir : il l’a voulu faire secretaire d’Estat pour prendre sa place de president des Comptes.

— Je pense veritablement, dit la maistresse des Comptes, qu’il le portera ; mais il a contre luy un autre secretaire d’Estat plus puissant, monsieur le president Doguerre14, qui a sa brigue plus forte ; il luy peut faire beaucoup de mal, par la grande intelligence qu’il a avec monsieur le premier president.

— Madamoiselle, dit la secretaire, si on le presse trop, il recourra à sa bonne maistresse madame la duchesse de Chevreuse15.

— Je pense, dit la maistresse des Comptes, qu’elle n’a pas aujourd’huy grand credit16, encore qu’elle se veuille faire appeller madame la princesse ; je sçay bien qu’il y eut l’autre jour un grand bruict au Louvre pour cela, et qu’on lui fit des bonnes reprimandes.

— Je ne vous respondray rien là-dessus, dit la secretaire ; mais je suis très asseurée qu’elle peut beaucoup sous le nom de monsieur son mary, particulièrement envers monsieur le chancelier, qui est la vraye partie, pour les offres que luy fit ledit duc de Chevreuse, quand on nomma monsieur le chevalier de Sillery ambassadeur17, contre les menaces de messieurs de Vandosme, qui soustenoient le party du marquis de Cœuvre, leur oncle18 ; et de fait, je sçay bien que, sur la promesse qu’on luy feit de la part dudit sieur Monsigot, que quand il reviendroit en plus grande fortune qu’il n’avoit jamais esté il ne parleront plus des chiffres ny de l’estat de secretaire des camps et armées, monsieur le chevalier manda à Laffemas19 qu’il feignist de cesser la poursuitte, et la fist faire sous le nom d’un autre.

— M’amie, dit la maistresse des Comptes, quand tout le monde l’auroit quitté, monsieur le president Aubery20 ne l’abbandonnera pas.

— Madamoiselle, dit la secretaire, s’il n’y avoit que luy, il n’auroit que faire de craindre ; il est aysé à recuser, à cause de la composition qu’il faict avec des assignez d’un mandement de l’espargne, pour laquelle il eust un adjournement personnel au parlement. Hé ! pleust à Dieu seulement qu’il puisse gaigner le semestre de juillet ! J’espère, quoy que l’on die, qu’il sortira heureusement de son affaire, et emportera la victoire sur ses ennemis.

— Madamoiselle, dit la femme d’un autre secretaire du roy, de la ruë des Prouvelles, il a beau faire et se deffendre, on a resolu de le perdre21 ; j’ay sçeu de monsieur L’Escuyer, mon bon voisin, qui ne me voudroit point mentir, qu’on ne luy pardonnera jamais22, et qu’on a bien preveu à ce que vous dites par l’arrest d’interdiction que l’on a donné contre luy, les deux semestres assemblez, et la defference que l’on a tousjours rendu au semestre auquel vous esperez tant de faveur, les ayant tousjours fait advertir quand on y a voulu travailler, dequoy il y a bons procez-verbaux dressez par les huissiers, pour les engager d’honneur à ne rien entreprendre en cet affaire que les semestres assemblez : si je le cognoissois particulièrement, je luy donnerois un conseil plus salutaire, le forçant de se servir de son abolition.

— Madamoiselle, dit la secretaire de Saincte-Opportune, il le voudroit bien, mais le mal’heur veut qu’il n’est plus dans le temps.

— Il est bien empesché ! respond l’autre ; qu’il s’addresse à M. Potel23 : il est homme d’expedient, il luy signera aussi librement des lettres de surannation, ou telles autres qu’il souhaitera, comme il faict des advocats du conseil ; il tente tout pour de l’argent.

— Madamoiselle, dit la secretaire de Saincte-Opportune, que me dites-vous ? Si cela se cognoissoit, on luy feroit son procez.

