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La Double Vie de Théophraste Longuet/8

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Ernest Flammarion (p. 77-83).


VIII

OÙ THÉOPHRASTE MANQUE UN BROCHET DE QUATRE LIVRES ET APPREND, SUR SON COMPTE, DES HISTOIRES QU’IL NE SOUPÇONNAIT PAS.


Le lendemain de ce jour, Théophraste et Marceline regagnaient les joies calmes de la villa « Flots d’Azur ». Théophraste ne disait mot et Marceline n’avait garde de l’interroger. Marceline ne savait rien encore de l’épouvantable malheur. Une consternation parfaite était répandue sur les traits de Théophraste ; quelquefois, des larmes emplissaient ses bons yeux sans qu’il donnât à son épouse la raison de cet apitoiement humide.

Adolphe devait les venir rejoindre dans les quarante-huit heures. Deux jours se passèrent, fort tristes, à la villa. Marceline vaquait aux soins du ménage et Théophraste préparait en silence ses engins de pêche ; mais, comme un soleil joyeux se leva sur la troisième journée, Théophraste, qui avait passé une bonne nuit, montra un visage reposé, un regard moins inquiet et un commencement de sourire. Par le train de onze heures quarante-six, M. Adolphe Lecamus descendait à la gare d’Esbly. Il fut reçu avec transports et l’on se mit à table. On en sortit (de cette table) à deux heures seulement. Marceline, profitant de ce que l’on était « entre soi », avait dégagé un peu sa chemisette, exhibant, sans contrainte, un commencement de gorge houleuse et rose. Théophraste faisait prévoir, avec une grande abondance de détails, à son ami Adolphe, les joies d’un après-midi de pêche passionnée. M. Lecamus ne disait rien, mais prenait pour la troisième fois d’un certain curaçao qu’il appréciait au-dessus de sa valeur. Théophraste se chargea des lignes, gaules, amorces, boulettes d’argile et de sang de porc qui s’arrondissaient au fond d’un seau d’étain. Adolphe prit l’épuisette et la boîte d’asticots. Ils embrassèrent Marceline et descendirent doucement vers la Marne.

— J’ai préparé ton coup, disait Théophraste ; tu m’en diras des nouvelles. Moi, pendant que tu pêcheras, je t’écouterai en m’amusant avec mes vérons. J’en ai une pleine boutique qui dort là-bas sous les herbes et les nénuphars. Je taquinerai la perchette : c’est tout ce que je peux faire aujourd’hui, en t’écoutant.

Adolphe était redevenu muet.

Quand ils furent sur la rive, Théophraste déposa tous ses engins, et pendant que son ami examinait un hameçon, il lui dit :

— Eh bien ?…

— Eh bien, répondit Adolphe, il y a du bon et du mauvais. Mais je dois te dire qu’il y a plus de mauvais que de bon ; sans doute, on a inventé bien des histoires sur ton compte, mais la vérité vraie n’est point tout à fait ragoûtante.

— T’es-tu bien renseigné ?

(Théophraste depuis la scène de la rue Guénégaud tutoyait Adolphe. Le formidable secret les avait encore rapprochés.)

— Je suis allé aux sources. J’ai vu les pièces authentiques. Je vais te dire ce que je sais. Si je me trompe, tu m’avertiras.

Théophraste jeta la boulette de glaise dans la Marne et dit :

— Va toujours. Il faut bien que je me fasse une raison.

— D’abord, fit Adolphe, tu es né au mois d’octobre 1693 et tu t’appelles Louis-Dominique Cartouche.

— C’est inutile, interrompit Théophraste, en tirant à lui sa « boutique » pleine de vérons, c’est inutile de crier que je m’appelle Cartouche. Personne n’a besoin de le savoir. Dans le pays, tu les connais, ils en feraient des gorges chaudes. Appelle-moi l’Enfant ; j’aime mieux cela et nul ne comprendra.

— Tu sais que Cartouche est ton vrai nom ; ce n’est pas un nom de guerre, insista Adolphe.

— Passons, passons ! C’est un vilain nom.

— On a raconté que tu as fait de solides études au collège de Clermont et que tu fus le condisciple de Voltaire. Mais c’est une légende, attendu que si tu sus lire par la suite, grâce à des Bohémiens qui t’enseignèrent la lecture, tu ne sus jamais écrire.

— Eh bien ! Elle est raide ! s’écria Théophraste.

— Tu savais écrire ?

— Parbleu ! si je n’avais pas su écrire, comment aurais-je rédigé le document dans le cachot de la Conciergerie ?

— C’est vrai. Lors de ton procès…

— J’ai donc eu un procès ?

— Et un fameux. Lors de ton procès, tu as déclaré ne pas savoir écrire. Tu signais tes dépositions d’une croix, et tu n’as jamais écrit une ligne à qui que ce fût.

— « Parce qu’il ne faut jamais écrire », répondit Théophraste. Dans ma situation, je devais redouter de me compromettre. Mais le document est là.

— Évidemment. Revenons à tes onze ans. Un jour, tu vas avec des camarades à la foire Saint-Laurent.

— Dis donc, Adolphe, tu ne pourrais pas t’exprimer autrement ? Tu me dis : « Tu vas avec des camarades à la foire Saint-Laurent… Tu es né en 1693… tu étais un mauvais garnement… après tout, je veux bien avoir été Car… (il se rattrapa) l’Enfant… mais je suis aussi Théophraste Longuet, et je sais bien que Théophraste Longuet n’est qu’à moitié flatté de tout ce que tu lui racontes sur Car… l’Enfant. À chacun sa part. Je te serai reconnaissant de dire : L’Enfant s’en alla avec des camarades à la foire Saint-Laurent.

