La Farce de Maître Pathelin, traduction Fournier, 1872/Version en français moderne

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Anonyme
Traduction par Édouard Fournier.
Librairie des Bibliophiles (p. 29-225).

ACTE Ier


Scène Ire


PATHELIN, GUILLEMETTE.


Pathelin.

Par notre Dame, Guillemette,
Quel que grand’ peine que je mette
A ruse sur ruse entasser,
Nous ne pouvons rien amasser.
Comme jadis que ne plaidé-je ?


Guillemette.

Aussi, Sainte Vierge, y pensais-je,
Mais on ne vous tient plus, je vois,
Sage du tout comme autrefois.
Chacun, pour gagner sa querelle,
Lors vous vouloit, qui vous appelle
Avocat sous l’orme.


Pathelin.

Avocat sous l’orme.Chansons !
Sans me vanter, où nous plaidons,
Nul n’est plus sage, fors le maire.


Guillemette.

Lui du moins sait-il la grammaire,
Et, grand clerc, en remontre à tous.


Pathelin.

Quand on s’y met, où voyez-vous
Cause qu’on ne dépèce en maître ?
Si jamais je n’appris la lettre
Que bien peu, je m’ose vanter
Que je sais aussi bien chanter
Au lutrin, et le prêtre y suivre
Que si j’avais mis sur un livre
Tout le temps que Charles alla
En Espagne.


Guillemette.

En EspagneHé ! que vaut cela ?
Pas un peigne. On meurt de famine,
Nos habits sont plus qu’étamine
Râpés, et ne pouvons savoir
Quels autres on pourroit avoir.
Et que nous vaut votre science ?


Pathelin.

Taisez-vous. Par ma conscience !
Si je puis mon savoir prouver,
Je saurai bien comment trouver
Robes, chaperons. Qu’à Dieu plaise !
Nous aurons bonheur et grande aise.
Qu’il veuille, nous échapperons
À pauvreté ; ses soins sont prompts,
Nous serons remis, quoi qu’il faille,
Car en peu d’heure Dieu travaille.
S’il lui plaît que je pousse avant
Ma pratique, aucun plus savant
Ne sera vu.


Guillemette.

Ne sera vu.Pour tromperie…


Pathelin.

Non, pour droite avocasserie.


Guillemette.

Pour tromperie, ai-je dit. Tel
Vous êtes de sens naturel
Plus que pas un dans la paroisse.


Pathelin.

Je n’y vois nul qui se connoisse
À plaider haut comme moi…


Guillemette.

A plaider haut comme moi… Non,
À bien tromper. C’est le renom
Qu’on vous fit, et c’est bien le vôtre.


Pathelin.

Allez ! j’en connois plus d’un autre
Sous sa robe de camocas,
Qui dit être des avocats,
Et qui n’en est pas davantage.
Laissons en paix ce bavardage.
Je vais à la foire.


Guillemette.

Je vais à la foire.Plaît-il ?


Pathelin.

J’y puis voir quelque objet gentil
De ménage, à ma fantaisie,
Ou du drap. Que diroit ma mie
Si, lors, j’allois le marchander,
Ou mieux nous en accommoder ?
Nous n’avons robe qui rien vaille.


Guillemette.

Vous n’avez ni denier, ni maille,
Que ferez-vous ?


Pathelin.

Que ferez-vous ? N’ayez souci.
Bientôt si je n’apporte ici,
Belle dame, ma pleine charge
De drap pour nous deux long et large,
Donnez-m’en bien le démenti.
Encor le faut-il assorti.
Quelle couleur vous est plus belle ?
D’un gris vert ? d’un drap de Bruxelle ?
Ou d’autre ?


Guillemette.

Ou d’autre ? Emprunteur n’a le choix.


Pathelin, comptant sur ses doigts.

Ça pour vous deux aunes, et trois
Pour moi, j’irai bien même à quatre.
C’est donc…


Guillemette.

C’est donc…Vous comptez sans rabattre.
Qui diable vous les prêtera ?


Pathelin.

Et que vous fait qui ce sera,
Si je vous en donne la fête,
Si je trouve qui me les prête
À rendre au jour du jugement,
Et non pas plus tôt, croyez-m’en.


Guillemette.

En ce point, quelque sot, je jure,
Les aura pour sa couverture
Auparavant.


Pathelin.

Auparavant.J’achèterai
Donc gris ou vert, c’est assuré,
Et pour le dessous, Guillemette,
En plus, trois quartiers de brunette.
Ou l’aune entière…


Guillemette.

Ou l’aune entière…Quel chaland !
Si vous trouvez Martin Garant,
N’oubliez avec lui de boire.


Pathelin.

Gardez tout.


Guillemette.

Gardez tout.Rencontrer en foire
Un marchand qui n’y verra rien,
Et lui vendra !… Plût à Dieu !



Scène II.


PATHELIN, puis GUILLAUME.


Pathelin.

Et lui vendra !… Plût à Dieu ! Bien !
C’est là, non, oui. Sainte Marie !
Il se mêle de draperie.
Dieu vous aide…


Guillaume.

Dieu vous aide…Et vous.


Pathelin.

Dieu vous aide… Et vous. Volonté
J’eus de vous voir. Et la santé ?
Êtes-vous sain et dru, Guillaume ?


Le Drapier.

Oui dà.


Pathelin.

Oui dà. Topez dans cette paume,
Et comment vous va ?


Le Drapier.

Et comment vous va ? Bien vraiment,
À votre bon commandement,
Vous aussi ?


Pathelin.

Vous aussi ? Saint Pierre l’apôtre !
Comme quelqu’un de cœur tout vôtre.
Et marchandise ? et ces ébats ?


Le Drapier.

À sa guise l’on ne fait pas
Tout.


Pathelin.

Tout.Marchandise donne à paître
Au moins ?


Le Drapier.

Au moins ? Ne sais trop, mon doux maître,
Mais je vais toujours de l’avant.


Pathelin.

Que c’étoit un homme savant —
Veuille le ciel avoir son âme —
Feu votre père ! Douce dame !
Il m’est avis, et clairement
Que, vous, c’est tout lui proprement.
Qu’il était bon marchand, et sage !
Vous lui ressemblez de visage.
Qui vous voit, vraiment voit ici
Sa peinture. Dieu fait merci
À bonne âme : il lui doit sa grâce.


Le Drapier.

Amen ! et que de même il fasse
À nous deux, quand il lui plaira.


Pathelin.

Maintes fois il me déclara,
De façon abondante et claire,
Ce qu’en notre temps on voit faire.
Souvent il m’en est souvenu.
Aussi, lors, il étoit tenu
Un des bons.


Le Drapier.

Un des bons.Seyez-vous, beau sire.
Il est bien temps de vous le dire,
Mais je suis ainsi gracieux.


Pathelin.

Je suis bien. — La bouche, les yeux.


Le Drapier.

Seyez…


Pathelin.

Seyez…Soit ! le nez, les oreilles
Ressemblent, que ce sont merveilles,
À votre père, tout craché,
Et même le menton fouché.
Oui, vous, c’est lui sans différence.
Et la belle tante Laurence ?
Morte ?


Le Drapier.

Morte ? Nenni.


Pathelin.

Morte ? Nenni.Votre maintien
Beau, grand et droit est tout le sien.
Oui, tels ses yeux, sa taille telle.
Ah ! qu’autrefois je la vis belle !
Vous fûtes tous les deux, allez,
Dans la même pâte moulés.
En ce pays il n’est, me semble,
Famille où mieux on se ressemble.
Quel vaillant bachelier c’étoit
Votre père ! Et comme il prêtoit,
Le bon prudhomme, ses draps ! Rire
Fut sa coutume. Ah ! si le pire
Des gens pouvoit lui ressembler,
On ne verroit pas tant voler.
Que ce drap est de fine laine !
À le prendre, on a la main pleine.
D’où vous vint-il, si doux, si frais ?


Le Drapier.

Je l’ai fait faire tout exprès
Ainsi de laines de mes bêtes.


Pathelin.

Hen ! hen ! quel ménager vous êtes !
Comme le père. À besogner
On ne se lasse.


Le Drapier.

On ne se lasse.Il faut soigner
Tout pour vivre et gagner sa peine.


Pathelin.

C’est cuir de Cordoue, et non laine
Ceci.


Le Drapier.

Ceci.C’est bon drap bien drapé
De Rouen.


Pathelin.

De Rouen.J’en suis attrapé.
Je n’avois — soit dit sans feintise, —
Intention ni convoitise
D’avoir du drap lorsque je vins.
J’avois mis à part quatre-vingts
Êcus pour l’achat d’une rente,
Mais vous en aurez vingt ou trente,
Je le vois. Ce drap, sa couleur
Me plaisent tant, que c’est douleur.


Le Drapier.

Des écus ! lorsque l’on achète
Une rente ! Alors qui vend, prête.
Donc, pas d’écus.


Pathelin.

Donc, pas d’écus.Certainement,
Si je voulois. Pour un payement,
Tout m’est égal ; ce drap m’assotte.
Il m’en faut avoir une cotte,
Et ma femme aussi.


Le Drapier.

Et ma femme aussi.Soit, parlez,
Mais dix vingt francs y sont coulés
Vite. Ils sont chers.


Pathelin.

Vite. Ils sont chers.Bath ! Coûte et vaille !
Encore ai-je denier et maille,
Que père et mère n’ont pas vus
En un coin pour cas imprévus.


