La Diplomatie secrète de Louis XV/03

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La Diplomatie secrète de Louis XV
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 88 (p. 257-293).
◄  II
LA
DIPLOMATIE SECRETE
DE LOUIS XV

III.
L’ARMEE RUSSE EN POLOGNE [1]

La rentrée du comte de Broglie à la cour fut très brillante. Une vive curiosité l’y attendait, et il y parut vraiment le héros du jour. La dauphine se jeta avec effusion dans les bras du défenseur de ses parens chéris. A Versailles les courtisans, à Paris les nouvellistes, se pressaient autour de lui pour recueillir de sa bouche les détails du drame étrange dont il avait été tour à tour le spectateur indigné et le courageux acteur.

Cette faveur générale, les talens, l’énergie dont il avait fait preuve, semblaient désigner le comte pour exercer sur la direction du nouveau système politique une influence prépondérante. Tous ses sentimens paraissaient à l’unisson de ceux qui régnaient à la cour. On n’y respirait que vengeance contre Frédéric. Qui pouvait mieux partager et guider cette irritation que celui qui venait de braver à son quartier-général le perturbateur de l’Europe ? Un point important était en débat et divisait les conseillers de la couronne. Se bornerait-on à porter secours à l’Autriche attaquée en mettant à ses ordres et en rangeant sous ses drapeaux le corps de 24,000 hommes promis par le traité de Versailles ? ou bien, profitant des griefs personnels que l’agression de Frédéric lui avait ménagés, la France ferait-elle campagne pour son compte, avec telles forces et suivant tel plan que bon lui semblerait, au nom du traité de Westphalie violé et des privilèges méconnus de son ambassadeur ? Quelques amis obstinés de la paix, quelques vétérans attardés de l’ancien système européen, plaidaient timidement pour la guerre restreinte au rôle moins compromettant d’auxiliaire ; mais tous les habiles qui voulaient plaire, tous les braves qui étaient pressés de dégainer, demandaient impatiemment que la France, ne prenant conseil que d’elle-même, marchât tout de suite enseignes déployées sur le Rhin. Sur ce point encore, le comte partageait l’opinion dominante, et s’associait au cri général. les le premier jour, il s’était indigné à la pensée que la France pût se contenter d’un rôle secondaire là où elle risquait un intérêt capital, et, sentant bien qu’une fois le canon tiré, l’état qui conduit l’armée mène aussi la politique, il voulait à tout prix garder la haute main sur l’avenir pour la France et pour lui-même, s’il était possible.

Tout semblait donc se réunir pour faire du comte de Broglie, dans cet instant décisif, un conseiller agréable et facilement écouté. Il n’en fut rien cependant. A travers les politesses et même les tendresses officielles, malgré le cordon bleu dont on le gratifia presque au lendemain de son arrivée, il ne tarda pas à remarquer chez tous les personnages en faveur une nuance de froide réserve, qui devint de jour en jour plus visible. On le consultait pour la forme, sans lui dire ce qu’on voulait faire de son avis, et, cet avis une fois reçu, sans paraître ni en garder mémoire ni en tenir compte. Ni son expérience des cours ni sa connaissance des armées allemandes n’étaient mises sérieusement à contribution. Toutes les décisions étaient débattues entre Mme de Pompadour, le maréchal de Belle-Isle et l’abbé de Bernis dans un cabinet particulier dont la porte ne lui était pas ouverte. A ses regards furtivement lancés, à ses questions discrètes, mais pressantes, pour pénétrer ce qui se passait derrière ce rideau, on opposait (c’est son expression) une réticence invincible. Le même silence et plus glacial encore répondait à ses insinuations très directes pour obtenir d’être transféré du théâtre désormais insignifiant de Varsovie sur la scène éclatante de Vienne. Il eut même bientôt le dégoût de voir disposer deux fois sous ses yeux de ce poste désiré, sans que personne parût s’inquiéter ni des prétentions qu’il pouvait y élever, ni des services qu’il y pourrait rendre. Une première fois ce fut l’abbé de Bernis qui se fit désigner lui-même, puis, cet heureux favori ayant été promu dès les premiers jours de 1757 au poste de ministre d’état, la place qu’il laissait vacante sans l’avoir remplie fut dévolue à un jeune seigneur de la maison de Choiseul, le comte de Stainville, qui s’était déjà distingué dans une ambassade à Rome.

Il ne fallut pas longtemps au pauvre comte pour soupçonner la cause de cette défaveur. Un double motif l’expliquait : d’abord une invincible disposition de caractère qui l’aurait mis en mauvaise odeur auprès de tous les souverains du monde, — une humeur altière et indépendante qui ne lui permettait jamais d’obéir qu’en raisonnant et parfois en murmurant, il discutait ses instructions et ne se faisait nul scrupule de les atténuer ou de les dépasser sans en rien dire. Il avait sur toutes choses son franc parler, ses idées propres, et se targuait de comprendre ce qu’on lui commandait. L’étrange situation que le secret du roi lui avait imposée avait encore développé chez lui cette orgueilleuse prétention. A force d’avoir à servir deux maîtres qui ne s’accordaient jamais l’un avec l’autre, le comte de Broglie avait pris l’habitude de se jouer sans façon de tous les deux, et au fond de l’âme de n’en respecter aucun. Les rois, les favoris et surtout les favorites ont le flair de ce genre d’hommes, et les tiennent instinctivement à l’écart. A l’intelligence qui les juge en les servant, ils préfèrent l’aveuglement de la médiocrité qui les flatte. En outre le comte faisait de ces dispositions générales à la politique du jour une application particulière qui les rendait plus incommodes encore et plus déplaisantes. Il ne blâmait pas le principe du nouveau système fédératif : c’était lui, on l’a vu, qui en avait, sinon suggéré, au moins exprimé le premier l’idée. Il ne nourrissait contre l’Autriche aucune des passions des vieux politiques, puisqu’il venait de sauver l’intégrité du territoire impérial, il ne regrettait pas l’alliance prussienne, à laquelle il venait de porter le dernier coup ; mais en s’engageant dans la voie nouvelle il ne voulait y marcher qu’avec prudence, en regardant où il mettait le pied, sans perdre de vue ni à droite ni à gauche les pièges dont elle était semée. Dans le péril présent, en se servant du concours inattendu de l’Autriche et même de la Russie, il ne voulait pas que la France à son insu servit elle-même d’instrument aux ambitions futures de ces deux puissances. Ménager les antiques et faibles alliés de la France, la Pologne, la Turquie, les petits états allemands, imposer aux nouveaux amis le respect de ces vieux auxiliaires de notre politique, c’était à ses yeux remplir un devoir, exercer un droit, sauver le plus évident intérêt de l’avenir. En un mot, il croyait la France assez grande et la désirait assez fière pour dicter les conditions du pacte et non les subir. Dans les beaux jours de l’alliance anglaise, il y a trente ou quarante ans, M. de Metternich disait volontiers en souriant : « L’union de la France et de l’Angleterre est infiniment utile, comme celle de l’homme et du cheval ; mais il faut être l’homme et non le cheval. » C’est à peu près ce que le comte de Broglie pensait de l’alliance autrichienne et du traité de Versailles. Il voulait bien être le cavalier qui monte en selle et tient la bride, non le docile animal que l’éperon ou le mors fait obéir.

Mais cette disposition prudente et méfiante n’était nullement du goût des puissans du jour. Le comte de Broglie devait éprouver ce que remarqueront plus d’une fois dans leur vie ceux qui seront mêlés aux affaires publiques dans notre pays de cerveaux mobiles et d’imaginations légères : c’est qu’il est souvent plus aisé de combattre en face une opinion dominante que de la tempérer en la partageant. Quand une idée s’est une fois emparée de nos têtes ardentes, elle y règne sans partage, et toute réserve est plus mal vue qu’une contradiction directe. Toute précaution prise en souvenir de la veille ou en prévision du lendemain contre l’entraînement de l’heure présente est taxée de pusillanimité et d’étroit esprit de routine. On en était là, quant à l’alliance autrichienne, à Versailles et même à Paris en janvier 1757. Aux yeux de Mme de Pompadour et de son boudoir politique, c’était leur œuvre, et la marquise y mettait la même vanité que, plus jeune, elle avait pu porter dans l’invention d’une coiffe ou l’agencement d’une parure ; y faire une objection, si petite qu’elle fût, c’était l’offenser autant que de lui refuser un compliment ou de lui découvrir une ride. Comment mettre en doute la sincérité de ses bonnes amies Thérèse et Elisabeth ? Pour les courtisans, l’amitié de l’Autriche, c’était la mode, qu’il est toujours ridicule de ne pas suivre et de bon goût d’exagérer. Par toutes ces raisons, que le comte appelait lui-même l’enthousiasme du nouveau système, il se voyait très mal venu quand il parlait de l’Autriche ou de la Russie, non en ennemi, mais en homme avisé qui se méfie du lendemain et veut prendre ses sûretés en affaires. C’étaient là, disaient en chœur tous les beaux parleurs de l’Œil-de-Bœuf, les marques d’un esprit petit et arriéré qui ne comprenait rien à la grande politique. Sa prédilection pour les Polonais surtout, l’intérêt qu’il portait à ce coin de terre perdu dans les neiges du nord, paraissait un vrai radotage, et ce nom ne s’échappait jamais de ses lèvres sans faire sourire.

Ce qui achevait de faire paraître chagrins et maussades, les froids calculs de l’ambassadeur en Pologne, c’était le contraste de la gaîté complaisante et de l’entraînement adulateur qu’affectaient les autres agens de la diplomatie officielle ou secrète. Il fallait voir opérer, par exemple, le chevalier Douglas à Saint-Pétersbourg. Celui-là ne se créait pas de soucis inutiles, et, pour obtenir de l’impératrice Elisabeth un coup d’œil bienveillant ou mieux encore un mot de sa main à transmettre à Louis XV par la voie clandestine, il lui eût livré sans sourciller toutes les bouches du Danube et toutes les rives de la Baltique. Des ménagemens que le comte de Broglie l’avait supplié d’obtenir pour le territoire polonais au cas où les troupes russes seraient forcées de le traverser, il n’avait daigné avoir cure, et le chancelier Bestuchef ne reçut pas de lui la plus légère observation à ce sujet. Puis, quand vint le moment de conclure entre les deux cours impériales et la France un traité d’alliance offensive et défensive plus étroit que celui de Versailles contre leur ennemi commun, il ne fit aucune réserve et ne réclama aucune exception en faveur de la Turquie, cette ancienne amie de la France avec qui la Russie avait une querelle ouverte en permanence ; bien plus, il consentit à signer sans instruction un article secretissime par lequel Louis XV s’engageait à fournir des subsides en argent aux troupes russes, si elles venaient à être attaquées par celles de la Porte. Cette fois la complaisance parut excessive, et l’article ne fut pas ratifié ; mais en désavouant cet excès d’ardeur on ne s’en offensa point, et la faute fut aisément pardonnée en faveur de l’intention qui l’avait dictée [2].

