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La Difficulté de la situation politique de la France

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La Difficulté de la situation politique de la France
Revue des Deux Mondes3e période, tome 17 (p. 721-753).
LA DIFFICULTE
DE
LA SITUATION POLITIQUE

Quand le gouvernement, dans les discours de ses ministres à leurs électeurs, tient le langage de la confiance et de la satisfaction, quand il leur parle de l’apaisement des partis et de l’impuissance des factions devant la loi constitutionnelle du pays, nous trouvons qu’il a tout à fait raison. D’abord n’est-ce pas son rôle et son devoir de gouvernement de rassurer le pays en laissant à ses adversaires ou à ses amis le soin de signaler, s’il y a lieu, les embarras et les périls de la situation ? Ensuite, nous pensons que, sans s’abuser, on peut être optimiste en ce moment, au moins dans une certaine mesure, si l’on compare la situation actuelle avec toutes celles que nous avons traversées sous l’assemblée nationale. Depuis le vote des lois constitutionnelles, nous avons un gouvernement, non pas seulement défini, mais définitif, avec cette simple clause d’une révision légale, partielle ou totale, conséquence nécessaire du principe de la souveraineté nationale. Affirmer que cette constitution, alors même qu’elle ne serait pas révisable, suffit à l’avenir comme au présent, serait méconnaître le droit du pays, dont la volonté domine toujours les constitutions votées par les assemblées auxquelles il a délégué ses pouvoirs. Même chez les peuples où le pouvoir est placé au-dessus de la volonté nationale, toute charte octroyée ou acceptée est toujours révisable, en ce sens qu’elle est perpétuellement à l’épreuve dans nos sociétés modernes, et qu’elle ne reste légitime qu’autant qu’elle réussit à assurer l’ordre, la liberté, la prospérité du pays. Il n’y a plus de droit absolu aujourd’hui, pas plus pour les monarchies que pour les républiques. Ne voit-on pas les dynasties traditionnelles prendre le chemin de l’exil quand elles sont frappées de ces incapacités fatales dont un ministre de la révolution de juillet parlait à propos des Stuarts et des Bourbons de la branche aînée ? Tout gouvernement est tenu de faire ses preuves, de les faire sans cesse et sans relâche, et sa durée, qu’il fait trop souvent dépendre de son origine, se mesure au bienfait de son action politique et administrative. Tout ce qu’ont voulu les auteurs de la constitution actuelle, c’est qu’elle fût soumise, dans sa révision éventuelle, à la délibération des pouvoirs publics. C’est là une sérieuse garantie, soit contre les révolutions d’en bas ou d’en haut, soit contre les coups de tête du suffrage universel, qui pourraient en changer brusquement là forme. Le pays peut ainsi compter sur de longues années de paix sociale et d’ordre matériel, si aucune force extra-légale ne vient peser sur ses destinées.

Le pays a d’autant plus raison de se rassurer que cette constitution ne ferme pas seulement la porte aux guerres civiles et aux révolutions populaires, mais que, tout en respectant scrupuleusement le suffrage universel, elle en modère les entraînemens par des contre-poids et des correctifs reconnus nécessaires, tels que le partage du pouvoir souverain, un président rééligible, avec le droit de dissolution et de suspension, avec la faculté de nommer à tous les emplois, un sénat jouissant des mêmes attributions que la chambre des députés, plus le droit de concourir à la dissolution de la seconde chambre, une loi électorale substituant le scrutin uninominal au scrutin de liste, etc. Ces diverses dispositions de la loi constitutionnelle sont autant de garanties efficaces contre les tendances révolutionnaires, anarchiques ou dictatoriales, d’une démocratie absolue. Lors donc que le gouvernement insiste sur le caractère à la fois conservateur et libéral de notre république constitutionnelle, il ne fait qu’éclairer, en le rassurant, un pays où l’institution républicaine n’a point encore régulièrement fonctionné. La république de 92 ne fut que la révolution luttant contre l’ennemi extérieur et intérieur. La république de 1848, sortie tout à coup d’une émeute changée par un incident en une insurrection, glissa d’abord dans le sang de la guerre civile, puis vint tomber assassinée aux pieds de l’homme du 2 décembre. La république de 1870 ne fut qu’une dictature impuissante à sauver le pays d’une invasion provoquée par l’empire, mais qui eut le mérite de sauver l’honneur national par l’effort héroïque d’un beau désespoir. L’institution républicaine ne date même pas du jour où l’assemblée nationale proclama la déchéance définitive de la dynastie impériale et créa un gouvernement provisoire, avec le nom de république, sous la présidence de l’iîlnstre homme d’état à qui elle confiait la mission de faire la paix, de libérer le territoire et de réorganiser les forces nationales. Elle date du vote des lois constitutionnelles, qui mit fin au provisoire en tranchant la question de la forme de gouvernement.

Voilà la république dont l’épreuve commence et que le pays accepte avec plus de résolution que d’enthousiasme, ne voyant pas d’autre gouvernement possible et n’ayant jusqu’ici pas de raison de craindre pour la paix et l’ordre, dont il sent le besoin plus que jamais. L’impossibilité de tout autre gouvernement, n’est-ce pas là en effet la meilleure raison d’être de la république, la plus sûre garantie de sa durée pour l’avenir comme pour le présent ? « La nécessité, a dit un jour M. de Montalembert après la révolution de 1848, est la vraie légitimité des gouvernemens. » C’est aussi l’opinion de M. Thiers et de tous les vieux parlementaires qui n’ont pas cru possible la restauration de la monarchie constitutionnelle. Et, par parenthèse, M. le ministre de l’intérieur, dans sa revue rétrospective des gouvernemens du passé, ne va-t-il pas un peu loin quand il nous assure que la république vient clore définitivement la série des changemens de gouvernement, et que la démocratie française a enfin trouvé en elle le terme de ses aspirations ? S’il veut dire aspirations légitimes, il a raison contre l’école qui professe que toute démocratie veut un maître ; mais il n’ignore point que la démocratie, la nôtre particulièrement, a parfois des aspirations d’un autre genre. Il sait que, si la république est le moins personnel, le plus rationnel, le plus noble des gouvernemens, elle en est aussi le plus laborieux, le plus difficile, précisément parce qu’elle est plus que tout autre le gouvernement du pays par le pays. Il sait que l’excellence logique d’une constitution n’est pas toujours ce qui la fait vivre, et qu’on ne peut juger ses chances de durée que le jour où elle est véritablement entrée dans les mœurs et les habitudes d’un pays. Sachant tout cela mieux que nous, croit-il réellement que la situation soit aussi simple, aussi facile qu’il se plaît à nous la présenter ? Croit-il que la voie du salut soit toute tracée d’avance par la constitution et tellement gardée à ses deux bords qu’il n’y ait plus qu’à cheminer sans effort et sans direction ? Nous ne pensons pas qu’aucun des ministres, et particulièrement le président du conseil, pousse aujourd’hui jusqu’à ce point l’optimisme. Quand on est au gouvernail d’un navire lancé à pleines voiles dans l’océan de la démocratie, on voit trop bien les obstacles et les écueils qui en obstruent la marche ou en menacent la sûreté pour ne pas s’en rendre mieux compte que les électeurs auxquels on parle, et même que les adversaires que l’on veut désarmer. Les tâtonnemens visibles, les transactions peut-être nécessaires, les ajournemens forcés, les tiraillemens continuels qui ont troublé et parfois obscurci la politique conservatrice et libérale au fond du ministère actuel, au point d’inspirer des craintes à ses amis et des espérances à certains de ses adversaires, ne font qu’accuser ce qu’il y a d’obscur, d’équivoque, d’incertain et de vraiment difficile dans la situation présente. Si la ferveur républicaine de nos jeunes ministres se faisait illusion là-dessus, la vieille expérience de M. Dufaure ne saurait s’y tromper.

Pour nous, ces embarras et ces difficultés se ramènent à une cause : le défaut d’une majorité suffisamment large et homogène tout à la fois pour servir de point d’appui à un ministère qui a besoin d’être assuré du lendemain pour gouverner, dans le vrai sens du mot. Cette majorité s’est-elle réellement montrée dans les débats des deux chambres récemment élues ? Si elle n’est pas encore faite, à quoi cela tient-il, et n’en faut-il pas chercher les causes dans l’histoire parlementaire de ces dernières années ? Enfin doit-elle et peut-elle se faire avec les élémens qui composent nos chambres ? Voilà ce qu’il ne nous semble pas inutile de rechercher, sans parti-pris, avec le sincère désir de faire partager au public qui nous lit notre confiance en l’avenir, mais une confiance sans illusion, et aussi avec la conviction que le pays n’a pas moins besoin d’être éclairé que d’être rassuré sur la situation politique que lui ont faite les élections et les premiers débats parlementaires.


I

Lorsque les chambres nouvellement élues se réunirent au palais de Versailles, on put croire que, la constitution étant faite et franchement acceptée par la plupart des membres de ces deux assemblées, une forte et solide majorité allait se former dans l’une et dans l’autre, qui permettrait au ministère présidé par M. Dufaure de vivre et d’agir conformément à la politique conservatrice et libérale dont il avait fait la déclaration en prenant possession du pouvoir. C’était encore une illusion après tant d’autres. Ni dans le sénat, ni dans la chambre, des députés, cette majorité ne s’est faite. La courte session qui vient de se clore fut marquée au sénat par des discussions sur la loi de l’enseignement supérieur et sur la loi municipale, qui font honneur au talent et à la haute raison des orateurs de cette assemblée ; mais il n’y eut point d’occasion de s’expliquer sur un programme politique, et les votes se comptèrent soit sur des questions de personnes, soit sur des questions spéciales où des membres de droite et de gauche pouvaient confondre leurs opinions. On nous parle bien d’une majorité conservatrice qui se serait déjà formée par l’entente des diverses fractions de la droite ; mais quelle majorité que cette coalition de partis qui ne pourront jamais s’entendre sur un programme politique ? Quelle majorité que celle qui est à la merci de quelques dissidens, et qui peut changer à chaque moment selon l’humeur bien connue de deux ou trois intransigeans de la droite. Les conservateurs constitutionnels, qui forment le groupe le plus nombreux au sénat, ne savent-ils point, par la cruelle expérience qu’ils en ont faite, que leurs alliés, légitimistes intransigeans et bonapartistes, sont tout prêts à les abandonner pour se joindre à leurs adversaires de gauche, même sur des questions où les intérêts et les principes conservateurs sont engagés, du moment où ces alliés peu sûrs espéreront faire sortir d’une situation mauvaise ou désespérée la restauration de leur principe ou de leur prince à tout prix ? Ce n’est donc pas seulement le ministère actuel qui ne peut compter sur une pareille majorité, défiante, sinon ouvertement hostile ; c’est toute majorité conservatrice, c’est même toute espèce de majorité constitutionnelle ou inconstitutionnelle, puisque, si par impossible on venait à s’entendre pour détruire la constitution, on ne pourrait se mettre d’accord pour la remplacer. Le caractère même de cette majorité est de ne pouvoir faire prévaloir aucune politique, pas plus monarchique que républicaine. Majorité de coalition, et non de conciliation, elle peut détruire sans rien édifier ; majorité d’opposition, non de gouvernement, elle peut faire tomber des ministres (et encore la constitution lui donne-t-elle cette puissance) ? elle ne peut faire marcher aucun ministère. On nous dit bien que dans le groupe légitimiste et dans le groupe bonapartiste de cette majorité se trouvent en très grand nombre des esprits sages et pratiques que le fanatisme politique n’aveugle ni n’égare, et qui sauront toujours, quand l’intérêt conservateur, le péril social, comme on dit, sera en jeu, faire taire l’intérêt ou la passion de parti. Nous le reconnaissons, il y a dans tout parti, surtout dans le parti bonapartiste, d’habiles gens qui ne se soucient point de courir les aventures avec les fous ; mais les conservateurs constitutionnels sont-ils bien sûrs de les retrouver avec eux dans une situation grave ou troublée, où la foi ébranlée ou latente se raffermit et se montre avec l’espoir du succès ? En ont-ils déjà fait l’expérience ? Assurément l’entente est facile, tant qu’il ne s’agit que de se réunir contre ce qu’on est convenu d’appeler l’ennemi commun, et encore qui peut assurer que légitimistes absolus et bonapartistes impatiens ne voteront pas tout à coup avec les radicaux, comme ils l’ont fait dans la dernière assemblée ? S’ils peuvent créer ainsi des obstacles et des périls pour le gouvernement qu’ils ne font que subir, si surtout leur défection peut amener une de ces situations extrêmes qui permettent à l’ambition des uns, au fanatisme des autres de tout espérer, que deviendra la majorité conservatrice alors ? Nous supplions les chefs de la fragile et douteuse majorité qui n’a encore donné signe de vie que sur la collation des grades et l’élection de M. Buffet, d’y réfléchir, après la fausse campagne qu’ils viennent de diriger contre l’élection de M. Dufaure, et surtout après la défection de certains de leurs alliés dans le vote sur la loi des maires.

