La Duchesse Claude (Pont-Jest)/VII

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E. Dentu (p. 152-172).

VII

UNE VIEILLE CONNAISSANCE


S’il était exact que M. de Blangy-Portal reprenait, timidement encore et seulement par intermittence, ses habitudes d’autrefois, le docteur Guerrard se trompait du moins en supposant que la duchesse souffrait déjà des écarts de son mari.

D’abord elle ignorait complètement ce qu’il faisait de son temps, lorsqu’il s’absentait. Ne sachant rien de la vie parisienne, de ses écueils et de ses vices, elle n’aurait pas compris quel danger il y avait pour le duc à fréquenter un club ; n’ayant pour lui aucune passion, elle n’était pas jalouse ; enfin, comme dès son arrivée à Paris, elle avait eu son appartement particulier, elle ne se doutait pas des heures auxquelles rentrait Robert, et c’est à peine si parfois, quand elle ne l’avait pas vu ! e soir, elle lui demandait le lendemain ce qu’il avait fait le jour précédent.

De plus, elle n’était pas entourée d’amis ou d’ennemis assez intimes pour être exactement renseignée. Elle demeurait donc dans une quiétude absolue et ne cherchait pas à savoir.

En agissant ainsi, la jeune femme n’obéissait pas qu’à sa timidité, à son tempérament, à son caractère plein de confiance, elle suivait aussi les conseils de sa mère, qui lui avait dit à Verneuil, quelques jours avant son mariage :

« Tu vas entrer dans un milieu où certaines vertus bourgeoises ne sont pas de mise, mais parfois deviennent au contraire des ridicules. Il faut en quelque sorte y dissimuler ses affections trop vives, même les plus légitimes. Un mari du nom et de la situation du tien, a des obligations mondaines dont souvent il ne peut s’affranchir. Il n’est pas permis à un grand seigneur de ne vivre que pour les siens, il se doit aux uns et aux autres. Il faudra donc laisser à M. de Blangy-Portal la plus grande liberté, ne pas t’inquiéter outre mesure de ses relations et, quand tu auras à te plaindre de lui, — cela arrive dans les meilleurs ménages, — c’est avec une extrême prudence que tu devras t’y prendre pour le ramener à toi.

« Pour les femmes, c’est, auprès des hommes, un grand tort que d’avoir raison. Garde-toi qu’on puisse lire le lendemain sur ton visage le chagrin que tu as eu la veille. Les fronts soucieux, les yeux rougis par les veilles ou les larmes, les traits fatigués par l’inquiétude, ce sont des reproches indirects qui éloignent ceux qui se sentent coupables et dont l’orgueil refuse de s’abaisser en demandant pardon.

« Enfin, n’aime pas ou tout au moins ne trahis jamais que tu aimes plus que tu n’es aimée. Ne sois ni trop indifférente, ni trop curieuse, ni trop calme, ni trop exaltée. Fais ta maison aussi charmante que possible. Que le duc soit forcé de se trouver chez lui mieux que partout ailleurs. Le secret du bonheur conjugal est là tout entier ! »

C’est d’après ces conseils fort sages, qui témoignaient de l’expérience et du bon sens de Mme Frémerol, que Claude s’était conduite, et lorsqu’elle se vit enceinte, ne songeant plus qu’à sa maternité, elle se préoccupa encore moins que par le passé de ce que faisait son mari en dehors de chez lui.

Il en advint alors ce qui était à craindre de la part d’un égoïste tel que Robert ! il saisit la balle au bond pour se rendre plus libre que jamais ; il affirma à la duchesse qu’il était de mauvais ton de se faire voir en public dans l’état où elle se trouvait, que cela appartenait seulement aux petites bourgeoises et aux femmes du peuple, et Mme de Blangy-Portal, dès le sixième mois de sa grossesse, ferma presque son salon et ne sortit plus qu’en voiture.

