La Diva (Offenbach)

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OPÉRA-BOUFFE


Représenté pour la première fois à Paris, sur le théâtre des Bouffes-Parisiens, le 22 mars 1869




PERSONNAGES
RAFAEL MM. Désiré.
GALUCHET Hamburger.
NEPOMUC, 1er colonel Bonnet.
HABACUC, 2e colonel Jean Paul.
SOSTHÈNES Montbars.
RAOUL Lanjallais.
UN COIFFEUR Poirier.
UN SOUFFLEUR Dublaix.
UN COMMISSIONNAIRE . . . . . . .
UN RÉGISSEUR . . . . . . .
UN GARÇON DE CAFÉ . . . . . . .
JEANNE BERNARD Mmes Schneider.
MADAME PALESTINE Thierret.
L’AMOUR Raymonde.
MARCELINE Christiane.
EMMA Bonelli.
VIRGINIE Berger.
MATHILDE Leduc.
PAULINE Regnault.
MARIETTE Gayet.
MARGUERITE Marie Petit.
BERTHE Valtesse.
ADÈLE Mizeray.


A Paris, de nos jours.




ACTE PREMIER


LA MANSARDE DE JEANNE BERNARD

Une mansarde simplement meublée. — Lit au fond, face au public ; à gauche, une cheminée et dans la cheminée un petit fourneau. — Portes au fond et à droite.



Scène PREMIÈRE

EMMA, VIRGINIE, MATHILDE, PAULINE, MARIETTE, MARGUERITE, BERTHE, ADÈLE et Six autres Demoiselles. — Un Garçon de café.

(Au lever du rideau la scène est vide, le garçon de café dort sur une chaise près du lit. — Entrent les quatorze demoiselles.)

CHŒUR.
––––––Nous sommes quinze demoiselles
––––––Dans un magasin de Paris,
––––––Œil bien fendu, lestes et belles,
––––––Nez retroussés, minois hardis,
––––––Nous sommes quinze demoiselles
––––––Dans un magasin de Paris.
VIRGINIE.
I
––––––Ah ! comme ils riaient ce matin
––––––Les gens devant le magasin.
––––––Or, ce qui les faisait tant rire,
––––––C’est qu’aux volets ils pouvaient lire
––––––Un joli petit imprimé
––––––Disant dans un simple langage :
–––––––Le magasin est fermé
–––––––Pour cause de mariage.
TOUTES.
–––––––Le magasin est fermé,
––––––––––––––––––Etc.
EMMA.
II
––––––Bien des gens me parlent d’amour,
––––––Bien des gens me tournent autour,
––––––Qu’un d’eux ait la galanterie
––––––De me conduire à la mairie…
––––––Aux autres montrant l’imprimé
––––––Je dirai : Plus de badinage,
–––––––Le magasin est fermé
–––––––Pour cause de mariage.
TOUTES.
–––––––Le magasin est fermé
–––––––Pour cause de mariage.

Entre madame Palestine.


Scène II

Les Mêmes, MADAME PALESTINE

TOUTES.

Madame Palestine.

PALESTINE.

Où est-il ce garçon de café qui me demande, où est-il ?

LE GARÇON DE CAFÉ.

Madame Palestine ?

PALESTINE.

Il n’y en a qu’une et la voici !

LE GARÇON.

C’est une petite note…

PALESTINE.

Passez-moi ça… trois et quatre font sept et huit… l’addition est exacte…. Qu’est-ce que c’est que cette note ?

LE GARÇON.

C’est de la part de M. Rafaël, votre neveu.

PALESTINE.

Galopin…

LE GARÇON.

Il est resté en gage dans l’établissement et il attend…

PALESTINE.

Qu’il attende… je ne payerai pas.

MARIETTE.

Madame Palestine !

PALESTINE.

Non, je ne paierai pas… je suis sa tante, c’est vrai… (A part.) Ne suis-je que sa tante ?… (Haut.) Enfin, ça ne fait rien, je ne payerai pas.

EMMA.

Mais le mariage de Jeanne…

PALESTINE.

Eh bien ?…

EMMA.

Puisqu’il doit être témoin, votre neveu…

PALESTINE.

C’est juste… alors repassez-moi ça… (Elle reprend la note.) Vingt-deux canettes, douze demi-tasses avec cognac et quatorze heures de billard… tout ça pour lui tout seul ?

LE GARÇON.

Ils étaient deux, madame, et ils ont passé la nuit.

PALESTINE.

Et c’est Rafaël qui a attrapé la culotte…

LE GARÇON.

Prix : trente et un francs cinquante.

PALESTINE.

Les voici. (A part.) Je mettrai ça sur la note du marié… il a dit qu’il tenait à bien faire les choses.

LE GARÇON.

Et pour le garçon ?…

PALESTINE.

Pour le garçon ?…

Elle le regarde avec beaucoup de bienveillance.

LE GARÇON.

Oui.

PALESTINE.

Voilà pour le garçon !

Elle l’embrasse.

LE GARÇON.

Eh bien, merci.

Il se sauve par le fond.


Scène III

Les Mêmes, moins Le Garçon de café.

PALESTINE.

Cela vous a étonnées, n’est-ce pas, de me voir embrasser ce garçon de café ?

EMMA.

Non.

PALESTINE.

Comment, non ?

EMMA.

Eh bien, puisque vous me demandez…

PALESTINE.

D’abord, mademoiselle, ça devrait vous étonner, et puis quand même ça ne vous étonnerait pas, vous devez bien supposer que si je vous demande si ça vous étonne, c’est que j’ai une petite histoire à vous raconter ; si vous me répondez oui, la petite histoire vient tout naturellement ; si vous me répondez non, va te promener… vous avez compris, je recommence : cela vous a étonnées, n’est-ce pas, de me voir embrasser ce garçon de café ?

EMMA.

Oui.

PALESTINE.

A la bonne heure. Eh bien, mademoiselle, cela vous étonnerait peu si vous saviez… vous voyez maintenant comme ça s’enchaîne… eh bien, ça ne vous étonnerait pas si vous saviez ce que j’étais autrefois… le saviez-vous ce que j’étais autrefois ?…

EMMA.

Oui…

PALESTINE.

Comment, oui…

EMMA.

Eh bien ?…

PALESTINE.

Vous devinez bien que si je vous demande ça, c’est pour que vous me répondiez non ; si vous me répondez oui, rien ne va plus…

MARGUERITE.

Continuez, madame Palestine… cette histoire ?…

PALESTINE.

C’est l’histoire de ma jeunesse, cette histoire.

VIRGINIE.

Dites-nous-la.

PALESTINE.

Non… maintenant je ne pourrais plus… cette petite m’a mise dans un état… et puis, d’ailleurs, pour vous la dire, cette histoire, il vaudra mieux… A-t-on apporté un paquet pour moi ?… (à Emma) entendez-vous ! a-t-on apporté un paquet, oui ou non ?…

EMMA.

Laissez-moi tranquille, vous…

PAULINE.

Oui, madame Palestine, on a apporté un paquet pour vous… et Jeanne l’a fait mettre dans cette chambre.

BERTHE.

Où donc est-elle, Jeanne ?

PALESTINE.

Ne cherchez pas ; elle est en bas chez le coiffeur… elle se fait appliquer la fleur d’oranger…

MARIETTE.

Ça n’est pas encore fait ?

PALESTINE.

Non, ça n’est pas encore… Ah ! c’est que je ne vous ai pas dit… le mariage est reculé…

PAULINE.

Reculé !…

PALESTINE.

Oui, reculé de deux heures… Emile, le jeune fiancé, a demandé un sursis.

MATHILDE.

Je n’aimerais pas ça, moi…

PALESTINE.

Oui, au premier abord, je conviens que ça a l’air… cependant la raison qu’il a donnée est gracieuse, je pourrais même dire qu’elle est galante… il a fait observer qu’en se mariant à une heure au lieu de se marier à onze heures, il aurait moins de temps à attendre…

EMMA.

A attendre, quoi ?

PALESTINE.

Comment, quoi ?… il est évident que s’il se marie, ce garçon, c’est qu’il espère…

EMMA.

Il espère ?…

PALESTINE.

Et alors… Et puis je suis bien bonne de vous expliquer… vous savez cela aussi bien que moi… elles le savent aussi bien que moi.

ADÈLE.

Ça nous fait encore pas mal de temps à attendre.

MARGUERITE.

Qu’est-ce que nous allons faire pendant ce temps-là ?…

PALESTINE.

Vous ferez ce que vous voudrez.

EMMA.

J’ai une idée, mesdemoiselles, les voitures sont en bas et nous avons bien le droit de nous en servir…

PALESTINE.

Certainement, les fiacres sont à l’heure, Emile a déclaré qu’il tenait à bien faire les choses.

EMMA.

Profitons-en alors, puisque nous avons du temps à nous, profitons-en pour aller faire un tour…

VIRGINIE.

Vous ne venez pas avec nous, madame Palestine ?

PALESTINE.

Non, mademoiselle, et je le regrette, mais je vais vous dire, dans ce paquet que l’on a apporté pour moi, il y a une toilette… une toilette que je veux mettre pour le mariage de notre jeune amie… je vais la revêtir.

MARIETTE.

A tout à l’heure, alors, madame Palestine.

EMMA.

Et, nous, allons faire trotter les fiacres, puisque…

TOUTES, reprenant le refrain.
–––––––Le magasin est fermé
–––––––Pour cause de mariage.
Elles sortent.

Scène IV

MADAME PALESTINE, puis RAFAEL.

MADAME PALESTINE.

Cette robe je n’osais jamais la mettre quand j’étais mariée ; parce que dès que je l’avais mise, mon mari me disait : veux-tu bien ôter ça tout de suite ! et voilà pourquoi… (Cris de femmes dans la coulisse.) Eh bien ! eh bien ! qu’est-ce que c’est ? qu’est-ce qui se passe, mesdemoiselles ? qu’est-ce qui vous arrive ?

RAFAEL, entrant.

C’est moi, ma tante

PALESTINE.

Ah ! c’est vous, monsieur.

RAFAEL.

Oui… j’ai rencontré ces demoiselles…

PALESTINE.

Et vous leur avez…

RAFAEL.

Dit bonjour… en passant !

PALESTINE.

J’ai entendu leurs cris, monsieur.

RAFAEL.

Bon ! elles faisaient semblant d’être en colère… toujours comme ça les femmes… ainsi, vous, à cause de la petite note, vous faites semblant d’être en colère…

PALESTINE.

Je fais semblant… vingt-deux canettes !!!…

RAFAEL.

Vous n’êtes pas fâchée du tout… et vous allez vous dépêcher d’ouvrir vos bras à votre petit Rafaël…

PALESTINE.

Jamais de la vie…

RAFAEL.

Mais si… mais si… vous aurez beau faire… vous ne pourrez pas vous en empêcher.

PALESTINE, à part.

Dieu ! saurait-il ?

RAFAEL.

N’est-ce pas ma tante ?

PALESTINE, à part.

Ma tante… il ne sait rien.

RAFAEL.

Ouvrez vos bras et tenez-vous ferme, je vais m’élancer

PALESTINE.

Viens donc, alors.

RAFAEL, s’élançant.

Là, vous voyez bien !…

PALESTINE.

Et comme te voilà fait… regarde-toi… (l’embrassant avec transport.) Tu serais si beau si tu voulais…

RAFAEL.

A quoi bon ?

PALESTINE.

Ah ! Palestine me le disait bien…

RAFAEL.

Monsieur Palestine, mon oncle…

PALESTINE.

Oui, ton oncle. Madame Palestine, me disait-il, tu as un neveu qui serait tout ce qu’il voudrait être, mais il ne veut pas ; s’il voulait être soigné, il serait soigné, mais il ne veut pas ; s’il voulait travailler il travaillerait, mais il ne veut pas.

RAFAEL.

Monsieur Palestine ne m’a jamais aimé…

PALESTINE.

Lui ! le pauvre cher homme, il t’aurait aimé comme un fils… si j’avais insisté…

RAFAEL

Je vous dis, moi, qu’il ne m’a jamais aimé.

PALESTINE.

Pourquoi !… parce qu’il te reprochait de ne jamais travailler… avec ça qu’il avait tort !…

RAFAEL.

Si je travaillais, ça gâterait ma nature…

PALESTINE.

Qu’est que ça veut dire ?

RAFAEL.

Ça veut dire que j’ai une nature et que je tiens à la conserver.

PALESTINE.

Pourquoi faire ?

RAFAEL.

Pour illustrer la scène !

PALESTINE.

Pour jouer la comédie ?…

RAFAEL.

Dame !…

PALESTINE.

Tu y penses encore ?…

RAFAEL.

Toujours j’y penserai… quand on a une vocation…

PALESTINE.

Une vocation… mais, malheureux… tu en as tâté du théâtre et tu sais comme ça t’a réussi ! Une fois… à Montparnasse… j’y étais ! Dieu ! que j’ai été humiliée ! mon Dieu ! comme j’ai été humiliée…

RAFAEL.

On m’a sifflé, n’est-ce pas ?

PALESTINE.

Si on n’avait fait que te siffler…

RAFAEL.

On m’a injurié, on m’a jeté des petits bancs à la tête… on a crié, on a hurlé, on a imité les cris de divers animaux…

PALESTINE.

Ne parlons plus de cela !

RAFAEL.

Parlons-en, au contraire !… Hier, Montparnasse m’a sifflé… demain, Paris m’applaudira ; après-demain, le Caire m’offrira cent mille francs par semaine, tous frais payés.

PALESTINE.

Qu’est-ce qu’il dit ?

RAFAEL.

Les temps sont proches, ma tante, les temps sont proches ! Galuchet me le disait encore hier soir, il arrive le théâtre que nous avons rêvé !…

PALESTINE.

Vous avez rêvé un théâtre ?…

RAFAEL.

Oui… un théâtre dans lequel, au lieu de marcher sur les pieds, on marchera sur les mains…

PALESTINE.

Ecoute-moi bien, toi et ton ami Galuchet…

RAFAEL.

Ah ! parlez de moi comme il vous plaira, je suis votre neveu, moi… mais ne touchez pas à Galuchet ! Galuchet, c’est un monde !

PALESTINE.