Le Drapier.

J’en tâterois bien.


Pathelin.

J’en tâterois bien.Mon envie
Pour cette pièce est maladie
De femme grosse, il m’en faut.


Le Drapier.

De femme grosse, il m’en faut.Bien,
Mais il faut aviser combien.
Voyez, la pile est sans reproche,
Tout à vous, n’eussiez vous en poche
Croix ni pile.


Pathelin.

Croix ni pile.Je sais : merci.


Le Drapier.

Voulez-vous de ce bleu clair-ci ?


Pathelin.

Dites quel prix je devrai mettre
Pour chaque aune. Mais Dieu doit être,
C’est raison, payé le premier.
Ne faisons — voici son denier —
Rien qui soit où Dieu ne se nomme.


Le Drapier.

Par Dieu vous êtes un brave homme,
Et qui m’avez tout réjoui.
Vous faut-il mon dernier mot ?


Pathelin.

Vous faut-il mon dernier mot ? Oui,


Le Drapier.

Vingt-quatre sous l’aune.


Pathelin.

Vingt-quatre sous l’aune.Trédame !
Vingt-quatre sous, non.


Le Drapier.

Vingt-quatre sous, non.Par cette âme !
Il me le coûte. Je perdrais
Du mien, si je vous le livrais
À moins.


Pathelin.

À moins.C’est trop !


Le Drapier.

À moins. C’est trop ! Ah ! mon doux maître,
Vous ne pouvez pas tout connaître.
Le drap est beaucoup enchéri,
Tout notre bétail a péri,
Cet hiver par la grand’ froidure.


Pathelin.

Vingt sous, vingt…


Le Drapier.

Vingt sous, vingt…Au marché, je jure,
J’en aurois mon prix. La toison
Qui d’ordinaire est à foison,
Me coûtoit, à la Madeleine,
Huit blancs, j’en jure, d’une laine,
Que j’ai pour quatre en d’autres temps.


Pathelin.

S’il en est ainsi, je me rends,
Et sans plus débattre, j’achète.
Sus, aunez.


Le Drapier.

Sus, aunez.Mais, je vous répète,
Combien vous en faut-il avoir ?


Pathelin.

Il est aisé de le savoir.
Que est le lé ?


Le Drapier.

Que est le lé ? Lé de Bruxelle.


Pathelin.

Pour moi trois aunes, et pour elle —
Elle est grande — deux et moitié,
Ce sont six aunes. Ah ! pitié
De moi ! non, que je suis béjaune !


Le Drapier.

Il ne s’en faut que demie aune
Pour faire les six justement.


Pathelin.

J’en prendrai six tout rondement.
Aussi bien me dois-je, j’y pense,
Un chaperon sur la dépense.


Le Drapier.

Sans rabattre, aunons : un, deux, trois,
Quatre, cinq et six…


Pathelin.

Quatre, cinq et six…Sainte croix !
Ric à ric !


Le Drapier.

Ric à ric ! Aunerai-je arrière ?


Pathelin.

Non, je suis sûr, ventre saint Pierre,
Avec vous ! D’ailleurs je sais bien
Qu’on perd toujours un peu. Combien
Tout ?


Le Drapier.

Tout ? À vingt-quatre sous chacune.
Les six neuf francs.


Pathelin.

Les six neuf francs.Que de pécune !
C’est six écus.


Le Drapier.

C’est six écus.Vous l’avez dit.


Pathelin.

Voulez-vous m’en faire crédit
Rien que jusqu’à chez moi, messire ?
Crédit n’est pas ce qu’il faut dire,
Car à mon huys vous les prendrez
En or.


Le Drapier.

En or.Vous me détournerez
Beaucoup d’aller par là.


Pathelin.

Beaucoup d’aller par là.Saint Gille !
Tels mots ne sont pas d’évangile.
Jamais vous n’aurez mieux raison
De venir boire en ma maison.


Le Drapier.

Boire est mon fait. J’irai, J’ai peine
À faire crédit sans étrenne…


Pathelin.

Je vous étrenne d’écus d’or.
N’est-ce assez ? Vous aurez encor
D’une oie à manger, que ma femme
Rôtit à présent.


Le Drapier.

Rôtit à présent.Notre-Dame !
Cet homme m’assotit. J’irai.
Sus, partez, et les porterai.


Pathelin.

Craignez-vous de m’en voir la charge ?
Donnez, ils me seront au large
Sous l’aisselle.


Le Drapier.

Sous l’aisselle.L’honnêteté
Veut…


Pathelin.

Veut…Du diable sois-je emporté,
Si je vous laisse. Sous l’aisselle
Ceci me va faire une belle
Bosse. Ah ! nous boirons bien, allez,
Et serons au mieux régalés
Chez moi. De rien l’on ne s’y prive.


Le Drapier.

Mais mon argent, dès que j’arrive.


Pathelin.

C’est dit. Non, vous ne l’aurez pas,
Que n’ayez pris votre repas ;
Non, je n’aurai rien pour la paye
Si d’abord mon vin l’on n’essaye.
Votre feu père me disoit :
« Qu’as-tu, que fais-tu ? » s’il passoit.
Mais pour vous, riches, pauvres hommes
Ne sont plus rien.


Le Drapier.

Ne sont plus rien.Sangbieu ! nous sommes
Plus pauvres…


Pathelin.

Plus pauvres…Croyez-vous ? Adieu.
Rendez-vous tantôt audit lieu
Pour bien boire.


Le Drapier.

Pour bien boire.Allez et que j’aie
De l’or.



Scène III.


PATHELIN.


Pathelin.

De l’or.Le diable te le paye !
De l’or ! il l’a dit sans moquer.
De l’or ! je n’y saurois manquer ;
Mais que d’abord il s’aille pendre,

Il ne voulut, oui dà, me vendre
À mon prix : ce ne fut qu’au sien,
Mais il sera payé du mien.
De l’or ! on a pour lui la bourse,
Plût à Dieu qu’il se mit en course
Sans s’arrêter jusques à fin
De paye, il feroit du chemin,
Saint Jean ! plus que d’ici Pamplune.



Scène IV.


LE DRAPIER.


Le Drapier.

Ils ne verront soleil ni lune,
Ses écus jusqu’au bout de l’an,
Sauf qu’on les vole. À fin chaland,
Marchand plus fin. Fut-il béjaune
Quand pour vingt et quatre sous l’aune,
Venant où je voulois qu’il vînt,
Il prit drap qui n’en vaut pas vingt !


fin du premier acte.

ACTE II


Scène I


PATHELIN, GUILLEMETTE.


Pathelin.

En ai-je ?


Guillemette.

En ai-je ? Quoi :


Pathelin.

En ai-je ? Quoi : Qu’a fait ma mie
De sa vieille cotte hardie ?


Guillemette.

Et vous, qu’en feriez-vous ?


Pathelin.

Et vous, qu’en feriez-vous ? Rien, rien.
En ai-je ? je le disois bien.
Es-ce pauvre étoffe, est-ce étame,
Ou bon drap ceci ?


Guillemette.

Ou bon drap ceci ? Sainte dame !
Et par mon salut en péril
Quelle aventure ! D’où vient-il ?
Et si ce n’est de quelque aubaine,
Qui payera ?


Pathelin.

Qui payera ? Ne soyez en peine.
Il est déjà payé. Pourtant,
Qui le vendit est fin marchand,
Vilain, dur à lâcher ses pièces.
Faire qu’il en eût dans les fesses
Seroit pain béni.


Guillemette.

Seroit pain béni.Donc, combien
Vous coûte-t-il ?


Pathelin.

Vous coûte-t-il ? Je n’en dois rien ;
Payé ! Que voulez-vous qu’il faille
De plus ?


Guillemette.

De plus ? Payé ! Vous n’aviez maille,
Ni sou, ni denier.


Pathelin.

Ni sou, ni denier.Sangbieu si !
J’avois un denier parisi,
Madame.


Guillemette.

Madame.Allons, l’affaire est belle !
Vous aurez, pour l’obtenir telle,
Fait serments qui vous coûtent peu,
Ou, sans vergogne, mis en jeu
Quelque billet. À l’échéance
Chez nous, pour gage de créance.
On prendra tout.


Pathelin.

On prendra tout.Il n’a coûté
Qu’un denier.


Guillemette.

Qu’un denier.Benedicite !
Ce ne peut être.


Pathelin.

Ce ne peut être.Qu’on m’arrache
L’œil, s’il eut plus ; et, quoiqu’il sache
Bel et bien chanter, si jamais
Il a de moi rien de plus.


Guillemette.

Il a de moi rien de plus.Mais
Qui donc est-il ?


Pathelin.

Qui donc est-il ? C’est un Guillaume,
Qui de son surnom est Joceaume.


Guillemette.

Pour un denier, mais à quel jeu ?
Comment ?


Pathelin.

Comment ? Pour un denier à Dieu.
Et si j’avois dit : « Après boire,
Main sur pot, » vous m’en pouvez croire,
Mon denier me fût demeuré.
Sauf ce denier, est-ce opéré
À point ? Que Dieu, si bon lui semble,
Et lui le partagent ensemble :
C’est là tout ce qu’ils en auront.


Guillemette.

Comment put-il être si prompt
À vous prêter, lui si rebelle ?


Pathelin.

