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La Duchesse de Longueville, avec une correspondance inédite

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La Duchesse de Longueville, avec une correspondance inédite
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 11 (p. 393-437).


LETTRES NOUVELLES


DE


MADAME DE LONGUEVILLE.[1]




Il y a trois parties distinctement marquées dans la vie bien connue de Mme de Longueville [2].

Née en 1619 dans le donjon de Vincennes, pendant la captivité de son père, Henri de Bourbon, prince de Condé, avec lequel était venue s’enfermer sa jeune femme, cette beauté célèbre, Charlotte-Marguerite de Montmorency, on voit d’abord Mlle de Bourbon croissant en graces auprès d’une telle mère, partageant ses journées entre le couvent des Carmélites et l’hôtel de Rambouillet, nourrissant son cœur de pieuses émotions et de lectures romanesques, allant au bal, mais avec un cilice, confidente d’un héros, le duc d’Enghien, son frère, compatissante à ses amours avec la belle Mlle du Vigean, et tout à coup les traversant et entraînant son amie dans le cloître où elle-même ira mourir. Elle est mariée à vingt-trois ans à M. de Longueville, qui en a quarante-sept, qui n’est pas tout-à-fait de son rang, et qui, au lieu de réparer ces désavantages par une tendresse empressée, suit encore le char de la plus grande coquette du temps, la fameuse duchesse de Montbazon. Outragée par cette rivale [3], mal défendue par un mari qui ne sait pas même être jaloux, elle cède à la contagion de l’air qu’elle respire, et, après avoir été quelque temps exilée dans les distractions magnifiques de l’ambassade de Munster, de retour à Paris, elle se laisse subjuguer à l’esprit, au grand, air, à l’apparence chevaleresque du prince de Marcillac, depuis le duc de La Rochefoucauld. Cette liaison décidé de sa vie et en termine la première partie en 1648.

La fronde avec ses vicissitudes, l’amour tel qu’on l’entendait à l’hôtel de Rambouillet, l’amour à la Corneille et à la Scudéry, avec ses enchantemens et ses douleurs, mêlé aux dangers et à la gloire, traversé de mille aventures, vainqueur des plus rudes épreuves, et succombant à sa propre infirmité, s’épuisant bientôt lui-même, telle est la seconde période, si courte et si remplie, qui, commencée en 1648, finit au milieu de 1654.

Depuis, toute la vie de Mme de Longueville n’est qu’une longue pénitence, de plus en plus austère, jusqu’à sa mort en 1679.

Ainsi d’abord un éclat sans tache, puis les fautes, puis l’expiation, voilà comment se partage la carrière de Mme de Longueville.

L’expiation est parfaitement connue, grace à tant de documens authentiques et à la publication faite par nous il y a quelques années de la correspondance que Mme de Longueville entretint pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie avec ses amies les Carmélites de la rue Saint-Jacques, avec Port-Royal, et avec son directeur, M. Marcel, curé de Saint-Jacques du Haut-Pas [4]. On ne possède d’elle, ou du moins nous n’en avons pu découvrir, aucune lettre un peu intéressante qui remonte à la première époque, celle qui précède La Rochefoucauld et la fronde : le bonheur innocent ne laisse guère de traces. C’est sur l’époque intermédiaire que nous avons dirigé nos nouvelles recherches, et elles n’ont pas été sans fruit.

Les deux sources principales auxquelles nous avons puisé sont les manuscrits de Conrart, déposés à la bibliothèque de l’Arsenal et d’où M. de Montmerqué a déjà tiré plus d’une pièce précieuse, ainsi que les papiers de Lenet, l’agent le plus important du prince de Condé, dont la correspondance, conservée à notre grande Bibliothèque nationale, forme plus de trente volumes in-folio. On y trouve, avec les pièces justificatives des Mémoires de Lenet [5], une foule de documens du plus grand intérêt, que les historiens récens de la fronde n’ont pas même daigné consulter, surtout un très grand nombre de lettres autographes de tous les grands acteurs de ce drame, hommes et femmes, qui s’adressaient à Lenet comme au ministre du prince, recherchaient son amitié, lui faisaient part des plans qu’ils imaginaient, lui demandaient de l’argent, et par lui s’efforçaient de s’entretenir dans la faveur du maître et dans la connaissance des affaires.

Nous nous empressons de le déclarer, pour prévenir une attente que nous ne saurions satisfaire : les lettres de Mme de Longueville que nous avons recueillies ajoutent à peine quelques faits nouveaux à l’histoire ; elles n’ont pas non plus une grande importance littéraire, bien qu’il s’y rencontre de loin en loin de fort beaux traits. Notre unique objet, nous en avertissons bien, est de faire pénétrer davantage dans l’intimité d’une ame d’élite, qui nous inspire un intérêt particulier, et d’offrir à la curiosité de notre temps une page nouvelle de l’histoire des femmes illustres du XVIIe siècle.

Mais si les billets que nous allons publier éclairent le caractère de Mme de Longueville, il est tout aussi vrai que ce caractère bien compris les éclaire encore plus et les met dans leur véritable jour. Pour introduire et intéresser à un ouvrage, il est assez reçu de commencer par quelques détails sur son auteur, et, comme ici l’auteur est une femme, il faut bien faire connaître un peu sa personne, ainsi que son esprit et son cœur, et la part qu’elle a prise aux événemens auxquels nos lettres se rapportent.


I

Anne-Geneviève de Bourbon était fille, comme nous l’avons dit, de cette Charlotte-Marguerite de Montmorency, princesse de Condé, qui avait tourné la tête à Henri IV, et qu’il voulait, dit-on, aller arracher à Bruxelles des mains jalouses de son mari, au risque de mettre le feu à toute l’Europe. La fille était au moins aussi belle que la mère, et c’est là un premier avantage de Mme de Longueville qui, nous l’avouons, ne nous est pas d’un attrait médiocre.

La beauté étend son prestige sur la postérité elle-même, et attache un charme, vainqueur des siècles, au nom seul des créatures privilégiées auxquelles il a plu à Dieu de la départir. Mais je parle de la vraie beauté. Celle-là n’est pas moins rare que le génie et la vertu. La beauté a aussi ses époques. Il n’appartient pas à tous les hommes et à tous les siècles de la goûter en son exquise vérité. Comme il y a des modes qui la gâtent, il est des temps qui en altèrent le sentiment. Les grands siècles seuls ont le goût de la grande beauté, et, par un accord merveilleux, elle ne paraît avec un peu d’abondance que là où elle est sentie et comprise. Par exemple, il était digne du XVIIIe siècle d’inventer les jolies femmes, ces poupées charmantes, musquées et poudrées, dissimulant les attraits qu’elles n’ont point sous leurs vastes paniers et leurs grands falbalas. C’était assez bien pour babiller dans un salon, écrire les Lettres péruviennes, servir de modèles aux héroïnes de Crébillon fils et tenir tête aux héros de Rosbach. Ceux de Rocroy et de Lens, les contemporains de Richelieu, de Descartes et de Corneille, les hommes énergiques et un peu rudes qui ont précédé Louis XIV, et qui se plaisaient à vivre d’une vie agitée, sauf à la finir comme Pascal et Rancé, n’eussent pas été tentés de se mettre à genoux devant d’aussi frêles idoles. Osons le dire : le fond de la vraie beauté comme de la vraie vertu, comme du vrai génie, est la force. Sur cette force, répandez un rayon du ciel, l’élégance, la grace, la délicatesse ; voilà la beauté. Son type achevé est la Vénus de Milo, ou bien encore cette pure et mystérieuse apparition, déesse ou mortelle, qu’on nomme la Psyché ou la Vénus de Naples. La beauté brille encore assurément dans la Vénus de Médicis, mais on sent déjà qu’elle décline ou va décliner. Regardez, je ne dis pas les femmes de Titien, mais les vierges mêmes de Raphaël et de Léonard : le visage est d’une délicatesse infinie, mais le corps est puissant ; elles vous dégoûteront à jamais des ombres et des magots à la Pompadour. Adorez la grace, mais en toutes choses ne la séparez pas trop de la force, car sans la force la grace se ternit bien vite, comme une fleur séparée de la tige qui l’anime et la soutient.

C’est Florence, ce sont ses artistes et ses princesses qui apportèrent en France le sentiment de la vraie beauté. Il s’y développa rapidement, et, par des causes diverses que je ne puis pas même indiquer ici, il régna parmi nous presque jusqu’à la fin du XVIIe siècle.

Quelle suite de femmes accomplies ce siècle nous présente, environnées d’hommages, entraînant après elles tous les cœurs, et répandant de proche en proche dans tous les rangs ce culte de la beauté que d’un bout de l’Europe à l’autre on a appelé la galanterie française ! Elles accompagnent ce grand siècle dans sa course trop rapide ; elles en marquent, elles en éclairent les principaux momens, à commencer par Charlotte de Montmorency, à finir par Mme de Montespan. Mettez au milieu la connétable de Luynes, depuis la duchesse de Chevreuse, Mme de Montbazon, Mme de Guémenée, Mme de Châtillon, la Palatine, et tant d’autres parmi lesquelles, à mon extrême regret, je n’oserais placer Mlle de La Vallière, et suis bien forcé de mettre Mme de Maintenon. Mme de Longueville a sa place dans cette éblouissante galerie. Elle avait tous les caractères de la vraie beauté, et elle y joignait un charme particulier.

Elle était assez grande et d’une taille admirable. L’embonpoint et ses avantages ne lui manquaient pas. Quoi qu’en aient dit des gens mal informés, qui la peignent telle qu’elle a pu être aux Carmélites et à Port-Royal, elle possédait, je ne puis en douter en regardant les portraits authentiques qui sont sous mes yeux, ce genre d’attraits qu’on prisait si foi t au XVIIe siècle, et qui, avec de belles mains, avait fait la réputation un peu usurpée d’Anne d’Autriche. Ses yeux étaient du bleu le plus tendre. Des cheveux, d’un blond cendré de la dernière finesse, descendant en boucles abondantes, ornaient l’ovale gracieux de son visage, et inondaient d’admirables épaules, très découvertes selon la mode du temps. Voilà le fond d’une vraie beauté. Ajoutez-y un teint que sa blancheur, sa délicatesse et son éclat tempéré ont fait appeler un teint de perle. Ce teint charmant prenait toutes les nuances des sentimens qui traversaient son ame. Elle avait le parler le plus doux. Ses gestes formaient avec l’expression de son visage et le son de sa voix une musique parfaite ; ce sont les termes mêmes d’un contemporain fort désintéressé, d’un écrivain janséniste, peut-être Nicole, « en sorte, dit cet écrivain, que c’était la plus parfaite actrice du monde [6]. » Mais le charme qui lui était propre était un abandon plein de grace, une langueur, comme s’expriment tous les contemporains, qui avait des réveils brillans, quand la passion la saisissait, mais qui, dans l’habitude de la vie, lui donnait un air d’indolence et de nonchalance aristocratique qu’on prenait quelquefois pour de l’ennui, quelquefois pour du dédain. Je n’ai connu cet air-là qu’à une seule personne en France, et cette personne, disparue avant le temps, a laissé une mémoire si pure, et je pourrais dire à bon droit si sainte, que je n’ose la nommer en un tel sujet, même pour la comparer à Mme de Longueville.

Et je ne fais pas là, croyez-le bien, un portrait de fantaisie ; je me borne à résumer les témoignages. Je les citerai, si l’on veut, pour prouver ma parfaite exactitude.

Commençons par celui qui l’a le mieux connue, et qui certes ne l’a pas flattée. « Cette princesse, dit La Rochefoucauld dans ses Mémoires [7], avoit tous les avantages de l’esprit et de la beauté en si haut point et avec tant d’agrément qu’il sembloit que la nature avoit pris plaisir de former un ouvrage parfait et achevé. »

Écoutons aussi le cardinal de Retz, très bon juge en pareille matière, et qui aurait bien voulu prendre la place de La Rochefoucauld « Pour ce qui regarde Mme de Longueville, la petite vérole lui avoit ôté la première fleur de la beauté [8] ; mais elle lui en avoit laissé presque tout l’éclat, et cet éclat joint à sa qualité, à son esprit et à sa langueur, qui avoit en elle un charme particulier, la rendoit une des plus aimables personnes de France. » Et ailleurs : « Elle avoit une langueur dans ses manières qui touchoit plus que le brillant de celles mêmes qui étoient plus belles. »

Après les hommes, consultons les femmes. On peut bien les en croire sur parole quand elles font l’éloge de la beauté d’une autre. Voici comment Mme de Motteville parle en plusieurs endroits de celle de Mme de Longueville : « Cette belle demoiselle de Bourbon… La parfaite beauté de Mme de Longueville, sa jeunesse et sa propre grandeur la convioient souvent à regarder avec mépris sa rivale (la duchesse de Montbazon)… Cette princesse, qui absente régnoit dans sa famille, et dont tout le monde souhaitoit l’approbation comme un bien souverain, revenant à Paris en mai 1647 (après l’ambassade de Munster), ne manqua pas de paroître avec plus d’éclat qu’elle n’en avoit eu quand elle étoit partie. L’amitié que M. le prince son frère avoit pour elle autorisant ses actions et ses manières, la grandeur de sa beauté et celle de son esprit grossirent tellement la cabale de sa famille, qu’elle ne fut pas long-temps à la cour sans l’occuper presque tout entière. Elle devint l’objet de tous les désirs ; sa ruelle devint le centre de toutes les intrigues, et ceux qu’elle aimoit devinrent aussitôt les mignons de la fortune… Ses lumières, son esprit et l’opinion qu’on avoit de son discernement la faisoient admirer de tous les honnêtes gens, et ils étoient persuadés que son estime seule étoit capable de leur donner de la réputation. Si elle dominoit les ames par cette voie, celle de sa beauté n’étoit pas moins puissante ; car, quoique elle eût eu la petite vérole depuis la régence, et qu’elle eût perdu quelque peu de la perfection de son teint, l’éclat de ses charmes attiroit toujours l’inclination de ceux qui la voyoient, et surtout elle possédoit au souverain degré ce que la langue espagnole exprime par ces mots de donayre, brio, y bizarrie (bon air, air galant). Elle avoit la taille admirable, et l’air de sa personne avoit un agrément dont le pouvoir s’étendoit même sur notre sexe. Il étoit impossible de la voir sans l’aimer et sans désirer de lui plaire. Sa beauté néanmoins consistoit plus dans les couleurs de son visage que dans la perfection de ses traits. Ses yeux n’étoient pas grands, mais beaux, doux et brillans, et le bleu en étoit admirable ; il étoit pareil à celui des turquoises. Les poètes ne pouvoient jamais comparer qu’aux lys et aux roses le blanc et l’incarnat qu’on voyoit sur son visage, et ses cheveux blonds et argentés, et qui accompagnoient tant de choses merveilleuses, faisoient qu’elle ressembloit beaucoup plus à un ange tel que la foiblesse de notre nature nous les fait imaginer que non pas à une femme.

Poca grana, y mucha nieve,
Van compitiendo en su tara
Y entre lirios, y iasmines,
Assomanse algunas rosas. »


À ces divers passages de la bonne Mme de Motteville, nous ne voulons ajouter qu’une seule ligne de la grande Mademoiselle, dont une extrême bienveillance n’était pas le défaut : « M. de Longueville étoit vieux ; Mme de Bourbon étoit fort jeune, et belle comme un ange [9]. »

Et il faut que l’air angélique, comme aussi le teint de perle, aient appartenu à Mme de Longueville d’une façon toute particulière, puisque nous retrouvons ces expressions dans une lettre inédite d’une autre femme de ce temps, Mlle de Vandy [10], qui, des eaux de Bourbon, écrit à Mme de Longueville en 1655 : « Quand votre altesse n’auroit pas un teint de perle, l’esprit et la douceur d’un ange… » Cette rencontre involontaire de personnes si différentes dans les mêmes termes ne prouve-t-elle pas que c’était bien là l’effet général que produisait Mme de Longueville, et les comparaisons que sa beauté suggérait naturellement ?

Cet accord fortuit et si frappant autorise et justifie pleinement le langage, qui sans cela eût pu être suspect, de Scudéry dans la dédicace d’Artamène ou le grand Cyrus : « La beauté que vous possédez au souverain degré… n’est pas ce que vous avez de plus merveilleux, quoiqu’elle soit l’objet de la merveille de tout le monde. L’on en voit sans doute en votre altesse l’idée la plus parfaite qui puisse tomber sous la vue, soit pour la taille, qu’elle a si belle et si noble, soit, pour la majesté du port, soit pour la beauté de ses cheveux, qui effacent les rayons de l’astre avec lequel je vous compare, soit pour l’éclat et pour le charme des yeux, pour la blancheur et pour la vivacité du teint, pour la juste proportion de tous les traits, et pour cet air modeste et galant tout ensemble qui est l’ame de la beauté. »

Au reste, non content de cette description, Scudéry l’a relevée et, comme on dirait aujourd’hui, illustrée par un portrait de Mme de Longueville, ainsi que Chapelain, en dédiant la Pucelle à son mari, a placé le portrait de ce prince en tête de son livre. Ceci nous amène à dire un mot des divers portraits que nous connaissons de Mme de Longueville ; ils nous la montrent successivement dans sa gracieuse adolescence, dans son éclat, dans sa maturité.