Galuchet, c’est un imbécile !

RAFAEL.

Ma tante…

PALESTINE.

Mais à cela près, c’est un charmant garçon. Ne m’avais-tu pas dit qu’il t’accompagnerait et qu’il serait le second témoin de Jeanne ?

RAFAEL.

Il y a consenti.

PALESTINE.

C’est bien de l’honneur.

RAFAEL.

Il y a consenti… mais en gémissant !

PALESTINE.

Et pourquoi ça ?…

RAFAEL.

Parce que, selon Galuchet et selon moi, Jeanne Bernard ne devait pas se marier.

PALESTINE.

Comment ?

RAFAEL.

Parce que, dans ce théâtre que nous avions rêvé, nous avions besoin d’une femme…

PALESTINE.

Pour la faire marcher sur les mains…

RAFAEL.

Qu’importe comment on marche quand on marche à la gloire !… et elle y serait arrivée ! (Geste de madame Palestine.) Oui, elle y serait arrivée… grâce à nous ! il nous fallait une femme… (Entre Jeanne Bernard.) et cette femme la voici !


Scène V

Les Mêmes, JEANNE BERNARD.

Jeanne Bernard est sérieuse, préoccupée. Rafaël et madame Palestine font un pas vers elle comme pour l’interroger. Jeanne les arrête et descend lentement sur le devant de la scène.

JEANNE, comme se parlant à elle-même.

Trois fois on a essayé de faire tenir la fleur d’oranger sur ma tête, et trois fois, malgré les efforts de plusieurs artistes réunis, cette gueuse de fleur a regimbé…

I
––––––Monsieur Étienne, mon coiffeur,
––––––Se démenait comme une bête,
––––––Et m’enfonçait avec fureur
––––––Un tas d’épingles dans la tête !…
––––––I’m’ disait : J’ai vu bien souvent
––––––La fleur d’oranger êtr’rebelle,
––––––Mais je n’l’ai jamais vu pourtant
––––––L’être autant qu’avec mad’moiselle.
–––––––––Et moi je rageais
–––––––––Et je lui disais :
–––––––––Fait’s, monsieur Etienne,
–––––––––Comme il vous plaira,
–––––––––Mais il faut qu’ça tienne,
–––––––––Et cela tiendra !…
II
––––––Tous ses garçons autour de lui,
––––––Étonnés de la circonstance,
––––––En vain lui prêtaient leur appui
––––––Pour vaincre cette résistance !
––––––Ils avaient beau s’donner du mal,
––––––On eût dit qu’un’main diabolique
––––––Voulait, de mon front virginal,
––––––Ecarter la fleur symbolique…
–––––––––Et moi je rageais
–––––––––Et je lui disais :
–––––––––Fait’s, monsieur Etienne,
–––––––––Comme il vous plaira,
–––––––––Mais il faut qu’ça tienne,
–––––––––Et cela tiendra !…
PALESTINE.

Ma Jeanne ! mon enfant !

JEANNE.

Ma bonne maman Palestine !…

PALESTINE.

Tu sais… que tu nous racontes ça à tous les deux… c’est très-bien… nous deux nous savons que tu es naïve… mais ne t’avise pas d’aller raconter cela à d’autres… cela les ferait rire peut-être…

RAFAEL.

Oui, ça les ferait peut-être rire… ; et si c’était un présage !

JEANNE.

Comment l’entendez-vous ?…

RAFAEL.

De la façon la plus flatteuse… si ça voulait dire que l’art vous appelle à lui ?

JEANNE.

L’art…

RAFAEL.

Le jour où je fus contesté à Montparnasse…

PALESTINE.

Oh ! contesté…

RAFAEL.

Le jour où je fus hué… là, êtes-vous contente ? vous fûtes, vous, couverte d’applaudissements : vous aviez consenti à chanter une romance…

JEANNE.

Oui, je me rappelle : Ma pauvre mère aura du pain

RAFAEL.

M. le directeur voulait vous engager, séance tenante, et, avant-hier, ce directeur nous le disait encore à Galuchet et à moi : amenez-moi mademoiselle Bernard, et je vous prends vous deux par-dessus le marché.

JEANNE.

Monsieur Rafaël !

RAFAEL.

Mademoiselle !

JEANNE.

Votre respectable tante vous a-t-elle raconté quelquefois comment nous avions fait connaissance toutes les deux ?

RAFAEL.

Jamais !

JEANNE.

Cela ne m’étonne pas… sa modestie égale sa vigueur ; ce qu’elle ne vous a pas dit, je vais vous le dire.

PALESTINE.

Jamais, je ne veux pas…

JEANNE.

Si, ma bonne maman Palestine.

PALESTINE.

Alors, je sortirai.

JEANNE.

Non. Je tiens à le raconter devant vous. C’était il y a trois ans, le 28 novembre. Je me trouvais seule à une heure avancée dans un carrefour désert… Trois jeunes gens s’élancent : Tu m’aimeras, dit le premier… Moi aussi, dit le second… le troisième, ah ! le troisième ! le troisième ne dit rien… il se mit en devoir de m’emporter dans ses bras… j’étais perdue… quand tout d’un coup, v’lan ! un de mes ravisseurs roulait à droite… v’lan ! un autre roulait à gauche… voyant cela, le troisième, celui qui ne disait rien, me laissa tomber et prit la fuite… Quand je revins à moi, mes yeux tout d’abord cherchèrent l’homme bienfaisant et courageux qui m’avait sauvée… c’était votre tante.

RAFAEL.

Je l’avais reconnue… à son bon cœur.

JEANNE.

Comme je lui demandais si elle était fatiguée : Non, me répondit-elle, et ; pour me le prouver, elle saisit un quatrième passant, il ne m’avait rien dit celui-là… et l’envoya se promener sur le trottoir d’en face… c’était un sergent de ville… il consentit heureusement à accepter nos excuses.

PALESTINE.

Enfant, à quoi bon rappeler ?…

JEANNE.

Voilà ce qu’elle a fait pour moi, M. Rafaël ! au moment où trois étourdis essayaient de m’entraîner dans le chemin du plaisir, elle m’a, d’une main ferme, recampée dans le sentier du devoir… Est-ce à vous son neveu d’essayer de m’en faire sortir ?…

RAFAEL.

Qui vous parle d’en sortir ?…

JEANNE.

Vous puisque vous me parlez d’entrer au théâtre !

RAFAEL.

Mais on peut entrer au théâtre, sans…

JEANNE.

Oh ! ne disons pas de bêtises, monsieur Rafaël ; j’ai pris des informations… je suis allée trouver la concierge d’un de nos principaux établissements dramatiques… Madame, lui ai-je demandé, est-il possible d’entrer au théâtre et de ne pas se faire remarquer ? C’est impossible, m’a-t-elle répondu, tout à fait impossible… à cause de la rampe !… j’avais onze filles, a-t-elle ajouté, toutes les onze ont essayé, et toutes les onze…

RAFAEL.

Cependant…

PALESTINE.

Pas un mot de plus, Rafaël… Elle aime Émile, ne le savez- vous pas ?

JEANNE.

Oh ! oui, je l’aime… oh ! oui… et lors même que je serais sûre de cet avenir que vous me promettez, je préférerais encore Émile avec son modeste intérieur… Donc, ne parlons plus de cela, je vous en prie, et puisque vous devez être mon témoin, allez vous habiller… (En regardant son costume.) car je ne présume pas…

RAFAEL.

Le temps de jeter un habit noir par-dessus ce négligé de dix heures et demie… cinq minutes me suffiront… Galuchet m’attend au café d’en face avec l’elbeuf…

JEANNE.

Allez vite, vous me ferez plaisir…

PALESTINE.

Et moi aussi je vais m’habiller… et tu verras, je ne te dis que çà, tu verras, quand je reparaîtrai, que la vertu aussi doit avoir sa parure.

RAFAEL.

A tout à l’heure, ma tante.

PALESTINE.

A tout à l’heure, gamin ! Tiens, prends ça.

RAFAEL.

Dix sous.

PALESTINE.

Oui, dix sous pour te faire friser… tu serais si beau si tu voulais… fais-toi friser.

RAFAEL.

J’ vas prendre une chope. (Madame Palestine entre dans la chambre qui est à gauche. — A part avec désespoir.) Émile !… elle aime Émile !

Il sort par le fond


Scène VI

JEANNE.

Émile !… eh bien oui, je l’aime… Émile ! et comment pourrais-je ne pas l’aimer ?… C’était le 15 août à l’esplanade des Invalides devant la baraque d’un magicien… « Entrez, messieurs… entrez, mesdemoiselles… criait le magicien… c’est cinq sous que ça vous coûtera… mais vous n’aurez pas à les regretter… venez voir dans le miroir magique la figure de celui ou de celle que vous aimerez… » Curieuse et rougissante, je m’élançai, je montai l’escalier, j’allongeai mes cinq sous, j’entrai dans la baraque et je me trouvai en face d’un grand rideau de serge verte… Attention… dit le magicien, je vais tirer la ficelle… Et alors, Monsieur, je verrai la figure de celui que je dois aimer ?… Un peu que vous la verrez !… et il tira la ficelle… Je regardai dans le miroir et j’aperçus une foule énorme ! cet imbécile de magicien avait oublié de fermer la porte de son bazar, si bien que ce que je voyais dans le miroir magique, c’était l’esplanade des Invalides… toute entière… c’était pour voir ça que j’avais donné cinq sous… Je sortis furieuse… En redescendant, je rencontrai un jeune homme qui tenait ses vingt-cinq centimes à la main… En m’apercevant, il les remit précipitamment dans sa poche. J’ai vu ce que je voulais voir, me dit-il… et je l’ai vu pour rien…. Ce fut ainsi que je le rencontrai… ce fut à partir de ce jour que nous commençâmes à nous aimer.

Scène VII

JEANNE, EMMA, PAULINE, MARIETTE, VIRGINIE, puis RAFAEL et GALUCHET, puis Les autres Demoiselles.

EMMA.

Ah ! la voilà enfin…

JEANNE.

Bonjour, Emma.

VIRGINIE entrant.

Bonjour, Jeanne.

JEANNE.

Bonjour, Virginie…

MATHILDE.

Nous y touchons donc au grand moment !

JEANNE.

Il approche, il approche…

PAULINE.

Tu nous raconteras tout, n’est-ce pas ?

JEANNE.

Je n’y manquerai pas. Vous êtes seules ?…

VIRGINIE.

Toutes les autres demoiselles sont avec nous. Elles ont rencontré tes deux témoins, et elles les amènent en cérémonie.

Entrent les demoiselles ; au milieu d’elles Galuchet et Rafaël ; Rafaël, habit noir trop court, Galuchet avec un mac-farlane.

LES DEMOISELLES.
–––––––––Vous allez les voir
–––––––––Les témoins de Jeanne,
–––––––––L’un en habit noir,
–––––––––L’autre en mac-farlane
–––––––––Vous allez les voir.
–––––––––Les témoins de Jeanne !
PREMIER COUPLET.
GALUCHET.
––––––Je suis l’ami de Rafaël.
RAFAEL.
––––––Je suis l’ami de Galuchet.
GALUCHET.
––––––Lorsqu’on offense Rafaël !
RAFAEL.
––––––Lorsque l’on touche à Galuchet.
GALUCHET.
––––––C’est moi qui venge Rafaël.
RAFAEL.
––––––Je m’aligne pour Galuchet.
GALUCHET.
––––––Je suis l’ami de Rafaël.
RAFAEL.
––––––Je suis l’ami de Galuchet.
TOUS LES DEUX.
––––––Et si vous voulez savoir où
––––––Galuchet connut Rafaël,
––––––C’est au café de l’Arc-en-ciel,
––––––Par un beau soir du mois d’août.
––––––––––Aou aou
––––––––––La la itou !
TOUT LE MONDE.
––––––––––Aou aou
––––––––––La la itou !
DEUXIÈME COUPLET.
GALUCHET.
––––––Ayant pour témoin Rafaël
RAFAEL.
––––––Vous deviez avoir Galuchet,
GALUCHET.
––––––Car nulle part sans Rafaël
RAFAEL.
––––––On n’a rencontré Galuchet.
GALUCHET.
––––––Ernestine aima Rafaël,
RAFAEL.
––––––Elle aime aujourd’hui Galuchet.
GALUCHET.
––––––Ayant pour témoin Rafaël
RAFAEL.
––––––Vous deviez avoir Galuchet.
TOUS LES DEUX.
––––––Et si voulez savoir où
––––––Galuchet connut Rafaël,
––––––C’est au café de l’Arc-en-ciel
––––––Par un beau soir du mois d’août.
––––––––––Aou aou
––––––––––La la itou !…
TOUT LE MONDE.
––––––––––Aou aou
––––––––––La la itou !…
JEANNE.

Je vous remercie beaucoup, monsieur, d’avoir bien voulu me servir de témoin.

GALUCHET.

A votre service, mademoiselle, aussi souvent et autant de fois que cela pourra vous être agréable…

JEANNE.

Encore une fois merci. Voulez-vous vous débarrasser de ce mac-farlane ?

GALUCHET.

Mademoiselle, je ne saurais…

JEANNE.

Je vous en prie, monsieur…

GALUCHET.

Je préfère le garder, mademoiselle, je suis naturellement étriqué, et ce vêtement me donne de l’ampleur.

JEANNE.

Mais, monsieur, vous ne me paraissez point aussi étriqué que vous le voulez bien dire…

GALUCHET.

Oh ! mademoiselle…

JEANNE.

Voyons, en v’là assez, ôtez çà.

LES DEMOISELLES.

Otez çà, ôtez çà…

On lui enlève son mac-farlane, il est en manches de chemise. Stupéfaction générale.

JEANNE.

Comment, aujourd’hui !

GALUCHET.

Je vais vous dire… c’est chacun notre tour à avoir l’habit… alors je le lui ai laissé aujourd’hui, parce que demain je tenais à le mettre… (D’un air fat) pour aller…

JEANNE.

Pour aller ?…

GALUCHET.

Le vendre à un marchand d’habits !


Scène VIII

Les Mêmes, MADAME PALESTINE, en grand costume, robe de satin bleu, écharpe de gaze jaune, turban avec oiseau de paradis.

PALESTINE.

