La Disette du Coton en Angleterre

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La disette du coton en Angleterre et les comités de Prévoyance
F. Verdeil


LA
DISETTE DU COTON
EN ANGLETERRE
ET LES COMITES DE PREVOYANCE

I. On the rate of wages, etc., in Manchester and Salford and the manufacturing district of Lancashire, by David Chadwick, in-8°, London 1860. — II. India as a source for the supply of cotton, by G. R. Haywood, in-8°, Manchester 1862. — III. Cotton supply association, the fifth annual report, etc., Manchester 1863.

La crise industrielle née de la rareté du coton n’a présenté nulle part un spectacle plus instructif qu’en Angleterre. On peut y distinguer deux phases également intéressantes. Dans la première, il s’agit d’engager contre le fléau dès l’origine une lutte à laquelle on n’a pas été préparé. Suffira-t-il de recourir à l’ancien mécanisme de la taxe des pauvres en présence de toute une population ouvrière réduite à l’inaction et incapable de pourvoir à son existence ? Emploiera-t-on des armes nouvelles, et les efforts privés ne devront-ils pas fortifier l’action de la charité publique ? Telles sont les questions qui s’agitent au début de la crise, et les deux systèmes, celui qui soutient la taxe des pauvres comme celui qui fait appel à des moyens plus larges, sont également mis à l’épreuve de la pratique. Grâce aune sollicitude, à une activité générales, les premiers effets de la crise sont conjurés, et dès lors commence la seconde phase. Ce n’est plus à combattre les atteintes immédiates du fléau, c’est à en prévenir le retour qu’on s’applique. De nouvelles questions se posent. Les sources de la production du coton ne peuvent-elles se déplacer ? L’Inde ne peut-elle pas se substituer, pour cette culture, aux états du sud de la république américaine ? Enfin les besoins de la consommation ne viendront-ils pas permettre aux manufacturiers de reprendre dans des conditions suffisamment rémunératrices le travail interrompu ? Cette période n’est pas terminée, elle se poursuit sous nos yeux ; mais déjà on peut prévoir que les questions aujourd’hui soulevées se résoudront à l’avantage de l’Angleterre.

On voit à combien de titres la crise de 1862 mérite l’attention des économistes. Il n’est que trop de gens portés à médire du régime actuel de l’industrie anglaise, qu’il faut bien accepter pourtant comme la forme la mieux caractérisée du travail moderne. On entend encore trop souvent soutenir que les richesses créées par ce labeur incessant ne sont obtenues qu’au prix du bien-être des ouvriers. Il faut pénétrer au fond des choses et, rechercher si l’on doit, au nom de l’humanité même, condamner ou absoudre l’industrie anglaise. L’épreuve qu’elle traverse aujourd’hui offre une occasion naturelle d’examiner cette grave question.

Qu’est-ce d’abord que l’ouvrier des manufactures en Angleterre ? Cet homme qui a sous sa direction un métier réalisant un travail que cent personnes autrefois n’auraient pu exécuter, qui imprime des étoffes au moyen de rouleaux, dirige une opération chimique ou règle la marche d’une machine à vapeur, — cet homme, contraint de faire à toute heure acte d’intelligence, n’a rien de commun avec l’ancien manœuvre, obligé de ne compter que sur la force de ses bras. On peut dire qu’il existe maintenant dans les cités industrielles de l’Angleterre une classe nouvelle de travailleurs dont le bien-être matériel et la culture morale suivent la même loi de progression. On connaît ces maisonnettes où, pour un modique loyer, l’ouvrier anglais habite avec sa famille. La vie intérieure y est douce, grâce à des salaires généralement élevés. L’ouvrier se procure les objets de grande consommation à très bas prix, et ce qui le prouve, c’est-que les autres pays croient devoir frapper les articles manufacturés anglais d’un droit élevé, afin de protéger leur propre industrie contre une concurrence redoutable. Le prix des denrées ne peut s’élever à un taux anormal, les ports de l’Angleterre étant ouverts aux provenances de toutes les parties du globe. La durée du travail dans les manufactures est fixée à dix heures, et il est interdit aux manufacturiers d’employer des enfans au-dessous de treize ans, si ceux-ci ne suivent en même temps l’école, ou s’ils ne l’ont suivie précédemment le nombre d’heures exigé par la loi. En un mot, pour tout esprit impartial, il est démontré que les classes manufacturières de l’Angleterre ont atteint un degré de prospérité peut-être sans exemple jusqu’à ce jour.

C’est au milieu d’une population ainsi favorisée qu’est venue, il y a quelques mois, sévir et que sévit encore la crise née de la disette du coton. Voyons de quels moyens disposait la société anglaise pour secourir tant de familles si dignes d’intérêt.

On connaît l’ancienne institution de la taxe des pauvres. Il est peu de sujets qui aient autant que le paupérisme attiré l’attention des publicistes, et dans la Revue le système d’assistance en vigueur en Angleterre a été souvent l’objet d’études intéressantes. Il serait donc superflu d’entrer dans de longs détails sur l’institution de la taxe des pauvres. Il suffit de rappeler qu’en Angleterre chaque paroisse est responsable de ses pauvres, est tenue de les assister. Une taxe est levée sur les divers points du pays selon les besoins du moment. Les paroisses ou les unions, groupes de paroisses, administrent elles-mêmes les secours par l’intermédiaire d’un comité (board of guardians) nommé à l’élection. Les secours sont accordés soit dans les maisons de refuge ou de travail (workhouses), soit à domicile.