Je l’ai guirlandé, vierge belle !
Et de pied en cap blasonné,
Tant qu’il me l’a presque donné.
Je lui disois que feu son père
Fut si vaillant ! « Vous êtes, frère,
Fis-je, bien mieux apparenté
Qu’aucun d’ici. » La vérité,
C’est qu’il est né d’un rien qui vaille,
Et la plus vilaine canaille
Qui soit. « Guillaume, mon ami,
Vous ne ressemblez à demi,
Mais en tout, à votre bon père :
Qui vous vit tous deux vit la paire. »
Et là-dessus j’échafaudois
Et tout ensemble entrelardois
Dans le propos sa draperie :
« Eh ! disois-je, Sainte Marie,
Que doucement il nous prêtoit
Sa marchandise ! » Or il étoit
Ladre de son bien, âpre au nôtre.
Toutes ses dents, l’une après l’autre,
Il se les fût fait arracher
Plutôt que de vouloir cracher
Rien, une guenille, une obole,
Ou même une bonne parole.

Mais j’ai tant pressé, bataillé,
Que six aunes il a baillé.


Guillemette.

À ne lui rendre…


Pathelin.

À ne lui rendre…Que le diable.


Guillemette.

Ici me souvient de la fable :
Corbeau sur une croix assis,
Haute de cinq toises ou six,
Dans son bec tenoit un fromage.
« Comment le prendre sans partage ? »
Se dit Renard, et sous Corbeau
Vint se mettre. « As-tu le corps beau
« Et le chant plein de mélodie ! »
Voulant encor mieux applaudie
Sa voix, qu’on lui venoit vanter,
L’autre ouvrit le bec pour chanter,
Et le fromage choit à terre,
Et maître Renard vous le serre,
Et vous l’emporte à bonne dent.
De son drap, par mots y mordant,
Vous fîtes, et par beau langage,

Ce que fit Renard du fromage :
Vous l’avez bridé par le bec.


Pathelin.

Il doit venir boire, ici, sec,
Et manger de l’oie. Or, que faire ?
Je suis certain qu’il voudra braire
Pour avoir argent promptement :
J’ai tout prêt son appointement.
À fin qu’il s’en aille et ne touche
Rien : en malade je me couche,
Et quand il viendra vous direz :
« Ha ! parlez bas ! » et gémirez,
Faisant la plus dolente mine.
« Las ! direz-vous, le mal le mine
Depuis six semaines, deux mois ! »
S’il dit : « Trudaines ! je n’y crois,
« Il vient d’avec moi tout à l’heure.
« — Peut-on railler quelqu’un qui pleure ! »
Ferez-vous. Puis, pour profits clairs,
Je le payerai de quelques airs
De ma façon, non d’autre chose.


Guillemette.

Je ferai ce que l’on propose
De mon mieux, mais ne craignez-vous
D’avoir en ceci du dessous,
Que justice ne vous reprenne,

Et que vous n’ayez de la peine
Au double de l’autre fois ?


Pathelin.

Au double de l’autre fois ? Paix !
Ne sais-je pas ce que je fais ?
Faites ainsi sans plus d’antienne.


Guillemette.

Du samedi qu’il vous souvienne,
Alors qu’on vous piloria,
Et que sur vous chacun cria,
Pour tromperie.


Pathelin.

Pour tromperie.Il passe l’heure.
Paix ! et que son drap nous demeure.
Il le faut. Je me couche.


Guillemette.

Il le faut. Je me couche.Allez.


Pathelin.

Ne riez point !


Guillemette.

Ne riez point ! Si vous voulez,
J’aurai sanglots à perdre haleine,
Et pleurs comme la Madeleine.


Pathelin.

Ferme ! et tous deux jouons si bien
Qu’il ne s’aperçoive de rien.



Scène II.


LE DRAPIER, seul.


Le Drapier.

Je crois qu’il est temps que je sorte,
Mais, avant que fermer la porte,
Buvons un coup. Non, je boirai
Chez maître Pierre, et mangerai
De l’oie, et recevrai pécune.
N’y dussé-je avoir qu’une prune
Sans dépenser, allons chez lui.
Rien d’ailleurs à vendre aujourd’hui !
Hau ! maître Pierre.


Scène III.


LE DRAPIER, GUILLEMETTE.
.

Guillemette.

Hau ! maître Pierre.Hélas I messire,
Dites ce que vous voulez dire
Plus bas !


Le Drapier.

Plus bas ! Dieu vous garde !


Guillemette.

Plus bas ! Dieu vous garde ! Plus bas !


Le Drapier.

Quoi ?


Guillemette.

Quoi ? De grâce !


Le Drapier.

Quoi ? De grâce ! Où le voir ?


Guillemette.

Quoi ? De grâce ! Où le voir ? Hélas !
Où vous savez bien qu’il doit être.


Le Drapier.

Qui !


Guillemette.

Qui ! Peut-on le demander, maître ?
Lui ! qui céans, pauvre martyr,
Resta, Dieu le sait, sans sortir
Onze semaines.


Le Drapier.

Onze semaines.Qui ?


Guillemette.

Onze semaines. Qui ? Je n’ose
Parler hault ; je crois qu’il repose.
Il paraît s’être un peu calmé.
Pauvre homme ! il est tant assommé
Du mal !


Le Drapier.

Du mal ! Qui ?


Guillemette.

Du mal ! Qui ? Maître Pierre


Le Drapier.

Du mal ! Qui ? Maître PierreOuais ! qu’est-ce ?
Ne me prit-il pas, drap en pièce,
Six aunes ?


Guillemette.

Six aunes ? Lui ! quand ?


Le Drapier.

Six aunes ? Lui ! quand ? Maintenant.
Il vint de chez nous, tout venant,
Il n’est pas un demi-quart d’heure.
Acquittez-moi ; ça, je demeure
Beaucoup trop. Sans plus s’amuser,
Mon argent.


Guillemette.

Mon argent.Peut-on s’aviser
De rire ici ?


Le Drapier.

De rire ici ? Vous êtes folle.
Sans perdre ni temps ni parole,
Çà, neuf francs, mon argent…


Guillemette.

Çà, neuf francs, mon argent…Allez,
Avec vos plaisants rigolez !
Raillez ! ce n’est pas nous qu’on joue,
Guillaume.


Le Drapier.

Guillaume.Dieu je désavoue
Si je ne l’ai…


Guillemette.

Si je ne l’ai…Chacun n’a pas,
Comme vous, faim de rire, hélas !


Le Drapier.

De bon gré, sans jeu ni manière,
Faites-moi venir maître Pierre.
Moquer est bon, mais c’est assez.


Guillemette.

Mal vous viendra, si ne cessez :
Qui veut trop rire, Dieu l’afflige.


Le Drapier.

Voyons, céans répondez, suis-je
Chez maître Pierre Pathelin ?


Guillemette.

Oui. Peste soit d’un homme enclin
À tant de bruit ! Baissez l’antienne.


Le Drapier.

Craint-on que le diable n’y vienne ?
J’ai bien le droit de demander…


Guillemette.

Et moi de vous recommander :
Bas, tout bas ; sinon il s’éveille.


Le Drapier.

Quel bas ? Voulez-vous en l’oreille,
Ou dans la cave, au fond du puits ?


Guillemette.

Quel bavard ! mais sotte je suis :
Au fait c’est toujours votre guise,


Le Drapier.

Hé ! si vous voulez que j’avise
À votre gré pour parler bas,
Payez. Faut-il tant de débats,
Lorsqu’il est vrai que maître Pierre
Prit tantôt cette pièce entière,
Six aunes…


Guillemette.

Six aunes…Encor ! qu’est ceci ?
Nous n’en finirons, Dieu merci !
Le diable y vient, quel parti prendre ?

Ha ! que l’on ferait bien de pendre,
Messire, quiconque a menti.
Pauvre cher homme, il n’est sorti
Du lit depuis onze semaines,
Et vous chantez ces turlutaines
À cette heure ! en est-ce raison ?
Vous viderez de ma maison,
Par la mordieu ! car je me lasse.


Le Drapier.

Vous demandiez que je parlasse
Si bas, et vous criez !


Guillemette.

Si bas, et vous criez ! C’est vous.
Ici vos propos ne sont tous
Que noises !


Le Drapier.

Que noises ! Bref, que l’on me baille
Mon argent, et que je m’en aille.


Guillemette.

Chut ! jamais vous ne vous tairez ?


Le Drapier.

Mais vous-même l’éveillerez,
Car vous criez plus haut que quatre.

Mes six écus sans rien rabattre
Et sans retarder plus longtemps !


Guillemette.

Êtes-vous ivre, ou hors de sens ?


Le Drapier.

Ivre ? ah ! bien oui !


Guillemette.

Ivre : ah ! bien oui ! Plus bas !


Le Drapier.

Ivre : ah ! bien oui ! Plus bas ! Saint George !
Le prix de mon drap !


Guillemette.

Le prix de mon drap ! On le forge.
Mais à qui l’avez-vous baillé ?


Le Drapier.

À lui-même.


Guillemette.

À lui-même.Il est bien taillé
Pour courir drap gris, noir ou rouge !
Le pauvre cher homme, il ne bouge.
Jamais robe ne vêtira
Que de blanc, et ne sortira
Que les pieds devant…


Le Drapier.

Que les pieds devant…Depuis l’aube
Ce mal le prit donc : qu’on me daube,
S’il ne vint lors !


Guillemette.

S’il ne vint lors ! Par charité,
Parlez plus bas.


Le Drapier.