Me voilà, moi…

JEANNE.

Qu’est-ce que c’est que çà ?…

PALESTINE.

Ça, c’est moi.

JEANNE.

Mais ce déguisement….

PALESTINE.

Ce n’est pas un déguisement… c’est une robe, et cette robe je me souviens que je l’avais le jour où Benjamin Constant… (Changeant de ton). Le moment est venu de vous dire pourquoi, toutes les fois qu’un garçon de café me demande son pourboire, je lui réponds par un baiser.

GALUCHET.

Pourquoi ? Pourquoi ?

PALESTINE.

Parce que j’ai eu vingt-sept ans,moi aussi !… parce que cette femme que vous appelez aujourd’hui madame Palestine, on l’appelait autrefois la Belle limonadière.

RAFAEL.

La Belle limonadière !…

PALESTINE.

Oui… la Belle limonadière… au Palais-Royal, galerie de Chartres ! quels souvenirs !..

JEANNE.

Ah ! ma chère Palestine, ma chère Palestine, vous êtes bien la meilleure pâte de femme que je connaisse !…. Mais ne trouvez vous pas que décidément mon fiancé se fait un peu attendre ?

PALESTINE.

Il faut être juste… il a demandé deux heures, ce garçon… il a encore dix-sept minutes.

On frappe.

JEANNE.

Ah ! c’est lui !…. Entrez !

RAFAEL.

Voilà le marié. Je n’en suis pas fâché, je m’ennuie, moi, dans l’habit noir.


Scène IX

Les Mêmes, MARCELINE, SOSTHÈNES.

JEANNE.

Ce n’est pas lui.

SOSTHÈNES, apercevant Palestine.

Ah ! la voilà, la voilà ! Madame, il s’agit d’un oiseau… l’oiseau favori de ma nièce : il s’est envolé. Je sais qu’il faut vous apporter quelque chose ayant appartenu au sujet… voilà une de ses plumes.

PALESTINE.

Qu’est-ce que vous voulez que je fasse de ça ?

SOSTHÈNES.

On nous a dit que dans cette maison il y avait une somnambule… alors nous sommes venus… pour l’oiseau.

PALESTINE.

Oiseau vous-même !….

SOSTHÈNES.

Madame

RAFAEL.

Votre erreur est excusable, mais enfin la somnambule est au bout du corridor.

SOSTHÈNES.

Alors, il y en a deux !

PALESTINE.

Comment ?….

MARCELINE.

Une noce, mon oncle, c’est une noce.

SOSTHÈNES.

C’est vrai, ma foi, une noce de petites gens.

MARCELINE.

Donnons quelque chose à la mariée, mon oncle… (A Jeanne) tenez, mademoiselle, yoici une petite bague.

JEANNE.

Mais, mademoiselle…

MARCELINE.

Oh ! prenez, je vous en prie… cela me portera bonheur pour mon mariage à moi… car je me marierai, moi aussi.

JEANNE.

Bientôt ?

MARCELINE.

Dans quatre ans… avec mon petit cousin Raoul de la Belle-Jardinière ! moi, je me marierais bien tout de suite, mais Raoul n’a que vingt ans… on lui laisse quatre ans pour faire des bêtises… oui, dans notre famille il faut quatre ans pour faire des bêtises.

JEANNE.

Ah ! il vous faut quatre ans ?

MARCELINE, regardant son oncle qui lutine les demoiselles.

Quatre ans dans la branche directe ; dans la branche collatérale, celle de mon oncle, il faut plus de temps…

SOSTHÈNES.

Ma nièce… venez-vous ? ma nièce.

MARCELINE.

Je viens, mon oncle.

JEANNE.

Votre nom, au moins ! mademoiselle.

MARCELINE.

Marceline d’Hunantière Blancheur.

JEANNE.

Voilà un nom que je n’oublierai pas.

SOSTHÈNES.

Alors vous dites que l’autre ?

RAFAEL.

L’autre quoi ?

SOSTHÈNES.

L’autre somnambule.

RAFAEL.

Au fond du corridor à gauche… pas à droite !… c’est le grenier…

Sosthènes et Marceline sortent.

PALESTINE.

L’autre somnambule !


Scène X

Les Mêmes, moins SOSTHÈNES et MARCELINE.

JEANNE.

Émile ne vient pas avec tout ça !… Émile ne vient pas !

GALUCHET.

Émile ! vous avez dit Émile !…. qu’est-ce que c’est que ça Émile ?

JEANNE.

C’est mon mari.

GALUCHET.

Il s’appelle Émile ?….

JEANNE.

Eh ! oui.

GALUCHET.

Malheur sur moi alors et malheur sur nous tous !

JEANNE.

Pourquoi ça ?

GALUCHET.

Dans ces vers que j’avais faits pour célébrer votre mariage, je m’étais figuré qu’il s’appelait Ernest ; ça rimait avec Brest.

JEANNE.

Eh ! bien, vous nous direz ces vers tout de même.

GALUCHET.

Non pas, non pas. Avez-vous quelque endroit où nous puissions nous recueillir ?

JEANNE.

Entrez là, si vous voulez.

GALUCHET.

Viens, nous allons nous enfermer et nous ferons d’autres vers.

RAFAEL.

En collaboration.

GALUCHET.

Et nous les signerons tous les deux.

RAFAEL.

Oui, tous les deux.

RAFAEL et GALUCHET.
CHANT.
––––––Et si vous voulez savoir où,
––––––––––––––––––Etc.
Ils sortent tous deux.

Scène XI

Les Mêmes, moins GALUCHET, puis un Commissionnaire.

JEANNE, à Palestine.

Décidément il est en retard, n’est-ce pas ?

PALESTINE.

Oui, de deux minutes… mais tu sais…. on a toujours un quart d’heure.

JEANNE.

Oh ! cette fleur d’oranger… cette fleur d’oranger qui ne voulait pas tenir !…

On frappe au dehors.

EMMA.
––––––––Ah cette fois c’est lui.
MARIETTE, à Jeanne :
––––––––––Écoute… écoute…
––––––––––C’est lui sans doute.
TOUTES.
––––––C’est Émile… c’est ton mari.

On frappe de nouveau.

JEANNE.
––––––Sans doute, ce doit être lui.
––––––Mais alors pourquoi dans mon cœur
––––––Cette inexplicable frayeur ?

On frappe encore.

(Parlé.) Allons, ouvrons, il faut en finir…

On ouvre la porte. Parait un commissionnaire.

JEANNE.
––––––––––Ce n’est pas lui !
TOUTES.
––––––––Ce n’est pas le mari !
LE COMMISSIONNAIRE, accent auvergnat.
––––––Pour mademoiselle Bernard,
––––––Trente-deux, rue Rochechouart.
JEANNE, palpitante.
––––––Trente-deux, rue Rochechouart…
––––––C’est moi… je suis Jeanne Bernard.
LE COMMISSIONNAIRE, tirant une lette, de sa poche.
––––––C’est une lettre…
JEANNE.
––––––C’est une lettre… Dieu ! que j’ai peur !
LE COMMISSIONNAIRE.
––––––Prenez-la donc…
JEANNE.
––––––Prenez-la donc… C’est un malheur !

Le commissionnaire sort.

TOUTES, à Jeanne qui a pris la lettre.
––––––––De qui ? de qui ? de qui ?
JEANNE.
––––––––––––De lui !
TOUTES.
––––––De lui ! de lui ! de lui ! de lui !
JEANNE.
–––––––« C’est canaille, mais je file,
–––––––» Je file et je signe Émile. »

Avec un grand cri.

Ah !…

Elle s’évanouit en laissant tomber la lettre.

CHŒUR.
–––––––––––Ah ! Jeannette,
–––––––––––Que c’est bête !
–––––––––Ne te mets donc pas
–––––––––Dans tous tes états !
PALESTINE, qui a ramassé la lettre et qui l’a lue.

Eh bien ! il n’est pas si canaille que je croyais…

JEANNE.

Comment ?

PALESTINE.

Il y a un post-scriptum.

JEANNE.

Dites vite, ma bonne Palestine, dites vite…

PALESTINE.

« Le déjeuner est payé à la crèmerie d’en bas. Vous me ferez plaisir en acceptant. »

EMMA.

Il y a ça ?

JEANNE.

Tu avais raison, alors… il n’est pas tout à fait aussi canaille… Eh bien, mais… n’est-ce pas… puisque le déjeuner est payé, allez le manger…

VIRGINIE.

Mais toi ?…

JEANNE.

Moi, j’irai vous retrouver tout à l’heure… mais maintenant… j’ai besoin d’être un peu seule pour me remettre…

PALESTINE.

Veux-tu que je reste avec toi ?

JEANNE.

Non, je vous en prie…

PALESTINE.

Il y a du fricandeau ; veux-tu que l’on t’en garde ?

JEANNE.

Oui, du fricandeau… et un petit pot de crème, s’il y en a.

PALESTINE.

S’il n’y en a pas, on en fera mettre, et à ses frais encore. Il a dit de bien faire les choses.

JEANNE.

De bien faire les choses…

PALESTINE.

Voyons, Jeannette…

JEANNE.

Laissez-moi, je vous en prie… laissez-moi !…

CHŒUR.
–––––––––––Ah ! Jeannette,
–––––––––––Que c’est bête !
–––––––––Ne te mets donc pas
–––––––––Dans tous tes états !
PALESTINE.

Que t’es bête ! pour un de perdu, t’en reprendras deux.

Tout le monde sort, excepté Jeanne.


Scène XII

JEANNE, seule.

Pour un de perdu, t’en reprendras deux… ou trois, n’est-ce pas, ou quatre, ou cinq… Oui, cela est possible quand il s’agit d’un homme ordinaire ; mais quand il s’agit d’Émile !… La première chose à faire est de boucher toutes les issues… bouchons toutes les issues… (Elle ferme soigneusement toutes les portes.) Où est-il maintenant, le fourneau… le voilà, le petit fourneau de l’ouvrière… là, très-bien… Un vieux journal, maintenant. (Déchirant le journal.) Le Petit Journal, je ne le lirai plus… Un soufflet, le soufflet de l’ouvrière, et soufflons… (Elle souffle.) Cela commence à prendre… Dans cinq minutes, la pauvre et intéressante Jeanne Bernard ira retrouver toutes celles qui sont mortes d’amour… Je ferais mieux peut-être de me faire tout simplement deux œufs sur le plat… Non, pas de faiblesse… (Elle souffle.) Comme on a raison tout de même, quand l’occasion se présente, d’écouter la conversation des gens instruits… Un jour, un homme instruit est entré au magasin ; il venait pour Mathilde. Comme elle n’était pas là, il s’est mis à causer avec nous… il nous parlait de la composition de l’air et de l’effet que produit le charbon :

I
––––––L’air, disait-il, est composé
––––––D’oxygène et surtout d’azote,
––––––Trois quarts de l’un, prenez-en note,
––––––Un quart de l’autre, c’est aisé.
––––––On y peut aussi constater
––––––Un peu d’acide carbonique,
––––––Mais en quantité si modique
––––––Qu’il vaut mieux ne pas en parler.
––––––Va-t’en donc, ô jeune ouvrière
––––––Qui veux guérir du mal d’amour,
––––––Va-t’en donc chez la charbonnière,
––––––Y en a une au fond d’la cour.
II
––––––Si vous allumez un fourneau,
––––––L’air devient pauvre en oxygène :
––––––Au bout d’un instant ça vous gène,
––––––Ça vous prend d’abord au cerveau…
––––––Puis vient la mort… elle est surtout
––––––Due à l’oxyde de carbone
––––––Dont l’influence n’est pas bonne,
––––––Oh ! mais là, pas bonne du tout.
––––––Va-t’en donc, ô jeune ouvrière,
––––––––––––––––––Etc.

Voilà que ça vient, les forces m’abandonnent… Demain, ô Émile, tu liras ça dans le Petit Journal… Je suis sûre que ça te fera quelque chose, car ton cœur est bon… Tu accourras rue Rochechouart, et tu demanderas à la portière : Est-il temps encore ?… (En disant ces dernières lignes, elle a remonté jusqu’à son lit. Elle s’y laisse tomber.) et la portière te répondra : Non, Émile, il n’est plus temps… Et tout ce que tu pourras faire, ce sera de porter des fleurs sur ma tombe, sur la tombe de l’ouvrière… Ça ne t’amusera pas d’acheter des fleurs, parce qu’au fond tu es rat… Ton cœur est bon, mais tu es rat… (S’affaiblissant de plus en plus.) Je me souviens, une fois, nous étions en omnibus tous les deux… toi en l’air, moi dans l’intérieur… et tu m’as très-bien laissé payer mes six sous… oh ! mais très-bien Tu étais rat, mais je t’aimais…

Sa voix s’éteint, sa tête retombe. La porte de le chambre dans laquelle Galuchet était enfermé s’ouvre. Entre Galuchat, pâle et décomposé ; puis, après Galuchet, Rafaël dans le même état.

Scène XIII

JEANNE, sans connaissance ; GALUCHET, RAFAEL, puis MADAME PALESTINE et tout le monde.

GALUCHET.

Je ne me sens pas bien.

RAFAEL.

Je ne sais pas ce que j’ai, mais la poésie ne me réussit pas aujourd’hui.

JEANNE.

Est-ce toi, Émile ?

Jeu de scène : Galuchet va en trébuchant jusqu’au lit de Jeanne.

JEANNE.

Ah ! Rafaël !

GALUCHET.

Non, c’est moi, Galuchet…

RAFAEL.

Je meurs…

JEANNE.

Moi aussi… c’est le charbon…

GALUCHET et RAFAEL.

Le charbon…

CHŒUR AU DEHORS.
––––––Quoiqu’Émile n’épouse pas,
––––––Ne nous faisons pas de bile
––––––Et mangeons gaîment le repas
–––––––––Payé par Émile.
GALUCHET.

Entendez-vous ces chants de fête ?

JEANNE.

Je n’entends rien.

RAFAEL.

Où est la fenêtre ?

JEANNE.

Je n’en sais rien…

GALUCHET.

Où est la porte ?

JEANNE.

Fichez-moi la paix !

RAFAEL.

Quelle situation !

GALUCHET.

