La Divine Comédie (trad. Lamennais)/Le Purgatoire/Chant XXIV

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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 215-219).


CHANT VINGT-QUATRIÈME


Le parler n’empêchait point l’aller, ni ne le rendait plus lent ; mais nous allions avec la vitesse d’un navire que pousse un bon vent.

Les ombres, qui semblaient deux fois mortes, de leurs yeux creux me regardaient avec admiration, s’apercevant que j’étais vivant. Et moi, continuant mon discours, je dis : — Celle-là [1] peut-être, à cause d’autrui, en haut va moins vite que sans cela elle n’irait. Mais dis-moi, si tu le sais, où est Piccarda ; dis-moi si à noter est quelqu’un parmi cette gent qui tant me regarde ? « Ma sœur, qui fut je ne sais si plus belle ou plus bonne, joyeuse de sa couronne, triomphe déjà dans le haut Olympe. » Ainsi dit-il premièrement ; et puis : « Il n’est point ici défendu de nommer chacun, à cause de notre figure si défaite par la diète [2]. Celui-ci (et il le montra du doigt) est Buonagiunta [3], Buonagiunta de Lucques ; et, au delà de lui, cet autre, dont la face est la plus décharnée, eut dans ses bras la sainte Église [4]. Il fut de Tours, et par le jeune il expie les anguilles de Bolsène préparées à la vernaccia. »

Beaucoup d’autres il me nomma un à un ; et d’être nommés tous paraissaient contents, de sorte que je ne vis aucun visage se rembrunir.

Je vis par la faim user leurs dents à vide Ubaldino della Pila [5], et Boniface [6], qui maints peuples régit avec la crosse. Je vis messer Marchese [7], qui, la gorge moins sèche, eut le temps de boire à Forli, et cependant jamais ne sentit sa soif apaisée. Mais, comme celui qui regarde, et ensuite préfère l’un à l’autre, ainsi préférai-je celui de Lucques, qui paraissait me connaître davantage. Il murmurait, et je ne sais quoi comme « Gentucca » j’entendais, là où il sentait la plaie de la justice qui ainsi le consume [8].

— O âme, dis-je, qui semblés si avide de t’entretenir avec moi, fais en sorte que je t’entende, et, par ton parler, satisfais ton désir et le mien.

« Une femme est née, et pas encore elle ne porte le voile, commença-t-il, laquelle fera que te plaise ma ville, tant soit-elle décriée. Tu t’en iras avec cette prédiction : si en quelque erreur t’a induit mon murmure, t’éclaireront les choses mêmes. Mais dis si maintenant je vois celui qui mit au jour les rimes nouvelles ainsi commençant : Dames, qui avez intelligence d’amour. » Et moi à lui : — Un suis-je qui, lorsque amour m’inspire, écoute, et ce qu’au dedans il dicte, vais exprimant. — « O frère, » dit-il, « à présent je vois le nœud [9] qui empêcha le Notaire, et Guittone, et moi d’atteindre ce doux style nouveau que j’ouïs : je vois comment vos plumes fidèlement suivent celui qui dicte, ce que certainement point ne firent les nôtres. Qui outre-passe pour plaire davantage, plus ne reconnaît la différence de l’un à l’autre style. » Et, semblant satisfait, il se tut. Comme les oiseaux qui hivernent vers le Nil, quelquefois se rassemblent en troupe, puis volent avec plus de hâte, à la suite l’un de l’autre ; ainsi tout la gent qui était là, se tournant hâta le pas, légère par maigreur et par vouloir. Et comme celui qui est las de courir, laisse aller ses compagnons et doucement va, jusqu’à ce que la poitrine ait cessé de haleter ; ainsi Forésé laissa passer le saint troupeau, et derrière moi il venait, disant : « Quand te reverrai-je ? » — Je ne sais, lui répondis-je, combien j’ai à vivre ; mais ne sera, certes, mon retour si prompt que par mon vouloir plus tôt je ne sois à la rive ; car le lieu où pour vivre je fus mis, de jour en jour plus maigre de bien, paraît près d’une triste ruine.

« Or, va ! » dit-il ; « celui à qui le plus en est la faute [10], je le vois, à la queue d’une bête, traîné vers la vallée [11] où jamais ne s’efface la faute : la bête à chaque pas va plus vite, et toujours plus vite, jusqu’à ce qu’elle le brise, et laisse le corps hideusement broyé. Ces sphères n’ont pas longtemps à tourner (et il leva les yeux au ciel), avant que te soit clair ce que plus clairement dire je ne peux. Reste, maintenant [12] ; si précieux dans ce royaume est le temps, que j’en perds trop à venir avec toi côte à côte. »

Tel que quelquefois, au galop, le cavalier sort des rangs, et chevauche, et s’élance pour emporter l’honneur du premier choc ; tel, allongeant ses pas, il s’éloigna de nous ; et je demeurai sur le chemin, avec deux qui du monde furent de si grands maîtres. Et quand il fut si loin devant nous, que mes yeux le suivaient comme mon esprit suivait ses paroles [13], m’apparurent les rameaux chargés et verdoyants d’un autre pommier peu éloigné qui, seulement alors, de notre côté fut à découvert [14].

