La Femme (Michelet)/II/VI

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Hachette (p. 40-54).


VI

LA FEMME EST UNE RELIGION


Le père, dans l’éducation, est beaucoup trop dominé par l’idée de l’avenir, c’est-à-dire de l’incertain. La mère veut surtout le présent, que l’enfant soit heureux, qu’il vive. Je suis du parti de la mère.

Qu’il vive ! C’est en réalité le plus difficile. Les hommes ne s’en doutent pas. Même quand ils ont sous les yeux le spectacle des efforts, des veilles, des soins inquiets, qui chaque jour sauvent, prolongent la fragile créature, ils raisonnent avec sang-froid sur ce qu’elle fera dans dix ans. Qu’ils comprennent donc au moins les chiffres incontestés, officiels, de la mortalité effroyable des enfants. Celui qui naît est longtemps un mort probable ; sans la mère, un mort certain. Le berceau est pour la plupart un petit moment de lumière entre la nuit et la nuit.

Les femmes qui écrivent, impriment, ont fait des livres éloquents sur le malheur de leur sexe. Mais si les enfants écrivaient, que de choses ils auraient à dire ! Ils diraient : « Ménagez-nous, épargnez-nous, dans ce peu de mois et de jours que nous donne généralement la sévérité de la nature. Nous sommes si dépendants de vous ! Vous nous tenez tellement par la supériorité de force, de raison, d’expérience !… Pour peu que vous y mettiez d’art et de bons ménagements, nous serons bien obéissants, nous ferons ce que vous voudrez. Mais n’abrégez pas l’heure unique où nous sommes sous la tiède lumière du soleil et dans la robe de nos mères… Demain nous serons dans la terre. Et de tous les biens d’ici-bas, nous n’emporterons que leurs larmes. »




Les esprits impatients vont conclure de là que je désire pour l’enfant la liberté illimitée qui serait pour nous une servitude, que je m’en remets uniquement à ses tendances instinctives, que je veux qu’on lui obéisse.

Au contraire, mon point de départ a été, comme on l’a vu, l’idée profonde, originale, que Frœbel posa le premier. « L’enfant, laissé au chaos des premières impressions, en serait très-malheureux. C’est pour lui une délivrance qu’à cette confusion fatigante la mère substitue un petit nombre d’objets harmoniques, qu’elle en ait l’initiative et les lui amène par ordre. L’ordre est un besoin de l’esprit, un bonheur pour l’homme enfant. »

Les mouvements déréglés, l’agitation effrénée, ne sont pas plus nécessaires au bonheur de l’enfant grandi que le chaos des sensations confuses ne l’a été au nourrisson. J’ai bien souvent observé les petits malheureux qu’on laisse au hasard de leur fantaisie, et j’ai été frappé de voir combien la vaine exultation, le dévergondage, les fatiguaient bientôt eux-mêmes. Au défaut de contrainte humaine, ils rencontraient à chaque instant la contrainte des choses, l’obstacle muet, mais fixe, des réalités ; ils se dépitaient en vain. Au contraire, l’enfant dirigé par une providence amie et dans l’ordre naturel, ne rencontrant que rarement la tyrannie de l’impossible, vit dans la vraie liberté.

L’usage habituel de la liberté dans l’ordre, a cela d’admirable que tôt ou tard il donnera à la nature la noble tentation de subordonner la nature même, de dompter la liberté par une liberté plus haute, de vouloir l’effort et le sacrifice.

L’effort même est dans la nature, et il en est le meilleur. J’entends l’effort libre et voulu.




J’ai donné cette explication avant l’heure, et pour répondre à ceux qui critiquent avant d’avoir lu. Je suis fort loin maintenant d’imposer l’effort à la petite créature que j’ai dans les mains. Elle est intelligente, aimante. Mais c’est encore un élément. Dieu me garde, ah ! pauvre petite ! de te parler de tout cela. Ton devoir aujourd’hui, c’est vivre, grandir, manger bien, dormir mieux, courir dans les blés, dans les fleurs. Mais on ne peut courir toujours, et tu seras bien heureuse si ta mère, ta sœur aînée, jouent avec toi, te rendent habile à ces travaux qui sont des jeux.

