La Farce de la Sorbonne/VIII

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VIII

OÙ L’AUTEUR, APRÈS AVOIR TRIOMPHÉ DE TOUTES LES OBJECTIONS, TIRE AVEC RESPECT SA RÉVÉRENCE AU LECTEUR

Parbleu, dit le meunier, est bien fou du cerveau,
Qui prétend contenter tout le monde et son père.
(La Fontaine, III, 1.



Dans un pays spirituel comme le nôtre, on n’écrit pas ce que je viens d’écrire, sans recevoir sur-le-champ cinquante lettres de louanges… de louanges qui portent aux nues des professeurs aussi savants et des cours aussi précieux. Les plus passionnées sont, bien entendu, signées par des esprits subtils qui n’ont jamais mis les pieds à la Sorbonne. S’élevant alors au-dessus des questions particulières, à l’inverse des malheureux hypnotisés par leur sujet, ils traitent avec bonheur de l’idée générale, et ne souffrent pas qu’on attaque la Nation dans son patrimoine le plus sacré.

— Où nous menez-vous, Monsieur ? disent-ils, fort indignés.

Ils s’étonnent qu’on trouve tant de pédants là… où la Société les fabrique ! Et ils oublient qu’un pontife n’est le plus souvent qu’un imbécile… couronné par ses semblables.

Certains, particulièrement avertis, sont choqués du « peu de sérieux » d’une farce. Ils écrivent d’un style morose qu’ils ont éclaté de rire par surprise, mais qu’ils en ont comme une honte.

— Est-ce ainsi, ô Monsieur, qu’on doit parler des hommes d’étude !

Je réponds :

— Quand ils n’étudient rien, bien sûrs ! Ces gens-là écrivent sur leur porte : « Laboratoire », mais sont des farceurs, et c’est ce que je tenais à indiquer. Croyez-vous que la préparation de leur cours leur use le cervelet ? Prenez M. Martha, si habitué à parler pour ne rien dire. Il se laisse porter par ses dons, cet homme. Que pourrait-il étudier ? — M. Michaut arrive de chez lui ; avec quelques extraits de bouquins médiocres, desquels il refera un médiocre bouquin d’extraits. — M. Aulard, depuis 1888, date à laquelle la Ville de Paris l’a pourvu, débite tous les huit jours, dans sa chaire de la Révolution, son refrain bien-aimé : « Laïque… Républicain… Républicain… Laïque… » — M. Basch s’en vient à la Sorbonne comme aux réunions de la Ligue des Droits de l’Homme, fort de son acquis, de son verbe et de son cynisme. Enfin, Seignobos partant pour son cours, saisit au hasard quelques paperasses sur sa table, les jette en ricanant dans sa serviette, et s’il s’y mêle la note du fumiste ou la feuille des contributions, il éprouve un diabolique plaisir à puiser là des chiffres, qu’il sert en bredouillant à ses auditeurs, parmi ceux du recensement des notaires ou des vers à soie. C’est ce qu’on appelle le Haut Enseignement Supérieur ! Que ceux qui l’admirent lui composent des litanies. Moi je fais ce que je sens, qui s’appelle un pamphlet.

— Bon ! Très bien ! Soit ! J’admets ! m’écrit un inspecteur d’Académie. Mais pour que ce pamphlet ait une portée, il eût fallu, Monsieur, que vous étudiassiez ces Maîtres non du dehors, mais du dedans.

— Et s’il n’y a rien dedans ?

— Vous n’êtes pas sérieux !

— C’est la trentième fois qu’on me le dit, après que je l’ai eu dit moi-même ; car j’ai bien annoncé que n’ayant pour moi que mes yeux et mes oreilles, je ne pourrais prendre ces Messieurs que tels qu’ils sont, et non tels qu’ils voudraient paraître.