En regardant à gauche, on voit une minorité qui balance la majorité actuelle, majorité certaine dans un avenir prochain par le résultat des élections individuelles ; majorité notable dans un avenir plus éloigné par le renouvellement partiel. Ce serait donc là, il semble, qu’un ministère républicain et constitutionnel devrait trouver sa majorité de gouvernement. Beaucoup de sages républicains l’espèrent et l’attendent patiemment ; mais d’abord il faut l’attendre, et cependant gouverner dans l’intervalle. Comment est-ce possible sans majorité ? Et le pays, qui veut être gouverné, et surtout se sentir gouverné, verra-t-il sans inquiétude et sans découragement une sorte d’interrègne plus ou moins prolongé ? D’ailleurs supposons le résultat obtenu, c’est-à-dire une majorité de gauche assez forte pour qu’il n’y ait plus à craindre de défection parlementaire, d’élection individuelle ou partielle qui la réduise à une minorité, tenons-nous réellement cette majorité de gouvernement que nous cherchons ? Il ne faut que parcourir la liste des sénateurs de la gauche pour en douter. Si l’on ne peut sans exagération affirmer que la gauche est aussi divisée que la droite, il n’en est pas moins vrai que, sous le drapeau de la république se réunissent des fractions entre lesquelles il existe de graves dissentimens, soit dans la façon de pratiquer les institutions républicaines, soit même dans la manière d’apprécier l’importance et le rôle de ces institutions. Nous convenons que le parti républicain est beaucoup plus uni au sénat qu’à la chambre des députés ; mais enfin on y compte une extrême gauche, avec une gauche et un centre gauche. Ces fractions s’y retrouvent sans doute avec un caractère de sagesse, de mesure, d’expérience qui manque encore à la chambre des députés ; il n’en est pas une qui n’ait appris à compter avec la réalité et ne comprenne les nécessités de gouvernement. Il n’en reste pas moins vrai que l’extrême gauche, même au sénat, a gardé ses principes, sinon ses passions, sur Je gouvernement de la république et de la démocratie. Croit-on possible que MM. Victor Hugo, Peyrat, Laurent Pichat, Tolain, Schœlcher, Scheurer-Kestner, s’entendent avec M. Thiers ou M. Dufaure, ou même M. Jules Simon, sur la pratique des institutions républicaines, quant aux choses et aux personnes ? La fraction radicale du sénat, dira-t-on, est minime, douze ou quinze membres tout au plus ; cela suffit, en cas de dissidence, pour que le parti républicain perde la majorité. Il n’y a donc ni pour le présent, ni même pour l’avenir, une majorité durable de gouvernement à espérer, ni de la droite, ni de la gauche, réduites à leurs seules forces. Il faut que toutes les fractions vraiment et sincèrement constitutionnelles, de gauche et de droite, s’entendent sur un programme bien défini pour former une majorité de conciliation. C’est la première et la plus importante question à résoudre dans la prochaine session. En attendant, nous ne croyons pas qu’il existe au sénat une majorité même de résistance, et, au besoin, de dissolution, ce qui d’ailleurs ne nous rassurerait pas du tout sur l’avenir de nos institutions ; ce n’est pas la lutte entre les deux chambres, c’est l’entente qui est à désirer. La dissolution n’est qu’une mesure extrême imposée à un gouvernement par la nécessité.

La chambre des députés n’offre pas le même spectacle d’une assemblée partagée en deux moitiés presque égales. Le parti républicain y compte pour les trois quarts environ, et la minorité y est profondément divisée en constitutionnels, légitimistes intransigeans, et bonapartistes qui en forment le groupe le plus nombreux de beaucoup. C’est ce parti qui prend surtout la parole dans la minorité, et on sait avec quel aplomb, quel oubli du passé, quelle confiance dans l’avenir il s’en sert pour glorifier l’empire et dénigrer la république. On pourrait dire que, sauf quelques brillantes individualités plus ardentes à défendre la religion que la monarchie, la lutte n’existe guère qu’entre le parti républicain et le parti de l’empire. La chambre des députés ainsi composée, on pouvait espérer, ce semble, une majorité toute faite d’avance pour y soutenir le gouvernement de la république constitutionnelle. Les premiers débats, et surtout les manœuvres parlementaires qui les ont préparés, ont bien vite montré que la situation n’est point aussi simple. D’abord, au lieu de s’expliquer immédiatement sur le programme du nouveau gouvernement porté à la tribune par le nouveau ministère, ce qui était la question urgente, la majorité républicaine s’est laissé égarer dans des questions rétrospectives et dangereuses, comme l’amnistie, ou dans des questions de personnes et de partis, comme l’annulation de certaines élections. Elle en est encore là, et jusqu’ici aucune importante discussion de politique spéculative ou de politique pratique n’a révélé le talent, la portée d’intelligence, la science des affaires, l’élévation d’idées et de sentimens qui font l’honneur et la valeur des grandes assemblées. Tout ce qu’il est possible de constater dans ces discussions personnelles et passionnées, c’est un assez vif esprit de parti contre toute élection non républicaine et de violentes rancunes contre les candidatures dites cléricales. N’y eût-il, dans ces invalidations trop fréquentes d’élections antipathiques et dans ces validations invariables d’élections sympathiques, que des justices sévèrement égales, c’est ce que nous n’oserions affirmer. Ce qui ressort de ces débats, c’est une véritable colère contre Faction des préfets et des maires de l’ordre moral, et une méfiance extrême contre le clergé qui, en réclamant le droit de se mêler des élections, entreprend, dit-on, une croisade contre les libertés et les idées modernes.

En attendant que la majorité républicaine de la chambre des députés nous permette de la juger sur ses paroles et sur ses actes, nous ne croyons pas risquer de nous tromper en la décomposant dans ses groupes divers. Ce qui saute aux yeux tout d’abord, c’est que ces groupes, parfaitement unis contre les adversaires de la république, ne s’entendent ni sur l’application du principe républicain, ni sur le choix des fonctionnaires chargés de le pratiquer. Il y a en premier lieu le groupe des radicaux intransigeans qui se disent les seuls vrais républicains, et que nous nous contentons de considérer comme les seuls vrais radicaux, dans le sens propre du mot. Adversaires et amis, adversaires surtout, ont tellement abusé de ce qualificatif, dans la lutte des partis, qu’il est impossible de s’entendre sur le classement des groupes, avant de l’avoir nettement défini. Radical, socialiste, jacobin, révolutionnaire, c’est tout un pour le public, qui confond toutes ces variétés de l’espèce intransigeante, parce qu’il les voit réunies le plus souvent dans l’action, sous le drapeau de la république. En y regardant de près, les différences sont visibles. Le révolutionnaire est pour les coups de force, d’en bas surtout, d’en haut au besoin, qui changent brusquement la constitution d’un pays, au risque de le jeter dans l’anarchie. Le jacobin, le lendemain de la révolution qu’il a contribué à faire, entreprend de rétablir l’ordre par la dictature et la toute-puissance de l’état, à l’exemple des montagnards de notre grande révolution. Le socialiste, préoccupé des questions dites sociales, subordonne toute forme politique à la solution de ces questions ; c’est pourquoi on le trouve partout, dans les rangs des partis monarchiques, surtout du parti bonapartiste, comme dans ceux du parti républicain. Le vrai radical est le républicain qui pousse le principe à toutes ses conséquences, sans trop se soucier des difficultés pratiques qui peuvent arrêter son imperturbable logique. Noble espèce de politique s’il en fut, qui a toujours les yeux fixés sur l’idéal, et qui répéterait volontiers avec M. Royer-Collard : « Ce n’est qu’un fait, je le méprise. » Le radicalisme est la politique de l’absolu ; c’est-à-dire qu’il est plutôt une école qu’un parti, et a sa place dans la philosophie plutôt que dans la politique pratique. Pris dans un sens rigoureux, le radicalisme n’est point propre au parti républicain ; il peut convenir tout autant au parti monarchique intransigeant. Si l’un réclame le principe électif avec toutes ses conséquences, l’autre réclame, également avec toutes ses conséquences, le principe d’autorité traditionnelle. C’est d’un côté la démocratie, de l’autre la monarchie à outrance, c’est-à-dire l’application rigoureuse d’un principe, d’une idée, d’un droit absolu ; c’est ce que les radicaux de gauche et de droite appellent la logique et la vérité. MM. de Lorgeril, de Franclieu, de la Rochette, plus violent encore que son père contre les constitutionnels du centre droit, pourraient sourire de se voir ainsi classer ; ils n’en sont pas moins radicaux sans le savoir. MM. Louis Blanc, Madier de Montjau, Marcou, Turigny, ne peuvent s’en plaindre ; si cela fait leur faiblesse et leur impuissance en pratique, cela fait aussi leur force et leur honneur en théorie. Et si l’on voulait chercher des types de l’espèce, en dehors des partis politiques, combien n’en trouverait-on point parmi les écrivains, les poètes, les moralistes, les philosophes, tous plus occupés à contempler l’idéal qu’à bien observer la réalité ! Quel penseur de nos jours n’a pas fait son petit voyage dans le pays des utopies, et qui pourrait parler sans respect d’une école qui compte dans l’histoire des héros et des martyrs, sinon des hommes d’état ?