Désespérant d’imiter un si beau zèle, dépité peut-être de n’être pas mieux apprécié, le comte eut un instant la pensée de dire adieu à cette ingrate diplomatie, où il était entré sans confiance et n’avait recueilli que des dégoûts. Le moment était venu pour tous les gentilshommes de tirer l’épée, et c’était là pour lui un héritage paternel qui pouvait lui suffire, car il était sûr d’en faire usage avec éclat. De savoir si ce dessein était bien sincère, et si chez une âme généreuse et ambitieuse comme la sienne la politique n’a pas des attraits qui compensent toutes ses amertumes, c’est ce que je ne me pique pas de pénétrer ; mais, sincère ou non, ce projet de retraite semblait secondé par une circonstance imprévue qui mettait fin à la cause apparente de sa mission. Le prince de Conti venait de tomber ou plutôt de se mettre lui-même en disgrâce. Il avait sollicité le commandement de l’armée qui devait ouvrir les opérations militaires, et, ne l’ayant pas obtenu, il se retirait sous sa tente, et ne voulait plus se montrer à Versailles que dans les occasions d’apparat. Peut-être aussi s’était-il aperçu à temps que sa candidature royale ne tenait plus au cœur à personne. Quoi qu’il en soit, le comte se trouvait par cette abstention n’avoir plus aucun but direct à poursuivre à Varsovie, et, ne sachant plus d’ailleurs trop que dire aux amis qu’il y avait laissés, il éprouvait à y retourner une véritable répugnance, dont il fit part au roi lui-même dans une lettre confidentielle. « Je ferai observer à votre majesté, lui disait-il, que je ne peux plus rien faire en Pologne ni de bon ni de décisif. A la vérité, un nouveau ministre n’y travaillera pas avec beaucoup plus de succès que moi ; mais il aura de moins l’embarras d’essuyer des reproches,… et celui de dire des choses contraires à beaucoup d’égards à celles que votre majesté m’avait ordonné de dire et de persuader ; il pourra même me sacrifier jusqu’à un certain point pour se tirer d’affaire, si le besoin l’exige. » Revenant alors en soupirant sur cette ambassade de Vienne qu’il n’osait plus solliciter, mais qui était toujours à ses yeux le seul poste où il fût possible de concilier le ménagement de tous les intérêts anciens et nouveaux de la France, il saisissait cette dernière occasion de bien établir aux yeux du maître la véritable mesure et comme la nuance exacte de ses sentimens sur les affaires courantes. « Je supplie votre majesté, disait-il, d’être persuadée que personne ne sera plus empressé que moi de concourir toujours à l’exécution de ses ordres, et que je suis très éloigné de regarder l’alliance qu’il lui a plu de faire avec la cour de Vienne comme contraire à ses intérêts. Je suis peut-être le premier de ses ministres qui l’a proposée et celui qui l’a le plus désirée ;… mais je conviens que je croyais qu’il était nécessaire d’y mettre beaucoup de restrictions, dont quelques-unes ont été oubliées dans le premier traité, et je crains fort qu’il n’arrive pareil inconvénient dans celui auquel on travaille actuellement, si ceux qui en font l’œuvre ne prennent pas la précaution de consulter ceux qui ont quelque connaissance des objets importans qu’il est à propos de considérer… S’il est vrai, ajoutait-il, que ce soit M. de Stahremberg (l’ambassadeur autrichien) qui ait combattu ma demande pour l’ambassade de Vienne, après avoir sauvé la Bohême, comme j’ai eu le bonheur de le faire, de l’irruption du roi de Prusse, et ayant entre mes mains les remercîmens que M. de Kaunitz m’a faits au nom de l’impératrice, l’opposition que le ministre de cette princesse apporterait à ma nomination serait la preuve la plus authentique qu’on me croirait un peu trop éclairé sur les affaires qui se traitent actuellement, et qu’on me croirait plus occupé de faire mon devoir que de chercher uniquement à plaire à une cour dont les intérêts, quoique unis à certains égards, diffèrent des nôtres sur beaucoup d’autres. Je voudrais mériter cette opinion [3]. »

Louis XV ne daigna pas entrer dans ces considérations ou compatir à ces délicatesses ; il lui convenait tout ensemble d’éviter toute tracasserie de la part des deux impératrices et de leur fidèle amie Mme de Pompadour, et de conserver à Varsovie, vaille que vaille, un ambassadeur qui fit prendre patience aux Polonais ou les entretint d’illusions. Il signifia sèchement au comte de Broglie qu’il le condamnait sans rémission à cette tâche ingrate. « J’ai très bien vu, lui répondit-il, comte de Broglie, dans toutes vos lettres que vous aviez de la peine à adopter le nouveau système que j’ai pris. Vous n’êtes pas le seul, mais telle est ma volonté, et il faut que vous y concouriez. A l’égard de M. le prince de Conti, c’est lui qui me boude parce que je lui ai dit que je ne l’avais pas destiné de commander l’armée qui doit s’assembler dans le Rhin. Je croyais être maître de mes choix ; tant pis pour lui, c’est tout ce que je vous en puis dire… » Et le 2 janvier, revenant plus impérieusement encore à la charge, il ajoutait : « Je trouve très bon, comte de Broglie, que vous me fassiez toutes les représentations que vous croirez devoir me faire et à mes ministres ; mais ayez toujours en vue l’union intime avec Vienne, c’est mon ouvrage. Je le crois bon, et je le veux soutenir. Dans ces circonstances, je crois votre présence très nécessaire à Varsovie ; vous êtes aimé et estimé des Polonais, et un nouveau ministre ne serait pas capable de leur faire faire bien des choses qu’il faut qu’ils fassent sans y abandonner notre parti, car je le veux soutenir. C’est leur bien et leur liberté. Ainsi je vous conseille d’abandonner l’idée de Vienne et de n’être pas si changeant, surtout après que je vous ai tenu mes promesses et que je vous crois capable de me bien servir encore… Si j’en avais connu un autre qui eût pu bien me servir en Pologne, je vous l’aurais préféré pour satisfaire votre désir de servir dans mes armées ; mais, n’en ayant pas trouvé, je compte que vous m’y servirez de tout votre mieux [4]. »

A cet ordre sans réplique ne tardèrent pas à se joindre les supplications de la dauphine, qui pressa vivement le comte d’aller reprendre auprès de ses parens son poste de consolateur officiel. Au premier souffle du printemps, il fallut donc penser à faire ses paquets. Avant de partir, le comte voulut tenter un dernier effort pour obtenir au moins quelques explications nettes sur le rôle qu’il allait jouer dans le pays sacrifié où on le renvoyait. Plusieurs mémoires remis à M. de Rouillé posaient nettement les questions suivantes : voulait-on ou ne voulait-on pas intéresser la Pologne dans la lutte contre Frédéric en promettant à la maison de Saxe un agrandissement qui la ferait renoncer à sa couronne élective et en laisser la disposition an parti français et national ? l’autorisait-on à parler en ce sens tant au ministre saxon qu’aux patriotes ? Puis, dans des lettres privées, il pressait le roi de lui dire quel rôle secret il aurait désormais à jouer à Varsovie ? quelles espérances à donner à ses amis ? quel but à proposer à leurs efforts ? à défaut du prince de Conti, aurait-il en poche une autre candidature française ? était-ce un Bourbon de France ou un Bourbon d’Espagne ? ou bien s’accommoderait-on d’un cadet de la maison de Saxe ?

Plus les questions étaient nettes, plus il semblait qu’on fit effort pour rendre les réponses ambiguës. « Il faut avant tout, disait pédantesquement le ministre, établir les principes généraux qui, dans les circonstances présentes, doivent être la base des instructions et des ordres que le roi juge à propos de confier à un ambassadeur et à ses ministres. Ces principes sont : 1° que toutes les négociations particulières à suivre dans les cours étrangères doivent nécessairement s’accorder avec le système général que le roi a adopté pour les engagemens que sa majesté a contractés avec la cour de Vienne ; 2° que ce nouveau système est actuellement le point culminant auquel toutes les lignes de la circonférence politique doivent aboutir sans se croiser ; 3° que toute négociation qui serait directement ou indirectement contraire à ce système serait un ouvrage incompatible avec la droiture des intentions du roi, qui est bien éloigné de vouloir détruire d’une main ce qu’il travaille à établir de l’autre ; 4° que rien ne serait plus contraire à cette intelligence que de paraître tenir encore aux anciennes maximes du système fondé sur la rivalité de plusieurs siècles entre les maisons de France et d’Autriche… » A quoi néanmoins on ajoutait que « le roi, en s’unissant aux cours impériales, avait renoncé uniquement à son alliance avec le roi de Prusse, que son intention est de conserver ses autres alliés, en particulier la Pologne, la Suède et la Porte-Ottomane, mais qu’il serait prématuré, inutile et dangereux de faire aucune ouverture relativement au projet de substituer la puissance saxonne à la prussienne dans l’équilibre de considération et de force à former dans l’empire germanique [5]. »

Le roi, moins verbeux, n’était pas plus clair. Il prononçait tour à tour plusieurs noms propres sur lesquels on pouvait diriger le choix futur des Polonais : tantôt c’était un infant, tantôt un cadet saxon ; mais il ajoutait tout de suite qu’il fallait consulter les Polonais eux-mêmes et lui laisser le temps de s’entendre ensuite avec ses alliés, ce qui ne l’empêchait pas d’engager le comte à tenir toujours les amis de la France en haleine, de lui promettre même quelques légers subsides dans cette intention, et enfin d’exiger de lui une correspondance aussi régulière que mystérieuse pour le tenir au courant du succès de ses efforts en l’air [6]. » J’espère au moins, répondait le comte à ces injonctions confuses qu’il essayait vainement de débrouiller, que votre majesté voudra bien considérer les difficultés qu’il y a à concilier tous les intérêts qui se trouvent confondus dans l’exécution des ordres qui m’ont été remis par son commandement ou par le canal de M. de Rouillé ; j’ai d’autant plus besoin de son indulgence que je ne saurais compter sur celle de la partie prépondérante de son conseil. Plusieurs de ses ministres voudraient que je fusse entièrement hors de la carrière politique… Votre majesté sait qu’il n’a pas tenu à moi de leur donner satisfaction : j’ai lieu de craindre qu’ils ne persistent dans leur dessein, et qu’ils ne cherchent dans mon travail des motifs d’un rappel qui me serait alors bien douloureux [7]. »

Une seule consolation restait à notre triste ambassadeur au moment de s’engager de nouveau dans ce filet d’intrigues, où il allait compromettre encore, cette fois sans illusion et sans espoir de succès possible, son ambition et son honneur. Il laissait à la cour, en qualité d’intermédiaire de sa correspondance avec le roi, non plus un prince dont il lui fallait ménager le pusillanime égoïsme, mais un ami sûr et discret, dans le sein duquel il pouvait épancher en confiance l’amertume de ses douleurs privées et de ses colères patriotiques. En se séparant du prince de Conti, le roi lui avait donné l’ordre de remettre tous les chiffres et toutes les pièces de la correspondance secrète entre les mains de M. Tercier, premier commis des affaires étrangères, qui devait désormais, à l’insu des ministres et sous l’œil royal, tenir et diriger tous les fils de ce commerce clandestin. Lebel, valet de chambre du roi, était chargé de porter et de rapporter lettres et réponses du palais à la demeure modeste de M. Tercier, et, sauf les grandes occasions où il était autorisé à écrire au roi lui-même, c’était à Tercier aussi directement que le comte devait adresser ses informations.

Le poste de premier commis des affaires étrangères était dans notre ancienne organisation diplomatique un emploi à la fois très obscur et très important. Largement rétribué (le traitement n’était pas moins de 80,000 francs de la monnaie d’alors), il avait été calculé pour suffire aux vœux d’une suite d’hommes de mérite inconnus, appelés à tout diriger sans jamais paraître, à tenir en main la clé de tous les secrets d’état sans que leur naissance et la nature de leurs services leur permissent d’aspirer, même par le plus lointain espoir, à l’éclat du premier rang. Supérieurs des ambassadeurs, dont ils dictaient les instructions et contrôlaient toutes les démarches, survivant à la rapide succession des ministres, échappant par leur humilité même au caprice des destitutions arbitraires, dépositaires de toutes les traditions, les premiers commis ont été vraiment pendant des siècles, du fond de leur cabinet, le ressort fixe et principal, bien qu’inaperçu, de toute notre politique extérieure. Leur nom est à peine mentionné dans quelques mémoires contemporains, et la France ne saura jamais quelle part elle a dû de sa grandeur à ces hommes modestes qui l’ont aimée et servie avec une foi silencieuse, dévoués tout entiers, corps et biens, intelligence et âme, à ce que nous appellerions dans le langage un peu emphatique de nos jours le culte de la patrie, et ce qu’ils nommaient simplement le service du roi. Les intérêts permanens de la France, objet de leur méditation assidue, prenaient à leurs yeux un caractère de religion. Sans doute la diplomatie qui courait le monde, et dont le comte de Broglie vient de nous donner le modèle, était plus active et plus brillante. Rien n’en égalait l’éclat, lorsque, personnifiée dans un grand seigneur ou dans un valeureux capitaine, dans un duc et pair ou dans un maréchal de France, chamarrée de titres et de cordons, promenée dans les capitales au fond de carrosses dorés, avec grand cortège de coureurs, de chasseurs et de piqueurs, éblouissant les populations par la splendeur des fêtes, elle venait chercher les souverains dans leurs palais pour étudier et exploiter leurs faiblesses, les intimider ou les séduire, se mêler en un mot au jeu mobile des intrigues de cour et des agitations révolutionnaires ; mais tout ce mouvement eût été vain, si des ouvriers ignorés ne lui avaient préparé le terrain et donné l’impulsion en rattachant ces efforts divers à la fixité d’un plan général. Ceux-là, ce n’étaient point les dispositions passagères des hommes d’état ou de cour qui faisaient le sujet de leurs études, c’étaient ces conditions immuables, nées de la nature même des choses et de la configuration des territoires, qui régissent et régiront toujours, quoi qu’on fasse, d’une génération à l’autre, les rapports des peuples entre eux. Une frontière à étendre ou à défendre, une tête de pont ou un défilé de montagne à garder ou à conquérir, un débouché à ouvrir à notre commerce, un port de ravitaillement ou de relâche à préparer pour nos flottes, le drapeau français à planter sur un rocher de l’antique Océan ou sur une plage du Nouveau-Monde, c’était là ce qui remplissait et souvent agitait leurs veilles.