L’ouvrier anglais ne compte sur la taxe des pauvres qu’à la dernière extrémité. La loi est rigide : celui qui s’adresse à la paroisse pour en recevoir des secours doit être dans un état complet de dénûment ; il ne doit absolument rien posséder, et dans les termes de la loi, avant de recevoir aide de la paroisse, il doit vendre son mobilier. Cette mesure, il est vrai, n’est pas mise à exécution dans toute sa rigueur. Celui qui recourt à la paroisse est tenu de travailler au workhouse, où il se rend cinq jours de la semaine, un jour de liberté lui étant accordé pour chercher une occupation. Les secours alloués sont modiques. Le principe de la loi, telle qu’elle a été amendée en 1832, est celui-ci : la paroisse doit être de tous les maîtres le plus exigeant, et celui qui s’adresse à elle doit trouver le travail le moins rémunérateur. La tendance générale a été de diminuer autant que possible le nombre des pauvres valides ou en état de travailler, en rendant l’assistance difficilement accessible ; mais ces sévérités ne s’adressent qu’à l’individu valide qui préfère l’assistance à un travail régulier : quant aux malades, aux enfans et aux vieillards, les workhouses sont pour eux des asiles, des hôpitaux qui peuvent soutenir la comparaison avec ce que l’on connaît de mieux sur le continent.

Les premiers effets de la rareté du coton ou du prix élevé de cette matière première se firent sentir, il y a bientôt un an, par le ralentissement du travail dans un certain nombre d’usines, et bientôt après par l’inaction complète. Cependant rien à l’extérieur ne faisait supposer des privations, des souffrances exceptionnelles, dans les classes ouvrières. Celui qui se serait borné à consulter les relevés des boards of guardians, ou comités chargés de distribuer les produits de la taxe des pauvres, pouvait soutenir qu’il était peu d’ouvriers sans ressources. En effet, au mois de mai 1862, il y avait moins de pauvres assistés qu’à la même époque en 1857. Le président du board of guardians de Manchester déclarait alors, par la voix des journaux de la localité, que le nombre des ouvriers qui s’adressaient à la taxe des pauvres était des plus limités. Le maire de Manchester, invité à ouvrir des souscriptions, affirmait, au nom des manufacturiers du Lancashire, qu’il ne permettrait pas aux autres parties du royaume d’intervenir, et que le comté de Lancastre saurait se suffire à lui-même. Le même optimisme était partagé par le président du board of poor law, M. Villiers, l’un des ministres de la couronne. Répondant à des interpellations qui lui étaient adressées dans la chambre des communes : « Rien, disait-il, ne nécessitait des mesures extraordinaires. Il n’existe rien dans les règlemens de la loi sur le paupérisme qui ne puisse être adapté aux circonstances actuelles, et le système en vigueur peut même se prêter à des circonstances extraordinaires. »

Mais deux mois ne s’étaient pas écoulés que la situation présentait un caractère tout différent, et des plus menaçans pour l’avenir. Le ministre président du board of poor law avait délégué un commissaire chargé spécialement de parcourir les localités affectées par là crise, et l’optimisme des premiers jours s’était changé en une inquiétude qu’on ne cherchait plus à dissimuler. M. Farnall, le commissaire délégué, s’exprimait ainsi devant le comité de Manchester, qui venait de se constituer :


« Au 20 juillet, il y avait 33,343 individus complètement sans travail dans les cinq villes de Preston, Blackburn, Wigan, Ashton et Stockport ; ce nombre augmente encore, et il ne comprend pas les familles de ceux qui sont sans emploi. Le nombre des personnes exigeant des secours est probablement le double. En outre, 24,062 individus ne travaillent qu’une partie de la semaine, et gagnent des salaires à peine suffisans pour entretenir leur famille. Dans ces cinq villes, 20,823 livres sterling ont été dépensées par des comités locaux, qui sont continuellement à solliciter le public pour des contributions plus libérales, se plaignant que quelques-uns des plus riches habitans n’aient pas souscrit. Les caisses d’épargne sont épuisées. Il n’est pas nécessaire d’entrer dans beaucoup de détails pour démontrer qu’un chiffre considérable de souscriptions sera nécessaire. La difficulté pourrait être résolue par la taxe des pauvres, cela est vrai ; mais comment ? A Stockport, il a fallu déduire 50 pour 100 de la taxe, parce que les boutiquiers n’étaient pas en état de payer leur part. Ce déficit devra être comblé par les riches imposés, et, à moins que quelque mesure ne soit prise pour répondre aux exigences des neuf mois à venir, la charge des imposés deviendra en quelque sorte intolérable. Une taxe de 7 shillings par livre sterling et peut-être plus sera demandée, et peut-être sera-t-elle double pour les habitans riches. »


À la chambre des communes, des interpellations furent de nouveau adressées au président du board of poor law) et on lui demanda si, en raison de la détresse qui s’était déclarée dans les districts manufacturiers du Lancashire, il n’avait pas l’intention de présenter un bill autorisant les boards of guardians à faire des emprunts. Dans sa réponse, le ministre reconnut que, quoique les ressources de la taxe des pauvres ne fussent en aucune manière épuisées ou près de l’être, quoique jusqu’à ce moment aucune paroisse n’eût demandé à faire des emprunts, il y avait lieu de prendre cette proposition en sérieuse considération. Les derniers rapports reçus du commissaire spécial qui depuis dix semaines suivait attentivement les phases de la crise étaient moins favorables et montraient moins de confiance dans l’efficacité des dons volontaires et des secours provenant de la taxe des pauvres. La taxe était moins productive qu’en temps ordinaire, et les petits imposés, ceux qui vivaient surtout d’une vente de détail faite aux classes ouvrières, voyaient leurs ressources diminuer. Ils commençaient à sentir lourdement les charges de la taxe, et le ministre ne doutait pas que la chambre ne se prêtât à l’examen de toute mesure qui serait proposée pour porter remède à une telle situation.

