La Divine Comédie (trad. Lamennais)/L’Enfer/Chant XIV

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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 49-52).


CHANT QUATORZIÈME


Ému de l’amour du lieu natal, je recueillis les feuilles éparses, et les rendis à celui dont la voix déjà s’éteignait.

De là nous vînmes là où se sépare la seconde enceinte de la troisième, et où de la justice se voit un horrible art.

Pour bien représenter ces choses nouvelles, je dis que nous arrivâmes dans une plaine qui de soi rejette toute plante. La forêt douloureuse forme autour une guirlande, comme autour de celle-là le triste fossé ! Sur la lisière nous affermîmes nos pieds. Le sable était un sable aride et pressé, pareil à celui que foulèrent les pieds de Caton [1].

O vengeance de Dieu, combien doit te craindre quiconque lit ce que virent mes yeux !

Je vis de grands troupeaux d’ombres nues, qui toutes gémissaient misérablement, et une loi diverse paraissait leur être imposée. Quelques-unes sur le dos gisaient à terre ; d’autres, ramassées en soi, étaient assises, et d’autres marchaient continuellement. Plus nombreuses étaient celles qui marchaient, et moins, celles qui gisaient sous le tourment : mais leur langue à la plainte était plus déliée.

Partout, sur le sable, lentement pleuvaient de larges flocons de feu, comme, d’un temps calme, la neige sur les Alpes. Telles les mèches de flamme qu’Alexandre vit tomber sur son armée dans les chaudes contrées de l’Inde, ce pourquoi par ses troupes il fit fouler le sol, parce que mieux s’éteignait la vapeur lorsqu’elle était seule [2] ; telle descendait l’éternelle ardeur ; et, comme l’amadou sous le briquet, le sable s’embrasait pour doubler la douleur. Sans repos était le mouvement des misérables mains, d’ici, de là, secouant la flamme nouvelle. Je commençai : — Maître, toi qui vaincs toutes choses, hors des farouches démons qui sortirent contre nous à l’entrée de la porte, quel est ce grand, qui semble n’avoir souci du brasier, et gît si fier et si dédaigneux que la pluie ne paraît pas l’amollir ?

Celui-là même s’étant aperçu que de lui j’interrogeais mon guide, cria « Quel je fus vivant, tel je suis mort. Quand Jupiter fatiguerait encore son forgeron [3], de qui, dans son courroux, il prit le foudre aigu dont il me frappa le dernier jour ; et quand tour à tour il fatiguerait les autres [4] dans la noire forge du mont Gibel [5], criant : Vulcain, à l’aide ! à l’aide ! « Comme il fit au combat de Phlégra [6], et que contre moi il rassemblerait et tous ses traits et toute sa force, il n’aurait pas la joie de la vengeance. »

Alors mon Guide, avec plus de force que je ne l’avais encore entendu crier : « O Capanée [7], ta superbe qui ne fléchit point accroît ton supplice ; aucun tourment ne serait, sans la rage, un complet châtiment de ta fureur. »

Puis se tournant vers moi, d’une lèvre moins irritée il dit : « Celui-ci fut un des sept rois qui assiégèrent Thèbes ; il eut et paraît encore avoir Dieu à dédain, et semble le priser peu ; mais, comme à lui je l’ai dit, ses outrages ont dans son sein même leur digne prix. Maintenant suis-moi, et garde-toi de poser les pieds sur l’arène brûlante ; mais tiens-les toujours près du bois ! »

Silencieux nous vînmes la où, de la forêt, sourd un petit fleuve dont la rougeur me fait encore frissonner. Comme du Bulicame sort le ruisseau qu’entre elles ensuite partagent les pécheresses [8], ainsi à travers le sable coulait celui-là. Le fond, les deux pentes, et de chaque côté les bords étaient de pierre, d’où j’avisai que là était le passage.

