La Divine Comédie (trad. Lamennais)/Le Paradis/Chant VI

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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 273-277).


CHANT SIXIÈME


« Après que Constantin eut tourné l’Aigle contre le cours du ciel, qui l’accompagna derrière l’antique héros qui enleva Lavinie [1], cent et cent années, et plus, l’oiseau de Dieu s’arrêta à l’autre extrémité de l’Europe, près des monts d’où premièrement il était sorti, et là, sous l’ombre de ses ailes sacrées [2], il gouverna le monde, passant de main en main, et ainsi il parvint dans les miennes. César je fus, et je suis Justinien [3], qui, par le vouloir du premier Amour, dont je jouis, ôtai des lois le trop et l’inutile [4]. Et avant qu’à cette œuvre je m’appliquasse, je croyais que dans le Christ était une seule nature, et de cette foi je me contentais. Mais le benoît Agapit, qui fut Pasteur suprême, à la foi pure me ramena par ses paroles.

« Je le crus ; et ce qu’il disait, maintenant je le vois clairement, comme tu vois que toute contradiction implique le faux et le vrai [5]. Dès qu’avec l’Église je m’approchai de Dieu, par grâce il lui plut de m’inspirer le haut travail [6] ; et tout entier je m’y adonnai ; et à mon Bélisaire je confiai les armes que tellement seconda la puissance du ciel, que ce me fut un signe de me tenir en repos [7].

« A la première question satisfait ma réponse ; mais le sujet m’oblige d’y ajouter quelque chose encore, afin que tu voies avec combien peu de raison s’élève contre le signe sacro-saint [8], et qui se l’approprie, et qui à lui s’oppose. Vois combien de hauts faits l’ont rendu digne de révérence, depuis l’heure où Pallante [9] mourut pour en fonder le règne. Tu sais que d’Albe il fit sa demeure pendant trois cents ans, jusqu’au moment où pour lui encore trois contre trois combattirent [10]. Tu sais ce que, depuis le rapt des Sabines jusqu’à la douleur de Lucrèce, il fit sous sept rois, vainquant à l’entour les nations voisines. Tu sais ce qu’il fit, porté par les glorieux romains contre Brennus, contre Pyrrhus, contre les autres princes et les peuples ligués : d’où Torquatus [11] et Quintius, qui de sa chevelure négligée tira son surnom [12], et les Décius et les Eabius acquirent la renommée qu’avec joie je contemple. « Il abattit l’orgueil des Arabes [13], qui, à la suite d’Annibal, passèrent les rocs alpestres d’où tu descends ô Po. Sous lui, tout jeunes, triomphèrent Scipion et Pompée, et, à cette colline au-dessus de laquelle tu naquis, il parut amer [14]. Puis, près du temps où le ciel voulut que le monde jouit d’une sérénité pareille à la sienne [15] César, par la volonté de Rome le prit [16] ; et ce qu’il fit du Var au Rhin, le virent l’Isère et l’Éra, et le virent la Seine et toutes les vallées par lesquelles le Rhône se remplit. Ce qu’il fit après qu’il fut sorti de Ravenne et qu’il eut passé le Rubicon, fut d’un tel vol que ne le suivrait ni langue ni plume. Vers l’Espagne il [17] guida l’armée, puis vers Durazzo, et à Pharsale il frappa un tel coup, que le chaud Nil en ressentit la douleur. Il revit Antandros [18] et le Simoïs, et le lieu où gît Hector ; puis, pour la perte de Ptolomée il reprit son vol. De là, comme la foudre, il vint contre Juba [19], puis retourna dans votre occident [20], où il entendait la trompette Pompéienne. Ce qu’il fit avec celui qui après le porta [21], Brutus et Cassius [22] l’aboient dans l’enfer, et Modène et Pérouse en pleurent [23] ; en pleure aussi la triste Cléopâtre, qui devant lui fuyant, d’un serpent reçut la mort soudaine et atroce. Avec celui-ci [24] il courut jusqu’à la mer Rouge ; avec celui-ci il mit le monde en si grande paix, que fut fermé le temple de Janus. Mais ce que le signe dont je parle avait fait premièrement, et ce qu’ensuite il devait faire dans le royaume mortel qui lui est soumis, devient en apparence chétif et obscur, si avec une vue claire et un sentiment pur, on regarde ce qu’il fit dans la main du troisième César ; car, dans la main de celui-ci, la vivante justice qui m’inspire lui accorda la gloire d’accomplir la vengeance de sa colère [25]. Ores ici considère bien ce que j’ajoute : avec Titus il courut ensuite tirer vengeance de la vengeance de l’antique péché, et quand la dent Lombarde mordit la sainte Église, Charlemagne, vainquant sous ses ailes [26], la secourut.

