La Fauvette Bleue, Récits des bords de la Loire

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La Fauvette Bleue, Récits des bords de la Loire
Revue des Deux Mondes2e période, tome 31 (p. 698-718).
LA
FAUVETTE BLEUE
RECIT DES BORDS DE LA LOIRE

I. — LA PIERRE-BECHERELLE

Un peu au-dessous du confluent de la Maine et de la Loire, sur la rive droite de ce fleuve, on voyait se dresser, il y a peu d’années encore, un rocher à pic, d’un aspect pittoresque : on le nommait la Pierre-Bécherelle. Les chemins de fer sont venus ; la Pierre-Bécherelle se trouvant devant eux, ils ont jeté bas le rocher qui lui servait de base et lui ont passé sur le corps. Il ne reste plus qu’une pointe écornée, que l’on prendrait de loin pour un menhir. Ces voies ferrées en ont fait bien d’autres !… Combien de collines éventrées, d’horizons masqués, de paysages balafrés, sans parler des jardins gracieux détruits pour toujours, sans compter les parcs mystérieux coupés en deux morceaux, et dont les allées, pareilles aux tronçons du serpent, cherchent vainement à se rejoindre ! Mais tout est au mieux dans le meilleur des mondes ; la locomotive siffle et se rit de vos regrets, le train vole sur les rails, et la vapeur triomphe. C’est égal, la Pierre-Bécherelle méritait un autre sort. Située au point où la Loire, enrichie par tous ses gros affluens, se développe dans sa plus grande largeur, ce rocher, facilement abordable du côté de la terre, formait comme un observatoire du haut duquel tout homme épris des beautés de la nature, peintre, poète ou rêveur, pouvait contempler à l’aise le magnifique panorama d’un fleuve de premier ordre roulant à travers des îles verdoyantes et des grèves jaunes ses flots majestueux. Chère aux éperviers, qui aimaient à nicher dans les trous de la roche tapissée de lierre jusqu’à sa cime, la Pierre-Bécherelle servit parfois de station aux aigles qui, égarés par les brouillards de l’hiver, descendent des montagnes du centre de la France, et, s’abattant sur nos provinces de l’ouest, les traversent d’un vol inquiet, comme des âmes en peine.

Au sommet de ce rocher mutilé, dont on ne voit plus aujourd’hui que les ruines, se tenait assis, par une belle matinée du mois de mai, un homme maigre, chauve, vêtu d’une longue redingote. Depuis dix ans qu’il habitait le pays, le docteur Christian, — c’était son nom, — venait chaque matin faire une station sur la Pierre-Bécherelle. Après avoir servi longtemps dans la marine, il avait fait élection de domicile sur les bords de la Loire. Les gens qui ont beaucoup voyagé savent mieux que les autres apprécier les sites pittoresques, et lorsqu’ils renoncent à la vie active, ce n’est point au hasard qu’ils choisissent les lieux où ils espèrent passer en paix les années de leur vieillesse. Le docteur Christian vivait seul dans une maisonnette bâtie sur un coteau exposé au midi ; il partageait ses jours entre les excursions dont l’étude des plantes et des oiseaux était l’unique but, la culture de son jardin, et aussi les soins qu’il prodiguait gratuitement aux malades de la commune. Il était du nombre de ces gens toujours occupés, partant toujours heureux, qui ne cessent d’observer, de comparer et de s’instruire. Leur existence est douce, tranquille et enviable ; par malheur, ils y trouvent une satisfaction si complète que d’ordinaire ils arrivent à la dernière heure sans s’être inquiétés un instant de ce qu’il peut y avoir au-delà de la vie présente. Chaque matin, comme nous l’avons dit, le docteur Christian s’asseyait au sommet de la Pierre-Bécherelle, et là, dans une contemplation intense, il prêtait l’oreille aux mille bruits qui signalent le réveil de la nature. Pour témoin de ses méditations et pour compagnon de ses promenades, il n’avait qu’un petit chien du nom de Bistouri, barbet au poil noir, bon trotteur, un peu hargneux, et qui faisait de l’histoire naturelle à sa manière, en chassant les sauterelles et en déterrant les mulots au fond de leur trou.

Le docteur resta environ un quart d’heure, immobile et attentif, savourant en véritable dilettante l’impression de bien-être que chacun de nous ressent à la première heure d’un beau jour. Le soleil versait la lumière dorée de ses rayons sur les coteaux bleuâtres de la rive gauche du fleuve, les saules et les léards plantés sur les îles et à demi baignés par les eaux découpaient leur feuillage tendre sur le sable fauve des grèves. Du fond du vallon montaient les accens sonores du rossignol, qui font songer aux pipeaux des bergers de Virgile.

Au pied de la roche, l’ombre couvrait encore un petit bras de la Loire, étroit et rapide, que parcourait en ce moment un bateau de pêcheur. Le bruit de la rame frappant l’eau profonde attira l’attention du docteur ; il se pencha du haut de son observatoire, et, animé d’une soudaine pensée, il se mit à descendre. Bistouri, qui ne demandait qu’à courir, prit les devans à travers les ronces et les buissons, en poussant des aboiemens joyeux. Le bateau venait de s’arrêter dans une anse, près d’un banc de sable. à la poupe se tenait un vieux pêcheur qui retirait lentement ses filets à la proue, une jeune fille svelte, élancée, la tête couverte d’une large caline [1] qui retombait sur ses épaules, s’appuyait sur une gaffe, empêchant ainsi le batelet de s’en aller au courant.

— Tiens, dit la jeune fille, voilà Bistouri ; le docteur n’est pas loin.

— Il fait sa tournée du matin, répliqua le pêcheur sans lever la tête ; ne l’as-tu pas vu là-haut, perché comme un héron, sur la Pierre-Bécherelle ?

Presqu’au même instant le docteur parut sur le rivage : — Bonjour, père Léonard ; bonjour, Madeleine. La pêche est-elle bonne ce matin ? Comment allez-vous, mes braves gens ?

— La pêche n’est pas fameuse, répondit le pêcheur, je n’ai là que du poisson blanc… Quant à la santé, elle est meilleure, grâce à vous, docteur : la fièvre m’a quitté. Vous voulez peut-être passer dans l’île de Béhuard ?

— Je ne serais pas fâché d’y faire un tour, dit le docteur Christian ; à cette époque de l’année, on a chance d’y trouver des plantes curieuses… et des oiseaux rares.

— Ah ! reprit la jeune fille en souriant, je parierais que vous êtes en quête de votre fauvette bleue ?

— Sans doute, Madeleine, répondit le docteur ; cette fauvette ne se trouve nulle part ailleurs que dans les oseraies de la Loire…

— Elle n’y est pas commune tout de même, à ce qu’il paraît, car il y a longtemps que vous la cherchez !…

— A force de patience, je finirai peut-être par l’apercevoir… Ça ne vous dérange pas trop ce matin, père Léonard, de me conduire dans l’île ?…

— Quand ça me dérangerait, je ne serais pas encore quitte envers vous, monsieur Christian ; puisque vous ne voulez pas qu’on vous paie, il faut bien qu’on vous oblige.