La constitution sociale de l’ancienne France, traçant aux vœux de chaque classe d’hommes des limites fixées par leur naissance, semblait seule propre à fournir à un grand pays cet ordre de serviteurs désintéressés, dévoués au devoir de leur charge sans retour d’ambition personnelle, et satisfaits d’exercer l’influence sans prétendre à la renommée. Le lecteur me permettra pourtant de dire que j’ai connu personnellement sous le nouveau régime, de notre patrie un digne héritier de ces précieux auxiliaires de l’ancien. Tous ceux qui ont rencontré au ministère des affaires, étrangères de la monarchie de juillet le cher et excellent M. Désages comprendront que je ne puisse me refuser, le plaisir de saluer ici en passant sa mémoire. Sous le titre essentiellement moderne de chef de la division politique, c’était toujours le premier commis d’autrefois, et lui-même aimait à se donner ce titre vénérable et plein de souvenirs. C’était chez lui, comme chez ses devanciers, même souci passionné de l’intérêt public et même oubli du sien, même simplicité de mœurs dans la même grandeur de pensée, même regard naturellement promené sur tous les coins du monde et même vie soigneusement cachée dans la retraite. Une nuance pourtant, inaperçue des yeux peu clairvoyans, le séparait des traditions passées de son emploi, celle qui distingue le bon citoyen du sujet fidèle. De l’esprit des temps nouveaux, le premier commis de 1830 gardait cette empreinte, qu’il ne confondait pas la France avec le roi et conservait l’indépendance dans le dévoûment. La fréquence des révolutions qui avaient défilé devant ses yeux l’avait rendu un peu indifférent à la faveur des gouvernemens comme à la personne des gouvernans. Il regardait passer les dynasties comme autrefois ses prédécesseurs les ministères, avec un calme légèrement dédaigneux, et détournait les yeux de ces apparitions fugitives pour les garder attachés sur l’image de la patrie. Le génie de la monarchie aurait pu se plaindre de cette teinte de scepticisme politique. Et de fait, en le voyant passer dans un salon royal, avec son profil fin et sévère, son regard froid qu’éclairait par moment un sourire glacial aussi et un peu hautain, la tête droite, la main passée dans un frac boutonné sans décoration, on l’aurait pris plutôt pour le magistrat électif d’une cité d’Amérique que pour un fonctionnaire publia de France. Jusque dans sa déférence pour les distinctions sociales, auxquelles il n’aspirait pas, on soupçonnait une sorte de fierté républicaine qui dédaignait trop ce genre d’honneurs pour y prétendre, et les abandonnait sans regret à ceux qui avaient la faiblesse d’en jouir ou croyaient se grandir en s’en parant.

M. Tercier n’était pas de si haute lignée intellectuelle et morale ; mais c’était un esprit droit, un cœur chaud, un travailleur infatigable. Il possédait parfaitement dans sa tête toute la carte de l’Europe, et il était doué de cette adresse insinuante, à l’aide de laquelle les chefs de bureaux de tous les régimes savent conduire leurs ministres où ils veulent les faire aller sans que ces maîtres prétendus tout-puissans s’en aperçoivent. Il appréciait le comte de Broglie et en était aimé. Rapprochés par les mêmes vues de bien public, ils s’étaient pris l’un pour l’autre d’une affection véritable, et ce fut à l’intervention discrète de cet obscur ami que le comte dut tout de suite une faveur vainement sollicitée par lui du roi lui-même, la permission de passer par Vienne, en se rendant à son poste, pour y prendre langue avec le ministre dirigeant, se mettre en grâce auprès de l’impératrice et plaider lui-même la cause des Polonais.

En arrivant à Vienne, dans les premiers jours de mai 1757, il y trouva tout en rumeur, et à sa grande surprise il fut accueilli par tout le monde, ministre et souveraine, à bras ouverts et comme un sauveur. Les choses étaient en effet dans la situation la plus critique, et pour la seconde fois une impétueuse agression de Frédéric mettait la monarchie impériale à deux doigts de sa perte.

Informé de la résolution que prenait la France de lui faire la guerre pour son compte avec une armée de 100,000 hommes, Frédéric s’était senti perdu, s’il attendait l’effet de cette puissante diversion. Entre les Français sur le Rhin, les Autrichiens en Bohême et les Russes déjà en mouvement vers la Pologne, un cercle de fer se resserrait autour de lui. Une seule ressource lui restait encore : devancer par un coup d’éclat les mouvemens toujours lents d’une coalition et tomber tout de suite sur l’armée autrichienne qui se trouvait à sa portée privée momentanément de tout auxiliaire. Sa décision fut arrêtée sur-le-champ, et, n’ayant pas quitté Dresde de tout l’hiver, il se trouva en mesure, dès que les routes furent abordables, de reprendre les opérations militaires précisément au point où la mauvaise saison les avait interrompues.

Pour commencer et bien montrer d’abord qu’il n’était pas plus d’humeur à attendre qu’à craindre personne il expédia dès le 23 mars l’ordre de départ, tant de fois annoncé, mais toujours retardé, au secrétaire que le comte de Broglie avait laissé à Dresde auprès de la reine de Pologne. « Le roi, dit à ce diplomate le feld-maréchal Keith, chargé de l’exécution de cet ordre brutal, le roi a des informations dont il ne peut douter que le corps de troupes que le roi de France fait passer en Allemagne est beaucoup plus considérable que ne le porte le traité de Versailles, et, ces troupes paraissant devoir agir contre sa majesté, elle ne peut donc permettre que vous restiez dans une ville dont elle est maîtresse. » M. Hennin allégua vainement les ordres de son souverain et son caractère diplomatique. « Je ne puis croire, disait-il, que l’intention de sa majesté prussienne soit de violer le droit des gens en ma personne. » — « Qu’est-ce que le droit des gens ? reprit le feld-maréchal en haussant légèrement les épaules ; » puis il ajouta : « J’ai ordre de vous déclarer que sa majesté a eu jusqu’à présent tous les ménagemens possibles pour la famille royale de Pologne en considération de l’alliance qu’elle a avec sa majesté très chrétienne, mais que désormais elle ne se croira plus obligée de se gêner. » — « A ce mot, dit M. Hennin dans sa dépêche, je fis un mouvement en arrière. M. le feld-maréchal, en me le répétant, me dit : « Ce sont les propres paroles de sa majesté, » et il poursuivit : « Au reste, la manière dont on agira dans les états de sa majesté décidera de sa conduite envers la famille royale. » A ces paroles sauvages, M. Hennin répondit par un refus positif de partir en laissant ainsi derrière lui, comme dans les guerres de l’antiquité, les femmes royales en otage. Une escouade de soldats fit alors main basse sur lui ; on le força de monter dans une voiture déjà préparée, et un officier prenant place à ses côtés le conduisit jusqu’à la frontière [8].

Les hostilités commencèrent immédiatement, et en moins de quinze jours la Bohême fut littéralement couverte de troupes prussiennes. Divisée cette fois, comme l’année précédente, en trois corps, l’armée de Frédéric tendit droit vers Prague et rencontra en avant de cette ville le maréchal Braun, à peine sorti de ses quartiers d’hiver et mal remis des pertes qu’il avait éprouvées à l’ouverture de la campagne. Dans ces conditions, la bataille était perdue d’avance, et le 6 mai au soir l’armée impériale rentrait en déroute dans Prague, après onze heures de combat, avec son chef mortellement blessé. « Je me porte bien, écrivait Frédéric à sa mère du champ de bataille, et mes frères aussi. La campagne est perdue pour les Autrichiens. J’ai les mains libres avec 150,000 hommes. Nous sommes maîtres d’un royaume qui nous fournira de l’argent et des hommes. J’enverrai une partie de mes troupes faire un compliment aux Français ; je poursuivrai les Autrichiens avec le reste. » Dès le lendemain, traçant autour de Prague une immense ligne de circonvallation, que gardaient 50,000 hommes, et, vomissant de toutes parts sur la malheureuse cité un déluge de bombes, il réduisait l’armée désorganisée et les bourgeois pris au dépourvu à toutes les horreurs de la famine.

C’est sous le premier effet de ces nouvelles foudroyantes et dans une véritable stupeur que le comte de Broglie, arrivant de France, trouva la cour et la ville de Vienne. Chacun croyait voir déjà les grand’gardes de Frédéric apparaître sur la rive du Danube. Marie-Thérèse seule gardait l’impassibilité de son âme. Elle n’avait qu’une parole ou plutôt qu’un cri qu’elle redisait à ses ministres éperdus : « il faut délivrer Prague à tout prix ; » mais cette libération ne pouvait s’opérer qu’en mettant en ligne la seule armée que l’empire conservât encore intacte, et qui, campée en Moravie, sous les ordres du maréchal Daun, ne se montait pas à plus de 60,000 hommes. C’était vraiment la dernière carte de la monarchie, et on hésitait à la risquer contre un vainqueur maître du jeu, très supérieur en nombre, et que les généraux autrichiens avaient perdu l’habitude de regarder en face.

Dans cette extrémité périlleuse, l’arrivée d’un officier français chargé d’une mission de confiance de son maître n’aurait jamais passé inaperçue ; mais il se trouvait de plus que cet officier était un diplomate déjà renommé et en outre le fils du général français qui dans la guerre de la succession, s’était d’abord emparé de Prague par un coup de main, puis, bloqué à son tour par les armées impériales, y avait soutenu un siège demeuré fameux par l’énergie de la défense. Le comte lui-même, tout jeune encore, avait servi sous les ordres de son père pendant ces alternatives d’attaque et de résistance. Il connaissait parfaitement la configuration des lieux, et dans la première audience qu’il eut de l’impératrice il raisonna sur la durée possible du siège, sur les ressources des assiégés et les avantages des assaillans en homme qui se rendait un compte exact de la situation des deux armées. Marie-Thérèse, charmée de trouver un bon conseil et un esprit de sang-froid au milieu de la consternation universelle qui l’entourait, le pressa de questions, insista pour qu’il s’entretint avec les principaux membres de son conseil, et ceux-ci, le trouvant beaucoup plus au fait qu’eux, s’empressèrent à leur tour de solliciter ses avis. Le comte résista un peu à ces instances, se fit presser et prier, allégua son ignorance de l’état de l’armée autrichienne ; mais, en définitive, trouvant là une occasion d’employer l’activité infatigable de son esprit tout en se mettant bien en cour auprès de l’amie de Mme de Pompadour, il se décida sans trop de peine à prolonger un peu sa présence à Vienne. Huit jours n’étaient pas écoulés qu’il s’était laissé charger de mener à bien la jonction des deux armées, et qu’il était installé à la chancellerie impériale en qualité de ministre de la guerre officieux, tout comme il avait été l’année précédente le chef d’état-major bénévole du roi de Pologne. Chaque soir, l’impératrice lui demandait son avis par écrit qu’elle faisait passer au maréchal Daun, et à plusieurs reprises elle pressa le comte de Broglie de se rendre à l’armée, offrant de lui donner voix dans le conseil de guerre, et même voix prépondérante en cas de partage.

« L’impératrice-reine et le comte de Kaunitz (écrivait-il le 25 mai à M. Durand, résident de France en Pologne, pour lui expliquer l’arrêt de son voyage) m’ont fort pressé de prendre cet arrangement, et ont de plus désiré que j’entrasse dans l’examen des opérations auxquelles il convient aujourd’hui de se décider, ainsi que des instructions à envoyer à M. le prince de Lorraine à Prague (le prince Charles avait remplacé le maréchal Braun dans le commandement de l’armée assiégée). Je me suis chargé avec plaisir de ce dernier objet, sur lequel mon séjour dans cette ville pendant le siège que nous y avons soutenu m’a donné quelques lumières. La direction de la grande armée demanderait, pour s’en charger avec succès, des connaissances préliminaires de sa force effective, de l’esprit qui y règne, de la capacité des généraux, des moyens de subsistance qu’on y a, et enfin des pays où on doit manœuvrer. Comme tous ces détails me sont inconnus, je me suis excusé de traiter avec la moindre décision des objets de cette importance. Par les notions que vous avez de la cour de Vienne, monsieur, vous pourriez être étonné du ton de modestie et de douceur qui y règne actuellement. Les circonstances y contribuent sans doute infiniment : je m’imagine bien que c’est à elles que je dois en partie la confiance qu’on m’y témoigne et les politesses de tout genre qu’on a pour moi. Cela ne m’empêche pas d’être reconnaissant particulièrement des bontés dont l’impératrice-reine m’honore, qui sont au-delà de toute expression. Quant au comte de Kaunitz, je pense qu’il n’a pas été fâché de m’entretenir sur les affaires militaires, dont, malgré l’étendue de ses lumières, il est un peu moins instruit que de toute autre chose… Vous voyez que je ne suis pas ici absolument oisif… » Et le 5 juin il écrivait encore au même correspondant : « Je travaille toujours au projet de réunion des deux armées, qui, je pense, réussirait, s’il était bien exécuté ; mais je n’ai aucune confiance dans les ouvriers. Enfin il faut se servir de ce qu’on a et tâcher de rendre la besogne plus facile par la clarté avec laquelle elle est expliquée,.. » Puis enfin le 12 il reprend ainsi : « Je compte me mettre en route dès que la jonction sera opérée. Comme je dirige d’ici, autant qu’il est possible de le faire de loin avec des généraux peu intelligens, cette opération, je ne saurais la laissera moitié [9]. »