Quelle situation !…

Il se traine jusqu’à la porte et finit par l’ouvrir.

FINALE.
GALUCHET.
––––––Holà hé ! de la crémerie,
––––––Venez tous… montez secourir
––––––Notre jeune et sensible amie !
––––––Elle est en train de se périr.
CHŒUR, se rapprochant.
––––––Nous voilà de la crémerie,
––––––Nous montons tous pour secourir
––––––Notre jeune et sensible amie,
––––––Mais pourquoi diable se périr ?
GALUCHET, à Jeanne, assise sur le bord de son lit, encore à moitié évanouie.
––––––Ils arrivent à l’instant même,
––––Je les entends, ils sont au quatrième.
JEANNE.
––Tout à l’heure en dormant, j’ai vu ? qu’ai-je donc vu ?
GALUCHET.
–––––Maintenant ils sont au cinquième.
JEANNE.
––J’ai vu je ne sais quoi d’étrange et d’inconnu.

Entrent Palestine, commis et demoiselles de magasin.

CHŒUR.
––––––Nous voilà de la crèmerie,
––––––Nous arrivons pour secourir
––––––Notre jeune et charmante amie.
––––––Est-ce vrai qu’elle veut périr ?
JEANNE, à elle-même.
––––––C’était un rêve éclatant,
––––––Je m’en souviens maintenant.
MADAME PALESTINE
––––––Ah ! mauvaise ! ah ! coquine !
––Nous voulions donc quitter la maman Palestine.
CHŒUR des demoiselles de magasin.
––––––Promets-nous, d’abord, ma chérie,
––––––De ne recommencer jamais
––––––Cette absurde plaisanterie.
JEANNE.
––––––Je crois bien que je le promets !
––––––––Ces choses-là, je crois,
––––––––Ne se font pas deux fois.
––Et puis écoutez tous, tout à l’heure, pendant
––––––Que je me sentais m’en allant,
––––––J’ai fait un rêve surprenant.
MADAME PALESTINE.
–––––––––Un rêve ! un rêve !
–––––––––Achève ! achève !
––––––Et dis-nous comment il était
––––––Le joli rêve que t’as fait.
JEANNE.
––C’était dans un théâtre, et Galuchet venait
––De frapper les trois coups… la toile se levait.
CHŒUR, anxieux et haletant à demi-voix.
––C’était dans un théâtre, et Galuchet venait
––De frapper les trois coups… la toile se levait.
JEANNE.
––Le décor était simple… une place… un portique…
––Çà et là… quelques Grecs… mais des Grecs pour de bon,
––Et portant, bien ou mal, le costume historique,
––Le costume d’Achille ou bien d’Agamemnon.
––Calchas, alors… Calchas… le grand-prêtre classique,
––Entrait et m’annonçait : La Reine ! la voici.
––Et moi je m’avançais, sculpturale, tragique,
––Et ce que je voyais, je crois le voir ici :
––––––Je voyais une salle immense,
––––––Toute pleine de spectateurs ;
––––––Un peu de tout, de la finance,
––––––Des cocottes et des penseurs ;
––––––Têtes blondes et têtes noires,
––––––Dans les fauteuils ils s’entassaient,
––––––Ils s’entassaient dans les baignoires,
––––––Et tous ces gens-là nous criaient :
––––––Eh ! allez-donc, faites-nous rire,
––––––Car nous voulons nous amuser ;
––––––––––Faites-nous rire,
––––––––––Quitte à tout dire,
––––––A tout risquer, à tout oser.
––––––Alors nous, pour les faire rire,
––––––Nous dansions, nous faisions les fous ;
––––––Petit à petit le délire
––––––S’emparait d’eux comme de nous.
––––––Cascades et pantalonnades,
––––––Sauts périlleux et calembours !
––––––Quelques-uns en étaient malades,
––––––Mais les autres disaient : Toujours !
––––––Et nous repartions de plus belle,
––––––Et de plus belle nous cherchions
––––––A tirer de notre cervelle
––––––De bouffonnes inventions.
––––––Ne sachant plus quelle grimace,
––––––Ni quelle chanson leur plairait,
––––––A la fin nous demandions grâce,
––––––Mais le public nous répétait :
––––––Allez toujours, faites-nous rire !
RAFAEL.
––––––Ah ! l’avenir, c’est l’avenir !
GALUCHET.
––Alors l’engagement qu’on venait vous offrir
––Vous voulez maintenant…
JEANNE.
––Vous voulez maintenant… Je crois bien que je veux !
RAFAEL.
––Elle consent enfin… rendons grâce aux dieux.
GALUCHET et RAFAEL.
––––––––Rendons grâces aux dieux !
PALESTINE.
––––––Quoi ! vous m’abandonnez ?
JEANNE.
––––––Quoi ! vous m’abandonnez ? Non pas,
––––––Je t’attache à notre personne :
––––––C’est toi qui sur mon front poseras
–––––––––––La couronne !
––Je te nomme habilleuse.
PALESTINE.
––Je te nomme habilleuse. O Majesté, merci.
JEANNE.
––––––Et maintenant partons d’ici.
TOUS.
––––––––––Partons d’ici.
JEANNE.
––––––Puisque les fiacres sont en bas,
––Allons tous au théâtre et partons de ce pas !
–––––––––Allons au théâtre,
–––––––––Allons tous les quatre,
–––––––––Planter le drapeau
–––––––––D’un genre nouveau !
–––––––––Il faut que l’on ose
–––––––––Enfin quelque chose,
–––––––––Qui, comme gaîté,
–––––––––Soit un peu monté !
TOUS.
–––––––––Allez au théâtre.
JEANNE.
––––Adieu ! chambrette, adieu ! modeste asile,
––––Je vais probablement changer de domicile.
REPRISE.
–––––––––Allons au théâtre,
––––––––––––––––––Etc.
JEANNE.
––Il est passé le temps des mansardes obscures,
––Le temps des déjeuners avec un hareng saur,
––Nous aurons maintenant des hôtels, des voitures,
––Enfin tout ce qu’on peut avoir avec de l’or.
REPRISE.
–––––––––Allons au théâtre,
–––––––––Allez au théâtre,
––––––––––––––––––Etc.

ACTE DEUXIÈME


LA LOGE DE MALAGA

Une loge d’actrice. — Décor et mobilier très-élégant. — Porte à droite. — A gauche, une toilette. — Également à gauche, au fond, un grand paravent. — Une affiche portant : 200e représentation d’Ariane.



Scène PREMIÈRE

MADAME PALESTINE.

Mon opinion à moi est qu’il faut toujours conserver les distances… Ainsi le jour où son succès a commencé, le jour où elle a quitté le nom de ses pères, de Jeanne Bernard, pour prendre celui de Malaga qu’elle a rendu célèbre, le jour où les députations des divers clubs sont venues déposer à ses pieds la triple couronne du talent, de la beauté et d’une vertu européenne, j’ai tout de suite pensé aux moyens de conserver les distances, j’ai cessé de la tutoyer… Autrefois je lui disais tu, et elle me répondait vous ; maintenant, c’est elle qui me dit tu, et moi je lui réponds vous ; comme ça la distance est toujours la même… et puis au fond, comme je suis son habilleuse… Il faut s’entendre, je suis son habilleuse en ce sens que je l’habille… mais il y a en moi des côtés (Avec orgueil), que vous chercheriez vainement chez une habilleuse ordinaire… le côté affectueux d’abord, et puis le côté littéraire… Quand les auteurs lui font dire quelque chose qui n’est pas français, c’est moi qui lui arrange ça… je lui retape son dialogue… et puis il y a encore en moi un côté… comment dirai-je ? un côté grincheux… c’est celui que je laisse voir quand je ne suis pas contente de Malaga, et en ce moment je n’en suis pas contente de Malaga… Eh bien, elle ne tardera pas à s’en apercevoir !… A quoi s’en apercevra-t-elle ? à tout et à rien ; vous verrez ça… vous allez voir le côté grincheux.


Scène II.

MADAME PALESTINE, MARIETTE, EMMA, VIRGINIE, PAULINE, MARGUERITE, BERTHE, ADÈLE, MATHILDE, toutes les huit en costumes de jeunes fées et chacune ayant à la main un petit paquet.

CHŒUR.
––––––Eh ! bonjour, maman Palestine,
––––––Voyez comme l’on vous câline !
––––––Sur notre dessert nous avons
––––––Pris pour vous ces fruits, ces bonbons…
––––––Voyez comme l’on vous câline,
––––––Ma bonne maman Palestine
PALESTINE.

Bonsoir, mes petites chattes, bonsoir ; nous y avons donc pensé à cette bonne maman Palestine ?…

EMMA.

C’est bien le moins… n’est-ce pas à vous que nous devons d’être entrées au théâtre ?…

PALESTINE.

A moi… et surtout à mademoiselle Malaga, votre ancienne camarade de magasin.

MARIETTE.

Elle et vous, vous avez fait notre position…

PAULINE.

Et nous vous en sommes bien reconnaissantes, allez.

VIRGINIE.

Moi, je vous ai apporté une caille.

BERTHE.

Et moi des mandarines.

ADÈLE.

Et moi des truffes.

PALESTINE.

Oh ! des truffes, et où avez-vous donc dîné ? Au café Anglais…

PALESTINE.

Excusez ! et avec qui ?…

EMMA.

Avec le prince Kococoff.

PALESTINE.

Toutes les huit ?

EMMA.

Toutes les huit… mais n’ayez pas peur… le prince n’a rien à nous reprocher.

PALESTINE.

Comment l’entendez-vous ?

EMMA.

Le prince ni personne, car…

I
––––––Il nous a demandé si toutes
––––––Nous voulions dîner avec lui,
––––––Et nous avons répondu toutes,
––––––––––Oui, oui, oui, oui.
LES HUIT FEMMES.
––––––Oui, oui, oui, oui, oui, oui, oui, oui
EMMA.
––––––Alors il nous a menées
––––––Dans un établissement
––––––Connu depuis des années
––––––Fort avantageusement.
––––––Excellente était la cuisine,
––––––Le service était chocnosoff,
––––––Ah ! qu’on dîne bien, quand on dîne
––––––Avec le prince Kococoff !
TOUTES.
––––––Ah ! qu’on dîne bien, quand on dîne
––––––Avec le prince Kococoff !
PAULINE.
II
––––––Ensuite il nous a fait à toutes
––––––Une autre proposition,
––––––Et nous avons répondu toutes :
––––––––––Non, non, non, non.
LES HUIT FEMMES.
––––––Non, non, non, non, non, non, non, non !
PAULINE.
––––––Nous sortîmes vertueuses
––––––De cet établissement,
––––––Dont tant d’autres moins heureuses
––––––Sortirent tout autrement.

(Parlé.) Mais ça ne fait rien…

––––––Excellente était la cuisine,
––––––Le service était chocnosoff.
––––––Ah ! qu’on dîne bien, quand on dîne
––––––Avec le prince Kococoff !

Entrent Rafaël et Galuchet, en costumes de théâtre, mais avec leur tête naturelle, sans barbe et sans perruque.

RAFAEL.

Eh bien, mesdemoiselles, vous savez qu’on joue l’ouverture ?

MATHILDE.

Tout de suite, monsieur Rafaël, nous nous en allons tout de suite.

TOUTES.
––––––Ah ! qu’on dîne bien, quand on dîne
––––––––––––––––––Etc., etc.
Elles sortent.

Scène III

MADAME PALESTINE, GALUCHET, RAFAEL.

PALESTINE, très-émue.

Rafaël… mon enfant !

RAFAEL.

Qu’avez-vous donc, ma tante ?

PALESTINE.

Rien… pourquoi veux-tu que j’aie quelque chose ?… parce que je t’ai appelé mon enfant ? Mon enfant est un terme vague qui se dit aussi bien à un neveu qu’à un… Vous allez bien, monsieur Galuchet ?

GALUCHET.

Mais pas mal… madame Palestine… pas mal…

RAFAEL.

Êtes-vous convertie maintenant, ma tante, et y croyez-vous à notre succès ? (Montrant l’affiche.) Aujourd’hui deux-centième représentation d’Ariane… mademoiselle Malaga jouera le rôle d’Ariane, monsieur Rafaël celui de Bacchus.

GALUCHET.

Et Galuchet jouera le Major.

PALESTINE.

Un major dans Ariane !

RAFAEL.

Certainement… Allons ! petite tante chérie, ne criez pas… et dites toute de suite que vous êtes heureuse de nos triomphes.

PALESTINE.

Ecoutez, je suis heureuse parce que je vous aime… mais à cela près… avec votre genre vous me révoltez.

RAFAEL.

Toujours classique…

PALESTINE.

Toujours… mon cœur est avec vous, mais le reste de ma personne est avec Campistron.

GALUCHET.

Il n’est pas à plaindre, Campistron.

Entre Malaga, costume de ville, suivie de Raoul vicomte de la Belle-Jardinière, portant un sac de cui de Russie ; en entrant, Raoul dépose le sac sur un meuble à droite.


Scène IV

Les Mêmes, MALAGA, RAOUL.

MALAGA.

Vite, Palestine ? vite ! je suis en retard, il me semble.

PALESTINE.

Qu’est-ce que cela fait ? on attendra.

MALAGA.

Oh ! oh ! nous sommes de mauvaise humeur, il parait !

RAOUL.

Tenez, prenez ça, maman Palestine.

PALESTINE.

D’abord, monsieur de la Belle-Jardinière, je vous défends de m’appeler maman.

RAOUL.

Bonsoir, monsieur Rafaël ; bonsoir, monsieur Galuchet.

RAFAEL.

Bonsoir, monsieur Raoul.

MALAGA.

Est-ce que la salle est belle ce soir ?

RAFAEL.

Mais oui, dans l’avant-scène de droite il y a la princesse de Tilsitt avec la comtesse O’Tempora O’ Mores et la duchesse de la Villette.

GALUCHET.

A gauche, j’ai remarqué Crapaudine dans une baignoire.

MALAGA.

Et à l’orchestre ?

RAFAEL.

Toujours les mêmes…

MALAGA.

Mon public… il va falloir jouer alors.

RAFAEL.

Est-ce que nous n’avons pas aussi un prince qui doit venir ce soit ?

JEANNE.