Le pêcheur avait approché son bateau du rivage. Bistouri y sauta le premier ; il allait et venait de la poupe à la proue d’un air affairé, mettant ses pattes sur le bord et flairant l’eau. Le docteur, debout au milieu du batelet, promenait ses regards sur les flots transparens dans lesquels la rame traçait un sillon d’argent. Les hirondelles de rivage, au dos gris, rasaient le courant et folâtraient en poussant des cris joyeux. Arrivé à la pointe de l’île de Béhuard, le docteur se fit débarquer sur le sable et dirigea sa course vers les luisettes, — plantations d’osiers, — qui croissent spontanément dans le limon de la Loire. Leurs touffes glauques forment une ceinture épaisse autour de cette île riante que l’on croirait sortie la veille du sein des ondes, comme une corbeille de verdure. Elle est pourtant d’une formation ancienne, et il y a bien des siècles que les alluvions l’ont élevée au-dessus du niveau habituel de la Loire. Au XIIIe siècle, on y voyait déjà une chapelle célèbre dans toute la contrée. Louis XI, si amoureux de la belle province d’Anjou qu’il finit par l’enlever à son oncle, le duc René, remplaça cet antique sanctuaire par la charmante église que l’on voit encore, et il y fit placer, dans un vitrail aux couleurs flamboyantes, son profil triste et sournois.

Le docteur, plus épris de l’histoire invariable de la nature que de l’histoire changeante des hommes, attachait une médiocre importance à ces souvenirs. Tout entier à la poursuite de la fauvette bleue, il se plongeait au milieu des luisettes, épiant le vol du moindre oisillon, écoutant avec une attention suprême les gazouillemens qui troublaient de temps à autre ces retraites solitaires. Parfois le sol limoneux cédait sous ses pas, et ses souliers restaient enfoncés dans la vase. Les branches serrées des osiers lui bridaient Je visage ; il allait toujours, et ne voyait rien que des mésanges vulgaires ou bien, ces moineaux frétillans qui aiment à nicher dans les saules creux, et que les riverains nomment des paisses saulettes. Les houppes de duvet soyeux qui s’échappaient des tiges fleuries des luisettes saupoudraient de points blancs la redingote brune et le chapeau du docteur. Quelques ronces tenaces, enracinées çà et là dans les terrains plus fermes, écorchaient ses mains ; son front était baigné de sueur, mais il avait confiance. L’oiseau qu’il cherchait devait être là, ou ne se rencontrer nulle part.

Pendant plusieurs heures, le docteur Christian parcourut en tout sens ces longues oseraies, terrain vague entre la terre et l’eau, aussi désert que les savanes de l’Ohio. Arrivé à un endroit plus fourré encore et presque impénétrable, il crut apercevoir l’aile bleue d’un petit oiseau qui gazouillait en se glissant sous les branches.

— Derrière, Bistouri, derrière ! dit à demi-voix le docteur en cherchant à modérer la course vagabonde de son barbet. — Eh ! mon Dieu ! je crois en vérité que c’est elle ! Aurais-je une vision ! . ». Non, la mésange n’est pas de ce bleu velouté, et puis ces mouvemens légers, vifs, brusques en même temps, ce gazouillement animé, rapide, tous ces caractères n’appartiennent qu’aux fauvettes…

L’oiseau fuyait ; il coulait sous le feuillage et se plongeait dans l’ombre pour reparaître au soleil. Le cou tendu, haletant et cherchant à retenir sa respiration, le docteur avançait le plus vite qu’il pouvait et faisant le moins de bruit possible ; mais en dépit de toutes les précautions qu’il prenait, quelque branche sèche éclatait sous ses pieds. Le gentil petit oiseau s’éloignait toujours ; on eût dit qu’il y mettait de la coquetterie et qu’il prenait un malin plaisir à se dérober aux regards avides du docteur. Celui-ci avançait pas à pas.

— Je parierais bien que c’est elle, disait-il en se parlant à lui-même, j’en suis à peu près sûr ; mais enfin il me manque encore la certitude, sans laquelle il n’y a pas de notions exactes en histoire naturelle. Ah ! petit oiseau ! tu as des ailes, et moi je n’ai que des pieds ; entre nous, la partie n’est pas égale… Oh ! le voilà qui se pose… Une minute, une seconde encore, et je saurai, à n’en plus douter, si j’ai bien là, devant les yeux, la fauvette bleue…

L’oiseau venait en effet de s’arrêter dans sa course, mais le bruit sec d’une grosse branche qui se brisait, la chute d’un corps pesant à travers les luisettes et les aboiemens réitérés de Bistouri lui firent immédiatement reprendre sa Volée. Au lieu de la fauvette bleue qu’il croyait déjà tenir, le docteur avait devant les yeux un jeune homme évanoui, étendu tout de son long sur le sol humide, si près du fleuve que l’extrémité de ses pieds touchait les eaux.


II. — LE TRAIN DE BATEAUX

— Peste soit de l’importun ! s’était écrié le docteur Christian dans la vivacité de son désappointement… D’où vient-il ? d’où tombe-t-il ?

Celui à qui ces paroles s’adressaient, et qui ne pouvait les entendre, tombait perpendiculairement de la cime d’un léard. Il portait autour du cou une corde de chanvre solidement tordue et assez forte pour le pendre tout de bon, si la branche qui lui servait de point d’appui ne se fût, en éclatant, séparée du tronc. Le docteur détacha la corde ; bientôt l’inconnu rouvrit les yeux, mais il semblait ne rien voir, et aucune parole ne sortait de sa bouche entr’ouverte. Pendant ce temps, le docteur lui remuait doucement les bras et les jambes, cherchant à reconnaître s’il ne s’était cassé aucun membre dans sa chute. Peu à peu le jeune homme reprit ses sens, la secousse qu’il avait ressentie le tenait dans une sorte d’engourdissement ; mais les branches inférieures du léard et les touffes serrées des luisettes, en soutenant le poids de son corps, l’avaient empêché de se faire aucune blessufe. Quand ses regards eurent recouvré toute leur lucidité, il prit la main du docteur. — C’est vous, monsieur Christian ! dit-il d’une voix entrecoupée ; où suis-je donc ?

— Mais dans les luisettes, mon ami. Si vous aviez choisi un chêne, au lieu d’un léard, pour accomplir votre fatale résolution, vous seriez à trente pieds en l’air, mort et bien mort en vérité.

— Cela serait peut-être plus heureux pour moi !

— La vie est un bien, jeune homme, et si elle a ses peines, ses chagrins, il faut savoir les surmonter… Allons, relevez-vous, là… Adossez-vous contre ce talus… Voyez, comme il fait bon vivre ce matin !…

— C’est vrai, répondit le jeune homme ; ça fait grand bien de respirer, lorsqu’on a eu la gorge serrée. Quand la branche a cassé, j’avais déjà perdu connaissance… Mais en revenant à la vie, je retrouve mes misères, mes chagrins… Si j’avais fermé les yeux pour toujours, on aurait dit dans l’île : « Jacques s’est pendu ! » Madeleine n’aurait pas eu pour moi une larme… Et puis on m’aurait bien vite oublié !

— Allons, allons, ce qui est manqué est manqué… Vous ne recommencerez pas, au moins ; vous nie le promettez ?… Foi d’honnête homme ?

— Promettez-moi aussi, vous, de ne rien dire, répliqua Jacques, parce que, voyez-vous, dans ces choses-là il faut réussir, ou bien on se fait moquer de soi.

— Pas un mot ne s’échappera de mes lèvres, comptez-y… Les médecins savent être discrets… Vous aimez donc Madeleine, la fille du pêcheur ?