Le roi Louis-Philippe eut l’heureuse idée de rassembler à Versailles, dans les galeries du second étage, tous les portraits qu’il put recueillir des personnages célèbres de France. On y rencontre un portrait de Mme de Longueville toute jeune, entre son père Henri de Bourbon et sa mère Charlotte de Montmorency. Malheureusement c’est une copie. Une note, placée derrière le cadre, dit que cette copie a été faite sur une peinture originale de Ducayer de 1634 [11]. Mlle de Bourbon, née en 1619, avait alors quinze ans. Il est impossible de voir ni d’imaginer une plus charmante créature. Tous les signes de la grande beauté qui va venir y sont déjà ; certains attraits manquent encore, mais la force qui les promet et les assure est partout empreinte.

La voici maintenant mariée, et dans toute la fleur de sa beauté, pendant l’ambassade de Munster, en 1646. Elle a vingt-sept ans. Anselme van Hull est l’auteur de ce portrait. C’est un buste, avec un encadrement très orné. La jeune femme a bien tenu tout ce que promettait la jeune fille. Les formes de la beauté se sont développées. Le visage est un peu plus long qu’il ne paraîtra plus tard. Ses cheveux sont magnifiques. Elle a le collier de perles qui ne la quitte guère. Ce portrait est admirablement gravé dans la collection des négociateurs de Munster, Rotterdam, 1697 [12].

Celui qui est en tête du premier volume du Grand Cyrus représente Mme de Longueville en 1649 [13]. Elle a donc trente ans. Cette gravure est de Regnesson, beau-frère de Nanteuil, d’après Chauveau. Des exemplaires détachés indiquent pour peintre Beaubrun et Nanteuil pour graveur [14]. On a aussi plusieurs autres gravures, légèrement différentes entre elles, de Moncornet. Parmi les émaux de Petitot que possède le musée du Louvre, il en est un, selon nous, assez médiocre, inscrit sous le n° 50, qu’on rapporte à Mme de Longueville. Tous ces portraits sont à peu près du même temps, et lui donnent le même caractère de beauté, la puissance et l’ampleur des formes, le visage plus plein que dans Van Hull, un embonpoint mieux marqué. Il faut dire à l’honneur de Scudéry que les phrases de la dédicace du Grand Cyrus que nous avons citées peuvent servir de texte fidèle à la gravure qui les accompagne. Voilà bien ces blonds cheveux, ces yeux si doux, ce teint d’une blancheur éblouissante, j’ajoute et cet habillement gracieux et noble qui sied si bien à la beauté, comme l’habillement des femmes du XVIIIe siècle semble avoir été inventé pour la laideur honteuse d’elle-même.

Enfin le musée de Versailles [15] contient un autre portrait de Mme de Longueville de la main de Mignard. Otez les défauts bien connus du peintre, et vous reconnaissez aisément la noble dame dont l’image est en tête du Grand Cyrus. C’est bien Mme de Longueville dans sa belle maturité et l’opulence de ses charmes, avec ce grand air et l’aimable langueur que tout le monde lui attribue. Elle est assise tenant un bouquet de fleurs entre les mains, dans un riche costume de cour, et avec le collier de perles, à peu près à quarante ans, vers 1660, un peau après le billet de Mlle de Vandy [16].

En décrivant la personne de Mme de Longueville, nous nous trouvons presque avoir tracé le caractère de son esprit et de son ame.

Son esprit a reçu les hommages des connaisseurs les plus délicats. Nous avons vu que La Rochefoucauld, Retz et Mme de Motteville le louent à l’égal de sa beauté. Retz insiste particulièrement sur ce que cet esprit devait tout à la nature et presque rien à l’étude, son indolence l’éloignant de tout effort dans les choses ordinaires. « Mme de Longueville, dit-il, a naturellement bien du fonds d’esprit, mais elle en a encore plus le fin et le tour. Sa capacité, qui n’a pas été aidée par sa paresse, n’est pas allée jusqu’aux affaires, etc. » Et à propos de la langueur de ses manières : « Elle en avoit une même dans l’esprit qui avoit ses charmes, parce qu’elle avoit, si l’on peut le dire, des réveils lumineux et surprenans. » Mme de Motteville parle ici comme le cardinal de Retz : « Cette princesse… étoit fort paresseuse (t. III, p. 59). » Ailleurs : « L’occupation que donnent les applaudissemens du grand monde, qui d’ordinaire regarde avec trop d’admiration les belles qualités des personnes de cette naissance, avoit ôté le loisir à Mme de Lon.gueville de lire, et de donner à son esprit une connoissance assez étendue pour la pouvoir dire savante (t. II, p. 48). » Elle ne l’était pas le moins du monde et ne se piquait point de l’être. Tandis que ses deux frères, le prince de Condé et le prince de Conti, faisaient de fortes études aux jésuites de Bourges et de Paris, Mlle de Bourbon n’avait reçu sous les yeux de sa mère que l’instruction légère qu’on donnait alors aux femmes. Un heureux naturel et le commerce de la société d’élite où elle vivait suppléèrent à tout ; elle eut même de bonne heure une grande réputation, et, presque enfant, je la trouve environnée d’hommages et même de dédicaces. J’ai là entre les mains une tragicomédie pastorale, intitulée Uranie [17], qu’un nommé Bridard lui dédia en 1631, c’est-à-dire lorsqu’elle avait douze ans. Ce Bridard lui dit « Les plus parfaits courtisans savent que vous avez un esprit qui prévient votre âge. De moi j’en puis témoigner, vous ayant ouïe réciter des vers avec tant de grace, que l’on doutoit si un ange, empruntant votre beauté, ne venoit point discourir en terre des merveilles du ciel. » Je tire cette phrase de ce livre oublié et digne de l’être, parce qu’elle devance toutes celles de Mme de Motteville, de Mlle de Montpensier et de Mlle de Vandy. Voilà déjà l’ange à douze ans, et pour toujours. Dès sa première jeunesse, on l’avait menée avec son frère, encore duc d’Enghien, à l’hôtel de Rambouillet, et les salons de la rue Saint-Thomas Au Louvre n’étaient pas une trop bonne école à un esprit tel que le sien, où se mêlaient presque également la grandeur et la finesse, mais une grandeur tirant un peu au romanesque, et une finesse dégénérant souvent en subtilité, comme au reste dans Corneille lui-même, le parfait représentant de cette époque. Il ne paraît pourtant pas que l’hôtel de Rambouillet lui ait imposé ses préjugés et ses admirations, car un jour qu’on lui lisait la Pucelle de Chapelain, si prônée en ce quartier, et qu’on lui en faisait remarquer les prétendues beautés : « Oui, dit-elle [18], cela est fort beau, mais cela est bien ennuyeux ! » à peu près comme son frère, le grand Condé, prenait la défense de Corneille contre les règles, et s’écriait qu’il ne pardonnait pas aux règles de faire faire à l’abbé d’Aubignac d’aussi mauvaises tragédies. On la proclamait de toutes parts le juge souverain de tous les écrits, la reine du bel esprit, l’arbitre du goût et des élégances, comme dit Horace. Quand parurent les deux fameux sonnets de Benserade et de Voiture sur Job, toute la cour prit parti pour Benserade ; mais Mme de Longueville, s’étant déclarée pour Voiture, ramena tout le monde à son sentiment [19]. L’esprit simple et mâle du grand Condé se serait également moqué des deux sonnets et des deux auteurs. Et il faut bien qu’à ce moment de sa vie, vers 1647 et 1648, à son retour de Munster et avant la fronde, dans les premiers jours de sa liaison avec La Rochefoucauld, Mme de Longueville ait cédé au goût dominant, et qu’elle ait été un peu précieuse, car Mme de Motteville, en relevant « la beauté principale de son esprit, qui consistoit en la délicatesse des pensées, » l’accuse d’affectation, ajoutant bien vite, comme pour s’excuser de trouver des taches à une personne aussi accomplie : « Tous les hommes participent à cette boue dont ils tirent leur origine, et Dieu seul est parfait. »

On s’accorde à reconnaître qu’elle causait divinement, avec un mélange exquis de vivacité et de douceur. Le charme de sa conversation doit avoir été quelque chose de bien extraordinaire pour avoir survécu à sa jeunesse et à la vie mondaine, et subsisté jusque dans la dévotion et la pénitence. L’écrivain janséniste qui nous a laissé un portrait, ou, comme on disait alors, un caractère de Mme de Longueville [20], n’hésite pas à la comparer et presqu’à la préférer à l’un des hommes les plus spirituels et des causeurs les plus célèbres du XVIIe siècle, M. de Tréville. « C’étoit une chose à étudier que la manière dont Mme de Lorigueville conversoit… Elle disoit si bien tout ce qu’elle disoit, qu’il auroit été difficile de le mieux dire, quelqu’étude que l’on y apportât. Il y avoit plus de choses vives et rares dans ce que disoit M. de Tréville, mais il y avoit plus de délicatesse et plus d’esprit et de bon sens dans la manière dont Mme de Longueville s’exprimoit. »

Mais parler et écrire sont deux choses toutes différentes, qui demandent des cultures particulières, et comme l’étude manquait à Mme de Longueville, il y paraissait dès qu’elle prenait la plume. Ses grandes qualités naturelles avaient peine à se faire jour à travers les fautes de tout genre qui échappaient à son inexpérience. Ce n’est pas en effet une petite affaire que d’exprimer ses sentimens et ses idées dans un ordre naturel, avec leurs nuances vraies, en des termes ni trop recherchés ni trop vulgaires, qui ne les exagèrent ni ne les affaiblissent. Il n’est pas très rare de rencontrer dans le monde des hommes pleins d’esprit, de verve et de grace lorsqu’ils parlent, et qui deviennent méconnaissables la plume à la main. C’est qu’écrire est un art, un art très difficile, et qu’il faut avoir appris. Mme de Longueville l’ignorait tout-à-fait, ainsi que les femmes les plus éminentes de son temps. J’ai parlé ailleurs [21] de Mme Angélique Arnaud et de Jacqueline Pascal, si admirablement douées, et qui n’ont laissé que des œuvres très imparfaites. Les témoignages sont unanimes pour présenter la princesse Palatine comme une personne d’un grand esprit qui traitait d’égal à égal avec les plus grands hommes. Retz [22] et Bossuet [23] le disent, et je les en crois, car ils s’y connaissaient mieux que moi. Lisez cependant quelques lettres autographes [24] qui nous restent de la Palatine : ce n’est certes pas la solidité, la finesse et les traits ingénieux qui leur manquent ; mais je suis forcé d’avouer qu’elles sont pleines d’incorrections, que les phrases y sont très embarrassées, et que les règles les plus vulgaires de l’orthographe y sont quelquefois outrageusement blessées. Je n’en conclus pas du tout que la Palatine n’était pas un esprit du premier ordre, mais seulement qu’on ne lui avait point enseigné l’art de rendre convenablement par écrit ses sentimens et ses pensées. Mme de Longueville n’était pas beaucoup plus exercée. Aussi tout ce que nous avons publié d’elle, et ce que nous mettrons bientôt sous les yeux du lecteur, se ressent à la fois de la beauté de son génie et des défauts de son éducation.

À ces femmes qui écrivent si bien et si mal, on se plaît à opposer Mme de Sévigné et Mme de La Fayette, qui écrivent toujours bien. Pour être juste, il faudrait, ce semble, tenir compte ici de deux choses : d’abord ces deux dames étaient plus jeunes de quelques années, et elles ont pu profiter des progrès alors si rapides de la langue et du goût ; ensuite elles avaient reçu une tout autre éducation. Elles avaient eu un maître de langue et de littérature pendant leur jeunesse et même après leur mariage, et ce maître était un des hommes les plus savans du XVIIe siècle, qui en même temps avait les plus hautes prétentions au bel esprit, au bel air, à l’air galant. Ménage avait appris à Mlle de Rabutin et ensuite à Mlle de Lavergne non-seulement la langue française telle qu’on la parlait et l’écrivait à l’Académie, mais la langue des beaux esprits du temps, l’italien, et même un peu de latin ; il ne leur fit grace que du grec. Il les exerça à écrire, corrigeant leurs compositions, marquant leurs fautes, cultivant leurs heureux instincts, polissant et réglant leur esprit et leur style. Il les retint assez long-temps sous cette discipline qui avait pour lui ses douceurs. Leur professeur était aussi leur adorateur platonique, plus platonique qu’il ne l’eût voulu. Il leur adressait des stances, des sonnets, des idylles, des madrigaux, des vers de toute sorte en français, en italien et en latin. Il célébrait tour à tour formosissima Laverna et la bellissima marchesa di Sevigni [25]. Il ne se serait pas donné la peine de composer, à l’honneur de leur esprit et de leurs charmes, des vers latins et italiens qu’elles n’eussent pas compris. Bien loin de là, l’une et l’autre écrivaient fort bien en italien [26]. Dans une correspondance inédite de Mme de La Fayette, que j’ai pu parcourir, j’ai rencontré plus d’une allusion au temps où elle faisait pour ainsi dire ses études sous Ménage [27]. La nature avait comblé Mme de Sévigné : elle lui avait donné une justesse et une solidité parfaite, avec un inépuisable enjouement et une vivacité étincelante. L’art, se joignant en elle au génie, en a fait l’incomparable épistolière qui a laissé à mille lieues derrière elle Balzac et Voiture, et que Voltaire lui-même n’a point surpassée. Elle a l’air de tout oser, comme une étourdie et une ignorante, et jamais dans ses traits les plus hardis elle ne passe la mesure, signe infaillible d’un art achevé. Remarquez encore que, si Mme de Sévigné a écrit admirablement, ç’a toujours été par rencontre, sachant bien, il est vrai, que ses lettres seraient montrées et circuleraient peut-être ; mais enfin elle n’a jamais mis d’enseigne : elle n’a écrit que des lettres, elle n’a pas fait de livre, je doute même qu’elle eût pu en faire, et je ne l’imagine pas composant un roman ni un ouvrage quelconque, si ce n’est peut-être des mémoires et des satires, comme son cousin Bussy ou Saint-Simon, ou bien des traités de théologie, comme sa fille, Mme de Grignan [28]. Il n’en est point ainsi de Mme de La Fayette. Ce n’est pas seulement une personne de beaucoup d’esprit et de beaucoup d’instruction, c’est un auteur. Il n’est pas surprenant qu’elle sût écrire, puisqu’elle en faisait profession. Une politesse exquise est son trait dominant, et il est permis de le rapporter un peu à la discipline littéraire qu’elle garda bien plus long-temps que son amie ; d’ailleurs n’écrivant pas un mot sans le soumettre à ce même Ménage, à Segrais, qui logeait chez elle et lui prêtait, sinon sa plume, au moins ses conseils et son nom, à Huet, à La Rochefoucauld, Mme de La Fayette est très supérieure assurément à Mme de La Suze, à Mme de Brégy, à Mme Deshoulières, à Mlle Scudéry, à Mme d’Aulnoy, à Mme Lambert, mais elle est de leur famille. Quoiqu’elle ait passé sa vie avec Mme de Sévigné, elle en diffère essentiellement, et elle appartient à un tout autre monde que Mme de Longueville.

Pour revenir à celle-ci, en restant dans la vérité la plus rigoureuse, en mettant de côté l’unanime admiration de ses contemporains, et en l’appréciant seulement sur ce qui nous reste d’elle, mesure bien sévère et médiocrement juste, puisque Mme de Longueville est loin d’être tout entière dans ce qu’elle a écrit par hasard et à la hâte, on peut dire encore que son esprit est véritablement du premier rang, mais qu’il est celui d’une femme, d’une grande dame, d’une princesse fort paresseuse, comme la peignent Retz et Mme de Motteville, qui n’a pas pris le moindre soin des facultés qu’elle a reçues, et qui laisse paraître indistinctement ses qualités et ses défauts, qui sont aussi les qualités et les défauts du temps où elle est venue, à savoir, une grandeur inculte ; une délicatesse souvent raffinée, avec une perpétuelle négligence.

S’il y a de la femme dans l’esprit de Mme de Longueville, son ame surtout est au plus haut point féminine, et, loin de l’en accuser, je l’en loue. Oui, Mme de Longueville est de son sexe ; elle en a les qualités adorables et les imperfections bien connues. Dans un monde où la galanterie était à l’ordre du jour, cette jeune et ravissante créature, mariée à un homme déjà vieux et même occupé ailleurs, suivit l’exemple universel. Naturellement tendre, les sens, elle-même le dit dans la confession la plus humble qui fut jamais [29], n’entraient pour rien dans les démarches de son cœur ; mais, entourée d’hommages, elle s’y complaisait. Aimable, elle mettait son bonheur à être aimée. Sœur du grand Condé, elle n’était pas insensible à l’idée de jouer un rôle et d’occuper l’attention ; mais, loin de prétendre à la domination, elle était tellement femme, qu’elle se laissait dominer et conduire par celui qu’elle aimait. Tandis qu’autour d’elle l’intérêt et l’ambition prenaient si souvent les couleurs de l’amour, elle n’écouta que son cœur, et se mit comme au service de l’ambition et de l’intérêt d’un autre. Tous les auteurs sont unanimes à cet égard ; ses ennemis lui reprochent avec aigreur de n’avoir pas eu un but qui lui fût propre et d’avoir méconnu ses intérêts ; ils ne se doutent pas qu’en croyant l’accabler par là, ils la relèvent, et prennent soin eux-mêmes de couvrir sa conduite et ses fautes, qui, après tout, se réduisent à une seule.