Le grand-duc de Gérolstein.

PALESTINE, très-émue.

Gérolstein !…

MALAGA.

Qu’est-ce que tu as, toi ?

PALESTINE.

Je n’ai rien ! Gérolstein !

RAOUL.

Il devait en effet venir ce soir…

MALAGA.

Mon sac !…

RAOUL.

Votre sac ?

MALAGA.

Eh oui, mon sac… Vous n’avez pas vu mon sac… tous mes diamants… Où est mon sac ?

TOUS.

Le sac !… le sac ! où est le sac ?

RAOUL, l’apercevant.

Le voici, le voici.

MALAGA.

Ah ! vous m’avez fait peur !… Et vous disiez donc que le grand-duc…

RAOUL.

Il devait en effet venir ce soir, mais la grande duchesse a mieux aimé aller voir une pièce milliaire.

MALAGA.

Ah ! oui, je sais que la grande-duchesse aime beaucoup les militaires.

RAOUL.

Enfin il n’a pas pu venir, mais ses aides de camp sont dans la salle.

Entre le régisseur.

LE RÉGISSEUR, entrant.

Mademoiselle Malaga !

MALAGA.

Vous venez voir si je suis prête… Bacalan, ayez d’abord la bonté de m’envoyer le coiffeur.

LE RÉGISSEUR.

Il n’est pas venu ?…

MALAGA.

Vous le voyez bien qu’il n’est pas venu…

BACALAN, appelant.

Alfred ! Alfred ! (A Rafaël et à Gatuchet.) Vous ferez bien de vous dépêcher, messieurs… c’est à vous tout à l’heure… (Il sort en criant.) Alfred ! Alfred !

GALUCHET.

Au revoir, mademoiselle Malaga…

MALAGA.

Au revoir… et avertissez tout le monde que ce soir, dans l’entr’acte, on boira du champagne dans ma loge.

GALUCHET, à Rafaël.

Viens-tu ?

RAFAEL.

Oui… je viens… mais… (Avec émotion.) Malaga, j’aurais quelque chose à vous dire.

MALAGA.

Quoi donc ?… mon Dieu !

RAFAEL, de plus en plus ému et regardant Raoul avec colère.

Non… pas maintenant… plus tard… en scène ce sera plus commode… Viens, Galuchet…

Il sort après avoir longuement contemplé Malaga. Même jeu de scène pour la sortie de Galuchet.

MALAGA, les regardant s’éloigner tous les deux.

Comme cela est fâcheux de ne pouvoir faire un pas sans inspirer de l’amour ! (A palestine.) Alors tu ne veux pas me dire pourquoi tu es de mauvaise humeur ?

PALESTINE.

Je n’ai rien à dire… Je vais chercher le coiffeur… (A part). Vous voyez le côté grincheux.

Elle sort.


Scène V

MALAGA, RAOUL.

Raoul se prépare à sortir.

MALAGA.

Vous allez dans la salle ?

RAOUL.

Oui.

MALAGA.

Et l’on vous reverra dans l’entr’acte ?

RAOUL.

Sans doute… pourquoi me demandez-vous ça ?

MALAGA.

Pour rien ! Vous êtes seul à l’orchestre ?

RAOUL.

Non, nous sommes cinq, Katkoff, Frondeville et les deux Balandard…

MALAGA.

Vous dites les deux Balandard. Je n’en connais qu’un, moi, de Balandard.

RAOUL.

Vous connaissez Paul, mais il y a son frère qui est sorti de Sainte-Barbe, il y a huit jours ; on ne vous l’a donc pas présenté ?

MALAGA.

Non ! Et comment s’appelle-t-il, ce frère ?

RAOUL.

Le frère à Balandard ? eh bien, il s’appelle Balandard !

MALAGA, l’imitant.

Il s’appelle Balandard… c’est son petit nom que je vous demande… idiot !

RAOUL.

Ah ! il s’appelle Émile.

MALAGA, avec éclat.

Émile !

RAOUL.

Eh bien, oui, il s’appelle Émile.

MALAGA, très-agitée.

Émile ! C’est bien, mon ami, à tout à l’heure… allez dans la salle.

RAOUL.

Qu’est-ce que vous avez ?

MALAGA.

Je n’ai rien, mon ami. (A part.) Émile !… (Haut) Allez dans la salle… je n’ai rien, je vos assure.

Raoul sort.


Scène VI

MALAGA, seule.

Émile ! comme cela est singulier que je n’ai jamais pu entendre ce nom, heureusement peu commun, d’Émile, sans ressentir là… quelque chose… Émile !

RONDEAU.
–––––––Quelquefois je le rencontre ;
–––––––Il est gras et marié,
–––––––Et quand je passe il me montre
–––––––A son beau-père étonné.
–––––––Il appelle aussi sa femme :
–––––––« Aglaé, viens donc la voir !
–––––––Viens, c’est elle… » Alors madame
–––––––Bondit hors de son comptoir.
––––––Ce que c’est pourtant que la vie !
––––Si tu m’avais dit oui, quand je t’aimais,
––––––Ton petit fonds de mercerie,
––––C’est moi, brigand, qui le dirigerais !
–––––––Le bonheur est là peut-être,
–––––––Et cet éclat emprunté
–––––––Que le succès fait connaître,
–––––––N’est-il que fragilité ?
–––––––Dans sa loge fastueuse,
–––––––Ta fille, ô Pasiphaë,
–––––––Est peut-être moins heureuse
–––––––Moins heureuse qu’Aglaé !
––––––Ta brillante façon de vivre
––––Vaut-elle moins ou bien vaut-elle plus ?
––––––C’est un problème que je livre
––––A ceux qui font des travaux là-dessus.
–––––––Tant qu’une locomotive
–––––––N’a qu’une direction,
–––––––C’est bien, mais quand on arrive
–––––––A la bifurcation,
–––––––C’est là que la plus adroite
–––––––Doit trembler, doit avoir peur :
–––––––Ira-t-elle à gauche, à droite ?
–––––––Çà dépend de l’aiguilleur.
–––––––J’avais bien choisi ma route,
–––––––On me fait prendre à côté :
––––––Chose regrettable, sans doute !
––––Que voulez-vous ? c’est la fatalité !

Scène VII

MALAGA, MADAME PALESTINE, puis ALFRED.

MALAGA.

Eh bien, et ce coiffeur ?

PALESTINE.

Il va venir.

MALAGA.

Oh ! mais tu sais que tu m’ennuies toi à la fin avec ton air, et tu vas me dire tout de suite…

PALESTINE.

Je suis votre habilleuse, et je n’ai pas le droit…

MALAGA.

Eh bien ! je parlerai, moi ; tu es mécontente de moi, parce qu’après avoir résisté pendant plus de trois ans aux séductions vulgaires dont sont entourées les comédiennes… j’ai fini par céder… Tu le crois, du moins…

PALESTINE (appuyant).

Je le crois…

Entre le coiffeur.


Scène VIII

Les Mêmes, LE COIFFEUR.

MALAGA, au coiffeur.

Ah ! vous voilà, vous, c’est heureux !… où étiez-vous, s’il vous plaît ?

LE COIFFEUR.

Je coiffais mademoiselle Mélanie.

MALAGA, avec une colère sourde.

Répétez ça un peu.

LE COIFFEUR.

Mais, madame…

MALAGA.

Répétez ça un peu… Tu as entendu… (Se levant.) Des cabotines de quatre sous, les coiffer avant moi !

LE COIFFEUR.

Je vous assure, madame…

MALAGA.

En voilà assez, dépêchons-nous ! (Elle s’assied.) Tu me pardonneras, Palestine, mais il est nécessaire que je commence par te raconter des choses que tu sais aussi bien que moi. (S’interrompant) Alfred, vous me tirez les cheveux.

ALFRED.

Madame, c’est parce que vous avez remué.

MALAGA, reprenant son récit.

Il y a six mois, deux nouvelles bouleversèrent coup sur coup la société sportive… Sur le point d’épouser sa cousine, le vicomte de la Belle-Jardinière venait, dit-on, de rompre ce mariage à cause de la folle passion que lui avait inspirée Muscadette… Mais vous me tirez encore les cheveux !

LE COIFFEUR. Depuis quelques instants il est à trois ou quatre pas de Malaga, occupé à friser une longue boucle de faux cheveux.

Ah ! si on peut dire !

MALAGA.

Je vous dis que vous me tirez les cheveux ! je ne vous demande pas lesquels… Voilà la première nouvelle. La seconde était que j’avais, moi, avec un sourire, enlevé le vicomte à Muscadette… Comprends-tu ?

PALESTINE.

Non…

LE COIFFEUR.

Moi non plus…

MALAGA.

Vous, Alfred, ce n’est pas étonnant que vous ne compreniez pas… (A Palestine.) Mais toi ! tu as peu de mémoire…. Il y a quatre ans… le jour où ce paltoquet d’Émile… cette jeune fille qui avait perdu son oiseau…, ce vieux monsieur…

PALESTINE.

Qui m’a appelée somnambule ?

MALAGA.

Justement ! cette jeune fille était celle que le vicomte devait épouser… comprends-tu enfin ?… Si j’ai enlevé le vicomte à Muscadette, ce n’est pas du tout pour le garder, c’était…

PALESTINE.

Pour le repasser à la petite…

MALAGA.

Tu l’as dit. Alfred, voilà encore que vous me tirez les cheveux !…

LE COIFFEUR.

Cette fois, madame, c’est l’admiration.

PALESTINE.

Et je me suis permis de vous juger, de vous condamner !… moi qui…. Ah ! si vous saviez !…

MALAGA.

Quoi donc ?

PALESTINE.

Non, je ne veux pas dire cela devant le coiffeur…

MALAGA.

Bon ! qu’est-ce que cela fait ?…

PALESTINE.

Je sais bien que ça ne fait pas grand’chose, mais enfin, j’aime mieux qu’il ne soit pas là.

MALAGA.

Est-ce fini, Alfred ?

LE COIFFEUR.

Oui, madame, c’est fini.

Il sort.


Scène IX

MALAGA et PALESTINE.

MALAGA.

Il est parti, parle maintenant.

PALESTINE.

Eh bien, moi aussi j’ai commis une faute : c’était avant feu Palestine… La France venait de triompher au Trocadéro… Parmi les officiers étrangers qui vinrent à Paris pour nous féliciter du succès de nos armes, un surtout se faisait remarquer… Il était envoyé par la cour de Gérolstein… il me fit entendre que je ressemblais à une nommée Charlotte qu’il avait connue dans son pays.

MALAGA.

Aïe

Entre le régisseur.


Scène X

PALESTINE, MALAGA, LE RÉGISSEUR.

MALAGA.

Vous venez voir si je suis prête, Bacalan ?

LE RÉGISSEUR.

Non… c’est une carte pour vous…

MALAGA.

Donne… (Elle lit.) Le comte Sosthènes d’Hunantières-Blancheur !…

LE RÉGISSEUR.

Ce monsieur demande s’il peut être reçu.

MALAGA, à part.

Le moyen de faire autrement ! (Haut.) Oui… dites que je le recevrai…. Qu’on le laisse entrer…

BACALAN.

Bien… c’est bien…

Il sort.


Scène XI

MALAGA, PALESTINE.

MALAGA.

L’oncle de la petite ! il est là, il vient !

PALESTINE.

L’oncle de la petite…

MALAGA.

Oui.

PALESTINE.

Qu’est-ce que cela peut vous faire ? puisque vous êtes décidée à rendre le petit.

MALAGA.

Décidée !

PALESTINE.

Vous n’êtes pas décidée ?

MALAGA.

Tu sauras tout, t’ai-je dit… Si je te cachais la moitié des choses, tu ne saurais pas tout… Ce vicomte que je dois rendre… le jour que je l’ai enlevé à Muscadette, je ne l’aimais pas… mais maintenant…

PALESTINE.

Maintenant…

MALAGA.

Je l’aime, Palestine… et l’aime avec fureur.

PALESTINE.

Aïe !

On frappe à la porte de la loge.

MALAGA.

Et voici le vieux monsieur qui vient me le réclamer.

PALESTINE.

Je ne dis pas le contraire… mais il faut vous habiller à la fin…

On frappe.

MALAGA.

Devant ce monsieur que je connais à peine ! c’est impossible… Passons derrière le paravent, Palestine… et maintenant… Entrez !

Palestine et Malaga passent derrière le paravent. Entre Sosthènes.


Scène XII

MALAGA, PALESTINE, derrière le paravent ; SOSTHÈNES.

SOSTHÈNES, saluant.

Madame !

Il s’arrête étonné.

MALAGA.

Je suis là !…

SOSTHÈNES.

Ah ! très-bien.

Il veut passer derrière le paravent. Palestine se jette au devant de lui.

PALESTINE.

Eh bien qu’est-ce que c’est ? venez-y un peu !…

SOSTHÈNES.

Dam ! vous comprenez… On me dit : Je suis là… alors moi… je croyais…

PALESTINE, rentrant derrière le paravent.

Venez-y un peu !

MALAGA.

Je vous demande pardon… le temps seulement de mettre le costume d’Ariane… ce ne sera pas long.

SOSTHÈNES.

J’attendrai, madame… j’attendrai…


Scène XIII

SOSTHÈNES, L’AMOUR, MALAGA, PALESTINE, toutes les deux derrière le paravent.

L’AMOUR, entrant et allant au paravent.

Malaga… Malaga !

MALAGA, derrière le paravent.

Quoi, l’Amour ?…

L’AMOUR.

Vous savez que je ne chante qu’un couplet.

MALAGA.

Je sais… l’Amour… je sais…

SOSTHÈNES, à l’Amour.

Et mademoiselle est ?…

L’AMOUR.

L’Amour… oui… monsieur… l’Amour…

SOSTHÈNES.

Oh ! c’est vous qui êtes cause de tous nos maux… C’est l’amour qui empêche le mariage de ma nièce Marceline avec mon neveu Raoul…

L’AMOUR.

Ah ! vous êtes l’oncle de…

SOSTHÈNES.

L’oncle de Raoul… vous le connaissez ?…

L’AMOUR.

Je crois bien que je le connais !… Il vient ici tous les soirs…

SOSTHÈNES, montrant le paravent.

A cause de…

L’AMOUR, même jeu.