— Hélas, oui ! Depuis l’enfance je la connais, étant né moi-même au village de Béhuard…

— Je suis soldat à présent, mon semestre va finir, et il faut que je retourne au régiment.

— Eh bien ! vous la retrouverez quand vous viendrez.

— Oui, je la trouverai… mariée !… Il y a un marinier qui la recherche, un grand brun qui a des boucles d’oreilles en forme d’ancre, un fameux garçon, et plus riche que moi, qui n’ai pas grand’chose. Le père Léonard lui fait bon accueil parce qu’il a de l’argent, et puis il aime les gens de la Loire en sa qualité de pêcheur.

— Et Madeleine ?

— Madeleine a de l’amitié pour moi ; mais de l’amitié, cela ne prouve rien. Elle n’est point fière, bien sûr ; elle me dit bonjour quand elle me rencontre, comme à tout le monde.

— Si vous restiez chez vous, si vous ne quittiez point le pays, reprit le docteur, croyez-vous que vous finiriez par vous faire agréer de la jeune fille ?

— Dame ! peut-être bien… Mais, bah ! les absens ont toujours tort… Dans quelques jours je ne serai plus ici, et dès ce soir peut-être l’autre viendra… Il a dû partir hier de Nantes avec ses bateaux, et le vent est bon.

— Quel est votre état ?

— Cultivateur, paysan… Ma famille possède quelques boisselées de terre ; nous y semons du chanvre, que je mets à rouir dans la Loire à la fin de l’été. C’était là que je voyais Madeleine avant d’entrer au service. Son père nous aidait à couler au fond de l’eau les meules de chanvre, et Madeleine travaillait avec lui. Un jour il m’a fallu quitter mon champ, les bords de la Loire, la vie paisible et celle que j’aimais…

— Ce garçon-là doit savoir quelque chose de la fauvette bleue, pensa le docteur, et, s’adressant au jeune paysan : — - Vous avez encore trois ans à faire ?

— Hélas ! oui, trois longues années… Jamais je n’irai jusqu’au bout. Quand on a le mal du pays, on est mort longtemps avant d’être mis en terre !

— Mon pauvre garçon, reprit le docteur, il n’y a qu’un moyen de vous tirer de là : c’est de vous racheter…

— Avec quoi, monsieur ?…

— Avec de l’argent. Si vous en manquez, j’en ai un peu chez moi, quelques économies qui dorment dans un tiroir.

— Jamais je ne pourrais vous le rendre.

— Eh ! parbleu, je le sais bien ; aussi ne s’agit-il pas de vous prêter la somme dont vous avez besoin, mais de vous en faire présent. Voyons, venez un de ces matins chez moi, de bonne heure, car je suis matinal…

— Est-ce tout de bon que vous parlez ainsi ? demanda Jacques en fixant sur le docteur des yeux attendris.

— Tout de bon en vérité. En retournant chez moi ce soir, je jetterai deux mots dans l’oreille du vieux pêcheur, et je tâcherai de savoir ce qu’il pense.

— Mais enfin, monsieur Christian, c’est donc bien vrai que vous me rachetez ?

— Mon ami, répliqua le docteur, par de belles matinées comme celle-ci, on sent bouillonner dans son cœur je ne sais quelle sève qui nous porte à faire le bien…

— Et moi, répondit Jacques en pleurant, j’ai fait le mal en cherchant à me détruire. Plus l’homme est mauvais, plus Dieu est bon ! C’est lui qui vous a envoyé vers moi pour me sauver, et aussi pour me faire honte de ma lâcheté…

— Voyons, jeune homme, prenez mon bras, je vais vous reconduire chez vous. Désormais vous n’êtes plus soldat, c’est convenu. Je reviendrai vous voir. Il vous faut quelques jours de repos, entendez-vous ? Si l’on m’interroge, je répondrai que vous avez fait une chute, et c’est la vérité.

Le docteur se mit à marcher avec Jacques par les sentiers étroits de l’île, qui n’ont guère plus d’un pied de large, tant on a économisé le terrain. La maison habitée par les parens du jeune paysan était située en face du grand bras de la Loire. Sauf l’inconvénient d’être envahie par les eaux à l’époque des fortes crues, elle offrait, dans sa simplicité rustique, tous les agrémens désirables : une vue ravissante, un air salubre, la fraîcheur des eaux durant l’été, pendant l’hiver l’abri des saules épais, et puis cette tranquillité charmante dont on jouit dans les îles.

— Au revoir, Jacques ! dit le docteur en s’arrêtant sur le seuil ; je comprends qu’il soit cruel d’abandonner ces lieux paisibles ; vous y resterez, mon ami… — Puis, revenant sur ses pas : — Dites-moi, je vous prie, vous qui travaillez tout près des luisettes, n’auriez-vous jamais aperçu une certaine fauvette qui a les ailes et le dos de couleur bleue ?

— On n’a guère le temps, quand on bêche la terre, d’examiner les oiseaux…

— La fauvette bleue est rare, mon ami, très rare ; elle habite les oseraies, cela est incontestable. Depuis des années, je la cherche, et tout à l’heure j’ai cm la voir,… j’oserais dire que je l’ai vue. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle doit nicher par ici, et je donnerais tout au monde pour avoir son nid…

— Vraiment, monsieur, ça vous ferait plaisir d’avoir des œufs de cet oiseau-là ?… Oh ! qu’à cela ne tienne, vous en aurez, ou bien jamais cette petite bête-là n’aura niché par ici !…

Le docteur se retira en se frottant les mains. Bien qu’il n’eût qu’un point d’interrogation à tracer sur ses tablettes à l’article fauvette bleue, il se sentait heureux et content. À ses côtés, Bistouri sautait et gambadait, comme s’il eût compris la joie de son maître. Ils allaient donc gaiement, tous les deux, l’homme et le barbet, foulant le sable fin de ces terres d’alluvion fertiles et profondes. Une forte brise de l’ouest, poussée par des nuages bruns qui traversaient l’espace l’un après l’autre comme des ballons, faisait frémir les léards, frissonner le feuillage blanchâtre des luisettes et murmurer les flots jaunes de la Loire. L’eau appelle le vent, qui lui donne la vie et l’animation. De larges voiles, gonflées comme des outres, apparaissaient au-dessous de l’île de Béhuard ; des mouettes noires au ventre blanc prenaient leurs ébats sur les grèves, en répétant à l’envi ces cris étranges qui ressemblent tantôt à des rires, tantôt à des gémissemens. Le docteur, qui avait longtemps navigué sur la mer, ne pouvait rester insensible’ au spectacle de ce grand fleuve, doucement agité par une brise d’ouest, encore imprégnée de la salure de l’Océan. Il s’assit et regarda devant lui les voiles qui remontaient le courant. En avant du convoi, un petit bateau très léger et monté par deux hommes semblait voler sur l’eau ; l’un des deux mariniers piquait des branches de saule dans le lit du fleuve pour marquer les passes, et l’autre manœuvrait la voile. Ce batelet était un aviso marchant en éclaireur devant une flotte ; il précédait un train de sept forts bateaux lourdement chargés, tous attachés à la file et le plus grand en tête, à la différence des caravanes du désert, qui commencent par un âne pour finir par le plus haut des chameaux ; ils avançaient assez vite sous l’effort de leurs voiles immenses. Dans ce temps-là, on ne comptait que très peu de ponts sur la Loire, et les bateaux plats, parfaitement gréés, franchissaient en un jour des espaces de vingt lieues, pourvu que le vent soufflât d’une façon régulière.