Elle a pu être touchée du dévouement de Coligny, qui donna son sang pour la venger des outrages de Mme de Montbazon [30] ; elle prêta [31] un moment une oreille distraite aux galanteries du brave et spirituel Miossens, depuis le maréchal d’Albret ; plus tard, elle se compromit un peu avec le duc de Nemours [32], mais elle n’a aimé véritablement qu’une seule personne, La Rochefoucauld. Elle s’est donnée à lui tout entière : que ce soit là son excuse. Elle a tout sacrifié à La Rochefoucauld, ses devoirs, ses intérêts, son repos, sa réputation. Pour lui, elle a joué sa fortune et sa vie. Elle est entrée dans les conduites les plus équivoques et les plus contraires. C’est La Rochefoucauld qui l’a jetée dans la fronde, qui l’a fait, à son gré, avancer ou reculer, qui l’a rapprochée ou séparée de sa famille, qui l’a gouvernée absolument. En un mot, elle a consenti à n’être entre ses mains qu’un instrument héroïque. Sans doute la passion et l’orgueil ont pu de temps en temps trouver leur compte dans cette vie d’aventures et dans ces périls énergiquement bravés ; mais de quelle trempe était l’ame qui mettait en cela sa consolation ? Et, comme il arrive d’ordinaire, l’homme auquel elle se dévouait n’était pas entièrement digne d’elle. Il avait infiniment d’esprit ; mais il était profondément égoïste, petitement ambitieux, et jugeant des autres sur lui-même, subtil aussi dans le mal comme elle l’était dans le bien, plein de raffinement dans son amour-propre et dans le calcul de ses intérêts, le moins chevaleresque des hommes en réalité, quoiqu’il en affectât toutes les apparences. Aussi, dès qu’il croit que Mme de Longueville a un moment chancelé loin de lui et trop écouté le duc de Nemours, il se retourne contre elle et la poursuit du plus misérable ressentiment. Il la noircit auprès de son frère, il révèle les faiblesses dont il a profité, et quand elle est tout occupée à réparer les torts de sa vie, quand elle les expie par la plus dure pénitence, il fait imprimer à l’étranger des mémoires où il la déchire et qu’il n’a pas même le courage d’avouer [33], comme un peu plus tard il fera faire par Mme de Sablé des articles de journal à sa gloire, qu’il corrigera de sa propre main, ôtant soigneusement les petites critiques qui avaient été mises pour donner du poids aux louanges, en sorte que la pauvre femme, en revenant des Carmélites ou de Port-Royal, eût pu rencontrer, dans les rares salons où elle allait encore, l’histoire de ses amours et la peinture de ses défauts tracée de la main de celui qui eût dû mourir pour la défendre, fût-ce même contre la vérité. La Rochefoucauld, après la fronde, arrangea très bien ses affaires avec la cour ; il s’y ménagea et s’y soutint ; il brigua même la place de gouverneur du dauphin, qui fut donnée à Montausier. Dans sa vieillesse, il s’entoura de femmes aimables, qui toutes en étaient avec lui à l’admiration et aux petits soins, et dont l’une, Mme de La Fayette, lui consacra sa vie et remplaça Mme de Longueville. Combien la conduite de celle-ci est différente ! L’amour l’avait engagée dans la fronde, l’amour l’y avait soutenue ; dès que l’amour lui manque, elle ne sait plus où elle en est. L’altière héroïne qui, pour faire la guerre à Mazarin, avait vendu ses pierreries, engagé sa fortune, traversé la mer dans une barque et pensé s’y noyer, soulevé le Midi et tenu en échec la puissance royale, dès qu’il ne s’agit plus que d’elle, se retire de la scène, rentre dans l’ombre, se voue à la solitude à trente-cinq ans, et dans toute sa beauté, ne retenant du passé de sa vie que le souvenir de ses fautes, comme Mlle de Lavallière. Ah ! sans doute il eût mieux valu lutter contre son cœur, et, à force de courage et de vigilance, se sauver de toute faiblesse. Nous mettons un genou en terre devant celles qui n’ont jamais failli ; mais quand à Mlle de Lavallière ou à Mme de Longueville on ose comparer Mme de Maintenon, avec les calculs sans fin de sa prudence mondaine et les scrupules tardifs d’une piété qui vient toujours à l’appui de sa fortune, nous protestons de toute la puissance de notre ame. Nous sommes hautement pour la sœur Louise de la Miséricorde et pour la pénitente de M. Marcel. Nous préférons mille fois l’opprobre dont elles essaient en vain de se couvrir à la vaine considération qui a entouré, dans une cour dégénérée et devant l’Europe tremblante, Mme Scarron, devenue en secret la femme de Louis XIV. Deux choses seules nous touchent, la vertu vraie et la passion vraie : l’une, qui est au-dessus de tout et que Dieu seul peut dignement récompenser ; l’autre, qu’il ne faut pas trop célébrer, mais qui a son excuse au moins et une sorte de grandeur dans ses élans désintéressés, dans ses sacrifices, dans ses souffrances, surtout dans ses expiations.

Comprenons donc bien Mme de Longueville. Ce n’est point du tout une politique comme la Palatine ; il n’y a pas eu le moindre bon sens dans toutes ses démarches ; elle n’a eu aucun véritable esprit de conduite. C’est une niaiserie de l’accuser de n’avoir pas eu de consistance et de caractère propre : son vrai caractère et l’unité de sa vie doivent être cherchés où ils sont, dans son dévouement à celui qu’elle aimait. Elle est là tout entière et toujours la même, à la fois conséquente et absurde, et touchante jusque dans ses folies.

Je mets tous ses mouvemens désordonnés sur le compte de l’esprit inquiet et mobile de La Rochefoucauld. C’est lui qui est l’ambitieux, c’est lui qui est l’intrigant ; c’est lui qui erre de parti en parti à tort et à travers selon les circonstances, uniquement occupé de ses intérêts, et sans nul autre grand mérite qu’un esprit fertile en expédiens de toute sorte et une bravoure brillante sans talent militaire. Et j’attribue à Mme de Longueville, au sang des Condé, à ce grand cœur qui éclate partout en elle, je lui attribue l’audace dans le danger, un certain contentement secret dans l’excès du malheur, et après les revers une fierté devant les victorieux qui ne le cède point à celle du cardinal de Retz. Mme de Longueville non plus ne baissa pas les yeux ; elle les détourna sur un plus digne objet. N’ayant pas fait une entreprise politique, elle n’avait ni à la soutenir ni à la désavouer ; une fois frappée dans le point qui était tout pour elle, elle dit adieu aux affaires et au monde, sans demander grace à la cour, et ne demandant pardon qu’à Dieu, non pas de ses fautes politiques, mais de ses fautes intimes et particulières.

Ainsi considérées, toutes les critiques adressées à la conduite de Mme de Longueville lui tournent en apologie.

La Rochefoucauld, après avoir fait de Mme de Longueville l’éloge que nous en avons cité, ajoute : « Mais ces belles qualités étoient moins brillantes à cause d’une tache qui ne s’est jamais vue en une princesse de ce mérite, qui est que bien loin de donner la loi à ceux qui avoient une particulière adoration pour elle, elle se transformoit si fort dans leurs sentimens qu’elle ne reconnoissoit pas les siens propres. En ce temps-là le prince de Marcillac avoit part dans son esprit, et comme il joignoit son ambition à son amour, il lui inspira le désir des affaires, encore qu’elle y eût une aversion naturelle. » Cette tache que lui reproche ici La Rochefoucauld est précisément son auréole, celle de la femme aimante et dévouée.

Le futur auteur des Maximes ne fait pas difficulté d’avouer qu’il s’attacha à elle autant par intérêt que par affection. Après une telle déclaration, on n’est guère reçu à s’écrier chevaleresquement :

Pour mériter son cœur, pour plaire à ses beaux yeux,
J’ai fait la guerre aux rois, je l’aurois faite aux dieux.

Non, ce n’est pas pour lui plaire que vous vous êtes engagé dans la fronde ; vous vous y êtes jeté de vous-même par la passion du mouvement et de l’intrigue. Vous le reconnaissez : elle avait une aversion naturelle pour les affaires ; elle vous y a suivi contre son goût et ses intérêts manifestes.

Au reste, La Rochefoucauld raconte lui-même, dans la nouvelle partie de ses Mémoires [34], comment et dans quelles vues il se lia avec Mme de Longueville. Il cherchait à se venger de la reine et de Mazarin ; pour cela, il avait besoin du prince de Condé ; il s’efforça d’arriver au frère par la soeur. Laissons-le parler lui-même : « Tant d’inutilité et tant de dégoûts me donnèrent enfin d’autres pensées et me firent chercher des voies périlleuses pour témoigner mon ressentiment à la reine et au cardinal Mazarin. La beauté de Mme de Longueville, son esprit et tous les charmes de sa personne attachèrent à elle tout ce qui pouvoit espérer d’en être souffert. Beaucoup d’hommes et de femmes de qualité essayèrent de lui plaire, et par-dessus les agrémens de cette cour, Mme de Longueville étoit alors si unie avec toute sa maison, et si tendrement aimée du duc d’Enguien, son frère, qu’on pouvoit se répondre de l’estime et de l’amitié de ce prince quand on étoit approuvé de Mme sa soeur. Beaucoup de gens tentèrent inutilement cette voie et mêlèrent d’autres sentimens à ceux de l’ambition. Miossens, qui depuis a été maréchal de France, s’y opiniâtra le plus long-temps, et il eut un pareil succès. J’étais de ses amis particuliers, et il me disoit ses desseins. Ils se détruisirent bientôt d’eux-mêmes : il le connut et me dit plusieurs fois qu’il étoit résolu d’y renoncer ; mais la vanité, qui étoit la plus forte de ses passions, l’empêchoit souvent de me dire vrai, et il feignoit des espérances qu’il n’avoit pas et que je savois bien qu’il ne devoit pas avoir. Quelque temps se passa de la sorte, et enfin j’eus sujet de croire que je pourrois faire un usage plus considérable que Miossens de l’amitié et de la confiance de Mme de. Longueville. Je l’en fis convenir lui-même. Il savoit l’état où j’étois à la cour ; je lui dis mes vues, mais que sa considération me retiendroit toujours, et que je n’essaierois point à prendre des liaisons avec Mme de Longueville, s’il ne m’en laissoit la liberté. J’avoue même que je l’aigris exprès contre elle pour l’obtenir, sans lui rien dire toutefois qui ne fût vrai. Il me la donna tout entière ; mais il se repentit de me l’avoir donnée quand il vit les suites de cette liaison… »

L’ennemie déclarée de Mme de Longueville est sa belle-fille, Mme de Nemours, d’un caractère tout opposé au sien, judicieuse, mais sèche, très légitimement portée pour M. de Longueville son père, qu’elle disputait à l’influence de sa femme et poussait du côté de la cour. Dans ses Mémoires, elle-même reconnaît le parfait désintéressement de Mme de Longueville, son sincère attachement à son frère, et son peu de goût pour la politique. « L’on [35] s’étonnera sans doute que Mme de Longueville ait été une des premières (à se jeter dans la fronde), elle qui n’avoit rien à espérer de ce côté, et qui n’avoit aucun sujet de se plaindre de la cour… M. le Prince avait pour Mme sa sœur une extrême tendresse. Elle, de son côté, le ménageoit moins par intérêt que pour l’estime particulière et la tendre amitié qu’elle avoit pour lui… Mme de Longueville savoit très mal ce que c’étoit de politique… » En même temps elle l’accuse d’avoir cherché l’éclat et l’apparence, de n’avoir eu aucun motif solide dans sa conduite, d’avoir sacrifié à une fausse gloire la fortune et le repos, et tout cela sous l’influence de La Rochefoucauld. « Ce fut, dit-elle, M. de La Rochefoucauld qui inspira à cette princesse tant de sentimens si creux et si faux. Comme il avoit un pouvoir fort grand sur elle, et que d’ailleurs il ne pensoit guère qu’à lui, il ne la fit entrer dans toutes les intrigues où elle se mit que pour pouvoir se mettre en état de faire ses affaires par ce moyen… Marcillac, qui la gouvernoit absolument, et qui ne vouloit pas que d’autres eussent le moindre crédit auprès d’elle, ni même qu’ils parussent y en avoir, l’éloigna fort du coadjuteur, qui n’auroit pas été fâché de la gouverner aussi, et qui l’étoit beaucoup que cela ne fût pas… Marcillac par son intérêt seul fit voir à Mme de Longueville… Sitôt que Marcillac, qui ne se hâtoit et ne pressoit tant Mme de Longueville que pour en avoir plus tôt ce qu’on lui avoit promis du côté de la cour, en eut obtenu ce qu’il prétendoit, il ne pensa plus guère aux intérêts des autres ; il trouva dans les siens tout ce qu’il cherchoit, et son compte lui tenait d’ordinaire toujours lieu de tout. Il fit même trouver bon à Mme de Longueville qu’on n’eût point pensé à elle… »

Retz confirme en ce qui le regarde les insinuations de Mme de Nemours, et prend soin de nous bien expliquer lui-même ses prétentions d’un moment et jusqu’à ses espérances. Il achève ainsi le portrait qu’il nous a tracé de Mme de Longueville : « Elle eût eu peu de défauts, si la galanterie ne lui en eût donné beaucoup. Comme sa passion l’obligea de ne mettre la politique qu’en second dans sa conduite, d’héroïne d’un grand parti elle en devint l’aventurière. »

Pour justifier et pour peindre avec la plus parfaite exactitude les sentimens et l’ame de Mme de Longueville, nous aurions pu nous borner à citer deux passages décisifs du témoin le plus impartial des choses et des personnes de ce temps, Mme de Motteville : « En s’attachant à M. le Prince par politique, le pr ince de Marcillac s’étoit donné à Mme de Longueville d’une manière un peu plus tendre, joignant les sentimens du cœur à la considération de sa grandeur et de sa fortune. Ce don parut tout entier aux yeux du public, et il sembla à toute la cour que cette princesse le reçut avec beaucoup d’agrément. Dans tout ce qu’elle a fait depuis, on a connu clairement que l’ambition n’était pas la seule qui occupoit son ame, et que les intérêts du prince de Marcillac y tenoient une grande place : elle devint ambitieuse pour lui, elle cessa d’aimer le repos pour lui, et pour être sensible à cette affection, elle devint trop insensible à sa propre gloire… Les vœux du prince de Marcillac, comme je l’ai dit, ne lui avoient point déplu, et ce seigneur, qui étoit peut-être plus intéressé qu’il n’étoit tendre, voulant s’agrandir par elle, crut lui devoir inspirer le désir de gouverner les princes ses frères… »

Ainsi, de l’aveu de tout le monde, le point de vue qui domine et éclaircit toute la conduite de Mme de Longueville dans la fronde est celui-ci : La Rochefoucauld ne cherchant que son intérêt, Mme de Longueville ne cherchant que l’intérêt de La Rochefoucauld.

Il est vraiment extraordinaire qu’elle ait osé se mettre aussi en avant qu’elle fit pour le servir. « Mme de Longueville n’avoit rien oublié pour faire que toutes les graces de la cour tombassent sur la tête du prince de Marcillac… Pour la satisfaire amplement, il falloit agrandir le prince de Marcillac, et ce fut dans cette conjoncture qu’elle eut le tabouret pour sa femme et permission d’entrer dans le Louvre en carrosse. Ces avantages le mettoient au-dessus des ducs et à l’égal des princes, quoiqu’il ne fût ni l’un ni l’autre : il n’étoit pas de maison souveraine [36]… » « Mme de Longueville s’entremit avec plaisir de cet accommodement, et on prétend même que M. de Marcillac en eut de l’argent [37]. » Quel rôle en tout cela que celui de La Rochefoucauld ! Mme de Longueville est au moins désintéressée. À la fois elle s’efface et se compromet, uniquement attentive à servir et à complaire.

Là est la vraie et parfaite unité de sa conduite : elle poursuit le but qu’un autre lui trace avec une constance infatigable, à travers toutes les intrigues, et comme les yeux fermés sur les ressorts particuliers qui meuvent La Rochefoucauld.