Oui… à cause de…

SOSTHÈNES.

Et voilà pourquoi il n’est pas venu ce soir ! Aussi j’arrive en hâte… Nous étions tous réunis à l’hôtel d’Hunantières pour la signature du contrat…

RONDEAU.
SOSTHÈNES.
––––––Au salon de cérémonie,
––––––Qui brillait de tout son éclat,
––––––La famille était réunie :
––––––On devait signer le contrat.
––––––Chacun faisait triste figure
––––––Pouvait-on s’attendre à cela ?
––––––On possédait bien la future,
––––––Mais le futur n’était pas là !
––––––Le grand marquis et la duchesse
––––––Semblaient tous deux fort ahuris ;
––––––« Il est encor chez sa drôlesse,
––––––Dit tout à coup le vieux marquis ;
––––––Il est chez cette créature,
––––––Au théâtre on le trouvera. »
––––––Ce mot fit rougir la future,
––––––Mais…
L’AMOUR, l’interrompant.
––––––Mais le futur n’était pas là !
SOSTHÈNES.
––––––Alors on m’entoure, on me presse…
––––––C’est à vous d’aller le chercher !…
––––––A sa redoutable maîtresse,
––––––C’est à vous d’aller l’arracher !…
––––––J’y vais… et, t’il faut d’aventure,
––––––Prendre sa place, on la prendra !
––––––Ce mot fit rire la future,
––––––Mais…
L’AMOUR.
––––––Mais le futur n’était pas là !
SOSTHÈNES.
––––––Baigné des pleurs de la famille,
––––––Je pars et trouve en arrivant
––––––Malaga qui se déshabille
––––––Derrière un simple paravent !
––––––Elle est bonne… au moins on l’assure…
––––––Sans doute elle m’écoutera
––––––Mais, que je plaindrais la future,
––––––Si…
L’AMOUR.
––––––Si le futur était par là…
ENSEMBLE.
––––––Si le futur était par là !

Un petit Grec parait à la porte de la loge, passant seulement sa tête.

LE PETIT GREC.

Eh ! l’Amour !

L’AMOUR.

Quoi donc ?

LE PETIT GREC.

Viens vite… l’Amour… j’ai un secret à te confier.

L’AMOUR, à Sosthènes.

Vous entendez, monsieur, je suis obligé… Du reste, je suis entièrement de votre avis… Que je la plaindrais, la future !…

Reprenant.

––––––Si le futur était par là
L’Amour sort.

Scène XIV

SOSTHÈNES, PALESTINE, MALAGA.

SOSTHÈNES.

Ah ! oui, je la plaindrais… car moi-même, en songeant à ce qui se passe là, il me vient des idées… des idées de curiosité d’abord… et si je pouvais les satisfaire !… Et pourquoi pas ?… en faisant un trou au paravent… (Il tire un canif de sa poche.) Ça ne m’empêchera pas d’être moral tout à l’heure… il y a temps pour tout…

A peine est-il courbé que Malaga parait en haut du paravent et le regarde avec curiosité ; dès que Sosthènes a fait un trou, Palestine pousse un cri et s’élance. Il laisse tomber le canif.

PALESTINE.

Qu’est-ce que vous avez fait ?

SOSTHÈNES.

Moi ! rien…

PALESTINE.

Avec ça que je n’ai pas senti… j’ai très-bien senti…

SOSTHÈNES.

Je n’ai rien fait !

MALAGA, appelant Sosthènes du haut de son paravent

Monsieur !…

SOSTHÈNES.

Madame !…

MALAGA.

Ne niez pas… je vous ai vu ; je vous pardonne, parce que je vous comprends. Dites-moi, maintenant ce qui me procure l’avantage de votre visite ?

SOSTHÈNES.
Mais vous devez bien vous en douter… je viens à cause de ce jeune homme… Vous deviez nous le rendre le 15 et nous sommes aujourd’hui le 17.

Scène XV

Les Mêmes, RAFAEL.

RAFAEL, entrant.

Malaga ! Malaga !

MALAGA.

Eh bien, quoi ?

RAFAEL.

Voilà deux colonels… ce sont les aides de camp du grand-duc de Gérolstein… ils viennent vous rendre visite.

MALAGA, toujours du haut de son paravent.

Vous entendez, monsieur… Il m’est bien difficile de vous répondre en ce moment… deux colonels à recevoir et après cela une scène à jouer.

SOSTHÈNES.

J’aurai donc l’honneur de venir dans un autre moment, madame ; mais je vous préviens que je ne pars pas d’ici sans emmener le jeune homme.

MALAGA.

Nous verrons ça. Palestine va vous reconduire.

PALESTINE, qui a ramassé le canif.

Ah ! vous n’aviez rien fait ! ah ! vous n’aviez rien fait !

SOSTHÈNES.

Madame…

PALESTINE.

Osez un peu dire que vous n’aviez pas fait de trou !… voilà le canif !… et puis, ce n’est pas tout, vous m’avez appelée somnambule, il y a quatre ans.

Tout en parlant elle reconduit Sosthènes et sort avec lui.


Scène XVI

MALAGA, RAFAEL, puis NEPOMUC et HABACUC.

MALAGA.

Eh bien ?… les colonels ?

RAFAEL.

Ils vont venir… mais je vous en prie, Malaga, avant qu’ils viennent, un mot.

Il monte sur une chaise appliquée au paravent, afin de se rapprocher de Malaga, qui est toujours en l’air.

MALAGA.

Qu’est-ce qu’il a ? parlez.

RAFAEL.

Je peux pas.

MALAGA.

Pourquoi ça ?… malade ?

RAFAEL.

Non, pas malade.

MALAGA.

Alors, parlez.

RAFAEL.

Non, pas maintenant… plus tard… plus tard… en scène, ce sera plus commode.

MALAGA.

Avec ça que je ne m’en doute pas de ce que vous avez à me dire

RAFAEL.

Vous auriez deviné ?

MALAGA.

Est-ce que je ne sais pas qu’entre artistes, quand on a habitude de jouer ensemble…

RAFAEL.

Ah ! Malaga !

MALAGA.

Et ces petits bouquets de violettes d’un sou que, tous les soirs, je trouve dans ma loge, à côté de ma carafe !

RAFAEL.

Toutes mes économies… Ainsi, vous saviez…

MALAGA.

Oui, je savais que c’était vous.

RAFAEL.

Eh bien ?

MALAGA.

Eh bien, quoi ?

RAFAEL.

La réponse ?

MALAGA.

Où ça vous mènerait-il ?

RAFAEL.

Si ça pouvait seulement vous mener cher moi !

MALAGA, lui envoyant à la tête une énorme houppe de poudre de riz.

Qu’est-ce que c’est ?

RAFAEL, désespéré.

Éteins-toi, triste flamme ! (Changeant de ton.) Voici les deux colonels… Entrez, messieurs, entrez.

Entrent Népomuc et Habacuc. Costumes exagérés de colonels allemands, longues moustaches et longs favoris grisonnants. Les deux colonels, uniforme, taille et tête, doivent se ressembler autant que possible.


Scène XVII

Les Mêmes, NÉPOMUC, HABACUC.

NÉPOMUC.

Mademoiselle Malaga ?…

RAFAEL.

Là-haut, messieurs.

MALAGA.

Attendez, messieurs, je vais descendre.

Rafaël avance des siéges aux colonels et sort avec de grands saluts.

NÉPOMUC.

Comme on voit tout de suite…

HABACUC.

Rien qu’à cette façon de recevoir le monde…

NÉPOMUC.

Que c’est une personne extraordinaire.

MALAGA, sortant de son paravent… Costume grec… Grandes révérences… On s’assied.
LES DEUX COLONELS.

Madame…

MALAGA.

Messieurs…

NÉPOMUC.

Vous devez être très contente, madame…

HABACUC.

De jouer…

NÉPOMUC.

La comédie.

MALAGA.

Hum… hum… Et alors, messieurs, vous êtes contents de votre voyage à Paris ?

NÉPOMUC et HABACUC.

Hum… hum.

MALAGA.

Enfin, messieurs, qu’avez-vous vu ?

PREMIER COUPLET.
HABACUC.
––––––Nous avons vu l’Observatoire,
NÉPOMUC.
––––––Les Gobelins et l’Odéon,
HABACUC.
––––––Ainsi que le Conservatoire,
NÉPOMUC.
––––––La Monnaie et le Panthéon.
HABACUC.
––––––Nous avons vu cette écurie,
NÉPOMUC.
––––––Qu’on visite avec des billets ;
HABACUC.
––––––Des casernes d’infanterie,
NÉPOMUC.
––––––Et de cavalerie après ;
HABACUC.
––––––Nous avons vu la Closerie
NÉPOMUC.
––––––Des Lilas et Valentino ;
HABACUC.
––––––Le Muséum d’artillerie,
NÉPOMUC.
––––––La Sorbonne et l’Eldorado.
NÉPOMUC et HABACUC.
––––––Ce que nous voulions voir encore,
––––––Après avoir vu tout cela,
––––––C’est le temple où l’on vous adore,
––––––C’est la loge de Malaga.
DEUXIÈME COUPLET.
HABACUC.
––––––Nous avons vu les ministères,
NÉPOMUC.
––––––L’Institut et le Pont-des-Arts
HABABUC.
––––––Le Pont-Neuf, le Pont-des-Saints-Pères,
NÉPOMUC.
––––––Et tous les nouveaux boulevards ;
HABACUC.
––––––Nous avons vu l’Hôtel-de-Ville,
NÉPOMUC.
––––––L’Obélisque, le cabinet
HABACUC.
––––––Des Médailles et puis l’Asile
NÉPOMUC.
––––––Impérial du Vésinet ;
HABACUC.
––––––La Bourse, le puits de Grenelle,
NÉPOMUC.
––––––Le Timbre, l’Enregistrement ;
HABACUC.
––––––La Chambre correctionnelle,
NÉPOMUC.
––––––Et l’Opéra, beau monument.
NÉPOMUC et HABACUC.
––––––Ce que nous voulions voir encore,
––––––Après avoir vu tout cela,
––––––C’est le temple où l’on vous adore,
––––––C’est la loge de Malaga !

Rentre madame Palestine.


Scène XVIII

Les Mêmes, PALESTINE, puis RAFAEL.

PALESTINE, à Malaga.

Vite, vite, c’est à vous.

MALAGA, aux colonels.

Messieurs, je vous demande pardon…

NÉPOMUC.

Comment donc ! le devoir…

PALESTINE, stupéfaite à la vue de Népomuc.

Ah !!!

MALAGA.

Vite… Palestine.

PALESTINE même stupéfaction à la vue d’Habacuc.

Ah !!!

HABACUC.

Nous allons retourner dans notre loge.

MALAGA.

Cela ne vaut pas la peine de vous déranger… Je joue une scène qui dure cinq minutes et je reviens… Il y a ce soir dans ma loge… une sorte de petite fête, et… si ces messieurs voulaient me faire l’honneur…

LES DEUX COLONELS.

Mais sans doute…

MALAGA.

Eh bien ! Palestine ?… ma robe quand tu voudras.

PALESTINE, prenant la queue de la robe de Malaga… Dans une extrême agitation.

Mon Dieu, serait-il possible ?… (A Népomuc.) Attendez-moi…

RAFAEL, paraissant au fond.

A vous, Malaga, c’est à vous…

MALAGA.

Je sais bien ; mais viens donc, Palestine !

PALESTINE.

Oui… voilà… voilà !… (A Habacuc.) Je vais revenir ; attendez-moi.

MALAGA.

Mais je vais manquer mon entrée !

Ils sortent tous les trois en se bousculant, Malaga Palestine et Rafaël.


Scène XIX

NÉPOMUC, HABACUC.

Les deux colonels vont lentement prendre deux chaises et lentement en allemand entament la conversation suivante :

HABACUC.

Das ist aüsserordentlich.

NÉPOMUC.

Aüsserordentlich ! Du hast also eine so dicke Fraü ehemahls gekannt ?

HABACUC.

Es ist warscheinlich ein irrthüm. Ich kenne sie nicht.

NÉPOMUC.

Wir wollen also etwas müsik ?

HABACUC.

Oh ia ! etwas müsik. Schneider singt güt.

NÉPOMUC.

Ach ! Sehr gut Schneider. Wir wollen ein lied von Mozart…

HABACUC.

Nein ! Schubert ist besser… ich ziehe Schubert vor.

NÉPOMUC.

Also ein lied von Schubert !

HABACUC.

Ia, mit vergnügen ! Lied von Schubert !

Alors tous les deux se lèvent, descendent sur le devant de la scène et chantent.

RÊVERIE.
NÉPOMUC.
–––––Tu la connais, ma douce maîtresse,
–––––––––La blonde Lischen !
HABACUC.
–––––Tu la connais, ma noble princesse,
–––––––––L’altière Gretchen !
ENSEMBLE.
––––––––––O Vaterland !
––––––––––O Libesland !
NÉPOMUC.
–––––Sois bien sûr que, moi, je sacrifierais
–––––––––La blonde Lischen !
HABACUC.
–––––Sois bien sûr aussi que je donnerais
–––––––––L’altière Gretchen !
ENSEMBLE.
––––Nous donnerions tout, même l’Allemagne,
––––Pour aller ce soir boire du champagne
–––––––––Avec Malaga,
–––––––––La, la, la, la, la,
–––––––––Avec Malaga !

Scène XX

NÉPOMUC, HABACUC, PALESTINE.

PALESTINE rentrant, tragique.

C’est lui !… mais lequel est-ce ? Devine, si tu peux, et choisis… Y a pas… il faut deviner ! (Haut.) Messieurs, l’un de vous deux n’est-il pas déjà venu à Paris ?

HABACUC.

Nous y sommes venus tous les deux.

PALESTINE.

Tous les deux !

NÉPOMUC.

Oui, tous les deux.

PALESTINE.

Et… (A part.) Mon Dieu, que je suis émue !… (Haut.) Et pourquoi faire ?

HABACUC.

Pour féliciter la France…

NÉPOMUC.

Après la prise du Trocadéro.

PALESTINE, écrasée.

Tous les deux ?…

HABACUC et NÉPOMUC, ensemble.

Tous les deux.