Là-dessus, nouvel assaut. Je ne suis qu’un caricaturiste ! Et c’est pitié, là où il faudrait un critique ! Je dénonce des gestes. Je répète des mots. Qu’est-ce que cela ? « Phénomènes extérieurs ! » dit la Science. Rien de profond. Rien de creusé. Rien de disséqué. Simple peinture. Aucun argument. Pas de discussion. Où sont mes notes, mes fiches, mes tableaux, mes barèmes ?…

On me parle comme à un accusé. J’écoute poliment et réponds timidement :

— Mes bons Messieurs, votre remarque est juste. Tous les hommes de science, d’étude et de laboratoire, toutes les âmes cultivées, pondérées et sérieuses, tous ceux qui prennent leur tête dans leurs mains pour penser, et mettent la main sur leur cœur pour parler, ont droit en effet, sur cette noble question, à autre chose qu’une farce.

En conséquence, je nourris pour eux le projet d’une Édition savante et critique de ce petit livre, augmentée de gloses, de commentaires et de tables.

On y verra le texte réduit à deux lignes par page, mais le reste sera très agréablement rempli par des références dans le genre de celle-ci.

— Quand j’écrirai par exemple : (page 113) « M. Lanson a découvert un rythme chez les grands écrivains », — là, je m’interromprai, et je mettrai une note importante, où j’étudierai (dans un caractère d’imprimerie minuscule pour mieux forcer l’attention), le rythme de M. Lanson lui-même. Car, ayant constitué, au cours de nombreuses années, un casier de fiches lansonien, c’est-à-dire ayant scientifiquement étudié chaque œuvre de M. Lanson, je crois avoir fait quelques découvertes marquantes. J’ai, par exemple, additionné les syllabes de la plupart de ses phrases écrites, et j’ai trouvé, pour le début d’un de ses meilleurs livres, dont je ne puis ici donner le titre, dans une édition simple, à l’usage de lecteurs superficiels, — j’ai, dis-je, trouvé : 122 — 34 — 70.

Or, me livrant au même émouvant travail pour certains grands auteurs du xviie, n’ai-je pas découvert que le début du sermon de Bossuet sur La nécessité des souffrances pouvait arithmétiquement être figuré par ces trois chiffres : 122 — 34 — 72. Il y a là, entre M. Lanson et Bossuet, une similitude troublante que mon étude seule pouvait établir.

Ce n’est pas tout.

Étudiant en 1919 un chapitre de la Littérature française du même M. Lanson, j’ai obtenu : 60 — 115 — 110 — 14. Et en mars dernier, je suis tombé, à force de recherches, sur une gamme à peu près semblable dans le chapitre VII de Robinson Crusoé, traduction Petrus Borel ; à savoir : 59 — 15 — 110 — 15.

De tout cela il résulte qu’il y aurait à faire pour un étudiant particulièrement vif d’esprit, un joli travail, institulé : « De l’infiuence de Bossuet et de Daniel de Foë sur les gammes littéraires de M. Lanson, considéré du point de vue scientifique. » Et s’il est permis d’attendre d’une étude de ce genre un élargissement de la Démocratie, l’édition Savante et Critique de ce livre me causera une fierté légitime (le rythme de cette dernière phrase est emprunté à M. Martha).

Au surplus, dans cette édition spéciale, je proposerai le remplacement de certains textes que M. Aulard a tirés des Archives, par d’autres textes apocryphes et spécialement faussés par moi. Ce travail, sur la seule question de savoir si Napoléon était franc-maçon, ne comptera pas moins de cent trente-sept pages, de quatre-vingt-deux lignes chacune.

Enfin, j’étudierai longuement les liens possibles à établir entre les pensées successives de M. Seignobos. Il y a là un problème qu’on ne peut espérer résoudre scientifiquement qu’en établissant encore un jeu complet de fiches. Sur chacune, on portera une phrase de l’éminent historien. On établira deux à trois mille fiches. On les mettra toutes dans un chapeau, un vaste chapeau, celui, par exemple, de M. Michaut, qui a une forte tête. On tirera ; on transcrira ; on obtiendra un premier texte. On recommencera ; on établira un second texte. On comparera les deux. Après quoi, on demandera une conclusion esthétique à M. Victor Basch.