La solitude d’ailleurs ne lui pesait pas ; elle préparait avec amour le trousseau du petit être qu’elle attendait, ne désirant pas plus un fils qu’une fille, prête seulement à adorer l’enfant qui naîtrait d’elle, ne partageant en rien les craintes de son mari d’avoir un héritier, ni les espérances opposées de Mme Frémerol de devenir grand’mère d’un comte de Meursant, puisque c’était là, dans la famille de Blangy-Portal, le nom et le titre que recevait le second fils à sa naissance.

Une seule chose attristait Claude, c’était de ne plus aller de temps en temps à Verneuil.

Robert, simulant des craintes chimériques, s’opposait à ce qu’elle fît en chemin de fer si court voyage que ce fût, et elle en était réduite à ne plus voir sa mère que de loin, au Bois, lorsque leurs voitures se croisaient.

C’était là, pour la jeune femme, une privation si pénible qu’elle en fit part à Guerrard, puis ajouta :

— Je vais être bien seule lorsque le grand moment sera venu. Pas une femme, pas une amie auprès de moi ! Je ne suis guère liée qu’avec la princesse d’Andalt, qui est trop âgée pour m’être d’aucun secours, et avec la baronne de Travène, pour laquelle j’ai peu de sympathie. Jamais le duc ne permettra ni à ma mère ni même à ma tante de venir ici. Cet isolement où je serai m’effraie un peu par avance. S’il allait m’arriver malheur !

-Oh ! n’ayez pas de semblables idées, interrompit Paul, très vivement ému. Vous êtes jeune, forte et votre santé est excellente tout se passera donc fort bien. Cependant je comprends votre préoccupation et je voudrais trouver le moyen d’y porter remède. Je crois qu’il serait imprudent de demander à votre mari d’autoriser la présence chez vous de celles dont vous parlez. Ce serait le mettre dans un grand embarras et, comme vous, je craindrais qu’il ne vous répondit par un refus. Néanmoins, voulez-vous que je sonde le terrain ?

— Je ne sais, j’hésite. S’il vous dit non, il vous en voudra de votre démarche, ainsi qu’à moi-même, car il supposera forcement que je vous ai prié de la faire… D’un autre côté, être seule, toute seule !

— Mais il y a quelque chose de beaucoup plus simple à lui proposer.

— Quoi donc ?

— Que vous alliez faire vos couches à Verneuil.

— C’est vrai ! Je n’y avais pas songé ! Hélas ! le voudra-t-il ?

— Peut-être ! Il comprendra tout ce qu’il y aurait de douloureux pour vous à n’être pas assistée de votre mère en une pareille circonstance. D’abord permettez-moi une question qui ne m’est dictée que par ma respectueuse affection, déjà si vieille. Comment êtes-vous avec le duc ou plutôt comment est-il avec vous ?

Claude rougit un peu et répondit en s’efforçant de sourire :

— Robert est toujours le même. S’il me paraît avoir repris quelques-unes de ses habitudes parisiennes, ce à quoi je devais m’attendre, m’a dit ma mère, lorsque je suis revenue de voyage, il est du moins fort attentionné. Il s’inquiète de ma santé, me fait mille recommandations de prudence ; mais, je l’avoue, il reste rarement à l’hôtel. Ce qu’il fait, je l’ignore. D’ailleurs, la vérité, c’est que je ne le questionne jamais.

— Et Gontran ?

— Je n’ai pas à me plaindre de lui. Toutefois je ne puis me dissimuler qu’il m’aime peu, et il est probable qu’il m’aimera moins encore quand j’aurai un enfant auquel son père donnera, c’est bien certain, une part de son affection.

— Il faut chasser toutes ces pensées-là pour ne songer qu’à vous seule. Voulez-vous que je dise un mot à votre mari de notre projet de Verneuil ?

— Oui, je vous en serai bien reconnaissante, car je n’oserais pas le faire moi-même.

– Vous pouvez compter sur moi. Ne suis-je pas moralement responsable de votre bonheur puisque je vous ai mariée ! Si vous étiez malheureuse un jour — oh ! ce qui n’arrivera pas, j’en suis convaincu – je ne me le pardonnerais jamais !

