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La Double Vie de Théophraste Longuet/13

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Ernest Flammarion (p. 119-128).


XIII

EXPLICATION DE L’ÉTRANGE ATTITUDE D’UN PETIT CHAT VIOLET, SUIVIE DE L’ÉPOUVANTABLE HISTOIRE DES OREILLES DE M. PETITO.


Il nous faut tout d’abord monter à l’étage du dessus, dans l’appartement occupé par M. et Mme Petito. Nous pénétrâmes déjà dans cet appartement, le jour que Théophraste s’en vint demander au professeur d’italien quelques renseignements nécessaires sur l’écriture du document. Il croyait bien alors ne commettre aucune imprudence. Quelle imprudence peut-il y avoir à présenter à un expert en écritures un document si déchiré, si maculé, si effacé qu’il est tout à fait impossible, à première vue, de lui trouver un sens ni de lui donner une signification ?

Or, par un hasard excessivement mystérieux, mais qu’on finirait bien par expliquer à la longue, cette nuit-là, M. et Mme Petito s’entretenaient justement du document sur lequel le professeur avait eu à émettre un avis si rapide.

La chose se passait dans le petit salon de Mme Petito, à côté du piano où elle jouait plusieurs fois par jour le Carnaval de Venise ; mais en ce moment ni M. ni Mme Petito ne songeaient à faire de la musique.

Mme Petito disait :

— Je n’y comprends rien. La conduite de M. Longuet aujourd’hui à Saint-Germain, d’après ce que tu me dis, ne nous instruit guère, mais tu dois ne pas te souvenir des termes, de tous les termes. « Va prendre l’air aux Chopinettes, regarde le Coq, regarde le Four… » c’est vague, et qu’est-ce que ça veut dire ?

— Ça veut dire d’abord, répondit M. Petito, que le trésor doit se trouver aux environs de Paris, du Paris de l’époque : Va prendre l’air… Mon avis est qu’il faut chercher ou du côté de Montrouge ou du côté de Montmartre. Les Chopinettes devaient être un endroit où l’on se régalait en parties fines, certainement un endroit champêtre. Je penche pour Montmartre, à cause du Coq. Il y avait un château du Coq aux Porcherons… Regarde ce plan du vieux Paris…

Ils regardèrent le plan sur un petit guéridon.

— C’est encore bien vague, ajouta après un silence M. Petito. Moi, je crois qu’il faut surtout s’attacher à ces mots : le      Four.

— Mon cher ami, c’est de plus en plus vague alors, car il y avait beaucoup de fours autour de Paris, de fours à plâtre, de fours à chaux, de fours à briques…

— Mon idée, fit M. Petito, est que le      Four ne veut pas dire le Four, car je me souviens (et tu sais de quelle prodigieuse mémoire je suis doué !) qu’il y avait un certain espace entre le mot le et le mot Four, et après le mot Four il y avait encore un grand espace sur le papier. Passe-moi le dictionnaire.

Mme Petito se leva avec les plus grandes précautions et, sans bruit, apporta un petit lexique. Ils suivirent et inscrivirent tous les mots substantifs qui commençaient par la syllabe Four. Ils trouvèrent : Fourche, Fourchette, Fourchure, Fourgon, Fourmi, Fourmilière, Fournaise, Fourneau, Fournil, Fourrage, Fourrière, Fourrure.

À cause du mot le, ils furent d’avis de ne prêter point d’attention à la Fourche, ni à aucun des substantifs féminins. Il restait Fourgon, Fourneau, Fournil, Fourrage, qui ne leur apprenaient rien.

C’est alors que la pendule, sur la cheminée, sonna minuit. Mme Petito, très pâle, se leva et fit un signe. Plus pâle encore, M. Petito était debout.

— Voilà le moment ! dit Mme Petito. Tu trouveras des renseignements utiles en bas.

On ne peut pas t’entendre, ajouta-t-elle, avec tes chaussons de corde ; je veillerai derrière notre porte, en haut de l’escalier. Tu sais qu’il n’y a aucun danger ; ils sont à Esbly.

