La Divine Comédie (trad. Lamennais)/Le Purgatoire/Chant XVI

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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 184-188).


CHANT SEIZIÈME


Les ténèbres de l’Enfer et d’une nuit sans planètes, sous un ciel pauvre [1], obscurci, autant qu’il se peut, par des nuages, n’étendirent jamais sur ma face un voile aussi épais, que le fit cette fumée qui là nous couvrit [2].

Elle ne permettait pas que l’œil restât ouvert, ce qu’avisant, ma fidèle Escorte s’approcha de moi et m’offrit son épaule.

Comme va l’aveugle derrière son conducteur, pour ne pas s’égarer, et ne se pas heurter contre quelque chose qui le blesse, ou peut-être le tue, à travers l’air acre et souillé, je m’en allais, écoutant mon Guide, qui disait seulement : « Prends garde à ne te point séparer de moi. »

J’entendais des voix, et chacune d’elles paraissait demander paix et miséricorde à l’Agneau de Dieu qui ôte les péchés. Agnus Dei était leur seul exorde ; elles semblaient n’avoir toutes qu’une parole, qu’un chant, si parfaite était leur concorde.

— Quels sont, Maître, les esprits que j’entends ? dis-je. Et lui à moi : « Apprends le vrai, et qu’ils vont déliant le nœud de la colère [3] — Mais toi, qui es-tu, qui fends notre fumée et parles de nous, comme si encore tu divisais le temps par calendes [4] ? » Ainsi parla une voix ; sur quoi mon Maître dit : « Réponds et demande si par ici l’on monte. » Et moi : O créature, qui te purifies pour retourner belle à celui qui te fit, tu entendras merveille, si tu me suis. « Je te suivrai autant qu’il m’est permis, répondit-elle, et si la fumée ôte le voir, l’ouïr en sa place nous tiendra joints. »

Lors je commençai : « Avec cette enveloppe que la mort dissout, en haut je vais, et ici je suis venu à travers les angoisses infernales. Si Dieu m’a comblé de sa grâce, jusqu’à vouloir que je voie sa cour, d’une manière maintenant tout à fait inaccoutumée [5], ne me cèle point qui tu fus avant la mort, mais dis-le-moi, et dis-moi aussi si je vais bien vers le passage, et que tes paroles soient notre guide. » — « Je fus Lombard et nommé Marc [6] : je connus le monde, et j’aimai cette valeur devant laquelle chacun aujourd’hui débande son arc [7]. Pour aller en haut tu suis la droite voie. » Ainsi répondit-il. Et il ajouta : « Je te conjure de prier pour moi, quand tu seras là-haut. » Et moi à lui : J’engage ma foi de faire ce que tu demandes ; mais en moi est un doute que je ne saurais contenir, et qu’il faut que j’explique : il était d’abord simple, et à présent il est devenu double, en rapprochant ce que tu m’assures ici de ce qu’on m’a dit ailleurs [8]. Il est bien vrai, le monde est aussi dépeuplé de vertus que tu me le représentes, et plein et regorgeant de malice. Mais, je te prie, indique-m’en la cause, de sorte que je la voie et la montre aux autres : l’un la place dans le ciel, et un autre ici-bas. » Un profond soupir, un hélas douloureux il poussa d’abord ; puis il commença : « Frère, le monde est aveugle, et bien voit-on que tu en viens. Vous qui vivez, vous cherchez la raison de tout au ciel, comme s’il emportait tout dans son mouvement par nécessité. S’il en était ainsi, en vous serait détruit le libre arbitre, et point ne serait-ce justice de recueillir pour le bien la joie, pour le mal les pleurs. Du ciel vos mouvements ont leur commencement, je ne dis pas tous ; mais supposé que je le dise, pour discerner le bien et le mal une lumière vous est donnée, et le libre vouloir. Qui ne se refuse point à la fatigue des premiers combats contre le ciel [9], résiste, puis vainc tout, s’il se nourrit bien [10]. À une force plus grande et à une nature meilleure, libres, vous êtes soumis [11], et celle-ci en vous crée l’esprit, que le ciel n’a pas sous sa dépendance. Si donc le monde présent dévie, en vous en est la cause, en vous doit-elle être cherchée ; et je vais te la découvrir. De la main de celui qui en elle se complaît avant qu’elle soit, comme un petit enfant qui rit et pleure, et ne sait pourquoi, simplette sort l’âme, qui ne sait rien, sinon que, mue par qui l’a créée pour la joie, volontiers elle se tourne vers ce qui l’amuse. D’un léger bien d’abord elle sent la saveur, et, se trompant, elle court après, si un guide ou un frein n’infléchit son amour. D’où il convient qu’il y ait des lois pour imposer un frein, et un roi, qui de la vraie cité discerne au moins la tour [12]. Il y a des lois ; mais qui les prend en main ? Personne ; parce que le pasteur qui précède peut ruminer, mais n’a pas les ongles fendus [13]. Ce pourquoi le peuple, qui voit son guide rechercher le seul bien dont il est avide [14], s’en repaît, et ne demande rien de plus. Ainsi tu peux voir qu’être mal régi est la cause qui a rendu le monde criminel, et non la nature corrompue en vous. Rome, qui au bien ramena le monde [15], avait coutume d’avoir deux soleils [16], qui montraient les deux routes, celle du monde et celle de Dieu. L’un a éteint l’autre, et l’épée est jointe à la crosse, et mal convient-il que par vive force ils aillent ensemble [17], parce que, joints, l’un ne craint pas l’autre [18]. Si tu ne me crois, regarde à l’épi ; car toute plante se connaît par sa graine [19].

