La Divine Comédie (trad. Lamennais)/Le Purgatoire/Chant XIV

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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 175-180).


CHANT QUATORZIÈME


« Qui est celui-là qui parcourt les cercles de notre mont, avant que la mort lui ait donné le vol [1], et qui ouvre et ferme les yeux à son gré ? — « Je ne sais qui il est, mais je sais qu’il n’est pas seul : demande-le-lui, toi qui es plus près, et afin qu’il parle, fais-lui un doux accueil. »

Ainsi deux esprits [2], penchés l’un sur l’autre, discouraient là de moi, à main droite. Puis, pour me parler, ils renversèrent la tête. Et l’un dit : « O âme, qui encore unie au corps t’en vas vers le ciel, par charité console-nous, et dis-nous d’où tu viens, et qui tu es. De la grâce qui t’est faite nous sommes étonnés, autant qu’on doit l’être d’une chose qui auparavant ne fut jamais. » Et moi : — Par le milieu de la Toscane s’épand un petit fleuve, qui naît dans le Falterona [3], et qu’un cours de cent milles ne rassasie pas [4]. De ses rives j’apporte ce corps ; vous dire qui je suis serait parler en vain, mon nom encore ayant peu retenti. « Si mon intelligence saisit bien ta pensée, me répondit alors le premier, tu parles de l’Arno. » Et l’autre lui dit : « Pourquoi a-t-il caché le nom de cette rivière, comme on le fait des choses horribles ? » Et celui à qui cette demande était faite, ainsi s’acquitta : « Je ne sais ; mais bien est-il juste que périsse le nom de ce fleuve, qui, de sa source (où le mont alpestre dont le Pelore [5] est un tronçon, d’eaux abonde tellement, que peu de lieux en cela le surpassent), jusque-là où il se rend, pour renouveler ce que le ciel évapore de la mer, d’où les fleuves tirent ce qui avec eux va [6], ne rencontre que gens qui, tous, tenant la vertu pour ennemie, la fuient comme une couleuvre, par le malheur [7] du lieu, ou par la mauvaise habitude qui les aiguillonne. « D’où, tant ont changé de nature les habitants de la misérable vallée, qu’il semble que Circé les ait eus dans ses pâturages [8].

« Parmi de sales pourceaux [9], plus dignes de glands que d’une autre nourriture à l’usage de l’homme, il dirige d’abord son maigre cours ; puis descendant, il trouve des roquets [10] plus hargneux que ne le comporte leur force, et d’eux il détourne son museau dédaigneux [11]. Il descend encore, et plus il grossit, plus le fleuve maudit et néfaste trouve de chiens qui se font loups [12]. Ayant ensuite traversé des ravins plus sombres, il trouve les renards [13], si pleins de fraude, qu’ils ne craignent point qu’aucune habileté les vainque. Je le dirai, quoique d’autres m’entendent [14] ; et bien s’en trouvera celui-là, s’il se souvient de ce qu’un esprit vrai me dévoile. Je vois ton neveu, qui devient chasseur de ces loups [15] sur la rive de l’horrible fleuve, et les épouvante tous. Il vend leur chair vivante ; puis il les tue, comme on tue une vieille bête ; beaucoup de la vie, et lui d’honneur il prive. Sanglant il sort de la triste forêt [16] : telle il la laisse, que, comparée à ce qu’elle fut jadis, d’ici à mille ans elle ne se reboisera pas. »

Comme, à l’annonce de cruels désastres, se trouble le visage de celui qui écoute, de quelque côté que le péril le menace ; ainsi vis-je l’autre âme, qui se tenait tournée pour entendre, se troubler et s’attrister après qu’en soi elle eut recueilli les paroles.