Voici quelques aperçus de ce que sera mon édition nouvelle, digne celle-là, j’espère, de contenter les esprits pensifs, à qui ne peut pas convenir une étude simplement humaine, sans annotations, interprétations ni explications. Je me permettrai seulement de conserver à l’ouvrage le même titre, afin que les fiches qu’on a pu établir sur moi, ou à la Sorbonne, ou rue Cadet, ne soient pas inutilisables.

Et maintenant que j’ai satisfait les lecteurs sérieux, je me tourne vers les lecteurs sensibles, car ceux-là aussi ont un grief, et il est grave.

Ceux-là penchent la tête. Ils me regardent de côté, l’air douloureux. Parmi ceux-là, il y a beaucoup d’hommes faibles et de femmes charmantes. Ils me lisent et ils soupirent. Ils aimeraient m’aimer plus qu’ils ne m’aiment. Ils sont dolents, inquiets, généreux. Je les connais ; je les reconnais. Je les entends gémir à chacun de mes livres. Ce sont des gens fort bien et touchants ; une bonne fois, je voudrais que nous causions ensemble.

Madame, n’ayez pas peur, prenez ce fauteuil. Vous, Monsieur, mettez-vous près de Madame. Et carrément, dites-moi de quoi vous m’en voulez…

C’est cela ?… Je le savais !…

Ainsi, vous souffrez que j’aie écrit une Farce sur la vénérée Sorbonne, où pendant cent pages, j’ai ri de maîtres ridicules ? Vous êtes bons, vous êtes patriotes, l’humanité vous semble encore plus pitoyable que comique, et vous éprouvez de ce que j’ai fait une gêne et un remords. Votre sensibilité s’émeut. Une voix grave chante en vous. Et tout à coup, avec le naturel des âmes sincères, vous vous écriez :

— Quoi !… À côté de ces fantoches, n’y a-t-il pas de bons maîtres qu’il convient de louer ?

Madame, Monsieur… d’abord, vous ne sauriez croire comme la question ainsi posée, avec ce frémissement, me trouble et me confond… Votre cœur vous inspire bien, car il a touché juste. Oui, je le confesse, à la Sorbonne, comme partout ailleurs, il y a de belles âmes, et si elles se cachent, c’est précisément à l’observateur de les découvrir. Hélas, Berquin n’est plus !… Le tort d’un livre comme celui-ci, — qui malheureusement est achevé, — c’est de ne montrer que des cuistres, sous prétexte que ce sont les cuistres qui se montrent. La Science, que nous ne devons jamais perdre de vue en Littérature, nous assure de la nécessité d’aller regarder derrière les apparences. Si M. Basch se trémousse devant un amphithéâtre bondé, ce n’est pas là une des manifestations importantes de la Sorbonne. L’important, c’est l’action modeste ; l’important, c’est le cours de M. Bréhier qui traite des stoïciens pour trois élèves, ou celui de M. Pirro, qui joue sur un piano des airs vénitiens devant sept personnes. L’influence de ces deux maîtres peut être considérable. Ils parlent dans une cave. Méfions-nous des forces souterraines !

Bref, vous me voyez modeste, presque grave, en tout cas convaincu, et je voudrais, Monsieur, faire pour Madame et vous, le pendant de mon Édition Critique. Je propose dans quelques semaines, de donner de ma Farce ce que j’appellerai une Édition rose.

Le texte ordinaire y serait réduit ; j’indiquerais simplement ce que je viens de développer avec complaisance, et je ferais suivre cette satire, certainement excessive, d’une seconde partie douce et agréable, où je présenterais dans un style exquis les figures suaves et malheureusement inconnues de notre chère Sorbonne. Cette Édition rose pourrait être mise entre toutes les mains. On la vendrait, j’espère, au Secrétariat même de la Faculté, ainsi que dans toutes les librairies bien pensantes.

Et on y verrait :

Primo : que M. Le Breton, professeur de Littérature française, qui étudie les Misérables depuis vingt ans, commence à les connaître, et à en parler avec un bon sens qui mérite de vraies louanges. Alleluia !