Maintenant tu peux juger de ceux que j’ai d’abord accusés [27], et de leurs fautes, qui sont la cause de tous vos maux. Au signe public [28] l’un oppose les lis jaunes, l’autre l’approprie à son parti, de sorte qu’il est difficile de voir lequel faillit le plus. Qu’exercent les Gibelins, qu’ils exercent leurs manœuvres sous un autre signe ; mal suit celui-là toujours qui le sépare de la justice : et que ne l’abatte point le nouveau Charles avec ses Guelfes, mais qu’il craigne les serres qui à un plus fort lion ont arraché le poil. Plusieurs fois déjà les fils ont pleuré pour le péché de leur père ; et qu’il ne croie pas qu’en faveur de ses lis Dieu transportera la puissance. Cette petite étoile [29] s’orne des esprits bons qui ont été actifs pour acquérir honneur et renommée. Lorsque les désirs ici montent en déviant ainsi [30] force est que les rayons du véritable amour en haut s’élancent moins vifs. Mais dans la proportion de notre salaire avec notre mérite gît une partie de notre joie, parce que nous ne le voyons ni plus grand ni moindre [31]. Par là tellement purifie nos désirs la vivante Justice, qu’ils ne peuvent se détourner à rien de mauvais. De voix diverses se forment de doux chants ; ainsi, dans notre vie [32], des sièges divers forment une douce harmonie au milieu de ces sphères. Dans cette perle luit la lumière de Roméo [33], dont l’œuvre grande et belle fut mal récompensée. Mais n’ont pas ri les Provençaux qui agirent contre lui ; car mal chemine celui qui regarde comme un tort fait à soi, le bien fait à autrui.

« Quatre filles eut Raimond Béranger, et toutes reines : et cela pour lui fit Roméo, personnage humble et étranger. Puis de louches paroles le portèrent à demander compte à ce juste, qui lui rendit sept et cinq pour dix [34]. De là il partit pauvre et vieux ; et si le monde savait quel cœur il eut, mendiant sa vie morceau à morceau, il le loue beaucoup, mais plus il le louerait. »

  1. En transportant le siège de l’empire à Byzance, situé à l’orient de Rome, Constantin tourna l’Aigle contre le cours du ciel, dont le mouvement apparent s’accomplit d’orient en occident. Le ciel, au contraire, accompagnait l’Aigle derrière Énée, lorsque, partant de la Troade, il vint en Italie, où il fonda le royaume, devenu ensuite l’Empire romain.
  2. Expression empruntée au psaume 16 : Sub umbrâ alarum tuarum.
  3. « Vivant j’étais empereur, ici je suis seulement Justinien. »
  4. Retranchant des lois ce qu'elles contenaient de superflu, Justinien les coordonna d’une manière plus nette, et plus précise dans les Pandectes.
  5. « Comme tu vois que, de deux propositions contradictoires, l’une ne peut être fausse que l’autre ne soit vraie. »
  6. La révision des lois, dont il a parlé plus haut.
  7. De laisser à d’autres les soins de la guerre et le commandement des armées.
  8. L’Aigle impérial.
  9. Envoyé, par son père Evandre, au secours d’Énée, premier fondateur de la puissance romaine, Pallante mourut en combattant contre Turnus.
  10. Les trois Horaces contre les trois Curiaces.
  11. Titus Manlius Torquatus.
  12. Cincinnatus.
  13. Les Carthaginois.
  14. Fiésole, située sur une colline au dessus de Florence. Pompée fut un de ses destructeurs.
  15. Jouit d’une paix pareille à celle du Ciel.
  16. Prit le signe impérial, l’Aigle.
  17. L’Aigle.
  18. Ville de Phrygie.
  19. Roi de Mauritanie.
  20. En Espagne, où Labiénus et les deux fils de Pompée avaient repris les armes.
  21. Octave Auguste.
  22. Ils furent vaincus par Auguste à Philippes en Macédoine.
  23. Auguste défit Marc-Antoine près de Modène, et fit prisonnier son frère Lucius, assiégé par lui dans Pérouse.
  24. Avec Auguste.
  25. Ce fut sous Tibère que le Christ, par sa mort, satisfit à la justice de Dieu irrité, et que l’Aigle impérial accomplit ainsi la vengeance du premier péché. Mais les Juifs, qui furent les principaux auteurs de la mort du Christ innocent, en subirent à leur tour la vengeance sous Titus.
  26. Sous les ailes de l’Aigle.
  27. « Par tout ce qu’a fait de grand l’Aigle impérial, tu peux maintenant juger combien sont coupables, ainsi que je te l’ai dit ceux qui se l’approprient ou à lui s’opposent. »
  28. A l’Aigle impérial, signe de l’Empire universel, — selon la doctrine développée par Dante, dans son livre de Monarchiâ, — l’un, le Guelfe, oppose les lis jaunes, c’est-à-dire les lis d’or, armoiries de Charles II, roi de Pouille ; l’autre, le Gibelin, approprie ce signe à son parti, en fait l’instrument des passions et des intérêts particuliers de son parti.
  29. Ici Justinien répond à la seconde demande, pourquoi il habite Mercure.
  30. En s’inclinant vers les choses terrestres pour la recherche de l’honneur et de la renommée,
  31. Qu’il ne doit l’être selon la justice.
  32. La vie céleste.
  33. Ce qu’était Roméo, on l’ignore. En revenant du pèlerinage de Saint-Jacques en Galice, il s’arrêta près de Raimond Béranger, comte de Provence, qui lui confia l’administration de ses États. Il augmenta considérablement les revenus du comte, et maria ses quatre filles à quatre rois. Disgracié ensuite sur de fausses accusations inventées par l’envie, il quitta la cour, et s’en alla en mendiant son pain.
  34. Qui lui montra qu’il avait accru ses revenus de moitié et plus.