La Divine Comédie (trad. Lamennais)/L’Enfer/Chant XI

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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 38-41).


CHANT ONZIÈME


Sur le bord d’une haute rive formée d’un cercle de pierres brisées, nous vînmes au-dessus d’un amas de tourments plus cruels, et à cause de l’horrible puanteur qu’exhale le profond abîme, nous nous retirâmes derrière le couvercle d’un grand tombeau, où je vis une inscription qui disait : « Je garde le pape Anastase, que Photin [1] détourna de la vraie voie. »

— « Il convient de retarder notre descente, afin qu’accoutumés un peu à l’infecte vapeur, elle nous soit ensuite moins pénible. » Ainsi le Maître. Et moi : — Trouve, lui dis-je, quelque compensation, pour que le temps ne soit pas perdu. Et lui : « Tu vois que j’y pense, mon fils, dit-il, au dedans de ces rocs sont trois petits cercles, de degré en degré, comme ceux que tu quittes. Tous sont remplis d’esprits maudits : mais, pour qu’ensuite la vue te suffise, entends comment et pourquoi ils sont dans la gêne. De toute malice qui attire la haine du ciel, la fin est l’injustice ; et toute pareille fin offense autrui ou par la force, ou par la fraude. Mais, parce que la fraude est le mal propre de l’homme, elle déplaît davantage à Dieu : c’est pourquoi les fourbes gisent plus bas, et plus de douleurs les accablent. Tout le premier cercle est pour les Violents ; mais parce qu’on fait violence à trois sortes de personnes, sa construction le divise en trois enceintes distinctes. On peut faire violence à Dieu, a soi, au prochain ; je dis aux personnes et aux biens, comme tu vas l’entendre clairement. La violence donne la mort au prochain, et le blesse ; elle l’atteint dans son bien par les rapines, les incendies, les exactions. Dans la première enceinte sont donc tourmentés les homicides, ceux qui frappent à tort, les ravageurs et tous les voleurs, par bandes séparées. L’homme peut porter une main violente sur soi et sur ses biens : ainsi dans la seconde enceinte, il convient que sans fruit se repente quiconque se prive de votre monde [2], joue et dissipe son bien, et se crée une peine de ce qui devait être sa joie. On peut faire violence à la Divinité en la niant au dedans de soi et la blasphémant, en méprisant la nature et sa bonté [3]. Ainsi la plus étroite enceinte [4] marque de son signe et Sodome et Cahors [5], et qui, discourant en son cœur, méprise Dieu. La fraude blesse toujours la conscience [6], on peut en user contre qui a confiance, et contre qui ne l’a pas. Cette dernière sorte de fraude détruit seulement le lien d’amour formé par la nature ; d’où, dans le second cercle, ont leur nid : l’hypocrisie, la flatterie, la sorcellerie, la fourberie, le larcin, la simonie, les commerces infâmes, la baraterie, et pareilles ordures. Par l’autre sorte de fraude s’oublie l’amour que forme la nature, et celui qui s’y surajoute et crée la foi spéciale [7]. Ce pourquoi, dans le plus petit cercle, là où est le centre de l’univers, et au dedans duquel est Dite, éternellement le traître est consumé. » Et moi : — Maître, ton discours procède très clairement, et décrit bien ce gouffre et le peuple qui l’habite. Mais, dis-moi : ceux du marais fangeux que le vent emporte et que bat la pluie, et qui se heurtent avec des paroles si âpres, pourquoi dans la cité du feu ne sont-ils pas punis, si Dieu les a dans sa colère ? Et si… il ne les a pas, pourquoi sont-ils en telle angoisse ? Et lui à moi : « D’où vient, dit-il, que ton esprit s’égare ainsi contre sa coutume, ou qu’ailleurs regarde ta mémoire ? Ne te souviens-tu point de ce que dit ton éthique [8], traitant des trois dispositions que le ciel réprouve : L’incontinence, la malice, l’aveugle bestialité ? Et comment l’incontinence offense moins Dieu, et s’attire moins de blâme ? Si tu considères bien cette sentence et te rappelles quels sont ceux qui, hors d’ici, plus haut, subissent leur peine [9], tu verras aisément pourquoi ils sont séparés de ces félons, et pourquoi avec moins de courroux la divine justice les martelle ? » — O soleil, qui guéris toute vue troublée, tu me satisfais tellement, lui dis-je, quand tu dénoues les difficultés, que non moins que savoir, douter m’est agréable. Retourne encore un peu en arrière à ce que tu as dit de l’usure, qu’elle blesse la divine bonté, et délie ce nœud. — La philosophie, à qui l’écoute, enseigne, en plus d’un endroit, me dit-il, comment la Nature, dans son cours, procède de la divine intelligence et de son art propre [10], et si tu lis bien la physique [11], tu trouveras, dès les premières pages, que votre art suit, autant qu’il peut, celui-là, comme le disciple suit le maître, de sorte que votre art est, pour ainsi parler, petit-fils de Dieu. De ces deux [12], si tu te rappelles le commencement de la Genèse, il convient que l’homme tire sa vie et son progrès. Et parce que l’usurier tient une autre voie, il méprise la Nature, et en soi, et dans l’art qui la suit, puisqu’en autre chose il met son espérance [13]. Mais suis-moi : il me plaît d’aller maintenant que les Poissons glissent à l’horizon, que le Chariot se montre au-dessus du Coro [14], et que plus loin, le rocher devient moins abrupt.

  1. Hérésiarque du quatrième siècle, qui niait la divinité de Jésus-Christ.
  2. Les Violents contre eux-mêmes, les Suicidés.
  3. En abusant des biens que nous tenons de la nature, et en méprisant ses lois.
  4. Les trois enceintes qui divisent en trois cercles plus petits le cercle des Violents, vont se rétrécissant à mesure qu’elles descendent plus bas.
  5. Cahors, au temps de Dante, était un repaire d’usuriers.
  6. Littéralement : « La fraude dont toute conscience est mordue. » Cela peut s’entendre en plusieurs sens ; nous suivons celui qui nous paraît le plus naturel, et le mieux lié avec ce qui suit.
  7. La première sorte de fraude rompt les liens par lesquels la nature a uni généralement les hommes entre eux ; la seconde rompt en outre les liens plus étroits de la parenté, de l’amitié, etc., d’où naît une confiance mutuelle plus grande.
  8. L’éthique d’Aristote, de grande autorité alors dans les écoles.
  9. Voyez ch. VII.
  10. Tout ce que produit la Nature a premièrement sa cause dans l’intelligence divine, et ensuite dans l’action de la Nature même, dans son art propre, dont le principe est en Dieu.
  11. La physique d’Aristote.
  12. De ces deux arts, celui de la Nature et le vôtre.
  13. Parce qu’il veut retirer du fruit de ce qui n’en produit ni naturellement, ni par l’art humain, c’est-à-dire de l’argent, stérile de lui-même.
  14. Le Coro, ou le Caurus des Latins, est le vent du nord-ouest.