Secundo : que le Docteur Dumas, professeur de Psychologie expérimentale, est un causeur éblouissant, doué comme si la fée de la conversation avait présidé à sa venue en ce monde, varié autant que la vie, et spirituel autant que la France (si je n’ose pas dire autant que le reste des français, c’est qu’il a des collègues qui portent ce titre par naissance ou naturalisation, et dont j’ai fait voir la bizarrerie ou la pauvreté). Par malheur, le Docteur Dumas fait un cours public, qui est fermé. Alleluia !

Tertio : que M. Chamard est léger, malicieux, plein de finesse… oh ! je vous demande pardon… ma plume vient d’écrire une insanité !… M. Chamard est, au contraire, le plus solennel, le plus pesant, le plus vide et le plus inutile des professeurs. Mes nouveaux sentiments d’indulgente émotion m’égaraient. Vous ne trouverez pas un étudiant qui ait passé à la Sorbonne depuis un quart de siècle, et qui ne prononce ce nom avec colère « Chamard ! ». Dès qu’il aura un cours public, il faudra l’ajouter à l’édition courante. Excusez-moi… Je voulais dire : tertio, que M. Fougères est un artiste ; qu’il sait faire revivre la Grèce… au moins dans son esprit, car il est bien timide et bien sauvage pour la ressusciter vraiment devant des auditeurs. Il ne fait son cours public que les yeux baissés, et il a hâte d’être seul… avec, à la rigueur, quelques étudiants cachés derrière une cloison, s’ils veulent profiter de son goût qui est le plus délicat, et de son érudition qui est infinie. Alleluia !

Quatrièmement, que M. Gallois enseigne la géographie avec la vie et la passion d’un voyageur qui aime la terre, l’air et l’eau. Il évoque ; il peint ; il est fort, il s’impose. Celui-là est un maître.

Enfin, on verrait que M. Reynier est le plus aimable et le plus sensible des professeurs de lettres ; et que M. Schneider est… le plus sensible et… le plus aimable des professeurs de l’art… que… ah ! on lirait aussi des choses très bien sur M. Brunschvicg ! Là, voulez-vous, je vais m’étendre une minute, pour vous donner mieux le goût de mon Édition rose

M. Brunschvicg est professeur de Philosophie Générale. C’est un maître inoubliable. Si je me permets de dire sur lui mon sentiment personnel, ce n’est nullement que je prétende avoir des lumières en philosophie, mais c’est que n’en possédant aucune, j’ai pourtant toujours eu, en face de ce professeur, la même surprise, et… la même admiration que les hommes de mon âge les plus éclairés sur les sujets philosophiques.

Voici. Je n’ai jamais compris un seul mot de ce que disait M. Brunschvicg, même pas le vocabulaire le plus courant, même pas quand il dit pain ou vin. Cela vient de ce qu’il ne saurait dire ces mots si simples, sans les accompagner, avant et après, d’autres mots spécialement philosophiques, qui font douter du sens français de pain ou de vin. L’effet est saisissant.

M. Brunschvicg a été mon professeur au folâtre Lycée Henri IV, pendant deux longues années. Nous nous sommes considérés l’un et l’autre avec sympathie et étonnement. Je l’écoutais, et je n’entendais rien que des sons. Il m’interrogeait, et il n’entendait même pas des sons. Aussi, décida-t-il assez vite, dans son indulgence qui est la plus exquise, de me laisser tout à fait en paix. Je concourais avec les autres, mais il n’osait jamais me classer. Doux et souriant, il disait : « Monsieur Benjamin, n’est ce pas, est en marge de la philosophie… » — Il n’avait pour moi aucune commisération méprisante, mais il faisait à mon égard une constatation objective.

Une nuit, — après une journée où je l’avais considéré avec une stupeur particulièrement vive (c’est ce jour-là, je crois, qu’il traita une heure entière le moi du toi en soi), — une nuit, dis-je, je rêvai de lui. Il m’apparut moins souriant et plus pâle qu’à l’ordinaire. Nous étions dans un jardin. La lune blêmissait le ciel. M. Brunschvicg rôda d’abord autour de moi sans mot dire. Il me regardait avec de grands yeux argentés comme les nuages. Puis, il se promena, tête baissée, geste qui lui était habituel, comme si ses idées avaient été cachées en terre et qu’il leur eût dit avec effort : « Poussez ! Sortez ! Que je vous moissonne et vous récolte ! » Enfin, tout à coup, il monologua, et en termes cette fois compréhensibles, sans doute parce que je rêvais et que ses phrases à lui étaient de moi :

