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La Fée qui court

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Le Figaro du 04 décembre 1859 (p. 3-4).


une fable


Je rencontrai l’autre jour une bonne fée qui courait comme une folle malgré son grand âge.

— Êtes-vous si pressée de nous quitter, madame la fée ?

— Ah ! ne m’en parlez pas, répondit-elle. Il y a quelques centaines d’années que je n’avais revu votre petit monde, et je n’y comprends plus rien. J’offre la beauté aux filles, le courage aux garçons, la sagesse aux vieux, la santé aux malades, l’amour à la jeunesse, enfin tout ce qu’une honnête fée peut offrir de bon aux humains, et tous me refusent. Avez-vous de l’argent ? me disent-ils, nous ne souhaitons pas autre chose ; or, je me sauve, car j’ai peur que les roses des buissons ne me demandent des parures de diamants et que les papillons n’aient la prétention de rouler carrosse dans la prairie !

— Non, non, ma bonne dame, s’écrient en riant les petites roses qui avaient entendu grogner la fée : nous avons des gouttes de rosée sur nos feuilles.

— Et nous, disent en folâtrant les papillons, nous avons de l’or et de l’argent sur nos ailes.

— Voilà, dit la fée en s’en allant, les seules gens raisonnables que je laisse sur la terre.

GEORGE SAND.
Nohant, 27 octobre 1859.