Après cette parenthèse, revenons à la chambre des députés, à la majorité républicaine et au groupe radical. Ce groupe se distingue essentiellement des deux autres, la gauche et le centre gauche, en ce qu’il n’accepte la constitution qu’on lui a fait voter malgré lui, que provisoirement et pour la remplacer, quand l’heure sera venue, par une autre fondée sur des bases toutes différentes. Pas de suspension ni de dissolution de l’assemblée élue par le suffrage universel, pas de président irrévocable, encore moins rééligible, pas de sénat ; une assemblée unique et souveraine qui n’a à compter qu’avec le pays, la république mise au-dessus, non-seulement du droit parlementaire, mais même au-dessus du droit populaire, en un mot le gouvernement de la démocratie absolue, sans un seul de ces correctifs, sans une seule de ces garanties dites conservatrices qui l’énervent, la paralysent et l’humilient : tel est le programme constitutionnel des radicaux. Le nombre de ces radicaux, nous en convenons, n’est pas considérable dans les chambres actuelles, il est plus redoutable par la parole que par le vote ; mais il ne faut point oublier que c’est l’état-major d’une grande armée qui se recrute dans les centres de population ouvrière, à Paris, à Lyon, à Marseille, à Bordeaux, à Lille, dans le peuple des villes de quelque importance, et enfin partout où il y a des ateliers et des usines. Si le parti radical compte peu par le nombre dans les votes parlementaires, il compte pour beaucoup dans les élections populaires, où il fait prévaloir ses candidatures ou les candidatures d’une nuance républicaine moins colorée, quand il ne dispose pas de la majorité. Les autres groupes le savent par expérience, et doivent ménager ce parti, sous peine de ne plus retrouver, dans la mêlée électorale, l’appoint dont ils ont besoin pour s’assurer le succès, Quand donc des voix républicaines s’élèvent dans le parti républicain contre une alliance qu’on trouve compromettante et dangereuse pour l’avenir de la république, les députés, futurs candidats, qui savent ce qu’il en coûte de rompre avec un parti aussi puissant et aussi actif, font la sourde oreille, et n’en maintiennent pas moins le pacte d’union des gauches, non sans regret peut-être et sans appréhension. Voilà comment l’existence, l’action et l’influence de ce groupe, au sein de la majorité républicaine a été, est, et sera encore, nous le craignons, le premier obstacle à la formation d’une majorité de gouvernement sous la république.

Vient ensuite la fraction dite de l’union républicaine, aujourd’hui distincte de la fraction radicale des intransigeans. Ce groupe, considérable par le nombre et l’ardeur de ses soldats, par le talent et l’habileté de son chef, peut bien avoir conservé au fond les principes et les passions du radicalisme militant. Il a trop longtemps vécu en société intime avec le groupe radical pur, il a trop besoin de son concours dans les élections populaires pour pouvoir rompre avec ce groupe ; mais, s’il sent et pense comme lui sur les questions de principes et de réformes, il croit devoir agir autrement sous l’empire des nécessités politiques, qu’il comprend mieux. Y a-t-il dans cette différence de conduite autre chose qu’une question de temps et de mesure ? On peut le croire, après la déclaration répétée des chefs les plus habiles et les plus autorisés du groupe de l’union républicaine : « La démocratie ira lentement, mais sûrement, à toutes les conséquences de son principe. » M. Gambetta lui-même, dont l’esprit, nous aimons à lui rendre cette justice, n’a rien d’un rêveur radical, et qui personnellement est homme à se prêter à toutes les transactions, à tous les ajournemens nécessaires au succès de sa cause, ne s’est jamais prononcé contre les théories radicales de ses alliés moins accommodans. N’a-t-il pas refusé, à Belleville, de se séparer d’un parti qui compte même des amis de la commune dans son sein ? Certains de ses partisans les plus dévoués s’étonnent et regrettent de voir un chef aussi avisé en politique, aussi peu esclave des formules abstraites, aussi libre de préjugés et de passions, malgré la fougue de son tempérament, de le voir, dis-je, rester fidèle à sa vieille et dangereuse clientèle. Pour nous, nous n’éprouvons point la même surprise en pensant que M. Gambetta, épris comme il l’est du prestige de la puissance, ne peut pas se priver d’une force populaire dont il croit toujours avoir besoin, a tel moment de son rôle d’opposition ou de gouvernement.

L’union républicaine est devenue, grâce aux dernières élections, le groupe le plus considérable de la majorité républicaine, après la fraction toutefois qui a gardé, dans la chambre actuelle, son nom de gauche républicaine. C’est celle-ci qui a le plus gagné a ces élections. A elle seule, elle forme maintenant presque la moitié de l’assemblée. Avec le centre gauche, si réduit qu’il ait été, elle suffirait peut-être pour faire une majorité homogène, une vraie majorité de gouvernement. Malheureusement, si l’on en juge par son attitude dans les débats de cette première session, et particulièrement à propos des invalidations, des enquêtes et des questions qui touchent à l’ingérence du clergé dans les élections, elle a des préjugés et surtout des passions qu’il eût fallu laisser sur le champ de bataille électoral. On voit que les nouveaux députés qui composent ce groupe ont rapporté de la lutte des impressions de mauvaise humeur, même de colère contre les candidatures soi-disant officielles et cléricales. Les intentions sont excellentes, les sentimens sont généreux : on veut la république, la liberté, le progrès avec et par la constitution ; mais les idées n’ont pas toute la maturité, toute la précision désirable. Ce groupe, où l’on compte tant de députés nouveaux, manque naturellement d’expérience dans les questions de politique pratique, sans avoir une science profonde des questions de haute politique. On ne peut rien affirmer de certain d’une assemblée et d’un groupe qui n’ont point encore abordé les grands principes et les grandes affaires ; mais, à s’en tenir aux apparences, il semblerait que les esprits élevés n’y sont guère plus nombreux que les hommes d’affaires.

En tout cas, ce groupe auquel la modération et la sagesse ne font certainement pas défaut, ne nous paraît point avoir parfaitement compris la politique que commande la situation. Nous ne sommes pas de ceux qui pensent que le ministère dont M. Dufaure est le président est la dernière ressource du maréchal de Mac-Mahon et le dernier mot du gouvernement de la république constitutionnelle. Le président, si les circonstances l’exigent, pourrait prendre dans la gauche républicaine des ministres dont l’avènement au pouvoir n’aurait pas de quoi inquiéter les intérêts conservateurs ; mais nous doutons qu’aucun des ministères de gauche ait plus d’autorité que le ministère actuel pour rallier une majorité, et offre en même temps plus de garanties de politique libérale aux républicains les plus ombrageux. Que peut-on craindre, en fait de mesures réactionnaires, que ne peut-on espérer en fait de réformes acceptables, de conservateurs comme MM. Dufaure, Say, Waddington, Christophle et de Marcère ? Et alors, pourquoi la gauche républicaine n’a-t-elle soutenu le ministère de M. Dufaure qu’avec une certaine hésitation, en lui faisant sans cesse des conditions, en lui arrachant des concessions qui ne sont pas de nature à fortifier le pouvoir et à rendre facile la gestion des affaires ? Ainsi, dans la question de l’amnistie, tout en repoussant la conclusion du parti radical, la gauche a laissé une porte ouverte à la politique de faiblesse par une série d’amendemens sur la cessation des poursuites, sur la suppression des conseils de guerre, qui avaient pour conséquence l’inégalité de juridiction pour les prévenus. Ainsi, dans la loi municipale, elle a imposé au gouvernement libéral, mais conservateur, de M. Dufaure l’élection des maires par l’immense majorité des conseils municipaux, concession qui n’eût peut-être pas été acceptée par le sénat, si la sagesse de celui-ci n’eût voulu éviter une crise, même en désarmant le pouvoir, comme l’ont si bien démontré M. Grivart et M. Bocher. Ainsi encore, maîtresse absolue dans la commission du budget, la gauche républicaine, d’accord avec la gauche radicale, a refusé au ministre de la guerre les crédits affectés aux aumôniers militaires, sans s’assurer si la suppression de ces aumôniers ne rendait pas aux soldats la pratique des devoirs religieux plus difficile ; elle a refusé au ministre de la justice le modeste supplément demandé pour les prêtres desservans, quand elle accorde, avec grande raison et toute justice, tout ce que demande le ministre de l’instruction publique pour les besoins de la science et de l’enseignement. La justice pour tous les services et la sympathie pour tous les besoins, n’est-ce pas une bonne manière de faire aimer la république, comme l’a si bien dit M. Jules Simon ?

Quant au centre gauche de la chambre des députés, il a plus que la gauche le sentiment des nécessités de la situation et l’intelligence pratique des affaires. Il n’a pas sur les choses et les personnes les préjugés et les préventions de la gauche ; il n’a ni sur la monarchie, ni sur la religion, ni sur l’église, ni sur le parti clérical les mêmes dédains ou les mêmes appréhensions que l’extrême gauche et même que la gauche, il ne mêle pas, dans sa politique, le sacré au profane, la théologie à la pratique des affaires. Ce n’est point à dire qu’il ait plus de foi dans le Syllabus que les autres groupes républicains ; mais il ne fait point entrer dans son programme la guerre aux doctrines de la cour de Rome. Il a le respect des choses du passé, alors même qu’il n’en a plus le goût ; ce n’est pas le républicain du centre gauche qui oublierait que la monarchie des Bourbons a fait la France, et que la religion est encore aujourd’hui la grande école de morale populaire. Il paraît donc naturellement appelé par ses aptitudes au gouvernement de la république libérale et conservatrice ; seulement le nombre lui manque, dans le pays et dans la chambre des députés. Si sa politique est toujours le mot d’ordre de la majorité républicaine, il n’est plus le groupe prépondérant auquel viennent se rallier les autres groupes : il n’a plus le poids du nombre, outre l’autorité de son programme, comme dans l’ancienne assemblée. Il n’est pas resté sur le champ de bataille dans la lutte électorale, comme les trois groupes de la droite, mais il en est sorti mutilé et diminué, en sorte qu’il compte plus aujourd’hui par l’influence et l’activité de ses chefs que par le nombre et l’ardeur de ses soldats. Il semble qu’il ait maintenant la conscience de sa faiblesse, comme il avait alors le sentiment de sa force. S’il peut encore montrer au public un assez respectable bataillon par l’adjonction d’un certain nombre de membres de la gauche pure, il sent que c’est plutôt une cause de faiblesse que de force, puisque cette adjonction ne fait que paralyser ou tout au moins énerver son initiative propre, quand il s’agit de délibérer ou de voter en commun. Aussi peut-on dire que son action a été peu sensible dans les débats qui ont marqué la première session. C’est là une grave lacune dans la majorité républicaine. On voit bien que le centre gauche ne pèse plus autant sur la gauche pour la maintenir dans la politique de conservation. On voit au contraire que c’est la gauche radicale qui pèse sur cette dernière pour l’entraîner dans son orbite. Si le centre gauche n’eût pas perdu aux élections ce que la gauche pure et la gauche radicale ont gagné, il est à croire qu’une majorité de gouvernement se fût formée dès le début de la session. Les élections faites sous l’empire d’un double mot d’ordre : vive la république et guerre aux cléricaux, n’ont point favorisé le parti d’hommes sensés, pratiques, sans fanatisme politique, qui avait fait avec la république un mariage de raison plutôt que de sentiment. Le suffrage universel, selon son habitude, a méconnu les nuances ; il a souvent préféré la passion et la fougue à la sagesse et à l’expérience. Il a envoyé à Versailles une chambre encore plus jeune par l’inexpérience que par l’âge, mais pleine de bonne volonté, à laquelle il ne faut que montrer la voie du salut pour qu’elle la suive. C’est donc tout à la fois une question de direction et d’éducation pour la solution de laquelle les chefs parlementaires auront un grand pouvoir et une grave responsabilité.