Long-temps son aveuglement est entier ; mais comme elle joignait beaucoup de finesse à beaucoup de passion, quand ils étaient un peu de temps séparés et qu’elle n’était plus sous le charme ou sous le joug de sa présence, ses yeux s’ouvraient à demi ; et dans le voyage de Guyenne, ayant rencontré le duc de Nemours qui, à défaut d’une grande capacité, lui offrait tous les caractères de la parfaite chevalerie, et passait alors pour très occupé de Mme de Châtillon, l’absence, le vide qui commençait à se faire dans son cœur, le goût inné de plaire, l’envie de montrer la puissance de ses charmes, et de troubler un peu une rivale qui ménageait et voulait garder à la fois Nemours et Condé, enfin la liberté et l’abandon d’un voyage, la rendirent plus accessible qu’elle n’aurait dû l’être aux empressemens du jeune et beau cavalier. Rien ne prouve qu’elle ait été au-delà de la tentation. À peine de retour à Paris, M. de Nemours l’oublia, reprit les fers de Mme de Châtillon, qui triompha avec sa perfidie accoutumée du sacrifice qu’on lui faisait. De son côté, justement blessé, La Rochefoucauld se brouilla pour toujours avec elle. On dit [38] qu’il saisit avec joie cette occasion de se séparer d’elle, comme il le désirait depuis long-temps. Soit ; mais il fallait s’arrêter là, il ne fallait pas s’unir contre elle à Mme de Châtillon [39], la calomnier à l’envi dans l’esprit du prince de Condé, lui, imputer le lâche dessein d’avoir voulu ruiner tout le parti et trahir son frère pour servir les intérêts du duc de Nemours [40], accusation absurde et que toute sa conduite dément, et la peindre comme une créature vulgaire, capable de se porter aux mêmes extrémités pour tout autre, si cet autre le désirait ; il ne fallait pas, comme le dit si bien Mme de Motteville [41] d’amant devenir ennemi, d’ennemi ingrat, » et se laisser entraîner par la vengeance à des offenses qui allèrent, dit encore Mme de Motteville, « au-delà de ce qu’un chrétien doit à Dieu et un homme d’honneur à une dame. »

Ce court moment de légèreté et de coquetterie de Mme de Longueville pendant le voyage de Guyenne est sa seule, sa véritable tache. Tout le reste de sa conduite dans la fronde s’explique et se défend aisément au point de vue que nous avons marqué.

Il ne faut d’ailleurs prendre au sérieux la conduite de personne dans la fronde, car la fronde n’est pas une chose sérieuse : c’est une suite d’intrigues où l’unique mobile et presque avoué de tout le monde est l’intérêt, la vanité, le goût de l’importance, avec la galanterie et le plaisir. Les princes ne songeaient qu’à eux-mêmes, à agrandir leur autorité et leur fortune, et pour cela ils allaient tour à tour d’un parti à l’autre, selon les événemens et des vues particulières qui changeaient chaque jour. Le prince de Condé, la figure qui domine tout le tableau et seule mérite les regards de l’histoire avec son rival Mazarin, méprisait au fond tous les partis ; mais il voulait se faire à côté du roi une place incompatible avec la grandeur royale. Son mouvement naturel était du côté de la cour : une ambition mal entendue l’arrêtait. La fronde proprement dite et les parlementaires lui étaient odieux, et il ne les servit jamais qu’à contre-cœur. Son ressort principal était la passion de la guerre, dont il avait le génie, et c’est là ce qui, après bien des délibérations et des hésitations, finissait presque toujours par l’emporter. Le parlement, oubliant son rôle et ses devoirs, s’agitait sous la main de jeunes seigneurs travestis en tribuns. On mettait en mouvement le peuple de Paris, on l’ameutait aisément contre la cour ; mais, dès qu’il était question de réformes sérieuses et de la convocation des états-généraux, le parlement prenait l’épouvante et reculait tout aussi bien que le parti opposé [42]. La seule utilité peut-être de la fronde, dans l’admirable économie de notre histoire, a été de rehausser le pouvoir royal, d’en faire sentir à tous l’absolue nécessité, et d’accroître l’œuvre de Louis XI, de Henri IV et de Richelieu. Sous la ligue, deux grandes opinions, deux grandes causes étaient aux prises. Aussi la ligue a fécondé les esprits, elle a trempé les caractères, elle a été une école de politique et de guerre, elle a préparé les fortes générations de la première moitié du XVIIe siècle. La fronde est dans nos annales un épisode sans grandeur ; elle n’a formé personne, ni un homme de guerre, ni un homme d’état ; la nation n’y a pris aucune part, parce qu’elle sentait bien qu’aucun grand intérêt n’y était engagé : c’est un passe-temps de gentilshommes, de beaux-esprits et de belles dames. C’est aux dames surtout qu’appartient la fronde : elles en sont à la fois les mobiles et les instrumens, les plus intéressantes actrices, et parmi elles le premier rôle est incontestablement à Mme de Longueville.

Ce brillant carrousel a eu trois momens. Il débute par ce qu’on appelle la guerre de Paris en 1649. Mme de Longueville est l’héroïne de ces premières scènes ; elle se transporte à l’Hôtel-de-Ville, elle en fait sa place d’armes contre la cour ; elle y loge, elle y accouche, et le fils qu’elle y met au monde est appelé Charles de Paris. Vient ensuite l’arrestation et la captivité des princes, la fuite de Mme de Longueville, et sa résistance dans Stenai, où elle s’enferme avec Turenne. Enfin la délivrance des princes est bientôt suivie d’une guerre assez considérable où paraissent au premier plan le combat de la rue Saint-Antoine et le siège que soutint dans Bordeaux Mme de Longueville. C’est sur ces deux dernières parties de la fronde que tombent les lettres nouvelles que nous avons recueillies et qu’il est bien temps de faire connaître.


II

Je le répète, et je supplie qu’on ne le perde pas de vue : ce n’est pas du tout le génie politique de Mme de Longueville que je défends et que je veux mettre en lumière ; la seule chose qui m’intéresse et que j’entreprends de relever au milieu de toutes ses folies de la fronde, c’est le caractère qu’elle y a porté.

Quand Mme de Longueville apprit à Paris l’arrestation de ses deux frères et de son mari, et leur emprisonnement à Vincennes, elle s’échappa dans le carrosse de la princesse Palatine [43], et s’en alla en Normandie dans le gouvernement de son mari, espérant soulever toute la province : elle y échoua. Elle eut à peine le temps de sortir de Dieppe par une porte qui n’était pas gardée, ayant avec elle très peu de ses femmes et quelques gentilshommes. Elle fit deux lieues à pied pour gagner un petit port, où elle ne trouva que deux bateaux de pêcheurs, y monta contre l’avis des mariniers, tomba dans la mer, manqua s’y noyer, et, tirée de là, revenue à terre, prit des chevaux, s’y mit en croupe avec les femmes de sa suite, marcha toute la nuit dans cet équipage, et, après avoir erré ainsi quinze jours d’asile en asile, put enfin s’embarquer au Havre sur un vaisseau anglais, qui la conduisit à Rotterdam. Elle traversa la Flandre, et s’en alla rejoindre à Stenai Turenne, qui était alors de la fronde. C’est là qu’elle s’établit et tint ferme jusqu’à la délivrance des princes.

Elle y fut l’ame du parti dont Turenne était le bras. Du haut des remparts de Stenai, elle agitait la France entière. Elle soutenait le courage de ses amis à Paris, en Bourgogne, en Guyenne. Elle publiait à Bruxelles un manifeste que nous n’avons pu retrouver, mais dont Villefore [44] donne des extraits curieux. Elle correspondait avec Chantilly, où sa mère, la princesse douairière de Condé, s’était retirée, avec Bordeaux, où sa belle-soeur, la princesse de Condé, et son neveu, le duc d’Enghien, s’étaient jetés, accompagnés du duc de Bouillon, de La Rochefoucauld, et de beaucoup d’autres personnages, entre autres Lenet, l’agent principal de son frère. Elle tremblait à la fois pour tout ce qui lui était cher, à Vincennes, à Chantilly, à Bordeaux. Éloignée de tout ce qu’elle aimait, seule dans une place de guerre, elle souffrait de tous les côtés de son cœur. Ce qui frappe ici et attache en elle est à la fois sa vive sensibilité et ses abattemens dans les malheurs domestiques, avec un courage indomptable et une parfaite sérénité d’esprit dès qu’il n’est plus question que de guerre et de politique. La femme est tendre et faible, l’héroïne est au-dessus de tous les périls. Leur accord en une même personne est le trait délicat et particulier de Mme de Longueville.

Pendant son séjour à Stenai, en 1650, sa fille, âgée de quatre ans, mourut, et quelque temps après elle perdit aussi sa mère, dont le chagrin avait abrégé la vie, et qui, sur son lit de mort, dit à Mme de Brienne : « Ma chère amie, mandez à cette pauvre misérable qui est à Stenai l’état où vous me voyez, afin qu’elle apprenne à mourir [45]. » Frappée de ces deux grands coups, elle se réfugie en esprit auprès de ses bonnes Carmélites, et elle épanche sa douleur dans leur sein. La lettre sur la mort de sa mère est particulièrement touchante. Affliction profonde, accablement douloureux, remords secrets mêlés à un chagrin cuisant, exquise délicatesse exempte de toute subtilité, avec un style d’une élévation et d’une distinction naturelle, ou je m’abuse fort, on l’on trouve tout cela dans cette lettre digne d’être ici reproduite. Elle est adressée à la mère prieure du grand couvent des Carmélites de paris, qui, dans le monde, s’appelait Mlle de Saugeon, et qui, pour se soustraire à la passion de Gaston, duc d’Orléans, s’était mise en religion aux Carmélites. Elle en sortit plus tard, reparut à la cour du duc d’Orléans, et y vécut ; de telle sorte que sa réputation n’en souffrit point [46].

« Je reçus hier (14 décembre 1650) tout à la fois trois de vos lettres, dont la dernière m’apprend notre commune perte. Vous jugez bien en quel état elle me doit mettre, et c’est mon silence plutôt que mes paroles qui doit faire connoître ma douleur. J’en suis accablée, ma très chère mère, et c’est ce coup-là qui ne trouve plus de force dans mon ame. Il y a des circonstances si cruelles, que je n’y puis songer sans mourir, et je ne puis néanmoins penser à autre chose. Cette pauvre princesse est morte au milieu de l’adversité de sa maison, abandonnée de tous ses enfants, et accompagnée seulement des tourments et des peines qui ont terminé sa malheureuse vie ; car enfin ce sont les maux de l’esprit qui ont causé ceux du corps, et je tiens par là cette mort plus dure que si elle avoit été causée par les gênes et par les supplices corporels. Elle m’en laissera d’éternels dans l’esprit, et elle me laisse au point de sentir tous les autres malheurs avec plus d’aigreur que je n’eusse fait sans cela, et de n’être plus capable de sentir le bonheur, quand même il m’en viendroit quelqu’un, puisque ma pauvre mère ne l’aura pas goûté avant que de sentir l’amertume de son heure dernière. Je ne sçais aucune des particularités qui l’ont accompagnée, et je m’adresse à vous pour vous conjurer de me les vouloir apprendre bien exactement. C’est en m’affligeant que je me dois soulager. Ce récit fera ce triste effet, et c’est pourquoi je vous le demande, car enfin vous voyez bien que ce ne doit point être le repos qui doit succéder à une douleur comme la mienne, mais un tourment secret et éternel, auquel aussi je me prépare, et à le porter en la vue de Dieu et de ceux de mes crimes qui ont appesanti sa main sur moi. Il aura peut-être agréable l’humiliation de mou cœur et l’enchaînement de mes misères profondes. Vous les adoucirez un peu, si je puis espérer de votre amitié la part que la personne que nous regrettons en possédoit, et c’est le plus précieux de ses héritages. Pour moi, j’ose vous assurer, et je dis cela pour toutes celles de chez vous à qui elle étoit chère, que si je suis indigne par le peu que je rends de ce que je demande, je le mérite au moins par ma tendresse pour vous, qui augmente, ce me semble, par la triste et nouvelle liaison que notre perte nous fait faire.

« Adieu, ma chère mère, mes larmes m’aveuglent, et s’il étoit de la volonté de Dieu qu’elles causassent la fin de ma vie, elles me paroitroient plutôt les instruments de mon bien que les effets de mon mal. Adieu, encore une fois, ma chère mère, soyez assurée pour vous et pour toutes nos amies que j’hérite de l’amitié que celle qui n’est plus vous a portée et que je la regarderai toute ma vie en vous. »

Mais, dès qu’il s’agit de malheurs qui s’adressent seulement à sa fortune, Mme de Longueville paraît toute différente. Loin de se montrer abattue, elle soutient, elle anime tout le monde, et déploie le courage, la fermeté et la constance d’un chef de parti. On en peut juger par les trois lettres suivantes qu’elle écrit à Lenet, à Bordeaux, et que nous transcrivons sur les originaux :


« Ce 8e juillet [47] (1650).

« J’ai receu un billet que vous m’envoyés daté du 18 du passé. Je vous conjure de continuer à me donner de vos nouvelles, car vous jugez bien de quelle considération elles nous doivent être. Gourville [48] m’a tant dit de choses de tout ce que vous faittes pour nos intérêts, que je ne puis m’empescher de vous dire que j’en suis touchée au dernier point, quoique je n’en sois pas surprise, vous cognoissant comme je fais. Le gouverneur du lieu où je suis [49] n’est point à l’armée, mais avec moy ; vous lui pouvez escrire quand vous voudrés. On dit que le roy va où vous estes ; je souhaite fort que nos diversions l’en empeschent, et que le malheur des commencements de cette affaire soit enfin expiré. Quoi qu’il en arrive, il faut le soutenir jusques au bout. Je ne doute pas que vous ne soiés de ce sentiment, et que vous ne croiés que j’en ai pour vous de tels que je vous les ai promis et que vous les mérités. »


« 22e d’aoust 1650 [50].

« On nous parle sy diversement de vos affaires que nous en sommes dans une incertitude cruelle ; estant si fort à désirer qu’elles soient comme quelques uns des bruits qui en courent nous les représentent, et sy fort à craindre qu’elles prennent le train dont les autres nous assurent, qu’on ne peut avoir un moment de repos sur un subject sy douteux et sy important. Vostre costé cause aussi touttes nos inquiétudes, car pour le nostre il va à souhait ; nostre armée, après avoir pris Retel, commençant aujourd’hui à advancer en France du costé de Rheins, metant toute la Champaigne dans une espouvante telle qu’elle la donnera bientost à Paris ; de sorte que sy vous esludez tous les acomodements qu’on vous propose, il y a lieu d’esperer que nous nous reverrons tous à Paris cet hiver. J’ai encore une partie de mes piereries en Hollande pour les engager pour vous faire avoir des vaisseaux. Je donnerois d’aussy bon cœur mon sang, sy il estoit aussi utile. Je croy que vous n’en douttés pas, ny que je ne sois toutte à vous.

« Faittes mes compliments à Mrs vos généraux et à Mme ma belle soeur. Je pensse que la nouvelle de la naissance du fils de M. d’Orléans ne la resjouira pas plus qu’elle m’a resjouie. C’est à mon nepveu à qui il en faut faire des doléances. »

« 23 dessembre (1650.)

« Ces malheureux enfants d’une mère encore plus malheureuse qu’eux vont chercher un asyle auprès de leur cousin [51]. Faites-le agréer à leur tante [52], je vous en conjure, et de croire que c’est principalement à vous à qui je confie ce dépôt, comme vous cognoissant autant d’affection pour moi que de probité et de générosité, qui vous feront embrasser avec joie une occasion de servir une de vos amies aussi infortunée qu’affectionée pour vous. Nostre nouveau malheur [53] m’a contrainte de prendre le dessein que je viens de vous dire et m’a mise dans un besoin pressant de n’en point différer l’exécution, ce qui m’a empesché de demander cette permission à madame ma belle soeur. Mais j’espère qu’elle attribuera cette liberté à la nécessité qui me l’a fait prendre, et la pardonnera à une personne qui n’a de soing en ce monde que celui de contribuer à la tirer du malheur où elle est. Je vous conjure donc de vouloir faire recevoir ce que je vous envoye, et de ne permettre jamais qu’ils sortent du lieu où est leur cousin, que vous ne voyez par un billet de ma main que je le désire. C’est tout ce que je vous puis dire, et que malgré toutes nos malédictions nous resisterons à la fortune et la vaincrons plustot qu’elle ne nous vaincra. »

Transportons-nous maintenant au dernier épisode de la fronde. Quand le prince de Condé, après s’être réconcilié un moment avec la cour, se jeta de nouveau dans la guerre civile, il prit le midi pour champ de bataille, et fit de Bordeaux comme le chef-lieu de l’insurrection qu’il fomenta de toutes parts. Lui-même s’y rendit de sa personne, et y appela en 1651 sa femme, son fils, son frère le prince de Conti, et aussi Mme de Longueville, et c’est ce voyage de Guyenne, fait en compagnie du duc de Nemours, qui la brouilla sans retour avec La Rochefoucauld. Au bout de quelque temps, le prince de Condé, ayant appris que l’armée de la fronde, avec des généraux médiocres et qui ne s’entendaient pas, courait risque d’être battue par l’armée royale sous les ordres du maréchal d’Hocquincourt et de Turenne, partit en secret de Bordeaux, traversa presque toute la France pour prendre lui-même le commandement des troupes et rétablir les affaires. Il laissa en Guyenne le prince de Conti et Mme de Longueville, avec deux hommes qui avaient toute sa confiance, Marsin [54] pour la guerre, Lenet pour le civil et la diplomatie. Le prince de Conti n’était là que pour l’apparence ; l’autorité véritable était entre les mains de Mme de Longueville, ayant pour conseil Marsin et Lenet. Elle s’y conduisit d’abord, comme à Stenai, avec son intelligence et son activité accoutumée, sans cesse occupée à donner des ordres, et entretenant une vaste correspondance avec une foule de personnes qu’elle encourageait ou ménageait, sans oublier les dames, ni même les beaux- esprits.