Parlez plus bas.En vérité,
Plus bas vous-même. Ah ! quelle étrenne,
Et que pour peu l’on a de peine !
Payez et je m’en vais. C’est dit :
Chaque fois que je fais crédit
J’en suis là. Que l’on m’y remette,
On sera bien fin.


Pathelin.

On sera bien fin.Guillemette,
Un peu d’eau rose ! haussez-moy.
Vient-on ? à qui parlai-je ? Quoy ?

Frottez mes pieds, serrez derrière.
À boire ! apportez-moy l’aiguière.


Le Drapier.

Je l’entends.


Guillemette.

Je l’entends.Oui.


Pathelin.

Je l’entends. Oui.Viens me couvrir,
Viens çà. Qui t’a prié d’ouvrir
Cette fenêtre toute grande ?
En avais-tu besoin, truande ?
Ôtez ces gens noirs : Mamara,
Carimari, carimara.
Amène-les-moi, vite, amène,
Va.


Guillemette.

Va.Mal prend à qui se démène
Ainsi. Seriez-vous hors de sens ?


Pathelin.

Tu ne sais pas ce que je sens.
Vois-tu ce moine noir qui vole ?
Prends-le vite, et lui mets l’étole.
Au chat ! au chat !


Guillemette.

Au chat ! au chat ! C’est remué
Trop.


Pathelin.

Trop.Ces médecins m’ont tué
De leurs drogues. Comme de cire
Ils nous travaillent ; sans mot dire
Il faut les croire…


Guillemette.

Il faut les croire… Voyez, rien
Las ! contre un tel mal.


Le Drapier.

Las ! contre un tel mal. L’a-t-il bien,
À bon escient ? Non, de la foire
Dès l’aube il vint.


Guillemette.

Dès l’aube il vint. Lui ?


Le Drapier.

Dès l’aube il vint. Lui ? Voire, voire !
Certe il y fut, en vérité !
Maître, et ce que je vous prêtai,
Ce que vous prîtes.


Pathelin.

Ce que vous prîtes.Ce clystère ?
En prendrai-je un autre ?


Le Drapier.

En prendrai-je un autre ? Ai-je affaire
De cela ? Me faut six écus
Ou neuf francs.


Pathelin.

Ou neuf francs.Ne me baillez plus
De ces pilules toutes noires ;
Elles m’ont gâté les mâchoires.
Rien n’est plus amer, maître Jean.
Pouah ! ni pour or, ni pour argent,
Mordieu ! ne m’en faites plus prendre,
Elles m’ont déjà fait tout rendre.


Le Drapier.

Mes neuf francs ne sont pas rendus.


Guillemette.

Par le col je voudrois pendus
Les gênants et les empêchables !
Allez-vous-en de par les diables,
Puisque de par Dieu n’y fait rien.


Le Drapier.

Si, de par Dieu, j’en jure bien !
N’allez pas croire que je sorte,
À moins que d’ici je n’emporte,
Au choix, mon drap ou mes neuf francs.


Pathelin.

Voyez l’urine que je rends.
Dit-elle qu’il faut que je meure ?

Bas à Guillemette.

Pour Dieu, faites qu’il ne demeure.

Haut.

Dites, passerai-je le pas ?


Guillemette.

Allez-vous-en. Hé ! n’est-ce pas
Mal fait de lui tuer la tête ?


Le Drapier.

Hé ! me croyez-vous à la fête !
Est-ce avenant de perdre ainsi
Ses draps ? Doit-on dire merci ?…
Je veux mes neuf francs, somme ronde.


Guillemette.

Tant tourmenter le pauvre monde !
Vous voyez qu’il n’a l’esprit sain.

Il vous prend pour le médecin.
C’est bien assez de malechance
D’être resté sans allégeance
Du mal onze semaines.


Le Drapier.

Du mal onze semaines.Mais
D’où vint l’accident ? car je sais
Que nous marchandâmes ensemble
Tantôt, — du moins il me le semble, —
Ou j’ignore ce que ce fut.


Guillemette.

Mon doux maître, par mon salut !
Vous n’êtes pas bien en mémoire.
Sans faute, si me voulez croire,
Vous irez un peu reposer.
Sur vous et moi l’on peut gloser.
Les médecins prendront séance
Bientôt ; je ne veux pas qu’on pense
Du mal, quand je n’en pense point.


Le Drapier.

Hé ! maugrebieu ! suis-je en ce point
Moi-même, et tout dispos pour rire ?
J’ai bien d’autres choses à frire…

Hé ! j’y songe, écoutez un peu,
N’avez-vous pas une oie au feu ?


Guillemette.

Une oie ici ! belle demande !
Ah ! messire, ce n’est pas viande
À malade. Allez autre part,
Pour nous vous êtes trop gaillard,
Et mangez de l’oie à votre aise.


Le Drapier.

Ah ! que cela ne vous déplaise :
Je croyais, et je crois savoir
Encor, par Dieu !… Je dois avoir
Six aunes tout en une pièce.
Mais cette femme me dépèce
Brin à brin mon entendement.
Oui, chez nous il les eut vraiment.
Non ! Tout cela ne se peut joindre,
J’ai vu la mort qui le vient poindre,
Ou du moins il la contrefait.
Ne les a-t-il pas pris ? Si fait,
Et, par sainte Vierge la belle,
Il les mit dessous son aisselle.
Oui !… Non, cela ne se peut pas,
Non ! jamais a-t-on vu mes draps
Se livrer, que je veille ou dorme,
Même aux amis, sans autre forme ?

Ils ne les ont qu’argent dessus,
Et lui de moi les aurait eus
Sans payer qu’en argent de singe !
Non ! si pourtant, car pourquoi vins-je
Et pourquoi suis-je encore ici ?
Sortirai-je de tout ceci,
Et quelqu’un pourra-t-il me dire
Qui tient le meilleur ou le pire
D’eux ou de moi ? Plus que jamais
Je n’y vois goutte.



Scène IV.


PATHELIN, GUILLEMETTE.



Pathelin.

Je n’y vois goutte.Est-il loin ?


Guillemette.

Je n’y vois goutte. Est-il loin ? Paix !
Laissez un peu que je l’écoute.
Il part, et le long de la route
Il me semble aller flageolant
Chanson piteuse, et grommelant
Je ne sais quoi dont il endêve.


Pathelin.

N’est-il pas temps que je me lève ?
Comme à point il est arrivé !


Guillemette.

S’il revient et vous voit levé,
Tout est perdu ; restez…


Pathelin.

Tout est perdu ; restez…Saint George !
Qu’il vint céans à bonne forge !
Ladre, si dur à lâcher pied
Pour le crédit, cela lui sied
Comme un crucifix chez des nones !


Guillemette.

Oui, c’est — par mes saintes patronnes —
Comme bon lard en méchants pois.
Le vilain, qui pas une fois
Ne donna rien, fête ou dimanche,
Nous avons élargi sa manche
Quoi qu’il en eût.


Pathelin.

Quoi qu’il en eût.Ne riez pas.
S’il revenait, que de débats !
Et ne doutez pas qu’il ne vienne
Encor !


Guillemette.

Encor ! Qui pourra se retienne.
Je ne puis.



Scène V.


LE DRAPIER, GUILLEMETTE, PATHELIN.


Le Drapier, seul chez lui.

Je ne puis.Oui, tout aussi vrai
Qu’il fait jour, je retournerai
Sans plus de retard, qui qu’en glousse,
Chez ce bel avocat d’eau douce.
Comme il me la voulut chanter
Avec sa rente à racheter
De ses parents ou ses parentes !
Tudieu ! quel racheteur de rentes !
Est bien nigaud qui le croira !
Mais, le trompeur, il a mon drap.
Il le reçut en cette place.


Guillemette, chez elle.

Quand me souvient de la grimace
Qu’il faisait en vous regardant,

Je ris ! Comme il était ardent
À demander…


Pathelin.

À demander…Il peut entendre.
Paix, rieuse ! Il nous faudrait prendre
La fuite : il est rébarbatif
Plus que pas un.


Le Drapier.

Plus que pas un.Ce plumitif,
À trois leçons et triple psaume,
Il a voulu moquer Guillaume ;
Il est à pendre, vertu Dieu !
Il a pris mon drap à son jeu,

Il va frapper à la porte de Pathelin.

Êtes-vous cachée ou perdue ?
Holà !


Guillemette.

Holà ! M’aurait-il entendue ?
Il me parait bien endêver.


Pathelin.

Je ferai semblant de rêver.
Allez !


Guillemette, ouvrant au drapier.

Allez ! Est-ce ainsi que l’on crie ?


Le Drapier.

Et vous ? est-ce ainsi que l’on rie ?
Mon argent !


Guillemette.

Mon argent ! Qu’avez-vous dit là ?
Rire ! quand pauvre homme il s’en va.
La frenaisie est dans sa tête ;
On n’a pas vu telle tempête.
Il rêve et chante des fatras
En langages qu’on n’entend pas.
Il ne vivra plus demie heure.
Quand il parle, je ris et pleure
Ensemble.


Le Drapier.

Ensemble.Allez ! rire ou pleurer,
Tout cela n’est que pour leurrer ;
Mais c’est vainement qu’on l’essaye
Avec moi. Çà, bref, qu’on me paye !


Guillemette.

Quoi ! recommencez-vous encor ?


Le Drapier.

Mon drap se paye en écus d’or,
Sachez-le, non en facéties.
Je ne prendrai plus des vessies
Pour des lanternes…


Pathelin.