L’équitable histoire doit convenir que le comte de Broglie était vraiment ici trop dédaigneux pour les ouvriers qu’il trouvait sous sa main, et le maréchal Daun ne tarda pas à montrer qu’il ne méritait pas entièrement cette appréciation sévère. La jonction préparée par le comte n’eut pas lieu, parce que Frédéric, qui la redoutait, averti de l’approche de l’armée de secours, se décida brusquement à se porter au-devant d’elle. Il rencontra le maréchal Daun à 12 lieues environ de Prague, campé sur les hauteurs de Kollin, derrière un profond ravin coupé d’étangs. La position choisie par le général autrichien était presque inexpugnable, et Frédéric, enivré de ses succès précédens, fit la faute de vouloir l’emporter d’assaut avec un corps d’armée très inférieur en nombre, et où la cavalerie était proportionnellement plus forte que l’infanterie. Cet orgueil le perdit : après sept attaques successives, il fallut rétrograder en désordre vers Prague et se hâter de lever le siège, si l’on ne voulait être pris entre le feu de la place et celui de l’armée victorieuse « La fortune me tourne le dos, écrivit Frédéric avec une gaité affectée au feld-maréchal Keith, elle est femme, et je ne suis pas galant J’aurais dû m’y attendre, elle s’est déclarée pour les dames qui me font la guerre. Dans le vrai, je devais prendre avec moi plus d’infanterie. Les succès donnent une confiance nuisible… Mais que dites-vous de cette alliance contre le marquis de Brandebourg ? Quel serait l’étonnement du grand Frédéric-Guillaume, s’il voyait son arrière-petit-fils aux prises avec les Russes, les Autrichiens presque toute l’Allemagne et 100,000 Français ? J’ignore s’il y aura pour moi de la honte à succomber, mais je sais qu’il n’y aura pas grande gloire à me vaincre. »

Effectivement ! la défaite de Kollin avait pour Frédéric la désastreuse conséquence de le laisser seul aux prisés avec toute l’Europe Pour la seconde fois, toute tentative de diversion était manquée, la Bohême était sauvée, l’empire avec elle, la France et l’Europe en mesure de venir à leur aise écraser, à trois contre un, un ennemi qui n’allait plus avoir contre leur union formidable d’autre ressource que son génie. Pour la seconde fois aussi, la main du comte de Broglie se trouvait mêlée à la complication d’incidens imprévus qui déjouaient la rapidité des calculs de Frédéric. Quand à l’arrivée de cette heureuse nouvelle le comte alla présenter ses félicitations au palais, l’impératrice, enivrée de joie, ne put se tenir de s’écrier qu’elle lui devait la victoire autant qu’au maréchal lui-même, et lui fit remettre deux heures après par le comte de Kaunitz son (portrait enrichi de diamans. « Et moi, disait le ministre, qui vous croyais entiché de vieux préjugés, me voilà bien détrompé [10]. »

La part que le comte de Broglie avait elle à ces succès ne fut pas ignorée en Allemagne, et le bruit en parvint même bientôt jusqu’en Pologne. « Il est donc vaincu, écrivait M. Durand, ce prince assez téméraire pour lutter contre les plus grandes puissances de l’Europe, et, par un revers qu’il mérite, il va sentir à son tour toutes les horreurs de la guerre. Il est bon qu’un roi si dur et d’une humeur si bizarre ne soit pas dans le cas de donner des lois à l’Europe. Je me réjouis de la suite heureuse et satisfaisante des événemens qui viennent de se succéder, et je suis bien aise de la part qu’on donne ici à votre excellence dans ce qui se passe. On mande des provinces que l’activité de la cour de Vienne à réparer ses pertes et à repousser son ennemi au moment où tout paraissait désespéré doit vous être attribuée, et c’est un fait qui doit passer à la postérité. » Le même courrier de Varsovie apportait au comte une lettre de son vieil ami Braniçki le grand-général, qui, saisissant l’occasion de sa présence à Vienne pour faire valoir d’anciens droits qu’il croyait avoir au collier de la Toison d’or, ajoutait : « Je vous prie de m’accorder une recommandation qui sera puissante, attendu qu’on doit à votre excellence l’obligation de l’heureux changement survenu dans les affaires de l’impératrice-reine, ce qui porte l’admiration qu’on a pour votre excellence au plus haut degré [11]. »

Cette lettre se rencontrait bien avec la pensée du comte, car en réalité il ne s’était donné tant de peine et ne songeait à profiter du crédit momentané qu’il en avait retiré que pour obtenir de l’Autriche en faveur des Polonais quelque chose de plus et de mieux encore que de vaines décorations à passer au cou de leurs grands seigneurs : un peu d’égard, s’il était possible, pour leur indépendance, un peu de ménagement pour leur dignité ; mais dès qu’il essaya de toucher ce point délicat soit avec l’impératrice, soit avec le ministre, dès qu’il mit en avant la nécessité de peser sur la cour de Russie pour tempérer les rigueurs inévitables du passage d’une armée en campagne par la Pologne, à la froideur avec laquelle cette ouverture fut reçue, aux réticences, aux efforts pour détourner la conversation, en un mot à l’air maussade qui vint remplacer le sourire de ces visages naguère si radieux, il s’aperçut bien que le parti était pris de ne tenir aucun compte de ses avis. On ne voulait à aucun prix se faire une affaire à Saint-Pétersbourg pour d’aussi faibles alliés que les Polonais, et il comptait que toute la reconnaissance dont on le flattait n’aurait pas raison de ces calculs prétendus profonds de la politique. Cette découverte, dont il s’était bien un peu douté d’avance, le rejeta dans le découragement dont le bruit et le succès des opérations militaires l’avaient tiré ; ce sentiment perce dans une lettre écrite au roi lui-même le 30 juin, à la veille de quitter Vienne.

« Quoique j’aie été comblé des bontés de leurs majestés impériales et très fêté par leurs ministres, je dois cependant dire qu’on trouve ici dans les affaires des difficultés infinies que la hauteur, si j’ose dire, et le peu de zèle des ministres multiplient à chaque instant. Leur abattement dans l’adversité et leur arrogance dans la prospérité marchent d’un pas égal, et, comme j’ai été en peu de temps témoin de leurs différentes situations, je suis à portée de juger des conseils que les ministres d’un allié aussi considérable que votre majesté auront toujours à suivre ici. J’ai cru devoir mettre cette observation sous ses yeux, pour qu’elle ne croie pas que les caresses qu’on me fait ici m’aient fait perdre de vue mes anciennes idées sur la cour de Vienne. La reconnaissance que j’ai comme particulier ne m’empêche pas de sentir qu’en aidant l’impératrice avec la générosité et la magnificence qui convient à un aussi grand monarque que votre majesté, il est essentiel de ne pas mettre par des arrangemens définitifs la maison d’Autriche dans le cas d’oublier la reconnaissance qu’elle lui devra, ni de faire de son augmentation de puissance un usage dangereux pour elle et ses alliés [12]. »

Ce fut sous l’impression produite par les marques défaveur apparente de l’impératrice Marie-Thérèse que le comte rentra enfin à Varsovie, après s’être fait longuement attendre, vers le milieu de juillet 1757. L’impatience de le posséder était au comble parmi les Polonais du parti national. A peine son arrivée fut-elle connue que sa maison était encombrée de tous ses anciens amis, qui accouraient avec l’accent, les uns du désespoir, les autres de la fureur, lui conter le déplorable état où leur patrie était réduite par l’invasion déjà consommée des troupes russes et les défaillances du roi Auguste et du comte de Brühl. Rien n’eût été si aisé, disaient-ils, à ce lâche souverain et à son ministre que de profiter six mois auparavant de l’indignation causée par la perfidie du roi de Prusse pour grouper autour d’eux les gens de cœur de tous les partis. Un très vif mouvement d’enthousiasme national s’était déclaré quand on avait vu arriver l’élu de la nation, fugitif et sortant d’une lutte contre la trahison qui n’avait pas été sans gloire. Si Auguste s’y était livré, s’il s’était jeté hardiment dans les bras de la Pologne frémissante, plus de cent mille épées eussent été tirées pour lui : la Pologne entière lui eût fait un rempart de son corps, et cette levée en masse d’un peuple tout militaire aurait peut-être été d’un plus grand secours pour l’Europe et d’un plus grand péril pour Frédéric que l’appui tardif des armées indisciplinées d’Elisabeth ; mais, au lieu de s’abandonner à l’élan national, Auguste l’avait contenu, refroidi, découragé. Lassé de l’énergie factice que le comte de Broglie lui avait un moment inspirée, craignant ses indociles sujets plus que ses ennemis, il était rentré sans résistance sous le joug du ministre et du parti russes, et n’avait voulu attendre de secours que de l’étranger. Désormais l’envoyé d’Elisabeth et les seigneurs de sa faction régnaient seuls à la cour. Les premiers corps de l’armée russe avaient déjà passé la frontière, et, à la lenteur calculée de leurs mouvemens, à la hauteur de leur attitude et de leur langage, aux mauvais traitemens de toute sorte dont ils accablaient les populations, on voyait clairement qu’ils étaient bien plus préoccupés du chemin à parcourir que du but à atteindre, bien plus soucieux de s’établir en Pologne que d’aller se mesurer avec Frédéric dans les plaines de l’Allemagne. Le prétendu passage n’était qu’une conquête anticipée. Voilà dans quelle extrémité et sur le bord de quel abîme la Pologne éperdue tendait les bras à l’ambassadeur de France. Si la France voulait, elle pouvait l’en retirer à elle seule. Avec cent mille hommes en Allemagne et le nom de la France, on avait le droit de parler haut et de défendre de vieux amis contre de douteux alliés de la veille.

Si le comte de Broglie eût été le maître de la politique française, l’appel, on le sait, n’eût pas tardé à être entendu. Il avait son plan tout fait pour concilier les anciens devoirs de la France avec ses nouveaux intérêts. Arracher le roi Auguste à l’amitié russe en lui promettant sa part dans les dépouilles de Frédéric, obtenir à ce prix sa renonciation éventuelle à la couronne élective de Pologne, échangée contre la promesse d’une monarchie héréditaire en Allemagne, ranimer ainsi le parti national polonais par l’espoir de porter bientôt un des siens au trône vacant, puis, la Pologne et la Saxe une fois réunies sous le patronage de la France, parler ferme à la Russie et ne l’admettre dans l’alliance européenne qu’à la condition qu’elle s’y tiendrait à sa place et n’y jouerait qu’un rôle secondaire, telle était la ligne de conduite qu’il avait plus d’une fois exposée par la voie officielle ou secrète à son gouvernement ; mais ni roi, ni ministre, ni conseiller intime, ni conseiller public, n’avaient fait de réponse formelle ou para lui accorder un quart d’heure d’attention. Qu’à cela ne tienne cependant ; il avait coutume d’agir seul et de faire à sa tête, et d’ailleurs l’honneur lui interdisait de laisser périr sous ses yeux ses fidèles amis. Il se mit à l’œuvre tout comme s’il avait en poche les moyens d’agir qu’on lui refusait.

Sans balancer, il se posa hardiment comme le patron de tous les Polonais lésés par l’invasion russe et le redresseur attitré de leurs griefs. Quiconque eut à se plaindre d’un champ ravagé, d’une maison mise au pillage, d’une cave défoncée, d’une contribution de guerre indûment perçue, vit sa réclamation accueillie, presque provoquée par l’ambassade de France, et, à peine reçue, l’ambassadeur s’empressait de la transmettre au comte de Brühl d’une part, au ministre de Russie à Dresde de l’autre, en insistant avec hauteur pour que justice fût rendue. Cette attitude, très différente du langage conciliant et presque complaisant que tenait au même moment le cabinet français à Saint-Pétersbourg, jeta au premier instant le désordre dans la faction dominante. On avait vu tant de fois déjà le comte de Broglie agir en dehors des ordres apparens de sa cour, et non-seulement échapper au désaveu, mais mener à bien ce qu’il entreprenait, la véhémence impérieuse de son caractère était si connue, qu’on n’osait pas lui répliquer. Le ministre de Russie cependant rassembla son courage, et lui répondit une fois avec assez d’aigreur que sa souveraine ne pouvait consentir à laisser prendre au roi de France le rôle de médiateur entre elle et les Polonais. « Ce n’est point par des raisons qu’il m’a répondu, écrivait le comte de Broglie, mais par des phrases entrecoupées qui prouvent l’impatience et l’embarras que cause ordinairement la raison qui déplaît. Il n’a pu s’empêcher de me dire que mes sollicitations en faveur des Polonais produisaient l’effet contraire à celui que j’en attendais, et pour me prouver que la France n’était pas fondée à se mêler des contestations entre la Russie et la Pologne, il m’a dit que sa cour ne s’était jamais occupée de celles qui pouvaient exister entre la France et la Suisse. Enfin il s’est laissé aller à des propos très déplacés auxquels il a ajouté la grossièreté… Le résultat de notre conversation est que, tant que les ministres du roi conserveront des relations avec les Polonais et n’abandonneront pas totalement leurs intérêts, la Russie croira que nous lui manquons absolument. S’il n’a pas dit cela en mots propres, il m’a dit l’équivalent plusieurs fois [13]. » Sans être aussi net, le comte de Brühl laissa pourtant clairement apercevoir la gêne qu’on lui causait en prêtant un corps au mécontentement des Polonais, et en troublant une intimité avec sa puissante voisine qui était aussi commode pour son souverain que fructueuse pour lui.