Une majorité de gouvernement est donc encore à former dans la chambre des députés. L’obstacle, si notre analyse est exacte, est l’union, maintenue jusqu’ici plus étroitement que jamais, des trois gauches. Si l’habile et hardi chef de l’union républicaine eût réussi dans sa tentative de fusion de tous ces groupes, il eût pu faire un coup de maître au profit de son parti, qui prenait ainsi une importance toute nouvelle ; mais il eût certainement rendu impossible cette majorité de gouvernement qui, pour nous, est le seul dénoûment désirable de la situation. Comment comprendre une pareille majorité où serait l’extrême gauche et où le centre droit constitutionnel ne serait pas ? Jusqu’ici le centre gauche et la gauche ont résisté à cette fusion et ont repoussé les réunions plénières qui devaient la consommer. Que serait devenu le gouvernement parlementaire avec ces réunions ? C’est là que se serait jouée la véritable pièce, dont les débats publics n’eussent été que la parade, seulement la parade après la pièce, ce qui lui eût fait perdre tout son intérêt. Malheureusement, en refusant la fusion, la gauche et le centre gauche ont accepté de resserrer l’union : en établissant entre les bureaux et les comités de direction une communication plus intime et plus constante que par le passé ; cela suffit pour faire espérer à M. Gambetta que le succès de son entreprise pourrait bien n’être qu’ajourné. En effet, les relations sont si suivies et si étroites entre les deux fractions les plus nombreuses du parti républicain, les divergences d’opinion se réduisent tellement à des dissentimens de conduite, à de simples questions d’opportunité, que le jour peut être prévu où, sous la pression des comités électoraux du dehors, sous l’impression des votes de résistance du sénat, le parti républicain, sauf quelques membres du centre gauche assez fermes pour résister à l’entraînement général, réaliserait enfin cette unité tant désirée par les radicaux habiles et leur chef, qui deviendrait alors le vrai général de cette grande armée. Ce jour-là, bien des républicains pourraient pousser des cris de joie ; mais il en est encore qui ne verraient dans cette fusion que la ruine de la république constitutionnelle et conservatrice, celle-là même dont M. Thiers à dit qu’elle était la seule république possible. On devine facilement quel gouvernement nous ramènerait toute autre république. Grâce à Dieu, la fusion des groupes républicains n’est qu’une hypothèse peu probable. Si la première session des chambres n’a pas tranché la question dans le sens d’une majorité de gouvernement, elle l’a laissée entière à la session prochaine, avec de sérieuses chances de succès pour cette dernière solution.


II

Comment cette session art-elle ainsi trompé les espérances des amis de la république constitutionnelle ? Comment l’établissement de cette république, confirmé et consacré par le suffrage universel, n’a-t-il point mis fin aux vieilles luttes des partis, et débarrassé la marche du gouvernement des obstacles accumulés sur ses pas par les passions et les intrigues politiques ? Comment enfin est-ce encore aujourd’hui un problème de savoir si la machine constitutionnelle pourra fonctionner sans secousses et sans accidens grâce à une majorité qui, tout en pouvant changer de conduite, selon les circonstances, reste fixe ou à peu près dans les élémens qui la composent et dans les principes qui la dirigent ? Évidemment le caractère des élections faites sur un mot d’ordre est la principale cause des embarras parlementaires ; mais ces élections elles-mêmes n’ont-elles pas leur cause dans la situation politique ou l’assemblée précédente avait laissé le pays ? Voilà ce que l’histoire parlementaire des cinq dernières années pourrait seule expliquer. Tout se tient et s’enchaîne dans la série des événemens et des situations qui se sont succédé depuis l’élection de l’assemblée nationale jusqu’aux élections d’où sont sorties les chambres actuelles. L’assemblée de 1871 avait été élue pour faire la paix dont le pays sentait profondément le besoin, et pour substituer à la dictature du gouvernement de la défense nationale un gouvernement qui, sous un titre ou sous un autre, remît la France sur ses pieds et lui permît de reprendre ses forces. De là ce pacte de Bordeaux qui réunit tous les partis dans un commun effort de patriotisme, sous la direction de l’illustre chef dont nul parti, nous ne parlons pas des factions, ne s’avisa de contester la mission d’ordre et de salut. Ce fut un grand et consolant spectacle, dans nos plus cruels jours d’épreuve, au lendemain de nos affreux désastres, que cette véritable trêve de Dieu où la voix de la patrie mutilée et encore saignante de ses plaies se fit seule entendre dans les débats parlementaires, pendant la première année de la présidence de M. Thiers. Cette assemblée, tôt ou tard on lui rendra cette justice, ne montra alors d’autre passion que celle du bien public. Il nous souvient qu’on s’abordait, qu’on se parlait, qu’on se traitait en frères, enfans de la mère commune, non en ennemis enfermés dans leurs camps, se lançant l’injure et le défi, en attendant le moment de la bataille, sans trêve ni merci. Nous aimions d’autant plus cette patrie qu’elle était plus malheureuse. Et nous ne pouvions regarder ces nobles vaincus, plusieurs encore tout sanglans, que le suffrage universel était allé chercher sur le champ de bataille, sans saluer en eux l’image de la France elle-même. Ce n’était pas le bon temps, assurément, de notre vie parlementaire, que celui où nous travaillions sur des ruines, en face de l’étranger campé sur notre territoire ; mais alors du moins nous sentions que tout pouvait se réparer par l’union de tous les cœurs vraiment patriotes.

Cette trêve fut féconde en lois utiles, en décrets nécessaires, en résolutions décisives ; mais elle ne dura pas même jusqu’à la libération du territoire. La paix conclue, la guerre civile terminée, l’ordre partout maintenu, l’administration réorganisée, chaque parti, sous les yeux même de l’étranger, retrouva ses préjugés, ses passions, son égoïsme, dès qu’on vit approcher le moment où le pays réclamerait un gouvernement définitif. M. Thiers eut la sagesse de prévoir et la volonté de prévenir une crise qui pouvait faire retomber la France dans l’anarchie et la dictature, en conviant à faire avec lui le seul gouvernement possible. M. Thiers put se tromper de moment, mais l’événement prouva qu’il avait vu juste dans ce patriotique message, auquel on ne peut reprocher que d’avoir devancé la suprême décision de l’assemblée. Celle-ci, sans être pressée d’arriver au dénoûment de la crise constitutionnelle, n’avait pas cessé, en majorité du moins, de songer à la restauration de la monarchie ; mais elle voulait attendre le moment où elle pourrait, en la rendant acceptable, la faire accepter au pays. Elle ne pardonna point à M. Thiers d’avoir rompu aussi brusquement le pacte de Bordeaux, qui ne pouvait suffire plus longtemps au pays, et saisissant le prétexte de la partialité du président pour le parti républicain, et même de sa prétendue faiblesse pour le parti radical, elle le renversa et le remplaça dans la nuit du 24 mai 1873.

Le gouvernement qui succéda à celui de M. Thiers rencontra, dès le début, une difficulté insurmontable : l’impossibilité de gouverner avec la majorité de coalition qui avait renversé l’ancien président. Plusieurs des chefs parlementaires de cette majorité, notamment les ennemis irréconciliables de l’empire, tels que M. d’Audiffret-Pasquier, parlaient tout haut d’un rapprochement nécessaire avec le parti républicain ; le chef du nouveau ministère ne le crut pas possible. Ce n’est pas seulement parce que le sentiment réciproque des conservateurs et des républicains n’était point la confiance ; mais comment tenter, après la journée parlementaire du 24 mai, une conciliation qu’on eût eu beaucoup de peine à opérer auparavant ? Le centre gauche, le seul avec lequel on pût négocier, si près qu’il fût de s’entendre avec le centre droit sur les principes d’une politique conservatrice, pouvait à la rigueur se résigner par patriotisme à la chute du président qui avait toutes ses sympathies : il ne pouvait traiter avec le parti victorieux que sur la base de l’établissement de la république. C’était non-seulement sauver l’honneur du parti, mais convertir la défaite du 24 mai en une grande victoire. Aucune fraction de la droite n’en était là, tout au contraire. M. Thiers n’eut pas plutôt quitté le pouvoir que la fraction impatiente de la droite crut le moment venu de rétablir la monarchie traditionnelle, se mit tout de suite en campagne après la visite du comte de Paris à Frohsdorf, et finit par entraîner, sauf le groupe bonapartiste, tout le parti monarchique dans son entreprise, malgré les hésitations très réelles du gouvernement et de ses amis les plus dévoués. On sait comment cette entreprise fut arrêtée par une lettre du comte de Chambord. S’il se fût prêté aux concessions demandées par les amis de la monarchie constitutionnelle, eût-on réussi à faire cette monarchie à quelques voix de majorité ? Cela est fort douteux. Le moment était passé où le pays, dégoûté de l’empire, qui avait failli le perdre, et de la république, qui n’avait pu le sauver, l’imagination frappée par les désastres de la guerre étrangère et de la guerre civile, eût vu sans enthousiasme, mais sans résistance, s’accomplir la restauration de la monarchie des Bourbons. Entre les mains habiles d’un président conservateur, la république avait repris faveur, et l’on commençait à comprendre que son nom n’est pas synonyme d’anarchie. Quant au parlement, à mesure que l’heure de la grande décision approchait, les illusions se dissipaient sur le chiffre de la majorité monarchique.

Quoi qu’il en soit, la question posée devant le pays entre la restauration de la monarchie et le maintien de la république avait classé les partis : d’un côté le centre droit, la droite et l’extrême droite, de l’autre le centre gauche, la gauche et l’extrême gauche dite l’union républicaine ; à part, le petit groupe des partisans de l’empire qui devait se porter tantôt à droite, tantôt à gauche, pour prolonger le provisoire, l’anarchie parlementaire, dont lui seul devait profiter. La situation politique, à partir de ce moment, était déjà mauvaise, sinon irrémédiable. Nous disons mauvaise, parce qu’elle rendait toute majorité de conciliation impossible. Il ne pouvait plus y avoir, et il n’y eut réellement plus que des majorités d’occasion et de coalition. D’ailleurs elle n’était pas meilleure dans le pays que dans le parlement. Les partisans sensés de la monarchie, qui la voyaient impossible, eussent dès lors concouru, comme on les y conviait, à l’établissement de la république, que les partis parlementaires eussent pu difficilement empêcher que la question de monarchie ou de république ne primât toutes les autres. Déjà, comme plus tard, les électeurs n’eussent vu que les deux drapeaux opposés et eussent impitoyablement écarté tous les candidats suspects de sympathies monarchiques, en dépit de leurs derniers votes et de leurs professions de foi sincèrement constitutionnelles. En tout cas, la coalition était forcée, à droite comme à gauche, dans le parlement ; M. de Broglie dut épuiser toutes les ressources de sa fine et subtile politique à maintenir le faisceau de la majorité du 24 mai, toujours prêt à se rompre, et il ne put réussir qu’au prix d’un remaniement du personnel administratif et municipal, dans lequel le parti bonapartiste eut une trop large part. Il vit bientôt ce qu’allait devenir cette majorité de coalition, quand il proposa l’établissement incomplet et toujours provisoire d’un gouvernement défini sous le nom de septennat. Si ce fût son expiation du 24 mai, ce fut aussi son honneur d’être tombé, lui également, sous les coups d’une coalition dont les bonapartistes et les légitimistes intransigeans firent l’appoint, sur une question de priorité d’une loi constitutionnelle.