Pour des lanternes…Eh ! voilà !
Des lanternes ! Leur reine est là.
Vite, qu’elle soit approchée.
Je sais bien qu’elle est accouchée
De vingt et quatre lanterneaux,
Enfans de l’abbé d’Ivernaux.
Il me faut être son compère.


Guillemette.

Hélas ! songez à Dieu le père,
Non aux lanternes.


Le Drapier.

Non aux lanternes.Qu’est-ce ici ?
Pour vos balivernes merci !
Or tôt, payez-moi d’autre sorte,
En or ou monnaie, il n’importe ;
Mais de mon drap je veux le prix.


Guillemette.

Déjà vous vous êtes mépris !
N’est-ce pas assez ?


Le Drapier.

N’est-ce pas assez ? Me méprendre !
Belle amie, oh ! non, je fais rendre
Ou pendre. Eh ! quoi ? Chacun son bien.
Si je viens demander le mien,
Quel tort vous fais-je ?


Guillemette.

Quel tort vous fais-je ? Le pauvre homme !
C’est que, hélas ! tout ceci l’assomme.
Vous-même, à la mine, je sens
Que vous devenez hors de sens.
Oui, vous êtes dans la folie.
J’appellerai pour qu’on vous lie,
Tant vous me semblez forcené.


Le Drapier.

Je tombe en rage si je n’ai
Tôt mon argent !


Guillemette.

Tôt mon argent ! Rage ! autre signe !
Quand vient le malin on se signe.
Signez-vous.


Le Drapier.

Signez-vous.Pour vrai, je l’ai dit,
Si de deux ans je fais crédit,
Que Dieu me damne ! Hen ! quel malade !


Pathelin.

Mère de Diou ! la Coronade,
Par fyé, y m’en voul anar,
Or renague biou, outre mar !
Ventre de Diou ! zen dict gigone,
Cestuy carrible, et res ne donne
Ne cavrillaine, fuy ta none ;
Que de l’argent il ne me sonne.

Au Drapier.

Avez entendu, beau cousin ?


Guillemette.

Il eut un oncle Limousin
Qui fut frère à sa belle tante,
Et c’est ce qui fait qu’il nous chante
En ce jargon limousinois.


Le Drapier.

Mais il partit en tapinois
Avec mon drap sous son aisselle.


Pathelin.

Venez ci, belle damiselle…
Hé ! que veut ce vilain crapaud ?
Arrière ! bran ! c’est ce qu’il vaut.
Je suis prêtre en la prêterie ;

Faut toujours que le prêtre rie.
Qu’il chante…


Guillemette.

Qu’il chante…Son enterrement.
Pauvre homme !


Le Drapier.

Pauvre homme ! Il parle proprement
Picard. D’où cette comédie ?


Guillemette.

Sa mère fut de Picardie ;
Pour ce, le parle maintenant.


Pathelin.

D’où viens-tu, carême prenant ?
Wacarme lief Gonedman,
Tel bel bighod gheveran,
Henriey, Henriey, ne que maignen,
Grile, grile, schohehonden,
Zilop, zilop, en nom que bouden,
Disticlen unen desen versen
Mat groet festal ou truit den herzen.

Hau, Wattewille ! come trie.
Cha, à dringuer, je vous en prie !
Tantôt qui me confessera ?


Le Drapier.

Qu’est-ce encore ? Il ne cessera
De parler ces divers langages.
S’il me baillait au moins des gages
Ou mon argent, je m’en irais.


Guillemette.

Par Dieu ! vous le faites exprès
Pour que je me lasse. Quel homme
Étrange ! Que veut-il ? Ah ! comme
On battrait qui s’obstine ainsi.


Pathelin.

Bé dà, Bé ! Qu’est-ce que ceci ?
Qu’est-ce que je sens ? qui s’attaque
À mes chausses ? Est-ce une vaque ?
Est-ce une mouche ? un escarbot ?
Hé dà ! j’ai le mal saint Garbot !


Le Drapier.

Comment peut-il, sans qu’il affole,
Tant parler ?


Guillemette.

Tant parler ? Son maître d’école
Fut Normand. Vers sa fin, voilà
D’où vient son jargon. Il s’en va.


Le Drapier.

Rien ne me mit, sainte Marie !
Jamais en telle rêverie.
L’aurais-je cru, lorsqu’aujourd’hui
Il vint ?


Guillemette.

Il vint ? Vous vous entêtez ?


Le Drapier.

Il vint ? Vous vous entêtez ? Oui.
Pourtant, je vois bien le contraire.


Pathelin.

Est-ce un âne que j’entends braire ?
Huiz oz bez ou dronc noz badou
Digaut an can en ho madou
Empedit dich guicebnuan
Quez que vient ob dre donchaman
Men ez cachet hoz bouzelou
Eny obet grande canou

Maz rechet crux dan holcon,
So ol oz merveil gant nacon,
Aluzen archet episy,
Har cals amour ha courteisy.


Le Drapier.

Hélas ! pour Dieu, comprenez-y.
Il s’en va. Tredame ! il barbotte,
Barbouille, gargouille et marmotte
Tous ses mots, tant qu’on n’entend rien.
Ce n’est pas langage chrétien
Ce qu’il dit, ni langue approchante.


Guillemette.

Je vois d’où vient ce qu’il nous chante :
De Bretagne était sa mèr’grand.
Ah ! pauvret ! ceci nous apprend
Que bientôt il se peut qu’il meure.
Il faut donc lui donner sur l’heure
Le bon Dieu.


Pathelin.

Le bon Dieu.Soyez ébaubis,
Et bona dies sit vobis,
Magister amantissime,
Pater reverendissime,
Quomodò brûlis ? Qnæ nova ?

Parisius non sunt ova.
Quid petit ille mercator ?
Dicat sibi quid trufator
Ille, qui in lecto jacet,
Vult ei dare, si placet,
De oca ad comedendum :
Si sit bona ad edendum,
Pete sibi sine mora.


Guillemette.

Il mourra de parler ; il fume,
Voyez, il crache de l’écume.
Adieu sa pauvre humanité !
Que deviendrai-je, en mon été,
Triste veuve, sans sou ni maille ?


Le Drapier.

Il sera bon que je m’en aille.
Peut-être, avant que trépasser,
Lui plaira-t il vous confesser
Aucuns secrets qu’on ne doit dire
Devant d’autres. Je me retire
Pour ne gêner. Pardonnez-moy,
Je croyais de très-bonne foi,
Je vous le jure par cette âme !
Qu’il avait mon drap. Adieu, dame.
Pour Dieu ! qu’il me soit pardonné !


Guillemette.

Que le salut vous soit donné,
Ainsi qu’à moi, pauvre dolente !


Le Drapier.

Jamais stupeur si violente
Ne me tint. Le diable, et non lui,
M’enleva ce drap aujourd’hui
Pour me tenter. À ma personne
Qu’il n’attente ! En ce cas je donne
Tout à quiconque me l’a pris.



Scène VI.


PATHELIN, GUILLEMETTE.


Pathelin.

Vous avais-je pas bien appris
Ce qu’il fallait ? Le beau Guillaume !
Il l’a sous le casque, il l’empaume.
Avons-nous emmêlé son fil !
En s’en allant que pense-t-il ?
Que de conclusions menues !
Et que de visions cornues !
Comme il en rêvera couché !


Guillemette.

L’avons-nous assez bien mouché.
Et moi, n’ai-je pas fait…


Pathelin.

Et moi, n’ai-je pas fait…Merveille !
Pour robes de couleur pareille,
Il m’a, je crois, assez auné
Du drap que je me suis donné.


fin du deuxième acte.

ACTE III


Scène I


LE DRAPIER, LE BERGER.


Le Drapier.

On me repaît de tromperie
Partout ; même à la bergerie,
Chacun m’emporte mon avoir,
Et prend ce qu’il en peut vouloir.
Je suis roi de la male chance.
Jusqu’à mon berger, sotte engeance,
À qui j’ai toujours fait du bien,
Qui me joue, oh ! mais non pour rien.
Je veux tantôt qu’il en pâtisse,
Je le fais venir en justice.


Thibault Aignelet, berger.

Hé ! bon vêpre, mon seigneur doux.


Le Drapier.

Ah ! truant, que veux-tu chez nous ?
Quel bon valet ! mais à quoi faire ?


Le Berger.

Ah ! ce n’est pas pour vous déplaire.
C’est qu’un quelqu’un tout bigarré,
Qui par nos champs s’est égaré,
Et qui tenait un fouet sans corde,
M’a dit… Mais je ne me recorde
Au vrai trop bien. Il m’a semblé
Pourtant que de vous m’a parlé,
Mon maître, et d’une ajournerie.
Point ne comprends, sainte Marie !
Par le gros, ni par le menu,
Pourquoi s’en est ainsi venu,
Me brouillant sans y rien connaître,
De relevée, et de mon maître,
Et de brebis, et de boucher…


Le Drapier.

Va, si je ne te fais cracher
La vérité devant le juge,
Qu’il tombe sur moi le déluge !
Souviens-t’en, tu n’assommeras
Plus de moutons, et me rendras
Six aunes… J’ai dit l’assommage

De mes bêtes et le dommage
Que tu m’as fait depuis dix ans.


Le Berger.

Ne croyez pas les médisans,
Mon bon seigneur, car, par cette âme…


Le Drapier.