Deux systèmes étaient en présence : l’un demandait des mesures promptes, l’autorisation accordée aux boards of guardians d’emprunter les sommes nécessaires, admettant même le cas où le gouvernement serait appelé à avancer les fonds ; l’autre système consistait à n’apporter aucun changement à la loi qui régit la taxe des pauvres. Parmi les nombreux articles qui composent cette loi, il en est un qui permet aux paroisses de faire peser sur les paroisses voisines une partie de leurs charges, lorsque celles-ci dépassent un certain chiffre, de sorte que de proche en proche les charges s’étendent à tout le comté, et peuvent même atteindre le royaume entier. Dans l’opinion des ministres, cette disposition suffisait, et au-delà, pour parer aux difficultés. La discussion fut vive : lord Palmerston s’opposait au système des emprunts ; M. Cobden au contraire trouvait injuste que les charges s’appesantissent sur le comté le plus affecté.


« Vous allez exempter le comté, qui est riche, lui répondait lord Palmerston, et faire peser toutes les charges présentes et futures sur les paroisses ou les unions de paroisses par le fait d’un emprunt qui les placera dans un état permanent de pauvreté. Dans le comté dont il s’agit en cette discussion, d’immenses sommes d’argent ont été réalisées, des manufacturiers ont fait d’énormes fortunes qu’ils possèdent encore. Un honorable membre dit que ces fortunes ont été immobilisées sous forme d’usines ; mais les manufacturiers ont accumulé des sommes beaucoup plus considérables que celles qui sont représentées par les usines. Il y a d’énormes capitalistes (enormous capilalists) dans ce comté, et quelques-uns d’entre eux, je suis fâché de le dire, quoique ayant une population mourant de faim (starving) à leurs portes, ont à l’heure qu’il est, en vue d’un bénéfice, vendu et envoyé à l’étranger la matière première qu’ils auraient dû employer à occuper leurs usines et à soutenir leurs ouvriers. Ces gens-là vont-ils être exemptés [1] ? »


M. Cobden, qui s’était constitué le défenseur des intérêts du Lancashire, n’en soutenait pas moins que le comté était appauvri, que le capital était amoindri, et qu’il était injuste de faire peser sur un présent déjà atteint dans sa prospérité toutes les charges, tandis qu’on pouvait en rejeter une partie sur un avenir plus heureux. La chambre des communes admit les deux systèmes, laissant les paroisses libres de faire participer leurs voisines à l’excédant des charges, ou bien de faire des emprunts avec l’autorisation du bureau central de Londres. Finalement, d’après l’acte voté par le parlement au mois d’août dernier, sitôt que la taxe des pauvres dépasse 3 shillings par livre, les guardians recourent aux autres unions. De plus, sitôt que la taxe dépasse 9 deniers par trimestre, les guardians ont le droit, avec l’assentiment du board of poor law, d’emprunter les sommes dont ils ont besoin. En outre, lorsque le taux de la taxe dépasse 5 shillings par livre pour l’année totale, que les emprunts aient été faits ou non, l’excédant est payé par le comté tout entier. De cette manière en effet, il est peu probable que les ressources puissent jamais manquer. Là s’est bornée l’intervention du gouvernement : le pouvoir des boards of guardians a été étendu ; mais le principe de l’assistance par la taxe des pauvres a été maintenu.

Le débat terminé au parlement était dès lors porté devant le pays, et les projets se multiplièrent. Il importait avant tout, selon quelques personnes, de soustraire des hommes éclairés et intelligens à l’humiliation d’être traités comme des pauvres attitrés. C’est ainsi qu’on proposa de former un capital qui aurait permis de faire des prêts individuels aux ouvriers anglais, en leur laissant la faculté de ne se libérer que peu à peu et lorsque les temps seraient meilleurs. Ce système, pour devenir praticable, supposait toutefois une cessation momentanée et non une longue interruption du travail. Un prêt continué pendant plus d’une année aurait endetté pour toujours peut-être l’ouvrier. D’autres difficultés plus graves se présentaient encore, et si les promoteurs de ce système se montraient prêts à sacrifier une part de leur capital, on pouvait craindre qu’un tel exemple ne trouvât point de nombreux imitateurs. L’idée première était bonne néanmoins, à la condition de se reproduire sous d’autres formes, et une souscription ouverte par le lord-maire de Londres indiqua une voie nouvelle où ces généreux efforts pouvaient se poursuivre avec succès. C’est à un meeting présidé par lord Derby que le principe des souscriptions nationales fut exposé et défendu. On décida qu’un comité de secours serait formé pour venir en aide aux ouvriers qui voudraient maintenir leur indépendance, « aux personnes prêtes à combattre encore, comme le remarquait avec insistance lord Derby, et à faire de nouveaux efforts pour ne pas être paupérisées. » Comment ne pas tenir compte de ces paroles, quand on songeait à la situation des ouvriers anglais telle que l’avait faite jusqu’alors l’activité industrielle de leur pays ?

La conquête la plus précieuse de l’ouvrier moderne est l’indépendance, ce que les Anglais appellent le self reliance. C’est ce sentiment cher à tout homme qui s’émancipe par le travail, ce sentiment de l’ouvrier justement fier de ne rien devoir à personne, et qui échange librement son travail contre une rémunération, c’est ce sentiment qui lui fait désirer d’habiter dans une maisonnette seul avec sa famille, maisonnette dont personne n’a le droit de franchir le seuil contre sa volonté. C’est là à peu près la seule récompense de ce travail continu. L’ouvrier possède aussi un bien inestimable, c’est la conscience de sa dignité personnelle, de son inviolabilité. Il ne dépend du caprice de personne, il n’obéit qu’à la loi, qui à son tour le protège, et c’est précisément ce qu’on lui demande d’abandonner ! Il faut qu’il s’inscrive à la paroisse en qualité de pauvre, il faut qu’il subisse les humiliantes questions des commis de l’assistance ; il lui faudra attendre des heures entières dans la foule des pauvres de profession, lui qui n’a eu qu’un désir, qu’un but, maintenir son indépendance !