Je vis dessous des gens élever les mains, et crier je ne sais quoi vers le feuillage, comme des enfants pressés d’une faim vaine, qui prient, et le prié ne répond pas, mais pour aiguiser leur envie, tient haut ce qu’ils désirent, et ne le cache point. Ensuite ils partirent, comme désabusés ; et nous alors nous vînmes au grand arbre, qui rebute tant de prières et de larmes.

« Passez outre, sans vous approcher ! plus haut est l’arbre que mordit Eve, et ce plant en a été tiré. » Ainsi, entre les branches, disait je ne sais qui : par quoi arrêtés, Virgile et Stace et moi, nous prîmes du côté qui s’élève [15].

« Souvenez-vous, » disait-il, « des maudits engendrés dans les nuées, qui, rassasiés, combattirent Thésée avec des poitrines doubles [16] ; et des Hébreux qui par le boire montrèrent leur mollesse, ce pourquoi pour compagnons point ne les voulut Gédéon, lorsqu’il descendit les collines vers Madian. [17] »

Rapprochés de l’un des bords, ainsi nous passâmes, oyant les péchés de la bouche, jadis suivis de misérables gains. Puis, au large sur la route solitaire [18], bien fîmes-nous en avant mille pas, et plus, nous regardant sans parler. « Quoi pensant allez-vous ainsi, vous trois seuls ? » dit soudain une voix : d’où je tressaillis, comme tressaillent les animaux effrayés et paresseux. Je levai la tête pour voir qui c’était ; et jamais ne se vit, dans une fournaise, verre ou métal si luisant et si rouge, que l’était un qui m’apparut, et qui disait : « Si vous voulez monter, il convient de tourner ; par ici va qui cherche la paix. »

Son aspect m’avait ôté la vue : ce pourquoi je me retirai derrière mes Maîtres, comme va un homme guidé par l’ouïe. Et tel qu’annonçant l’aube, le doux vent de mai glisse, tout imprégné du parfum de l’herbe et des fleurs ; tel sentis-je sur mon front passer un souffle, et bien sentis-je s’agiter les plumes d’où s’exhale l’odeur d’ambroisie ; et dire j’entendis : « Heureux celui que tant éclaire la grâce, que l’attrait du goût point n’allume en son cœur un trop grand désir, et qui contient toujours sa faim en de justes bornes. »

  1. Stace, dont il vient de parler.
  2. Parce que leur visage est si défait par suite de la diète, qu’on ne pourrait les reconnaître si on ne les nommait pas.
  3. De la famille des Orbisani, de Lucques, et poète en son temps, de quelque célébrité.
  4. Le pape Martin IV, dont le mets favori était les anguilles du lac de Bolsène, qu’il faisait mourir dans une espèce de vin blanc appelé vernaccia. Il était, au rapport de Jacopo della Lana, tellement plongé dans la gourmandise, qu’il ne refusait rien à cette passion ignoble, et qu’après s’être bien repu, il disait : O sancte Deus, quanta mala patimur pro ecclesia Dei !
  5. Ubaldino degli Ubaldini della Pila. Pila est un lieu situé dans le territoire de Florence.
  6. Boniface de’ Fieschi de Lavagna, archevêque de Ravenne.
  7. Marchese de’ Rigogliosi, de Forli, grand buveur.
  8. Là où il sentait le tourment de la faim et de la soif. Dans le murmure confus de ce malheureux, Dante croit distinguer le nom de Gentucca, jeune fille pour laquelle il se prit d’amour, en passant à Lucques, pendant son exil. Il feint que Buonagiunta lui prédit cette circonstance future de sa vie.
  9. « Je vois pourquoi le Notaire, (Jacopo da Lentino,) Guittone et moi, nous n’avons pu atteindre ton doux style ; c’est que nous ne sentions pas, comme toi, de véritable amour. »
  10. Corso Donati, chef des Noirs, fuyant le peuple qui le poursuivait, tomba de cheval, et son pied s’étant embarrassé dans l’étrier, il fut rejoint par ses ennemis qui le tuèrent. Dante suppose qu’il fut mis en pièces par le cheval qui le traînait.
  11. L’Enfer.
  12. « Je te laisse, maintenant. » Forésé quitte Dante pour rejoindre ses compagnons condamnés à tourner en courant dans un cercle qui toujours les ramène, et toujours en vain, au pied de l’arbre dont le fruit apaiserait leur faim.
  13. Le sens est qu’à mesure qu’il s’éloignait, Dante le distinguait moins, comme il entendait moins ses paroles.
  14. C’est-à-dire qu’auparavant, la courbure du mont le cachait.
  15. L’arbre occupant le milieu de la route, les trois voyageurs, pour passer outre, prennent le côté qui s’élève, c’est-à-dire le côté où s’élève la montagne, opposé au bord extérieur.
  16. Les Centaures qu’Ixion engendra d’une nuée, qui avait l’apparence de Junon. Ils tentèrent d’enlever, pendant le festin nuptial, l’épouse de Pirithoüs, et ce fut à cette occasion que Thésée les combattit.
  17. Dans une expédition contre les Madianites, Gédéon renvoya ceux des siens qui, au lieu de puiser de l’eau et de la boire sans hâte, s’agenouillèrent sur le bord du fleuve Arad pour se désaltérer plus promptement.
  18. « Que n’encombraient plus les âmes. »