Moi, j’en jure par Notre-Dame.
Tu rendras avant samedi
Mes six aunes de drap… J’ai dit
Ce que tu m’as pris sur mes bêtes.


Le Berger.

Quel drap ? Ah ! mon seigneur, vous êtes
Pour quelque autre chose en courroux.
Je n’ose plus rien dire à vous,
Par saint Leu ! quand je vous regarde.


Le Drapier.

Paix ! assez ! va-t’en, et prends garde
De manquer l’assignation.


Le Berger.

Venons à composition,
Mon seigneur ; accordons ensemble
Que je ne plaide point.


Le Drapier.

Que je ne plaide point.Bien, tremble !
Va, ton affaire est en bon train,
Je n’en démordrai pas d’un brin.
N’espère pas que je compose
Ni m’accorde en la moindre chose,
Non, mais tiens fait ce que dira,
Appointé ce qu’appointera
Le juge. Il est bon qu’on pourvoie
Contre qui nous trompe…


Le Berger.

Contre qui nous trompe…Ayez joie.
Faut donc que je sois défendu.

Il frappe à la porte de Pathelin.

Oh ! quelqu’un !



Scène II.


PATHELIN, GUILLEMETTE, LE BERGER.


Pathelin.

Oh ! quelqu’un ! Que je sois pendu
S’il ne revient !


Guillemette.

S’il ne revient ! C’est bien le pire
Qui nous puisse arriver.


Le Berger.

Qui nous puisse arriver.Messire,
Dieu vous gard…


Pathelin.

Dieu vous gard…Dis ce qu’il te faut.


Le Berger.

Seigneur, on me pique en défaut
Si tantôt ne vais à ma cause,
Or, défendez-moi. De la chose
Ne sais mot. Je suis mal vêtu,
Mais vous payerai très-bien.


Pathelin.

Mais vous payerai très-bien.Qu’es-tu ?
Demandeur ? défendeur ?


Le Berger.

Demandeur ? défendeur ? Doux maître.
Pour un madré longtemps fis paître
— Entendez-vous bien ? — ses brebis,
Et quand je les gardais, je vis
— Tout cela bien vrai, car j’en jure, —
Qu’il me faisait maigre pâture,
Qu’il me payait petitement.
Dirai-je tout ?


Pathelin.

Dirai-je tout ? Assurément :
À son conseil on doit tout dire.


Le Berger.

Le vrai du vrai, c’est que, messire,
J’avisais à les assommer
Tant, que plus d’une en vis pâmer
Maintes fois, et puis tomber morte,
Encor qu’elle fût saine et forte
Et, pour n’être repris après,
À chacune je l’assurais
Que c’était de la clavelée,
« Ah ! qu’elle ne soit plus mêlée
Aux autres, dit-il ; jette-la.
— Volontiers, » fis-je. Mais cela
Se faisait d’une autre manière :
De la première à la dernière.
Comme manger de bon aloi,
Par saint Jean ! je les croquais, moi
Qui savais bien la maladie.
Que voulez-vous que je vous die ?
J’ai ceci tant continué,
J’en ai tant assommé, tué
Tant, qu’il s’est aperçu du conte.
Comme il n’aime point qu’on l’affronte,
Pour lors, il m’a fait épier.
Or, les bêtes, ça veut crier

Quand on les tue : on put entendre
Puisqu’on savait, et puis me prendre
Sur le fait, sans pouvoir nier.
Aussi, je voudrais vous prier,
Mais à bon prix, car j’ai finance,
Pour que prenions sur lui l’avance.
Il a bonne cause, je sais ;
Mais par quelque clause au procès,
S’il vous plaît, il l’aura mauvaise,


Pathelin.

Par ta foi, seras-tu bien aise ?
Mais ensuite que paieras-tu
Si, quand j’aurai bien débattu,
Je te donne gain et renverse
Le droit de ta partie adverse,
Si je fais que tu sois absous ?


Le Berger.

Je ne vous payerai pas en sous,
Mais en bel or à la couronne.


Pathelin.

S’il est ainsi, ta cause est bonne.
Fût-elle pire encor, tant mieux,
Car celles-ci, quand je le veux,
Sont les meilleures. Qu’il s’explique,
Et tu verras à ma réplique

Ce que je ferai de son droit.
Mais viens çà. Tu parais adroit
Et bien entendre la cautelle.
Comment est-ce que l’on t’appelle ?


Le Berger.

Thibault l’Aignelet.


Pathelin.

Thibault l’Aignelet.L’Aignelet,
Tu mangeas maint aigneau de lait
À ton maître…


Le Berger.

À ton maître…Un peu plus de trente
En trois ans.


Pathelin.

En trois ans.Ce sont dix de rente
Pour ta chandelle. On le jouera,
Va, bel et bien. Il lui faudra
D’abord, c’est la clef de la cause,
Quelqu’un qui sur les faits dépose,
Qui prouve…


Le Berger.

Qui prouve…Saints du Paradis ï
Pour un il en trouvera dix
Qui s’en viendront déposer contre.


Pathelin.

Mauvais cas, fâcheuse rencontre
Et qui rompt bien ton fait. Voici
Ce que j’avise : il faut qu’ici
Je ne semble pas te connaître.


Le Berger.

Hé dieux ! que non pas, mon doux maître !


Pathelin.

Patience, et voyons un peu
Ce qui conviendra pour ton jeu :
Si tu parles, on te confesse,
On te fait, sans répit ni cesse,
Questions pleines d’embarras.
Or, confessions, en tels cas,
Sont des plus préjudiciables
Et nuisent tant que ce sont diables.
Voici donc ce qu’il nous faudra :
Tantôt, quand on t’appellera
Pour comparoir au plaid, renonce
À rien dire ; que ta réponse
Unique à ce qu’on te dira
Soit : Bée ; ainsi : Bée ; on criera :
« Vous moquez-vous de la justice,
Truand ? » Dis : Bée. « Il est novice

Et pense à ses bêtes parler »,
Ferai-je. En dût-on affoler,
Qu’il ne te sorte de la bouche
Que Bée.


Le Berger.

Que Bée.Allez, le cas me touche :
Sur mes gardes je me tiendrai,
Soyez sûr, et très-bien ferai
Tout.


Pathelin.

Tout.Même à moi, pour quelque chose
Que je te die ou te propose,
Pas d’autre réponse !


Le Berger.

Pas d’autre réponse ! C’est dit.
Tenez-moi pour un interdit,
Si, quoi qu’on me chante ou me sonne
Aujourd’hui, je dis à personne,
Même à vous, que le mot appris :
Bée.


Pathelin.

Bée.Ainsi, saint Jean ! sera pris
Ton adversaire. Quelle moue

Il fera ! Mais que je me loue
De ta paye après : il le faut.


Le Berger.

Si je ne paye à votre mot,
Ne croyez, maître, aucune chose
De moi. Mais voyez à ma cause
Diligemment.


Pathelin.

Diligemment.Vers cinq ou six,
Chaque jour le juge est assis.
Viens après moi, par une voie
Opposée…


Le Berger.

Opposée…Afin qu’on ne voie
Que vous me conseillez ? Bien dit.


Pathelin.

Puis paye amplement, sans crédit,
Ou gare !


Le Berger.

Ou gare ! À votre mot : nul doute
N’ayez.


Pathelin, seul.

N’ayez.S’il ne pleut, il dégoutte.
J’aurai, si tout va bien au plaid.
Quelque épinoche en mon filet :
Un ou deux écus pour ma peine.



Scène III.


PATHELIN, LE JUGE.


Pathelin

Sire, ayez de Dieu bonne étrenne ;
Vos souhaits, qu’il les comble tous.


Le Juge.

Bien venu soyez. Couvrez-vous,
Messire, et céans prenez place.


Pathelin.

Je suis bien là, sauf votre grâce ;
J’aurai plus aise et mouvement.


Le Juge.

N’est il pas quelque ajournement ?
Qu’on fasse vite, ou je me lève.


Scène IV.


LES MÊMES, LE DRAPIER, puis LE BERGER.


Le Drapier.

Mon avocat vient ; il achève
Quelques affaires qu’il faisait,
Monseigneur, et, s’il vous plaisait,
Vous m’obligeriez de l’attendre.


Le Juge.

Mais ailleurs il me faut entendre.
Si votre adversaire est présent
Lui-même ici, finissons-en,
Sans autres délais ni défaites.
Le demandeur, c’est vous qui l’êtes ?


Le Drapier.

Oui.


Le Juge.

Oui.Le défendeur est-il là ?
Çà, qu’on réponde.


Le Drapier.

Çà, qu’on réponde.Le voilà,
Monseigneur, en propre personne,
Tout près, dans ce coin, qui ne sonne
Mot ; mais il en pense Dieu sait !


Le Juge.

Tous les deux étant présens, c’est
L’instant. Qu’on demande et défende.


Le Drapier.

Voici ce que je lui demande.
Monseigneur : Il est vérité
Qu’autant pour Dieu que charité,
Je l’ai nourri dans son enfance,
Et quand je vis qu’il eut puissance
D’aller au champ, pour abréger,
Je le fis être mon berger
Et le mis à garder mes bêtes.
Mais, aussi vrai comme vous êtes
Là, messire, il a de brebis
Et moutons fait tel abatis…


Le Juge.

Écoutons : vous l’aviez à gage
Et loué ?


Pathelin.