L’essentiel était de savoir jusqu’à quel point le comte de Broglie traduisait fidèlement les intentions de son gouvernement, et par suite jusqu’à quel degré on pouvait le laisser parler sans en tenir compte. Une occasion naturelle se présenta de s’éclairer sur ce point. Au plus fort des réclamations du comte de Broglie, on eut à Dresde la visite de l’envoyé français à Saint-Pétersbourg, le chevalier Douglas, qui s’en retournait à Paris, cédant sa place provisoire à un ambassadeur en règle. Cet agent, nous l’avons dit, avait la tête montée sur l’alliance russe, qu’il considérait comme son œuvre, et il ne fit pas difficulté d’établir, dans ses conversations tenues à tout venant, qu’à ses yeux cette précieuse conquête devait remplacer toutes les anciennes traditions de la politique française, et qu’en particulier Pologne et Turquie devaient lui être sacrifiées sans ménagement. Le comte de Broglie pouvait à peine contenir son impatience en lui entendant tenir tout haut ces beaux propos dans les salons ministériels. « Et comment ferez-vous, lui dit-il une fois perdant le sang-froid, pour être sûr que cette alliance ne nous manquera jamais ? — C’est bien simple, dit l’autre avec un ton de dédain sublime, nous y pourvoirons en éclairant cette nation encore sauvage, en nous l’assujettissant par la civilisation et par l’élégance, par le goût de nos modes et par le luxe que nous saurons y introduire. » Outré de ce verbiage moitié mondain, moitié philosophique, le comte de Broglie accompagna le récit confidentiel qu’il en fit dans sa dépêche de cette réflexion de gros bon sens : « je ne sais si cette manière de s’attacher une puissance est bien conforme à la dignité du roi ; mais ne serait-il pas plus court de laisser la puissance en question dans l’état de nullité où elle est [14] ? »

Quoi qu’il en soit, le chevalier Douglas fut l’intermédiaire tout naturel que le favori saxon employa pour faire parvenir à Paris ses plaintes contre l’ingérence hautaine et incommode du comte de Broglie, et Douglas trouva d’autant plus facilement accueil pour ses griefs que le ministre des affaires étrangères auquel il en fit rapport était non plus M. de Rouillé, appréciateur bienveillant des mérites du comte de Broglie, qu’il avait éprouvés, mais un rival de carrière et de faveur, l’heureux Bernis, enfin parvenu par une nomination récente au sommet de l’état, et tenant le gouvernail de toute la politique française.

Peu de sympathie devait exister entre le comte de Broglie et l’abbé de Bernis, car je ne crois pas que le hasard ait jamais rapproché deux caractères moins faits pour s’accorder. Origine, rang social, habitudes et éducation première, tour d’esprit, sentimens, qualités et défauts, tout entre eux était dissemblable, presque contraire. De cette ardeur d’ambition patriotique et personnelle qu’avaient fait naître chez le comte de Broglie les leçons de la politique et l’alternative de la vie des cours et des camps, pas la moindre étincelle n’était allumée chez le cadet de province, prêtre léger, mais décent, poète agréable, travailleur facile et charmant convive, qui se trouvait en ce moment maître de la France. Un jour sans doute les Souvenirs inédits de l’abbé de Bernis seront livrés au public, qui y a droit, et nous supplions les héritiers qui en sont les dépositaires de ne pas nous faire trop attendre ce plaisir. Alors on verra tout à découvert que, si l’histoire est bien un peu surprise de rencontrer cet aimable homme à la tête de la politique française dans une des plus grandes crises qu’ait jamais traversées l’Europe, personne peut-être n’en fut plus surpris que lui-même. Avant quarante ans, il avait atteint le comble de ses prétentions à la renommée en entrant sans peine à l’Académie. Que la fortune voulût y joindre un bénéfice bien appointé ou quelque canonicat non sujet à résidence, et lui permît de finir ainsi ses jours, sans souci de la vieillesse, entre les levers de Versailles et les soupers de Paris, tous ses vœux eussent été pleinement satisfaits. C’est tout ce qu’il était venu chercher à la cour. Il ne demandait pas autre chose non pas au roi, que sa position d’humble abbé ne lui permettait pas d’approcher, mais aux maîtresses royales, dont il avait soin de compter sur ses doigts le nombre toujours mystérieux et de suivre pas à pas la succession souvent inaperçue, ayant l’art de se trouver des premiers à les saluer à leur apparition et le bon goût de ne pas leur tourner le dos dans leur disgrâce. Un hasard la fit l’ami de la famille Poisson [15] ; il vit naître et grandir sous l’aile de Mme Poisson la beauté de Mme d’Étiolles. Quand une grandeur inespérée fut le prix de ses attraits, il fallut à la nouvelle marquise de Pompadour un guide pour se conduire sur ce terrain glissant de la cour, où ses regards ne rencontraient ni un parent ni un ami. Elle jeta les yeux sur l’abbé de Bernis, le seul visage peut-être qui lui fût connu, et lui fit officiellement la proposition de lui servir de mentor dans l’usage de son pouvoir. Il réfléchit, raconte-t-il, si son caractère sacré lui permettait de diriger l’emploi d’une faveur dont il ne pouvait ni approuver ni ignorer l’origine. Le cas de conscience une fois résolu, il mit en galant homme autant de scrupule à bien tenir son engagement que le prêtre en avait mis peu à l’accepter.

Qu’au bout de cette situation étrange de conseiller attitré d’une favorite, une ambassade, un ministère même, pussent se rencontrer, c’était possible, et, sans désirer ces hauts postes, Bernis put s’y préparer sans crainte. Il pensait apparemment qu’il s’en tirerait comme un autre, mieux qu’un autre même, dans le courant de médiocrité générale où il vivait, et où le talent ne brillait pas plus que n’abondait la vertu. La justesse du coup d’œil, la perfection du savoir-vivre, la paisible et élégante possession de soi-même, toutes qualités dont Bernis se savait doué à un haut degré, ont souvent avec avantage tenu lieu de toute étude à un diplomate. Sans excès de vanité, il pouvait penser qu’il ferait sous la barrette rouge et dans le fauteuil de secrétaire d’état aussi digne et beaucoup plus agréable figure qu’un vieux pédagogue comme Fleury. Le malheur voulut que, quand son tour arriva d’être premier ministre pour devenir ensuite cardinal, ce fut non pas Fleury, mais Richelieu que par une dérision inattendue la fortune le conviait à remplacer. Il fallait être Richelieu en effet pour modifier sans la détruire la base même du traité de Westphalie. Pour reprendre en sous-œuvre tous les fon-démens de l’équilibre européen, il ne fallait pas moins que la main puissante qui cent ans auparavant les avait posés. L’héritier seul du génie du grand cardinal aurait pu se permettre non de déchirer, à Dieu ne plaise, son testament, mais d’en raturer quelques lignes, pour y substituer le nom de la Prusse à celui de l’Autriche. La plus grande étendue d’esprit politique n’aurait même pas suffi pour mener à bien cette entreprise et infléchir sans le briser l’axe même de la politique française, car il est sans exemple que les grandes révolutions territoriales ou diplomatiques se soient jamais accomplies sans être appuyées par un coup de force ou éclairées par un rayon de gloire. Il eût donc fallu y apporter, non sans doute une connaissance approfondie de l’art de la guerre, mais quelques-unes de ces révélations que le génie a sur toutes les matières, qui n’avaient pas failli à Richelieu lorsqu’avec le coup d’œil d’un général autant que d’un politique il jeta les armées françaises au travers des feux de la guerre de trente ans. Voilà quel ensemble de qualités Bernis aurait dû trouver réunies sur sa tête le jour où, chargé de conclure, puis d’exécuter le traité de Versailles, il dut improviser pour la France, sans y avoir jamais songé, tout un système nouveau d’alliance. La justice veut qu’on reconnaisse qu’il fut lui-même dès le premier instant épouvanté de la lourdeur de sa tâche et accablé du sentiment de son insuffisance. Ses mémoires ne sont guère à cet égard qu’une longue suite d’aveux et de gémissemens. Je ne suis pas sûr en vérité qu’avec la modestie de bon goût dont il était doué et le tour naturellement plaisant de son esprit il ne se soit pas pris lui-même parfois à rire en comparant dans la glace son nez retroussé et son profil égrillard avec les traits sévères de son formidable prédécesseur : contraste étrange, et que la destinée, plus hardie dans ses effets comiques que ne l’oserait être un romancier, avait pris soin de compléter en les revêtant de la même soutane et en les coiffant du même chapeau.

Rien n’autorise à croire que dans l’œuvre immense où échoua Bernis le comte de Broglie aurait réussi ; mais celui-ci au moins n’en doutait pas. Il comprenait les redoutables conditions du problème, ce qui, je l’avoue, n’est pas encore la même chose que de savoir les remplir. Il tenait toute prête, pour faire face à toutes les difficultés, une solution militaire et diplomatique, et brûlait d’être mis à l’épreuve sous laquelle fléchissait Bernis. Entre le premier ministre, qui se désespérait de la grandeur de son rôle et ne cherchait qu’à le restreindre, et le fougueux agent qui frémissait dans le cadre étroit où on le tenait enfermé, il n’y avait pas moyen de s’entendre.

Les plaintes dont le chevalier Douglas était chargé trouvèrent donc chez le nouveau ministre une oreille assez facilement ouverte ; mais, outre que l’abbé de Bernis était naturellement d’humeur douce et de formes polies, le comte de Broglie devait à sa conduite de l’année précédente une réputation de capacité et de courage qui ne permettait pas de lui rompre en visière tout de suite avec hauteur. Un vague soupçon s’était répandu d’ailleurs à la cour sur les relations particulières qu’il entretenait avec le roi. C’était assez pour qu’un ministre, tout en le surveillant avec une jalousie par là même plus ombrageuse, se crût pourtant obligé dans la forme à quelques égards. Aussi les premières observations, adressées au comte par le ministre furent-elles assez douces et sur le ton du conseil amical plus que de la réprimande. On lui reprochait surtout de ne pas ménager assez le comte de Brühl et d’oublier, dans ses manières de parler de la Russie, que cette cour impériale était désormais l’alliée de la France. « Ne pouvant avoir, lui disait-on, un autre ministre que le comte de Brühl, avec qui nous avons journellement à traiter, convient-il de l’irriter et de le mettre dans le cas de retarder pour se venger les résolutions qu’on doit prendre de concert, et d’inspirer au roi son maître des sentimens qui peuvent produire de mauvais effets ? C’est vous exposer à négocier avec lui d’une manière désagréable et embarrassante pour le service du roi… Vous n’ignorez pas, ajoutait le ministre avec une bienveillance réelle ou affectée, que bien des gens vous ont cru et vous croient encore opposé au système actuel. Je n’entrerai point dans la discussion de ce système, dont on ignore la totalité, et sur lequel on ne peut former que des conjectures ; mais vous êtes trop bon serviteur du roi pour ne pas le suivre, puisque sa majesté a cru devoir l’adopter, ce dont vous n’avez cessé de donner des preuves dans toutes vos lettres, et principalement dans votre conduite en Saxe et à Vienne… On ne peut certainement avoir plus d’application que vous n’en avez à veiller sur toutes les parties qui intéressent le service du roi, ni plus de sagacité pour découvrir ce qu’il importe de savoir, ou du moins pour mettre sur la voie de ce qu’on cherche à cacher. Le conseil vous rend, monsieur, justice entière sur cet article ; mais on ne peut se dispenser de désirer un peu moins de-vivacité de votre part vis-à-vis d’un ministre qui jouit de la faveur de son maître… Quant à la Russie, sa majesté ne s’est point réunie avec l’impératrice pour continuer à se conduire sur les principes qu’elle suivait précédemment à cette réunion. L’intérêt des alliés est commun, et les mesures doivent être communes… Quand les Polonais font des plaintes de la nature de celles que vous pouvez écouter suivant les principes établis, alors le ministre du roi doit les exposer au ministre russe, non en vengeur, mais en conciliateur… Vous trouverez sans doute, monsieur, que le rôle qu’on vous prescrit est bien passif dans ce moment-ci ; mais, tout ce qui compose les différentes branches du système étant prévu, le conseil de sa majesté ne demande qu’à être instruit des faits pour se régler en conséquence, adoptant vos réflexions lorsque, pour la connaissance du total, on trouvera qu’elles peuvent être suivies, et vous faire passer les ordres de sa majesté, à qui il est nécessaire de conserver un parti en Pologne à tout événement [16]. »