— « Si je vous apprenais d’où je viens, murmura M. Brunschvicg, le croiriez-vous ? Car… je suis venu par une nuit comme celle-ci, sur un rayon lunaire comme ceux-là. »

Je ne saisissais pas ; je demandai :

— « Que voulez-vous dire, Monsieur Brunschvicg ? »

Alors il s’arrêta et sourit. Mais au moment même où il souriait, il me parut si livide et si blafard que je n’eus plus, je le jure, aucun étonnement, quand il reprit d’une voix sans couleur :

— Benjamin… je suis un habitant de la Lune !

Puis il continua sa marche.

Alors, je dis :

— Mais Monsieur Brunschvicg, vous êtes le premier sur la terre, n’est-ce pas ?…

Il m’interrompit, souriant toujours :

— Suis-je le seul à enseigner la philosophie ?…

À ces mots, sa voix, déjà décolorée, s’éteignit ; il pâlit encore, s’estompa, et brusquement se confondit avec l’air de la nuit, tout éclairée de rayons.

J’appelai :

— Monsieur… Monsieur Brunschvicg !…

J’étais seul dans le jardin, avec le clair de lune.

À la lueur de ce rêve de ma jeunesse, j’ai mieux compris, cette année, l’incompréhension du cours de M. Brunschvicg. Certes, il joue, lui aussi, son rôle dans notre Farce, mais un rôle en marge, qu’il faut accompagner d’un air de flûte et d’un décor de fantaisie ! La philosophie est une douce folie charmante, quand elle n’est pas maniée par un cuistre. Or, M. Brunschvicg est l’antipode de ce type humain détestable. M. Brunschvicg ne dit rien jamais qui ne soit tout à fait à lui, pensé par lui et bien né de lui, et il crée, devant son auditoire, tout un chapelet d’idées qu’il appelle logiques, métaphysiques, et de cinq ou six autres épithètes en ique, et qui ne sont en fait que de délicieuses bulles, sitôt apparues, sitôt parties, que personne ne peut retenir, mais dont on lui sait gré. Car, en fin de compte, il est pour les cervelles une occasion de penser sans limites, la compréhension ne venant jamais borner les esprits qui s’abandonnent à lui. Cet homme, qui eut le premier l’idée de photographier les Pensées de Pascal, se présente à ceux qui l’écoutent sous des aspects sans cesse imprévus, et jamais avec lui, l’oreille ne comprend ce qu’elle a cru comprendre. Un soir, il avait terminé son cours par cette phrase fastueuse :

« De la thèse subjective qui représente l’individu, nous sommes ainsi passés à la thèse objectivement subjective du collectif qu’est l’universel. »

Et les étudiants étaient sortis avec cet égarement sur le visage, qui est le propre de ceux qui entrevoient l’infini.

Deux, pourtant, — les plus superficiels, — crurent, après quelques heures de méditation, avoir atteint le sens caché de cette conclusion brunschvicgienne. Et comme ils avaient de l’amitié l’un pour l’autre, ils se confièrent leurs découvertes. Seigneur ! Elles se tuaient l’une l’autre ! Aussitôt, nos deux étudiants de s’envoyer par le visage des mots sans philosophie ni aménité, jusqu’à ce qu’un troisième survînt, qui leur conseilla d’aller soumettre le cas à M. Brunschvicg même : il déciderait. Ils se rendirent à cet avis et partirent chez le maître.

M. Brunschvicg sourit et parla. Ah ! c’était bien simple ! Il avait voulu dire simplement « que puisque l’universel était le collectif, la thèse de ce collectif-là, thèse subjective objectivement, était l’aboutissant de cette pensée à savoir que l’individu était représenté par la thèse subjective. »

— Voilà ! C’est cela ! s’écria le premier étudiant, ravi.

— Oui, oui ! c’est cela ! répéta le second, qui se sentit inspiré.

Et ils s’en allèrent bras dessus, bras dessous.

