La Divine Comédie (trad. Lamennais)/L’Enfer/Chant IX

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Traduction par Félicité Robert de Lamennais .
Flammarion (pp. 31-34).
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CHANT NEUVIÈME


Cette couleur, dont le découragement au dehors me peignit [1] lorsque je vis mon Guide revenir, fit qu’il se hâta de renfermer en soi ses émotions nouvelles. Attentif, il s’arrêta comme un homme qui écoute, l’œil ne pouvant atteindre au loin à cause de l’air obscur et du brouillard épais.

« Il nous faudra vaincre dans ce combat, dit-il, sinon… tel à nous s’est offert. Oh ! qu’il me tarde que l’autre arrive ici [2] ! »

Je vis bien que la suite amendait le commencement, les dernières paroles différant des premières, cependant son dire m’inspira de la peur, parce que peut-être je donnais à ce discours tronqué un sens pire que son sens véritable.

En ce fond de la triste conque, où la seule peine est le manque d’espérance, aucun descend-il jamais du premier degré ? demandai-je. Et lui répondit : « Rarement arrive-t-il qu’un de nous parcoure le chemin par où je vais. Une autre Fois je fus, il est vrai, forcé de descendre ici-bas par les conjurations de la dure Érichtone, qui rappelait les ombres en leurs corps [3]. J’étais depuis peu dépouillé de ma chair, lorsqu’elle me fit entrer au dedans de ces murs, pour tirer un esprit du cercle de Judas. Ce lieu est le plus bas et le plus sombre, et le plus loin du ciel qui entoure et meut tout [4], je connais bien la route ; ainsi tranquillise-toi. Ce marais, d’où s’exhale une vapeur fétide, ceint la cité de douleur, où désormais nous ne pouvons entrer sans colère [5]…….. »

D’autres choses il dit ; mais je n’en ai pas le souvenir, parce que mes yeux m’avaient attiré tout entier vers la haute tour au sommet ardent, où tout d’un coup je vis debout trois furies infernales teintes de sang, qui avaient des membres et un port de femme, des ceintures d’hydres vertes, et pour cheveux des cérastes et des serpents, dont leurs tempes affreuses étaient liées. Et lui qui bien reconnut les servantes de la reine des pleurs éternels [6] : « Regarde, me dit-il, les féroces Erinnyes ! Celle-ci à gauche est Mégère ; celle qui se lamente à droite est Alecto ; Tisiphone est au milieu. » Et cela dit, il se tut. Chacune d’elles se déchirait la poitrine avec les ongles ; elles se frappaient des mains, et jetaient de si hauts cris, que de crainte je me serrai contre le Poète. « Viens, Méduse ! nous le ferons de pierre [7], » criaient-elles toutes, regardant en bas ; « mal nous vengeâmes l’attaque de Thésée [8]. » « Tourne-toi en arrière, et ferme les yeux ; car si la Gorgone se montrait et que tu la visses, jamais d’ici tu ne remonterais. » Ainsi dit le Maître ; et lui-même me tourna, et ne se fiant à mes mains, des siennes encore il me couvrit les yeux.

O vous qui avez l’intelligence saine, contemplez la doctrine cachée sous le voile des vers étranges [9]. Déjà sur les ondes troubles venait avec fracas un son plein d’épouvante, dont tremblaient les deux rives. Il ressemblait au vent impétueux qui, durant les ardeurs pernicieuses, secoue la forêt, et, sans que rien l’arrête, brise, abat les rameaux, et les emporte au loin ; poudreux et superbe il s’avance, et fait fuir les animaux et les pasteurs

Il [10] me rouvrit les yeux et me dit : « Dirige maintenant ta vue sur cette antique écume, là où plus acre est la fumée. » Comme les grenouilles, devant la couleuvre ennemie, fuient à travers l’eau jusqu’à terre où chacune d’elles se ramasse en soi ; ainsi vis-je plus de mille âmes ruinées fuir devant un qui, marchant, passait le Styx à pieds secs. Il éloignait de son visage cet air épais, portant souvent sa main gauche en avant, et de cette seule gêne paraissait fatigué. Bien je m’aperçus qu’il était envoyé du ciel, et je me tournai vers le Maître, et il me fit signe de garder le silence, et de m’incliner devant lui. Ah ! qu’il me semblait plein de courroux ! Il vint à la porte et l’ouvrit avec une petite verge, sans que rien la retînt : « O chassés du ciel, bande abjecte ! commença-t-il sur le seuil, quelle audace est en vous ? Pourquoi regimbez-vous contre cette volonté qui ne saurait jamais ne pas atteindre sa fin, et a plusieurs luis accru vos douleurs ? Que sert de se heurter contre les destins ? Votre Cerbère, s’il vous en souvient, en a encore le menton el la gorge pelés [11]. »