Le docteur avait prononcé ces mots avec une telle chaleur, un tel accent de dévouement que Claude, profondément touchée, lui tendit aussitôt les deux mains, en disant avec un de ses doux regards :

— Non, cela n’arrivera pas. Néanmoins, merci, merci de tout mon cœur !

Puis ils parlèrent pendant quelques instants encore de choses moins intimes, et Paul quitta l’hôtel pour se mettre à la recherche de M. de Blangy-Portal.

Au cercle de la rue Boissy-d’Anglas, où le docteur se rendit d’abord, il ne trouva pas Robert, mais il y apprit que son ancien compagnon de plaisir venait presque tous les soirs au club, après la sortie des théâtres, vers minuit, et qu’il faisait partie d’un petit groupe de joueurs qui hasardaient à un jeu tout nouveau pour les gens du monde, le bésigue, des sommes considérables.

Cela prouvait que le duc sacrifiait encore à son vice d’autrefois, d’une façon moins dangereuse, il est vrai, que quand il passait ses nuits à tailler des banques ouvertes.

Avoir abandonné le baccara, où les pertes peuvent être illimitées et ruiner un millionnaire en quelques heures, c’était déjà de la part de M. de Blangy-Portal un sacrifice dont il fallait lui tenir compte ; aussi Paul ne s’inquiéta-t-il pas outre mesure de ce qui se passait, et le lendemain matin, lorsqu’il vint trouver son ami rue de Lille, il ne lui dit pas un mot de sa visite de la veille au Cercle impérial, mais il aborda tout de suite la seule question qui, pour l’heure, le préoccupât réellement.

C’est que les sentiments de Guerrard pour la duchesse se modifiaient de jour en jour.

Après n’avoir eu pour elle que cette sorte d’affection paternelle qu’éprouvent souvent les médecins pour les petits malades qu’ils ont soignés dans des circonstances graves, il s’était intéressé de cœur à cette jeune femme mariée par son intermédiaire et, la pensant heureuse et fière de son rang, il en avait été lui-même fier et heureux, cela étant son œuvre ; mais depuis qu’il supposait que ce bonheur n’était pas complet, qu’il pouvait être troublé, que M. de BlangyPortal était peut-être indigne de la compagne adorable dont la fortune l’avait sauvé de la misère dorée, la plus douloureuse de toutes les misères, il pensait constamment à Claude, se sentait envahi par une sorte de remords, et se reprochait d’avoir aidé Mme Frémerol à atteindre son but ambitieux.

N’eût-elle pas mieux fait, se disait-il, d’attendre que quelque honnête homme devînt épris de sa fille et l’épousât seulement pour sa beauté ?

Est-ce que, mariée dans ces conditions, la charmante jeune femme aurait eu à craindre qu’on la séparât complètement de sa mère et qu’on l’humiliât, en lui jetant le passé de celle-ci au visage ?

Tout à cette idée, le docteur ne se demandait pas si un honnête homme, noble ou roturier, aurait pu accepter, non pas l’état-civil irrégulier de Claude, on ne pouvait le lui reprocher, mais sa fortune, dont la source était bien difficile à dissimuler.

C’est dans cette disposition d’esprit qu’il demanda à son ami :

— As-tu songé à prendre quelques mesurer relativement aux couches prochaines de la duchesse ?

— Quelles mesures ? interrogea Robert, tout surpris.

— Dame mon cher, les femmes, en ces circonstances, ont toujours une mère, une parente ou une amie auprès d’elles.

— Ah ! je comprends ! J’aime beaucoup la duchesse et je suis prêt à tout pour que les soins les plus grands lui soient donnés ; j’ai déjà prévenu le docteur Depaul ; mais tu ne t’imagines pas cependant que je permettrai à Mme Frémerol de s’installer ici, ni même d’y venir. Est-ce que ma femme l’a jamais pu croire ?

— Pas le moins du monde ; elle n’y songe pas ! Mais peut-être y a-t-il un moyen de sauvegarder ta juste susceptibilité et de ne pas cependant laisser Mme de Blangy-Portal tout à fait seule.