Le dire de l’une, et la vue de l’autre me rendirent désireux de savoir leurs noms, et je les demandai avec prières. Sur quoi, celui qui le premier avait parlé, recommença : « Tu veux que je condescende à faire ce que tu n’as pas voulu faire pour moi. Mais, puisqu’en toi Dieu veut que tant reluise sa grâce, je ne te refuserai pas : sache donc que je suis Guido del Duca. Mon sang fut si enflammé d’envie, que si quelqu’un j’avais vu se réjouir, de jalousie tu m’aurais vu livide. De ce que je semai, une telle paille je moissonne. O humaine espèce, pourquoi mets-tu ton cœur là d’où doit être exclu tout compagnon [17] ? Celui-ci est Rinieri, l’ornement et l’honneur de la maison de Calboli, où nul ne s’est rendu héritier de sa vertu. Et non seulement sa race, entre le Pô et le mont et la mer et le Reno, est devenue pauvre de biens requis pour jouir du vrai et du contentement [18] ; mais au dedans de ces limites [19], tant abondent les plantes vénéneuses, que sans fruit désormais serait une culture tardive [20].

« Où est le bon Liccio [21], et Arrigo Menardi [22], Pierre Traversaro [23], et Guido di Carpigna [24] ! O Romagnols tombés en bâtardise, lorsqu’à Bologne un Fabbro [25] se fait de haute lignée ; lorsqu’à Faënza, un Bernardino [26] di Fosco, d’une herbe rampante [27] devient la noble tige ! Ne t’étonne point, ô Toscan, si je pleure, lorsqu’avec Guido da Prata [28] je me rappelle Ugolin d’Azzo [29], qui vécut avec nous, Frédéric Tignoso [30] et ses compagnons, la maison Traversara et les Anastagi [31] (et l’une et l’autre race est déshéritée) [32] : si je pleure les dames et les cavaliers, les soucis et les joies qu’en eux excitaient l’amour et la courtoisie, là où les cœurs sont devenus si mauvais. O Brettinoro [33], que ne fuis-tu, puisque ta famille, avec tant d’autres, s’en est allée pour ne pas se corrompre ? Bien fait Bagnacavallo, qui ne veut point de fils, et mal, Castrocaro, et pis, Conio [34], plus empressé d’engendrer de tels comtes. Bien feront les Pagani [35], lorsque leur démon s’en ira ; non cependant que jamais il reste d’eux une mémoire pure. O Ugolin de’ Fantoli, en sûreté est ton nom, parce que ne s’attend plus de toi, qui puisse en forlignant l’obscurcir. Mais va, Toscan, car trop plus maintenant me délecte le pleurer que le parler, tant notre pays m’a serré le cœur. »

Nous savions que ces chères âmes nous entendaient aller ; et ainsi, en se taisant, elles nous donnaient confiance dans le chemin [36].

Lorsqu’ayant avancé nous fûmes seuls, semblable à la foudre qui fend l’air, de devant nous vint une voix : « Me tuera quiconque me rencontrera [37]. » Et elle s’enfuit, comme s’éloigne le tonnerre qui subitement déchire la nuée. Lorsque d’elle notre ouïe eut trêve, tout à coup, une autre, avec un tel fracas qu’elle ressemblait au tonnerre qui suit un autre tonnerre : « Je suis Aglaure [38], qui devins rocher. » Et alors, pour me serrer contre le Poète, en arrière je portai. le pied, et non en avant. Déjà partout l’air était tranquille ; et lui me dit : « Cette voix est le dur frein [39], qui devrait retenir l’homme dans ses bornes ; mais vous prenez l’appât, de sorte qu’à soi vous tire l’hameçon de l’antique adversaire [40], et ainsi peu vous sert le frein, ou l’appel.