La flottille arrivait donc, refoulant le courant et traçant un long sillon d’écume ; elle atteignait la hauteur de l’île de Béhuard, grave et solennelle dans sa marche, élevant ses mâts par-dessus les plus grands arbres, quand le petit bateau parti en éclaireur fit un signal, et aussitôt tout le train s’arrêta ; L’eau manquait entre deux grèves : pour aller au-delà, il fallait attendre une crue. Peu à peu les grandes voiles s’abattirent les unes après les autres ; les girouettes qui s’agitaient seules à la cime des mâts dépouillés semblaient autant d’oiseaux captifs se débattant dans les airs. Une ancre fut portée à la pointe de la grève, et les sept grands bateaux, retenus par un câble, s’alignèrent au milieu du fleuve.


III. — LES OREILLES DU BARBET

Ce train de bateaux était celui dont Jacques venait d’annoncer au docteur la prochaine arrivée. Il appartenait à maître Jean Vernaut, père d’Arsène Vernaut, qui s’arrêtait quelquefois devant l’île de Béhuard pour faire la cour à Madeleine. Fort, actif et intelligent, Arsène montait le petit bateau qui précédait la marche du train ; c’est lui qui piquait les balises dans le sable. Une fois que la flottille eut jeté l’ancre, il revint à bord, fit un peu de toilette, et se dirigea vers le village de l’île avec quelques-uns de ses compagnons. Après le rude labeur de la matinée, il était naturel que les mariniers allassent faire une station au cabaret ; ils y entraient au moment où le docteur sortait d’une ferme voisine, où il avait été prendre une jatte de lait. Dans ses excursions de botaniste et de naturaliste, le sobre docteur n’emportait souvent avec lui qu’un morceau de pain, et il se désaltérait avec l’eau des ruisseaux, ce qui surprenait grandement les gens du pays de la part d’un homme qui, selon leur naïve observation, avait si beau moyen de bien vivre.

Allègre et souriant, le docteur se mit en devoir de regagner sa demeure. Quand il arriva du côté de l’île qui fait face à la rive droite de la Loire, Il aperçut le bateau du pêcheur Léonard qui stationnait à une assez grande distance en aval du point où il espérait le trouver. C’était pour lui quelques centaines de pas de plus à marcher le long des haies fleuries ; mais Madeleine, qui retournait au village avec son père, parut assez désagréablement surprise de découvrir le docteur venant à sa rencontre par le sentier qu’elle suivait elle-même.

— Mon père, dit-elle au vieux pêcheur, voici M. Christian ; il va nous demander à le passer de l’autre bord.

— Il aurait mieux fait de venir plus tôt ; mais je ne lui refuserai point ce qu’il me demande, c’est un si brave homme… Puis, adressant de loin la parole au docteur : — Eh bien ! monsieur Christian, qu’y a-t-il de nouveau dans l’île depuis ce matin ? Avez-vous trouvé votre oiseau ?

— Mon oiseau, répondit doucement le docteur, je l’ai entrevu ; le problème est résolu à moitié. Quant à du nouveau, il y en a dans l’île.

— Vraiment ? Contez-nous donc cela, s’il vous plaît… Vous voulez passer de l’autre bord, n’est-ce pas ?

— Mais oui ; cela vous contrarie, Madeleine ? vous étiez bien aise de rentrer au logis… Eh bien ! ma chère enfant, faites-moi ce petit sacrifice, et vous vous en trouverez bien ; je vous promets un beau cadeau le jour de vos noces… Ah ça ! père Léonard, les nouvelles de l’île, c’est que Jacques Aubert se rachète du service…

Le vieux pêcheur, qui détachait la corde de son bateau, s’arrêta brusquement, et Madeleine, qui saisissait la gaffe, resta les bras levés.

— Jacques se rachète du service ! dirent le père et la fille avec l’accent de la plus vive surprise ; mais où a-t-il trouvé de l’argent ?

— Ah ! c’est là son secret…

— Vois-tu, Madeleine, reprit le pêcheur en se tournant vers sa fille, il paraît que le cousin qui avait passé aux colonies lui a laissé quelque chose.

— Cet argent-là pourrait bien venir de quelqu’un qui a fait le voyage des colonies, dit en souriant le docteur ; après tout, qu’importe ?…

— C’est qu’il pourrait en venir d’autre, répliqua le pêcheur. Dame ! il a de la chance tout de même, ce garçon-là, et on disait qu’il était gueux !…

— S’il a du bonheur, il le mérite, car c’est un brave jeune homme, ajouta le docteur.

— Ça, c’est vrai, reprit le père Léonard ; Jacques est un bon travailleur, il a de la conduite. Ce que c’est que d’avoir des cousins qui vont aux colonies…

Pendant ce dialogue, Madeleine regardait couler l’eau ; pensive et sérieuse, elle semblait ne prêter aucune attention aux paroles que, son père et le docteur échangeaient entre eux. Entraîné par le courant, le bateau, dont elle négligeait de redresser la poupe, s’engageait dans le sable, et quand elle voulut ramer, elle s’aperçut qu’il était échoué. Il fallut que le docteur et son chien sautassent a terre pour alléger le batelet, que le père Léonard, dans l’eau jusqu’à la cheville, essayait de remettre à flot. Pendant que le vieux pêcheur travaillait ainsi, Bistouri disparut en aboyant derrière les saules, et bientôt il se mit à faire entendre des gémissemens plaintifs.

— Attendez, dit le docteur, il est arrivé quelque chose à mon chien… Parlant ainsi, il s’avança vers l’intérieur de l’île et se trouva face à face avec un marinier de haute taille, qui tenait le pauvre Bistouri par les oreilles.

— Jeune homme, cria le docteur, laissez mon chien…

Sans rien répondre, le jeune marinier jeta le barbet à terre, et, s’approchant du vieux pêcheur, l’aida d’un coup d’épaule à faire flotter le bateau. Madeleine avait rougi en reconnaissant Arsène, et elle devint pourpre lorsque celui-ci lui présenta une douzaine de ces petits paniers remplis de figues sèches que les navires apportent de Lisbonne à Nantes.

— Merci, Arsène, dit le père Léonard ; merci, vous voyez bien que ma fille est gênée de recevoir vos cadeaux…

— Jeune homme, dit à son tour le docteur, pourquoi vous êtes-vous permis de tirer les oreilles à mon chien ?…

— Ah ! dit le marinier, que se passe-t-il donc ici ? Madeleine n’a pas même l’air de me connaître ; vous, maître Léonard, vous repoussez mes petits présens, et voilà un vieux monsieur qui se fâche parce que j’ai corrigé son barbet, qui voulait me mordre les jambes !

— Barbet tant que vous voudrez, reprit le docteur en élevant la voix ; c’est mon compagnon, mon ami… vous devez le respecter, monsieur !…

Arsène leva imperceptiblement les épaules.