Malheureusement, j’ai déjà dit qu’ils étaient superficiels. Ils voulurent reprendre à la lettre les paroles du maître, dont il n’eût fallu conserver que l’esprit et comme l’odeur philosophique, et s’échauffant sur elles, ils n’avaient pas fait cent pas qu’ils se disputèrent de nouveau, mais avec tant d’âcreté, cette fois, qu’ils en vinrent aux mains.

Voilà le genre de récit, instructif et moral, que l’on pourrait trouver dans mon Édition rose. Si l’enseignement est d’abord l’éveil des intelligences, l’aimable M. Brunschvicg est un maître ; c’est même « le maître en soi ». On comprendrait donc mieux par ce portrait l’admiration fervente que des étrangers vouent à notre Sorbonne. On sentirait aussi, et tout ensemble, opposées avec une louable équité, la grandeur et la misère de l’Université, ainsi que le profond mystère de l’entendement humain, lorsqu’il s’adonne à la sublime spéculation. Cette édition satisferait, je crois, les cœurs justes et bons.

Et maintenant, j’ouvre discrètement ma porte, prétextant qu’il fait un peu chaud, pour que le monsieur et la dame, à qui je devrai ce projet, puissent se retirer… tout en me remerciant.

Je les remercie de même, et les aime bien. Passez, Madame. Au revoir, Monsieur… Ouf ! me voici seul !

Ah ! que la solitude enfante des joies fortes ! Vite du papier, vite du bois, que je ravive mon feu ! J’ai besoin de le voir pétiller, éclater, librement, largement, comme si sur mes chenets, je brûlais de la graine d’imbécile ! Dieu de Dieu ! Que l’humanité est singulière, et que les gens qui lisent ont donc plaisir à se torturer l’esprit, pour vouloir toujours autre chose que ce qu’on veut leur donner !

Une Farce, j’annonce une Farce ! Si vous êtes pion, laissez cela, et lisez la collection des thèses de doctorat depuis 1870 ! Et vous, Madame, si vous ne supportez de rire qu’à la condition d’être ensuite attendrie, le vieux répertoire de l’Opéra-Comique vous conviendra bien mieux.

Ces plaisirs une fois choisis, goûtez-les en paix, sans arrière-pensée, sans garder l’inquiétude que mon simple livre pourrait nuire au pays ! Certes, pas plus que l’amour ni que l’art des jardins, ma littérature ne vise au progrès de la race humaine, mais si elle peut distraire quelques rares esprits, elle est encore légitime. Soyez sans crainte, ces pages ne changeront rien à rien — ce dernier rien désignant, bien entendu, la Sorbonne… Les vieux Messieurs retraités qui préfèrent suivre des cours que d’aller au café, parce que ce passe-temps, plus triste, est toutefois meilleur à leur estomac, pourront longtemps encore entendre les mêmes savants débiter leur même sublime science. Seignobos ne sera à la retraite que dans quatre ans, Michaut dans une vingtaine d’années, et grâce au Ciel, Aulard est inamovible ; lui a une chaire à vie ; lui est un don que notre bonne Ville de Paris a fait à l’Université en considération de sa valeur spéciale. Mais ce n’est pas une valeur à lot ! Personne ne peut gagner et emporter Aulard. Il appartient pour toujours au public et à la Nation.

Devant cet état de choses si brillant le Ministre ne peut rien… que sourire, s’il a de l’esprit ; car par définition il est irresponsable. Il a des bureaux qui ne sont occupés que de l’heure où ils ferment, et s’il veut savoir, comme voici quelques semaines, de quelle façon tel professeur fut appelé à la Sorbonne, on lui fournit un dossier plein de papiers inutiles, mais où ne reste pas trace de la nomination scandaleuse. Toujours la Farce ! Ce Royaume de la Cuistrerie ne peut plus être réformé. Il faudrait y reprendre tout par le commencement, c’est-à-dire par le Paradis terrestre, en priant Dieu de faire Adam d’un autre limon qu’il ne le fit.