— Alors c’est sa tante qui…

— Non, pas plus Mme Ronsart que Mme Frémerol.

— Que veux-tu dire ? Explique-toi !

— Si ta femme allait simplement faire ses couches à Verneuil !

— Par exemple ! Tu trouverais cela tout naturel !

— Absolument.

— Eh bien ! je ne suis pas le moins du monde de ton avis.

— Ah bah ! Pourquoi ?

— Je suis né dans cet hôtel ; Gontran, lui aussi, y est venu au monde ; si Claude me donne un fils, il doit naître ici. Il me semble que s’il voyait le jour ailleurs, à Verneuil surtout, il aurait une seconde tache originelle.

— Comme la mémoire te revient ! Une seconde tache originelle ! Peste ! Heureusement que ta chère femme ne t’entend pas !

À cette riposte de Paul, le duc ne put s’empêcher de rougir un peu, et, voulant sans doute racheter ce que ces dernières paroles avaient de brutal, il reprit aussitôt :

— Après tout, pourquoi pas ! Voyons, est-ce que c’est la duchesse qui t’a chargé de me parler de ce déplacement ?

— En aucune façon. Tout en craignant beaucoup, ce qui s’explique, de n’être entourée que d’étrangers au moment de sa délivrance, elle n’a pas songé une seconde à te demander de laisser venir ici sa mère, ni sa tante. Elle comprend que, pour la première, du moins, c’est impossible, et c’est moi qui ai eu l’idée de son installation à Verneuil, où, somme toute, elle ne passera que quelques semaines.

— À cette saison, cela semblera assez étrange. Si encore nous étions en été.

— Je te répondrai, comme médecin, que l’air de la campagne est également préférable en toute saison pour les femmes en couches. Nous l’ordonnons souvent.

— C’est possible, mais que penseront nos parents et amis ?

— Ceux qui connaissent Mme Ronsart, tels que le prince d’Andalt et le général d’Hermont, trouveront tout simple que la duchesse soit allée chez sa tante, qui l’a élevée. Quant aux autres, nous leur dirons que c’est par ordre absolu de la Faculté que ta femme a quitté l’hôtel.

— Oui, c’est vrai, mais tu oublies le docteur Depaul.

— Tu sais bien que Verneuil est à une heure de Paris et qu’il y a dix trains par jour pour s’y rendre. Par conséquent, une fois provenu, mon éminent confrère arrivera toujours à temps, sans compter que tu pourras prier quelque sage-femme de premier ordre de s’installer à la villa quarante-huit heures, davantage même, avant le moment présumé.

— Tu as réponse a tout !

— Ainsi ?

— Eh bien ! soit ! Je vais moi-même monter chez Claude pour la rassurer. Ou plutôt, viens avec moi.

En disant ces mots, Robert avait sonné.

— Demandez à Mme la duchesse si elle peut recevoir M. Guerrard, commanda-t-il à Germain, qui était venu immédiatement.

Mme la duchesse est dans la serre, où elle attend que le déjeuner soit servi, répondit le vieux valet de chambre.

— Allons la rejoindre, fit le gentilhomme en prenant le bras de Paul. Elle sera ravie d’apprendre par toi-même le succès de ton ambassade.

— Mon ambassade ?

— Parbleu ! Avec ça que vous n’étiez pas d’accord !

— Je t’affirme !

— Enfin, n’importe !

Et le duc, rendant la liberté à son ami, le poussa doucement dans la serre, où Mme de Blangy-Portal était à demi étendue sur une grande chaise longue de rotins.

Ses traits fatigués trahissaient plus encore peut-être que la déformation de sa taille l’état avancé de sa grossesse. En effet, elle en avait atteint le huitième mois, et bien que sa santé générale permît d’espérer qu’elle franchirait sans danger cette grande épreuve de la délivrance, sa physionomie était inquiète, ses lèvres n’avaient plus que de tristes sourires, et ses grands yeux, aux regards si doux, semblaient cernés plus encore par les larmes versées en secret que par les souffrances de l’œuvre de maternité qui s’accomplissait en elle.