L’anarchie parlementaire se prolongea sous le ministère suivant jusqu’au moment où, le pays commençant à perdre patience et le parti de l’empire devenant de plus en plus menaçant au dehors, il fut manifeste pour tous les esprits sensés et prévoyans, à droite comme à gauche, que l’empire allait se refaire, si l’assemblée ne se hâtait de donner un gouvernement définitif au pays. Une majorité de coalition, mais cette fois de coalition patriotique, se forma tout à coup et fit en quelques jours une constitution qui paraissait la veille impossible aux partis acharnés à maintenir le provisoire et l’anarchie. La république reconnue et la constitution faite, il semblait que le moment fût enfin venu de former une majorité constitutionnelle et conservatrice sur la base même des institutions votées par l’assemblée. On put le croire un instant lorsqu’on vit se former un ministère où entraient MM. Dufaure et Léon Say à côté de MM. Buffet et de Meaux. N’avait-on pas enfin résolu le problème de la conjonction des centres ? Que la majorité qui avait voté la république dût devenir la majorité de gouvernement, y compris l’extrême gauche, à l’exclusion de tous ceux qui n’y avaient pas concouru, alors qu’il s’agissait de préparer les élections des chambres qui devaient faire fonctionner les nouvelles institutions, c’était trop demander au centre droit dont le concours avait été nécessaire. Ni M. Dufaure ni M. Léon Say n’ont jamais admis cette prétention exagérée du parti républicain. Évidemment il fallait former une nouvelle majorité en y faisant entrer tous ceux qui acceptaient franchement la république constitutionnelle, qu’ils l’eussent votée ou non, en n’excluant, soit à droite, soit à gauche, que les groupes qui n’en voulaient pas ou la voulaient tout autre qu’elle n’avait été faite. Malheureusement, ni le chef du cabinet, ni le parti républicain, ni le groupe conservateur constitutionnel, ne se prêtèrent à cette politique de conciliation. Les trois fractions de la gauche qui avaient obtenu par leur union le résultat poursuivi avec autant d’habileté que de persévérance ne voulurent point rompre cette union après la victoire. Déjà elles voyaient venir les élections et n’entendaient pas se séparer avant la lutte électorale. Le groupe conservateur constitutionnel, de son côté, hésitait, par les mêmes raisons, à se séparer du groupe qui persistait à repousser la constitution. Lui aussi, comptant peu sur l’appui des conservateurs républicains aux prochaines élections, ne voulait pas se présenter seul devant le pays, et croyait devoir ménager les autres groupes monarchiques. D’ailleurs, après le sacrifice nécessaire, mais douloureux, qu’il venait de faire de ses convictions et de ses espérances monarchiques, il répugnait à rompre avec les collègues en compagnie desquels il avait si longtemps vécu et combattu contre les fractions ardentes du parti républicain. C’est alors qu’on vit M. Buffet, plus défiant que jamais pour ses adversaires de la veille, devenus ses alliés du jour dans la campagne constitutionnelle où il eut le premier rôle, pratiquer la trop ingénieuse idée de gouverner et d’administrer la république avec le concours de l’ancienne majorité conservatrice, y compris le groupe bonapartiste, et à l’exclusion d’à peu près toutes les fractions de la gauche, dont l’alliance maintenue lui portait ombrage. Et voilà comment le président du cabinet, qui, plus que personne, avait contribué à faire la constitution, devint, après cette mémorable campagne, le ministre le plus attaqué, le plus injurié, le plus calomnié même, par le parti auquel il avait donné la victoire, et le plus impopulaire parmi les électeurs, qui ne purent comprendre comment le ministre ainsi poursuivi par la haine des républicains pouvait être dévoué à la république constitutionnelle, devenue la loi du pays.

Cette rare impopularité du ministre qui devait présider aux élections ne suffirait pas à en expliquer le résultat, si désastreux pour les conservateurs amis de la liberté et de la constitution, du moins quant à la chambre des députés. La cause du parti conservateur était perdue d’avance, et le nom de son chef ne fit qu’en rendre la défaite plus complète. Ce n’est pas ce nom seul qui a « porté malheur à ses amis, » c’est l’anarchie parlementaire, qui, après le vote des lois constitutionnelles, n’avait fait que s’accroître dans les rangs de la droite, c’est surtout la question de la monarchie et de la république restée à l’ordre du jour, et ravivée par l’attitude de M. Buffet. Chaque fois qu’un appel général est fait à un corps électoral, surtout au suffrage universel, les élections, dans notre pays particulièrement, se font sur un mot d’ordre. Si le mot d’ordre est juste, les élections sont bonnes, que le suffrage universel en ait conscience ou non ; s’il est faux, elles sont mauvaises. En 1871, c’était la paix et la légalité ; en 1876, ce fut la république et la liberté de conscience. La devise n’était pas mauvaise en elle-même ; mais elle devenait fausse et dangereuse par l’exaltation des passions populaires qui la traduisaient brutalement par le cri d’à bas les monarchistes et les cléricaux ! Voilà comment les élections de 1876, libres de toute influence gouvernementale, mais livrées à l’ardente initiative des comités, dépassèrent, on peut l’affirmer maintenant, la mesure exacte des nécessités de la situation. L’intérêt du pays voulait une chambre des députés républicaine, constitutionnelle, conservatrice et libérale. Républicaine, les élections ont comblé, sous ce rapport, les amis même passionnés de la république. Quant au reste, il faudrait être pessimiste pour désespérer de le voir venir, grâce à l’expérience qu’acquerra bien vite la chambre actuelle dans la pratique des institutions et des affaires, grâce surtout à la salutaire pression de l’opinion du pays, affamé d’ordre et de repos ; mais il faudrait une forte dose d’optimisme pour y compter d’avance, sur les premiers signes de vie parlementaire donnés dans la session qui vient de finir.

III

Ce retour sur le passé nous a paru nécessaire pour faire comprendre les difficultés de la situation présente. On a vu comment l’assemblée nationale a conduit le pays aux élections sans en avoir préparé le terrain en formant d’avance une majorité de gouvernement. Depuis la trêve de Bordeaux, où l’assemblée nationale entière, sauf de rares et obscures exceptions, s’associa à l’œuvre de réparation et de réorganisation dirigée par M. Thiers, il n’y eut guère que des majorités de coalition, plutôt faites pour renverser que pour édifier. Il ne se forma jamais une de ces majorités où les nuances se confondent pour faire un grand parti de gouvernement. A gauche comme à droite, ce fut toujours sur un mot, sur un nom plutôt que sur un programme, que des partis profondément divisés se réunirent. A gauche, on s’entendait sur le mot de république, sans s’entendre beaucoup sur tout le reste. A droite, on semblait s’entendre sur les mots d’ordre moral et de péril social, sans être le moins du monde d’accord sur toute autre chose. Entre la république de MM. Louis Blanc, Naquet, Marcou et celle de MM. Thiers, Dufaure, Léon Say, Jules Simon, qu’y a-t-il de commun, sinon l’étiquette ? Qu’y a-t-il également de commun sinon le mot, entre la politique conservatrice de MM. d’Audiffret-Pasquier, Bocher, de Broglie, Buffet, et celle de MM. de Franclieu et de Lorgeril, ou bien encore celle de MM. Rouher, Raoul Duval et Gavini ? Et cet imbroglio continue, et le nuage s’épaissit chaque jour davantage, et l’écheveau politique s’embrouille de plus en plus, à mesure que le dénoûment approche. Cette assemblée, à laquelle on ne saurait refuser ni le patriotisme ni l’intelligence, quand on a connu les membres qui la composaient, après avoir erré d’aventure en aventure, d’illusion en illusion, de surprise en surprise, tombe enfin sans programme défini, sans majorité faite, au milieu de la crise électorale dont elle n’a su ni prévoir ni prévenir les suites. Rien de ce qu’elle a fait de bon, d’utile au pays ne lui profite aux élections, parce qu’elle n’a rien su faire à temps et de bonne grâce.

Le problème que l’assemblée nationale n’a pas su résoudre, les chambres actuelles ne l’ont point encore résolu, même avec la majorité qui est sortie des dernières élections. Le suffrage universel a envoyé au palais de Versailles une majorité républicaine et anticléricale, conformément au mot d’ordre qui a parcouru ses rangs, sans se soucier ni des nuances de parti, ni des questions de politique constitutionnelle. Sauf ces deux points, qui font un véritable mandat impératif, il laisse toute liberté à ses élus. C’est donc à leur bon sens et à leur patriotisme qu’il se confie pour qu’ils voient et formulent nettement la politique qui doit inspirer et diriger le gouvernement de la république. M. Dufaure le disait un jour, en répondant aux républicains qui ne voulaient pas d’autre majorité que celle qui avait voté la république et la constitution : ce n’est point là un programme politique suffisant. Comment gouverner ? On ne gouverne qu’avec un programme et avec une majorité ; deux choses inséparables, puisqu’il ne peut y avoir de majorité de gouvernement que sur un programme net, précis, complet, pour la situation présente, bien entendu, formulé par le gouvernement lui-même et débattu dans les chambres. Quel peut être ce programme ? Ce n’est pas nous qui aurions la sotte prétention d’offrir à des assemblées où nous retrouverions nos maîtres quoi que ce soit qui ressemble à un conseil politique. Nous ne nous faisons ici que l’écho de ce patriotisme et de ce bon sens, que l’esprit de parti et de coterie fait parfois oublier aux plus sages. Le programme de gouvernement que nous appelons de nos vœux est celui même que le ministre actuel a nettement affirmé dans la déclaration par laquelle il a ouvert la première session des chambres : c’est le programme d’une politique républicaine, constitutionnelle, conservatrice et libérale, que nous demandons seulement la permission d’expliquer par un commentaire.