Voici une assez jolie lettre adressée à Mlle de Rambouillet, la fameuse Julie d’Angennes, où Mme de Longueville se plaint avec grace du silence de son ancienne amie, et lui fait des complimens de condoléance sur une blessure qu’avait reçue son mari, M. de Montausier, en combattant contre la fronde.


« A Bordeaux ce 4 juillet 1652 [55].

Estes-vous morte, ou croyez-vous que je le sois ? La voix publique ne m’a point appris la première de ces choses, et pour la dernière elle n’est point, quoique véritablement elle ayt pu l’estre ; car enfin, depuis le temps que vous ne vous souvenés plus de moy, j’ai esté quasi tous les jours exposée aux mousquetades, et depuis les coups de poing jusques à ceux de canon. Tout cela n’a point attiré votre pitié, au moins je n’en ay receu aucune marque, et par là je juge que rien ne vous en peut donner : car de me savoir perpétuellement au milieu des séditions, je ne trouve guiere de choses au monde plus déplorables. Mes occupations telles que je vous les représente, et le peu de sensibilité qu’elles vous ont donnée, ne m’empeschent pas d’en avoir une extraordinaire pour le desplaisir que vous avez receu de la blessure de monsieur de Montausier. On nous assure ici qu’elle est sans péril, et madame votre sœur mesme m’a mandé que les chirurgiens n’apréhendoient rien de fâcheux des suites de ce malheur. La manière dont il aura touché madame votre mère m’est tout à fait sensible. Ayés la bonté de luy vouloir témoigner, et celle de vous repentir de votre oubly pour une personne qui n’en peut jamais avoir pour vous, quelque exemple que vous lui en donniés. — Je vous supplie de demander à madame de Sablé de ma part si elle a receu et rendu à madame la comtesse de Maure une lettre que je lui ay escrite sur la prison de son mary, il y a déjà assez longtemps ; mais j’ay toujours oublié de luy demander ce qu’elle est devenue. Je vous supplie aussi de scavoir de la mesme personne, si elle m’a justifiée auprès de l’autre. »

Mlle de Rambouillet fait penser naturellement à Chapelain et à Scudéry. Chapelain, quoique dépendant de tous côtés du ministère, plus courageux que Mlle de Rambouillet, avait osé écrire à Bordeaux à Mme de Longueville sur une petite maladie qu’elle avait eue. Elle sent la noblesse d’un tel procédé, et le lui témoigne avec effusion. En même temps, elle lui demande la huitième partie du Grand Cyrus, qui paraissait alors. En la recevant, elle est surprise et touchée de voir que cette huitième partie lui est dédiée au milieu de ses adversités, comme la première l’avait été dans les jours de son plus grand éclat, en 1649 [56]. Elle fait à Scudéry et à sa sœur des promesses qu’elle a tenues, car Tallemant nous dit qu’elle leur envoya de son exil son portrait avec un cercle de diamans ; et quelques années après, ayant trouvé l’occasion de rendre service à Scudéry, elle la saisit avec empressement.


A MONSIEUR CHAPELAIN.

« De Bordeaux le 22 aoust 1652.

« Quand vous auriez demeuré encore plus longtemps sans me temoigner vos sentimens sur ma maladie, je les aurois toujours fort bien imaginés, et je pense que vous me rendez la mesme justice, et que quand je ne vous dirois point les miens sur le mal que vous avez eu, vous ne laisseriez pas de croire qu’il m’a esté fort sensible. Je vous en assure néantmoins, quoique je sois persuadée que c’est sans besoin, et vous conjure de croire que je vous conserve une affection très sincère, et que celle que vous me témoignez en sentant les accidents bizarres où la fortune m’expose, me touche jusqu’au fond du cœur. Je souhaite que la paix me donne bien tost le moyen de vous le dire de vive voix, et qu’elle redonne au monde le repos dont il y a si long-temps qu’il est privé. C’est un souhait fort désinteressé que celuy que je fais la dessus ; car mille choses, dont vous en imaginerez quelques unes, m’empeschent d’espérer d’avoir part à la tranquillité publique. Mais ce n’est pas ici un chapitre à traiter par lettres, et il vaut mieux vous prier de me faire avoir la huitième partie de Cyrus, qu’on me mande qui est imprimée, et qu’on ne veut point débiter qu’après la paix. J’ay si peu de divertissement au lieu où je suis que je ne veux point perdre celuy-là, et je m’adresse à vous pour me le procurer et pour me conserver votre amitié que j’estime toujours comme elle la doit estre [57]. »


Au MESME.


Du mesme lieu, le 29 aout 1652 [58].

Vous jugerez par l’empressement que j’avois de vous demander la 8e partie de Cyrus, avec combien de joye je l’ay reçeue. Je vous avoue pourtant que ce n’est pas sans honte que je considère la continuation de la générosité de M. et Mlle de Scudéry. Et quoy qu’il y ayt beaucoup de plaisir à en estre l’objet, il y en a si peu à faire croire au monde qu’on ne mérite pas de l’estre, que cette dernière chose empesche tout à fait la satisfaction que la première donneroit [59]. Je m’assure que vous serez bien ma caution là dessus, et que vous la serez aussi que si je suis jamais en estat de faire paroistre ma reconnoissance à ces deux généreuses personnes, je le feray avec une joye extrême. Témoignez leur de ma part, je vous en conjure, et leur dites que je vous quitte pour les aller entretenir. C’est par là que je prétends leur prouver que leur présent a été fort agréablement receu ; car il faut que j’estime fort Cyrus et Mandane, pour préférer le plaisir de leur conversation à celuy que j’ay en vous donnant des marques de mon souvenir et de mon amitié.


A MONSIEUR DE SCUDERY [60].


« De Louvre ce 6e avril.

« Sy j’avois manqué de vous faire responce par quelque espece de nesgligence, je croy que la honte que j’en aurois m’empescheroit éternellement de vous la faire ; mais comme je n’ay retardé mon soing que pour le rendre plus utile, je pense que vous ne m’en sçaures pas mauvais gré. Je suis sy touchée de vos peines que je ne puis avoir une plus grande joye que de trouver une occasion de les soulager. Voilà donc une letre de M. de Longueville pour le sieur de la Motte Mer… qui commande dans Caen en l’absence du sieur de Chambois, par où il luy ordonne de vous y recevoir. Je luy escris pour luy donner le mesme ordre. Je suis pressée à monter en caresse pour continuer mon voiage, ainsi je ne puis vous entretenir plus long-temps.


« A. DE BOURBON. »

« Je vous ay envoié une letre pour M. de Gâucourt [61] ; je ne sçay si vous l’aures receue ; mandez-le-moy, et accusés aussy la reception de ce paquet icy. »

Pendant que Mme de Longueville se maintient en grace auprès des beaux-esprits, qui ne laissaient pas d’avoir quelque influence dans les salons de Paris, elle n’a garde d’oublier les politiques. Elle ne manque pas l’occasion de témoigner de l’intérêt, dans une circonstance qui nous échappe, à ce Bouthillier, comte de Chavigny, dont la capacité égalait presque l’ambition, et qui, pour rentrer ou se soutenir au ministère, avait trahi successivement tous les partis, mais en conservant un fonds d’attachement au prince de Condé. Elle pensait apparemment que dans les temps de révolution il ne faut négliger personne, et les intrigans un peu moins que les honnêtes gens.


A MONSIEUR DE CHAVIGNY [62].


De Bourdeaux, ce 28 mars 1652.

« Monsieur, sy vous n’avez pas perdu le souvenir de l’estime particulière que j’ay tousjours eüe pour vous et de la part que j’ay tousjours prise à tout ce qui vous a regardé, vous croirés aisément que votre afliction m’est très sensible. Mais comme de longs compliments ne l’adouciroient pas, je pense qu’il vaut mieux que j’acourcice le mien, et que je vous proteste seulement que je suis,

« Monsieur,

« Votre très affectionnée à vous faire service,

« A. DE BOURBON. »


Parmi les plus honnêtes et les plus vaillans défenseurs des princes était Louis de Rochechouard, comte de Maure [63], qui d’abord avait suivi l cour et avait fini par s’engager dans la fronde par dévouement pour le prince de Condé et Mme de Longueville. C’était un homme un peu singulier, mais brave et capable. Il était alors à Bordeaux, très occupé et très utile. Mme de Longueville a soin d’écrire à sa femme [64], qui était restée à Paris, et qui, grace à sa naissance et à son mérite, était liée avec tout ce qu’il y avait de mieux. Elle l’invite à venir à Bordeaux, et elle lui envoie son portrait, comme on le voit par un petit billet de Mme la comtesse de Maure. Celle-ci est fort sensible à cette attention, et, ne pouvant aller à Bordeaux, s’offre de la servir à. Paris et de suppléer quelquefois Mme de Sablé.


A MADAME LA COMTESSE DE MAURE.


De Bordeaux ce 31 octobre.

« Il y a si longtemps qu’on n’a ouy parler de vous, qu’on devroit moins vous faire des douceurs que des reproches ; mais comme vous estes de ces personnes qui donnez à celles qui vous connoissent des sentiments tout différents de ceux que l’on conçoit pour les autres, on vous traitte aussy fort différemment, et au lieu de remarquer des plaintes de votre peu de souvenir dans cette lettre, vous n’y verrez que des marques de celuy qu’on a pour vous, et de l’envie que l’on a de vous voir en ce lieu. Le premier article vous paroîtra peut-être plus obligeant que le dernier, et en effet je confesse qu’il est au moins beaucoup plus désintéressé. Mais avec tout cela on est si mal en tous les lieux du monde de la manière qu’il est disposé présentement, qu’on ne vous convye que de changer d’ennuy en vous conjurant de venu icy, et on prétend mesme que ce sera quelque soulagement au vottre d’en apporter un aussi grand que celuy de votre veue à celui des amis et amies que vous avez en ce pays. Le principal de ceux de ce premier nombre a besoin sans doute de la joye que vous leur apporteriez ; car il a tant de fatigue par l’emploi général de toutes les affaires qui son présentement entre ses mains, qu’en vérité vous lui devez votre présence. Je vous diray sur le propos de ses fatigues, que sans son secours je mourrois des miennes, et que tout de bon je ne scay pas ce que nous deviendrions sans luy. Si vous ne venez, je vous diray que je ne sçay pas non plus ce que nous ferons sans vous. Venez donc afin de nous faire éviter cette fâcheuse extrémité où nous tomberons, si vous ne nous secourez un peu. Sérieusement, je le souhaite avec une passion que rien n’égale que le désir que j’ai que vous me conserviez votre amitié, et que vous croyiez que la mienne pour vous me fait mériter la continuation de celle que je vous demande. Vous voulez bien que je fasse ici mes compliments à Mlle de Vandy. »


LETTRE DE MADAME LA COMTESSE DE MAURE A SON MARI A BORDEAUX.


9 septembre 1652.

« Madame de Longueville a mandé à Juste qu’il me donnast son portrait. Vous savez la joye que j’en ay ; mais il faut que ce soit vous qui en remerciyez madame de Longueville, car pour moy je ne le saurois faire, que par vous. Il faudrait une plus belle lettre que je ne suis capable d’en faire une pour lui témoigner combien je luy suis obligée d’un si beau présent. Tout de bon, je ne saurois entreprendre cela. Je souhaite passionnément qu’elle le puisse voir bientôt dans ma chambre qui ne lui déplaist pas, et qu’il rend tout-à-fait belle, et j’ay bien plus de peine à la quitter que je n’en avois quand il n’y étoit pas. »


RÉPONSE DE MADAME LA COMTESSE DE MAURE [65] A MADAME LA DUCHESSE DE LONGUEVILLE.


« Du 16 novembre 1652.

« Quelque reproche que votre altesse me fasse du silence que j’ai gardé avec elle, je ne m’en saurois repentir, puisqu’il m’a rait recevoir des marques de sa bonté par la plus belle et la plus obligeante lettre du monde. Je say bien aussi, madame, que V. A. n’a point creû que ce silence ayt pu venir d’aucun manquement de respect pour sa personne, ni de zèle pour son service, et que l’on ne sauroit courir ce danger-là avec elle quand elle ne croit pas que l’on soit tout à fait stupide. Si pourtant on restoit toujours à Paris, on croiroit pouvoir mander quelques nouvelles que Mme la marquise de Sablé auroit oubliées. Mais, madame, en ne faisant que d’y arriver, il en faut sortir, et ce n’est pas pour aller à Bordeaux. Jugez si ce n’est pas estre tout à fait malheureuse, surtout après ce que votre altesse a eu la bonté de m’écrire la dessus. Si du moins je pouvois rendre quelque service très humblement à V. A. durant le séjour que je pourray encore faire icy, ce me seroit quelque consolation. Je l’avois déjà mandé à M. le comte de Maure. J’ay eu assez d’industrie pour y estre depuis 15 jours sans que la royne l’ait seû. J’espère que cela pourra durer encore deux fois autant. Et comme je ne suis pas persuadée que M. le comte de Maure soit si utile à vos altesses qu’elle a la bonté de me le vouloir faire croire, je voudrois luy pouvoir ayder à mériter l’honneur qu’elle luy fait de parler de luy si avantageusement, et faire voir aussi à V. A. que je ne suis pas tout-à-fait indigne des grâces qu’il luy plaist de me faire de mon particulier ; personne ne pouvant être avec plus de passion et de respect que moi, etc… »

Je mets ici sans aucun ordre un certain nombre de petits billets de fort peu d’importance, écrits à Lenet [66] à Bordeaux même sur les affaires courantes. Ils montreront du moins quelle vie menait alors Mme de Longueville.

« J’ay receu une lettre du maréchal de Grammont par un gentilhomme qu’il m’a envoié, par laquelle il m’a demandé un passe port pour aller à Paris. Je pense qu’il n’y a aucune difficulté à luy faire cette civilité-là. »

« Je prie M. Lesnet d’emprunter jusques à la somme de quatre-vingt mille livres pour employer aux affaires pressées de la guerre. »

« Le sieur Levaschet rembourscera sans autre ordre que celuy-cy les sommes qui sont deues pour le finito de son compte rendu le dix neufviesme, comme aussy celles qu’il a fournies par nos ordres depuis ce temps, et celles que M. de Marsin aura avancées pour le pain de munition et autres despenses pressées, le tout sur le premier argent d’Espaigne. »

« Il [67] ne faut point monstrer la lettre que vous m’envoiés, et je pense seulement qu’il est nécessaire que je mande à mon frère [68] que vous me l’avés envoiée, mais que, comme il n’y a rien que ce qui concerne l’affaire de M. de Gondrin et de vous, je n’ay pas jeugé qu’il fallut l’importuner de cette lecture, et que M. mon frère [69] vous mande qu’il est satisfait de vous sur cela. J’adjouteray encore quelques bagatelles sur le baptesme de mon nepveu et ce qu’il mande de Provence. Adieu, mon cher, je suis fort fâchée de vostre mal.

« Le bruit est grand qu’on a investy Blaye. Je vous prie de me mander d’où cela peut venir, et sy cela ne retardera point la chose que vous sçavés. J’en suis en toutes les peines du monde. Vous sçavés ce qui vient d’arriver à M. d’Audrant. Le P. d’Affis [70] est reclus. Si vous lui envoiés quelque douceur, il seroit assés à propos, sy toustes fois cela n’est desjà pas fait. »

« Il ne paroist pas à la longueur de nostre conversation que j’aye oublié de vous dire quelque chose. Cependant j’en avois une à vous demander, et une autre à vous charger dont je ne me suis pas souvenue. La première c’est pour sçavoir sy Saint-Agoulin [71] est party, car sy cela n’est pas, il faut adjouter quelque chose à sa mition, et sy cela est, il faut luy escrire et renvoier après luy pour amplifier son instruction sur un point que je vous diray, et c’est là la segonde de ces choses que j’ai oubliées ; et celle dont je vous veux charger, quand je vous verray, je vous diray quelle elle est. »

Je vous envoie une lettre de M. Du Daugnion [72] que vous montrerés à M. de Batteville [73]. Je pense qu’il est assés juste de lui donner les deux vaisseaux qu’il demande, et je croy qu’il n’est pas moins impossible de lui envoier l’argent qu’il souhaitte. Ainsy ne pouvant pas luy donner de satisfaction sur cette dernière chose, il me semble qu’on le doit contenter sur la première. Il faudroit aussi que M. de Batteville parveint à faire embarquer le régiment de Choupes [74], et s’il envoie à M. Du Daugnion les deux vaisseaux, on pourroit le mettre dessus et l’envoier à Brouage par cette voie. »

« Je prie M. Lesnet de faire les choses nécessaires pour l’affaire de M. lecomte de Langeac, parce que j’ay la fiebvre, et ne puis par conséquent m’engager à recevoir de députation de toute la journée. »

Autres billets d’un tout autre genre, toujours écrits à Lenet : familiarité, gaieté, étourderie.

