La Divine Comédie (trad. Lamennais)/L’Enfer/Chant I

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Traduction par Félicité Robert de Lamennais .
Flammarion (pp. 5-8).
Chant II  ►


CHANT PREMIER


Au milieu du chemin de notre vie[1], ayant quitté le chemin droit, je me trouvai dans une forêt obscure [2]. Ah ! qu’il serait dur de dire combien cette forêt était sauvage, épaisse et âpre, la pensée seule en renouvelle la peur, elle était si amère, que guère plus ne l’est la mort ; mais pour parler du bien que j’y trouvai, je dirai les autres choses qui m’y apparurent [3].

Comment j’y entrai, je ne le saurais dire, tant j’étais plein de sommeil quand j’abandonnai la vraie voie, mais, arrivé au pied d’une colline, là où se terminait cette vallée qui de crainte m’avait serré le cœur, je levai mes regards, et je vis son sommet revêtu déjà des rayons de la planète qui guide fidèlement en tout sentier [4], alors la peur qui jusqu’au fond du cœur m’avait troublé durant la nuit que je passai avec tant d’angoisse fut un peu apaisée.

Et comme celui qui, sorti de la mer, sur la rive haletant se tourne vers l’eau périlleuse, et regarde ; ainsi se tourna mon âme fugitive pour regarder le passage que jamais ne traverse aucun vivant [5].

Quand j’eus reposé mon corps fatigué, je repris ma route par la côte déserte, de sorte que le pied ferme était le plus bas [6], et voici qu’apparut, presque au pied du mont, une panthère agile et légère couverte d’un poil tacheté [7].

Elle ne s’écartait pas de devant moi, et me coupait tellement le chemin que plusieurs fois je fus près de retourner.

C’était le temps où le matin commence, et le soleil montait avec ces étoiles qui l’entouraient, quand le divin Amour mut primitivement ces beaux astres ; de sorte que le gai pelage de cette bête fauve [8], l’heure du jour et la douce saison me conviaient à bien espérer : non toutefois que ne m’effrayât la vue d’un lion [9] qui m’apparut. Il paraissait venir contre moi, la tête haute, avec une telle rage de faim que l’air même semblait en effroi. En même temps une louve [10] qui, dans sa maigreur, semblait porter en soi toutes les avidités, et qui a déjà fait vivre misérables bien des gens. Elle me jeta en tant d’abattement, par la frayeur qu’inspirait sa vue, que je perdis l’espérance d’atteindre le sommet.

Tel que celui qui désire gagner, pleure et s’attriste en tous ses pensers, lorsque le temps amène sa perte, tel me fit la bête sans paix [11], qui, peu à peu s’approchant de moi, me repoussait là où le soleil se tait [12].

Pendant qu’en bas je m’affaissais, à mes yeux s’offrit qui [13] par un long silence paraissait enroué ; lorsque, dans le grand désert, je le vis : — Aie pitié de moi, lui criai-je, qui que tu sois, ou ombre d’homme, ou homme véritable.

Il me répondit : « Homme ne suis-je, jadis homme je fus, et mes parents étaient Lombards, et tous deux eurent Mantoue pour patrie, je naquis sub Julio [14], bien que tard, et vécus à Rome sous le bon Auguste, au temps des dieux faux et, menteurs. Je fus poète et chantai ce juste fils d’Anchise, qui vint de Troie, après l’incendie du superbe Ilion, mais toi pourquoi retourner à tant d’ennui ? Pourquoi ne gravis-tu point le délicieux mont, principe et source de toute joie ? »

Serais-tu ce Virgile, cette fontaine d’où coule un si large fleuve du parler ? lui répondis-je, la rougeur au front. O des autres poètes honneur et lumière ! que me soit compté le long désir et le grand amour qui m’a fait chercher ton volume, tu es mon maître et mon père : à toi seul je dois le beau style qui m’a honoré. Vois la bête à cause de qui je me suis retourné : sage fameux, secours-moi contre celle qui fait frémir mes veines et mon pouls.

Il te faut prendre une autre route, répondit-il, me voyant pleurer, si tu veux sortir de ce lieu sauvage ; car la bête qui excite tes cris ne laisse passer personne par sa voie, mais l’empêche tellement, qu’elle le tue, et sa nature est si méchante et si farouche, que jamais son appétit n’est rassasié, et qu’après s’être repue, elle a plus faim qu’auparavant.

Les animaux avec qui elle s’accouple sont nombreux, et le seront plus encore, jusqu’à ce que vienne le Lévrier [15] qui tristement la fera mourir, celui-ci ne se nourrira ni de terre ni d’argent [16], mais de sagesse, d’amour et de vertu, et sa patrie sera entre Feltre et Feltre [17], il sera le salut de cette humble Italie [18] pour qui, blessés, moururent la vierge Camille, Euryale, Turnus et Nisus.