— Madamoiselle, respond l’autre, il dit hardiment qu’il ne craint rien, et que, quelque declaration qu’aye donné monsieur Mangot24 de n’avoir eu le loisir de faire des advocats pendant qu’il a eu les sceaux entre les mains, qu’il ne laissera pas d’en faire d’autres, et puis que monsieur le maistre des requestes du Lyon-Ferré entreprend d’adjouster à des arrests signez par monsieur le chancelier, il hazardera librement d’en faire passer desquels on ne fera pas tant de bruit.

La maistresse des requestes s’offença, et leur dit en cholère qu’elle ne le croyoit point, et que si cela venoit à la cognoissance de messieurs Marescot25, du Tillet26 et Foule, ils ne le souffriroient jamais, et en feroient faire justice. Ceste rumeur fit rompre la compagnie ; chacun prit congé, et se retira. Je sortis incontinent après, et me rengeay auprès de l’accouchée, pour luy monstrer mon ample memoire ; je vous laisse à penser si ce fut sans rire. Elle me pria avec instance de soupper chez elle ; je la prie de m’en excuser, estant engagé d’un autre costé.



1. Dans le Recueil général, cette partie a pour titre : La quatriesme journée et visitation de l’Accouchée.

2. Var. du Recueil général : jouir du contentement de ceste quatriesme journée.

3. Les charges se vendoient partout à ces prix élevés, particulièrement dans le Bourbonnois, dont il est question ici. Il en coûtoit huit mille livres pour devenir conseiller d’élection. (Mém. des intendants, Bourbonnois, chap. Finances.) Une charge de seigneur conseiller à la cour des aides se payoit jusqu’à 25,000 livres, et celle de chevalier-trésorier général des généralités ne s’acquéroit pas à moins de 30,000. (Ibid., Généralité de Montauban, chap. Finances.)

4. On disoit aller au vin et à la moutarde, pour railler, faire quolibets et chansons sur une chose. Notre locution s’amuser à la moutarde, et le nom donné au gamin de Paris, en sont restés. Cette expression étoit vieille dans la langue. On la trouve déjà dans un passage du Journal du Bourgeois de Paris sous Charles VI ; et Villon, parlant de la belle bergeronnette qui rioit et chantoit bien, dit : Elle alloit bien à la moutarde. (Huit. CLIV.)

5. Discours élogieux, mais souvent avec ironie, qu’on avoit coutume de faire dans les facultés de théologie et de médecine de Paris, avant de recevoir les licenciés. Chaque bachelier y trouvoit son lot. Ce mot de paranymphe venoit de l’usage qu’on avoit en Grèce d’adresser aux nouveaux mariés un chant de louange le jour de leurs noces. Il étoit fort employé à l’époque de Louis XIII. Régnier dit dans sa Ve satire, v. 233–236 :

Et, ce qui plus encor m’empoisonne de rage,
Est quand un charlatan relève son langage,
Et, de coquin faisant le prince revestu,
Bastit un paranymphe à sa belle vertu.