En sa qualité de premier commis, Tercier était chargé d’expédier, peut-être de rédiger ces dépêches, et il avait probablement eu soin d’en adoucir les termes. Craignant l’effet de ces reproches sur l’humeur irascible de l’ambassadeur, il s’efforçait d’y joindre lui-même quelques paroles encore plus pacifiantes. « De grâce, écrivait-il, ne vous chagrinez pas sur les lettres que vous recevrez à propos du comte de Brühl et du chevalier Douglas. M. l’abbé de Bernis n’a pu faire autrement. Il vous estime et vous aime, vous devez en être persuadé. Attendez les circonstances, elles peuvent changer, et alors on sentira combien on doit s’intéresser à la partie dont vous êtes chargé ; on la connaît, mais le torrent emporte de l’autre côté. Je ne serais cependant pas éloigné de penser qu’en même temps que la nécessité fait qu’on s’y livre, on juge que le torrent peut n’avoir qu’un cours passager, et qu’il faudra revenir aux anciens principes. Alors les vôtres auront leur force. Vous pouvez jouer un grand rôle, il faut que vous le jouiez. C’est d’après les ordres particuliers du roi que vous pouvez diriger votre conduite. Je tâcherai de vous les faire avoir aussi clairs et aussi précis qu’il sera possible, et d’un autre côté je m’étudierai, dans la correspondance ministérielle, à ne jamais rien mettre qui contredise ceux du roi, afin que vous soyez toujours plus à votre aise [17]. »

C’était à la fois trop et trop peu dire : trop pour contenter l’impétueux ambassadeur, et trop peu pour le contenir. Le comte de Broglie n’avait pas la moindre confiance (et il n’avait pas tort) dans le prétendu système, profondément combiné et prudemment dissimulé, auquel le ministre lui demandait de concourir sans le connaître, et de subordonner en attendant l’évidence de ses vues personnelles. Il n’en avait pas davantage dans l’appui qui pourrait lui être fourni pour combattre l’erreur ou le néant de la politique ministérielle par les ordres particuliers du roi ; mais, mollement réprimandé d’une part et timidement encouragé de l’autre, il ne vit pas de raison pour s’arrêter, et, persévérant dans la résolution de ne prendre conseil que de lui-même, il entama sans hésiter une négociation des plus importantes à la fois et des plus délicates, dans laquelle il se vit un moment sur le point de réussir. Il ne s’agissait pas moins que de faire rappeler de Saint-Pétersbourg le ministre du roi Auguste, le plus dangereux instrument de l’intimité établie entre le comte de Brühl et le cabinet russe. Ce ministre portait un nom illustre à plus d’un titre, qu’il devait couvrir lui-même d’une funeste célébrité avant de le léguer pour le réhabiliter devant l’histoire à une postérité glorieuse. C’était le jeune stolnick Stanislas-Auguste Poniatowski, neveu par sa mère des princes Adam et Michel Czartoryski, beau-frère du grand-général et déjà en possession, à moins de trente ans, d’une certaine réputation européenne.

Le caractère de ce triste personnage, qui a eu son jour de renommée, a été plus d’une fois dépeint : par Rulhière avec une noblesse qui n’exclut pas la grâce ingénieuse, et dans cette Revue même avec une vivacité piquante par M. le comte de Saint-Priest. Je ne puis mieux me le représenter d’après ces portraits qu’en me reportant vingt-cinq ou trente ans en arrière, du temps que les passions de l’Europe aristocratique contre la France libérale étaient encore dans toute leur vivacité, et que l’empereur Nicolas était le chef de cette croisade de l’ancien régime contre le nouveau, et en me rappelant l’impression singulière que me produisaient alors, dans les salons de Paris et dans les ambassades, les jeunes Russes qui couraient le monde. A les entendre causer, à vivre avec eux dans les fêtes, dans les théâtres, même dans les tribunes des assemblées législatives, on les aurait pris pour des Français de naissance comme de cœur, du meilleur aloi comme du meilleur monde. C’était une contrefaçon à s’y méprendre, dans les manières, dans la toilette, dans l’accent et même dans la conversation. Ils étaient vêtus à la dernière mode, savaient par cœur le roman du jour, et raisonnaient de la politique contemporaine et parlementaire avec une connaissance très judicieuse des personnes et même des principes qui y présidaient. Les mots de progrès et de civilisation étaient incessamment sur leurs lèvres. On se laissait prendre involontairement à causer avec eux à cœur ouvert, comme si on eût marché sur un terrain commun d’idées, de sentimens ou d’intérêts. Puis tout d’un coup, un mot, un geste, une inflexion de voix échappée, vous avertissaient que vous étiez en face de l’ennemi le plus acharné de votre patrie. Le désappointement était pénible, et, tout en admirant cette reproduction si exacte de mœurs étrangères et même détestées, on ne pouvait se défendre d’une secrète répugnance pour le défaut d’originalité propre et de franchise, de naturel et de vigueur, qui était l’inévitable condition de tant de souplesse dans l’art d’imiter.

Ce rôle d’un ennemi de la France, empruntant ses mœurs et ses idées pour la mieux combattre, fut précisément celui que joua au XVIIIe siècle Stanislas-Auguste Poniatowski. C’était un beau jeune homme, de haute stature, d’une figure régulière bien qu’un peu molle, d’un port presque royal, doué d’une élocution facile et de cette flexibilité gracieuse d’esprit et de corps qui est le propre du tempérament slave. Deux années de séjour à Paris, où une mère ambitieuse l’avait envoyé de bonne heure se former, avaient fait de lui un cavalier accompli et un aimable débauché auquel ni le maréchal de Richelieu ni le duc de Lauzun n’auraient pu trouver rien à reprendre. Il excellait dans le triple talent du courtisan français, séduire les femmes, se tirer avec éclat d’une affaire d’honneur et accumuler les dettes sans les payer ; mais à ce savoir-vivre du grand monde Poniatowski, pour achever de se mettre à la dernière mode, avait ajouté une légère teinture de la philosophie nouvelle. Il citait à tout propos les vers des tragédies de Voltaire, principalement ceux dont le tour sentencieux, très goûté alors, ne nous paraît plus aujourd’hui que le vêtement assez médiocre de froids lieux-communs. Quelques axiomes sonores sur la tolérance et l’égalité, le progrès des lumières, l’amour de l’humanité, quelques lambeaux de déclamations contre le fanatisme, lui avaient fait bientôt un renom dans le monde des encyclopédistes. Il brillait surtout sous ce rapport dans le salon bourgeois de Mme Geoffrin, où les nouveaux docteurs tenaient le dé de tous les entretiens, mais où la société, n’étant pas du premier choix, goûtait fort l’honneur de philosopher en compagnie d’un jeune seigneur. La vieille dame l’appelait son élève et son enfant, et le charmant vaurien mit à l’épreuve cette maternité en lui laissant à son départ ses notes à payer et ses créanciers à satisfaire. De retour en Pologne, ce Français d’emprunt, qui n’avait que le mot de civilisation à la bouche, devint sans scrupule l’instrument choisi par ses oncles pour étendre sur la Pologne la domination de la barbarie, personnifiée dans l’influence russe. Personne n’embrassa plus chaudement que lui l’étrange dessein de réformer avec le concours d’un despote étranger les institutions politiques de sa patrie. Ces institutions d’ailleurs, gothiques et vieillies, ne lui inspiraient que du mépris ; au nom des droits abstraits de l’homme et du citoyen, il était tout prêt à faire litière des vieilles libertés chrétiennes et aristocratiques de la Pologne. C’est ainsi du reste que presque partout en Europe, dans cette seconde moitié du XVIIIe siècle, les principes nouveaux dont l’esprit français se faisait gloire furent artificieusement exploités contre les intérêts les plus chers de notre politique. Ce fut une conjuration à peu près universelle dont Frédéric eut la direction, où entrèrent après lui Catherine, Joseph II, presque tous les souverains, et dans laquelle donna en plein la vanité séduite des philosophes. Dans cette tragi-comédie qui contribua pour sa grande part, comme on le verra, à la chute de la Pologne, et prépara la destruction de la prépondérance française en Europe, des monarques et des hommes de génie se disputèrent les premiers rôles. Poniatowski eut en partage un personnage brillant, celui de jeune premier et d’amoureux.

C’était en cette qualité qu’il avait débuté quelques années auparavant à Saint-Pétersbourg, où il s’était rendu en compagnie de sir Charles Williams, l’envoyé anglais, qui avait pour lui la plus grande amitié. A peine arrivé, il fixa les regards de la femme du prince héréditaire, la belle, plus tard Ia grande Catherine d’Anhalt, à qui son génie naissant, sa grandeur prochaine et la stupidité d’un époux qui lui obéissait en la maltraitant assuraient déjà une réelle importance dans l’état. Le titre d’amant de Catherine était une dignité presque officielle, puisque l’impératrice Elisabeth elle-même avait donné à sa nièce le conseil d’assurer par ce moyen détourné la succession menacée des Romanof, et que le grand-duc, abruti autant qu’énervé par la débauche, prenait volontiers en amitié celui qui le suppléait dans ses devoirs comme dans ses droits. Poniatowski s’inscrivit le second ou le troisième sur cette liste de favoris qui ne devait se clore qu’avec la vie de Catherine et la fin du siècle. Pour le garder auprès d’elle, l’amoureuse princesse n’imagina rien de mieux que de faire demander officiellement par le secrétaire d’état sa nomination au poste d’envoyé saxon à Pétersbourg. Le roi Auguste avait d’abord hésité, disputé, refusé : il n’aimait pas le jeune homme, ce morveux aux grands airs, comme il l’appelait, il se méfiait vaguement de l’ambition des Czartoryski, puis il craignait d’irriter la France ; mais, à mesure que croissait l’intimité de son ministre et du cabinet russe, son opposition faiblissait, et l’insistance de Catherine devenait plus ardente. Enfin l’alliance de la politique et de l’amour l’emporta sur tous les obstacles, et fit Poniatowski ambassadeur.

Faire revenir sur une nomination qui était l’œuvre de ces deux puissances réunies n’était pas une médiocre entreprise. Ce fut pourtant là ce que tenta le comte de Broglie. A ses yeux, la présence d’un des membres de la faction russe accrédité à Saint-Pétersbourg, c’était la conspiration en permanence contre les libertés de la Pologne, et tant qu’il lui restait un souffle de vie et une ombre d’autorité, il n’y pouvait prêter les mains. A la haine même dont il honore dans sa correspondance un jeune homme encore aussi peu mis à l’épreuve que Poniatowski, on dirait qu’il avait deviné par l’instinct du génie politique que ce héros de théâtre avait justement en lui tout ce qu’il fallait de présomption et de mollesse pour mener un pays droit à sa ruine. Quoi qu’il en soit, Broglie fit avec habileté, pour atteindre son but, usage d’une faute de conduite que l’inexpérience de Poniatowski avait laissée imprudemment éclater. Ministre d’une puissance engagée dans la lutte contre l’alliance anglo-prussienne, Poniatowski n’en exprimait pas moins tout haut dans Saint-Pétersbourg sa sympathie pour le cabinet britannique, et il entretenait avec sir Charles Williams une correspondance régulière qui ne se bornait évidemment pas à des effusions d’amitié réciproque. Ce fait, qui constituait presque une trahison des secrets d’état, fut adroitement exploité à Dresde comme à Paris par le comte de Broglie, et confirmé par le ministre de France à Saint-Pétersbourg, le marquis de l’Hôpital, qui, lui aussi, trouvait le voisinage du galant ambassadeur aussi suspect qu’incommode. Et comme en même temps le grand-duc héréditaire de Russie ne cachait pas son admiration pour Frédéric, jouait toute la journée au soldat pour mieux l’imiter, il devint assez vite évident que le ménage à trois dont Poniatowski était l’âme n’attendait que la mort de l’impératrice Elisabeth pour arracher la Russie au lien du traité de Versailles. Le danger signalé avec force finit par émouvoir les deux cabinets. Bernis consentit à exiger et Brühl à signer la révocation de Poniatowski. C’était un immense échec pour le parti russe et un triomphe qui, faisant renaître le parti national à l’espérance, rétablissait sur de nouvelles bases le crédit ébranlé du comte de Broglie. Ainsi son audacieuse persistance allait être récompensée, et il avait presque réussi à entraîner bon gré mal gré son gouvernement à sa suite. Ce fut le moment où un désastre imprévu vint livrer la France entière, cabinet, armées et ambassadeurs, à la risée de ses alliés aussi bien que de ses ennemis. Le 5 novembre 1757, une des deux divisions de l’armée française, parvenue jusqu’au cœur de l’Allemagne, était taillée en pièces à Rosbach par Frédéric, et obligée de rétrograder en déroute vers le Rhin.