Une politique républicaine, — n’est-ce pas une vérité inutile à dire sous un gouvernement républicain ? — sans doute, mais le pays, depuis que son gouvernement s’appelle république, a passé par tant de situations équivoques, la république provisoire pendant le pacte de Bordeaux, la république du septennat après la tentative de restauration monarchique, même la république constitutionnelle administrée par ses adversaires, qu’il est fort opportun de rappeler que le gouvernement républicain doit être servi avec bonne grâce et sincérité par ses représentans et ses agens, dans l’ordre des fonctions politiques. En l’exigeant de tous, le gouvernement républicain ne fait strictement que son devoir, et le pays ne comprendrait point qu’il laissât continuer le système des malentendus volontaires, des réserves habiles, des complaisances sympathiques pour les partis hostiles à la constitution. C’est là ce que nous appelons une politique républicaine, sans attacher à ce mot toutes les conséquences qu’en font sortir des amis trop passionnés ou trop absolus de la république. Ainsi nous ne croyons point que ce soit pratiquer la politique républicaine d’une façon utile au gouvernement et à la république elle-même, que de ne souffrir dans les fonctions publiques, même politiques, que des républicains de la veille, de vouloir que les fonctionnaires affirment à tout propos leur foi républicaine, de n’exiger pour l’exercice de leurs fonctions d’autre mérite que celui d’une conviction ardente, d’exclure enfin les administrateurs éprouvés qui ont servi honnêtement et honorablement le pays sous d’autres régimes, et qui sont prêts à mettre encore à son service, sous le gouvernement républicain, leur capacité, leur expérience et leur légitime influence. Comme disait M. Thiers à Bordeaux, en s’adressant à des gardes nationaux qui étourdissaient ses oreilles de cris peu convenables sous les armes : il s’agit moins de crier Vive la république ! que de la faire vivre. C’est la république ouverte et non fermée que veut le pays, la république constitutionnelle, qui n’est plus le gouvernement d’un parti. Il serait aussi dangereux de la fermer à tous ceux qui veulent la servir loyalement, que de l’ouvrir à ceux qui ne songent qu’a la trahir. Si la république actuelle avec toutes ses garanties d’ordre et de liberté a chance de vivre et de durer, c’est parce qu’elle a été faite ou acceptée et par conséquent peut être pratiquée par le patriotisme des hommes de toute opinion qui, en cette décisive occasion, ont su préférer leur pays à leur parti. Le jour où l’intolérance et l’exclusion systématique en feraient un gouvernement de parti, elle rouvrirait l’arène à la guerre acharnée des autres partis, qui ne peuvent déposer les armes que devant un gouvernement de paix, de justice et de conciliation.

Une politique constitutionnelle n’est pas non plus sans doute une nouveauté théorique, dans le programme que recommande la situation. Que serait la politique d’un gouvernement qui ne prendrait pas pour base la constitution en vertu de laquelle il existe ? Mais quand on sait toutes les ambitions secrètes, toutes les réserves des partis sur telle ou telle partie et sur le principe même de cette constitution, on comprend l’opportunité d’une telle formule. Nous disons les partis, sans en excepter le parti républicain, dont un groupe tout au moins tend à séparer la république de la constitution. Celle-ci n’est pour certains républicains qu’une application incomplète, très peu logique, fausse même sur quelques points, du principe républicain. Tandis que les légitimistes intransigeans ne font que subir avec tristesse la loi qui leur est imposée, en attendant le jour suprême du couronnement de leur prince, tandis que les bonapartistes impatiens travaillent le suffrage universel pour l’amener à une prochaine restauration de l’empire, ces républicains, plus dévoués à la république qu’à la constitution, songent déjà à en préparer une révision qui serait une métamorphose complète, n’en laissant subsister que le titre. La république sans épithète, sans aucune des garanties dont la constitution entoure le principe démocratique sur lequel elle repose, sans président, sans sénat, sans aucun partage de la souveraineté nationale, avec une assemblée unique en permanence, en un mot la démocratie pure avec toutes ses conséquences politiques et sociales, par l’application absolue et universelle de l’élection populaire à toutes les fonctions publiques : telle est la constitution qu’ils entendent substituer à celle qui nous régit, au jour fixé pour la révision. Il est bien clair que ce parti n’est pas plus constitutionnel que ceux qui n’ont pas voté la constitution et ne s’y sont point ralliés. Voilà pourquoi il n’est pas inutile d’inscrire dans le programme d’une politique de gouvernement l’épithète de constitutionnelle, qui complète, détermine et définit le nom de république. Ce n’est pas un principe seulement que les auteurs de la constitution, du moins la grande majorité, ont voulu poser, sauf à laisser au temps l’œuvre des applications ; c’est toute une organisation politique, très complexe, compliquée de rouages inutiles ou gênans pour les amis de la pure logique, mais réputés indispensables par tous les politiques de l’école de l’expérience qui croient à la nécessité de régler les mouvemens d’une démocratie comme la nôtre, sous peine de la voir se perdre dans l’anarchie ou le despotisme. Pour ceux-ci, les institutions propres à modérer les entraînemens inévitables d’une assemblée directement issue du suffrage universel ne sont pas moins essentielles au gouvernement républicain que le principe même sur lequel il repose. C’est là ce que comprend le ministère actuel, ce que veut le pays, et ce qu’il faut entendre par le mot de politique constitutionnelle.

Une politique conservatrice ne rencontrerait peut-être pas la même majorité dans le parti républicain, surtout si elle était comprise à la façon de certains conservateurs, même constitutionnels, de la droite. C’est donc un mot qu’il importe de bien expliquer. L’esprit républicain, c’est son honneur et son danger tout à la fois, incline naturellement plutôt vers la politique de progrès que vers la politique de tradition conservatrice. Toujours les yeux fixés sur l’idéal, il tend à faire prévaloir la logique des principes sur l’expérience des réalités. C’est donc avec une certaine hésitation et un sentiment pénible de déception qu’il consent à subir les nécessités de situation qui s’imposent à son patriotisme. Se résigner à ces nécessités, c’est toute la différence qui distingue l’esprit républicain de l’esprit radical. Or c’est précisément le moment de montrer si, au culte des principes qu’il ne peut abandonner, il sait joindre ce sens pratique sans lequel il ne peut être, nous ne disons pas un parti de gouvernement, mais même un parti d’opposition, un parti politique en un mot. La situation de notre pays, telle que l’ont faite les désastres de la dernière guerre, n’a pas cessé d’être grave depuis les premiers jours de notre réorganisation. Toujours menacé, s’il reste faible, il a autant besoin de la paix intérieure que de la paix extérieure pour se relever et reprendre ses forces. Après, même qu’il aura réorganisé son armée, rétabli ses finances, perfectionné son industrie, développé son commerce, Il ne sera réellement fort que s’il cesse d’être divisé. Espérer que les factions désarmeront enfin devant la république constitutionnelle, quand elles ne l’ont pas fait devant l’occupation étrangère, serait une illusion par trop naïve pour qui connaît l’indomptable ténacité des partis extrêmes ; mais serait-ce trop présumer du patriotisme des républicains vraiment politiques que de croire que, devant cette nécessité absolue de la paix intérieure, ils ajourneront à des temps meilleurs des réformes qu’ils ont peut-être raison de tenir pour bonnes et justes en principe, opportunes même, si l’on veut, à l’époque où ils les méditaient et les préparaient, mais qui auraient en ce moment le grave inconvénient d’agiter le pays, de troubler sa vie normale et d’y semer encore de nouveaux germes de division. Est-il besoin d’indiquer ces réformes qui ont occupé la pensée, non-seulement des radicaux proprement dits, mais encore des républicains qui ne passent point pour des esprits violens ou chimériques, telles que la réforme de l’institution militaire, la séparation de l’église et de l’état, la réforme du budget et de l’impôt ? Qui de nous, quand la France passait pour la première puissance militaire de l’Europe, n’a pas enseigné ou écrit ses utopies de politique radicale ? Qui de nous n’a pas cru à la suppression plus ou moins prochaine des armées permanentes et à l’inévitable avènement des États-Unis d’Europe ? Qui de nous n’a pas soutenu le droit illimité de la presse, de la parole publique, le droit absolu de réunion et d’association ? Hélas ! les derniers et cruels spectacles, toujours présens à notre imagination, de la guerre étrangère et de la guerre civile, ne nous permettent plus un optimisme qui ne comptait ni avec l’inertie, ni avec l’ignorance, ni avec les passions des masses. La France est encore à cette heure le noble blessé dont il ne faut toucher les plaies que d’une main douce et délicate ; elle sera longtemps un convalescent auquel il faut mesurer le traitement par les réformes au degré de force qui lui permet de les supporter.

Dût-on trouver notre sagesse actuelle par trop timide, nous avouons que nous irions encore plus loin dans la voie de la politique conservatrice. Nous rencontrons dans le parti républicain nombre de conservateurs d’intention et de sentiment qui cèdent perpétuellement au courant démocratique et consentent à toutes les concessions, à toutes les transactions qui énervent le pouvoir et suppriment doucement et graduellement les obstacles opposés à l’entraînement de ce courant. A leurs yeux, on est conservateur, pourvu qu’on n’attaque point la famille, la propriété et la religion. A ce compte, nous ne voyons que M. Naquet qui ne puisse être classé parmi les conservateurs. Nous sommes plus exigeans : les intentions et les sentimens ne nous semblent point suffire pour faire de vrais conservateurs, selon les besoins de la situation actuelle. Ce n’est pas le moment, si toutefois la chose est jamais bonne, de rien faire qui puisse affaiblir le pouvoir, et lui rendre l’administration plus difficile. Ne sera-ce point l’effet de la loi municipale votée récemment ? Quelle situation ne fait-on pas à ces préfets auxquels on enlève les moyens de faire respecter les décisions et les actes de l’autorité centrale, à ces maires élus le plus souvent par une coterie maîtresse des votes du conseil, qui perdront ainsi devant leurs administrés le prestige de l’investiture du pouvoir politique ? Est-ce là une loi de sagesse pratique, ou une loi de démocratie aveugle qui ne cherche en tout que la satisfaction de son principe, au mépris de l’expérience et de la réalité ? M. de Marcère a dit un mot qui n’aurait rien de bien rassurant pour les intérêts et les principes conservateurs, s’il avait la portée d’une théorie. Le gouvernement n’aurait autre chose à faire, selon lui, qu’à dégager la vérité du jour des variations politiques de l’opinion. La vérité, oui, la vérité pratique, bien entendu, mais la vérité du jour ? Que resterait-il donc de vertu conservatrice dans la politique du gouvernement ? La politique pratique, nous en convenons, vit de concessions et de transactions ; mais il est des limites à ces concessions et à ces transactions, il est des principes auxquels il faut s’arrêter dans la politique de ménagemens et d’accommodemens. L’un de ces principes, M. Bocher l’a démontré avec une force irrésistible, c’est le droit de l’état, contre lequel nulle logique démocratique n’eût du prévaloir, le droit de l’état qui répond de l’unité nationale et de l’ordre intérieur dans toutes les communes de France. Et, par parenthèse, on peut s’étonner que le gouvernement, si ferme, si résolu à défendre, et avec grande raison, ce même droit de l’état, dans la question de la collation des grades, ait cru devoir céder sans résistance sur une loi qui supprime tout lien entre la commune et l’état.