La vérité, c’est que la duchesse redoutait plus encore qu’elle ne l’avait laissé voir à Guerrard l’isolement à l’heure de ses couches, non pas qu’elle craignît d’être la victime de quelque grave accident, mais parce que l’impossibilité d’avoir sa mère auprès d’elle la peinait et l’humiliait, en la forçant de se souvenir des motifs qui fermaient à Mme Frémerol les portes de l’hôtel ducal.

Depuis qu’elle était mariée, elle avait acquis tout naturellement l’expérience de bien des choses, une fois, entre autres, dans une circonstance particulièrement douloureuse.

Un jour qu’elle avait emmené au bois, dans son landau, Mme de Travène, elle avait croisé le coupé de sa mère, et la baronne, jalouse de tous et de tout, s’était écriée :

— N’est-ce pas scandaleux de voir pareilles créatures vivre dans un tel luxe !

La pauvre Claude, feignant de ne pas comprendre à qui s’adressait cet outrage, n’avait pas répondu, mais le trait lui était resté au cœur, et depuis ce moment-là surtout, elle évitait tout ce qui pouvait, même le plus indirectement, rappeler son origine à celui dont elle portait le nom.

Aussi fut-elle d’autant plus touchée et reconnaissante, lorsque Guerrard lui dit :

— Votre mari est tout à fait de mon avis et c’est chose convenue : vous partirez très prochainement pour Verneuil, où l’air est excellent pour les femmes dans votre situation.

— Vous le permettez ? dit-elle à Robert en lui tendant la main.

— Oui, répondit le duc presque galamment, Je ne regrette qu’une seule chose, c’est que vous ne m’ayez pas exprimé vous-même votre désir.

— Je n’ai pas osé, fit-elle en rougissant.

— Ah ! tu le vois bien, dit M. de Blangy-Portal à Paul, tu n’étais auprès de moi qu’un ambassadeur ! Ça n’en est pas moins entendu.

Et se retournant vers sa femme, il ajouta :

— Quand voulez-vous partir ?

— Le docteur pense que je puis attendre encore une quinzaine de jours, répondit Claude.

— Eh bien ! faites vos préparatifs et vous vous installerez la semaine prochaine à Verneuil, où j’irai vous voir fréquemment. Je vous demande seulement de n’emmener avec vous aucun des gens de l’hôtel, pas même votre femme de chambre. Évitons tout ce qui pourrait donner lieu à des indiscrétions. Vous trouverez chez votre tante autant de monde que vous en aurez besoin.

— D’autant plus, interrompit Guerrard, que la supérieure de la Visitation sera heureuse de vous donner une des sœurs du couvent pour vous soigner.

— Oui, c’est une excellente idée ! Vous le voulez bien, duc ?

— Sans aucun doute !

— Alors tout est parfait et je vous remercie sincèrement.

Elle lui tendit son front, qu’il effleura de ses lèvres, et lorsque, quelques instants plus tard, M. de Blangy-Portal et Paul l’eurent de nouveau laissée seule, Claude s’empressa d’écrire à sa mère pour lui annoncer la bonne nouvelle qui mettait un terme à leurs perplexités réciproques.

Quant au docteur, il ne dit pas à son ami un seul mot de ce qu’il avait appris au club à l’égard de sa nouvelle assiduité au jeu, mais il se promit de le surveiller plus qu’il ne l’avait fait depuis son mariage, car il craignait un peu que l’empressement de Robert à se rendre au désir de sa femme dans une circonstance aussi grave que celle de son éloignement de l’hôtel, ne fût motivé par quelque besoin de se rendre libre, et peut-être aussi dans la prévision qu’un jour il pourrait avoir à faire appel à la reconnaissance de Claude et même à celle de sa mère.

Quoi qu’il en fût, il se hâta de prendre avec Mme Frémerol toutes les mesures nécessaires pour le voyage projeté, et huit jours plus tard, seul avec la duchesse, ainsi que les choses avaient été arrêtées, il monta à deux heures de l’après-midi dans le train de Mantes.