Une ombre, deux minutes plus tard, glissait sur le palier de M. Longuet, introduisait une clef dans la serrure de la porte de M. Longuet et pénétrait dans le vestibule de M. Longuet. L’appartement de M. Longuet avait exactement la même disposition que celui de M. Petito. Celui-ci trouva facilement son chemin dans la salle à manger ; il agissait avec d’autant plus de présence d’esprit qu’il croyait l’appartement inhabité. Il poussa la porte du cabinet et vit le chat violet sur le bureau. Comme c’était évidemment à la serrure du bureau qu’il en voulait, M. Petito retira le chat violet, qui le gênait sur le bureau, et le plaça sur la table à thé ; puis il quitta la pièce tout de suite et se précipita sans bruit dans la salle à manger, de là dans le vestibule, car il lui avait semblé entendre des voix dans l’escalier.

Il s’était sans doute trompé. Quand il revint dans le cabinet, il retrouva le chat violet sur le bureau et ronronnant. Bien que les cheveux de M. Petito fussent frisés, ils se dressèrent sur sa tête. L’horreur qui s’était emparée de lui n’était comparable qu’à l’autre horreur, de l’autre côté du mur.

M. Petito resta immobile, dans la lune bleue, même après qu’il n’entendit plus ronronner le petit chat violet. Et puis il se décida et, sur ses savates de corde, il fit quelques pas. D’une main timide, il se saisit du petit chat violet et le mouvement qu’ainsi il lui imprima fit que le ronron recommença. Il se rendit compte alors que, dans le ventre en carton du chat, il y avait une petite bille et que le balancement de cette petite bille dans ce ventre de carton simulait fort ingénieusement un ronron naturel. Comme il avait eu très peur, il se traita d’imbécile. Tout s’expliquait. N’avait-il point, avant de retourner dans le vestibule, remué le chat ? Au lieu de l’avoir posé sur la table à thé, comme il le croyait, il l’avait reposé sur le bureau : c’était simple. Là-dessus, il fit bien attention à mettre le chat violet ronronnant sur la table à thé.

Il ne faut pas oublier que le ronron qui n’épouvantait plus M. Petito recommençait à épouvanter Théophraste et sa femme, tandis que le second ronron qui avait défrisé de terreur les cheveux de M. Petito avait, au contraire, laissé le ménage Longuet indiffèrent.

Il y eut un nouveau bruit dans l’escalier. (C’était Mme Petito qui, surprise par un courant d’air, fort mal à propos, éternuait.) M. Petito se reprécipita dans le vestibule, en silence. Quand, rassuré, il revint dans le cabinet, le chat violet ronronnant était retourné sur le bureau.

Il crut qu’il allait mourir d’effroi. Il pensa qu’une intervention miraculeuse l’arrêtait sur le bord du crime, et il fit une prière rapide dans laquelle il promit au ciel qu’il ne recommencerait plus. Cependant, un quart d’heure passé encore, comme il n’entendait plus rien, il attribua ces événements surprenants au trouble qu’apportait dans ses sens son exceptionnelle besogne, et il reprit le chat violet qui rerereronronna.

Mais alors la porte de la chambre s’ouvrit avec violence et M. Petito, anéanti, tombait dans les bras de M. Longuet qui n’exprima aucun étonnement.

M. Longuet rejeta avec mépris M. Petito sur le parquet et courut au chat violet dont il s’empara : puis, ayant ouvert la fenêtre, il jeta le chat violet dans la rue, après avoir préalablement retiré de la tête du chat l’épingle de cravate qu’il y avait mise et à laquelle il tenait beaucoup, parce que Marceline la lui avait offerte pour sa fête.

— Sale chat ! dit-il dans une colère inexprimable, tu ne nous empêcheras plus de dormir !

Pendant ce temps, M. Petito, qui s’était relevé, ne savait plus quelle contenance tenir, d’autant que Mme Longuet, en chemise, le visait assidûment d’un gros revolver au brillant nickel. Il ne trouvait que cette phrase :

— Je vous demande pardon ! Je vous croyais à la campagne !