— A qui s’adresse ce geste de mépris ? demanda le docteur de plus en plus animé… Croyez-vous, monsieur le marinier, que vous m’insulterez impunément ?… Vous naviguez sur l’eau douce, la gaffe à la main, et moi, monsieur, moi qui vous parle, j’ai navigué sur l’eau salée… l’épée au côté… J’ai servi comme major dans la marine royale, monsieur, à bord des frégates et des vaisseaux de ligne…

Le docteur accompagnait son discours de gestes bizarres ; sa longue redingote toute mouchetée du duvet tombé des saules en fleurs et ses souliers couverts de limon lui donnaient l’apparence grotesque d’un marchand de mort aux rats. Pendant qu’il débitait sa véhémente allocution, Bistouri s’était blotti au fond du bateau. Au moment où le docteur y prenait place à son tour, le marinier Arsène, faisant un signe à Madeleine, porta le doigt à son front en disant tout bas : Il est toqué, ce monsieur ? Un léger sourire dérida le front de Madeleine, qui se mit à pousser le bateau en avant. Quelques minutes après, le docteur, qui semblait fort agité et gardait, contre son habitude, un profond silence, sauta sur le rivage et regagna sa demeure. Lorsque le pêcheur et sa fille furent de retour dans l’île, Arsène, qui les attendait, s’approcha d’eux avec empressement.

— Maître Léonard, dit le marinier, il faut que je retourne à mes bateaux, et je n’ai que juste le temps de m’expliquer avec vous. Vous savez que j’aime votre fille… Jusqu’ici j’étais bien accueilli par vous, et pas trop mal reçu par elle…

En prononçant ces dernières paroles, il se tourna vers Madeleine, qui était restée quelque peu en arrière. Celle-ci cueillait sur les haies des tiges fleuries d’épine blanche, affectant de ne point entendre un discours dont elle ne perdait pas une syllabe. C’est que maître Léonard surveillait de près sa, fille, et Madeleine n’avait pas son franc-parler avec lui.

— Mon père se fait vieux, continua le marinier ; il veut se retirer et me laisser la conduite de ses bateaux. C’est une belle affaire pour moi…

— Je ne dis pas non, répliqua le pêcheur ; mais il y a des chances dans la navigation comme en tous états…

— Dame ! reprit Arsène, il vaudrait mieux avoir des rentes, c’est clair… Vous avez peut-être trouvé quelque bourgeois pour Votre fille ?… S’il en est ainsi, excusez-moi, père Léonard, je ne suis plus le gendre qui vous convient…

Parlant de la sorte, le marinier prit un sentier qui tournait brusquement à droite, du côté du grandiras de la Loire, et s’éloigna ; mais il n’avait pas marché si vite que le petit bouquet cueilli par Madeleine, lancé par celle-ci, ne vînt effleurer sa joue. Il regarda à travers la haie, et apercevant la jeune fille qui souriait et hâtait le pas pour rejoindre son père : Bon, se dit-il, le vent est contraire, mais j’ai le courant pour moi…

Il pouvait être midi. Le pêcheur et sa fille rentrèrent chez eux pour prendre leur repas, qui consistait régulièrement en une friture de petits goujons ; Arsène regagna son train de bateaux, et le docteur, qui venait d’arriver à sa maisonnette, monta droit à son cabine ! ; de travail. Contre son ordinaire, il se trouvait d’assez mauvaise humeur. Il s’assit d’abord dans un fauteuil, tandis que Bistouri s’installait sur un fauteuil voisin pour faire la sieste, puis il se releva et s’accouda à la fenêtre. Peu à peu la vue du splendide horizon déroulé devant ses yeux lui rendit sa sérénité accoutumée. — Voyons, se dit-il en se tâtant le pouls, je me suis un peu trop agité ; ces mouvemens de colère ne conviennent ni à mon caractère, ni à mon tempérament… Pourquoi diable épouserais-je les intérêts de l’un de ces deux rivaux ? Ce marinier a fort bonne mine, ma foi ! Il a eu tort de tirer les oreilles à mon chien ; mais je n’aurais certes pas pris la mouche comme je l’ai fait, si je n’avais été prévenu contre lui par les confidences de ce pauvre diable… Eh bien ! qu’ils se débrouillent, c’est leur affaire. Si Arsène épouse Madeleine, je n’aurai pas moins contribué au bonheur de son concurrent en le rachetant du service. Il y aura deux heureux au lieu d’un, et moi, je serai rais en possession d’un nid de fauvette bleue !… Ah ! si je pouvais l’avoir !


IV. — UNE VISITE MATINALE

S’il est vrai que les murs des palais ont parfois des oreilles, on peut dire que les arbres de la campagne ont souvent des yeux. Enfoncez-vous au plus épais d’une forêt pour méditer et vous recueillir ; vous aurez été vu par quelque vieille femme occupée à ramasser des bûchettes. Allez jeter vos lignes au bord d’un ruisseau solitaire, loin des sentiers battus ; quelque enfant vagabond vous y dépistera, et vous aurez un témoin de votre pêche infructueuse. Il en était arrivé autant à Jacques Aubert le jour où il avait eu la fatale idée de s’accrocher par le cou à la branche d’un léard. Des enfans qui s’amusaient à couper des tiges de saule pour en faire des sifflets avaient vu le pauvre jeune homme dégringoler au milieu des luisettes Effrayés de cette chute, dont ils ignoraient la cause, ils étaient venus en grande hâte raconter à leurs parens que Jacques était tombé des nues comme un cerf-volant dont la corde est coupée. Ce récit invraisemblable, commenté par les commères, avait fait le tour de la petite île avant la soirée. On sut que Jacques en effet était souffrant et qu’il restait chez lui ; on vint demander de ses nouvelles, on le questionna, et, bien qu’il s’obstinât à faire des réponses évasives, on finit par pénétrer son secret. Tout en le plaignant un peu, on se moqua de lui, et Madeleine à qui l’histoire fut rapportée, ne put s’empêcher, de rire. Pendez-vous donc pour une jeune fille qui en aime un autre !

En butte à la commisération ironique de ses voisins, Jacques ressentit une humiliation profonde. L’énergie qui sommeillait dans son cœur engourdi s’éveilla subitement ; il eut honte de sa faiblesse. L’acte de désespoir qu’il avait tenté d’accomplir le désignait d’ailleurs à tous les habitans de l’île comme un prétendant, malheureux à la main de Madeleine, et celle-ci ne pouvait faire autrement que d’éviter sa rencontre. La vue des sept grands bateaux mouillés au milieu de la Loire lui rappelait la présence de celui qui était la cause de ses chagrins. Tout était donc gâté pour lui, le passé, le présent et l’avenir. L’île natale, dont le souvenir l’avait poursuivi sans relâche dans les garnisons lointaines, devenait pour lui un séjour insupportable ; il n’y trouvait plus ni le repos ni la joie, d’autrefois. Il n’envisagea pas d’abord sans un sentiment d’amère tristesse la vie décolorée dont la perspective se déroulait devant lui. Pendant plusieurs jours, il n’osa sortir qu’à la dérobée ; il allait se promener dans les oseraies, songeant à l’offre généreuse du docteur Christian, et se demandant s’il ne vaudrait pas mieux pour lui la refuser et partir. Le temps approchait où il lui fallait prendre une décision. Enfin un matin il se résolut à aller trouver le docteur. Il était de bonne heure ; à peine si l’aube blanchissait à l’horizon. Il s’élevait du milieu de l’île une senteur douce et acre à la fois, particulière aux terres d’alluvion ensemencées de lin et de chanvre et toutes plantées de bois blancs. La Pierre-Bécherelle dressait son front de granit à travers la brume, comme un obélisque informe. Dans le petit bras de la Loire qui sépare l’île de la rive gauche du fleuve, de gros brochets prenaient leurs ébats, et les bécassines matinales, jetant un cri aigu, trempaient dans l’eau la pointe de leurs ailes arquées. Une ou deux étoiles, près de s’éteindre, brillaient encore d’une lueur douteuse sur la voûte du ciel. De gros flocons d’une écume jaunâtre, qui tournoyaient dans le courant, annonçaient que la Loire croissait rapidement, et déjà les branches basses des saules disparaissaient sous le flot.