« De tout ce que je t’ai montré depuis que nous entrâmes par la porte dont le seuil à nul n’est dénié [9], tes yeux n’ont rien vu de si notable que ce fleuve sur lequel s’éteignent toutes les flammes. »

Ainsi parla mon Guide ; sur quoi je le priai de m’accorder la pâture dont il m’avait donné le désir. « Au lieu de la mer, dit-il alors, est un pays dévasté qu’on appelle la Crète, sous le roi duquel, autrefois, le monde vécut dans l’innocence. Là s’élève une montagne nommée Ida, jadis riante et d’eaux et de verdure, et maintenant abandonnée comme une chose usée. Rhéa [10] la choisit pour être le sûr berceau de son fils ; et afin de le mieux cacher lorsqu’il pleurait elle y faisait faire des clameurs [11]. Au dedans du mont, debout, est un grand vieillard [12], qui tourne le dos à Damiette, et regarde Rome comme son miroir [13]. Sa tête est d’or fin [14], ses bras et sa poitrine d’argent pur, puis jusqu’à l’enfourchure, son corps est d’airain, et de là en bas, de fer choisi, hors le pied droit qui est de terre cuite, et sur ce pied plus que sur l’autre il se tient debout. Chaque partie, excepté celle de l’or, est rompue, et par la fissure découlent des larmes qui, s’unissant, ont percé la grotte. Tombant de roche en roche, elles prennent leur cours dans cette vallée, où elles forment l’Achéron, le Styx et le Phlégéton ; puis, par cet étroit canal, se rendant là où finit la descente, elles engendrent le Cocyte. Quel est ce lac ? tu le verras ; aussi, n’en parlerons-nous pas ici. » Et moi à lui : — Si ce ruisseau vient de notre monde, pourquoi nous apparaît-il seulement sur ces bords ? Et lui à moi : « Tu sais que ce lieu est rond [15] ; et bien que déjà tu t’y sois avancé beaucoup, descendant de plus en plus à gauche vers le fond, tu n’as pas encore parcouru tout le cercle. Si donc il t’apparaît quelque chose de nouveau, l’étonnement ne doit pas se montrer sur ton visage. » Et moi encore : — Maître, où se trouvent le Phlégéton et le Léthé ? Tu te tais de l’un, et tu dis de l’autre qu’il est formé de cette pluie. — « Tu me plais, certes, en toutes tes questions, répondit-il ; mais le bouillonnement de l’eau rouge devait bien résoudre l’une de celles que tu me fais [16]. Tu verras, mais hors de ce gouffre, le Léthé, où les âmes vont se laver lorsque après le repentir la faute a été remise. » Puis il dit ! « Il est temps de s’éloigner du bois. Aie soin de venir droit après moi : une route offre les bords, qui ne sont point embrasés, et sur lesquels toute vapeur s’éteint. »

  1. Lorsque, à la tête des débris de l’armée de Pompée, il traversa la Libye pour se réunir à Juba, roi de Numidie.
  2. A mesure que ces mèches enflammées tombaient, Alexandre les faisait fouler aux pieds par ses soldats, parce qu’on les éteignait plus facilement lorsqu’elles étaient seules, c’est-à-dire avant que d’autres mèches ne fussent venues s’y ajouter. Ce fait, que ne raconte aucun historien, se trouve dans la lettre apocryphe d’Alexandre à Aristote. Il y est dit, non pas « qu’il fit fouler le sol par ses soldats, » mais qu’il opposa au feu leurs vêtements. Il pourrait être question du simoun, dont on atténuait les effets en s’enveloppant le corps et la tête.
  3. Vulcain.
  4. Les Cyclopes.
  5. L’Etna, sous lequel on croyait qu’étaient les forges de Vulcain.
  6. Vallée de Thessalie, où Jupiter foudroya les Géants, en guerre contre lui.
  7. Stace l’appelle Superûm contemptor et œqui, contempteur des Dieux et de la Justice.
  8. On donnait ce nom, qui signifie source d’eau bouillante, à un petit lac situé à deux milles de Viterbe. Il en sortait un ruisseau que les pécheresses, les courtisanes, partageaient entre elles, c’est-à-dire qu’elles en tiraient, pour l’amener chez elles, la quantité d’eau nécessaire à leurs besoins. Elles affluaient en ce lieu, à cause du grand concours qu’attiraient les bains chauds.
  9. La première porte de l’Enfer.
  10. Femme de Saturne et mère de Jupiter.
  11. Un grand bruit de cymbales et autres instruments, afin que Saturne, qui avait coutume de dévorer ses enfants, n’entendît pas les cris de Jupiter.
  12. Le Temps.
  13. Rome est le miroir du Temps, parce qu’elle doit, selon la pensée du Dante, développée dans son livre de Monarchiâ, durer autant que lui.
  14. Tout ceci est évidemment une imitation de la vision de Daniel.
  15. L’Enfer, selon Dante, a la forme d’un cône qui se rétrécit à mesure qu’on descend.
  16. « Au bouillonnement de l’eau rouge, tu aurais dû reconnaître le Phlégéton. » — Ce nom vient en effet d’un mot grec qui signifie brûler.