« Comme vous n’estes pas en estat de venir chez moy, et qu’ainsy nous passerons peut-estre quelque temps sans nous voir, je n’ay pas voulu que vous en demeurassiez un plus long avec l’opinion que j’ay quelque chose sur le cœur contre vous. Croiés donc que quand nous nous verrons, nostre acomodement sera aysé à faire, veu la disposition des parties, car je supose que vous n’en avés pas une moins favorable pour moy que j’en ay pour vous. Mandés-moy quand on vous verra. »

« J’oublié hier de vous demander sy vous ne vous atendiés pas de me donner à souper ce soir. Pour moy, je m’y atends, et je vous en advertis. N’oubliés pas non plus de faire sçavoir au prince de Conty à quoy nous engageasmes hier Gratechat et le juge de la bourse. »

« Ce jour icy [75] obligeant tout le monde à donner sy on peut de bonnes nouvelles à ses amis, je n’ay pas voulu menquer à vous aprendre (non pas que Foceuse [76] est sorty de Paris, car vous auriés la mémoire courte si vous l’aviés desjà oublié), mais qu’Anery [77] et M. de Longueville sont en présence. Nous atendons le succeds de cette mémorable journée ; vous en scaurés le succeds au premier jour. — Ne montre cette folie icy à ame du monde, et songés à nous donner un tout petit soupé. À ce soir. »

Malgré le ton badin de ces derniers billets, Mme de Longueville était dévorée de soucis. Les ennemis de la fronde devenaient de jour en jour plus nombreux et plus puissans à Bordeaux. Pour se soutenir, elle était forcée de caresser des passions qu’elle méprisait, et de s’appuyer sur le bas peuple, qui n’était pas facile à conduire. La division était dans le sein du parti. Ce qui la désolait particulièrement, c’étaient les placards qu’on affichait dans la ville, et qui contenaient les plus violentes injures contre sa personne. Elle craignait que ces placards n’arrivassent jusqu’à Paris. On la voit faire toute sorte d’efforts pour les supprimer et en découvrir les auteurs. Je trouve dans les papiers de Lenet un de ces placards qui peut être publié et qui donnera une idée des autres.


« Juillet 2652.

« Je vous supplie de vouloir retirer tout le plus de ces placarts que vous pourrés, et de les faire brusler, car il y a des sottises que je seray bien aise qui n’aillent pas à Paris. Je vous en charge. Rendez-moi bon compte de cette affaire. »

« On dit qu’on a encore mis des placarts cette nuit. Je ne doutte pas que vous ne le scachiez, et je ne vous le mande pas aussi pour vous l’aprandre, mais pour vous dire que je pense tout-à-fait nécessaire qu’on fasse toutes sortes d’efforts pour descouvrir et par conséquent punir les auteurs de cette insolence. Je vous supplie d’en imaginer les moyens et de les ordonner aux personnes que vous jeugerez les plus propres à exécuter cette entreprise.


« MESSIEURS,

« On fit brusler lundi dernier quatre papiers qu’on avoit trouvé affichés dans quatre divers carrefours de notre ville ; ils n’ont mérité le feu que pour avoir dit la vérité. Vous avez donc souffert, messieurs de Bordeaux, qu’on fît le sacrifice de lettres et de caractères pour appaiser la crainte, du tyran et la colère de la duchesse vertueuse. Mais quoique vous soyez nais (nés) pour la servitude, et que vous ne respirez plus que le sentiment des aises lasches et basses, je ne désespére pas du salut public, sachant comme je scay que les esclaves de l’armée, pensionnaire de l’altesse bossue, cette lie du sang bourdelais, ces gueux authorisés, ces milords de la plate-forme, ces hommes métamorphosés en arbres par la sédition, ces sénateurs de marché et des places publiques, enfin cette canaille de halle et de carrefour, ont presté main-forte à cette glorieuse exécution, sous la conduite du bourreau qui sera un jour leur bienfaiteur. Mais nous ne cesserons pour cela de placarder, dussions-nous mettre le placard sur le nez et sur la bosse de Conty et dans le lit de sa p… de soeur.

« Après cecy, il faut que le tyran tremble, et que la peur lui cause de plus horribles frissons que sa fièvre quarte.

« Messieurs qui lisez ce plaquart, ne l’arrachez pas, je vous prie, mais laissez-le, afin que tout le monde le voye.

« Ne croyez pas que ce soit Dublanc Mauvezin qui ait placardé lundi matin ; c’est un autre homme qui esgorgera le P. de Conty, et qui couvrira le pavé de son corps. »

On peut s’étonner de trouver Mme de Longueville si sensible aux injures, aux calomnies, à des placards, elle qui en avait tant supporté à Paris dans les premières scènes de la fronde, quand les partis se faisaient aussi la guerre par des pamphlets et par des chansons. C’est qu’alors elle avait un bouclier qui la rendait invulnérable à tous les traits du dehors : elle aimait et elle était aimée. Les temps étaient bien changés. Quelques jours de légèreté lui avaient enlevé à jamais celui pour lequel elle avait tout entrepris. Le duc de Nemours, qui l’avait un moment entourée de tant de séductions, semblait s’être joué d’elle, et l’avait publiquement sacrifiée à Mme de Châtillon. Il venait de périr dans un duel de la main du duc de Beaufort, et le prince de Condé avait pensé lui-même être tué au combat de la rue Saint-Antoine, le 1er juillet 1652. Tous ses appuis, tous ses vrais mobiles d’action lui manquaient donc, et elle demeurait au milieu de la guerre civile sans motif et sans objet.

Aussi, après avoir déployé d’abord à Bordeaux comme à Stenai la plus brillante énergie, elle ne la soutient pas. Dépourvue d’ambition personnelle, dès que l’ambition d’un autre ne la pousse plus, elle retombe dans son aversion naturelle pour les affaires. Dès l’année 1653, nos lettres la font voir fatiguée de la guerre et déjà en voie d’accommodement. Elle savait que son frère le prince de Conti traitait avec la cour. Lenet leur en avait donné le conseil et l’exemple. La fronde était à bout. Ses agitations stériles avaient tourné contre elle tous les esprits. De toutes parts, on revenait à l’autorité royale. Mme de Longueville, fit comme tout le monde, avec cette différence que le premier intérêt dont elle prit soin fut celui de son honneur. Elle ne demanda pas grace, elle n’implora pas d’amnistie ; elle se borna à laisser agir ses amis, Lenet, Mme de Sablé, la Palatine.

La lettre suivante du 27 avril 1653 est évidemment celle d’une personne qui ne veut rien faire qui puisse nuire aux négociations dors s’était chargé Lenet, et qui en même temps désire donner une marque d’intérêt à l’un des chefs de la fronde, Retz, que le gouvernement venait d’arrêter et de mettre en prison. Elle consulte la prudence de Lenet sur ce procédé, qui lui tient à cœur :

« Comme [78] il ne faut rien faire en ce monde qui ne soit régulier j’envoie sçavoir sy je ne puis pas bien escrire à M. de Retz sur la prison de son frère. J’ay atendu deux ou trois ordinaires pour sçavoir si le mien [79] n’avoit point de part à leur malheur ; mais comme nous n’en sommes point esclaircis, je pense que je puis hasarder ce compliment, parce qu’il se feroit trop long-temps après ce qui l’attire, sy je le différois. Je le feray sous les réserves que je dois, et je pense mesme que c’est une des précautions que j’y puis aporter que d’en advertir votre premier ministre [80]. »

Elle avait repris sa correspondance avec ses chères et fidèles amies les Carmélites de Paris. Dans une lettre du 3 janvier 1653, on lit déjà cette phrase significative : « Si je ne conservois fortement l’espérance que Dieu me ramènera un jour chez vous à l’abri de tous ces orage du siècle, je pense que je succomberois tout-à-fait à ceux qui me persécutent. »

À mesure que les négociations commencées avancent, elle se sent de plus en plus triste, et leur succès ne lui inspire que des réflexions douloureuses.


« Bourdeaux, 5 mai 1653.

« Voilà, ma chère mère, comme mes bonheurs sont faits, car ce qui selon le monde, paroît avantageux pour moi est ce qui cause mon vrai accablement ; mais il est juste que je sois récompensée comme je la suis du siècle que j’ai préféré à Dieu… Comme cette pénitence dont je parle est une retraite qui flatte même mon amour-propre, j’ai grand sujet de craindre que, comme je cherche plutôt Dieu comme agréable, le monde ne me l’étant plus, que comme le premier doit être recherché et le dernier évité, c’est-à-dire sans admettre les sens dans cette recherche et dans cette fuite, Dieu ne refuse ce que je ne désire que pour l’amour de mon repos et non par la considération de sa gloire. Mais, ma chère mère, je n’aurois jamais fait si je voulois dire toutes les pensées qui troublent et accablent mon esprit… »

Enfin, dans une autre lettre du 11 juin de la même année, elle fait connaître clairement ses dispositions intérieures : « Je ne désire rien avec tant d’ardeur présentement que de voir cette guerre-ci finir pour aller me jeter avec vous pour le reste de mes jours. Je ne puis le faire qu’après la paix, pour le malheur de ma vie qui m’a été donnée seulement pour me faire éprouver ce qu’il y a au monde de plus aigre et plus dur. Ce qui m’a fait résoudre à ce que je viens de vous dire, c’est que si j’ai eu des attachements au monde, de quelque nature que vous les puissiez imaginer, ils sont rompus et même brisés. Cette nouvelle ne vous sera pas désagréable. Je prétends qu’elle aille à la mère… et à ma sœur Marthe de Jésus. »

Cette sœur Marthe de Jésus n’était autre, selon Villefore, que son ancienne amie Mlle du Vigean, qu’elle avait arrachée à l’amour de son frère le prince de Condé, et qui était allée chercher un asile aux Carmélites, comme le fera bientôt Mlle d’Épernon après la mort du chevalier de Fiesque, et plus tard Mlle de La Vallière. La sœur Marthe dut aisément comprendre ce qui se passait dans le fond du cœur de Mme de Longueville.

Quelques mois après, elle avait quitté Bordeaux et s’était retirée à Montreuil-Bellay, terre que son mari possédait en Anjou, près de Saumur. Villefore dit qu’elle y trouva l’abbé Testu, cet ecclésiastique mondain, bel-esprit quelque peu galant, un des habitués du salon de Mlle de Sablé, dont Louis XIV ne voulut jamais faire un évêque, disant qu’il n’en avait pas les mœurs. Lorsqu’il approcha de l’estrade où Mme de Longueville était assise sur des carreaux, une de ses femmes lui mettait aux mains un livre de piété. L’abbé Testu lui fit compliment sur le choix de ses lectures. « Hélas ! lui répondit-elle indolemment, je leur avois demandé quelque livre pour me désennuier ; elles m’ont apporté celui-là. » Si cette anecdote que rapporte Villefore est vraie, elle montre que sa conversion n’était pas fort avancée, et se réduisait encore au dégoût, à l’ennui, au vide, qui succèdent dans l’ame aux mouvemens désordonnés des passions.

Voici une lettre à Lenet du même lieu, et du 15 octobre 1653, où elle s’explique sur l’état de son cœur à peu près comme elle l’a fait avec les Carmélites, bien que dans un autre style. Elle déclare qu’elle n’a de véritable attachement que pour son frère. C’était en dire assez. Elle rappelle qu’elle n’a pas demandé l’amnistie et qu’elle ne l’a pas encore obtenue. Elle refuse d’envoyer à la cour ; elle demande à M. de Longueville d’y envoyer un des siens, « afin, dit-elle, qu’un visage à moi ne paroisse point en un lieu où je ne puis avoir aucun commerce. » Elle veut que son frère sache qu’elle entend partager sa disgrace. Elle se moque du mariage projeté de son autre frère le prince de Conti avec une nièce de Mazarin. Cette lettre est fière et très mondaine encore.

« De Montreuil-Bellay, ce 25e octobre (1653).

« (Mandés-moi promptement quand vous aurés receu cette lettre car j’en seray en peine).

« Je n’ay receu [81] aucune de vos lettres despuis nostre desplorable séparation que celle du 12e de ce mois qu’on me vient de rendre. J’accepte avec joie l’offre que vous me faittes par elle de m’informer de nouvelles de vos quartiers, qui sont tousjours les seules qui me touchent le cœur, n’ayant nul véritable atachement que celuy que j’ay pour M. mon frère. Je seray trop heureuse s’il en est persuadé, ce qui j’espère de sa justice. Je pense qu’il a esté informé du commencement de ma conduite despuis mon départ de Bourdeaux, et qu’il sçait qui je n’ay point envoié à la cour pour demander l’amnistie. Aussy ne me l’a-t-elle pas donnée jusqu’icy, quoy que M. de Longueville ait peu faire. Néantmoins ce dernier m’a envoié despuis huit jours une lettre dont vous trouverés la copie avec celle-cy, que M. LeTelier [82]escrivoit à La Croisette [83] pour responce à une que ledit La Croisette lui avoir escrite pour mon amnistie. M. de Longueville en me l’envoiant me mande qu’il est nécessaire pour ses intérets que j’envoie et que j’escrive à la cour, c’est-à-dire au roy, à la reine et au cardinal. Mais comme je veux faire mon devoir jusqu’au bout, et conserver mesme le bonheur que j’ay eu de n’estre pas soubçonnée par mes propres ennemis d’y avoir manqué, j’ay escrit à M. de Longueville pour le suplier de trouver bon que je n’envoiasse point un des miens à la cour, puisque je n’en désirois rien, tant que M. mon frère seroit en l’estat on il est, que ce qui seroit nécessaire aux intérests de M. de Longueville ; qu’ainsy puisqu’il en devoit être juge, la chose ne regardant que luy, il estoit juste que luy seul la ménageât, que je lui envoierois donc mes lettres ouvertes, puisque cela luy estoit nécessaire, mais que je le supliois que ce fût un des siens qui les portât, afin qu’un visage à moy ne parût point en un lieu où je ne pouvois avoir aucun commerce ; que je luy demandois ausi de n’envoier point ma lettre au cardinal sy cela n’estoit entièrement utile pour luy. Voilà tout ce que j’ay peu mesnager. Je vous envoie les lettres que j’ay escrites afin que vous jeugiés sy celle du cardinal pouvoit estre plus mesurée. M. de Longueville a envoié les unes et les autres par La Croisette, qui a charge de demander de sa part mon amnistie. Je ne sçay point encore le succès de ce volage après lequel je sçauray si je passeray mon hiver icy ou en Normandie ou à la cour. Le prince de Conty et Mlle de Longueville ne me souhaittent que médiocrement. J’espère néantmoins que les efforts qu’ils font pour m’empescher d’y aller seront vains, M. de Longueville estant très disposé à le vouloir ; mais je vous prie de ne le pas publier, parce que mes ennemis redoubleroient leurs bateries. Au reste, on ne parle à Paris que des festes qui se préparent pour les nopces que Sarasin [84] est allé mesnager entre M. le prince de Conty [85] et les niepces ; je m’aperçois que je les nomme au pluriel en un endroit où le singulier seroit plus propre, mais c’est qu’on dit que le marié ne scauroit en avoir trop de cette race. Je prie Dieu (pour faire le bien contre le mal) qu’il en ait contentement. Adieu, mandez-moy des nouvelles de la santé de M. mon frère de laquelle je suis très en peine, et faittes mes très humbles baise-mains à Mme ma belle sœur et à mon nepveu et mes recommandations à toute leur cour.

Je ne suis pas dans un sy grand désert que vous pensés, car j’ay eu ici M. de Richelieu [86] et Mlle de Vertus [87]. Cette dernière a fait la paix de Marigny [88] avec moy. Il a esté ici. »

Mme de Longueville aurait bien désiré pour le lieu de sa retraite le couvent des Carmélites de la rue Saint-Jacques ; mais on ne pouvait la laisser si vite rentrer dans Paris, et elle n’obtint que la permission d’aller passer quelque temps à Moulins, auprès de sa tante, veuve du duc de Montmorency décapité à Toulouse, par ordre de Richelieu, pour s’être révolté contre l’autorité royale. Après cette perte effroyable, Mme de Montmorency s’était retirée dans le couvent des filles le Sainte-Marie, à Moulins ; elle y avait pris l’habit de religieuse, et elle en était alors supérieure. Pour entretenir sa douleur, elle avait fait construire un monument funèbre, orné de statues de grandeur naturelle, parmi lesquelles était celle de son mari. Mme de Longueville assista à l’inauguration de ce monument [89]. Elle vivait dans le couvent, soumise au même régime que les religieuses ; mais on a beau briser son cœur, on ne le change pas en un jour : il saigne long-temps avant que les images du passé en sortent et y laissent entrer la paix. Les passions avaient suivi Mme de Longueville jusque dans le saint asile des filles de Sainte-Marie. Elle n’avait pas interrompu ses profanes correspondances ; elle souffrait qu’on lui écrivît sur ce qui se passait à Paris sur ce que faisaient et disaient ses ennemis, surtout sa rivale victorieuse, Mme de Châtillon, qui, de concert avec La Rochefoucauld, travaillait à la perdre dans l’esprit du prince de Condé. Nous avons d’elle une lettre écrite, en 1654, à une des dames d’honneur de Mademoiselle où son ame paraît bien peu dégagée encore des sentimens qui l’avaient autrefois remplie. Son langage sur Mme de Châtillon est d’une aigreur qui trahit la rancune de la femme humiliée. Elle donne le conseil assez peu charitable d’éclairer son frère sur les menées de sa maîtresse [90].