Mais M. Longuet vint à lui et lui prenant entre le pouce et l’index l’une de ses oreilles, qu’il avait fort longues, il lui dit :

— Maintenant, mon cher monsieur Petito, nous allons causer !

Marceline abaissa le canon de son revolver et, lui voyant tant de courage, considéra son mari avec une admiration extatique. Théophraste continuait :

— Vous voyez, mon cher monsieur Petito, que je suis calme. Oh ! tout à l’heure j’étais fort en colère, mais c’était contre ce satané chat qui nous empêchait de dormir ! Aussi, je l’ai jeté par la fenêtre. Rassurez-vous, mon cher monsieur Petito, je ne vous jetterai pas par la fenêtre. Je suis juste. Vous ne vous avez pas empêchés de dormir, vous ! Vous avez pris la précaution de chausser des pantoufles à semelles de corde ! Tous mes remerciements. Pourquoi donc, mon cher monsieur Petito, faites-vous cette insupportable grimace ? C’est à cause sans doute de votre oreille. J’ai une bonne nouvelle à vous annoncer et qui vous mettra à l’aise, rapport à votre oreille : Vos oreilles ne vous feront plus souffrir ! mon cher monsieur Petito.

Ayant parlé de la sorte, Théophraste pria sa femme de passer un peignoir et M. Petito de passer dans la cuisine.

— Ne vous étonnez point, lui dit-il, de ce que je vous reçois dans la cuisine. Je tiens beaucoup à mes carpettes et vous devez saigner comme un cochon.

M. Longuet tira à lui une table de bois blanc placée contre le mur et la disposa au milieu de la cuisine ; il pria Marceline de dérouler sur cette table une toile cirée, de se procurer la grande jatte et d’aller chercher dans le tiroir de la desserte de la salle à manger le couvert à découper.

Marceline essaya d’articuler une demande d’explications, mais son mari lui montra un regard si étrangement glacé qu’elle ne put qu’obéir en frissonnant. Il y a des peurs qui donnent chaud, il en est qui donnent froid. Ainsi, M. Petito grelottait, et c’est bien en grelottant qu’il tenta de gagner la porte de cette cuisine dans laquelle il se disait mentalement qu’il n’avait que faire. Malheureusement, M. Longuet se refusa absolument à laisser partir son voisin. Il le pria de s’asseoir, il s’assit lui-même.

— Monsieur Petito, lui dit-il sur le ton de la plus excessive politesse, vous avez une figure qui me déplaît. Ce n’est point de votre faute, mais ce n’est point de la mienne non plus. Certes, vous êtes bien le plus lâche et le plus méprisable des petits bandits, mais qu’importe ? Ceci n’est point mon affaire, mais celle de quelque honnête bourreau du roy qui vous invitera, la saison prochaine, à vendanger à l’Eschelle ou, certain jour qu’il fera chaud, vous mettra gentiment à la bise, à seule fin que vous gardiez, comme un brave homme, ses moutons à la lune ! Ne souriez pas, monsieur Petito ! (Il est absolument évident que M. Petito ne souriait pas.) Vous avez des oreilles ridicules, et je suis certain qu’avec de pareilles oreilles vous n’osez pas passer au carrefour Guilleri ![1]

M. Petito joignit les mains et bredouilla :

— Ma femme m’attend !

— Qu’est-ce que tu fais, Marceline ? cria Théophraste impatienté. Tu vois bien que M. Petito est pressé ; sa femme l’attend !… As-tu le couvert à découper ?

— Je ne trouve pas la fourchette ! répondit la voix tremblante de Marceline.