Une politique libérale, — ce mot a la vertu de plaire à tous les partis. Républicains même radicaux, conservateurs même légitimistes, prendraient pour une injure toute réserve faite à leur égard sur ce point. Il n’y a guère que les partisans de l’empire qui n’osent s’en couvrir, et encore, sans parler du libéralisme et du socialisme du chef de la branche cadette, Napoléon III ne se disait-il pas, et même ne se croyait-il pas libéral ? Ici donc il est encore bon de s’entendre sur le mot. Pour nous, la politique libérale est tout d’abord celle qui veut la liberté pour tous, amis ou adversaires. Le vrai libéral est celui qui n’entend défendre qu’une seule et même chose, la liberté, soit qu’il soutienne le droit de l’état contre les prétentions ambitieuses de l’église, soit qu’il soutienne le droit de l’église contre l’intervention illégitime de l’état. Il croit que, s’il est juste de respecter la liberté de la conscience religieuse, il ne l’est pas moins de respecter la liberté de la conscience philosophique. A ses yeux, l’église n’a pas plus à se mêler des affaires de l’état que l’état des affaires de l’église. Voilà comment le libéral ne goûte ni les radicaux autoritaires, ni les conservateurs cléricaux, par la raison très simple que ces deux partis méconnaissent également les droits de la conscience humaine. Il veut que l’état, sans être athée, comme on l’a dit, reste laïque partout, dans son gouvernement, dans son administration, dans son enseignement, et presque dans sa police. S’il n’a aucun goût pour les enterremens civils dégénérant en démonstrations de secte et de parti, il entend que, même sur ce point, la liberté de conscience soit respectée, et que l’état n’intervienne en aucune façon dans toutes ces pratiques de la vie privée, sinon pour faire respecter la liberté de toutes les croyances. Le vrai libéral tient pour la liberté de l’enseignement à tous ses degrés ; il eût donc voté pour la liberté de l’enseignement supérieur, mais sans aller jusqu’à la collation des grades par d’autres jurys que ceux de l’état, seul juge impartial en cette matière. En un mot, la politique libérale n’est pas moins prévoyante que généreuse ; juste envers tous les partis, elle n’entend être la dupe d’aucun. Si elle ne croit pas pouvoir prescrire l’usage, à cause de l’abus, elle n’ira point jusqu’à fournir, sous prétexte de droit, des armes aux adversaires de la liberté elle-même. Surtout, cette politique s’étudie à discerner en tout et partout le droit réel et indéniable de la liberté, de la prétention avouée où dissimulée au pouvoir.

Le vrai libéralisme n’est pas seulement favorable à toutes les libertés ; il est ouvert à toutes les réformes possibles et pratiques ; c’est ainsi que l’esprit libéral se caractérise et se définit encore, en opposition à l’esprit conservateur étroit et routinier. Il est, en ce moment surtout, d’autant plus circonspect, en fait de réformes, qu’il vient d’être éclairé par de cruelles expériences. Cela ne veut point dire qu’il découragera et entravera toute initiative réformatrice, comme certaine politique conservatrice incline à le faire sous l’impression de la peur. En tout temps il y a des réformes utiles, nécessaires, urgentes, plus ou moins faciles à faire. La tradition, alors même qu’elle est respectable, n’est pas éternelle. La politique libérale, l’histoire le montre clairement, est plus apte et plus habile à prévenir les révolutions que la politique conservatrice à outrance. Avoir pour de tout n’est pas plus sage que de n’avoir pour de rien, et la politique d’immobilité n’est guère moins dangereuse que la politique d’aventures ; seulement il est des situations, et la nôtre est du nombre, qui ne comportent qu’un esprit de réforme sage et conservateur, ajournant toute entreprise dont il ne voit pas clairement les effets pour le présent et pour l’avenir. Pour dire ici toute notre pensée, nous pensons que la politique conservatrice n’est féconde et que la politique libérale n’est sûre qu’autant que ces deux politiques se rencontrent et s’entendent. L’une est l’aiguillon et l’autre le frein des gouvernemens qui veulent marcher sans courir. Heureux les pays où, comme en Angleterre, le progrès est compris par tous les partis, où conservateurs, libéraux et même radicaux finissent toujours par s’entendre sur les réformes comme sur les libertés nécessaires, où ce sont des tories qui accomplissent les plus grandes réformes de la législation et de l’économie politique ! Voilà ce que nous souhaitons à notre république : deux grands partis de gouvernement qui, sous le même drapeau, travaillent de concert, chacun à sa manière, en se succédant au pouvoir, à l’affermissement de nos institutions et à la prospérité du pays. N’était-ce pas aussi le vœu de M. Gambetta lui-même, dans un de ces discours où il conviait tous les partis à faire la répupublique ? Seulement, nous permettra-t-il de lui recommander la sagesse, la patience, le désintéressement des radicaux anglais, bien plus soucieux du triomphe de leurs idées que de la possession du pouvoir ?

Une politique républicaine, constitutionnelle, conservatrice, libérale, ainsi entendue : tel est le programme que la situation du pays et le salut de nos institutions nous semblent imposera la sagesse du parlement ; rien de moins nouveau, mais rien de plus nécessaire à notre avis : nous croyons qu’il n’omet rien d’important et ne contient rien d’inutile. Sur un pareil programme y a-t-il une majorité possible ? A ne considérer que la question des principes, non-seulement nous le croyons, mais nous ne voyons même pas comment on ne pourrait pas s’entendre. De toutes les conditions qu’il renferme, quelle est celle qui pourrait faire difficulté, soit à droite, soit à gauche ? Est-ce la politique républicaine ? Mais la très grande majorité dans la chambre des députés, et une majorité certaine dans le sénat n’en comprennent pas d’autre sous un gouvernement républicain avec l’explication qui en a été donnée. Est-ce la politique constitutionnelle ? Mais adroite comme à gauche, du moins au sénat, la même majorité accepte franchement la constitution, peut-être, il est vrai, pour des raisons différentes, les uns y voyant surtout la confirmation constitutionnelle du principe républicain, les autres s’y attachant particulièrement aux garanties conservatrices que contient cette constitution. Qu’importe, pourvu que l’adhésion soit sincère de part et d’autre ? Est-ce la politique libérale ? La droite n’oserait la repousser, et nous croirions lui faire injure que de douter de son libéralisme conservateur. Quant à la gauche, la liberté est le premier principe de sa politique ; elle vient même avant la république qui n’en est que l’application rigoureuse et complète. Est-ce la politique conservatrice ? La gauche, à son tour n’oserait, et n’a d’ailleurs nulle envie de la contester, du moment que cette condition de tout gouvernement sage n’est point séparée des autres. Quant à la droite, c’est le principe même de sa politique et la raison qui lui a fait accepter une forme de gouvernement qui n’était pas la sienne. Donc, au point de vue des idées, nulle difficulté de s’entendre pour former une grande majorité dans le parlement. Que restera-t-il en dehors ? Une minorité composée des partis extrêmes qui n’ont pas voté la constitution et n’entendent pas la maintenir. Il y a le groupe peu nombreux des intransigeans de gauche, qui n’en parlent que comme d’une déception pour les vrais républicains, ménagée par l’habileté des uns et consentie par la faiblesse des autres. Quant au groupe très nombreux des radicaux opportunistes, il peut-être un sérieux embarras pour la situation parlementaire, s’il ne se désintéresse pas du pouvoir, comme les radicaux anglais, devant les républicains libéraux et conservateurs, les seuls que le pays voie en ce moment avec confiance au gouvernement. Il y a le groupe, moins nombreux encore, des intransigeans de droite, qui ne voient dans la constitution qu’une trahison de monarchistes passés à la république, ne semblant pas s’apercevoir que ce sont eux qui ont livré le sénat au parti républicain par leur défection dans l’élection des sénateurs à vie. Singulière fidélité à la cause monarchique qui, au lieu d’émigrer à l’étranger, garde au sénat un siège obtenu à quel prix ! pour en faire une place de guerre contre la constitution ! Avons-nous besoin de dire que nous ne comprenons point dans ce groupe les légitimistes restés fidèles tout à la fois à leur roi et à leur parti ? Il y a enfin le parti bonapartiste, faible au sénat, nombreux dans la chambre des députés, dont le jeu est de se servir de tous les partis auxquels il prête sa voix dans toutes les coalitions dirigées contre le gouvernement constitutionnel. Le jour où une majorité imposante viendrait se grouper autour de ce gouvernement, ce parti ne ferait guère meilleure figure dans les chambres qu’il ne l’a faite dans la dernière assemblée, avant nos divisions.

Reste la question des partis et des personnes. Ici, nous en convenons, la difficulté de s’entendre pour former enfin une majorité de gouvernement est plus grande que ne sauraient l’imaginer les esprits droits et sincères qui n’ont pas le secret des combinaisons et des intrigues parlementaires. Il faut avoir vu de près le jeu des partis, il faut y avoir été mêlé pour comprendre comment des hommes politiques peuvent être encore fort loin de s’entendre, quand ils sont, au fond, d’accord sur les principes de la politique à suivre. Combien de fois n’avons-nous pas cru, dans l’ancienne assemblée, qu’une situation vraiment nouvelle allait amener un nouveau classement des partis, ou du moins des groupes qui composent les partis ? Tout semblait facile, à ne considérer que les idées, et tout venait échouer contre les répugnances, les préventions, sinon les ambitions personnelles. Est-ce que la conjonction des centres, pour nous servir d’une formule parlementaire, ne devait pas se faire dès le début, sous la présidence de M. Thiers ? est-ce qu’elle ne devait pas se faire plus tard sur la question de connexité entre la prorogation des pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon et le vote des lois constitutionnelles ? est-ce qu’elle ne devait pas se faire enfin, après ce vote, sur la base même de la constitution, œuvre dont le centre droit avait assuré le succès par son concours ? Pourtant rien de pareil ne s’est fait, à aucune époque de notre histoire parlementaire des cinq dernières années. Les situations avaient beau changer, les partis maintenaient leur attitude de guerre avec les uns, d’alliance avec les autres.