« Dans le pays qu’arrosent l’Adige et le Pô, on trouvait la valeur et la courtoisie, avant que Frédéric [20] fût en querelle. Maintenant, peut y passer sûrement quiconque par honte évite de discourir avec les bons et de s’en approcher [21]. Bien s’y voit-il encore trois vieillards, en qui l’âge antique réprimande le nouveau [22], et il leur semble que tard Dieu les appelle à une meilleure vie : Conrad de Palazzo [23] et le bon Gherardo [24], et Guido da Castello [25], qui, à la française, mieux est nommé le simple Lombard [26]. Aujourd’hui l’Église de Rome, confondant en soi deux pouvoirs, tombe dans la fange, et souille elle et sa charge [27]. »— O mon Marc, dis-je, bien tu raisonnes, et, à présent je comprends pourquoi les fils de Lévi furent exclus de l’héritage [28]. Mais qui est ce Gherardo que tu dis être resté comme un modèle de la génération éteinte, pour être à reproche à ce siècle sauvage ? — « Ou me trompe ton parler, ou il m’éprouve, répondit-il, puisque, parlant toscan, tu semblés ne rien savoir du bon Gherardo. Par un autre surnom, point ne le connais, à moins que je ne l’emprunte de sa fille Gaia [29]. Dieu soit avec vous ; plus longtemps que je ne vous accompagne, vois blanchir la clarté, qui à travers la fumée rayonne. L’Ange est là ; il convient que je m’en aille avant qu’il paraisse. » Ainsi il parla, et plus ne voulut m’écouter.

  1. Sans étoiles.
  2. Il sont entrés dans le troisième cercle, où est punie la colère, et la fumée indique le caractère de cette passion, qui est d’être aveugle.
  3. Expiant le péché de colère.
  4. « Comme si tu mesurais encore le temps comme on le mesure sur la terre. »
  5. Maintenant, parce que jadis Dieu permit que quelques hommes privilégiés, comme saint Paul, vissent sa cour, c’est-à-dire le ciel, durant leur vie mortelle.
  6. Vénitien, ami de Dante, et surnommé le Lombard à cause de l’affection qu’avaient pour lui les seigneurs de la Lombardie. A la pratique des cours il joignait une rare valeur.
  7. Dont chacun aujourd’hui paraît soucieux.
  8. Guido del Duca avait auparavant dit à Dante, que « de bons qu’ils étaient autrefois, les hommes étaient devenus mauvais. »
  9. « Contre l’influence des astres. » Il s’agit du ciel matériel, et des vaines doctrines, alors si répandues, de l’astrologie judiciaire.
  10. S’il continue de combattre avec courage.
  11. La force et la nature de Dieu, à qui l’homme est soumis sans cesser d’être libre.
  12. Ce qu’il y a de plus capital et de plus éminent dans la société, la Justice.
  13. Dieu défendit aux Hébreux de se nourrir d’aucun animal qui ne ruminât et n’eût les ongles fendus. Levit. Cap. XI. Selon les interprètes de l’Écriture, le ruminer, dans le sens mystique signifie la sagesse, et les ongles fendus, l’action. Appliquant cette image à la doctrine développée par lui dans son livre de Monarchie, Dante dit que le pasteur qui précède, — le Pape, dont la fonction est la plus noble, — peut ruminer, — c’est-à-dire préparer l’élément spirituel pour le corps de la république chrétienne, — mais qui n’a pas les ongles fendus, — ou le pouvoir temporel, — lequel appartient à l’Empereur.
  14. Les biens matériels.
  15. La Rome chrétienne.
  16. Le Pape et l’Empereur.
  17. « Que la violence les réunisse en une même main. »
  18. Parce qu’aucun des deux ne peut plus s’opposer à l’abus qui peut être fait de l’autre.
  19. Paroles de Jésus-Christ : Ex fructibus eorum cognoscetis eos.
  20. Frédéric II, fils d’Henri V, dont on connaît les longues querelles avec les Pontifes romains.
  21. « Quiconque évite les bons, » etc., peut y passer sûrement, c’est-à-dire « sera sûr de n’en pas rencontrer. »
  22. Dont les antiques vertus sont un reproche à la génération nouvelle.
  23. De Brescia.
  24. De Trévise ; on l’avait surnommé le Bon.
  25. De Eteggio, en Lombardie, et de la famille des Roberti.
  26. Les Français donnaient le nom de « Lombards » à tous les Italiens.
  27. Métaphore tirée d’une bête de somme qui s’abat.
  28. N’eurent point de part dans la distribution qui fut faite de la terre de Chanaan.
  29. « A moins que je ne l’appelle le père de Gaia. »