Jacques prit un petit bateau amarré sur le rivage et gagna rapidement l’autre bord. Il entendit sur la surface polie des eaux courir la voix de Madeleine, qui chantait, à quelques centaines de pas plus haut, en ramant auprès de son père. Cette voix, qu’il écoutait malgré les chagrins qu’elle lui rappelait, faillit lui faire perdre courage : des larmes montèrent à ses yeux, et il soupira ; puis, recouvrant son énergie, il se mit à courir jusqu’à la porte de la maisonnette qu’habitait le docteur. Celui-ci, déjà levé et prêt à se mettre en route, mangeait à la fête uni morceau- de pain blanc. — Eh ! bonjour, Jacques, bonjour, mon ami, dit-il au jeune homme ; des affaires inattendues m’ont empêché d’aller vous voir… Vous êtes tout à fait bien maintenant ?… Diable ! vous avez des couleurs aujourd’hui…

— Mais oui, grâce à Dieu, monsieur Christian ; je ne me sens plus de rien… Me voilà venu pour vous faire mes adieux !

— Vos adieux ! Ah ! je vous entends ; vous croyez que j’ai oublié ma promesse. Non, non. Tenez, jeune homme, voici la somme en question… J’ai de la mémoire, tout vieux que je suis. Avez-vous pu supposer un instant que j’oubliais de tenir ma promesse ?

— Pardon, monsieur Christian, ce n’est pas là ce que je veux dire, c’est moi qui renonce à me racheter.

— Comment, comment ? vous êtes guéri aussi de cette nostalgie, de ce mal du pays ?…

— Hélas ! oui, monsieur, guéri de mon mal, et de mon amour aussi,.. On a tout découvert, on à tout appris, je ne sais comment, et Madeleine a ri de moi.

— J’avais pourtant fait à son père un petit conte, et il vous croyait déjà si riche que l’autre avait perdu cent pour cent dans son esprit.

— C’est possible, monsieur ; mais la fille ? qu’avait dit la fille ?

— Dame ! pas grand’chose ; ce n’était pas à elle de parler d’ailleurs…

— Oh ! non ; je sais bien que je n’ai rien à espérer de ce côté. C’est une affaire finie, monsieur ; il faut que je parte, que je quitte à jamais le pays…

— Adieu la fauvette bleue ! dit tout bas le docteur.

— Je m’ennuyais au régiment parce que je pensais toujours à ma petite île de Béhuard ; mais à présent que mon pays est gâté pour moi, à présent que je n’y puis plus vivre, je prendrai du goût au service. Ainsi, monsieur, merci de votre offre, gardez votre argent, je reste soldat, et si je ne l’étais point déjà, je m’engagerais pour m’éloigner d’ici.

— Eh bien ! moi, reprit le docteur, je vous dis que c’est précisément parce que vous êtes soldat qu’il vous faut quelque argent. Prenez ce rouleau, mon ami, vingt louis en souvenir de moi, et bonne chance !

Le jeune homme restait immobile, les mains derrière le dos. — Voyons, dit le docteur, puisque vous ne voulez pas le prendre, je le mettrai moi-même dans votre poche.

Le docteur Christian s’était levé ; il glissait le rouleau dans le gousset de Jacques. Bistouri, qui prit pour un combat cette lutte de bons procédés, s’élança de dessus son fauteuil en aboyant.

— A bas, à bas, Bistouri ! cria le docteur ; les animaux, avec tout leur instinct, ne peuvent comprendre certaines délicatesses… Puis s’adressant à Jacques : J’avais promis de vous être utile, reprit-il en souriant ; si vous n’avez plus besoin du service que je voulais vous rendre, au moins ai-je toujours le droit de vous être agréable. Au fait, vous avez raison de reprendre les armes, jeune homme ; vous me faisiez vraiment pitié l’autre jour avec vos pleurnichemens. La jeune fille a jeté son dévolu, je le crois, et vous ne seriez plus à votre aise dans l’île, tandis qu’au régiment vous retrouverez cette vigueur d’esprit qui ennoblit l’homme, qui l’élève au-dessus des misères de la vie…

— Ah çà ! monsieur, interrompit Jacques, j’oubliais de vous parler de votre oiseau…

— Quoi ! la fauvette bleue !… L’avez-vous vue ? hein ! Êtes-vous sûr de l’avoir vue ?…

Le docteur s’approchait en parlant de la sorte si près de Jacques et ouvrait de si grands yeux que le jeune homme recula d’un pas.

— Parlez donc, mon ami, reprit le docteur en saisissant Jacques par le collet de sa veste.

— Dame ! monsieur, je voulais tenir ma promesse aussi, moi, et j’ai couru à travers les luisettes tout autour de l’île. Il m’arrivait quelquefois de penser à autre chose par exemple, mais enfin je regardais à droite, à gauche, sous les branches, partout.

— Et vous l’avez trouvée ?

— J’ai trouvé… C’était hier matin, un peu avant midi, là-bas, tout au bout de l’île, dans un endroit humide où le limon cède sous les pieds, même que j’ai encore mes souliers tout vaseux…

— Pour l’amour de Dieu, mon ami, dites donc ce que vous avez trouvé.

— Eh bien ! je vous le dis, monsieur, j’ai trouvé un oiseau bleu.

— Une mésange peut-être, il y en a tant dans les saules, ou bien un martin-pêcheur.

— Non, non ; la mésange niche dans les arbres creux, dans les pommiers, tout le monde sait cela, et le pêche-martin fait son nid au fond d’un trou, dans la terre humide.

— Bravo, jeune homme ; on dirait que vous avez lu votre Buffon.

— Cet oiseau bleu était sur son nid, un nid composé de laine, de crin, de duvet recouvert de mousse, enfin un petit chef-d’œuvre… Est-ce votre affaire !

Le docteur avait sauté au cou de Jacques. — Et vous refusiez mon faible présent après une telle découverte !… En vérité, jeune homme, voilà un bien beau jour pour moi !… Figurez-vous donc que dans toute la faune du pays il ne me manquait plus que cette fauvette !

Et il se mit à chanter d’une voix chevrotante le vieux refrain de nos grand’mères :

Je le tiens, ce nid de fauvettes ;
Ils sont deux, trois., quatre petits…

Puis, s’adressant au jeune homme : — Ah ! mon cher Jacques, s’il ne tenait qu’à moi, vous épouseriez Madeleine, allez.

— N’en parlons plus, reprit Jacques ; je suis bien aise de vous avoir fait plaisir à mon tour. Voulez-vous venir avec moi, que je vous montre le nid ?

— Non, non, dit le docteur, je vois d’ici où il se trouve, et je veux avoir moi-même la satisfaction de le découvrir. Et puis, à cette heure, la mère ne doit pas être sur ses œufs… A l’extrémité occidentale de l’île, n’est-ce pas, un peu avant d’arriver à la grève ?… Je m’y rendrais les yeux fermés… Adieu donc, mon bon ami, courage et santé.