On connaît l’histoire de cette triste et fameuse campagne de 1757, ouverte avec tant d’éclat et si douloureusement terminée pour la France, et où Frédéric, seul contre tous, réduit d’abord à deux doigts de sa perte, étonna le monde par sa fermeté d’âme avant d’écraser ses adversaires par un coup imprévu de son génie. On sait comment l’armée française, victorieuse à Halberstadt, en Westphalie, avec le maréchal d’Estrées, et déjà maîtresse par là du Hanovre et de toute l’armée anglaise, perdit le fruit de son triomphe par la sotte capitulation de Closterseven, qu’accepta étourdiment le frivole Richelieu. On n’ignore pas non plus comment à cette faute capitale une seconde presque aussi grave se tarda pas à être jointe : ce fut la division de l’armée en deux corps, dont l’un sous les ordres du maréchal de Soubise alla rejoindre en Thuringe l’année autrichienne, et présenter ainsi à Frédéric deux ennemis à la vérité au lieu d’un, mais faibles tous deux, et qui sur le champ de bataille ne purent s’accorder ensemble. Le désastre inattendu de Rosbach fut la suite de cette succession de Bévues. Le récit comme la critique de ces faits malheureux se trouvent partout et sont trop étrangers au sujet de cette narration pour que nous y insistions davantage ; mais la conséquence s’en fit sentir au comte de Broglie et au parti français en Pologne par une cruelle surprise. La veille de Rosbach en effet l’ambassadeur de France parlait encore à Varsovie au nom d’un gouvernement timide, vacillant, mais toujours réputé puissant, et au nom d’une armée dont le renom militaire était intact, et qui allait, pensait-on, décider d’un seul coup du sort du continent européen. La Russie au contraire n’était représentée que par des troupes indisciplinées, malfamées, plus pressées de piller leurs alliés que d’entrer en lice avec leurs ennemis. Le lendemain, tout était changé. Plus d’armée française aux portes de la Saxe, prête à punir ou à récompenser Auguste III des sentimens hostiles ou favorables qu’il témoignerait au représentant de la France ; mais l’armée russe, toujours présente au cœur même de la Pologne, devenue d’autant plus importante à ménager, et dont le rôle grandissait d’autant plus dans la coalition anti-prussienne que celui des trois alliés sur lequel on comptait le plus venait de compromettre et de manquer le sien.

Une cruelle douleur domestique vint accroître pour le comte de Broglie l’amertume patriotique de cette affreuse nouvelle. Son frère aîné, le duc de Broglie, commandait l’un des corps de l’armée de Soubise, et s’était distingué dans cette malheureuse journée ; mais la gloire dont il s’était couvert était payée cher : il avait vu tomber à ses côtés son cadet, le jeune Revel, charmant jeune homme, l’idole des siens, et dont la bravoure éclatante faisait l’admiration de toute l’armée, Le comte apprit ainsi au même moment la honte de sa patrie, le deuil de sa famille et la ruine du dernier débris de son crédit diplomatique. « Ah ! quel coup, monsieur, écrivit-il à Tercier dans un accès de véritable désespoir ; j’ai le cœur navré,… et j’ose dire que, si les maîtres connaissaient leurs serviteurs, sa majesté aurait autant de regrets à former que toute notre famille [18]. » La douleur du comte de Broglie l’avertissait bien. A partir de ce jour fatal, tout fut perdu : tout espoir d’arracher la Pologne à l’invasion dominatrice de la Russie ne fut plus qu’une chimère, à laquelle il eut lui-même le tort de s’attacher, on dirait volontiers de se cramponner trop longtemps. Pour commencer, Poniatowski, dont l’audience de congé était accordée déjà, retira sa demande et ne quitta pas Saint-Pétersbourg. La tendresse de la cour saxonne pour le cabinet d’Elisabeth ne connut plus de bornes, pas plus que l’indolence des troupes moscovites dans les provinces polonaises qu’elles occupaient. Reçu par le roi et par son ministre à peine avec les égards de la plus simple politesse, le comte de Broglie vit désormais toutes ses réclamations écartées sans réponse, et tous ses amis tomber en disgrâce, tous ceux du moins que la mauvaise fortune n’éloignait pas de lui naturellement. Ce ne fut plus entre le comte de Brühl et lui qu’une suite d’altercations stériles dont l’unique résultat était de faire éclater chaque jour davantage le discrédit de la France et le dépit de son ambassadeur.

Pour comble de malheur, comme il aurait bien fallu s’y attendre, cette attitude de récriminations sans fruit fut aussi mal prise à Versailles qu’elle était compromettante à Varsovie. Il convenait au cabinet français de sacrifier la Pologne, qu’il ne pouvait plus défendre, mais de la sacrifier sans bruit, et en quelque sorte sans la faire ni la laisser crier. C’est ce qu’on essaya de faire comprendre à demi-mot au comte de Broglie, mais ce qu’il ne voulut jamais entendre. Ses plaintes, ses colères, ses dénonciations, causaient donc à l’abbé de Bernis une irritation croissante, qui se traduisit par une série de réprimandes dont le ton s’aigrissait insensiblement, passait du simple mécontentement à la sévérité, puis de la sévérité à l’amertume. Au lieu de se taire et d’obéir, le comte entreprit alors de se justifier, mais à sa manière, c’est-à-dire en faisant la leçon au lieu de la recevoir, et en s’obstinant à ouvrir bon gré mal gré les yeux de son supérieur sur les menées ambitieuses dont la France était dupe. Bernis, qui voulait absolument les tenir fermés, ne pouvait souffrir ces lumières dont on l’accablait malgré lui. L’apologie, au lieu de calmer, exaspérait son impatience. « Votre neveu a vraiment le diable au corps, disait-il à l’abbé de Broglie, il ne fait de la politique qu’à sa tête ; il prend le ton législatif dans ses dépêches, et il a dans toutes ses démarches une dureté et une amertume qui tiennent de la férocité [19]. »

Restait une dernière ressource, celle d’en appeler au roi lui-même. Sans grande confiance dans cette intervention suprême dont il avait éprouvé plus d’une fois la faiblesse, le comte résolut pourtant d’y avoir recours, car enfin à quoi bon le secret et l’argent employé pour l’entretenir, si on laissait détruire, cette fois sans retour, le centre de forces et le noyau d’amis dévoués que ce plan caché avait eu pour unique but de constituer ? Une dernière fois le comte tenta de se faire entendre en se jetant en quelque sorte aux pieds du souverain en personne par une lettre directe (comme il avait l’autorisation de le faire dans les grandes occasions) ; cherchant à le prendre par tous ses côtés faibles et tous ses points sensibles, il plaida la cause de l’indépendance polonaise avec l’éloquence du désespoir. Dans une démonstration d’une évidence saisissante, il fit voir que le roi Auguste tombait peu à peu et sans résistance à l’état de simple vassal de la Russie, et que son fils, le prince électoral, était à ses côtés tout prêt à accepter le lendemain de sa mort la couronne déjà humiliée des Jagellons à de plus humbles conditions encore. N’y avait-il donc, ajoutait-il, aucun moyen d’enlever le monarque saxon à cette main de fer qui l’enserrait chaque jour plus fortement ? Il n’était plus temps, hélas ! de parler des compensations territoriales qu’autrefois il avait conseillé de lui offrir. La mauvaise fortune de la France ne se prêtait plus à de telles perspectives ; mais au moins on pouvait faire appel à son orgueil royal en tâchant de le concilier avec son sentiment paternel. Si le prince électoral était odieux aux Polonais comme le représentant d’une domination étrangère, si un autre des jeunes princes, le prince Charles, était lui-même entièrement gagné par la Russie, qui lui faisait espérer le grand-duché de Courlande, un troisième restait, le prince Xavier, doué du plus heureux naturel, tout particulièrement aimé de sa sœur la dauphine, bien vu des Polonais, dont il avait su imiter les mœurs et ménager les préjugés. Pourquoi, disait le comte, ne pas choisir hardiment celui-là, le désigner d’avance comme le roi futur de Pologne, et grouper autour de lui les amis de la France, qui se prêteraient à tout, pourvu que le joug moscovite fût éloigné de leur tête ? Tout serait ainsi concilié, les susceptibilités de la république et les intérêts légitimes de la maison régnante. Un mot suffisait ; mais ce mot, il fallait que le roi le dît, car Bernis ne le dirait jamais.

« J’envoie, disait-il en terminant, à M. l’abbé de Bernis plus de cent pages d’apologie qui pourraient bien ne lui faire d’autre effet que d’ennuyer le conseil, si on les lit. Je n’ai guère d’autre ressource que la justice de votre majesté ; pourvu que je sois sûr qu’elle daigne être contente de mon travail et de mon zèle, il ne me restera rien à désirer, et quant au fond même des affaires je me jette à ses pieds pour la supplier de me mander si ses idées sur la Pologne subsistent, si elle désire que le prince royal et électoral de Saxe soit éloigné du trône de Pologne… Quelques dégoûts que j’éprouve journellement, je les supporterai sans peine dès que je pourrai imaginer que mes services lui sont le moins du monde agréables. Ce n’est pas le seul sacrifice que je lui aie voué depuis longtemps, et j’envierais le sort de mon frère, qui vient de perdre la vie pour votre majesté, s’il avait versé son sang dans une circonstance qui eût été utile et glorieuse au service de votre majesté. »

Et dix jours après il écrivait encore : « Je supplie très humble ment votre majesté de se souvenir que dans les instructions secrètes qui ont été remises de sa part par M. Tercier, il y est dit expressément de tâcher de concilier les ménagemens que sa majesté veut avoir dans les circonstances présentes pour la Russie avec les sentimens qu’elle a toujours eus pour la Pologne, mais qu’au cas qu’il ne fût pas possible de combiner les deux choses, qui sont véritablement difficiles à accorder, elle voulait que les intérêts des Polonais eussent toute préférence. Par les dépêches qui partent du conseil, le contraire de cet article de mes instructions n’est pas dit formellement, mais il est facile de sentir que tel en est l’esprit ; votre majesté peut juger moyennant cela de mon embarras, et je sens qu’il ne saurait qu’augmenter tous les jours, parce que la Russie et le comte de Brühl ne cessent de faire de grands pas vers la réussite de leurs vues à l’abri des ménagemens que je suis obligé d’observer, et qui deviennent plus difficiles et plus dangereux à mesure que les projets des autres cours se développent. Je supplie donc, sire, votre majesté de daigner venir à mon secours en me faisant de nouveau connaître sa volonté. Le projet que je suis secrètement par ses ordres depuis cinq ans n’est pas le mien ; j’y ai été attaché parce qu’il me paraissait très analogue à ses intérêts, et j’y ai travaillé à remplir ses intentions sans me laisser imposer par aucune autre considération : je continuerai de même, si elle me l’ordonne, quoique je sente parfaitement combien il est dangereux pour moi de finir par y succomber. Je connais au contraire l’avantage personnel que je trouverais à n’être occupé qu’à bien vivre avec M. le comte de Brühl, à mériter par cet unique moyen la bonté de sa majesté polonaise, à me concilier l’approbation de toutes les cours alliées, qui ne contribueraient pas peu à me procurer celle du ministre de sa majesté. Je sais bien qu’on se rend désagréable en n’annonçant que des difficultés qui peuvent embarrasser le reste du système ; mais toutes ces réflexions sont subordonnées à l’obligation où je suis de dire le vrai et d’exécuter les ordres de votre majesté malgré les obstacles sans nombre qui peuvent se rencontrer. Pourvu que je sache que votre majesté est satisfaite, je serai bien récompensé des peines que j’éprouve pour les surmonter. Je la conjure de me le faire savoir [20]. »

Le tout était expédié à Tercier avec ce mot où éclatait une colère trop longtemps contenue et presque doublée par la nécessité du respect : « Si on ne trouve pas moyen de mettre ordre à tout ceci, je vous préviens d’avance qu’il est impossible que je tienne ici ; je n’y serais d’aucune utilité aux affaires du roi. Ma santé se perdrait absolument, et il en résulterait un air de mépris pour l’ambassadeur de sa majesté qui insulte le maître lui-même… Toutes que je demande, c’est l’ordre de soutenir les choses de la manière dont sa majesté me l’avait prescrit ou de les abandonner : procurez-le-moi, monsieur, car le mezzo termine n’est plus possible [21]. »

Le roi n’avait probablement guère envie de répondre, il le fit pourtant ; mais devinerait-on jamais comment ? Éludant la question qui lui était posée, faisant même semblant de ne pas la comprendre, il se garda bien de donner aux efforts du comte ni l’encouragement précis, ni surtout le but défini qu’on lui demandait ; il se bornait à l’engager à tenir ses amis en éveil et à s’en remettre, pour la désignation du candidat futur à la couronne, à la liberté des Polonais ; puis il se jeta par la tangente dans des considérations de haute philosophie politique sur les vices de la constitution polonaise comparés à ceux de la constitution, britannique, et, après avoir fait chiffrer cette utile dissertation tout comme s’il se fût agi du plus important secret d’état, il l’envoya, par courrier à son ambassadeur intime, dont elle dut diminuer singulièrement, on le pense bien soit l’impatience, soit l’embarras. Précisément au moment où la dépêche arriva, un dernier affront lui était fait par la cour de Saxe, qui comblait la mesure et achevait de le perdre sans retour. D’importantes starosties étant venues à vaquer, par la mort de la reine de Pologne, qui disposait, des revenus de ces hauts emplois pour ses dépenses personnelles, la distribution en fut faite par le comte de Brühl. A tous les chefs de la faction russe, en ayant soin d’exclure nominativement tous ceux que le comte de Broglie avait cru pouvoir recommander. Le grand-général en particulier, qui avait jeté son dévolu sur une partie de cette riche succession, se vit évincé sans un mot d’excuse. « Vous connaissez, trop la Pologne, écrivait le comte de Broglie à Tercier, pour ne pas sentir l’importance de ceci. » Effectivement deux jours après le comte recevait un billet du grand-général, qui l’avertissait que, « voyant bien qu’il n’y avait plus désormais à compter sur l’appui de la France, il ne négligerait pas à l’avenir l’occasion qui pourrait lui être offerte par d’autres amis et des voisins (le roi de Prusse apparemment) de reconquérir les libertés de sa patrie. » C’était le congé lestement donné à la France par ses amis.