Le devoir, c’est l’âme intérieure, c’est la vie de l’éducation. L’enfant le sent de très-bonne heure ; nous avons tous, presque en naissant, inscrite au cœur l’idée du juste. Je pourrais lui faire appel. Mais je ne le veux pas encore. Il faut que la vie au complet soit déjà bien constituée, avant qu’on lui crée sa barrière et qu’on limite son action. Ceux qui font grand bruit de morale, d’obligation, avec l’enfant qui n’est pas sûr de vivre encore, qui travaillent à resserrer, circonscrire ce qui au contraire aurait besoin de s’étendre, ne sont que des insensés. Eh ! malheureux, laissez donc là vos ciseaux ; pour retrancher, couper, tailler, attendez au moins que l’étoffe existe.

L’appui de l’éducation, son âme et sa vie constante, c’est ce qui de très-bonne heure apparaît dans la conscience, le bon, le juste. Le grand art, c’est que, par l’amour, la douceur, l’ordre et l’harmonie, l’âme enfantine, obtenant sa vraie vie saine et complète, de plus en plus aperçoive la justice, qui est en elle, inscrite au fond de l’amour.

Des exemples, et point de préceptes (du moins dans les commencements). L’enfant, de lui-même, ira aisément de l’un à l’autre. Il trouvera, sans chercher, ceci : « Je dois bien aimer ma mère qui m’aime tant. » — Voilà le devoir. Et rien de plus naturel.




Je ne fais pas ici un livre sur l’éducation, et je ne dois pas m’arrêter sur les points de vue généraux, mais insister sur mon sujet spécial, l’éducation de la fille. Abrégeons ce qui est commun entre la fille et le garçon. Insistons sur la différence.

Elle est profonde. La voici :

L’éducation du garçon, dans l’idée moderne, c’est d’organiser une force, force efficace et productrice, de créer un créateur. L’homme moderne n’est pas autre chose.

L’éducation de la fille est de faire une harmonie, d’harmoniser une religion.

La femme est une religion.

Sa destinée est telle que, plus elle restera haut comme poésie religieuse, plus elle sera efficace dans la vie commune et pratique.

Dans l’homme, l’utilité étant l’efficacité, la production, peut se trouver séparée de l’idéal ; l’art qui donne de nobles produits, peut avoir parfois cet effet que l’artiste se vulgarise et ne garde que fort peu du beau qu’il met dans ses œuvres.

Jamais rien de tel pour la femme.

La femme au cœur prosaïque, celle qui n’est pas une poésie vivante, une harmonie pour relever l’homme, élever l’enfant, sanctifier constamment et ennoblir la famille, a manqué sa mission, et n’aura aucune action, même en ce qui semble vulgaire.




La mère, assise au berceau de sa fille, doit se dire : « Je tiens ici la guerre ou la paix du monde, ce qui troublera les cœurs ou leur donnera la paix et la haute harmonie de Dieu.

« C’est elle qui, si je meurs, sur mon tombeau, à douze ans, relèvera son père de ses petites ailes, le reportera au ciel (V. la vie de Manin).

« C’est elle qui, à seize ans, d’un mot de fière exigence, met l’homme au-dessus de lui-même, lui fait dire : « Je serai grand. »

« C’est elle qui, à vingt ans, à trente et toute la vie, chaque soir ravive son mari, amorti par le métier, et dans l’aridité des intérêts, des soucis, lui fait surgir une fleur.

« Elle qui, dans les mauvais jours où l’horizon se ferme, où tout se désenchante, lui rend Dieu, le lui fait toucher et retrouver sur son sein. »

Élever une fille, c’est élever la société elle-même. La société procède de la famille dont l’harmonie est la femme. Élever une fille, c’est une œuvre sublime et désintéressée. Car tu ne la crées, ô mère, que pour qu’elle puisse te quitter et te faire saigner le cœur. Elle est destinée à un autre. Elle vivra pour les autres, non pour toi, et non pour elle. C’est ce caractère relatif qui la met plus haut que l’homme et en fait une religion. Elle est la flamme d’amour et la flamme du foyer. Elle est le berceau d’avenir, elle est l’école, autre berceau. D’un seul mot : Elle est l’autel.



Grâce à Dieu, tous les systèmes débattus pour l’éducation du garçon finissent ici. Ici cessent les disputes. La grande lutte des méthodes, des théories, expire dans la culture paisible de cette fleur bénie. Les discordes désarmées se sont embrassées dans la Grâce.