En présence de ces susceptibilités si légitimes de l’ouvrier anglais, on se demande pourquoi les comités dont lord Derby désirait la création ont été si lents à se former. En effet, on s’accorde à reconnaître qu’il eût été de beaucoup préférable que les ouvriers sans ouvrage se tinssent éloignés de l’assistance par la paroisse. Ce n’était point et cela n’a jamais été une question d’argent, et la somme nécessaire pour aider les ouvriers en dehors de la taxe des pauvres n’avait rien qui fût au-dessus des efforts du pays. Le nombre d’ouvriers employés directement à la filature et au tissage du coton n’est pas très élevé ; les machines ont peu à peu pris leur place, et tandis que le nombre des broches, des métiers, doublait et triplait, le nombre des ouvriers restait sensiblement le même. En 1856, dans un moment de grande activité de travail, il n’y avait que 379,213 personnes employées directement dans les filatures et les tissages de coton. Sur ces 379,213 personnes, les hommes âgés de plus de dix-huit ans ne figurent que pour le chiffre de 103,882 seulement ; le reste se compose de femmes et d’enfans. Il est vrai de dire que ces chiffres ne comprennent que les ouvriers des filatures et des tissages ; il existe d’autres industries annexes, telles que les impressions d’étoffes, chez lesquelles la fabrication était également suspendue. La crise ; étant limitée d’ailleurs à l’industrie du coton, divers moyens de travail s’offraient à la population dans le voisinage des grandes villes. Quoi qu’il en soit, d’après la déclaration de M. Farnall le 8 novembre 1862, dans les vingt-sept unions ou groupes de paroisses affectées par la crise industrielle, le nombre des personnes assistées par la taxe des pauvres s’élevait à 237,743. Si l’on ajoute à ce chiffre les relevés faits par quarante et un comités locaux qui distribuent des secours indépendamment de ceux provenant de la taxe des pauvres, on arrive à un chiffre total de 330,664 individus recevant l’assistance sous une forme ou sous une autre. La dépense totale pendant la première, semaine de novembre a été de 22,516 livres sterling 7 deniers, environ 1 shilling 4 deniers 1/2 par tête. Il ne faut pas oublier que, dans ce nombre d’individus assistés, on comprend les enfans de tout âge. Ce ne sont pas là des chiffres qui puissent faire de l’assistance une impossibilité, même en dehors de la taxe des pauvres. Si les secours n’ont pas été plus prompts, c’est que les boards of guardians ont été réellement pris au dépourvu. Ils comptaient trop sur les ressources de la population, et celle-ci était de son côté trop fière pour ne pas différer longtemps l’aveu de ses souffrances. De là, comme au temps de la guerre de Grimée, une certaine lenteur dans les mesures d’organisation, mais qui cette fois aussi fit bientôt place à la plus intelligente activité.

En même temps que toute l’Angleterre combinait d’énergiques efforts pour vaincre là crise, on ne perdait pas de vue les obligations qu’avaient à remplir les chefs d’industrie dans les districts atteints ou menacés. Lord Palmerston déjà les avait accusés de vendre leur provision de coton, au lieu de l’employer à occuper leurs ouvriers ; puis on découvrit que les noms des plus riches d’entre eux ne figuraient pas sur les listes de souscription. M. Kingsley, dans une série de lettres adressées au Times, signalait à l’attention publique cette étrange anomalie : tandis que les ouvriers du Lancashire manquaient du nécessaire pour vivre, c’était précisément dans ces localités que la taxe des pauvres était le moins élevée. En effet, dans les comtés agricoles du sud de l’Angleterre, le taux de la taxe était plus considérable que dans le comté théâtre de la détresse. L’attaque était directe, il fallait y répondre. Les apparences donnaient raison à M. Kingsley. Bientôt cependant on lui prouva qu’il avait confondu les relevés des boards faits depuis trois mois avec les relevés du jour ; il ne fut plus question de ses griefs. Il fut également reconnu que le plus grand nombre des manufacturiers, au lieu d’apporter leur part au fonds commun, préféraient secourir directement leurs ouvriers, soit en les occupant, soit en leur maintenant une portion de leur salaire. Ainsi s’expliquait l’absence des noms les plus honorés de l’industrie sur la liste des souscripteurs. Ces reproches étaient donc injustes. S’il y a eu quelques traits d’indifférence ou d’égoïsme parmi les chefs d’industrie, ils ont été amplement rachetés par le dévouement et la libéralité du plus grand nombre. Plusieurs manufacturiers ont continué à travailler même avec perte, afin d’occuper leurs ouvriers ; d’autres, forcés de s’arrêter, ont régulièrement payé les salaires trois jours de la semaine, ce qui est considéré comme suffisant pour l’entretien de l’ouvrier. Presque tous passent leur temps dans les comités de secours ou au board of guardians, dont ils sont membres, organisent des écoles, des asiles, font des distributions de vivres et de vêtemens. L’esprit libéral de l’Angleterre est venu d’ailleurs en aide aux chefs d’industrie comme aux ouvriers dans les débats que soulève la disette du coton, et que l’absence de publicité aurait pu transformer en dangereux conflits. On a vu se succéder des meetings où chacun faisait ce libre usage de la parole si précieux quand de pareilles épreuves viennent surprendre un grand pays. Dans un de ces meetings, auquel j’assistais en novembre dernier, les manufacturiers de Manchester s’étaient réunis sous prétexte de discuter les mesures propres à combattre la crise ; mais ils ne faisaient en réalité que répondre, devant de nombreux auditeurs, aux attaques dirigées contre eux. Les ouvriers, de leur côté, avaient aussi leurs meetings ; ils y faisaient surtout entendre de vives plaintes contre la taxe des pauvres et le mode de distribution des secours. Des affiches annonçaient ces réunions, et de sages observations y furent souvent présentées. Le président du board of guardians de Manchester ne restait pas sourd à ces manifestations significatives : il invitait, par la voix des journaux, les plaignons à leur envoyer des députations qui exposeraient leurs griefs. Les délégués de la population ouvrière se rendaient à son appel, et, grâce aux conférences ainsi provoquées, l’entente ne tardait pas à se rétablir entre les chefs d’industrie et les ouvriers sur les questions relatives à l’assistance.