Et loué ? Prendre sans louage !
Il ne s’y serait pas joué,
Car…


Le Drapier., reconnaissant Pathelin, qui se couvre le visage avec la main.

Car…Dieu me soit désavoué
Si ce n’est pas vous, vous sans faute !


Le Juge.

Comme vous tenez la main haute
Aux dents, maître Pierre ! Est-ce un mal ?


Pathelin.

Qui m’est un tourment sans égal.
Jamais ne sentis telle rage ;
Je n’ose lever le visage.
Pour Dieu, faites les procéder.


Le Juge.

Avant qu’acheviez de plaider,
Sus, concluez de façon claire.


Le Drapier.

C’est lui, vraiment, qui le vint faire,
Et pas un autre. — Je le dis :
Oui, c’est à vous que je vendis
Six aunes de drap, maître Pierre.


Le Juge.

Qu’est-ce qu’il dit de drap ?


Pathelin.

Qu’est-ce qu’il dit de drap ? Il erre.
À son propos il veut venir,
Et ne sait comment y fournir,
Il ne fut pas à bonne école.


Le Drapier.

Par tous les saints des gens qu’on vole !
On m’a pris mon drap, et c’est vous.


Pathelin.

Voyez quels raisonnements fous,
Et comme ce méchant les tire
De loin pour sa cause ! Il veut dire
— Est-ce assez gauche, assez tordu ? —
Que son berger avait vendu
— Nous l’avons tous compris sans peine
N’est-ce pas, monseigneur ? — la laine
Avec laquelle fut tissu
Le drap de ma robe ; or, deçu,
Volé, prétend-il par cet homme…


Le Drapier.

Que je sois maudit, qu’on m’assomme,
Si ce n’est pas vous qui l’avez !


Le Juge.

Paix, diantre ! vous extravaguez.
Voyons, sans troubler davantage
La cour par un tel bavardage,
Ne sauriez-vous, l’esprit dispos,
Revenir à votre propos ?


Pathelin, ayant toujours sa main au visage.

Je souffre et ris. De glose en glose,
Trop de hâte égara sa cause !
Cherchons vite, et l’y remettons.


Le Juge.

Sus ! revenons à ces moutons.
Qu’en fit-il ?


Le Drapier.

Qu’en fit-il ? Il en prit six aunes
De neuf francs.


Le Juge.

De neuf francs.Sommes-nous béjaunes,
Sots et niais. Où vous croyez-vous ?


Le Drapier.

Sangbieu ! je pense, il nous fait tous
Bons à paître, bêtes de somme.
On dirait pourtant un bon homme,

Mais la mine n’est pas le jeu.
Si vous examiniez un peu
L’adversaire ?


Le Juge.

L’adversaire ? Bien dit. Peut-être
Il pourra le faire connaître,
Le voyant tous les jours. Viens çà,
Dis…


Le Berger.

Dis…Bée !


Le Juge.

Dis… Bée ! Eh ! qu’est-ce là ?
Quel bée ? Autre ennui. Suis-je chèvre ?
Parle.


Le Berger.

Parle.Bée !


Le Juge.

Parle. Bée ! Encor ! quelle fièvre
Te prend-il là ? Te moques-tu ?


Pathelin.

Croyez qu’il est fol ou têtu,
Ou qu’il croit être entre ses bêtes.


Le Drapier, à Pathelin.

Que Dieu me damne si vous n’êtes
Celui, sans autre, qui m’avez
Eu mon drap. Ha ! vous ne savez,
Monseigneur, par quelle malice.


Le Juge.

Taisez-vous. Le bon sens vous glisse.
Cet accessoire m’est égal ;
Laissez-le pour le principal.


Le Drapier.

Oui, Monseigneur. Le cas me touche ;
Cependant, j’en jure, ma bouche
Aujourd’hui, plus mot n’en dira.
Il en sera ce qui pourra
Une autre fois. Qu’il me régale
Ou non, sans mâcher je l’avale.
Or, je baillai six aunes… Non,
Mes bêtes, ai-je dit. Pardon,
Messire ! Donc, ce gentil maître…
Mon berger, quand il devait être
Aux champs… Il me dit que j’aurais
Six écus d’or quand je viendrais.
Non, si fait, non. Suffit, j’abrége.
Depuis trois ans en ça, disais-je,

Mon berger convint avec moi
Qu’il garderait de bonne foi,
Sans dommage ni vilenie,
Mes bêtes… Maintenant il nie
Tout : argent et drap pleinement.
Ah ! maître Pierre, assurément
Ce ribaud-ci volait les laines
De mes brebis, et toutes saines
Les faisait mourir et périr,
Par les assommer et férir
De gros bâton sur la cervelle…
Quand mon drap fut sous son aisselle
Il dit, se mettant en chemin,
Que, sans attendre au lendemain,
En sa maison je m’en allasse
Quérir six écus.


Le Juge.

Quérir six écus.Je me lasse.
Il n’est ni rime ni raison
Ici, dans tout ce qu’à foison
Vous entrelardez. Somme toute,
Par le sangbieu ! je n’y vois goutte :
Que de bourdes, quels sots débits !
Il brouille drap, argent, brebis.
Il va, comme boule à la quille ;
De l’un, puis de l’autre il babille.
Rien dans ce qu’il dit ne se tient.


Pathelin.

Je me ferais fort qu’il retient
Au pauvre berger son salaire.


Le Drapier.

Ah ! taisez-vous. La chose est claire
Pour moi. Mon drap… Vous ne savez
Ce qu’il m’en cuit… Vrai ! vous l’avez !


Le Juge.

Qu’est-ce qu’il a ?


Le Drapier.

Qu’est-ce qu’il a ? Rien, mais je jure
Que c’est bien le plus grand parjure,
Le plus grand fourbe. Je me tais,
Et n’en parlerai plus jamais…
D’aujourd’hui, non, quoi qu’il advienne,
Si je puis…


Le Juge.

Si je puis…Qu’il vous en souvienne !
Concluez donc, et clairement.


Pathelin.

Ce berger ne peut nullement

Répondre aux faits que l’on propose,
S’il n’a du conseil. Or il n’ose,
Ou ne sait pas en demander.
Vous plairait-il me commander
Que je sois à lui ? je m’y donne.


Le Juge.

Conseil à si pauvre personne !
Maigres profits.


Pathelin.

Maigres profits.Je n’en veux pas
Non plus : débrouiller ces débats,
Savoir ce que me voudra dire
Ce pauvret, voir s’il peut m’instruire
Pour répondre aux faits jusqu’au bout,
Voilà tout ce que je veux, tout.
J’en aurais l’âme repentie,
S’il restait contre sa partie
Sans aucun secours ; ce serait
Pitié vraiment ! — Ça, qui pourrait,
Tant cette cause est embourbée,
Prouver ?… Entends et réponds.


Le Berger.

Prouver ?… Entends et réponds.Bée !


Pathelin.

Comment ? Bée, as-tu dit ? Oui da !

Quel Bée ? Ouais sangbieu ! qu’est-ce là ?
Es-tu fol ? Dis-moi ton affaire.


Le Berger.

Bée !


Pathelin.

Bée ! Entends-tu tes brebis braire ?
C’est pour ton profit, non le mien.


Le Berger.

Bée !


Pathelin.

Bée ! Un mot ! Dis : « oui, non. » (Bas.) C’est bien,
Va.


Le Berger.

Va.Bée !


Pathelin, de même.

Va. Bée ! Un peu plus haut. (Haut.) N’oublie
Qu’il t’en cuirait.


Le Berger.

Qu’il t’en cuirait.Bée !


Pathelin.

Qu’il t’en cuirait. Bée ! Ah ! folie.
À qui met tels fous en procès !
Sire, qu’on le renvoie à ses
Brebis ! Il est fol de nature.


Le Drapier.

Fol ! Il est plus sage, j’en jure.
Que vous.


Pathelin.

Que vous.Faites-le retourner
À ses bêtes, sans l’ajourner
Plus. Ah ! je l’ai dit : Dieu maudisse
Qui met de tels fous en justice !


Le Drapier.

Il s’en retournerait là-bas
Sans qu’on m’entende !


Pathelin.

Sans qu’on m’entende ! Pourquoi pas ?
Puisqu’il est fol.


Le Drapier.

Puisqu’il est fol.Au moins, messire,
Auparavant laissez-moi dire,
Et faire ma conclusion.
Ce n’est point baliverne.


Le Juge.

Ce n’est point baliverne.Non,
Mais c’est un fâcheux tribouillage !

Plaider contre un fol n’est pas sage.
Si vous n’avez à mettre au jour
Rien de plus, je dis : Hors de cour !


Le Drapier.

Eux partir ! sans qu’il leur en coûte
Même de revenir !


Le Juge.

Même de revenir ! Sans doute.


Pathelin.

Revenir ! Vîtes-vous jamais
Plus grand fol de mots et de faits !
Sa cervelle, à chaque réponse,
Semble ne pas peser une once
Plus que celle de l’autre. Un quart
Pour tous les deux, voilà leur part.


Le Drapier.

Sans paye, en trichant, maître Pierre,
Vous prîtes mon drap. Ce n’est guère
Fait d’honnête homme.


Pathelin.

Fait d’honnête homme.Il est fol.


Le Drapier.

Fait d’honnête homme. Il est fol.Point !
Je vous reconnais de tout point
Certes : à la robe, au visage,
À la parole. Je suis sage,
Non fol. Sans qu’il m’échappe rien,
Je vois ce qu’on me fait de bien.
Je dirai tout en conscience…


Pathelin.