M. de Blangy-Portal, qui avait accompagné sa femme jusque sur le quai, lui avait fait affectueusement mille recommandations de prudence. Il devait aller la voir le surlendemain.

Tout était donc pour le mieux ; Claude ne ressentit aucune fatigue pendant la route, et la première personne qu’elle aperçut à la gare d’arrivée fut sa mère.

Sachant avec qui sa fille voyageait, Mme Frémerol n’avait pas manqué d’accourir pour la recevoir.

Néanmoins, comme il pouvait se trouver parmi les voyageurs quelques Parisiens les connaissant toutes les deux, Geneviève et la duchesse n’échangèrent là qu’un sourire, mais lorsqu’elles eurent pris place dans le landau qui attendait au dehors, elles se jetèrent dans les bras l’une de l’autre.

Le bonheur de l’ancienne maîtresse de Berquelier était inexprimable ; il y avait près de deux mois qu’elle ne s’était trouvée seule avec sa fille, qui lui était enfin rendue, pour quelques semaines au moins. Elle en éprouvait une telle joie qu’au moment où la voiture franchissait la grille de la villa, elle tenait encore la jeune femme pressée contre sa poitrine.

C’est que depuis que Claude était duchesse, depuis que le rêve de sa vie était devenu réalité, il n’y avait plus de place dans le cœur de Mme Frémerol pour l’ambition, mais seulement pour l’amour maternel. Il lui semblait que jamais elle n’avait tant aimé celle dont elle avait eu le courage de se séparer pour lui donner un titre, au prix de cette séparation ; elle se demandait comment elle avait pu se résoudre à un semblable sacrifice et si, la chose étant à refaire, elle en aurait maintenant l’énergie.

Quant à Claude, en se retrouvant dans cette maison où elle avait grandi, insouciante et gaie, il lui sembla qu’elle rajeunissait de plusieurs années, et, le soir, lorsque sa mère, après l’avoir aidée à se mettre au lit et après s’être assurée qu’elle ne manquait de rien, lui souhaita bon sommeil en l’embrassant, elle ferma doucement les yeux et s’endormit en rêvant peut-être qu’elle était toujours la fillette adorée d’autrefois.

Il est vrai que la duchesse de Blangy-Portal était restée en quelque sorte jeune fille. Au contact de l’homme qui l’avait épousée par spéculation, ses sens ne s’étaient pas éveillés, l’amour n’avait pas cessé d’être pour elle lettre close.

En faisant de la vierge une épouse, le mariage l’avait laissée dans l’ignorance absolue des passions ; elle ne savait pas s’il lui avait apporté tout ce qu’une femme, jeune et belle comme elle, avait le droit d’en attendre. Elle ne s’étonnait que d’une seule chose, c’était de s’être éloignée de son mari, d’avoir quitté son hôtel sans en ressentir plus de peine, et d’être rentrée au contraire, avec un profond sentiment de bien-être, là où s’était passée son enfance.

Aussi le lendemain lui sembla-t-il, en s’éveillant, qu’elle n’avait jamais quitté la villa. Si on lui eût dit qu’elle était appelée à y vivre désormais, peut-être en aurait-elle ressenti une inconsciente satisfaction.

L’ex-pensionnaire des Visitandines n’avait rien du caractère ambitieux de sa mère.

Après s’être mariée sans entraînement, elle avait certes éprouvé un certain orgueil à s’entendre appeler Madame la duchesse, à recevoir les hommages du monde où elle était entrée, à aller au Bois dans une voiture aux panneaux armoriés, à sentir tous les regards s’arrêter sur elle, quand elle prenait possession de sa loge à l’Opéra mais son caractère modeste ne s’en était pas sensiblement modifié, et lorsque sa grossesse l’avait retenue à peu près enfermée, elle avait si aisément repris les habitudes tranquilles de sa jeunesse que son isolement relatif ne lui avait réellement pas pesé.