Nous comprenons fort bien qu’on ne change pas aussi facilement de parti que de programme devant les exigences d’une situation nouvelle. Il est pénible de quitter la main qu’on a si longtemps serrée ; il est peu agréable de prendre celle qu’on a tant de fois repoussée. Heureusement il est rare que les nécessités de la politique imposent un tel sacrifice. Le plus souvent le besoin d’entente entre anciens adversaires, pour arriver à un grand résultat, ne demande autre chose qu’un esprit de conciliation qui admet des alliés sans exclure des amis. Il peut arriver pourtant que le succès d’une politique de salut pour le pays exige une rupture. Le pays avant le parti : c’est la devise de tout membre des assemblées délibérantes qui a le sentiment de sa grave responsabilité. Les chambres anglaises nous offrent de grands et douloureux exemples de ces éclatantes scissions. C’est une réponse à ceux qui pourraient dire qu’avec cette indépendance d’allure et cette liberté de changement il n’y a plus de partis, plus de majorité ni de minorité, partant plus de gouvernement possible. Quand on nous oppose le tableau d’une multitude incohérente et confuse, sorte de poussière parlementaire qui n’arrive jamais à se masser, à se former, à s’organiser en corps fixes et palpables, avons-nous besoin de dire que nous ne voulons rien de pareil ? Nul n’a plus que nous le sentiment de la nécessité de la discipline, de cette grande discipline, s’entend, qui ne permet jamais à la direction d’un parti d’oublier, pour des visées étroites ou personnelles, les vrais intérêts du pays et même du parti. Un nouveau classement des partis, réclamé par la situation présente, n’est point l’anarchie parlementaire ; c’est une nouvelle organisation qui a précisément pour but de faire cesser un état d’équivoque, d’incertitude et d’impuissance qui amènerait inévitablement l’anarchie. Il s’agit moins d’ailleurs de briser les cadres du parti républicain que de les élargir pour y recevoir cette majorité de gouvernement dont le besoin se fait de plus en plus sentir. Mais ne voyez-vous pas, nous dit-on, que ce que vous demandez, c’est finalement la division dans les rangs du parti républicain ? — Ne comprenez-vous pas, répondrons-nous aux partisans quand même de l’unité, qu’une séparation nécessaire vaut infiniment mieux qu’une réunion factice d’élémens contraires qui n’ont de commun que le nom ? L’unité du parti républicain, dans le passé, pouvait être nécessaire pour mener une armée plus forte à l’assaut d’un gouvernement si funeste au pays. Et encore ne sait-on pas combien elle a compromis le succès de ses entreprises, même dans son rôle d’opposition ? Mais on sait surtout comment cette politique d’unité absolue a troublé, énervé, précipité du pouvoir le parti républicain devenu parti du gouvernement. Aujourd’hui que la force des choses et l’assentiment de pays lui a assigné ce rôle, comment pourrait-on songer à maintenir intacte et compacte l’union des trois groupes qui porte le même nom, avec des tendances si différentes ? Quand on voit des radicaux tels que MM. Naquet, Louis Blanc, Marcou, Lockroy, Clemenceau, Floquet, Tallandier, confondus avec des conservateurs comme MM. Thiers, Dufaure, Léon Say, Waddington, ou des libéraux comme MM. Jules Simon, Duclerc, Jules Favre, Picard, Jules Ferry, ne faut-il pas se demander ce que pensera d’une pareille union le pays, qui ne veut que la république de la constitution, et si le parti républicain ne fait pas beau jeu devant le suffrage universel aux journaux et aux partis hostiles à la république et à la constitution ? Et encore, si l’on tient à maintenir l’union absolue du parti républicain, pourquoi s’arrêter à MM. Louis Blanc et Naquet ? Est-ce que les malheureux qui ont commis le crime de déchaîner la guerre civile en face de l’étranger, et qui trouvent, sinon des apologistes, du moins des âmes compatissantes dans le parti radical, ne se disaient point les seuls vrais républicains ? Est-ce qu’ils n’ont pas les sympathies de la démocratie des grandes villes ? il y a donc des radicaux avec lesquels il faut se décider à rompre, quoi qu’en dise M. Gambetta. L’unité du parti républicain ainsi entendue, c’est la fin plus ou moins prochaine de la république. Voilà notre réponse à ceux qui nous reprocheraient de prêcher la division.

Nous ne cesserons donc de le répéter, le parti républicain qui veut la république constitutionnelle, ni plus ni moins, sauf les modifications accessoires dont l’expérience peut révéler la nécessité ou l’utilité, a une grande résolution à prendre en ce moment. Il me s’agit pas de dire aux compagnons de l’union républicaine, avec lesquels on a fait campagne pour la conquête de la république : « Tout en vous gardant notre estime et notre sympathie, nous ne voulons plus de vous parce que votre alliance nous serait désormais inutile ou nuisible. » Ce qui est à faire, c’est de formuler nettement, d’accord avec le gouvernement, le programme d’une politique de vraie majorité dans les deux chambres, de l’élever comme un drapeau au-dessus des vieux partis, et de dire : « Qui n’est pas pour ce programme, sans réticences et sans réserves, n’est plus avec la majorité ni avec le gouvernement qu’elle est décidée à soutenir, la république, ouverte à tous, sous la seule condition d’une adhésion sincère, la constitution acceptée avec son principe, et aussi avec toutes ses dispositions essentielles ; toutes les libertés compatibles avec l’ordre public ; une administration progressive sans utopie, conservatrice sans routine : voilà résumée en quelques mots la poétique où il n’y a point de choix à faire. Désormais, amis et adversaires de gauche ou de droite se reconnaîtront à ce signe, qu’il en faut tout prendre ou tout laisser. Toute autre conduite ne pourrait que nous ramener ces majorités équivoques avec lesquelles nul gouvernement digne de ce nom n’est possible. »

En ce moment, tous les membres du parlement et du gouvernement, ministres, sénateurs, députés, vivent au sein de nos populations ; ils assistent au spectacle rassurant de leur vie calme, de leur activité incessante, qui ne demande qu’à travailler en sécurité ; ils entendent leurs confidences sur le besoin de paix, extérieure et intérieure, d’ordre, de mouvement régulier dans le jeu de nos institutions ; ils voient leur peu de goût pour tout ce qui ressemble au bruit, à l’agitation du parlement et aux crises de gouvernement. En venant siéger au palais de Versailles, ils ont pu se méprendre sur le véritable état du pays, plus ou moins ému par les incidens et les vicissitudes de la lutte électorale. On était aux prises alors avec des adversaires qu’il fallait malmener ; on jetait feu et flamme en criant, les uns : « gardez-vous de l’ancien régime, qui va revenir ; les autres : gardez-vous de la commune, qui reparaît. » Pendant qu’on évoquait dans les sacristies le spectre rouge de la révolution, on évoquait dans les clubs le spectre noir de la superstition et de l’inquisition. Toutes ces fureurs de paroles, toutes ces passions de parades ont fini avec la lutte. Le pays a repris son assiette ordinaire, qui est le calme, l’ordre dans un travail dont peu de nations offrent un aussi admirable exemple. Les arbitres de nos destinées, nos souverains avec le président, et après le pays, bien entendu, vont se réunir pour commencer leur seconde session. Ressemblera-t-elle à la première, qui a tout ajourné, même le budget ? Sera-t-elle aussi vide de discussions fécondes et de résultats utiles au pays, aussi pleine de récriminations passionnées, aussi prodigue de brait, aussi avare de lumière, au moins dans la. chambre des députés ? Ce ne serait plus seulement un temps précieux perdu, et une attente générale déçue ; ce serait le début d’une crise grave, parce que le pays commencerait à en deviner la cause, à savoir l’impuissance du parlement a faire une majorité de gouvernement. Alors les ennemis de la république et du gouvernement parlementaire, toujours prêts à profiter de nos fautes, ne manqueraient pas de dire au pays : Regarde et instruis-toi, c’est là le gouvernement des assemblées.

Nos représentans ont trop de bon sens et de patriotisme pour donner ce spectacle aux amis et aux ennemis de la république, en permettant plus longtemps à l’esprit de parti de prévaloir sur le salut du pays. Déjà le sénat parait être entré avant la clôture de la session dans la voie de conciliation qui doit aboutir à une vraie majorité constitutionnelle, en élisant M. Dufaure. Puissions-nous revoir souvent ce que nous avons vu dans cette élection, l’entente des constitutionnels et des républicains ! Et puisse la chambre des députés suivre bientôt cet exemple ! Autrement, à quoi nous servirait la constitution qu’on a eu tant de peine à faire ? Elle resterait une vaine formule qu’une boutade du suffrage universel ou un coup de force ferait rentrer dans le néant, comme son aînée de 1848. Le parti républicain tient en ce moment dans sa main les destinées de France. La république, même avec la constitution, n’a pas, comme paraît le croire M. de Marcère, la merveilleuse vertu de clore l’ère des révolutions ; tout dépend du gouvernement et du parti qui la dirigeront. Nous ne dirons pas qu’il n’y a plus de faute à commettre, puisqu’on n’a presque encore rien fait. Nous pensons seulement qu’il ne faudrait pas beaucoup de fautes graves pour remettre à l’ordre du jour des élections populaires la restauration d’un régime que tous ceux qui ont souci de la liberté, de l’honneur, de l’indépendance du pays croyaient à jamais enseveli dans le désastre de Sedan. Il fut un temps où les institutions de notre pays avaient la force de sauver le pouvoir des malheurs de la fortune, de l’incapacité ou de la folie. Ce temps-là est passé, même pour les pouvoirs fondés sur la tradition. Nul gouvernement, quoi qu’on dise, ne résisterait moins que la république à de pareilles épreuves. Il faut que le pays se sente gouverné. Pour cela, il faut que le gouvernement lui-même se sente soutenu par une sûre et solide majorité qu’il ne craigne pas de perdre au premier jour, et dont il n’ait point à acheter sans cesse le concours par des concessions ou des transactions incompatibles avec les principes d’un gouvernement libéral et conservateur.

Le pays veut être gouverné, disons-nous ; il n’y a point d’illusion à se faire à cet égard. En certains pays, comme les États-Unis et la Suisse, la république est le gouvernement des peuples qui se gouvernent eux-mêmes et ne veulent point se sentir gouvernés. La démocratie française n’en est pas là, et jusqu’au moment où elle aura atteint l’âge de majorité par l’éducation de l’école et par la pratique de ses institutions, elle voudra être gouvernée. Un ministre républicain de l’instruction publique, M. Jules Simon, l’a dit avec autant de raison que d’éloquence : la république veut des hommes déjà libres par la pensée et la science ; car elle ne pourrait faire de libres citoyens avec des esclaves de la routine et des préjugés. Elle a déjà montré, hélas ! qu’elle n’était pas trop rebelle à la main d’un maître. Avec l’ignorance du suffrage universel, avec l’inexpérience d’institutions aussi nouvelles, avec cette vivacité de sentiment et cette promptitude d’action qui caractérise le tempérament populaire de notre nation, le maître reviendrait bien vite, celui que nous n’avons que trop connu ou tel autre, si le pays ne trouvait dans la république constitutionnelle qui nous régit un gouvernement ferme et fort, qui impose à tous le joug de la loi, et ferait au besoin sentir sa main aux partis factieux. Il n’y a pas de peuple qui pardonne moins que le nôtre à la faiblesse de ses gouvernans ; l’histoire contemporaine ne nous le fait que trop voir. Les partis, dans leur opposition ardente, ont pu reprocher des abus de pouvoir à la monarchie parlementaire de 1830 ; la France n’a regretté, dans ce gouvernement toujours resté fidèle à la loi, que son étrange défaillance devant un péril qu’il avait tant de fois bravé. Le philosophe peut toujours rêver une démocratie où l’autorité de la loi soit la seule force de gouvernement. Le politique doit prendre notre démocratie telle que l’ont faite le génie national et notre histoire, encore fort ignorante, passionnée, mobile, toujours prête aux grandes entreprises et même aux hardies aventures, sympathique aux personnes plutôt qu’aux principes, obéissant volontiers aux grands hommes, vrais ou faux, que la renommée lui désigne, sans se demander ce que lui coûtent ces choses et ce que valent ces hommes, portant enfin en tout ce qu’elle fait plus de sentiment que de jugement. Avec elle, on peut le prédire, la constitution ne sera point un lit de repos pour les ministres de la république ; elle sera la machine d’un navire souvent balloté par des vents contraires, et parfois battu de la tempête, où il faudra l’œil, la main, le cœur de sages et vaillans pilotes. La machine tiendra bon si l’on en sait faire jouer les ressorts compliqués ; le navire ira au port, parce qu’il porte dans ses flancs la paix, la liberté, la fortune de la France. Seulement la manœuvre sera laborieuse et souvent difficile, surtout dans les premières années de navigation. Gare aux écueils et aux coups de vent. Saluons le navire, le noble capitaine qui veille du haut de son poste d’observation, les dévoués pilotes qui tiennent la barre du gouvernail, et souhaitons-leur à tous bon voyage sur la grande mer du suffrage universel.


E. VACHEROT.