La Diète suédoise et le roi Oscar

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La Diète suédoise et le roi Oscar
Revue des Deux Mondes, 2e période2e période, tome 6 (p. 693-699).

la Suède deviendrait pour ce royaume la source d’une énergie et d’une vitalité toutes nouvelles, nous ne pouvions imaginer que le gouvernement du roi Oscar nous donnerait si promptement raison. Certes à aucune époque de son règne ce souverain ne s’était montré anti-libéral, mais il est incontestable qu’avant la guerre d’Orient, un poids étranger semblait intervenir dans les affaires intérieures de la Suède aussi bien que dans sa politique pour lui enlever quelque chose de son initiative et de sa liberté d’action. Nous avons raconté, soit dans l’Annuaire des Deux Mondes récemment publié, soit ici même, avec quelle prudente hardiesse le roi Oscar, dès le commencement de la guerre, prit son parti, se décida pour les puissances occidentales, et, sûr des dispositions de son peuple, mais observant encore un silence indispensable, offrit dès le milieu de la première campagne son concours à la France et à l’Angleterre. Nous parlions [1] sur la foi de communications précieuses, et qui nous venaient d’une source fort élevée. Le journal suédois l’Aftonblud a par trois articles consécutifs attiré l’attention des Suédois sur notre récit, et si la diète qui vient de se réunir au milieu d’octobre obtient la communication des actes diplomatiques du gouvernement de Suède pendant les deux années de la guerre, nous pensons qu’elle pourra vérifier l’authenticité de notre témoignage, et qu’elle sera d’avis, comme nous l’avancions d’après de telles données, qu’il y a tout lieu, pour elle d’être fière de la résolution et de la prudence qu’a montrées son roi. Aujourd’hui c’est des conséquences immédiates de cette alliance du 21 novembre 1844, si contraire par l’esprit à celle de 1812, que nous voudrions en quelques lignes tracer le tableau.

Que la paix soit arrivée trop tôt pour l’impatience des Suédois, personne n’en doute. Les plans étaient préparés et les cartes dressées pour la descente en Finlande ; on savait qu’on pouvait compter sur les bonnes dispositions de ce pays ; il était fort mal défendu ; lors du bombardement de Sveaborg, les soldats russes qui occupaient Helsingfors avaient refuse plusieurs fois d’obéir aux commandemens de leurs officiers, et les Finlandais avaient pu craindre de ces troupes indisciplinées des excès et le pillage, au lieu d’y trouver une protection contre la descente des alliés, qu’on attendait d’heure en heure. On savait tout cela en Suède ; les journaux mêmes y avaient multiplié, grâce à des communications furtives établies par le Quarken [2], ces importantes révélations. On était donc plein d’espérance, et bien des cœurs battaient à la pensée de venger leurs injures, de reconquérir la chère Suomi.

Il a fallu renoncer à tous ces vœux. La paix une fois conclue, on se trouva eu face d’un puissant voisin, évidemment irrité. Ont apprit que le gouvernement russe, montrant toujours des dehors presque affables, se préparait à construire une ou plusieurs forteresses, non plus dans les îles d’Aland, puisque le récent traité le lui interdisait, mais sur la côte de Finlande, toute voisine ; on sut en même temps que ses intrigues dans le Finmark norvégien [3], loin d’être arrêtées par une convention de frontières, recommençaient plus actives que jamais ; un amiral russe enfin, l’amiral Glasenap, vint visiter les ports et les forteresses du royaume. On répondit à toutes ces mesures par la résolution d’élever autour de Stockholm de nouvelles fortifications, bien que cette capitale fût admirablement défendue déjà par l’inextricable archipel qui la précède à l’orient, et qui en rend l’accès impossible pour un navire sans pilote expérimenté.

La meilleure défense cependant était une forte et libérale politique qui, au dehors, fit compter la Suède dans les conseils des grandes puissances, devenues ses alliées, et au dedans resserrât les liens qui unissent au pays la dynastie qu’il s’est donnée en 1811. Déjà certaines mesures intérieures avaient été prises par le roi Oscar, qui devaient conduire également à l’un et à l’autre résultat. La nomination du prince royal à la vice-royauté de Norvège avait été l’une des plus heureuses. Par ses manières franches et ouvertes, par son respect certainement sympathique et sincère des mœurs et des vieilles traditions Scandinaves, le prince devait se concilier promptement l’affectueuse confiance des Norvégiens ; c’est ce qui est arrivé, et cette habile politique a cimenté l’union des deux royaumes frères.