Les ouvriers anglais atteints par la crise du coton ont en définitive le choix entre plusieurs sources de secours. En premier lieu se présente la taxe des pauvres. Les mesures adoptées par la chambre des communes ont considérablement étendu l’action de cette taxe. En effet, au-delà de 3 shillings par livre, la charge qui pèse sur une paroisse retombe sur les unions voisines, puis de proche en proche sur tout le comté. En outre les boards of guardians ont le droit de faire des emprunts. Viennent ensuite les souscriptions publiques, qui paraissent devoir apporter un accroissement considérable dans les secours. Il existe plusieurs comités pour les souscriptions : 1° le comité du lord-maire de Londres, qui recueille chaque jour des sommes considérables, variant de 130,000 à 150,000 fr. ; 2° le comité central, fondé et présidé par lord Derby, où convergent les secours recueillis par les comités locaux ; 3° un comité général siégeant à Manchester. Il existe aussi plusieurs comités spéciaux dans toutes les parties de l’Angleterre, et qui adressent le produit des souscriptions au comité dirigé par lord Derby.

Le comté de Lancastre, qui comprend les villes de Manchester et de Liverpool, un des plus riches comtés de l’Angleterre, a voulu intervenir comme province distincte. On sait que chaque comté de l’Angleterre a conservé une sorte d’autonomie. Un lord-lieutenant y exerce une autorité particulière ; le comté a sa milice ; il possède en outre une espèce de juridiction indépendante. Le comte Sefton, le lord-lieutenant du Lancashire, a convoqué un meeting auquel étaient conviés tous les propriétaires de la contrée. Ce meeting, tenu en novembre 1862 à Manchester, a donné l’occasion à lord Derby d’exposer l’état réel de la question. Lui-même, un des principaux propriétaires du Lancashire, il défendait son comté, et il se complaisait d’autant plus à repousser les attaques dont il avait été l’objet que ces attaques partaient de lord Palmerston. En sa qualité de président du comité central, lord Derby a décrit en détail l’organisation de ce comité. L’intérêt principal du meeting néanmoins a été dans le chiffre des souscriptions obtenues séance tenante. Ce chiffre a été de 70,000 livres sterling (1,750,000 fr.), et de tous ces souscripteurs il en était peu qui n’eussent déjà donné leur signature à d’autres listes. Lord Derby souscrivait pour 125,000 fr., quelques autres pour 50,000 fr., un grand nombre pour 25,000 fr.

Les derniers jours de l’année 1862 ont vu se terminer la première phase de la crise qui a frappé l’industrie du coton en Angleterre, et en ce moment aux efforts des comités qui défendent si énergiquement les ouvriers anglais contre le paupérisme succèdent d’autres efforts, destinés à leur rendre la matière première qui manque à leur travail.

Depuis plusieurs années, les magasins, les entrepôts de l’Angleterre, ses comptoirs les plus éloignés, étaient encombrés d’étoffes de coton. La consommation n’avait pas suivi la production ; la guerre avec la Chine, la famine dans l’Inde, l’état d’instabilité des affaires en Europe, avaient causé une diminution considérable dans la demande, tandis que la production, loin de se ralentir, augmentait tous les jours. Au dire des esprits les plus sérieux, une crise commerciale devenait imminente par la dépréciation des articles manufacturés coïncidant avec l’abondance du coton brut. La rareté de cette matière première, qui est venue mettre un frein à la production, n’a donc point exercé une influence aussi fâcheuse qu’on pouvait le croire. Au lieu d’une dépréciation qui paraissait inévitable, on a vu le prix des articles manufacturés augmenter progressivement et s’élever à un chiffre qu’il n’avait pas atteint depuis cinquante ans. D’énormes fortunes se sont réalisées à Liverpool et à Manchester par suite de la rareté soudaine du coton. Des étoffes expédiées peu auparavant dans l’Amérique du Sud, et qui ne pouvaient être vendues, même avec perte, sont revenues en Angleterre, et ont presque doublé de prix. Tout détenteur de coton, fils ou tissus, a vu son actif doublé en peu de temps.

Qu’a-t-on fait cependant pour s’assurer de nouvelles sources de production ? Il est bien connu que l’Inde produit une grande quantité de coton qui est consommée dans le pays même. Ce n’est pas d’aujourd’hui seulement que l’attention a été attirée sur l’approvisionnement de coton que l’Europe pourrait retirer de l’Inde ; mais l’emploi du coton indien n’a jamais été que très limité. Le coton qui croît dans l’Inde est en réalité inférieur au coton qui est cultivé en Amérique ; la fibre en est plus courte, et les machines employées jusqu’à présent ne pouvaient le filer avec avantage. Un autre défaut du coton de l’Inde, le plus grand, celui qui l’a tenu éloigné du marché régulier de Liverpool, c’est son impureté et le manque de soins dans l’empaquetage, le triage, etc. La manière de récolter le coton a une influence considérable sur la qualité du produit et sur le prix auquel il peut être vendu. En Amérique, la récolte commence aussitôt que quelques graines sont mûres et se continue tous les jours, ou à de courts intervalles, jusqu’au moment où toutes les graines ont mûri. Dans l’Inde et dans d’autres contrées, cette opération, d’une grande importance, n’est pas exécutée avec les mêmes soins ; les flocons plus ou moins mûrs y sont cueillis en même temps. Le système de culture des planteurs américains explique mieux que toute autre cause la préférence qu’accordent à leurs cotons les manufactures européennes, Heureusement les procédés américains ne peuvent manquer d’être adoptés dans l’Inde.