Celle-ci n’est pas condamnée à l’action forte et violente. Elle doit savoir, mais non subir le monde effrayant du détail, qui va croissant, au delà de toutes les forces de l’homme.

Ira-t-elle jusqu’aux sommets de la haute spéculation ? Pourquoi pas ? Mais nullement en passant par nos filières. Nous lui trouverons des voies pour qu’elle arrive à l’idée, sans que son âme charmante subisse la torture préalable où se perd l’esprit de vie.

Que doit-elle être ? Une harmonie. D’après quel miroir, ô mère ! sur qui se réglera-t-elle ?

Chaque matin et chaque soir, tu feras cette prière : « Mon Dieu, faites-moi très-belle !… Et que ma fille, pour l’être, n’ait besoin que de regarder. »




Le but de la femme ici-bas, sa vocation évidente, c’est l’amour. Il faut être bien tristement né, bien ennemi de la nature, bien aveugle et d’esprit tortu, pour prononcer, contre Dieu même, que ce charmant organisme et cette tendresse de cœur ne la vouent qu’à l’isolement. « Élevons-la, disent-ils, pour être seule, c’est le plus sûr. L’amour est l’exception, mais l’indifférence est la règle. Qu’elle sache se suffire à elle-même, travailler, prier, mourir, et faire son salut dans un coin. »

Et moi, je réponds que l’amour ne lui manquera jamais. Je soutiens que, comme femme, elle ne fait son salut qu’en faisant le bonheur de l’homme. Elle doit aimer et enfanter, c’est là son devoir sacré. Mais entendons-nous sur ce mot. Si elle n’est pas épouse et mère, elle sera éducatrice, donc n’en sera pas moins mère, et elle enfantera de l’esprit.

Oui, si le malheur voulait qu’elle fût née dans un temps maudit où la plus aimable ne fût pas aimée, d’autant plus ouvrira-t-elle ses bras, son cœur, au grand amour. Pour un enfant qu’elle aurait eu, elle en aura mille, et les serrant contre elle-même, elle dira : « Je n’ai rien perdu. »




Que les hommes sachent bien une chose, un mystère noble et charmant que la nature a caché au sein de la femme ; c’est la divine équivoque où chez elle flotte l’amour. Pour eux, c’est toujours le désir. Mais pour elle, à son insu même, dans ses plus aveugles élans, l’instinct de la maternité domine encore tout le reste. Et quand un orgueil égoïste dit à l’amant qu’il a vaincu, il pourrait voir le plus souvent qu’elle ne cède qu’à son propre rêve, l’espoir et l’amour de l’enfant, que, presque dès sa naissance, elle avait conçu de son cœur.

Haute poésie de pureté. À chaque âge de l’amour où les sens ont un mot à dire, les instincts de maternité les éludent et portent l’amour dans une région supérieure.

Élever la femme, c’est seconder sa transformation, — c’est, à chaque degré de la vie, en lui donnant l’amour à la mesure de son cœur, l’aider à l’étendre ainsi et l’élever à cette forme si pure, et pourtant plus vive.

Pour dire d’un mot, cette sublime et délicieuse poésie : dès le berceau, la femme est mère, folle de maternité. Pour elle, toute chose de nature, vivante et même non vivante, se transforme en petits enfants.



On sentira de plus en plus combien cela est heureux. Seule, elle peut élever l’homme, surtout dans les années décisives où il faut, avec une tendresse prudente, ménager, en l’harmonisant, sa jeune liberté. Pour briser brutalement et casser la plante humaine, comme on l’a fait jusqu’ici, il n’était besoin des femmes. Mais elles seront reconnues comme les seules éducatrices possibles, à mesure que l’on voudra cultiver dans chaque enfant le génie propre et natif qui varie infiniment. Nul que la femme n’est assez fin, assez doux, assez patient, pour sentir tant de nuances et pour en tirer parti.




Le monde vit de la femme. Elle y met deux éléments qui font toute civilisation : sa grâce, sa délicatesse, — mais celle-ci est surtout un reflet de sa pureté.

Que serait-ce du monde de l’homme, si ces deux choses manquaient ? Ceux qui semblent y tenir le moins, ignorent que, sans cette grâce, ces formes au moins de pureté, l’amour s’éteindrait ici-bas, l’amour, l’aiguillon tout-puissant de nos activités humaines. Heureux tourment ! trouble fécond ! sans vous, qui voudra de la vie ?