Ce n’était pas assez. La diète, qui est, comme on sait, triennale, devait se réunir au milieu du mois d’octobre 1856. Le roi Oscar voulut que son gouvernement se présentât aux mandataires de la nation avec tous les traits de sa physionomie nouvelle. La retraite de deux ministres, MM. de Palmstierna et de Stierneld, et celle du directeur général des douanes, furent accueillies par l’opinion publique comme d’heureux indices de changemens dans l’ordre politique et la haute administration. L’arrivée de MM. Gunther et Almqvist au ministère excitèrent surtout de vives espérances. Tous deux avaient jusqu’à ce jour appartenu décidément au parti libéral modéré, et leur appel dans les conseils de la couronne paraissait devoir ouvrir une époque toute nouvelle dans le règne du fils de Bernadotte.

Le discours de la couronne, d’ordinaire peu significatif et peu remarqué, était cette fois impatiemment attendu, et il a dépassé toutes les espérances. Liberté du commerce et de la navigation, communications rapides soit à l’intérieur, soit avec l’étranger, encouragemens à l’agriculture, à la riche exploitation des mines, et des forêts, développement des enquêtes économiques et statistiques amélioration du système général des impôts, enfin liberté religieuse et égalité civile, pas une de ces utiles réformes n’était omise dans la harangue royale, et pour chacune d’elles le gouvernement du roi Oscar s’engageait à présenter aux délibérations de la diète une proposition.

Deux de ces réformes, les deux dernières, nous intéressent particulièrement. Elles touchent chacune à des questions d’ordre plus élevé que les faits matériels et économiques, à des questions d’ordre moral et religieux. Le roi Oscar a annoncé qu’il proposerait d’accorder aux femmes non mariées, à l’âge de vingt-cinq ans, leur majorité et la libre disposition de leurs biens. Ce ne serait que justice assurément, et cependant nous n’osons pas espérer que cette réforme, peu désirée en Suède des chefs de famille, soit adoptée sans résistance. Plus d’une fois déjà les hautes cours du royaume, consultées à ce sujet, ont répondu de manière à faire penser que les esprits ne seraient pas mûrs encore pour un si équitable changement. Il faut lire à cette occasion le nouveau livre de Mlle Frederika Bremer, son roman intitulé Hertha ou l’Histoire d’un Cœur [4]. Hertha est une jeune fille douée en même temps d’une imagination ardente et d’un caractère sérieux, comme cela arrive souvent aux femmes du Nord. Sa charité dévouée ne s’accommode pas des liens étroits où la retient légalement un père avare et dur. Celui-ci refuse son consentement à un mariage qui rendrait sa fille heureuse et libre, car il ne veut pas être obligé de lui rendre des comptes ni de se dessaisir d’une partie de sa fortune ; Hertha sait cependant qu’il compromet par des spéculations malheureuses cette fortune qui est la sienne et celle de ses jeunes sœurs privées de leur mère. Aux termes de la loi suédoise, elle n’a qu’un moyen d’arracher des mains d’un tel père son patrimoine, instrument nécessaire des charitables desseins qu’elle a conçus : c’est de se marier avec le généreux jeune homme qui se fera le compagnon de son dévouement. À défaut du consentement paternel, elle n’a qu’un recours : c’est de citer son père en justice et d’obtenir des tribunaux suédois qu’il soit forcé de consentir à son mariage. Hertha préfère le martyre et la mort à cette poursuite contre nature. Son ambition était de consacrer sa vie à l’affranchissement des femmes, ses sœurs, à qui une société despotique interdit la libre disposition de leur fortune, de leur esprit et de leur cœur ; elle avait rêvé, pour tout dire, l’émancipation des femmes : elle meurt sans avoir pu accomplir son dessein, mais en laissant au lecteur et aux députés de la diète suédoise, à l’adresse de qui le livre est écrit, une supplique assez étrange, accompagnée d’assez bizarres prédictions. Toutefois le livre de Mlle Bremer, où l’émotion s’élève souvent à l’éloquence, a fait sensation dans la société suédoise. L’opinion publique s’était bien souvent déjà préoccupée en Suède de ce grave sujet.