Il ne faut pas oublier à ce propos les efforts faits par une société formée à Manchester, et qui s’applique à développer la culture du coton dans d’autres pays que l’Amérique : c’est le Cotton supply association. Cette société, qui existait déjà lors de la rupture entre les états du nord et les états du sud, a pris, à partir de ce moment, une certaine importance à cause des précieuses informations qu’elle a su recueillir. Une autre société avant tout commerciale, le Manchester cotton company, s’était formée dès que le blocus des ports du sud des États-Unis eut arrêté l’exportation du coton. L’objet de cette société était principalement de tirer parti du coton dans l’Inde, soit en développant cette culture, soit en vendant des machines pour épurer le coton, des presses pour l’emballer. Le succès de la compagnie n’a pas répondu à l’attente de ses fondateurs, et le capital, qui devait être de 25 millions de francs, n’a été souscrit qu’en partie minime.

Un homme distingué, M. Haywood, a été délégué par les. deux sociétés, le Manchester cotton company et le Cotton supply association, afin d’étudier sur les lieux quelles étaient les ressources que l’Inde pourrait offrir pour l’approvisionnement du coton. M. Haywood vient de publier le rapport qu’il avait adressé au Cotlon supply association. Le Bengale, dit-il, ne produit pas assez de coton pour sa propre consommation. La province de Madras ne produit pas actuellement de grandes quantités de coton ; l’exportation totale, de 1860 à 1861, s’est élevée à 78,822,130 livres. Le chiffre de l’exportation du Bengale et de Madras est donc comparativement très faible. Quelques chargemens ont été faits dernièrement à Kurrachee, et il y a des raisons d’espérer, remarque M. Haywood, que le commerce du coton prendra un développement rapide dans cette partie du pays ; mais la véritable source du coton de l’Inde est la principauté de Bombay. Dans la période de 1860-1861, l’exportation totale du coton de Bombay était :


En Angleterre 278,868,126 livres.
En Chine 66,144,785
A Amsterdam 784,000
En Norvège 589,960
Au golfe Arabique 490,476
A Aden 111,272
Aux cotes d’Afrique 18,760
Total pour toutes ces contrées 347,007,379 livres.
Faisant en balles de 380 livres chacune 913,000 balles.

M. Haywood estime qu’environ 5 millions de balles sont annuellement cultivés dans le pays. L’éloignement que les capitalistes du Lancashire éprouvent à envoyer des agens pour acheter du coton dans l’Inde, comme ils le faisaient dans les états confédérés du sud de la grande république, doit être attribué, selon lui, aux causes suivantes : 1° l’impossibilité de pénétrer dans l’intérieur de l’Inde, faute de moyens de communication tels qu’il en existe aux États-Unis ; 2° l’absence de sécurité pour le capital, faute d’une loi équitable et de moyens pour obtenir gain de cause en cas de réclamations devant les tribunaux. En voilà sans nul doute plus qu’il n’en faut pour entraver la culture du coton indien et l’exportation de ce produit en Europe.

Cependant la constitution de la propriété dans l’Inde, ou plutôt la difficulté pour les Anglais d’acquérir des terres sans courir le risque de voir leurs droits de propriété contestés, est un autre obstacle à l’établissement des Européens comme cultivateurs de coton. L’ancienne compagnie des Indes s’était rendue maîtresse du pays, soit par droit de conquête, soit par des concessions volontaires des princes qui l’occupaient. La compagnie louait ou plutôt aliénait la terre à des collecteurs moyennant une redevance. Ces collecteurs sous-louaient la terre aux paysans ou ryots y qui la cultivaient en payant une taxe. La couronne a remplacé la compagnie des Indes, mais elle se trouve liée par les engagemens antérieurs de la compagnie. Cet état de choses est des plus fâcheux ; il met les ryots dans la dépendance des collecteurs, qui les pressurent. L’ancien système était une source de profits considérables pour la compagnie, et lorsqu’elle eut cessé d’être une société commerciale, ses revenus provenaient uniquement de cette source ; mais ce système ne peut pas convenir à un grand gouvernement désireux de développer la prospérité intérieure de ses possessions dans l’Inde, et dont les efforts tendent à détruire l’espèce de servage dans lequel se trouvent les ryots.

Un plan avait été adopté, il y a trois ans bientôt, afin de permettre l’aliénation des terres dans l’Inde et d’y favoriser ainsi l’établissement définitif des Européens comme cultivateurs. Lord Stanley, alors ministre, M. Laing, délégué pour la réorganisation des finances des Indes, étaient d’avis qu’il était désirable d’aliéner les districts inoccupés de cette grande colonie dans des conditions qui permissent aux Anglais de les acheter et de les cultiver, mais sir Charles Wood, qui a pris le portefeuille des affaires de l’Inde, a remplacé ce système par un autre que beaucoup d’esprits éclairés regardent comme impraticable. Il s’agit d’une espèce de concession que le gouvernement pourrait reprendre, et qui ne mettrait même pas à l’abri des réclamations des indigènes. Cependant, encore une fois, ce qui éloigne le plus les spéculateurs et les capitaux de l’Inde, c’est l’absence complète de sécurité pour l’exécution des contrats. Les lois qui partout garantissent le prêteur sont sans action dans l’Inde ; il en résulte que la prudence la plus ordinaire l’empêche de faire des avances aux ryots pour une récolte à venir, parce que rien ne lui assure qu’il verra jamais les marchandises sur lesquelles il a fait des avances. Tous ces griefs ont été reproduits avec une très grande force dans un mémoire présenté, il y a deux mois, à lord Palmerston par la chambre de commerce de Manchester.