La vérité était que Marceline ne savait plus ce qu’elle répondait. Elle croyait son mari devenu complètement fou. Entre M. Petito cambrioleur, et Théophraste fou, elle n’était nullement portée à plaisanter. Elle s’était cachée instinctivement derrière la porte d’un placard, et son trouble était si extrême qu’en se retournant un peu brusquement, dans le moment que Théophraste lui lançait une bordée d’injures, elle renversa la desserte et le vase de Sarreguemines qui en faisait le principal ornement. Il en résulta un grand bruit et une confusion complète. Théophraste s’en prit encore aux tripes de Mme de Phalaris et appela si vigoureusement Marceline auprès de lui qu’elle accourut malgré elle. Le spectacle qui l’attendait dans la cuisine était atroce :

Les yeux de M. Petito semblaient sortir des orbites. Était-ce l’effroi ? L’effroi devait y être pour quelque chose, mais aussi l’étouffement qui résultait du mouchoir que Théophraste lui avait enfoncé dans la bouche. M. Petito lui-même était couché sur la table en bois blanc. Théophraste avait eu le temps et la force invincible de lui lier les poings et les chevilles avec des ficelles. La tête de M. Petito pendait un peu au delà de la table. À côté de la table et sous la tête de M. Petito, il y avait une jatte que M. Longuet avait placée là pour ne rien salir. Celui-ci, les narines palpitantes (c’est ce que Marceline remarqua surtout dans la figure formidable de son mari), avait pris M. Petito par les cheveux, de la main gauche. Dans la main droite, il serrait le manche d’un couteau de cuisine ébréché, qui ne servait guère qu’à ouvrir les huîtres et les boîtes de sardines. Les dents de Théophraste grinçaient. Il dit :

Amène les pavillons !…

Et il entama l’oreille droite. Le cartilage résistait. On entendait, à travers le mouchoir, le hurlement lointain et tout à fait sourd de M. Petito. Comme M. Longuet était resté en chemise, il semblait, par derrière, quand on ne voyait pas son visage terrible, un interne penché sur une opération difficile. Marceline, sans force, tomba à genoux. M. Petito tenta un mouvement suprême et le sang de son oreille jaillit à travers la cuisine. Théophraste lâcha les cheveux et lui administra une gifle.

— Fais donc attention, disait-il, tu éclabousses partout[2] !

Comme le cartilage résistait encore, il prit de la main gauche l’oreille droite et, d’un grand coup du couteau ébréché, acheva de l’arracher. Il mit cette oreille dans une soucoupe qu’il avait préalablement déposée sur l’évier. Et il ouvrit le robinet d’eau dont le jet (dirigé mathématiquement par le brise-jet) alla laver l’oreille de tout le sang dont elle était maculée. Puis il revint à la seconde oreille. Comme Marceline gémissait trop fort, il la fit taire d’un coup d’œil. La seconde oreille fut coupée beaucoup plus vite, sans comparaison, et vraiment, quant à moi, j’en suis bien aise, car le découpage de la première oreille est une chose affreuse. Il était temps. M. Petito avait avalé la moitié du mouchoir. Il étouffait. Théophraste retira de la bouche de M. Petito son mouchoir et le jeta dans le panier au linge sale, qui était là, par hasard. Il délia ensuite les chevilles et les poignets du lamentable expert en écriture, et il lui conseilla dans le tuyau de l’oreille, puisque l’oreille elle-même avait disparu, de quitter le plus tôt possible son appartement, s’il ne voulait pas qu’il le fît arrêter comme cambrioleur. Il eut encore la précaution de lui envelopper la tête dans un torchon « pour que son sang ne tachât point l’escalier du concierge » ; enfin, comme M. Petito, agonisant, se disposait à regagner ses pénates, Théophraste lui mit ses oreilles lavées dans la poche de son veston.

Vous oubliez tout en route, lui dit-il. Que penserait Mme Petito si vous rentriez sans vos oreilles !

Il referma la porte et, regardant Marceline qui, toujours à genoux, se mourait d’horreur, il essuya le couteau sanglant sur sa manche.

  1. Au carrefour Guilleri se trouvaient une échelle et un pilori. C’était là que l’on pratiquait l’essorillement au détriment des voleurs. On laissait quelquefois l’oreille droite, mais on coupait toujours l’oreille gauche à cause d’une veine correspondante avec les organes de la génération. On espérait ainsi que les voleurs n’auraient pas de petits.
  2. Il ne faut pas s’étonner une seconde de l’extrême férocité de Théophraste. L’histoire, par la suite, nous apprendra que Cartouche a accompli des crimes au-dessus de l’humanité.