Elle se plaint des procédés de son autre frère, le prince de Conti. Il est question dans toute cette lettre d’intrigues politiques et galantes qui font bien voir qu’elle n’a pas renoncé au monde. Elle demande des nouvelles ; elle propose une correspondance chiffrée, et elle témoigne une assez grande crainte de M. de Longueville.


A MADAME [91] MADAME LA COMTESSE DE FIESQUE [92]. (Il y a un billet [93] dans cette lettre.)


« De Moulins, ce 28 mars (1654).

« Le panneau est grossier, et la pièce est mal inventée [94]. J’en loue Dieu de tout mon cœur, car enfin, outre l’intérest de Mademoiselle, j’y ay encore le mien, et vous voiez bien que la belle [95] dont est question avoit envie de faire ce qu’on appelle en méchant proverbe d’une pierre deux coups. Car enfin si Mademoiselle eut escrit de cette manière, on eut pris le courrier assurément et on n’eut pas douté que je n’eusse part à son envoy. Enffin nous avons là une bonne amie [96] qui veille sur nous quand nous dormons, et qui veille à nos intérests quand nous les nesgligeons. Vrayment voilà la plus digne histoire que cette dame ait encore fabriquée, et je vous trouve bien heureuse de l’avoir en vostre voisinage pour estre récréée de temps en temps de ses comédies. J’en sçay quelques-unes, et je voudrois fort que celuy [97] qui en est le principal subject en fut instruit, car enfin avec toutes ces tracasseries elle lui gaste ses affaires ; car je sçay qu’il n’y a sorte de sotises qu’elle ne dise pour monstrer qu’elle en est la maîtresse. Ce sera une digne action que de la servir auprès de luy ; mais il faudroit qu’il rompît avec elle sans esclaircissement. Je m’en vais me mettre en prière pour soutenir par là ce que vous ferez. Je seray vostre sainte en cette entreprise, et ce sera moy qui demanderay la bénédiction de Dieu sur vos discours. Je serois ravie d’escrire [98], mais je n’oserois, car si le courrier estoit pris, M. de Longueville ne me le pardonneroit jamais. Mais faites mille complimens pour moy, sans me nommer, sy ce n’est du nom de son martyr ; car enfin je le suis, le prince de Conty ayant dit à M. le cardinal que sy on me laisse retourner en Normandie, je m’y mettray à la teste des désordres que monsieur mon frère y soulevera. Enfin M. de Chenaille [99] sçait mes affaires comme moymesme, et comme le bon homme n’est pas mon confident, je voy bien qu’il en est instruit par une dame qui a part au secret du ministère par son galant nouveau, je veux dire par nostre assassinateur [100]. Vrayment je suis estonnée de toutes ces friponneries-là ; c’est le vray nom qu’on peut donner à un tel procédé. Vous pouvez m’escrire par la voie de la poste, et mettre au dessus de vos lettres : A monsieur Genin, à Moulins, et dedans A madame de Longueville. Mais il faut un chiffre ; j’en demande un [101]. Vous vous en servirez affin qu’on se parle plus librement, et surtout des pauvres absents ; c’est toute ma joie que de sçavoir un peu de leurs nouvelles, et de souffrir pour eux au moins, puisque je ne les puis servir. Faites ma cour auprès d’eux, je vous prie, mais ne me nommez pas dans toutes les lettres que par des noms de chiffres, si vous en savez. Mais sy le porteur des lettres est tel que vous dites, vous my pouvez parler de moy et de mes sentiments nouveaux ; qu’il n’en parle qu’à celuy qui les cause [102]. J’en ai pour vous de fort tendres, n’en doutez point. Mandez-moy comment on vous peut escrire. »

Mme de Longueville resta dix mois à Moulins, au couvent des filles de Sainte-Marie. Peu à peu cette sainte demeure, la vie qu’on y menait, l’exemple et les conversations de sa tante, les lettres de ses bonnes amies les Carmélites de Paris, sans doute aussi les mauvaises nouvelles qui lui arrivaient de tous côtés, produisirent une impression de plus en plus vive sur son esprit, et le 2 août 1654, au milieu d’une lecture pieuse, elle reçut le coup décisif de la grace, et fut comme éclairée d’un rayon d’en haut. Elle-même avait raconté ce qu’elle ressentit en ce moment solennel dans un écrit qui a échappé à toutes nos recherches, mais qui a été sous les yeux de Villefore, et dont il donne ce précieux fragment : « Il se tira, dit-elle, comme un rideau devant les yeux de mon esprit. Tous les charmes de la vérité rassemblés sous un seul objet se présentèrent devant moi ; la foi, qui avoit demeuré comme morte et ensevelie sous mes passions, se renouvela. Je me trouvai somme une personne qui, après un profond sommeil où elle a songé qu’elle étoit grande, heureuse, honorée, estimée de tout le monde, se réveille tout d’un coup, et se trouve chargée de chaînes, percée de plaies, abattue de langueur, et renfermée dans une prison obscure. » Villefore a pu polir et vraisemblablement affaiblir le style de ce morceau ; mais, sauf quelques expressions, tout y appartient manifestement à Mme de Longueville. Vingt-trois ans plus tard, et peu de temps avant sa mort, écrivant à son confesseur, M. Marcel, curé de Saint-Jacques du Haut-Pas, elle lui rappelle ce grand jour du 2 août 1654 : « Je vous demande vos prières pour le 2 du mois qui vient. Demandez à Dieu qu’il ne me rende pas indigne de la grande grace qu’il m’a faite ce jour-là. Ces années-là me doivent être si précieuses, que je ne veux pas que vous en croyiez une de moins. Il y en aura donc vingt-trois dimanche. »

Le 2 août 1654, Mme de Longueville, née le 29 août 1619, avait trente-cinq ans, et elle devait être plus belle encore que ne la représente un peu plus tard le portrait de Mignard. C’est dire adieu bien jeune et bien belle à toutes les affections humaines. Cependant elle y renonça sans retour, et depuis ce moment je n’ai rencontré aucune lettre d’elle où soit le moindre regard vers le passé, sinon pour en gémir et en faire pénitence. Sa première démarche fut de se remettre entre les mains de son mari, dont elle était séparée depuis plusieurs années. Il vint la chercher lui-même à Moulins, et la mena dans son gouvernement de Normandie. Il se conduisit avec elle en honnête homme, et elle mit tous ses soins à le rendre heureux. À la fin de l’année 1654, nous la trouvons en Normandie auprès de M. de Longueville, rentrée sous la règle, bien décidée à ne s’en plus écarter, et ne demandant à Dieu que la paix, comme elle le dit elle-même dans cette lettre à Lenet :


« D’Aquigny, ce 3 septembre (1654). »

« Je vous suis trop obligée de continuer à vous intéresser comme vous faistes à ce qui me regarde. Je n’en douttois point, et sur ce fondement j’ay esté fort aysément persuadée que vous serais bien ayse de mon retour auprès de M. de Longueville, qui m’a receue avec des joies infinies. Il est icy présentement, et quand cela est, j’ay sy peu de temps à moy que je ne puis vous escrire amplement les particularités de mon retour, qui sont touttes agréables et glorieuses, puisque je ne le dois qu’à M. de Longueville, et que jusqu’au bout tous mes ennemis s’y sont toujours oposés. La cour a témoigné beaucoup de considération pour moy en cette rencontre, et j’ay tout subjet d’estre satisfaitte en mes intérests personnels. Je ne demande plus rien à Dieu que la paix, et je vous demande à tous la continuation de vostre amitié et que vous ne doutiés point de la mienne.

« Mes complimens à M. de Marsin, je vous prie. »


Cette lettre met fin à nos citations et à cet article qui n’est lui-même, à vrai dire, qu’une longue citation. Ici finit la période agitée de la vie de Mme de Longueville et commence celle qu’occupent tout entière le devoir et le repentir. Nous laisserons Mme de Longueville sur le seuil de cette troisième et dernière époque. Disons seulement qu’elle y sera toujours elle-même, qu’elle y montrera sous une face nouvelle le même caractère, le même esprit, la même ame que nous avons tâché de peindre. Une fois qu’elle a consommé le grand sacrifice, le seul qui pût coûter à un cœur tel que le sien, elle ne songe plus qu’à son salut éternel. Si elle met d’abord dans ses sentimens nouveaux un peu de mesure, c’est pour complaire à son mari et remplir ses devoirs d’épouse avec d’autant plus d’exactitude qu’elle y a moins de goût et y trouve moins de bonheur. Aussitôt que M. de Longueville a fermé les yeux, maîtresse d’elle-même, elle se donne à Dieu sans réserve, et aussi extrême, aussi abandonnée dans la pénitence que dans la faction et dans l’amour, elle quitte le monde, elle va retrouver Mlle de Saugeon et Mlle Du Vigean aux Carmélites, elle entraîne Mlle de Vertus à Port-Royal elle s’enfonce de jour en jour davantage dans les pratiques les plus austères ; elle punit, elle afflige de toutes les manières, elle prend à tâche de dégrader ce corps jadis adoré, cette beauté qui l’a perdue ; surtout elle humilie cette passion de l’éclat et de la gloire qui conduisit son frère à Rocroy et à Lens et qui la poussa elle-même à l’Hôtel-de-Ville de Paris, à Stenai et à Bordeaux ; elle frappe à coups redoublés sur cette sensibilité qui la rendait si charmante ; elle s’applique enfin à mourir à tout autre sentiment que la haine d’elle-même et la crainte des jugemens de Dieu. Mais, dans les mortifications les plus dures et jusque sous le cilice et les pointes de fer, elle garde les mêmes qualités et presque les mêmes défauts, le dévouement, la douceur, la délicatesse, la grace languissante qui s’ignore elle-même et que rien n’a pu détruire, avec la hauteur et en même temps la subtilité ingénieuse qu’elle tenait de sa nature, que toute son éducation avait cultivées, et que la sœur du grand Condé, l’écolière de Corneille et aussi de La Rochefoucauld, ne pouvait perdre qu’avec la vie.


VICTOR COUSIN.

  1. Je devrais offrir ces pages à M. Sainte-Beuve, qui m'a devancé et introduit, ici même, auprès de Mme de Longueville (Revue du 1er août 1840). Il voudra bien reconnaître que, si je le combats quelquefois, presque toujours je le suis.
  2. Voyez l’ouvrage de Villefore : la Vie de madame la duchesse de Longueville, en deux parties. Il y en a deux éditions un peu différentes. La première, que nous citerons, est de 1738.
  3. Sur cette affaire de lettres d’amour attribuées par Mme de Montbazon à Mme de Lougueville, voyez Villefore, p. 45-53 ; Retz, édit. d’Amsterdam, 1731, t. Ier, p. 63 ; Mme de Motteville, édit. d’Amsterdam, 1750, t. Ier, p. 174-181.
  4. Voyez la IVe série de nos ouvrages, Littérature, t. III, p. 297-308.
  5. Mémoires de M. L…, 2 vol., 1729.
  6. Voyez IVe série, Littérature, t. III, p. 306-308.
  7. La première édition de ces Mémoires est de 1662, à Cologne, sans nom d’auteur. Je me sers d’une de ces éditions elzéviriennes de 1664, qui sont assez communes. Voyez p. 58 et 59.
  8. Cette maladie lui survint l’année même de son mariage. Il ne lui en resta presque aucune trace, comme l’atteste une lettre de Godeau, citée par Villefore, p. 41. « Pour votre visage, un autre que moi se réjouira avec plus de bienséance de ce qu’il ne sera pas gâté. Mlle Paulet me le mande. »
  9. Mémoires, édit. d’Amsterdam, 1735, t. Ier, p. 45.
  10. Manuscrits de Conrart, in-fol., t. VIII, p. 145. Mademoiselle fait l’éloge de Mlle de Vandy, parente et amie de Mme la comtesse de Maure. « Elles, étaient, dit-elle (t. III, p. 58), des personnes d’esprit et de mérite. » - « Mlle de Vandy ; était aimée de tous les beaux-esprits qui ne bougeaient de chez la comtesse de Maure (t. V, p. 25). » On peut voir, au t. VIII, son portrait de la main de Mademoiselle ; voyez aussi Tallemant, t. II, p. 334, et sur M. de Vandy ce même Tallemant, t. V, p. 103.
  11. Ce peintre nous est inconnu, et nous n’avons trouvé son nom nulle part.
  12. Paci ficatores orbis christiani, sve icones principum, durum et legatorum qui Monasterii atque Osnabrugœ pacem Europœ reconciliarunt, quosque singulos ad nativam imaginem expressit Van Hull, celsissimi principis Auriaci dum viveret pistor, in-folio, Rotterodami, 1697. Toute la légation française y est gravée, MM. de Longueville, d’Avaux, Servien, etc. La plupart de ces gravures sont de Paul Ponce ou de Corneille Galle. Le nom de celui qui a gravé le portrait de Mme de Longueville n’est point indiqué, mais la gravure est excellente. Nous la décrivons ici, la collection qui la renferme étant assez rare. Cadre très orné : au haut, les armes des Condé et des Longueville ; au bas, dans un coin, le caducée de la paix, et en regard les fruits de l’abondance, avec l’épigraphe : Vicit iter durum pietas, ce qui veut dire que le désir de rejoindre son mari lui fit surmonter les difficultés de la route. On a ajouté à l’épigraphe les sept vers suivans :

    Ces héros assemblés dedans la Westphalie,
    Et de France et du Nord, d’Espagne et d’Italie,
    Ravis de mes beautés et de mes doux attraits,
    Crurent, en voyant mon visage,
    Que j’étois la vivante image
    De la Concorde et de la Paix
    Qui descendoit des cieux pour appaiser l’orage.


    Ce portrait est indiqué dans le père Lelong. Il a été souvent reproduit, entre autres, dans l’Europe illustre et la collection d’Odieuvre, et de là il a passé partout.