Un récent discours de M. Bright a soulevé également cette question des ressources de l’Inde considérée comme productrice de coton. Jusqu’en 1814, le commerce avec l’Inde était un monopole de la célèbre compagnie. En 1814, la quantité de coton de l’Inde reçu en Angleterre s’élevait seulement à 17,000 balles. Dans les trois années suivantes, sans doute à cause de l’augmentation des prix, la quantité de coton de l’Inde reçu en Angleterre atteignait 551,000 balles, tandis que dans les mêmes années les États-Unis n’en envoyaient pas plus de 610,000. À partir de ce moment, l’importation du coton de l’Inde diminua à mesure que celle du coton d’Amérique augmentait. M. Bright rappelle qu’en 1847 il demanda et obtint qu’un comité fût chargé d’étudier la question de l’approvisionnement du coton de l’Inde. Le comité reconnut que « dans tous les districts de Madras et de Bombay où l’on cultivait le coton, et généralement dans les régions agricoles, le peuple était misérable. » M. Bright attribue ces tristes résultats au mauvais gouvernement de la compagnie ; il soutient que, si des mesures libérales avaient été adoptées en temps utile, le spectacle offert par les districts du Lancashire ne se serait pas présenté, et que les usines auraient eu assez de coton pour se maintenir en pleine activité.

On en est aujourd’hui à se demander comment les manufacturiers du Lancashire ont pu se rendre dépendans d’un seul pays producteur de coton. La raison en est simple : les manufacturiers et les filateurs ont fait ce qui se fait toujours ; ils se sont adressés là où ils pouvaient avoir le meilleur article et au plus bas prix possible. Il est une chose avérée : c’est que dans les temps de paix l’Amérique produisait le coton à meilleur marché et de meilleure qualité que toute autre région. On ne peut donc blâmer les filateurs de n’avoir pas cherché dans d’autres parties du globe ce qu’ils trouvaient en Amérique dans de si bonnes conditions. Ils se procuraient leur coton à Liverpool sans trop s’inquiéter d’où il venait.

Des opinions bien diverses se produisent chaque jour sur la culture du coton dans l’Inde. Il faut se défendre ici des espérances chimériques comme des doutes exagérés. Ce qui est certain, c’est que les ryots ne connaîtront que tardivement l’élévation des prix du coton ; mais, une fois assurés de voir leur travail amplement rémunéré, ils n’épargneront point leurs efforts. Pour le moment, ils ignorent l’état réel des choses, que leur cachent les marchands indigènes intermédiaires. En attendant qu’on puisse compter sur le développement donné par les ryots à la culture du coton, l’administration de l’Inde a intérêt à multiplier les voies de communication, à construire surtout des chemins de fer, afin de répondre par ce redoublement d’activité aux reproches qu’on lui ménage si peu en Angleterre. Déjà heureusement les arrivages de coton de l’Inde offrent un accroissement considérable, et la progression ne peut manquer d’être rapide.

Il est encore un fait bien établi maintenant en Angleterre : c’est que l’arrêt du travail s’explique moins par la rareté de la matière première que par le prix élevé auquel on la livre. Si les articles manufacturés étaient en rapport de prix avec le coton brut, les manufacturiers n’hésiteraient pas à reprendre le travail ; mais, chose curieuse, le produit manufacturé ne peut être vendu à un prix qui indemnise le fabricant. C’est ainsi que du coton écru ou calicot est aussi cher que du calicot blanchi et imprimé, et le poids du coton brut se vend à un prix relativement plus élevé que le même poids de coton filé ou tissé. La vente des tissus de coton ne s’opère ainsi qu’avec la plus grande difficulté, et ne produit jamais un résultat en rapport avec le prix de la matière première [2]. Si l’on doit s’attendre à une reprise prochaine du travail, ce n’est pas à l’abondance du coton qu’on la devra, mais aux besoins de la consommation. Sitôt que celle-ci n’hésitera plus à payer les articles manufacturés à un prix en rapport avec le prix du coton, le travail reprendra. C’est même ce qui a déjà lieu aujourd’hui dans un certain nombre d’usines aux environs de Manchester, où le travail a repris, sinon complètement, du moins pendant trois jours de la semaine.

Est-il nécessaire de dire que l’attention ne s’est pas seulement portée en Angleterre sur les conséquences matérielles de la crise, mais sur les notions générales qu’on pouvait en recueillir ? Autrefois l’objet de l’industrie était surtout de créer des ressources aux populations en occupant un grand nombre de bras ; aujourd’hui l’objet de l’industrie est la production continue par les moyens les plus économiques, en diminuant autant que possible la main-d’œuvre et par conséquent le nombre des ouvriers. Le but est précisément d’occuper le moins de personnes et de produire le plus possible. Cette situation impose à l’ouvrier la nécessité de l’épargne en prévision des crises dont une telle impulsion donnée au travail peut déterminer le retour. Nous dirions volontiers qu’à côté de maux trop réels, la disette du coton aura produit un grand bienfait, si cette nécessité est désormais reconnue par l’ouvrier anglais. Diverses réformes du reste viendraient servir la cause de l’épargne. Une entre autres intéresserait, surtout l’économie domestique. Les jeunes filles qui entrent dans les manufactures dès l’âge de dix ans, munies d’un certificat délivré par l’école dont elles suivent les cours, savent lire, il est vrai ; mais il est rare qu’elles sachent coudre et qu’elles soient bien préparées à toutes les humbles conditions de la vie de ménage. Ce mal est bien connu en Angleterre, et déjà l’esprit d’initiative, si puissant dans ce pays, cherche à y remédier [3]. Les sociétés si nombreuses qui se rattachent à une église ou à une secte ont créé les écoles du dimanche, où prévaut heureusement un excellent système d’éducation, destiné à faire un jour de bonnes mères de famille prenant souci de l’avenir.