6. Voici comment Tallemant, d’après le récit qu’en faisoit la fille de la comtesse, raconte l’aventure sinistre de madame des Vertus (édit. in-8, t. 3, p. 407) : « Le comte des Vertus étoit un fort bonhomme, et qui ne manquoit point d’esprit. Son foible étoit sa femme : il l’aimoit passionnément, et ne croyoit pas qu’on pût la voir sans en devenir amoureux. Un gentilhomme d’Anjou, nommé S.-Germain La Troche, homme d’esprit et de cœur, et bien fait de sa personne, fut aimé de la comtesse. Le mari, qui avoit des espions auprès d’elle, fut instruit aussitôt de l’affaire. Il estimoit S.-Germain et faisoit profession d’intimité avec luy ; il trouva à propos de luy parler, luy dit qu’il l’excusoit d’être amoureux d’une belle femme, mais qu’il luy feroit plaisir de venir moins souvent chez luy. S.-Germain s’en trouva quitte à bon marché ; il y venoit moins en apparence, mais il y faisoit bien des visites en cachette : c’étoit à Chantocé en Anjou. Le comte savoit tout ; il n’en témoigna pourtant rien, jusqu’à ce que, durant un voyage de dix ou douze jours, le galant eut la hardiesse de coucher dans le château. Les gens dont la dame et luy se servoient étoient gagnés par le mary. Ayant appris cela, il deffendit sa maison à S.-Germain. Cet homme, au désespoir d’être privé de ses amours, écrit à la belle et la presse de consentir qu’il la défasse de leur tyran. Les agens gagnés faisoient passer toutes les lettres par les mains du mari, qui avoit l’adresse de lever les cachets sans qu’on s’en aperçût. Elle répondit qu’elle ne s’y pouvoit encore résoudre. Il réitère, et lui écrit qu’il mourra si elle ne consent à la mort de ce gros pourceau. Elle y consent, et, par une troisième lettre, il lui mande que dans ce jour-là elle sera en liberté, que le comte va à Angers, et que sur le chemin il lui dressera une embuscade. Le comte retient cette lettre, se garde bien de partir, et, ayant appris que S.-Germain dînoit, en passant, dans le bourg de Chantocé, il se résout de ne pas laisser passer l’occasion : il lui envoie dire qu’il fera meilleure chère au château qu’au cabaret, et qu’il le prioit de venir dîner avec lui. Le galant, qui ne demandoit qu’à être introduit de nouveau dans la maison, ne se doutant de rien, s’y en va. Il n’avoit pas alors son épée : il l’avoit ôtée pour dîner ; il oublie de la prendre. Dès qu’il fut dans la salle, le comte luy dit : « Tenez, en lui présentant son dernier billet, connoissez-vous cela ? — Oui, répondit S.-Germain, et j’entends bien ce que cela veut dire. — Il faut mourir. » Les gens du comte mirent aussitôt l’épée à la main. Ce pauvre homme n’eut pour toute ressource qu’un siége pliant. Il avoit déjà reçu un grand coup d’épée, le mari entra dans la chambre de sa femme, qui n’étoit séparée de la salle que par une antichambre. Il la prend par la main et luy dit : « Venez, ne craignez rien ; je vous aime trop pour rien entreprendre contre vous. » Elle fut obligée de passer sur le corps de son amant, qui étoit expiré sur le seuil de la porte. Il la mena dans le château d’Angers. Elle eut bien des frayeurs, comme on peut penser. Les parents du mort, quand ils eurent vu la lettre, ne firent pas de poursuites. La comtesse ouit tout le bruit qu’on avoit fait en assassinant son favori. Elle étoit grosse ; elle ne se blessa pourtant point, mais la petite-fille qu’elle fit, et qui ne vécut que huit ans, étoit sujette à une maladie qui venoit des transes où sa mère avoit esté, car elle s’écrioit : « Ah ! sauvez-moi ! voilà un homme, l’épée à la main, qui veut me tuer ! » et elle s’évanouissoit. Elle expira d’un de ces évanouissements. »

7. Il étoit secrétaire d’état et fort homme de cour. Il fut pour quelque chose dans la fortune de Puget à ses commencements. On peut lire sur lui et sur la reine Marguerite une anecdote assez gaillarde dans le Perroniana, 3e édition p. 145.

8. Messire Nicolas de Verdun étoit alors premier président. Il avoit succédé, en 1616, à Achille du Harlay, et il occupa cette charge jusqu’en 1627. « Il avoit, dit Blanchard, le goût des peintures excellentes et des bons livres » ; mais jusqu’ici nous ne savions pas qu’il eut celui de la galanterie. (Blanchard, Eloges de tous la premiers présidents, 1645, in-8, p. 81.) — On avoit M. de Verdun en grande estime ; « chascun, lit-on dans une pièce du temps, ne sauroit assez l’admirer, pour estre ses louanges inférieures à ses vertus. » Advis de Guill. de la Porte, hotteux ès halles de Paris, etc., in-8, p. 7.