Il arriva, par conséquent, qu’à Verneuil, Claude s’y retrouva bien plutôt qu’elle ne s’y réinstalla, et quand, vingt-quatre heures plus tard, M. de Blangy-Portal, fidèle à sa promesse, arriva, elle dut lui faire les honneurs de la maison, car Mme Frémerol, prétextant des achats indispensables, avait quitté la campagne par l’un des trains de la matinée.

Geneviève était résolue à ne se trouver en présence de son gendre que s’il manifestait le désir de la voir, ou du moins seulement si un concours de circonstances qu’il était facile de prévoir les réunissait à l’heure de la délivrance de sa fille.

Le duc la connaissait trop bien pour ne pas comprendre le motif de son absence ; il lui en sut le meilleur gré, mais, en homme bien élevé, il exprima à sa femme le regret qu’il éprouvait de ne pas rencontrer sa mère, et il ne voulut pas quitter la villa, lorsque l’heure de s’éloigner fut venue, sans voir Mme Ronsart, à laquelle il fit mille recommandations à propos de sa nièce.

Ayant ainsi débuté, les choses devaient ensuite marcher sans secousse. Soixante-douze heures après sa première visite, Robert revint, et comme il n’avait prévenu personne de son voyage et qu’il demanda immédiatement Mme Frémerol, celle-ci ne crut pas devoir le fuir.

Leur entrevue, qui ne roula que sur la situation de la duchesse, fut des plus affectueuses, et lorsqu’ils montèrent ensemble chez elle, bras dessus bras dessous, en quelque sorte, la jeune femme exprima aussitôt à son mari, avec sa franchise ordinaire, toute sa reconnaissance pour cette dérogation spontanée aux principes qu’il avait posés au moment de son mariage, à l’égard de ses rapports avec sa belle-mère.

Ce jour-là, M. de Blangy-Portal dîna à la maison, en famille, et ne partit que par le dernier train, après avoir serré les mains de Geneviève et salué respectueusement la tante Ronsart, qui n’en revenait pas des politesses de ce grand seigneur envers une vieille de sa condition.

La semaine suivante, le docteur Depaul vint à Verneuil avec Guerrard, et après un rapide examen, il annonça à la duchesse que, l’heure de sa délivrance approchant, il lui enverrait le lendemain une sage-femme dont il répondait.

Quant à lui, il se tiendrait prêt à accourir à la première dépêche.

En effet, quarante-huit heures plus tard, pendant que le duc et Guerrard attendaient dans le boudoir voisin de sa chambre à coucher, Claude, assistée de l’éminent praticien et de son habile auxiliaire accoutumée, mettait au monde une fille, à la grande déception de Mme de Frémerol, qui désirait tant être grand’mère d’un petit comte de Meursant.

Geneviève n’en accueillit pas moins avec tendresse le nouveau-né, et la duchesse, lorsqu’il lui fut permis, quelques instants après sa couche, d’embrasser son enfant, ne se demanda pas une seconde s’il eût été meilleur pour elle d’avoir un fils plutôt qu’une fille.

Elle était mère, son vœu était exaucé, et tout en promenant doucement ses lèvres, encore crispées par la douleur, sur ce petit être qui sortait d’elle, elle remercia Dieu de le lui avoir donné.

Le duc fut parfait ; il complimenta l’accouchée, embrassa l’enfant, passa cette nuit à la villa, et, le lendemain matin, il arrêta d’un commun accord avec la duchesse, Mme Frémerol et Guerrard, la grande question du baptême.

Après avoir bien pesé le pour et le contre, il fut décidé que le bébé serait ondoyé à Verneuil et baptisé plus tard à Paris, où on pourrait lui choisir un parrain et une marraine parmi les intimes de la famille.

En attendant, il s’agissait de déclarer le nouveau-né.

L’éminent docteur Depaul avait rédigé la veille, avant de partir, sa déclaration professionnelle. Robert s’en munit et se rendit avec Guerrard à la mairie, où l’enfant fut inscrit sous le nom de Thérèse-Anne, fille de Bernard-Robert, duc de Blangy-Portal, et de Claude-Alexandrine Lasseguet.