En même temps que l’évidence du principe de l’épargne est reconnue, on est d’accord aujourd’hui sur un fait important : c’est qu’on peut se rendre compte de l’étendue des sacrifices qu’ont entraînés les mauvais jours qu’on vient de traverser, et qu’on peut prévoir avec certitude ou s’arrêteront les sacrifices à venir. Ce qui est certain, c’est que l’intervention du gouvernement ne sera pas réclamée en Angleterre : la bienfaisance publique continue à remplir les caisses des comités de secours, et les pouvoirs octroyés par le parlement aux paroisses offrent une ressource illimitée. On compte d’ailleurs sur la reprise du travail, et l’on admet généralement qu’à partir du mois de mars 1863 la moitié des ouvriers au moins trouveront là non-seulement des moyens d’existence, mais le retour à leurs habitudes laborieuses et la satisfaction qui en est la récompense.

Ce n’est pas, on le voit, sans raison que je signalais aux économistes la crise qui sévit en Angleterre comme un spectacle instructif. L’industrie dans sa forme nouvelle est attaquée à peu près par tout le monde, et si l’on admire les résultats obtenus, on semble déplorer en même temps les souffrances qu’ils entraînent, et les sacrifices qu’ils imposent. Sur cent personnes en France qu’on interrogera sur l’état des ouvriers en Angleterre, quatre-vingt-dix-neuf répondront que toutes ces richesses enfantées par l’industrie anglaise l’ont été aux dépens de ceux qui concourent à les créer. C’est là une opinion arrêtée, semblable à ces erreurs d’observation qui ont cours même dans les sciences expérimentales, jusqu’à ce qu’un nouvel examen mette en lumière les faits dans toute leur réalité. Quand il sera reconnu que, bien loin de répandre la misère et la dégradation parmi les classes ouvrières, l’industrie dans sa forme nouvelle augmente l’aisance et élève le niveau moral de ceux qu’elle emploie, quelle valeur auront les déclamations d’aujourd’hui contre l’exploitation par le capital ? Quel prétexte auront les demandes d’intervention de l’état, l’organisation du travail, d’association ou de coalition des travailleurs contre le capital et contre ceux, qui les emploient ? S’il est démontré que dans les contrées où l’industrie a atteint son plus grand développement on voit aussi le taux des salaires le plus élevé, la vie à meilleur marché que partout ailleurs, le temps de travail le moins long, le caractère le plus digne, n’aura-t-on pas enfin la preuve que dans le régime de l’industrie pratiqué en Angleterre se rencontrent les meilleures conditions pour les travailleurs ? Aucun système ne peut prétendre à posséder, la solution immédiate des problèmes qui préoccupent à juste titre les esprits ; mais, d’après les résultats obtenus jusqu’ici, on peut soutenir que dans le libre développement des conditions nouvelles du travail et des transactions s’offre la voie qui conduit le plus sûrement au bien-être et à l’élévation morale des classes laborieuses.


F. VERDEIL.


  1. Séance du 1er août 1862 à la chambre des communes.
  2. Les chiffres suivans donneront une idée de cette sorte d’anomalie. Voici quel a été au 4 décembre, pendant les six dernières années, le prix du coton brut de bonne qualité : 1862 25 deniers la livre, — 1861 11 d., — 1860 7 d. 1/4, — 1859 7 d. 4/4, — 1858 1 d., — 1857 6 d. 1/4. Le prix du coton brut en 1862 dépasse du triple ce qu’il était de 1857 à 1861. — Voici maintenant, pour le coton travaillé, le prix du filé n° 40 (fair), deuxième qualité : au 4 décembre 1862, 27 deniers la livre, — 1861 14 d. 1/4, — 1860 12 d. 4/4, — 1859 12 d. 5/8, — 1858 42 d., — 1857 40 d. 3/8.
  3. Qu’on juge si nous exagérons les choses en lisant la lettre suivante, qui était adressée le 16 mai dernier au président du board of guardians de Manchester en réponse à diverses questions. Cette lettre émane d’un homme étranger au bureau des pauvres, mais que ses fonctions de collecteur de loyers mettent en rapports constans avec les ouvriers. « Les classes ouvrières prises en masse reçoivent des salaires plus élevés qu’il y a quinze ou vingt ans ; malheureusement leur vie est moins économique et moins simple qu’autrefois. Sans doute les hommes sont plus sobres, mais ils dépensent toujours la plus grande partie de leur salaire sans aucun souci du lendemain. La plupart des femmes d’ouvriers connaissent peu de chose de la tenue d’une maison. Après comme avant le mariage, elles restent étrangères à l’économie domestique, et elles dépensent une forte partie de leur revenu avec une prodigue légèreté. J’attribue en grande partie la détresse qui sévit aujourd’hui dans les classes laborieuses à la conduite des femmes, et je les blâme plus que leurs maris. Je suis heureux de reconnaître que j’ai rencontré plusieurs exceptions ; mais la règle est ce que j’ai dit. »