En attendant, je conseillerai toujours aux étudiants français de ne jamais mettre le pied dans les amphithéâtres de la Faculté des Lettres. J’admets qu’ils s’y donnent rendez-vous aux heures où l’on prévoit des batailles. Là, il y a une saine tradition pour des jeunes gens à qui l’on recommande l’usage des sports. Mais le reste, qui est l’enseignement, ne peut pas retenir leur attention. Qu’ils s’aillent promener, c’est le bon sens. La rêverie près d’un parterre de fleurs au Luxembourg, par une tiède et lumineuse après-midi, voilà de quoi enrichir cent fois plus une jeune âme que tous ces cours publics, scientifiques et archi-nuls.

On peut passer deux ans, trois ans, vingt ans à la Faculté des Lettres sans y vivre une heure d’émotion. En revanche, à l’âge de la confiance et de l’espoir, Aulard vous y persuade que toute recherche est vaine, Seignobos que le passé est indéchiffrable, Basch que le présent est fou, Puech et Martha qu’on peut remplir les heures avec rien.

On offre son esprit. « Avez-vous des fiches ? » dit Lanson. On a le cœur ému par Ronsard et Racine : « Quelles sont vos sources ? » dit Michaut.

Pas une idée. Pas un élan. Du travail de mineur, derrière un lumignon fumeux. Collations, collections, confrontations, travaux de prison !

Ces Docteurs savantissimes opposent la Science de l’Histoire à la Légende, et la Science des Lettres à la Poésie. Mais la Poésie et la Légende sont fortes parce qu’elles sont belles, et elles rient, en sœurs qui s’aiment, de ces bâtardes.

Toute âme jeune connaît des heures de force où elle veut savoir, des heures de faiblesse où elle a besoin de croire. L’étudiant, lorsque sonnent ces heures-là, n’a qu’à fuir la Sorbonne, et à courir chez l’ami, riche de la meilleure cave, pour boire, en causant, les coudes sur la table. Le doux esprit de la France chantera bientôt en lui, et il dira comme un que j’ai connu, tout attendri par un vieux vin :

— Nos pauvres maîtres ne sont pas sensibles !…

Ils ne sont rien. La Démocratie les entretient et les chérit, parce qu’elle a d’abord le goût du médiocre. Elle vit dans la terreur de l’homme rare, qui pourrait être un chef, et qui la tuerait. Elle aime les Aulard et leur travail de taupes, tous les autres et leur stérilité. Avec eux elle est tranquille. Elle contemple son peuple, et elle se dit : « Je les abêtis. Ils m’aimeront plus aisément ! » — L’École avec un grand É, l’Université avec un grand U, voilà la ritournelle la plus chère aux plus récentes démagogies. Un pion pour dix jeunes gens : le pays est sauvé, et l’âge d’or commence !

À pareilles ânerîes il faudrait répondre en jouant du tambour ou des cymbales. Je n’en ai pas. Je terminerai donc moins bruyamment, par le simple récit d’un miracle.

— D’un miracle ?

— D’un vrai, contrôlé par moi, et que je dédie, — cela s’entend, — aux organisateurs du grand banquet du 13 avril, puisque c’est eux qui ont su, sans que je le dise, que j’avais fait campagne contre la Sorbonne au nom des religions.

Messieurs, un jour de l’hiver dernier, dans l’amphithéâtre Richelieu, où se trouvent quelques statues de grands hommes, la salle étant pleine et l’air surchauffé, il arriva que les murs coulèrent, et je fus frappé soudain de voir que lesdits grands hommes avaient le visage qui transpirait !

J’en reçus un coup !

Désormais, j’étais incapable de suivre la leçon… Mes yeux ne pouvaient quitter ces malheureux… Vous me direz : « C’était de la vapeur d’eau ! » Je ne puis me résoudre à le croire.

Il y a dans toute chose un sens plus mystérieux que ce que la Science explique. Je suis sûr, — comme s’ils me l’avaient dit eux-mêmes, — que ces hommes de marbre, à force d’être constamment là, condamnés toujours à entendre des pauvretés, symbolisaient pour une fois, d’une manière insigne, et comme surnaturelle, l’enthousiasme des auditeurs de la veille, du jour et du lendemain.

Mai 1921.