Il ne restait plus au comte de Broglie qu’à demander le sien à son gouvernement. C’est ce qu’il fit en effet dès le commencement de 1758, et il l’obtint du ministre, par le retour du courrier, dans des termes à la vérité très flatteurs, mais avec un empressement qui l’était moins. « Voici, lui écrivait le bon Tercier en lui envoyant la licence de revenir, la permission sur laquelle vous voulez que je vous félicite. Je le fais bien sincèrement, puisque vous le désirez, et que je m’intéresserai toujours vivement à vos convenances. Je sens d’ailleurs que vous avez besoin de respirer un autre air pendant quelque temps : celui du pays où vous êtes est furieusement froide mais patience, les saisons se succèdent, revenez pour vous rétablir, et retournez ensuite faire un roi de Pologne, car vous le ferez, si vous le voulez, malgré les difficultés et les tracasseries [22]. »

Est-ce l’optimisme de l’honnête Tercier qui gagna son correspondant, on bien, au moment de quitter un pays aimé, théâtre des première succès de sa jeunesse, et d’abandonner une tâche qui lui avait coûté sept années de veilles et de travaux passionnés, une inexprimable douleur s’empara-t-elle de cette âme ardente et tenace ? Je ne sais ; mais toujours est-il qu’à peine le comte se vit-il en possession du congé qu’il avait sollicité avec hauteur au nom de sa dignité blessée, qu’il parut hésiter à en faire usage ; il retarda de plusieurs jours, puis de plusieurs semaines, son départ. Il mit tout en œuvre pour bien établir que son absence n’était pas un adieu définitif, et qu’on le verrait revenir au premier jour. Avant de se mettre en route, il adressa par écrit à M. Durand, qui restait comme résident à Varsovie, des instructions émues et presque touchantes pour l’engager à ne pas lâcher la partie, à garder, à rappeler autour du drapeau de la France les rares amis que la disgrâce n’avait pas encore tout à fait découragés. « Un peu de patience, lui disait-il, je vais préparer à Paris des matériaux dont j’espère que nous pourrons faire usage. En attendant, il convient que vous entreteniez avec prudence les espérances de M. Braniçki. Priez-le d’entrer dans la situation, qui entre vous et moi est inexprimable. Il serait dangereux de la lui dépeindre tout entière ; mais, par des discours généraux qui respirent l’ouverture et la confiance, il lui faut faire sentir que l’on doit se prêter aux circonstances, et qu’il est des momens, même pour la monarchie la plus puissante, où on ne peut résister à une suite d’événemens contraires, et qu’alors des remèdes palliatifs et une continuité d’attention qu’on donne aux intérêts de ses amis doivent être pris pour des services réels et pour des marques d’amitié bien précieuses. Tel est le canevas sur lequel, en attendant des ordres, vous pouvez broder avec l’habileté et la dextérité que votre zèle saura vous inspirer… Dites à vos amis beaucoup de mots au lieu de choses, et ayez encore l’air de désirer de pouvoir leur en dire davantage. Avertissez-les en grande confidence de l’arrivée et du départ de tous les courriers, et quand même vous ne pourriez pas leur communiquer un mot de ce que vous apprendriez, donnez-vous le mérite et l’apparence de leur tout dire ; cela est essentiel, car je crois être sûr que le roi veut soutenir notre besogne, et, quoiqu’il n’en prenne pas les moyens, il faut que nous secourions l’embarras où il est, et que nous suivions ses intentions connues, bien qu’elles ne soient pas entièrement manifestes.

« Enfin il faut servir le roi sans intérêt, fût-ce même avec quelque danger ; ces sortes d’opérations ont besoin d’être soutenues par des gens de probité et de courage. Je ne répondrais pas avec cela que nous le sauverons ; mais il faut faire notre devoir [23]. »

On pourra sourire sans doute de cette persistance d’un homme isolé à poursuivre par ses seules forces, sans gouvernement, sans armées, sans instructions, sans espoir sérieux d’un succès quelconque, une politique trahie par la fortune et désertée par ses chefs naturels. Le contraste de la faiblesse des moyens avec la grandeur du but et l’énormité des obstacles présente toujours un aspect qui prête au ridicule, et le comte de Broglie, tendant, lui tout seul, ses faibles bras pour empêcher le colosse de la Russie d’incliner sur la Pologne son ombre avant sa masse, donne un spectacle dont peut à bon droit se divertir le scepticisme railleur des adorateurs de la force. Tout était-il pourtant obstination et vanité dans son illusion persévérante ? Ce jeune diplomate, ardent, ambitieux, né pour les hauts emplois, qui les dévorait du regard, mais qui sacrifiait pourtant sans hésiter faveur, éclat, popularité, pour se dévouer à tout risque à une tâche ingrate et obscure dont nul autour de lui n’avait confidence, dont le souvenir même devait rester enfoui dans la poussière des archives, n’avait-il d’autre ressort dans l’âme qu’une sotte présomption ? Et si ce but silencieusement poursuivi, c’était le salut d’un grand peuple, n’est-on pas en droit de réclamer pour celui qui s’y est consacré et perdu tout entier un peu de cette justice tardive que dispense parfois la main avare et dédaigneuse de la postérité ? Après tout, en pensant qu’une heure fatale avait sonné pour la Pologne, où sa destinée tout entière était en jeu, le comte de Broglie voyait juste et disait vrai. Ces marches insolentes et répétées, ces séjours prolongés des armées russes sur le territoire polonais pendant toute la durée de la guerre de sept ans, ce furent bien réellement, comme il le devinait par l’instinct d’une haine généreuse, les premiers pas et les premières étapes de la conquête. C’est en stationnant comme auxiliaires sur le sol de la république que les légions moscovites se préparèrent à s’y asseoir comme maîtresses. Le jour venu, elles n’eurent plus qu’à suivre les chemins qu’elles avaient elles-mêmes frayés, et à rentrer dans leurs quartiers d’habitude. L’humble dépendance du roi menait ainsi par une pente irrésistible à l’ignominie de Poniatowski. Voilà ce que sentait le comte de Broglie ; avait-il tort de penser que la France seule pouvait suspendre cette logique des événemens, et que, si elle le pouvait, elle le devait ? Ennemie de la Russie, il lui eût peut-être été difficile de défendre Varsovie par la force ; mais, devenue son alliée par un concours imprévu de circonstances, c’était son devoir d’exiger le respect de la Pologne comme la condition de son amitié, devoir si impérieux et si simple que le comte de Broglie ne convenait pas qu’on pût s’y soustraire. On dira sans doute que pour exiger il faut être le maître, et que la France vaincue par Frédéric n’avait droit de rien imposer aux héritiers de Pierre le Grand. C’est possible ; disons alors que la Pologne a été perdue par nos malheurs, et qu’elle a péri à Rosbach avec la gloire de nos vieilles armées. Rien ne prouvera plus clairement par quels liens intimes, par quelle solidarité d’honneur et d’intérêt, France et Pologne tenaient l’une à l’autre, et rien ne justifiera mieux le comte de Broglie de n’avoir pu accepter sans un frémissement d’indignation patriotique ce rigoureux arrêt de la destinée.

Quoi qu’il en soit, l’œuvre était manquée et sans retour ; le départ du comte de Broglie consommait l’abandon de la Pologne. Les velléités impuissantes de la diplomatie secrète n’avaient retardé que d’un jour l’égoïste faiblesse de la diplomatie officielle. Il semble que l’épreuve était suffisante pour dégoûter Louis XV du mystère et son ambassadeur des confidences. Il n’en fut rien cependant : la diplomatie secrète, changeant de théâtre, allait au contraire se transformer et s’étendre ; son action, plus multiple et plus bizarre, n’en devait devenir pour cela ni plus glorieuse ni plus efficace. Ce sera le sujet d’une nouvelle étude.


A. DE BROGLIE.

  1. Voyez la Revue du 15 mai.
  2. Boutaric. (Correspondance secrète, t.1, p. 217.)
  3. Le comte de Broglie au roi, 22 décembre 1756, 2 janvier 1757. (Correspondance secrète, ministère des affaires étrangères.)
  4. Le roi au comte de Broglie, 24 décembre 1756, 22 janvier 1757,11 mars.
  5. Mémoires du comte de Broglie adressés à M. de Rouillé le 10 et le 20 avril 1757. — Réponse du ministre. (Correspondance officielle, ministère des affaires étrangères.)
  6. Boutaric, t. J, p. 220. Le roi à Terrier, 9 avril 1757.
  7. Le comte de Broglie au roi, 25 février et 2 mai 1757. (Correspondance secrète, ministère des affaires étrangères.)
  8. M. Hennin à M. de Rouillé, 23 mars 1757. (Correspondance officielle, ministère des affaires étrangères.)
  9. Le comte de Broglie à M. Durand ; Vienne, 25 mai, 6 et 12 juin 1757. (Correspondance officielle, ministère des affaires étrangères.) J’ai trouvé de plus dans des papiers du comte de Broglie de la même date une correspondance suivie avec des officiers de l’armée autrichienne qui atteste la part qu’il prit à la direction de cette campagne.
  10. Le comte de Broglie à M. Durand. (Correspondance officielle, ministère des affaires étrangères.)
  11. M. Durand au comte de Broglie, 29 juin, 4 juillet 1157. (Correspondance officielle, ministère des affaires étrangères.)
  12. Le comte de Broglie au roi, 30 juin 1757. (Correspondance secrète, ministère des affaires étrangères.)
  13. Le comte de Broglie à l’abbé de Bernis, 2 et 11 octobre, 1er novembre 1757. (Correspondance officielle, ministère des affaires étrangères.)
  14. Le comte de Broglie à l’abbé de Bernis, 3 octobre 1757, (Correspondance officielle, ministère des affaires étrangères.)
  15. La première famille bourgeoise qui, par un renversement de toutes les traditions, fut chargée de fournir un sujet au poste jusque-là réservé exclusivement aux filles de bonne maison.
  16. L’abbé de Bernis au comte de Broglie, 14 octobre, 1er novembre 1757. (Correspondance officielle, ministère dès affaires étrangères.)
  17. Tercier à Broglie, 21 octobre 1757. (Correspondance secrète, ministère des affaires étrangères.)
  18. Le comte de Broglie à Tercier, 19 novembre 1757. (Correspondance secrète, ministère des affaires étrangères.)
  19. Le comte de Broglie à l’abbé de Bernis, 21 novembre 1757. (Correspondance officielle.) — Le comte de Broglie à Tercier, 19 novembre 1757. (Correspondance secrète, ministère des affaires étrangères.)
  20. Le comte de Broglie au roi, 21 novembre, 2 décembre 1757. (Correspondance secrète ; ministère des affaires étrangères.)
  21. Le comte de Broglie à Tercier, 2 et 20 décembre 1757. (Correspondance secrète, ministère des affaires étrangères.)
  22. M. Tercier au comte de Broglie, 14 janvier 1758. (Correspondance secrète) ministère des affaires étrangères.)
  23. Le comte de Broglie à M. Durand, 27 mars 1758. (Ministère des affaires étrangères.