Jacques serra vivement la main que lui tendait le docteur. Un jeune soldat qui rentre au régiment après quelques mois de congé n’est pas fâché de trouver une vingtaine de louis au fond de sa poche. La possession de ce petit trésor était pour Jacques une fiche de consolation dans les circonstances présentes. Désormais affermi dans sa résolution, il avait hâte de rejoindre son régiment, et dès le jour même il alla prendre congé de ses parens et de ses amis. La nouvelle de son départ ne pouvait surprendre personne, chacun sachant que le temps du semestre était écoulé. Aussi ne comprit-on pas dans l’île l’étonnement que manifesta le père Léonard quand on lui dit que Jacques avait rejoint son drapeau.

— Tiens, c’est drôle, pensa le vieux pécheur ; il paraît qu’il ne lui est rien venu des colonies et qu’il n’a pas d’héritage à attendre. Où le docteur avait-il donc pris cela ?

Et, tout en faisant ces réflexions, le père de Madeleine avançait la tête derrière lestuiseltes, pour s’assurer que les bateaux d’Arsène étaient toujours à l’ancre.


V. — LA CRUE DES PIRONS

Le train n’avait point fait un pas en avant depuis son arrivée ; il venait même de reculer d’un quart de lieue, afin de se ranger à la queue de l’île. Les eaux croissaient avec rapidité, et le passage entre les grèves était plus que praticable ; mais le vent soufflait du nord, et les girouettes, tournées vers la poupe des bateaux, indiquaient clairement qu’il était impossible de remonter la Loire. Il arrive souvent au mois de mai, lorsque fondent les dernières neiges et qu’éclatent les premiers orages, de ces crues subites qui élèvent d’une façon considérable le niveau des eaux. On les connaît si bien dans la Basse-Loire, qu’on les désigne par un terme particulier. On nomme ce débordement des premiers jours de l’été la crue des pirons [2]. D’ordinaire les parties basses des rives sont seules noyées ; il n’en résulte aucun dommage notable pour les riverains, et le lit du fleuve, rempli pour plusieurs mois, redevient navigable aux plus grands bateaux.

C’était donc la crue des pirons qui se faisait sentir ; le train mouillé devant l’île avait dû chercher un abri contre le courant devenu trop rapide, et c’est pourquoi Arsène Vernaut l’avait laissé couler doucement jusque derrière l’île. Amarrés à de gros troncs d’arbres au moyen d’un câble goudronné, les bateaux ne couraient aucun danger dans ces eaux paisibles. On voyait les hommes des équipages se promener sur le bord en regardant avec impatience les nuages qui venaient du nord ; de la cheminée des cabines s’élevait la fumée du foyer sur lequel bouillait la marmite. Mais ce qui contrarie celui-ci fait plaisir à celui-là. D’autres bateaux, dont les mâts avaient été abaissés, profitaient de la crue et de la brise du nord pour descendre. Attachés côte à côte par groupes de deux et trois, ils dérivaient silencieusement, poussés par de grands avirons, pareils à de gigantesques tortues qui allongent leurs pattes en nageant. les eaux avaient pris une teinte jaune foncé ; aucune grève ne se montrait à l’horizon : toutes les terres basses étaient cachées sous les Ilots ; à peine si quelque touffe de saule agitée par le courant se balançait çà et là sur la plaine liquide, indiquant la place occupée par un banc de sable. Les pêcheurs, quittant leurs stations accoutumées, s’en allaient sur les prairies inondées promener leurs filets et jeter le soir leurs lignes sans fin garnies d’innombrables hameçons auxquels les anguilles viennent se prendre pendant la nuit.

Le père Léonard et sa fille ne se trouvaient donc point auprès de la Pierre-Bécherelle lorsque le docteur se présenta sur le rivage pour aller à la conquête de la fauvette bleue. Pendant plus d’une heure, il appela et chercha des yeux quelque bateau ; il n’en paraissait aucun, et le docteur, impatient d’atteindre le buttant désiré de ses recherches, se livrait à des mouvemens si extraordinaires que son fidèle barbet en poussait de sourds gémissemens. À force de courir et de sonder les anses du fleuve, le naturaliste passionné découvrit enfin un bateau attaché à un piquet par une vieille corde, et si vieux lui-même qu’il était à l’intérieur plein de vase et de petites herbes. Le long du bord était déposée une rame couverte de limon. Le docteur, qui avait longtemps navigué, n’hésita point à se confier à ce frôle esquif ; il le lança sur l’eau, et Bistouri, fort contrarié de se mouiller les pattes, trouva moyen de s’étendre sur la redingote de son maître, ce qui était d’autant plus facile que celui-ci se tenait assis dans le fond du bateau, ramant à la manière du sauvage qui manœuvre sa pagaie.

Malgré la rapidité du courant, le docteur put gagner l’autre bord, non sans avoir dérivé considérablement ; mais en descendant la Loire, il se rapprochait du lieu qu’il devait atteindre. Son cœur battait bien fort quand il enfonça la proue du bateau dans le fourré de lunettes à demi envahi par la crue. Malheureusement l’inondation avait changé en un marais ce frais bocage, et le docteur cherchait vainement où prendre terre. Le vieux batelet commençait à se remplir, l’eau filtrait par mille petits trous invisibles, lentement il est vrai, mais d’une façon continue. Il fallut que le docteur le vidât avec son chapeau, ce qu’il fit sans « se décourager, sans éprouver pour lui-même la moindre inquiétude. Si la crue allait enlever le nid qu’il cherchait, si la Loire jalouse allait lui ravir son trésor ! Cette pensée lui donnait le courage de tout braver. Il savait nager d’ailleurs, et Bistouri avait souvent pris des bains en pleine eau. Aussi, bien que contrarié par des circonstances tout à fait défavorables, le docteur explorait des yeux les cimes des luisettes. Il regarda de tous côtés et avec tant d’attention, qu’il découvrit, au point de jonction de deux branches, une petite boule de duvet au-dessus de laquelle brillaient deux yeux d’oiseau.

— Je le tiens, je le tiens ! s’écria le docteur en allongeant la main, et au moment où il saisissait le nid, menacé de près par les eaux, l’oiseau s’envola, agitant au-dessus de sa tête deux ailes d’un bleu de saphir.

Le docteur regardait avec extase sa fauvette bleue, voletant autour de son nid et jetant des cris de détresse, et le bateau à demi coulé dérivait au courant. Peu à peu l’eau gagna les genoux du docteur, le fond de la barque céda sous ses pieds, et il se trouva étendu tout de son long sur les flots. Il tenait haut la main qui portait le nid, de l’autre il nageait, et les basques de sa longue lévite, s’agitant comme des ailerons de requin derrière son dos, lui donnaient l’aspect d’un monstre marin à face humaine. Bistouri cependant barbotait de son mieux, effarouchant par ses aboiemens plaintifs la fauvette bleue, qui ne cessait de voltiger au-dessus de la couvée qui lui était ravie. Ainsi ces trois êtres, l’homme, le chien et l’oiseau, s’en allaient à vau-l’eau ; mais celui que la nature avait pourvu d’ailes voguait dans l’air et se mouvait dans son élément, tandis que les deux autres, entraînés par des Ilots impétueux, couraient le danger de perdre la vie.

Cependant à bord des bateaux amarrés à la pointe de l’île on apercevait une forme indécise qui s’en allait à la dérive.