Il faut, il faut absolument que la femme soit gracieuse. Elle n’est pas tenue d’être belle. Mais la grâce lui est propre. Elle la doit à la nature qui la fait pour s’y mirer. Elle la doit à l’humanité. La grâce charme les arts virils et donne un sourire divin à la société tout entière.

Que faut-il, pour qu’elle soit gracieuse, cette enfant ? Qu’elle sente toujours qu’elle est aimée. Qu’elle soit menée également. Point d’alternative violente de rigueur et de tendresse. Rien de brusque, de précipité, un progrès très-gradué ; nul saut, et nul grand effort. Il ne faut pas l’embellir d’ornements surajoutés ; mais, par une douce imbibition, faire que peu à peu du dedans fleurisse une beauté nouvelle.




La grâce est un reflet d’amour sur un fond de pureté. La pureté, c’est la femme même.

Telle doit être la constante pensée de la mère, dès que lui est née sa fille.

La pureté de l’enfant est d’abord celle de la mère. Il faut que l’enfant y trouve à toute heure une candeur, une lumière, une absolue transparence, comme d’une glace accomplie que nul souffle ne ternit jamais.

L’une et l’autre, le matin, le soir, font d’abondantes ablutions, tièdes, ou plutôt un peu froides. Tout se tient. Plus la petite verra sa mère attentive à se tenir nette, plus elle voudra l’être elle-même de corps, et bientôt de cœur.

Pureté d’air et de milieu. Pureté, unité d’influences. Point de bonne qui gâte en dessous tout ce qu’on fait en dessus, flattant la petite et lui faisant trouver la maman sévère.

Pureté surtout de régime et de nourriture. Que doit-on entendre par là ?

J’entends que la petite fille ait une nourriture d’enfant, qu’elle continue le régime lacté, doux, calme et peu excitant ; que, si elle mange à votre table, elle soit habituée à ne point toucher à vos aliments, qui sont des poisons pour elle. Une révolution s’est faite ; nous avons quitté le sobre régime français, adopté de plus en plus la cuisine lourde et sanglante de nos voisins, appropriée à leur climat bien plus qu’au nôtre. Le pis, c’est que nous infligeons ce régime à nos enfants. Spectacle étrange de voir une mère donner à sa fille, qu’hier encore elle allaitait, cette grossière alimentation de viandes sanglantes, et les dangereux excitants, le vin, l’exaltation même, le café ! Elle s’étonne de la voir violente, fantasque, passionnée. C’est elle qu’elle en doit accuser.

Ce qu’elle ne voit pas encore, et ce qui est bien autrement grave, c’est que, chez cette race française, si précoce (où j’ai vu des nourrissons amoureux dans le berceau), l’éveil des sens est provoqué directement par ce régime. Loin de fortifier, il agite, il affaiblit et énerve. La mère trouve plaisant, joli, d’avoir une enfant si vive, qui déjà a des reparties, et une enfant si sensible qui, au moindre mot, s’attendrit. Tout cela vient d’elle. Surexcitée elle-même, elle veut que l’enfant soit telle, et elle est sans le savoir, la corruptrice de sa fille.

Tout cela ne vaut rien pour elle, madame, et guère mieux pour vous. Vous n’avez pas le courage, dites-vous, de manger rien, sans qu’elle ait sa part. Eh bien ! vous-même abstenez-vous, ou du moins modérez-vous dans l’usage de ce régime, bon pour l’homme fatigué peut-être, mais funeste à la femme oisive, régime qui la vulgarise, la trouble, la rend violente, ou somnolente, alourdie.

Pour la femme et pour l’enfant, c’est une grâce, une grâce d’amour, d’être surtout frugivore, d’éviter la fétidité des viandes et de vivre plutôt des aliments innocents qui ne coûtent la mort à personne, des suaves nourritures qui flattent l’odorat autant que le goût. La raison fort raisonnable qui fait que ces chères créatures n’inspirent répugnance en nulle chose, mais nous semblent éthérées, en comparaison de l’homme, c’est surtout leur préférence pour les herbes et pour les fruits, cette pureté de régime qui ne contribue pas peu à celle de l’âme et vraiment les assimile à l’innocence des fleurs.