PALESTINE.

Voyons donc, que je me rappelle… Est-ce que, par hasard ?… Non, pourtant, je suis bien sûre… Mais enfin, féliciter la France… ça ne vous prenait pas tout votre temps… Il y avait des moments où vous étiez libres, vous alliez vous promener alors…

HABACUC.

Oui, tous les deux, nous allions…

PALESTINE.

Quelquefois tous les deux, quelquefois tout seuls.

NÉPOMUC.

Non, toujours tous les deux.

PALESTINE.

Toujours ?

NÉPOMUC.

Toujours…

PALESTINE.

Laissez-moi donc tranquille… Vous alliez au Palais-Royal, galerie de Valois ; vous poussiez la porte d’un de ces établissements resplendissants de lumière, et là, dans un comptoir, vous aperceviez une femme… une femme magnifique et crédule… hélas ! la Belle limonadière !

NÉPOMUC, avec terreur.

La belle limonadière !…

Il cherche à s’esquiver.

PALESTINE.

Il se sauve… c’est celui-là !

Elle le rattrape.

NÉPOMUC.

Mais, madame…

PALESTINE.

N’ayez pas peur, n’essayez pas de vous défendre, et dites-moi… lors de votre premier séjour à Paris, que faisiez-vous dans l’après-midi du 26 mars ?

NÉPOMUC.

Ce que je faisais dans l’après-midi du ?…

PALESTINE.

Oui.

NÉPOMUC.

Et vous ?

PALESTINE.

Ah ! vous me dites ça parce que vous vous figurez que je ne me rappelle pas… Je me rappelle très-bien, lors de votre premier séjour à Paris… dans l’après-midi du 2 mars… j’avais confiance…

NÉPOMUC.

Mais, madame…

PALESTINE.

Oui, monsieur… j’avais confiance en votre honneur de gentilhomme.

NÉPOMUC.

En vérité, madame, je suis surpris…

PALESTINE.
Surpris ?… Eh bien, cela n’est rien encore… attends un peu.

Scène XXI

Les Mêmes, RAFAEL.

RAFAEL, entrant, tête extraordinaire de vieillard, longue barbe blanche.

Je viens de jouer une scène, j’ai eu un succès !…

PALESTINE.

Rafaël, mon enfant, jette-toi dans les bras de cet homme ; tu en as le droit, c’est ton père..

RAFAEL.

Mon père… lequel ?

PALESTINE.

Le colonel !

RAFAEL.

Ils le sont tous les deux…

PALESTINE.

Embrasse toujours.

RAFAEL.

Côté cour, ou côte jardin ?

PALESTINE.

Côté cour ! Rafaël saisit Népomuc et l’étreint violemment.

NÉPOMUC, se dégageant.

Ce vieillard serait mon fils !…

PALESTINE.

Qu’est-ce que tu dis ?…

NÉPOMUC.

Il a certainement l’air d’avoir vingt ans de plus que moi mon fils…

PALESTINE.

Oh !…

HABACUC.

Mettons qu’il n’ait que quinze ans de plus.

NÉPOMUC.

Mettons qu’il n’ait que quinze jours… il n’en est pas moins extraordinaire…

PALESTINE, à Rafaël.

Comme on voit bien qu’il ne sait pas ce que c’est que le théâtre

RAFAEL.

Il ne s’en doute pas.

PALESTINE.

Il joue Bacchus, ton fils !

NÉPOMUC.

Eh bien ?

PALESTINE.

Eh bien, au premier acte, il se déguise en vieillard…

RAFAEL.

Pour consulter l’oracle.

PALESTINE.

Tu ne supposes pas que je vais te raconter la pièce ?

RAFAEL ôtant sa barbe.

Coucou !… et le voilà !

NÉPOMUC, très-ému.

Ah !

Rafaël l’embrasse. — Entre l’Amour.

L’AMOUR.

Comme vous vous êtes vite sauvé, monsieur Rafaël !

RAFAEL.

J’avais mes raisons… L’acte est fini, maintenant ?

L’AMOUR.
Oui, et mademoiselle Malaga revient, accompagnée de tout le théâtre qui vient ici pour le boire, ce fameux champagne des auteurs !

Scène XXII

TOUT LE MONDE.

FINALE.
CHŒUR.
––––––––Chez nous la vie est si douce
––––––––Qu’elle semble un carnaval.
––––––––Buvons donc le vin qui mousse
––––––––Dans les verres de cristal !

Entre Galuchet.

GALUCHET.
––––––Maintenant, place à la diva !
––Couverte de bravos et de fleurs… la voilà !…

Entre Malaga, accompagnée de Raoul de la Belle-Jardinière, portant des bouquets.

MALAGA, aux deux colonels.
––Soyez les bienvenus dans cette humble demeure !
––Ce que vous vouliez voir, disiez-vous tout à l’heure,
––––––C’est la loge de Malaga
––––––Vous vouliez la voir… la voilà !
LES DEUX COLONELS, se mettant aux pieds de Malaga.
––––––Nous vous supplions à genoux
––De vouloir bien chanter quelque chose pour nous.
MALAGA.
––––––Vous le voulez… je le veux bien,
––Aux nobles étrangers on ne refuse rien.
RAFAEL, bas à Malaga… parlé…

Malaga… belle occasion pour me faire avoir une décoration étrangère… l’ordre de Gérolstein…

MALAGA.

Comment cela ?…

RAFAEL.

En lançant ma dernière production… mes Trois p’tits hommes et mes trois p’tit’s femmes

GALUCHET.

Paroles de Galuchet.

RAFAEL.

J’ai fait la musique en m’amusant…

MALAGA.

Je veux bien… moi… Les Trois p’tits hommes et les trois p’tit’s femmes… histoire vraie !

I
––––––Trois p’tits homm’s ont rencontré
––––––Trois p’tit’s femm’s qui s’en allaient ;
––––––Les trois p’tits homm’s ont déclaré,
––––––Aux trois p’tit’s femmes qu’ils les aimaient.
––––––Les trois p’tits homm’s ont ajouté
––––––Qu’ils donneraient de fortes sommes ;
––––––Les trois p’tit’s femmes ont riposté,
––––––Qu’elles n’aimaient pas les p’tits hommes ;
déc––––––Et ric à ric et ric à rac,
––––––Les trois p’tits homm’s avaient le sac ;
déc––––––Et ric à ric et ric à ric,
––––––Les trois p’tit’s femm’s avaient du chic !
TOUS.
déc––––––Et ric à ric et ric à rac,
––––––––––––––––––Etc.
II
––––––Les trois p’tit’s femm’s une heure après
––––––Ont retrouvé les trois p’tits hommes ;
––––––Comme ell’s éprouvaient que’qu’s regrets
––––––D’avoir refusé les gross’s sommes,
––––––Après eux elles ont couru,
––––––Offrant de partager leurs flammes ;
––––––Mais les p’tits homm’s ont répondu
––––––Qu’ils n’aimaient plus les p’tit’s femmes.
déc––––––Et ric à ric et ric à rac…
––––––––––––––––––Etc.
TOUS.
déc––––––Et ric à ric et ric à rac.
––––––––––––––––––Etc.

Après les couplets entre Sosthènes.

SOSTHÈNES, à Malaga.
––––––Je suis son oncle et je viens comme
––––––––Je vous l’avais promis,
––––––Vous redemander le jeune homme,
––––––––Que vous nous avez pris.
TOUS.
––––––Eh quoi ! c’est l’oncle du jeune homme !
SOSTHÈNES.
––––––Mon neveu, soyez honnête homme,
––––––On nous attend au faubourg Saint-Germain !
RAOUL.
––––––Pas aujourd’hui, mon oncle… Attendez à demain !
SOSTHÈNES.
––––––Viens avec moi…
TOUS.
––––––Viens avec moi… Que va-t-il faire ?
RAOUL.
––––––––––Que dois-je faire ?
MALAGA.
––––––Entends, Raoul, la voix qui te fut chère !
I
––––––Raoul, si ton oncle t’emmène,
––––––––Où crois-tu loin de nous,
––––––Raoul, retrouver ce sans-gène
––––––––Qui te semble si doux,
––––––Ce laisser-aller plein de grâce,
––––––––Cet abandon charmant,
––––––Et ce plaisir qu’on trouve en masse,
––––––––Dans le monde galant ?
SOSTHÈNES, à Raoul.
––––––––Dans le grand monde, mon enfant,
––––––––On t’en offrira tout mitant.
MALAGA.
II
––––––Raoul, je ne voudrais pas dire
––––––––Ce qui ne se dit pas…
––––––Raoul, crois-tu que mon sourire,
––––––––Tu le retrouveras ?
––––––Ces petites façons câlines
––––––––Que tu connais si bien,
––––––Et surtout… surtout… tu devines…
––––––––Sans que j’ajoute rien !
SOSTHÈNES, à Raoul.
––––––––Dans le grand monde, mon enfant,
––––––––On t’en offrira tout autant.
TOUS.
––––––Raoul, si ton oncle t’emmène,
––––––––Où crois-tu loin de nous,
––––––Raoul, retrouver ce sans-gêne,
––––––––Qui te semble si doux ?…
RAOUL.
––––––––Non, mon oncle, je ne saurais,
––––––––Elle souffrirait trop si je l’abandonnais !
SOSTHÈNES.
––––––––Brigand, je te déshérite,
–––––––––––Tout de suite !
––––––––Et puis à la fin, ça n’est pas tout ça,
––––––––S’il faut t’emporter, on t’emportera !
RAOUL.
––––––––Mon oncle, vous me déchirez.
MALAGA, à Sosthènes.
––––––––Cher monsieur, ne soyez pas bête
––––––––Et ne faites pas votre tête
––––––––Puisqu’ici nous faisons la fête,
––––––––Faites donc la fête avec nous !
SOSTHÈNES.
–––––––––––Avec vous ?
TOUS.
–––––––––––Avec nous.
MALAGA.
–––––––Chez nous la vie est si douce,
–––––––Qu’elle semble un carnaval ;
–––––––Buvons donc le vin qui mousse
–––––––Dans les verres de cristal !
CHŒUR GÉNÉRAL.
–––––––Chez nous la vie est si douce.
Raoul est aux pieds de Malaga. Les femmes entourent Sosthènes. Tableau.

ACTE TROISIÈME


ARIANE

L’île de Naxos. Au fond des rochers et la mer.


La toile se lève. — La scène est vide. — Entre Rafaël. — Il descend sur le devant de la scène et fait les trois saluts d’usage.

RAFAËL.

Mesdames et messieurs, je suis chargé par mes camarades de venir réclamer toute votre indulgence… Nous avons fait un peu la fête là-dedans pendant l’entr’acte… Nous avons bu du vin de champagne… et alors nous sommes tous un peu… Mais ça ne fait rien… nous allons vous jouer le deuxième acte d’Ariane tout de même… Seulement, mon opinion est que vous allez avoir une drôle de représentation… Ainsi, pour vous en donner une idée, la personne qui devait jouer le rôle de Minerve… eh bien ! elle a manqué à tous ses devoirs ; impossible de savoir ce qu’elle est devenue… Par bonheur, une débutante a bien voulu se charger du rôle, et nous réclamons pour elle et pour nous toute votre indulgence.

Il salue et se retire.


Scène PREMIÈRE

L’AMOUR, entrant.

––––––Mesdames, messieurs, moi, je suis l’Amour,
––––––Chacun peut ici me faire la cour !
––––––Gageons que vous avez d’avance
––––––––Tous dit en me voyant :
––––––C’est une vieille connaissance !
––––––––C’est possible, pourtant
––––––On me rencontre moins peut-être
––––––––Qu’on ne croit ici-bas,
––––––Et tel prétend bien me connaître,
––––––––Qui ne me connaît pas !
––––––Mesdames, messieurs, moi je suis l’Amour,
––––––Chacun peut ici me faire la cour.
––––––Quand je vais m’asseoir à ma place,
––––––––Dans l’Olympe on sourit :
––––––Pour un dieu de première classe,
––––––––On me trouve petit ;
––––––Mais j’aurais grand tort de me plaindre,
––––––––Car pour être vainqueur
––––––Il suffit que je puisse atteindre
––––––––A la hauteur du cœur !
––––––Mesdames, messieurs, moi je suis l’Amour,
––––––Chacun peut ici me faire la cour

Scène II

L’AMOUR, MADAME PALESTINE en Minerve.

PALESTINE.

Et me voilà, moi, Minerve.

L’AMOUR.

Ah ! mais, je vous assure, madame Palestine, que vous êtes très-bien en Minerve.

PALESTINE.

N’est-ce pas ?

L’AMOUR.

Le casque est un peu de travers, mais à part ça…

PALESTINE.

Comment de travers ? on ne va pas se moquer de moi, je suppose… Je joue, mais, c’est une complaisance.

L’AMOUR.

Oh ! oh ! vous n’avez pas été fâchée de vous poser un brin, en faisant croire au colonel que vous étiez actrice.

PALESTINE.

Comment, pas fâchée de ?… pas du tout, c’est une complaisance.

Vivement à son rôle.

Je viens, moi, la chaste déesse,
Moi, dont le casque d’or est orné d’un hibou,
Moi, déesse de la sagesse…

L’Amour éclate de rire. Madame Palestine s’interrompant :

Écoutez, ma petite, si j’avais l’habitude du théâtre, ça me serait bien égal que vous me fassiez tous vos hi ! hi ! hi ! et tous vos ha ! ha ! Je trouverais bien moyen de m’occuper ; mais je joue ce soir pour la première fois, alors vous devez comprendre… Si au lieu d’être sérieuse, vous vous mettez à faire des cascades…

L’AMOUR.

Moi, je fais des cascades ?

PALESTINE.

Certainement, et ce n’est pas d’une bonne camarade ; vous avez de l’expérience, vous… Il y a longtemps que vous jouez la comédie, et je ne comprends pas que le jour où vous avez près de vous une petite camarade qui débute…

L’AMOUR.

Et je vous dis, moi, que je ne fais pas de cascades.

PALESTINE.

Vous en faites, vous n’en faites pas, vous me gênez, enfin…

L’AMOUR.

Si je vous gêne, je vais m’en aller.

PALESTINE.