De la mairie, les deux amis passèrent au presbytère, et l’abbé Marion, curé de Verneuil, vint dix minutes plus tard ondoyer le nouveau-né.

Il est inutile de dire que cette cérémonie lui valut, de la part de Mme Frémerol, une offrande princière pour son église et ses pauvres.

Au même instant, un étrange individu, de quarante-cinq à cinquante ans, maigre, d’aspect famélique et affligé sans doute d’une maladie des yeux, car il portait de grosses lunettes bleues, se présentait au greffe de la mairie et demandait obséquieusement au secrétaire l’autorisation de jeter un coup d’œil sur le registre de l’état civil.

Attaché à une grande compagnie d’assurances sur la vie, il avait besoin, disait-il, de se mettre au courant des dernières naissances qui s’étaient produites dans la commune, afin de pouvoir faire ses offres de service aux chefs de famille.

Cet examen n’étant interdit par aucun règlement, mais toléré, au contraire, l’employé remit lui-même le registre de l’état civil à l’inconnu.

Alors cet homme, rapidement, transcrivit sur une feuille de son carnet trois ou quatre déclarations de naissance, et en particulier celle que M. de Blangy-Portal et Guerrard avaient dictée quelques instants auparavant, sans se douter que quelqu’un s’y intéresserait le jour même.

Cela fait, il remercia poliment, s’éloigna d’un pas monotone, les bras ballants, la physionomie calme et muette, mais à peine eut-il tourné le coin de la rue que, se frottant gaiement les mains, il prit en courant le chemin de Mantes.

Il y arriva en moins d’un quart d’heure, pour grimper dans la chambre qu’il occupait depuis plusieurs jours à l’hôtel du Débarcadère, tout près la gare.

Une fois chez lui, notre personnage s’enferma, enleva ses lunettes, opération qui, s’il l’eût faite en public, aurait permis de remarqucr son affreux strabisme, et s’installant à une petite table sur laquelle était tout ce qu’il fallait pour écrire, il traça les lignes suivantes :

« Mon vieux Jean, tu es grand-père depuis hier de mademoiselle Thérése-Anne, fille légitime du duc Robert de Blangy-Portal et de Claude-Alexandrine Lasseguet, qui devrait s’appeler Claude-Alexandrine Mourel, puisque cette grande dame est tout simplement la fille de ta femme et conséquemment la tienne, en vertu de l’axiome légal : Is pater est quem nuptiæ demonstrant.

« On n’a pas oublié ses classiques !

« Rose a fait un faux pour ne pas donner ton nom à son enfant, dont le père est probablement ce gentil garçon, Albert Rommier, qui l’a si lestement enlevée de Reims le lendemain de ta condamnation.

« Il est vrai qu’elle ne pouvait guère avouer ça !

« Avec ce que je t’ai déjà écrit précédemment, te voilà donc bien fixé pour agir à ta guise le jour où tu voudras rentrer à Paris, jour prochain certainement, puisque tu es, depuis plusieurs mois déjà, en pleine jouissance de la prescription légale.

« Alors à bientôt. En attendant, ton vieil ami, tu peux y compter, ne perdra de vue aucun de ceux qui t’intéressent à tant de titres divers.

« Charles Durest. »

Cette étrange épître ainsi terminée, l’ancien clerc d’huissier, que nos lecteurs ont déjà reconnu, le complice du faussaire Mourel, la glissa dans une enveloppe, sur laquelle, de sa plus belle plume et en grimaçant un mauvais sourire, il moula cette adresse :

« Master William Dickson, propriétaire, Panton street, Leicester square, Londres. Angleterre. »

Il n’oubliait rien.

Pendant ce temps-là, heureuse et fière d’être grand’mère, Mme Frémerol enveloppait elle-même sa petite-fille dans des langes brodés aux armes ducales des de Blangy-Portal.

Tout entière à son rêve ambitieux dont la réalisation se faisait chaque jour plus complète, l’ancienne petite modiste de Reims n’avait jamais si peu songé au passé.

Hélas ! d’autres s’en occupaient beaucoup trop pour son malheur !