  13. C’est bien là en effet la date de la première édition de la première partie, comme le dit le privilège : Achevé d’imprimer le 7 janvier 1649.
  14. On trouve ce portrait sous le nom de Regnesson dans la collection de Nanteuil, du cabinet des estampes. Au bas est écrit au crayon le nom de Mme de Longueville.
  15. Galerie du bas, n° 2195.
  16. Il doit y avoir au château d’Eu, sous le n° 120, un portrait de Mme de Longueville, haut de 22 pouces, large de 18, qui provient de la vieille collection de Mademoiselle, duchesse de Montpensier. Voyez le tome VIIe de ses Mémoires, et l’ouvrage de M. Vatout intitulé : Catalogue historique et descriptif des tableaux appartenant à son altesse royale monseigneur le duc d’Orléans, 4 vol. in-8°, 1823. Il y a trop long-temps que nous avons vu ce portrait pour dire à quelle époque il représente Mme de Longueville, en quoi il se rapproche ou diffère des autres portraits qu’on a d’elle, et de quelle main il est. — Le père Lelong indique les portraits suivans de Mme de Longueville : 1° Van Hull ; 2° Poilly, in-fol. en Pallas ; nous n’avons pas trouvé ce portrait dans l’œuvre de Poilly au cabinet des estampes ; 3° Boissevin ; ce portrait aussi nous est inconnu ; de Moncornet ; 50 la collection d’Odieuvre.
  17. In-12. Nous possédons l’exemplaire de dédicace qui a été entre les mains de Mlle de Bourbon et porte ses armes.
  18. Villefore, p. 75.
  19. Villefore, p. 81.
  20. Plus haut, p. 397.
  21. IVe série, t. II, p. 20.
  22. Mémoires, t. Ier, p. 221 : « Je ne crois pas que la reine Élisabeth d’Angleterre ait eu plus de capacité pour conduire un état. »
  23. Oraison funèbre de la princesse Palatine.
  24. Et pour cela adressez-vous à l’obligeance de M. Grangier de La Marinière.
  25. OEgidii Menagii poemata, etc. Il y a plus de vingt pièces françaises, latines et italiennes à Mme de La Fayette avant et après son mariage. Mme de Sévigné est un peu plus épargnée.
  26. Voyez le sonnet italien de Mme de Sévigné publié par M. de Montmerqué.
  27. Cette correspondance a été vendue à Sens, en 1849, à la vente de M. Tarbé. J’ai pu l’examiner quelques heures. Elle se compose d’environ cent soixante-seize lettres toutes inédites, et parcourt presque toute la vie de Mme de La Fayette. On y voit que Ménage se prenait de passion pour ses belles écolières. Rebuté et découragé assez vite par Marie de Chantal, il se tourna vers la parente de celle-ci, Mlle de Lavergne, sans être plus heureux, mais sans être traité avec autant de négligence. Le commerce de Ménage avec Mlle de Lavergne dura même pendant qu’elle fut mariée au comte de La Fayette, il s’anima depuis son veuvage, et avec des vicissitudes de vivacité et de langueur il subsista jusqu’à sa mort. Évidemment Mme de La Fayette coquetta un peu avec son maître de latin et d’italien, et pendant quelque temps les relations sont assez intimes sans être tendres. Sur la fin, c’est une bonne et parfaite amitié. Plusieurs lettres montrent avec quel soin Mme de La Fayette avait étudié sous Ménage les poètes et les bons écrivains, anciens et modernes. Elle le consulte, et elle lui rappelle leurs discussions sur l’emploi de telle ou telle expression. Il est sans cesse question de leur ami commun, Huet, qui écrivit pour Zaïde une dissertation sur l’origine du roman. Quelques lignes sur Segrais. Je ne me souviens pas d’avoir rencontré une seule fois le nom de La Rochefoucauld. C’était là probablement la partie délicate et réservée, sur laquelle la belle dame ne consultait guère ses savans amis, et dont elle n’aurait pas laissé approcher la conversation. Ce qu’il y avait entre M. le duc et Mme la comtesse ne regardait pas l’abbé Huet et l’abbé Ménage. Il fallait être la marquise de Sévigné ou la marquise de Sablé pour se permettre un mot sur un pareil sujet. D’ailleurs nous n’avons ici que les lettres ou plutôt les billets de Mme de La Fayette ; il n’y en a pas un seul de Ménage. La plupart sont autographes, quelques-uns dictés et signés, tous parfaitement authentiques. M. Tarbé avait fait de cette correspondance une copie qui s’est vendue avec les autographes. Le tout appartient aujourd’hui à M. Feuillet.
  28. Voyez la dissertation de Mme de Grignan sur le pur amour de Fénelon, au t. X des œuvres de Mme de Sévigné, p. 518, édit. Montmerqué.
  29. IVe série, t. III, p. 201 ; Retraite de Mme de Longueville.
  30. Voyez plus haut, p. 394, note 1.
  31. C’est La Rochefoucauld qui nous dit cela. Voyez plus bas, p. 410.
  32. Plus bas, p. 413.
  33. Voyez p. 59 et surtout p. 198. Personne n’a été dupe du désaveu qu’il fit par politique des passages de ce livre qui regardaient Condé et sa sœur. Ce sont précisément les plus travaillés et qui trahissent le plus sa main. Ils révoltèrent la conscience publique, dont l’interprète est Mme de Motteville, t, V, p. 114-115, et p. 132.
  34. Publiée en 1817 par M. Renouard, et qui se trouve aussi dans l’édition de M. de Petitot. Collection des Mémoires, 2e série, t. LI.
  35. Mémoires de Mme da duchesse de Nemours, édit. d’Amsterdam, 1733, p. 12.
  36. Mme de Motteville, t. III, p. 295 et 393.
  37. Mémoires de Mme de Nemours, p. 47.
  38. Mémoires de Mme de Nemours, p. 150.
  39. Motteville, t. V, p. 132.
  40. La Rochefoucauld, p. 198.
  41. T. V, p. 114-115.
  42. Voyez la-dessus un curieux passage de Mme de Motteville, t. IV, p. 359, etc.
  43. Villefore, p. 148, et les mémoires du temps.
  44. Ibid., p. 191.
  45. Villefore, p. 221.
  46. Voyez les Mémoires de Mademoiselle, t. Ier, p. 106, 120, 182, 183, 184, etc., et surtout Mme de Motteville, t. II, p. 169, t. III, p. 340, et t. IV, p. 57.
  47. Papiers de Lenet, à la Bibliothèque nationale, t. II.
  48. Secrétaire du duc de La Rochefoucauld, passé depuis au service de Condé ; auteur de Mémoires qui ne sont pas sans intérêt.
  49. C’était le marquis de la Moussaye. Mémoires de Lenet, t. Ier, p, 160.
  50. Papiers de Lenet, t. III.
  51. Le duc d’Enghien.
  52. La princesse de Condé.
  53. Probablement la mort de sa mère, qui s’était chargée de la garde de ses enfans, dont la gouvernante était Mne de Bourneuf. Voyez Lenet, t. 1er, p. 130.
  54. Jean-Gaspard-Ferdinand, comte de Marsin, mort au service d’Espagne en 1673 ; c’est le père du maréchal de Marsin.
  55. Manuscrits de Conrart, t. X, p. 247. Nous avertissons que les lettres trouvées dans les papiers de Conrart ne sont point autographes.
  56. Cette petite affaire est assez honorable aux lettres pour la faire connaître avec quelque détail. La huitième partie du Cyrus parut à Paris en 1652, dédiée à Mme de Longueville, avec l’A couronné (Anne de Bourbon) porté par un aigle et un Jupiter armé, et cette légende : Qui ne l’honore pas est digne de la foudre. La neuvième partie est du commencement de 1653, et encore dédiée à Mme de Longueville. La gravure représente un esquif battu par la tempête, et la Fortune sur sa roue, avec cette légende :

    Ce nom étant célèbre et sa gloire éclatante,
    Contre lui vainement je serois inconstante.


    La dixième et dernière partie est de la fin de la même année ; mais cette fois il y a une dédicace en règle et un portrait comme en tête de la première partie. Voici cette dédicace écrite par Scudéry lui-même dans ce faux style chevaleresque qui est la caricature de celui de Corneille, et qui gâte, en les exagérant, des sentimens vraiment généreux. « Madame, Cyrus veut finir par où il a commencé, et vous rendre ses derniers devoirs, comme il vous a rendu ses premiers hommages. Votre altesse scait que dans la plus grande chaleur de la guerre, et durant la plus aigre animosité des partis, l’on a toujours veû vos chiffres, vos armes, votre nom, vos livrées, et des inscriptions à vostre gloire sur ses drapeaux ; qu’il n’a point craint la rupture entre les couronnes, et qu’il vous a esté trouver en des lieux où il ne lui estoit pas possible d’aller, sans entre obligé de faire voir de quelle couleur estoit son écharpe, et sans qu’on lui demandast qui vive ! Si bien, madame, qu’après avoir passé à travers des armées royalles pour s’acquitter de ce qu’il vous devoit, il n’a garde d’estre moins exact en un temps où les choses ont aucunement changé de face, et où l’on ne peut plus l’arrester sans violer le droit des gens, aussi bien que l’amnistie. Il s’en va donc vous donner de nouveaux tesmoignages de la haute estime qu’il a pour vostre mérite, et au lieu de porter ses trophées à Persépolis ou à Ecbatane, il les va porter à Montreuil Bellay, afin qu’ils y soient tout à la fois des marques de sa servitude et de ses victoires. Comme je l’ay engagé dans vos interests, je n’ay garde de condamner ce que je ferois moy-mesure : et si vous honnorer et entre libre estoient des choses incompatibles, ce serait de la bataille que je vous dirois que je suis et veux toujours entre, Madame, de V. A. le très humble, très obéissant et très passionné serviteur, DE SCUDERY. »

  57. Papiers de Conrart, t. X, p. 251.
  58. Ibid.
  59. Dès que le sentiment ne soutient plus Mme de Longueville, elle tombe dans une subtilité embarrassée, qui est assez de mise, il est vrai, en écrivant à Chapelain et à Scudéry.
  60. Tiré de la Bibliothèque nationale, SUPPLÉMENT FRANÇAIS, no 376, Lettres à Mme d’Uxelles. La lettre est autographe.
  61. Sur M. de Gaucourt, officier très capable, voyez Retz, t. II, p. 150, et les autres mémoires du temps.
  62. Lettre autographe de notre collection. Sur Chavigny, sa capacité, son ambition, son importance, voyez tous les mémoires du temps.
  63. Sur ce comte de Maure, frère du duc de Mortemart, voyez les mémoires du temps surtout Mme de Motteville, t. III, p. 226.
  64. Mme de Motteville (ibid.) la peint en amie déclarée : « La comtesse de Maure nièce du maréchal de Marillac, était une dame dont la beauté avait fait autrefois beaucoup de bruit. Elle avait une vertu éclatante et sans tache, de la générosité avec une éloquence extraordinaire, une ame élevée, des sentimens nobles, beaucoup de lumière, et de pénétration. » Mademoiselle en parle aussi plusieurs fois avec estime dans ses Mémoires. Le tome VIII contient un portrait de Mme la comtesse de Maure, par M. Sourdis, et adressé à Mlle de Vandy. Il faut lire à côté de ces éloges ce que dit Tallemant, t. II, p. 332, et t. IV, p. 77.
  65. Manuscrits de Conrart, p. 245, 254, 255.
  66. Ils sont tous signés Anne de Bourbon sur les originaux parmi les papiers de Lenet.
  67. Papiers de Lenet, t. XXV.
  68. Le prince de Conti, auquel on ne disait pas tout.
  69. Le prince de Condé.
  70. Le président Daphis ; voyez Lenet, t. II, p. 108.
  71. Sur Saint-Agoulin, voyez Lenet, t. II, p. 226, etc.
  72. Sur le maréchal du Doignon, mort en 1659, voyez Retz, t. II, p. 83 ; Mme de Motteville, t. IV, p. 178, t. V. p. 89.
  73. Agent de Condé en Espagne. Mme de Motteville, t. V, p. 90 ; Lenet, passim.
  74. De Choupes, blessé à l’attaque de Bordeaux ; Mme de Motteville, t. IV, p. 202.
  75. Papiers de Lenet, t. XXV.
  76. J’ignore de qui il peut être ici question.
  77. Est-ce la personne dont parle Retz, t. II, p. 45, etc. ?
  78. P. de Lenet, t. XIII.
  79. Son frère Condé.
  80. Mazarin.
  81. Papiers de Lenet, t. X.
  82. Secrétaire d’état, depuis chancelier de France.
  83. Gouverneur de Caen. Mme de Motteville, t. IV, p. 95.
  84. Secrétaire du prince de Conti, dont on a des vers, des lettres et divers petits ouvrages publiés par Ménage en 1656, in-4°. Sur Sarasin, voyez Retz, t. II, p. 247 ; t. III, p. 198, et aussi Tallemant, t. IV, p. 173.
  85. Le prince de Conti en effet ne se borna pas à traiter avec Mazarin ; il épousa une de ses nièces, la belle et vertueuse Anne-Marie Martinozzi, morte à trente-cinq ans.
  86. Neveu du cardinal, fils de la duchesse d’Aiguillon, qui avait épousé Mme de Pons, sœur de Mlle du Vigean.
  87. Une des filles du comte de Vertus, de la maison de Bretagne, sœur puînée de Mme de Montbazon, amie intime de Mme de Longueville, qu’elle suivit à Moulins auprès de Mme de Montmorency, et plus tard aux Carmélites et à Port-Royal.
  88. Il est probable qu’il s’agit de Marigny, bel esprit, ami de Sarasin, qui, à Bordeaux, s’était tourné contre Mme de Longueville. Sur Marigny, voyez Tallemant, t. IV, p. 256, et Retz, t. Ier, p. 188, t. II, p. 16, t. III, p. 198.
  89. On le voit encore à Moulins. Il a beaucoup d’analogie, par son caractère de noblesse et d’élévation un peu froide, avec le tombeau de Richelieu, de la main de Girardon, qui est à la Sorbonne. — Voyez la Vie de Mme la duchesse de Montmorency, supérieure de la Visitation de Sainte-Marie de Moulins ; Paris, 1684, in-8°.
  90. Sur Mme de Châtillon, ses manœuvres entre Condé et Nemours, et ses intelligence intéressées avec la cour, voyez Lenet, t. Ier, p. 66, p. 119-124, t. II, p. 520-523, et surtout ce passage de La Rochefoucauld qui justifie entièrement Mme de Longueville : « Mme de Châtillon lui (à Condé) fit naître le désir de la paix par des moyens fort agréables. Elle crut qu’un si grand bien devoit être l’ouvrage de sa beauté, et mêlant de l’ambition avec le dessein de faire une nouvelle conquête, elle voulut en même temps triompher du cœur de M. le Prince et tirer de la cour tous les avantages de la négociation. Ces raisons-là ne furent pas les seules qui lui donnèrent ces pensées : il y avoit un intérêt de vanité et de vengeance qui y eut autant de part que le reste. L’émulation que la beauté et la galanterie produisent souvent parmi les dames avoit causé une aigreur extrême entre Mme de Longueville et Mme de Châtillon ; elles avoient long-temps caché leurs sentiments ; mais enfin ils parurent avec éclat de part et d’autre, et Mme de Châtillon ne borna pas seulement sa victoire à obliger M. de Nemours de rompre, par des circonstances très piquantes et très publiques, tout le commerce qu’il avoit avec Mme de Longueville, elle voulut encore lui ôter la connoissance des affaires et disposer seule de la conduite et des intérêts de M. le Prince. Le duc de Nemours, qui avoit beaucoup d’engagemens avec elle, approuva ce dessein et crut que, pouvant régler la conduite de Mme de Châtillon vers M. le Prince, elle lui inspireroit les sentiments qu’il lui voudroit donner, et qu’ainsi il disposeroit de l’esprit de M. le Prince par le pouvoir qu’il avoit sur celui de Mme de Châtillon. Le duc de La Rochefoucauld, de son côté, avoit lors plus de part que personne à la confiance de M. le Prince, et se trouvoit en même temps dans une liaison très étroite avec le duc de Nemours et Mme de Châtillon (p. 229)… Il porta M. le Prince à s’engager avec elle et à lui donner Merlou en propre ; il la disposa aussi à ménager M. le Prince et M. de Nemours, en sorte qu’elle les conservât tous deux, et fit approuver à M. de Nemours cette liaison qui ne lui devoit pas être suspecte, puisqu’on vouloit lui en rendre compte et ne s’en servir que pour lui donner la principale part aux affaires. Cette machine, étant conduite et réglée par le duc de La Rochefoucauld, lui donnoit la disposition presque entière de tout ce qui la composoit, et ainsi ces quatre personnes y trouvant également leur avantage, elle eût eu sans doute à la fin le succès qu’ils s’étoient proposé, si la fortune ne s’y fût opposée par tant d’accidents qu’on ne peut éviter. Cependant Mme de Châtillon voulut paroître à la cour avec l’éclat que son nouveau crédit lui devoit donner ; elle y alla avec un pouvoir si général de disposer des intérêts de M. le Prince, qu’on le prit plutôt pour un effet de sa complaisance vers elle et une envie de flatter sa vanité que pour une intention véritable de faire un accommodement. Elle revint à Paris avec de grandes espérances ; mais le cardinal tira des avantages solides de cette négociation ; il gagnoit du temps… » Achevons ce tableau par un trait que La Rochefoucauld a cru devoir oublier et que fournit Mademoiselle : « Mme de Châtillon, MM. de Nemours et de La Rochefoucauld, lesquels espéraient de grands avantages par un traité, la première cent mille écus, l’autre un gouvernement, et le dernier pareille somme, ne songeoient qu’à faire faire la paix à M. le Prince. » Mémoires, t. II, p. 129. — Nous avons trouvé entre les papiers de Lenet des lettres autographes de Mme de Châtillon à Lenet qu’elle l’avait supplié de brûler, et qui mettent à découvert ses intrigues et son caractère intéressé.
  91. Nous devons la communication de cette lettre autographe à la gracieuse obligeance de Mme la duchesse de Grammont.
  92. Dame d’honneur de Mlle de Montpensier, que celle-ci nous peint comme fort intrigante et s’entendant sous main avec le cardinal, tandis que son mari semblait être à M. le prince de Condé.
  93. Ce billet n’est plus.
  94. Sur l’intrigue à laquelle il est fait allusion, voyez les Mémoires de Mademoiselle, t. III, p. 22, 24, 25, 26.
  95. Une autre main, mais encore du XVIIe siècle, a mis cette note : « Mme de Châtillon. »
  96. Ce doit être Mme la princesse Palatine, qui ne manqua à aucun de ses amis, dans quelque parti qu’ils fussent, et se chargea des intérêts de Mme de Longueville auprès de la cour.
  97. La même main : « M. le Prince. »
  98. Évidemment à Condé, qui avait les armes à la main contre la cour, tandis que M. de Longueville avait fait la paix et voulait que sa femme se tînt tranquille et ne se compromit plus.
  99. Chenailles était président des trésoriers de France de Paris. Tallemant, t. III, p. 140, dit qu’il faisait le bel-esprit et le galant, ce qui s’accorde assez avec ce qu’insinue ici Mme de Longueville. Voyez aussi sur ce Chenailles et ses intrigues en faveur le Mme de Châtillon, dont il était le parent et l’ami, les Mémoires de Mademoiselle, III, p. 10-15.
  100. Quelle est cette dame, et quel est cet assassinateur ?
  101. Mot difficile à lire, peut-être une abréviation convenue.
  102. Probablement le prince de Condé, à qui elle était alors entièrement revenue.