Puis il s’en retourna par la route bourbeuse, et ne nous dit pas un mot ; mais il ressemblait à un homme qu’aiguillonne et presse un autre souci que de ce qui est devant lui : et nous, tranquilles après les paroles saintes, nous nous acheminâmes vers la ville. Nous y entrâmes sans nul conflit, et moi qui désirais voir ce que renferme une telle forteresse [12], quand je fus dedans, je jetai mes regards alentour, et je vis, de tous côtés, une vaste campagne pleine de deuil et d’affreux tourments.

Comme près d’Arles, où le Rhône devient stagnant, comme à Pola [13], près du Quarnaro [14] qui ferme l’Italie et en baigne les limites, la plaine est toute bosselée de tombes ; ainsi en était-il Ici, mais d’une façon plus triste ; entre elles se dressaient des flammes, qui les embrasaient tellement qu’aucun art n’exige que le fer soit plus rouge. Tous les couvercles étaient soulevés, et d’au-dedans sortaient des cris lamentables, que beaucoup paraissaient venir de malheureux dans les supplices.

Et moi : — Maître, qui sont ceux-là qui, du fond des sépulcres, font entendre ces douloureux soupirs ? Et lui à moi : « Ici sont les hérésiarques avec leurs disciples de toute secte, et les tombes en sont bien plus combles que tu ne le crois. Ici le semblable est enseveli avec le semblable : les tombeaux sont plus ou moins brûlants. » Et, après avoir tourné à main droite, nous passâmes entre les tourmentés et les hautes murailles.

  1. La pâleur par laquelle se manifesta sa frayeur.
  2. Ce passage obscur a fort exercé les commentateurs. Se parlant et se répondant à lui-même intérieurement, Virgile no prononce que des mois entrecoupés, qui ne forment aucun sens suivi. On devine seulement qu’il attend avec impatience quelqu’un qui lui a promis secours. Dante lui-même ne sait quel est le sens véritable du discours tronqué de son Guide. Il y avait entre les Gibelins un langage convenu, mystérieux, dont on trouve plus d’une trace dans ce poème, et encore plus dans les autres ouvrages de railleur, surtout dans ses Canzoni. Les mots tal et altri paraissent appartenir à ce langage, dont le secret probablement est à jamais perdu. Quelques-uns conjecturent qu’ils désignent l’empereur Henri de Luxembourg impatiemment attendu par les Gibelins, alors abattus par le parti contraire, et qui fondaient sur sa venue, plusieurs fois annoncée, de grandes espérances.
  3. Sorcière de Thessalie, qui, à la prière de Sextus Pompée, tira par la force de ses enchantements, une à me de l’Enfer, pour savoir qu’elle serait l’issue de la guerre civile entre César et le grand Pompée, père de Sextus. — Lucain, Pharsale, liv. VI.
  4. Le Premier Mobile, ou le ciel le plus élevé, qui enveloppe et meut tous les autres cieux.
  5. Sans que le courroux de celui qui va venir ne dompte la résistance des esprits rebelles qui nous en interdisent l’entrée. »
  6. Proserpine, femme de Pluton, roi de l’Enfer.
  7. « Nous le changerons en pierre. »
  8. « Nous tirâmes une trop faible vengeance de l’attaque de Thésée. » — Descendu aux Enfers avec Pirithous pour enlever Proserpine, celui-ci fut dévoré par Cerbère, et Thésée seulement retenu prisonnier. Suivant une interprétation différente et plus littérale, — car le texte ne dit pas mal vengiammo, mais mal non vengiammo, — il faudrait traduire mal nous ne vengeâmes, nous ne punîmes pas mal l’attaque de Thésée. Ce serait une sorte de louange que se donneraient à elles-mêmes les Furies. Ce sens, toutefois, ne se lie pas aussi bien avec ce qui précède.
  9. Dante semble ici confirmer lui-même le sentiment des interprètes, dont il est parlé dans la note 3, page 31.
  10. Virgile.
  11. Sous l’image de Cerbère, disent les interprètes, il faut entendre l’esprit infernal, qui, lors de la descente du Christ en Enfer, ne pouvant lui opposer de résistance, s’arracha de rage le poil du menton, et se meurtrit le visage et la poitrine.
  12. Le sixième cercle.
  13. Ville d’Istrie.
  14. Golfe qui baigne l’Istrie, où finit l’Italie, et la sépare de la Croatie.