De grâce, imposez-lui silence,
Monseigneur. N’est-il pas honteux,
Pour quatre ou cinq moutons galeux,
Qu’on n’aurait pas payés deux mailles,
Et quelques vieilles brebiailles,
Dont pas un n’eût voulu manger,
De tant débattre à ce berger ?
Il en fait une kyrielle…


Le Drapier.

Quels moutons ? Cessez cette vielle,
Et ses refrains, je les sais tous.
C’est à vous que je parle, à vous,
Entendez bien, et je l’exige,
Par Dieu ! vous me le rendrez.


Le Juge.

Par Dieu ! vous me le rendrez.Suis-je
Assez-bien assommé par lui ?
Il n’en finira d’aujourd’hui.


Le Drapier.

Je lui demande…


Pathelin, au Juge.

Je lui demande…Qu’il se taise !

Au Drapier.

Vous en rabâchez trop à l’aise.
Prenons, j’y consens, qu’il en ait
Mangé six ou sept ; compte fait,
Donnons-lui même la douzaine,
Vous voilà, ma foi, bien en peine !
Tout le temps qu’il les avait eus
En garde, il vous en gagna plus.


Le Drapier.

Voyez, je parle draperie,
Il me répond, lui, bergerie !
Six aunes de mes meilleurs draps,
Que vous mîtes sous votre bras,
Ne pensez-vous point à les rendre ?


Pathelin.

Pour six brebis, faut-il le pendre !
Sire, ah ! n’ayez cette rigueur.
Auparavant, du fond du cœur,
Voyez ce berger misérable,

Douloureux, navré, pauvre diable,
Nu comme un ver.


Le Drapier.

Nu comme un ver.Bien retourné !
C’est le malin qui m’a donné,
Pour mon drap, pareille pratique.

Au Juge.

Je lui demande en ma supplique,
Monseigneur…


Le Juge.

Monseigneur…Et moi, je l’absous.
De plus je vous défends, à vous,
Le procès. Je perds patience.
Le bel honneur en conscience
De plaider contre un fol ?

Au Berger.

De plaider contre un fol ? Toi, va,
Va-t’en à tes bêtes.


Le Berger.

Va-t’en à tes bêtes.Bée !


Le Juge, au Drapier.

Va-t’en à tes bêtes. Bée ! Ah !
Je vois qui vous êtes…


Le Drapier.

Je vois qui vous êtes…L’affaire
Doit, Monseigneur…


Pathelin.

Doit, Monseigneur…Va-t-il se taire !


Le Drapier., Pathelin

C’est à vous que tend mon fait, oui,
À vous, qui m’avez trompé, qui,
Furtif, par votre beau langage
Prîtes mon drap.


Pathelin.

Prîtes mon drap.Que de courage
Il faut ! Voyez ce qui lui prend.


Le Drapier.

Vrai Dieu ! vous êtes le plus grand
Fourbe.

Au Juge.

Fourbe.Souffrez donc que je die…


Le Juge.

Non, car c’est pure comédie
Qu’entre vous cette noise. Assez !
Moi, je m’en veux aller, cessez.

Au Berger.

Ami, va-t’en, aux champs retourne,
Ne reviens plus, quoiqu’on t’ajourne.
La Cour t’absout : comprends ce mot.


Pathelin, au Berger

Et dis merci.


Le Berger.

Et dis merci.Bée !


Le Juge.

Et dis merci. Bée ! Autant vaut.
Va-t’en.


Le Drapier.

Va-t’en.Est-il bien qu’il s’en aille
Ainsi ?


Le Juge.

Ainsi ? Je n’aime pas qu’on raille,
Et, quand je devrais être ailleurs,
Vous faites par trop les railleurs.
Vous ne m’y tiendrez plus ; arrière !
Voulez-vous venir, maitre Pierre,
Souper chez moi ?


Pathelin.

Souper chez moi ? Je ne puis.

Le Juge s’en va.


Scène V.


PATHELIN, LE DRAPIER, LE BERGER.


Le Drapier.

Souper chez moi ? Je ne puis.Ah !
Maintenant, beau larron, dis : ça,
Vas-tu point me payer ?


Pathelin.

Vas-tu point me payer ? Quoi ? qu’est-ce ?
Nouvelle folie, autre pièce !
Dites pour qui vous me prenez.


Le Drapier.

Oui-da !


Pathelin.

Oui-da ! Non, beau sire, tenez,
Je vais le dire, sans attendre,
Moi, pour qui vous me voulez prendre :
N’est-ce point pour écervelé ?
Tel sot n’a pas, comme je l’ai,
Ridé le front, chauve la tête.


Le Drapier.

Me voulez-vous tenir pour bête,
Et quand je vois ce que je vois ?
Car c’est vous, bien vous. Votre voix
Clairement me le crie et sonne
Que c’est vous, en propre personne.
Oui.


Pathelin.

Oui.Quittez cette opinion.
Serais-je point Jean de Noyon ?
Il me ressemble de corsage.


Le Drapier.

Mais non d’audace et de visage.
Chez vous tantôt je vous laissai
Malade !


Pathelin.

Malade ! Ah ! raison d’insensé !
Et de quel mal, à votre guise ?
Malade ! Assez, votre sottise
Est claire maintenant pour tous,
Confessez-la donc.


Le Drapier.

Confessez-la donc.Oui, c’est vous,
Pour de vrai.


Pathelin.

Pour de vrai.Ne le croyez mie.
Je ne vous pris aune ou demie ;
Ai-je un tel renom ?


Le Drapier.

Ai-je un tel renom ? Je vais voir
Si vous êtes chez vous ce soir.
Céans, si là-bas je vous trouve,
Nous n’en débattrons plus.


Pathelin.

Nous n’en débattrons plus.J’approuve !
Vous saurez tout au mieux par là.

Le Drapier sort.




Scène VI.


PATHELIN, LE BERGER.


Pathelin.

Viens, Aignelet, dis.


Le Berger.

Viens, Aignelet, dis.Bée !


Pathelin.

Viens, Aignelet, dis. Bée ! Or cà,
Ta besogne est-elle bien faite ?


Le Berger.

Bée !


Pathelin.

Bée ! Assez, puisqu’il fait retraite.
Quelle entorse je lui baillai !
Ne t’ai-je pas bien conseillé ?


Le Berger.

Bée !


Pathelin.

Bée ! On n’entend plus, qui t’effraye ?
Parle.


Le Berger.

Parle.Bée.


Pathelin.

Parle. Bée.Il faut partir, paye.


Le Berger.

Bée.


Pathelin.

Bée.Ah ! tu fis ton devoir, vrai.
Très-bien. Ce qui l’a déferré,
C’est que tu t’es tenu de rire.


Le Berger.

Bée !


Pathelin.

Bée ! À quoi bon encor le dire ?
Paye-moi bien, et doucement.


Le Berger.

Bée !


Pathelin.

Bée ! Allons, parle sagement,
Et me paye, et que je m’en aille.


Le Berger.

Bée !


Pathelin.

Bée ! Eh, quoi ! Se peut-il qu’il faille
Te dire que tu dois payer,
À présent, sans plus m’abayer ?
Paye-moi, ne bêle plus.


Le Berger.

Paye-moi, ne bêle plus.Bée !


Pathelin.

Est-ce feinte, ou raison tombée ?
Autrement ne veux-tu parler ?
J’en jure : à moins que t’envoler,
Tu payeras.


Le Berger.

Tu payeras.Bée !


Pathelin.

Tu payeras. Bée ! Est-ce qu’il m’ose
Jouer ?

Se parlant à lui-même.

Jouer ? Quoi ! n’aurai-je autre chose
De lui ? Comment !


Le Berger.

De lui ? Comment ! Bée.


Pathelin.

De lui ? Comment ! Bée.Ah ! tu fais
Le rimeur en prose ici ; mais
Sais-tu bien, quand tu me babilles
Bée ! à qui tu vends tes coquilles ?


Le Berger.

Bée !


Pathelin.

Bée ! Ai-je un tel jeu pour mes frais ?
Tu m’as dit que je me louerais
De ton argent ! Fais m’en la joie.


Le Berger.

Bée !


Pathelin.

Bée ! Il me fait manger mon oie.
Par le diable ! ai-je tant vécu
Pour qu’un berger, mouton vêtu,
Me berne ?


Le Berger.

Me berne ? Bée !


Pathelin.

Me berne ? Bée ! Ah ! je n’en tire
Que ce mot ! Dis si c’est pour rire,
Et finis-en. À ma maison
Viens souper.


Le Berger.

Viens souper.Bée !


Pathelin.

Viens souper. Bée ! Il a raison.
L’oison mène l’oie aux prés paître.
Des trompeurs je me crus le maître,
Qui baillent des mots en payement
À rendre au jour du Jugement ;
Et ce berger des champs me passe.

Au Berger.

S’il se pouvait que je trouvasse
Un bon sergent, tu serais pris.


Le Berger.

Bée.


Pathelin.

Bée.Ah ! tu ferais d’autres cris
Que Bée alors ! Oui, sans attendre,
J’en jure, ou qu’on me puisse pendre,
Je vais ici faire venir
Un bon sergent pour te punir.
Gare à lui s’il ne t’emprisonne !


Le Berger.

S’il me trouve, je lui pardonne.


ici finit pathelin