Le ciel vous appelle ; autour de vous il tourne, vous montrant ses beautés éternelles, et votre œil à terre seulement regarde. Pour cela vous châtie celui qui voit tout. »

  1. Terme de fauconnerie. « Donner le vol à l’oiseau, » c’est le lâcher pour qu’il prenne son essor.
  2. Guido del Duca, da Bertinoro, et Rinieri de’ Calboli, de Forli.
  3. L’Arno, qui a sa source dans une montagne de l’Apennin nommée Falterona, sur les confins de la Romagne.
  4. Dont le cours a plus de cent milles.
  5. Promontoire de Sicile, actuellement séparé de l’Apennin, auquel jadis il était uni.
  6. Ce qui coule avec eux, leurs eaux.
  7. Influence malheureuse.
  8. On connaît l’histoire de Circé et des compagnons d’Ulysse, changés par elle en animaux qui paissaient l’herbe, ou se nourrissaient de glands.
  9. Les habitants du Casentino, et particulièrement les comtes Guidi. L’Arno est maigre, ou n’a que très peu d’eau au commencement de son cours.
  10. Les Arétins.
  11. L’Arno s’infléchit près d’Arezzo. Après avoir comparé les Arétins à des roquets hargneux, le Poète, continuant la métaphore, représente le fleuve comme un chien de haute race qui se détourne avec mépris de ces roquets.
  12. Les Florentins avides et avares.
  13. Les Pisans.
  14. Guido del Duca continue de parler à Rinieri de’ Calboli ; les autres qui l’entendent sont Virgile et Dante, et Dante est celui qui se trouvera bien de l’écouter.
  15. Falcieri de’ Calboli, neveu de Rinieri, étant podestat de Florence en 1302, persécuta les Blancs à l’instigation des Noirs, par lesquels il se laissa corrompre.
  16. Florence, ainsi appelée à cause des loups dont elle est la demeure.
  17. « Pourquoi convoites-tu si avidement les biens dont tu ne peux jouir, qu’un autre n’en soit privé ? »
  18. Les qualités intellectuelles et morales, au moyen desquelles on discerne le vrai, et l’on jouit des plaisirs honnêtes.
  19. Dans la Romagne.
  20. « Il est désormais trop tard pour espérer de guérir ce mal invétéré. »
  21. Liccio da Valbona.
  22. Selon les uns, de Florence ; selon les autres, de Bertinoro.
  23. Seigneur de Ravenne.
  24. De Montefeltro.
  25. Dominique Fabri de’ Lambertazzi.
  26. A l’abâtardissement des Romagnols, Dante oppose deux hommes qui, d’une humble origine, se sont élevés à la noblesse par le mérite et la vertu, Domenico Fabbri de’ Lambartazzi, à Bologne, et Bernardino di Fosco, à Faënza.
  27. Le mot italien gramigna signifie proprement chiendent.
  28. Guido, seigneur de Prata ; lieu situé entre Ravenne et Faënza.
  29. De la famille toscane des Ubaldini, mais qui, dit Guido del Duca, vécut avec nous, c’est-à-dire dans la Romagne.
  30. D’une noble famille de Rimini.
  31. Ces deux familles étaient de Ravenne.
  32. Des vertus de ses ancêtres.
  33. Petite ville de la Romagne, et patrie de Guido, qui l’adjure de fuir aussi, puisqu’on fuit d’elle, pour ne pas se corrompre ; la famille des Guidi, et tant d’autres avec elle.
  34. Bagnacavallo, Castrocaro et Conio, situés également dans la Romagne, avaient pour seigneurs des comtes de fort mauvais renom, c’est pourquoi Guido, continuant son apostrophe, loue Bagnacavallo de laisser éteindre les siens, et blâme Castrocaro et Conio de perpétuer la lignée des leurs.
  35. Les fils de Mainardo Pagani, qu’à cause de ses perfidies on avait surnommé le Diable, gouverneront bien Faënza (d’autres disent Imola quand leur père mourra, mais non cependant de telle manière qu’ils soient exempts de tout reproche.
  36. « Leur silence nous assurait que nous étions dans le bon chemin. »
  37. C’est le mot de Caïn, après que par envie il eut tué son frère Abel : Omnis qui invenerit me, occidet me. Genèse, cap, IV.
  38. Fille d’Erechthée, roi d’Athènes. Jalouse de sa sœur Ersé que Mercure aimait, elle traversa leurs amours autant qu’elle put, ce pourquoi le Dieu la changea en rocher.
  39. Voy. ch. XIII.
  40. Le diable.