De partout il chassera la louve, jusqu’à ce qu’il l’ait remise en enfer, d’où premièrement la tira l’envie, je pense donc et juge que pour toi le mieux est de me suivre, et je serai ton guide, et hors d’ici je te conduirai par un lieu éternel, où tu ouïras les hurlements du désespoir et tu verras les antiques esprits désolés, dont chacun à grands cris appelle une seconde mort : et ceux qui dans le feu sont contents [19], parce qu’ils espèrent venir un jour parmi les bienheureux, vers qui ensuite, si tu veux monter, te guidera une âme plus digne de cela que moi. Avec elle en partant je te laisserai, parce qu’à sa loi ayant été rebelle, le Roi qui règne là-haut ne veut pas que par moi l’on vienne en sa cité, partout il commande, et de là [20] il régit : là est sa demeure et son trône sublime. Heureux celui qu’à ce séjour il a élu ! »

Et moi à lui : — Poète, afin que je fuie ce mal et des maux pires [21], je te demande, par ce Dieu que tu n’as point connu, de me conduire là où tu viens de dire, pour que je voie la porte de saint Pierre, et ceux que tu représentes si tristes.

Alors il se mut, et je le suivis.

  1. Dante suppose avoir commencé ce voyage allégorique, où il eut cette vision, en 1300. Il avait alors trente-cinq ans, qui forment la moitié de la vie ordinaire des hommes, comme il le dit dans le Convito, d’après la commune opinion qui remonte à David : — « Dies hominis septuaginta anni, les jours de l’homme sont de soixante-dix, ans. » — Ps.
  2. Par cette « forêt obscure, » les uns entendent les erreurs, les passions, les vices, dont est remplie la vie humaine ; d’autres, les discordes et les maux dont les querelles des Guelfes et des Gibelins affligeaient alors l’Italie ; d’autres, enfin, les misères que Dante eut à souffrir pendant son exil.
  3. Avant de parler du secours que lui prêta Virgile, il faut qu’il raconte les dangers auxquels il se vit exposé.
  4. Le « soleil qui se lève sur la colline, » c’est, selon la même allégorie, la lumière qui dissipe les ténèbres des passions, et, en montrant le droit chemin, ranime à la fois le désir et l’espérance d’y marcher.
  5. Parce qu’il conduit au royaume des morts ; ou, selon d’autres, parce que les âmes abandonnées au vice sont des âmes mortes.
  6. En montant, le corps s’appuie sur le pied qui est en arrière.
  7. Ceux qui Interprètent ce qui précède en un sens politique, entendent par « la panthère », Florence qui repoussait Dante, condamné par elle au bannissement. Ceux qui, selon nous avec plus de raison, voient dans le récit du Poète une allégorie générale de la vie humaine, pensent que la panthère représente les appétits des sens, la luxure.
  8. Comment le « gai pelage » de la panthère qui empêche Dante de monter la colline, peut « le convier à bien espérer, » cela n’est pas facile à comprendre. Il parait bien que le gai pelage doit signifier ici les apparences flatteuses, les dehors séduisants de la passion ; mais cela n’ôte pas la difficulté, et le fond de la pensée reste toujours obscur.
  9. L’ambition affamée d’honneurs et de pouvoir, disent les uns ; — Charles de Valois, qui conduisit en Italie les armées françaises, et les tourna contre les Gibelins, disent les autres.
  10. Il faut sous-entendre m’apparut aussi. Selon les uns, la louve représente l’avarice ; — selon les autres, la Rome papale, chef du parti Guelfe.
  11. Qui n’a jamais de paix, de repos.
  12. Une certaine analogie entre les sensations perçues par les divers sens a introduit dans toutes les langues des locutions semblables. On trouve chez les Latins : Clarescunt sonitus, rumore accensus amaro, volvitur ater odor, etc. Nous disons aussi une voix sourde, un doux rayon, une brillante harmonie, une teinte chaude.
  13. Dans notre vieille langue si libre et si riche, comme dans l’italien, qui s’employait pour quelqu’un qui, et nous avons encore certaines locutions analogues. Les vers suivants expliquent pourquoi le poète a dû se servir d’une expression vague pour désigner Virgile.
  14. Sous Jules César.
  15. Can Grande della Scala. Can, cane, signifie chien. D’autres pensent qu’il s’agit d’Uguccione della Faggiola.
  16. Il faut se souvenir que « la louve » représente l’avarice.
  17. Les interprètes diffèrent sur la situation de ce lieu, suivant qu’ils voient dans « le lévrier » Can della Scala, ou Uguccione della Faggiola.
  18. La partie basse de l’Italie, près de la mer, autrefois appelée Latium.
  19. Les âmes du Purgatoire.
  20. « De sa cité », c’est-à-dire du Ciel.
  21. Le « mal qu’il veut faire », ce sont les vices représentés par la forêt sauvage, épaisse et âpre, où il est engagé ; les « maux pires » sont les châtiments éternels auxquels ils le conduiraient.