La Divine Comédie (trad. Lamennais)/Le Purgatoire/Chant XXXI

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Traduction par Félicité Robert de Lamennais.
Flammarion (p. 241-245).


CHANT TRENTE-ET-UNIÈME


Tournant vers moi la pointe de son parler, dont le tranchant même m’avait paru poignant [1] : « O toi qui es au delà du fleuve sacré, » poursuivit-elle sans retard, « dis, dis, si cela est vrai ; à une si grave accusation, il convient que ta confession se joigne. »

J’étais tellement confus en moi-même, qu’essayant de parler, ma voix s’éteignit avant de passer mes lèvres.

Elle attendit un peu, puis elle dit : « Que penses-tu ? Réponds-moi. Les eaux [2] n’ont pas encore effacé en toi les tristes souvenirs, » La honte et la peur, ensemble mêlées, poussèrent hors de ma bouche un « oui » tel, que, pour l’entendre, il fut besoin de la vue [3].

Comme l’arbalète trop tendue, quand part la détente, rompt la corde et l’arc, et avec moins de force le trait touche le but ; ainsi éclatai-je sous cette pesante charge, épanchant au dehors larmes et soupirs, et la voix s’arrêta au passage. D’où elle à moi : « A mes désirs, qui te conduisaient à l’amour du bien [4], au delà duquel il n’est rien à quoi l’on aspire, qu’as-tu trouvé qui s’opposât, quels fossés, quelles chaînes, pour quoi d’aller plus avant tu dusses ainsi renoncer à l’espérance ? Et quels charmes ou quels avantages t’ont montrés les autres [5], que, par eux, tu dusses être attiré ? » Après avoir poussé un soupir amer, à peine eus-je assez de voix pour répondre, et avec fatigue les lèvres la formèrent. Pleurant, je dis : — Les choses présentes avec leur faux plaisir, attirèrent mes pas, sitôt que se cacha votre visage. Et elle : « Si tu avais tu ou nié ce que tu confesses, la faute n’en serait pas moins connue : la sait le souverain Juge. Mais quand, de sa propre bouche, le pécheur s’accuse, en notre cour la roue tourne contre le tranchant [6]. Mais pour que tu rougisses maintenant de ton erreur, et pour qu’une autre fois tu sois plus fort contre la voix de la Sirène, mets bas la semence de tes pleurs [7] et écoute : tu entendras comment, dans la voie contraire devait te faire entrer ma chair ensevelie. Jamais la nature ou l’art ne t’offrit un plaisir égal à celui que te causait la vue des beaux membres dans lesquels je fus renfermée, et qui, dispersés, ne sont que terre. Et si, par ma mort, ce plaisir suprême te trompa, quelle chose mortelle devait désormais t’inspirer du désir !

Bien devais-tu, blessé une première fois par les choses trompeuses, t’élever plus haut derrière moi, qui n’était plus telle : point ne devais-tu abaisser tes ailes pour attendre d’autres coups, ou d’une jeune fille, ou de quelque autre vanité d’un si court usage.

Le petit oiseau, nouvellement éclos, attend [8] deux ou trois fois ; mais à ceux emplumés déjà, en vain tend-on des rets, et lance-t-on des flèches. »

Tels qu’écoutant, les enfants se tiennent, honteux et muets, les yeux à terre, se reconnaissant et se repentant ; tel me tenais-je, et elle me dit : « Puisque entendre seulement t’afflige, lève la barbe, et plus encore tu t’affligeras en regardant. »

Avec moins de résistance ou notre vent, ou celui de la terre d’Iarbe déracine [9] un chêne robuste, qu’à son commandement je ne levai le menton : et quand par la barbe elle désigna le visage, bien connus-je le venin [10] de l’argument. Et lorsque ma face se releva, l’œil comprit que ces premières créatures avaient suspendu leur aspersion [11]. Et mes yeux, encore peu assurés, virent Béatrice tournée vers l’animal qui est une seule personne en deux natures [12]. Au delà du vert ruisseau [13], sous son voile, elle se vainquait elle-même, dans sa beauté présente, plus qu’autrefois ici les autres. Là tellement me piqua l’ortie du repentir, que de toutes les autres choses, celle qui me détourna le plus dans son amour, je la pris le plus en haine. Un remords si vif me déchira le cœur que je tombai vaincu ; et ce qu’alors je devins, le sait celle de qui en venait la cause. Puis, lorsqu’une vertu du dehors m’eut ranimé le cœur, je vis au-dessus de moi la Dame que j’avais trouvée seule [14] ; elle disait : « Tiens-moi, tiens-moi ! » Elle m’avait amené dans le fleuve jusqu’à la gorge, et me tirant après elle dessus l’eau, elle allait légère comme une navette.