Eh bien ! là, vrai, je n’osais pas vous le dire… Mais il me semble que si vous vous en alliez, je serais plus à mon aise.

L’AMOUR.

Eh bien ! je m’en vais alors.

Il sort.

Scène III

MADAME PALESTINE, LE SOUFFLEUR.

PALESTINE.

Et voilà ! Une fois au moins, comme ça, l’amour aura été mis en fuite par la sagesse. Maintenant ça va marcher.

Reprenant son rôle.

Je viens, moi, la chaste déesse,
Moi, dont le casque d’or est orné…

LE SOUFFLEUR, de son trou.

Passez au monologue.

PALESTINE.

Qu’est-ce que c’est ?

LE SOUFFLEUR.

Vous ne pouvez pas jouer la scène à deux, à vous toute seule, passez au monologue… Comme ça, on ne s’apercevra de rien.

PALESTINE.

Eh bien ! c’est entendu ; seulement soyez poli, je vous en prie, soyez poli. Je passe au monologue, mais faites attention, je n’en sais pas un mot, du monologue. Enfin, je vais vous dire à peu près ce qu’il y a, et puis vous me soufflerez.

LE SOUFFLEUR.

Je suis ici pour ça.

PALESTINE.

Je commence : « Jupiter m’a ordonné de faire ce que je pourrais pour sauver Ariane… J’obéirai, mais j’ai grand’peur d’en être pour mes frais… Il faut avouer que Jupiter me charge là d’une drôle de besogne. (Au souffleur.) Hé ! vous, dites-moi un peu quelle est la besogne dont m’a chargée Jupiter. (Le souffleur souffle.) Hé ! (Encore le souffleur.) Plus haut, donc ! je n’entends pas.

LE SOUFFLEUR, criant.

Quand l’Amour a cassé les vitres, il vous envoie, vous, la Sagesse, pour les raccommoder.

PALESTINE.

Ah ! bon quand l’Amour a cassé… (S’arrêtant.) Au fait, je j’ai pas besoin de vous dire ça, puisqu’il nous l’a dit… « Et maintenant retournons dans l’Olympe, afin de rendre compte de ma mission. » (Au souffleur.) Et puis après ?…

LE SOUFFLEUR.

Eh bien ! c’est fini…

PALESTINE.

Eh bien ! qu’est-ce qu’il faut que je fasse ?

LE SOUFFLEUR, furieux.

Eh bien ! allez-vous-en…

PALESTINE.

Eh bien ! je m’en vais. Mais soyez poli… soyez poli… je ne vous demande que ça.

Elle sort.


Scène IV

RAFAEL (BACCHUS), GALUCHET (SILÈNE), chœur.

Marche… Entrée de l’armée de Bacchus.

CHŒUR.
––––––En avant, soldats, en avant !
––––––Gloire à Bacchus conquérant !
–––––––––Après la victoire,
––––––Nous réintégrons nos foyers ;
–––––––––Heureux qui peut boire,
––––––Le front couronné de lauriers !
––––––En avant, soldats, en avant !
––––––Gloire à Bacchus conquérant

Entrent huit femmes avec de grandes trompettes ; huit autres portant d’une main des tambourins et de l’autre main, en mesure avec une baguette, frappent sur ces tambourins.

LES PETITS CLAIRONS.
––––––Nous sommes les jolis clairons,
––––––––––Taratata !
––––––A voir nos yeux, nos airs fripons,
––––––––––Taratata,
––––––On nous prendrait pour des tendrons,
––––––––––Taratata,
––––––Nous sommes les jolis clairons,
––––––––––Taratata !
LES PETITS TAMBOURS.
––––––Nous sommes les jolis tambours,
––––––––––Taratata.
––––––A voir nos costumes trop courts,
––––––––––Taratata,
––––––On nous prendrait pour des Amours,
––––––––––Taratata,
––––––Nous sommes les jolis tambours.
––––––––––Taratata
ENSEMBLE.
Nous sommes les jolis

clairons,

Nous sommes les jolis

tambours.

REPRISE DU CHŒUR GÉNÉRAL.
––––––En avant, soldats, en avant !

Pendant cette reprise du chœur, entrent Bacchus et Silène, (Rafaël et Galuchet). A peine sont-ils entrés que l’Amour parait au fond sur un praticable dans les rochers.


Scène V

Les Mêmes, L’AMOUR.

L’AMOUR.

Bonjour, Bacchus.

RAFAEL.

Qui m’appelle ?

L’AMOUR.

L’Amour !

RAFAEL.

Eh ! pardieu oui, c’est l’Amour ! bonjour, l’Amour ; ça fait plaisir de revoir un collègue.

GALUCHET.

Ça va bien, galopin ?

L’AMOUR (à Bacchus.)

Pas mal.

GALUCHET.

Allons, tant mieux !

L’AMOUR.

Comme je suis content que aies eu l’idée de débarquer dans cette île ! tu vas me rendre un service.

RAFAEL.

Lequel ?

L’AMOUR.

Une princesse qu’il faudrait consoler.

RAFAEL.

Dis-moi ce qu’elle a souffert.

L’AMOUR.

Tu vu pouvoir le lui demander à elle, car la voici.

LE CHŒUR.

Elle vient, c’est elle !
Honneur à Bacchus, gloire à Cupidon !
Mon Dieu, qu’elle est belle !
Mon Dieu, qu’elle est bien dans son abandon !

L’AMOUR.

Eh bien ! elle ne vient pas ?

RAFAEL.

Non, elle manque son entrée… oh ! mais elle la manque complètement… Occupons la scène (A Galuchet.) Trouve quelque chose… toi qui as de l’initiative…

GALUCHET.

Attends, je vais faire un calembour… Quelle différence y a-t-il ?…

Entre madame Palestine.

Scène VI

Les Mêmes, MADAME PALESTINE.

PALESTINE.

Elle va venir, n’ayez pas peur, elle va venir.

RAFAEL.

Ah ! bon ! occupons la scène alors.

TOUS.

Occupons la scène.

PALESTINE.

Ah ! si vous saviez ce qui vient de se passer !

GALUCHET.

Contez-nous le, ça occupera la scène.

PALESTINE.

C’est que ça n’a pas beaucoup de rapport…

RAFAEL.

Avec Ariane ? qu’est-ce que ça fait ? Le jour où mon tailleur est entré en scène avec moi, pour me demander de l’argent, ça n’avait aucun rapport et cependant ça a eu un fier succès ! il en a fait des effets, mon tailleur !… D’ailleurs, j’ai prévenu le public.

PALESTINE.

Ah ! si tu as prévenu… Elle allait sortir de sa loge, son gandin l’arrête et d’une voix tremblante lui dit : « Malaga, il y a un aveu que j’hésitais à vous faire… c’est ce soir qu’on signe mon contrat. — Ah ! c’est ce soir ? — Oui, ce soir. — Et tu comptes y aller peut-être ? — Dame ! est-ce que vous ne trouvez pas qu’il serait convenable ?… — Tu n’iras pas. — J’irai. — Tu n’iras pas, et pour que tu n’y ailles pas, je t’enferme ! » Là-dessus, avec un renfoncement, elle vous l’envoie au fond de la loge, puis elle saute dehors et ferme la porte à double tour ! Cinq minutes après cela… pour se remettre… Et comme je vous le disais… la voici… elle vient…

RAFAEL.
Vite ! vite ! tout le monde en place.

Scène VII

Les Mêmes, MALAGA.

CHŒUR.

Mon Dieu quelle est belle !
Honneur à Bacchus ! gloire… etc.

MALAGA, entrant et interrompant brusquement le chœur.

Laissez-moi donc tranquille avec votre chœur. On a bien besoin d’entendre le chœur !

RAFAEL.

Le fait est que, comme on l’a déjà entendu… Ne chantez pas le chœur. (A Malaga.) C’est entendu, on ne chantera pas le chœur.

MALAGA, hors d’elle.

Ah !

GALUCHET.

Ne vous fâchez pas… voyons… on ne chantera pas le chœur.

MALAGA.

Son contrat ! ah ! ah ! son contrat ! nous verrons bien.

RAFAEL.

Prenez garde.

MALAGA.

Prendre garde à quoi, à quoi ? prendre garde !

L’AMOUR.

Le public.

MALAGA.

Ah ! le public ! il sait ce que c’est le public… il a aimé…

RAFAEL.

Mais la scène… la scène que nous avons à jouer…

MALAGA.

Ah ! c’est vrai. Voyons, essayons.

RAFAEL.

Qu’est-ce que vous avez là ?

MALAGA.

Ça ? c’est une clef… la clef de ma loge ! Je l’y ai enfermé et nous causerons tout à l’heure quand nous aurons joué la scène.

RAFAEL.

Jouons-la alors.

MALAGA.

Qu’est-ce qui vous en empêche ? il y a une heure que je vous attends !

RAFAEL.

Allons bon ! voilà que c’est moi qui ai tort maintenant. Non, non, c’est entendu, c’est moi qui ai tort, jouons la scène !

MALAGA, au moment où Raina va parler.

Son contrat ! ah ! ah ! son contrat !

RAFAEL.

Vous semblez agitée et l’on dirait, princesse, Qu’un sentiment profond a troublé votre cœur. Qu’éprouvez-vous au juste, est-ce de la tristesse, Est-ce de la fureur ?

MALAGA.

L’abandon d’un amant a causé ma colère.
Il part… il est parti ! le voilà, mon tourment !
Et j’ai compris alors comme c’est chose amère
L’abandon d’un amant !

RAFAEL.

D’un amour qui s’en va, d’un amant qui nous quitte
On peut se consoler par un amour nouveau.
Je te consolerai, si tu veux, tout de suite :
Montons sur mon bateau !

MALAGA.

A qui crois-tu parler ? moi, quitter ce rivage
Avant d’avoir puni ceux par qui j’ai pleuré !
Moi, dans les bras d’un autre oublier mon outrage,
Non, je me vengerai !

RAFAEL.

Ariane !…

Ariane regarde dans la salle.

GALUCHET.

Eh bien, qu’est-ce qu’elle a ?

MALAGA, penchée et regardant.

Là bas… au fond, cette famille aristocratique et nombreuse, entassée dans une baignoire trop étroite, la duchesse… le vieux marquis !… et sur le premier rang cette jeune fille dont le regard triste est attaché sur moi… Vous ne la voyez pas ?

RAFAEL.

Ariane !

MALAGA.

Vous ne la voyez pas ? c’est sa cousine, cette jeune fille qui, il y a quatre ans, le jour où moi j’allais me marier…

RAFAEL.

Ariane !

MALAGA.

Tout à l’heure, quand j’ai prononcé ces mots : « Je me vengerai ! » elle a fait un mouvement comme pour me dire : « Non, ne vous vengez pas ! » Eh bien ! non ! là, rassurez-vous, mademoiselle, je ne me vengerai pas ; rassurez-vous, vieux marquis… Palestine !

PALESTINE.

Qu’est-ce qu’il y a ?

MALAGA.

Prends cette clef, vite… et va ouvrir la cage… Qu’il s’envole… qu’il parte ! il est libre, dis-le lui… va.

PALESTINE.

J’y vais.

Elle sort.

MALAGA.
––––––Maintenant, êtes-vous contente ?
––––––Vieux marquis, êtes-vous heureux ?
––––––Ai-je bien rempli votre attente,
––––––Ai-je bien comblé tous vos vœux
––––––Ce bonheur, dont j’étais si fière,
––––––Vous l’ai-je assez sacrifié ?
––––––Ce que vous devait l’ouvrière,
––––––Malaga l’a-t-elle payé ?
––––––Va t’en donc, pauvre comédienne,
––––––Loin de l’objet de ton amour !
––––––Il s’en va chez sa patricienne
––––––C’est à ell’ qu’il va fair’ sa cour !
PALESTINE, rentrant.

Ça y est.

MALAGA.

Il est parti ?

PALESTINE.

Oui.

MALAGA.

Sans rien dire ?

PALESTINE.

Si fait, il a dit quelque chose, et je peux d’autant mieux le répéter, que ça a un certain rapport avec la pièce. Il a dit que les auteurs ne savaient pas bien leur mythologie ; que Bacchus, pour consoler Ariane, lui avait donné un collier de pierres précieuses, qu’on avait eu tort d’oublier cet accessoire, et qu’il demandait, lui, la permission de réparer cet oubli.

MALAGA.

Paltoquet !

PALESTINE.

Le vieux monsieur qui se trouvait-là a ajouté…

MALAGA.

Qu’est-ce qu’il a ajouté ?… les boucles d’oreilles ?

PALESTINE.

Non, il a ajouté que votre conduite était admirable.

MALAGA.
Ah ! j’aurais préféré… enfin ! Et maintenant ! Bacchus, tends-moi ton verre ! je joue Ariane, et jamais, sans doute, je ne l’aurai joué plus au naturel que ce soir.
FINALE.
MALAGA.
––––––Et maintenant, c’est le moment,
––––––Pour animer le dénoûment,
TOUS.
––––––––––Le dénoûment,
MALAGA.
–––––––Tous ensemble avançons-nous,
–––––––Et dansons comme des fous !
TOUS.
––––––––––Comme des fous !
MALAGA.
–––––––––Le pas sans égal,
–––––––––Le pas sans rival,
–––––––––Le pas sans pareil,
––––Le joli pas du lézard au soleil !
TOUS.
––––Le joli pas du lézard au soleil.
MALAGA.
–––––––––Eh bien ! cette danse
–––––––––Pleine d’innocence,
–––––––––La noble assistance
–––––––––La verra ce soir.
–––––––––Ce pas plein d’audace,
–––––––––Ce pas plein de grâce,
–––––––––En payant sa place
–––––––––On pourra le voir.
–––––––––Lorsque minuit sonne,
–––––––––La danse bouffonne
–––––––––A la pièce donne
–––––––––Un peu de brio.
–––––––––Notre comédie,
–––––––––Messieurs, est finie,
––––––A la diva criez : bravo !
REPRISE GÉNÉRALE.
–––––––Tous ensemble avançons-nous,
–––––––Et dansons, comme des fous,
–––––––––Le pas sans égal,
–––––––––Le pas sans rival,
–––––––––Le pas sans pareil,
––––Le joli pas du lézard au soleil !


FIN.