— Mes amis, dit Arsène à ses compagnons, quand la Loire est grande, il y a souvent sur l’eau des choses qui seraient mieux sur la terre ferme. Je cours avec le bateau voir ce qui flotte là-bas ; qui m’aime me suive !

Un jeune marinier qui faisait à bord l’office de mousse le suivit aussitôt, et tous les deux ils ramèrent dans la direction du docteur, que le courant portait à leur rencontre. À ce moment, la fauvette, effrayée de se voir si loin de la terre, fit entendre un cri plaintif, et disparut pour toujours, laissant, ses œufs aux mains du docteur Christian.

— Dieu me pardonne ! cria Arsène, c’est un homme, c’est le vieux bourgeois qui m’a cherché querelle l’autre jour… Eh ! mais, voilà son barbet qui patauge… Rame, garçon, il est temps de sauver cet homme-là ; en vérité, il a l’air de se trouver bien où il est… Il nage sur le dos, et d’une seule main encore… Que diable tient-il en l’air ?

Le docteur élevait toujours hors de l’eau la main qui tenait le nid ; mais ses forces commençaient à l’abandonner, et sans l’ampleur de sa redingote, qui l’aidait à voguer, il eût infailliblement sombré en pleine Loire. Arsène le saisit d’un bras vigoureux, tandis que son compagnon maintenait le bateau dans la direction du courant, et après l’avoir hissé à bord, il le soutint pendant qu’il reprenait haleine.

— Asseyez-vous là, sur ce banc ; c’est votre chien que vous cherchez des yeux, n’est-ce pas ? Le voilà, votre barbet…

Parlant ainsi, il enleva Bistouri par la peau du cou, et la pauvre bête se mit à se secouer, à renifler, à tousser, tout en témoignant par des caresses empressées sa reconnaissance envers son sauveur. Quant au docteur, il resta plusieurs minutes sans pouvoir articuler une parole. À le voir debout, le bras tendu, tenant toujours son nid de fauvette, ruisselant d’eau, et drapé dans les plis de sa longue redingote, qui l’enveloppait comme un peignoir, on l’eût pris pour un de ces mannequins faits pour épouvanter les oiseaux, sur lequel il aurait plu pendant vingt-quatre heures. Bientôt il reprit complètement possession de lui-même, et il put, sans le secours d’un bras étranger, monter à bord du bateau placé en tête du train. Arsène le fit passer dans sa cabine et l’entoura de soins d’autant plus empressés qu’il persistait à le croire légèrement atteint de folie.

— Eh bien ! monsieur, vous ne m’en voulez plus ? lui dit-il en souriant, et votre chien m’a pardonné, lui aussi…

— Mon ami, répliqua le docteur, on a parfois des momens de mauvaise humeur, et puis on ne se juge pas du premier coup. Je vous avais cru un peu brutal, un peu arrogant ; vous m’aurez tenu vous-même pour un homme colère, emporté, n’est-ce pas ?… Ce qu’il y a d’incontestable désormais, c’est que je vous dois la vie,… et vous n’aurez pas affaire à un ingrat…

— Je ne demande rien, répliqua fièrement Arsène ; trop heureux de vous avoir obligé. Après tout, je n’ai eu à courir aucun danger.

— Écoutez-moi, mon ami : épousez-vous Madeleine, oui ou non ?

— Dame ! la semaine passée, le père m’a fait la mine, vous le savez bien, puisque vous étiez présent : c’est lorsque je vous ai rencontré pour la première fois. Que lui passait-il par l’esprit ? Je ne l’ai jamais su. Ce que je sais bien, c’est qu’à cette heure il m’accueille mieux que jamais, et Madeleine paraît tout à fait gaie…

— Eh bien ! quand l’époque des noces sera fixée, répondit le docteur, venez me prévenir tous les deux ; je lui ai promis un cadeau à elle aussi, il y a longtemps : maintenant je lui en dois deux… Veuillez me reconduire à terre, car j’ai besoin de repos après les émotions qui m’ont assailli.

— Vous avez vu la mort de près, monsieur…

— Oh ! ce n’est pas là ce que je veux dire. Une heure, une demi-heure plus tard, les eaux emportaient ce nid, et jamais peut-être je n’aurais eu des œufs de fauvette bleue !

Le lendemain matin, la pluie tombait, et le vent soufflait de l’ouest. Les sept bateaux hissèrent leurs larges voiles ; le train reprit sa route, refoulant le courant de la Loire débordée, dont les vagues bondissaient avec un sourd murmure : cette voix sonore des fleuves rappelle parfois la voix tonnante de l’Océan. Arsène s’éloigna de l’île pour quelques semaines seulement ; il devait y faire halte en revenant de Tours et épouser Madeleine. Jacques Aubert partit, lui aussi, le même jour, mais pour longtemps. Il ne tarda point à passer dans l’infanterie de marine, et à l’expiration de son temps de service, il est resté dans les colonies, pour tâcher d’y faire par lui-même cette fortune fantastique dont le père Léonard l’avait cru près de devenir héritier. Notre docteur, qui n’avait plus un seul point d’interrogation sur les marges de sa faune, en vint presque à regretter le temps où il lui manquait la fauvette bleue ; ne faut-il pas dans la vie un désir, une espérance ? Lorsqu’Arsène vint, accompagné de Madeleine et de son père, l’inviter à ses noces, il leur servit une collation qui contrastait avec ses habitudes ordinairement si frugales. Le repas fut splendide, et les convives y firent le plus grand honneur. En versant à ses hôtes un petit verre de vieux cognac mis en bouteille depuis un demi-siècle, le docteur Christian leur dit : — Arsène, vous m’avez sauvé la vie et vous avez sauvé le nid précieux qui m’avait coûté tant de peine à trouver ; vous, Madeleine, vous m’avez passé maintes fois dans l’île de Béhuard, à toutes les heures du jour. Acceptez à titre de présent ces quelques billets de mille francs que vous offre un vieillard sans famille. Il m’en restera toujours assez pour aller au bout de ma carrière.

Madeleine, devenue la femme d’Arsène Vernaut, habita, dans le bateau qui tenait la tête du convoi, une belle cabine tout enjolivée de dessins rouges et bleus. Quand le vent est bon et que le train a mis à la voile, elle se tient à la poupe, portant aux oreilles de grosses boucles d’or, au cou une belle chaîne du même métal ornée d’une croix, et c’est dans ce glorieux équipage qu’elle pousse de l’épaule, en mer et en galerne [3] la longue peautre du grand bateau. Le père Léonard, resté seul dans l’île de Béhuard, a renoncé à la pêche au filet ; mais il tend ses lignes de fond dans des lieux choisis qu’il connaît seul, et prend parfois de fort belles pièces. Son bateau ne lui sert plus qu’à promener les antiquaires qui vont en pèlerinage à l’île de Béhuard, et à passer sur l’autre bord de la Loire le docteur Christian, qui s’est mis en tête de trouver dans les buissons de la rive gauche la pie-grièche à ventre rose, qu’on n’y a vue qu’une fois encore.


THEODORE PAVIE.

  1. Espèce de capeline de coton blanc en usage chez les femmes des bords de la Loire.
  2. Sans doute parce que c’est l’époque où les pirons (jeunes oies) sont en état d’aller paître dans les prés.
  3. La rive gauche ou le sud-est, la rive droite ou le nord-ouest.