Quand je fus près de l’heureuse rive, Asperges me [15] si doucement j’entendis chanter, que non-seulement le peindre, mais me le remémorer même je ne saurais. La belle dame ouvrit les bras, et m’embrassant la tête, me plongea où il convenait que je busse l’eau : ensuite elle me retira, et tout humide m’introduisit dans la danse des quatre belles [16] ; et chacune d’un bras m’enlaça. « Nymphes ici nous sommes, et dans le ciel nous sommes étoiles ; avant que Béatrice descendît du ciel, nous lui fûmes destinées pour servantes. Nous te mènerons devant ses yeux ; mais aiguiseront les tiens, pour qu’ils pénètrent dans la lumière qui en eux brille, les trois de l’autre côté [17], qui voient plus avant. » Ainsi chantant elles commencèrent : puis avec elles elles me menèrent à la poitrine du Griffon, où Béatrice debout était tournée vers nous. Elles dirent : « N’épargne point les regards ; nous t’avons placé devant les émeraudes, dont jadis l’Amour tira les traits qui te blessèrent. » Mille désirs plus ardents que la flamme, lièrent mes yeux à ses yeux brillants, qui demeuraient fixés sur le Griffon [18].

Comme le soleil dans le miroir, ainsi l’animal double rayonnait dedans, offrant tantôt un aspect et tantôt un autre [19]. Pense, lecteur, si je m’étonnais, voyant l’objet demeurer le même, et son image changer. Tandis que, pleine de stupeur et de joie, mon âme goûtait de cet aliment, qui, rassasiant de soi, de soi renouvelle la faim ; par leur démarche se montrant de la plus haute tribu [20], les trois autres s’avancèrent en chantant leur angélique carole. « Tourne, Béatrice, » chantaient-elles, « tourne tes yeux saints sur ton fidèle, qui pour te voir a fait tant de pas ! De grâce, accorde-nous de lui dévoiler ta face, pour qu’il contemple la seconde beauté [21] que tu cèles. »

O splendeur de la vive lumière éternelle ! Qui, tant eût-il pâli sous les ombres du Parnasse, ou bu à ses fontaines ne paraîtrait impuissant d’esprit, s’il tentait de te peindre telle que tu apparus là où le ciel t’enveloppe d’harmonie et de fleurs, lorsqu’au grand jour tu te découvris ?

  1. Ce que Béatrice vient de dire aux Anges ne s’adressait à Dante que d’une manière indirecte. Maintenant elle lui parle directement, c’est ce que signifie : la pointe et le tranchant du parler.
  2. Les eaux du Léthé.
  3. C’est-à-dire que le son était si faible que, pour que l’ouïe le saisît, il fallait qu’en même temps on aperçût le mouvement des lèvres.
  4. De Dieu, qui est le terme de tous les désirs.
  5. Les autres biens.
  6. Métaphore tirée de la pierre à aiguiser, qui émousse le tranchant lorsqu’on le lui présente dans le sens contraire à celui de son mouvement.
  7. « Mets bas la pesante charge d’où proviennent tes pleurs, » c’est-à-dire la honte et la peur sous lesquelles Dante a dit plus haut que son âme était affaissée.
  8. Demeure tranquille et sans défiance devant le danger qui le menace.
  9. Le vent d’Afrique, « opposé au nôtre, » c’est-à-dire au vent des contrées septentrionales.
  10. Le reproche amer caché sous le mot qui rappelle à Dante, que lorsqu’il se laissa égarer par la séduction des biens trompeurs, il n’était plus un enfant, mais un homme fait.
  11. Que les Anges furent, « les premières créatures de Dieu, » avaient cessé de répandre des fleurs.
  12. Le Griffon représente symboliquement le Christ, en qui sont unies les deux natures divine et humaine.
  13. Le Poète l’appelle « vert, » à cause de la verdure de ses bords.
  14. Voy. ch. XXVIII.
  15. Asperges me, Domine, hyssopo, et mundabor. — Vous m’aspergerez, Seigneur, avec l’hysope, et je serai purifié. Ps. 50.
  16. Les quatre Vertus cardinales symbolisées dans les quatre Dames placées à la gauche du char.
  17. Les trois Vertus théologales représentées par les trois Dames à la droite du char.
  18. On a déjà vu que le Griffon, par sa double nature, était le symbole de Jésus-Christ, à la fois Dieu et homme.
  19. Au sens allégorique, tantôt la nature divine, tantôt la nature humaine.
  20. De l’ordre le plus élevé des Esprits célestes.
  21. « La beauté nouvelle que tu as acquise dans le ciel. »