9. Cette galerie se trouvoit dans l’hôtel de la préfecture de police, où M. de Verdun fut le premier qui installa la présidence du Parlement.

10. Ce procès de Monsigot devoit avoir trait aux affaires du connétable de Luynes, dont il avoit été le secrétaire. L’issue n’en dut pas être bien désastreuse pour lui, puisque quelques années après, en 1629, nous le voyons reparoître comme secrétaire des commandements de Gaston, qui lui accorde toute sa confiance. Quand il songe à s’enfuir en Lorraine, c’est Monsigot qu’il envoie près du duc pour lui préparer une retraite. (Mém. de Gaston, Coll. Petitot, 2e série, t. 31, p. 88, 112.) Cette faveur de Monsigot chez Gaston ne le recommandoit guère auprès de Richelieu, qui d’ailleurs devoit haïr en lui une créature du connétable ; aussi, à l’époque des démêlés graves entre Monsieur et le cardinal, après qu’il eut apporté l’inventaire des pierreries de Madame, comme on l’en avoit chargé, resta-t-il long-temps inquiet et craignant d’être arrêté, dans la retraite qu’il s’étoit donnée à Orléans. (Mém. de Richelieu, Coll. Petitot, 2e série, t. 26, p. 367.)

11. Beaucoup d’autres lui en avoient aussi. « On a vu Monsigot, dit le Contadin provençal, tenir banque au Louvre pour la composition des pensions. » Recueil cité, p. 98.

12. Il avoit surtout pour lui les gens du parlement ; mais on pouvoit craindre que ce ne lui fût un secours inutile :

Pour Monsigot, j’ai peur que messieurs de la cour
Ne le puissent tirer d’un si fascheux destour.

(Le De profundis sur la mort de Luynes, même Recueil, p. 417.)

13. Duret de Chevri, président de la chambre des comptes. Il avoit commencé par être secrétaire de Sully, et mieux que cela même, à en croire Tallemant, édit. in-12, t. 1, p. 148. Sa mort et l’épitaphe satirique qu’on lui fit sont ainsi mentionnées dans le Patiniana, p. 16 : « Il mourut en 1637, après avoir été taillé de la pierre. Voici son épitaphe :

Cy-gist qui fuyoit le repos,
Qui fut nourri dès la mamelle
De tributs, tailles et impôts,
De subsides et de gabelles ;
Qui mêloit dans ses aliments
De l’essence du sol pour livre.
Passant, songe à te mieux nourrir,
Car, si la taille l’a fait vivre,
La taille aussi l’a fait mourir.

14. Ce nom est altéré ; il faut lire « le président d’Ocquerre. » Il étoit, en effet, secrétaire d’Etat. Il eut pour fils ce Blancmesnil, conseiller au parlement, qui partagea la popularité frondeuse de Broussel. Histor. de Tallemant, édit. in-12, t. 7, p. 148.

15. À titre de veuve du connétable de Luynes, son premier mari, madame de Chevreuse devoit en effet protéger Monsigot.

16. Cela est si vrai, qu’elle ne tarda pas à être éloignée de la cour, aux instigations de la Vieuville. Mém. de Richelieu, coll. Petitot, 2e série, t. 22, p. 273.

17. Il faut lire le commandeur, et non le chevalier de Sillery. Noël Brulart, frère du chancelier de Sillery, fut en effet ambassadeur à Rome. Il en fut rappelé en 1624 par Richelieu, ennemi juré de sa famille. Le traité conclu par le commandeur avec le pape, dans l’affaire de la Valteline, fut le motif ou plutôt le prétexte de cette disgrâce.