— C’est trop juste. À la foire Saint-Laurent, le petit Cartouche, donc…

— L’Enfant.

— Tu ne t’appelais pas encore l’Enfant ; on ne t’a appelé l’Enfant que lorsque tu as été un homme.

— Eh bien ! dis : le petit Louis-Dominique…

— Louis-Dominique tomba dans une troupe de bohémiens.

— Ce qui prouve, fit Théophraste, que les parents ont toujours tort de laisser aller à la foire les enfants tout seuls.

— Les bohémiens l’emmenèrent. Ils le volèrent.

— Le petit Louis-Dominique était à plaindre, s’apitoya Théophraste. Est ce qu’on le plaint dans les livres ?

— On dit qu’il se laissa voler de bonne grâce.

— Et qu’est-ce qu’ils en savent ! s’écria Théophraste.

— Les bohémiens lui apprirent le jeu du bâton et de l’épée, à tirer au pistolet, à sauter sur les toits, à escamoter, à faire la roue, à faire le saut périlleux en avant et en arrière…

— Toutes choses utiles…

— À vider les poches des bourgeois et gentilshommes sans que ceux-ci s’en aperçussent. À douze ans, c’était un gentil garçon. Il n’avait pas son pareil pour rapporter mouchoirs, tabatières, montres et, nœuds d’épée…

— Ça ! dit Théophraste, ça ! ça n’est pas bien !…

— S’il n’y avait que ça ! s’écria Adolphe !…

— Quoi donc encore ?

— Attends ! Prends patience ! courage et patience ! Il t’en faudra. La troupe de bohémiens se trouvait à Rouen quand le petit Louis-Dominique tomba malade.

— Le pauvre petit ! Il n’était pas fait pour une pareille existence.

— Il entra à l’hôpital de Rouen. C’est là que son oncle, un frère de son père, le découvrit. Il le reconnut, il poussa un cri de joie, l’embrassa, jura de le ramener à ses parents.

— Le brave homme d’oncle ! Louis-Dominique était sauvé !…

Impatienté, M. Lecamus se tourna vers Théophraste et le pria de cesser ses interruptions continuelles, affirmant qu’il mettrait bien dix ans à lui raconter l’histoire de Cartouche s’il ne voulait se résoudre à écouter en silence.

— Tu es bon, toi ! fit Théophraste. Je voudrais bien te voir à ma place… Enfin, je te promets de faire ce que tu voudras ; mais, avant tout autre détail, dis-moi si ce Cartouche était aussi redoutable qu’on l’a raconté. Était-ce un chef de brigands ?

— Oui.

— De beaucoup de brigands ?

— À Paris seulement, tu commandais à trois mille hommes.

— Trois mille ! Diable ! C’est un chiffre

— Tu avais plus de cinquante lieutenants. Il y avait toujours, de par la ville, vingt hommes vêtus exactement comme toi en habit cannelle, doublé de soie amarante, exhibant un morceau de taffetas noir au-dessus de l’œil gauche, pour dépister la police.

— Oh !! oh !! oh !! s’exclama Théophraste avec un accent d’orgueil dont il ne fut pas le maître, c’était une maison importante !

— On a relevé contre toi plus de cent cinquante assassinats personnels !…

Je dois faire remarquer que Théophraste pêchait la perchette, au véron, depuis plus d’une heure, sans que rien n’eût pu, jusqu’alors, lui faire soupçonner l’existence, dans les eaux de la Marne, d’un poisson quelconque amateur de son vivant appât. Soudain, le bouchon que le véron promenait parmi les cœurs verts des nénuphars, sans hâte, bien qu’avec inquiétude, sembla frappé de vertige. Il fit un saut sur l’eau et plongea. Mais il plongea avec une telle rapidité inattendue, il disparut dans le gouffre humide avec une précipitation si définitive, qu’il entraîna avec lui tout le fil qui le reliait à la gaule qui le reliait à la main de Théophraste. Et le malheur fut que, après avoir entraîné à sa suite tout le fil, il entraîna toute la gaule, de telle sorte qu’il ne fut plus relié du tout à la main restée entr’ouverte de Théophraste. Dans la circonstance, il ne pouvait plus être question de perchette ni même de perche. Un tel exploit contre le pêcheur devait être mis sur le compte d’un « bêtet » exceptionnel, comme par exemple, d’un brochet, et encore fallait-il que ce brochet fût de forte taille.

Cet événement se produisit dans le moment que M. Lecamus apprenait à M. Longuet qu’on avait relevé contre lui, lors du procès qui lui fut intenté, il y a de cela deux siècles à peu près, plus de cent cinquante assassinats personnels.

Théophraste eut aussitôt un geste de désespoir et s’écria :

— Ah ! le cochon !…

De telle sorte qu’il eut été bien difficile de dire si cette injure, exceptionnelle dans la bouche de Théophraste, s’adressait à l’assassin de jadis ou au bêtet d’aujourd’hui.

Cependant, Théophraste ajouta :

— Il devait bien peser quatre livres !

Et, en vérité, il avait des larmes dans les yeux. Tout compte fait, Théophraste semblait regretter davantage son brochet que ses cent cinquante assassinats.