L’opinion publique et la diète seront-elles favorables à l’autre réforme dont le roi Oscar va prendre l’initiative, celle qui concerne l’indépendance religieuse ? On a quelque droit de l’espérer. Voici les paroles mêmes du discours de la couronne : « A l’église protestante et au peuple dont le grand roi Gustave-Adolphe a fondé de ses victoires et de son sang la liberté d’esprit dans l’Allemagne centrale, il appartient d’établir une tolérance fondée sur des convictions inébranlables et sur le respect de la foi d’autrui. Les dispositions législatives qui mettent obstacle à la liberté religieuse doivent donc disparaître, et la loi générale doit se rapprocher davantage de l’esprit du paragraphe 16 de la constitution. Une proposition à cet effet et pour l’abolition de la peine de l’exil vous sera présentée. » On voit par les paroles mêmes du roi, si on ne se le rappelait à l’avance, où en est la législation religieuse de la Suède à l’endroit des dissidens, quels qu’ils soient, catholiques ou protestans. La plus ancienne loi sur la matière est celle du roi Charles XI, publiée en 1687, et qui dispose que quiconque se sépare de la religion officielle sera condamné à la perte de ses emplois et à l’exil, et deviendra incapable de succéder. La loi publiée par Gustave III, tout en proclamant une sorte de tolérance, adoucissait sans la corriger cette législation barbare. Elle disait : « Les états nous ont représenté qu’il fallait sévir vigoureusement contre ceux qui abandonnent notre religion pour en adopter une autre… Toutefois, nous permettons libre culte à chaque communion, avec des écoles libres et, des prêtres pour chacune d’elles. » — La constitution de 1809, celle qui est restée la loi constitutive de la Suède, vint à son tour et dit dans son paragraphe 16 : « Le roi doit appuyer la justice et la vérité, prévenir et empêcher la violence et l’injustice, ne point léser, ni permettre de léser qui que ce soit dans sa vie, son honneur, sa liberté personnelle ou son bien-être, s’il n’est légalement convaincu et condamné… Il ne doit forcer la conscience de personne, ni permettre qu’elle soit forcée, mais maintenir chacun dans le libre exercice de sa religion aussi longtemps qu’il ne trouble point le repos public ou ne donne pas de scandale… » Dans son paragraphe 28, il est vrai, cette même constitution dit : « Il ne sera nommé aux places de ministre d’état, de conseiller d’état, de conseiller de justice, de secrétaire d’état, et aux autres emplois civils dans le royaume, ainsi qu’aux places de juge, que des hommes professant la pure doctrine évangélique. » Il est vrai encore que la constitution de 1809 n’a pas mentionné expressément l’abolition des peines ordonnées par la loi de Charles XI contre les personnes qui déserteraient l’église établie. Qui ne reconnaîtra cependant que l’abolition complète de toute contrainte religieuse était dans l’esprit et même dans la lettre du paragraphe 16 ? Si le texte que nous venons de citer ne paraît pas suffisant, nous rappellerons les paroles prononcées dans les délibérations de la diète de 1809. À quelques objections présentées par des membres du clergé, le comité de constitution répondit : « Attendu que toute contrainte exercée sur la conscience sert à faire des hypocrites et non pas de vrais chrétiens ; attendu que la contrainte religieuse, loin de produire la conviction et d’ouvrir les cœurs, a enfanté le plus souvent des sectes fanatiques et des persécutions sanglantes ; attendu enfin que la religion se défend très sûrement par sa propre force divine, — le comité de constitution est d’avis que le libre exercice de toute foi religieuse, moyennant l’observation des conditions prescrites dans le paragraphe, ne peut devenir dangereux pour l’autorité de la religion véritable, et qu’on ne saurait le refuser à une société dans laquelle tout membre utile, paisible et observateur des lois, doit être protégé. » Quant aux réserves mentionnées par la même constitution, il est clair que celle du paragraphe 28 est seule restrictive de la liberté religieuse ; celles du paragraphe 16, qui n’ont d’autre but que de garantir la paix publique et d’empêcher le scandale, se retrouvent dans toutes les constitutions, même dans celles des peuples chez qui la liberté religieuse, absolument complète, ne connaît pas l’exclusion des charges civiles pour les non-conformistes.

Voilà ce qu’avaient fait les législateurs de 1809, dont la constitution régit politiquement la Suède actuelle. Comment se fait-il pourtant que, malgré les expressions formelles du paragraphe que nous venons de citer, la Suède ait conservé jusqu’au milieu du XIXe siècle l’aveugle et inintelligente barbarie de la législation de Charles XI ? Oui, dans ce pays, dont le héros, Gustave-Adolphe, a combattu contre les ennemis de la tolérance religieuse, un père de famille qui déserte l’église établie pour entrer dans une secte protestante non-conformiste ou embrasser le catholicisme est emprisonné, jugé, destitué, dépouillé de ses biens, qui sont confisqués au profit de l’état, ne peut plus hériter ni tester, et se voit enfin exilé ! De nombreux procès sont venus depuis vingt ans confirmer cette législation digne des temps les plus ténébreux du moyen âge. On se rappelle ce conquérant espagnol qui, présentant à un Indien la Bible, lui ordonne de croire en ce livre. « Que dit-il répond l’Indien en appliquant l’oreille sur le livre. Va-t’en ; je n’entends rien… » Et l’Espagnol lui casse la tête. Le luthéranisme suédois agit de même en vérité ; il possède à lui tout seul la vérité ; tant pis pour qui s’avise de vouloir vivre au milieu de cette nation sans croire religieusement tout ce qu’elle croit ! Il sera emprisonné et dépouillé.. Voilà une belle manière d’appliquer cette règle : « Hors de l’église, point de salut ! »