18. François Annibal d’Estrées, marquis de Cœuvre, frère de Gabrielle, et par là, comme il est dit ici, oncle de MM. de Vendosme. C’est lui qui les avoit amenés à faire leur paix avec le roi, dans les commencements de son règne. (Lettres de Malherbe à Peiresc, p. 378, 393.) Pendant son ambassade à Rome, qui précéda celle du commandeur de Sillery, et qu’il eût bien désiré faire durer plus long-temps, comme ce passage des Caquets l’indique, il avoit réussi à faire obtenir à Richelieu le chapeau de cardinal.

19. C’est le même qui devint si fameux plus tard comme lieutenant civil, et l’âme damnée de Richelieu. Il ne prit qu’en 1638 cette charge, qu’il garda jusqu’à sa mort, en 1650. À l’époque dont il est parlé ici, il étoit maître des requêtes.

20. Le président Jean-Robert Aubry ou Aubery, conseiller d’État, mourut doyen du conseil dans un âge très avancé. On l’appeloit Robert le Diable. Tallemant n’en voit de raison que dans sa brusquerie. En somme, dit-il, sa femme, qu’il ne tourmentoit guère, « étoit plus diablesse qu’il n’étoit diable. » Tallemant, édit. in-12, t. 8, p. 23.

21. C’étoit encore bien là l’opinion reçue à propos de cette affaire ; dans le De profundis sur la mort de Luynes, on fait dire par le connétable à l’un de ses fidèles :

Tu n’ignores, Desplan, que je suis ton soutien,
Que je t’ay soutenu lorsque j’estois en vie.
Monsigot te dira, maintenant qu’on le tient,
Qu’il est en grand hazard d’avoir l’ame ravie.
Qu’il est en grand hazard(Recueil cité, p. 415.)

22. Monsigot, comme une précédente note l’indique, obtint pourtant son pardon. Il n’y épargna rien, il est vrai. Il fit surtout des aveux, pensant, lit-on dans le Passe-partout des favoris, qu’il auroit quelque grâce par la confession de ses fautes si mal à propos commises ; « mais, ajoute l’auteur, que la suite dut bien surprendre, je crains qu’il sera contraint de tenir compagnie à son maître et d’aller voir s’il est aussi aisé de voler aux Pays-Bas qu’à l’armée. » Même Recueil, p. 136.

23. Potel étoit greffier du conseil. Son fils, qui se faisoit appeler M. Le Parquet, et qu’on nommoit plus communément Potel-Romain, « à cause qu’il parloit fort de Rome, où il avoit été », n’est pas oublié, comme l’un des plus curieux originaux du temps, par Tallemant, dans ses Historiettes. (V. édit. in-12, t. 10, p. 34–35.)

24. Il avoit été l’une des créatures du maréchal d’Ancre, et d’Aubigné, dans le Baron de Fæneste, nous le représente, ainsi que Barbin, comme « un habile homme, bien fidèle à la reine et à madame la mareschale. » (Liv. 1, chap. 13.) Il tomba avec son protecteur. Les mémoires de Pontchartrain le mettent au rang des deux ou trois (il est vrai que Richelieu en est aussi) qui n’avoient « d’autre mérite et expérience aux affaires sinon d’être ministres des passions du maréchale de sa femme. » (Mémoires concernant les affaires de France sous la régence de Marie de Médicis, etc., La Haye, 1720, t. 2, p. 268.) Mangot pourtant finit par rentrer en faveur. Au mois d’août 1621, après la mort du chancelier du Vair, il fut investi de la charge dont il est parlé ici : on lui donna les sceaux ; mais il ne les garda pas long-temps.

25. C’est le même, sans doute, qui, s’étant poussé dans les ambassades, en fit une à Rome, si malheureuse, pour obtenir du pape que l’évêque de Beauvais fût fait cardinal. Il en revint piteux et enrhumé. « Ce n’est pas étrange, dit Bassompierre, qui l’entendoit tousser ; il est revenu de Rome sans chapeau… » Tallemant, Historiettes, édit. in-12, t. 4, p. 208.

26. Le président de Tillay, de la famille des Girard, fameuse alors dans la robe, et dont un des membres étoit à cette époque procureur général de la chambre.