On voit quel a été pendant la première moitié du XIXe siècle l’empire tyrannique des mœurs sur les institutions de la Suède ; ces institutions n’ont pu l’emporter encore, et il est arrivé qu’une constitution ayant proclamé une certaine indépendance religieuse, nulle loi organique n’est venue formuler expressément et introduire dans la pratique de chaque jour ce que la constitution avait proclamé d’une manière générale. Cependant la cruauté de la législation subsistante devenait trop évidente à tous les yeux, en Europe et en Suède même. Chaque année nous avions à inscrire quelque nouveau procès dont nous rougissions pour un peuple dont le génie est d’ailleurs héroïque et généreux [5] ; nous le faisions avec réserve, et nous avons omis à dessein, par exemple, la scandaleuse séance de l’Alliance évangélique du 28 août dernier, à Paris, parce que nous étions persuadé que la partie sainement libérale de la nation suédoise, plus importante par la valeur morale des hommes qui la composent que par leur nombre, et surtout le roi Oscar à sa tête, ne manqueraient pas de tenter prochainement de puissans efforts pour effacer des codes suédois une page si affligeante. Nous avions pour motifs à de telles espérances la connaissance bien assurée des sentimens d’humanité et de générosité du roi Oscar, tels qu’il les a exprimés dans un de ses livres contre la peine de mort, et son énergique conduite pendant les dernières négociations ; nous nous appuyions aussi sur la ferme attitude qu’avait prisé dans cette question l’organe du parti libéral dans la presse suédoise, l’Aftonblad. Nous ne nous étions pas trompé. Le roi Oscar vient de prendre l’initiative d’une proposition tendant à abolir la pénalité sauvage introduite en 1687, et conservée jusqu’en 1856. Ce n’est pas encore, on le voit bien, de la liberté religieuse tout entière qu’il s’agit : les non-conformistes continueront à être exclus des charges et emplois ; mais du moins la Suède ne restera plus en arrière de deux ou trois siècles, et elle sera entrée dans la voie du juste et du vrai. Peut-être la proposition royale va-t-elle soulever d’orageuses discussions dans la diète suédoise. On peut néanmoins attendre avec confiance la fin du débat. La Suède ne voudra pas, comme on l’a dit, se laisser donner une leçon de tolérance par la Turquie ; elle ne voudra pas rester plus longtemps en arrière de la Norvège, intelligente et libérale. Les vertus des chefs dévoués de la petite communion catholique de Stockholm réclament respect et protection ; l’inquiétude et presque les menaces des protestans non-conformistes méritent que l’église luthérienne songe à se défendre en s’appuyant sur les fermes bases de la justice et de la liberté, et la Suède tout entière n’a qu’à suivre le roi Oscar pour se voir prochainement, au milieu des graves circonstances qu’ont créées les infortunes du Danemark, en possession d’un très grand rôle, comparable en vérité à celui qu’elle a déjà rempli aux époques les plus brillantes de on histoire. Ceci nous conduirait à examiner quels rapides progrès a faits tout récemment ce qu’on appelle dans le Nord le scandinavisme, et comment, traitée naguère encore d’imagination littéraire et poétique, cette question est aujourd’hui près d’entrer dans le domaine de la diplomatie. C’est là pourtant un trop vaste sujet, qu’il faut étudier à part ; il nous suffit d’avoir appelé l’attention sur les réformes religieuses et morales que médite, le gouvernement du roi Oscar, d’avoir montré quelle généreuse initiative il a voulu prendre pour éclairer et diriger la conscience publique, et d’avoir exprimé les souhaits pour que la Suède reconquière, grâce aux brillantes ouvertures qui lui sont offertes, un nouvel éclat qui mette d’accord son prochain avenir avec son admirable passé.


A. GEFFROY.




  1. Surtout dans l’Annuaire de 1855-56.
  2. On appelle ainsi le passage le plus étroit entre la côte de Suède et celle de la Finlande, au nord des îles d’Aland.
  3. Voyez encore sur ces intrigues des Russes dans le Finmark norvégien de curieux et très authentiques détails cités dans l’Annuaire, de 1855-56.
  4. Chez Reinwald, 1 vol. in-12.
  5. Voyez les différens Annuaires des Deux Mondes de 1850 à 1856. Chacun contient de pareils témoignages.