La Femme (Michelet)/II/XIII

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Hachette (p. 118-130).


XIII

RÉVÉLATION DE L’HÉROÏSME


Frœbel a dans l’éducation des enfants une bien heureuse exigence. Il lui faut pour les élever, indépendamment de l’institutrice, une adorable demoiselle, accomplie, et justement la femme désirable à l’homme… Qu’on remerciera les enfants !

Il veut que la jeune fille aille beaucoup aux écoles, seconde l’institutrice, et en prenne les qualités. — Celle-ci doit être soigneuse, aimante, intelligente, d’une patience infinie que donne seule la tendresse. Les demoiselles qui l’aideront, seront telles, ou peu à peu le deviendront par la grâce de ce qui rend la femme capable de tout, l’amour des enfants, l’instinct maternel. Faut-il qu’elles soient parfaites ? Dans ce but elles le deviendront… Heureux enfants qui seront dans ces douces mains ! Et combien plus heureux encore, l’amant qui va recevoir le plus divin des dons du ciel.

Madame Necker est du même avis. Elle sent a qu’on ne peut préparer l’épouse qu’en la faisant d’abord mère. »




Ces pauvres petits qui n’ont rien, que de choses ils peuvent donner à la demoiselle ! Ils lui donneront d’abord la connaissance de la vie, des réalités, des misères, lui feront voir le monde au vrai. Ils lui affermiront le caractère, lui feront perdre les mauvaises délicatesses. Elle ne sera pas la bégueule, la dégoûtée, la renchérie, qu’on rencontre à chaque instant. Elle deviendra adroite, courageuse, sentira l’humanité sainte et la dignité de la charité, n’aura pas les sottes pudeurs de celles qui n’en valent pas mieux ; on la verra calme et noble faire les choses les plus vulgaires, nourrir, laver, habiller, déshabiller, au besoin, ces innocents.

Une demoiselle sérieuse qui a ainsi tout à la fois et l’idéal de l’étude et le réel de la vie, s’affermit par l’un et par l’autre et prend un bon jugement. Plus tard elle n’estimera pas un Monsieur sur ses gants jaunes, ou sur ses chevaux, ses voitures. Elle l’estimera par ses actes, par le cœur et la bonté. Elle n’aimera qu’à bon escient, s’arrêtant moins au dehors, mais voulant savoir le fonds : ce qu’on fait et ce qu’on peut.




Supposez que par hasard il entre là un jeune homme, qu’il la surprenne avec sa mère dans ces saintes fonctions. Les enfants, un peu effarés de l’entrée du beau monsieur, se serrent, se groupent autour d’elle, derrière sa chaise, à ses genoux et jusque dans ses vêtements, d’où, rassurés, ils regardent et montrent leurs têtes charmantes. Elle, surprise et souriante, quoiqu’elle rougisse un peu, croyez-vous qu’elle va aller se réfugier sous sa mère ? Non, elle est mère elle-même, occupée de les rassurer, plus occupée d’eux que de l’étranger. C’est lui qui se trouble, il voudrait se mettre à genoux, voudrait leur baiser les mains. Il n’ose aborder la fille. Il va à la mère : « Ah ! madame, quelle douce vue ! Charmante scène ! Comment vous dire combien mon cœur vous bénit !… »

Puis il dit à la jeune fille : « Heureux, heureux, mademoiselle, qui pourrait vous seconder !… Mon Dieu, que pourrais-je faire ? »

Mais elle, tout à fait remise et nullement déconcertée : « Monsieur, cela est facile… La plupart sont orphelins ; trouvez quelques bonnes gens, sans enfants, qui veuillent bien recueillir celui-ci. Il a cinq ans. Je ne puis le consoler… Oh ! il lui faut une mère, mais qui le soit tout à fait. J’ai beau faire, je suis trop jeune, trop loin de l’âge qu’avait sa mère quand il l’a perdue… »




Il y a beaucoup d’hommes du monde, pour sentir cela un instant, pour admirer en artiste la grâce d’expression ou de pose que peut avoir la demoiselle. Mais il n’y en a pas beaucoup pour s’y associer de cœur, et en garder la durable et solide impression. La vie est variée, mobile ; elle les emporte bien loin ! Tout au plus diront-ils le soir : « J’ai vu une chose charmante ce matin… C’était mademoiselle***, un vrai tableau d’André del Sarte. Rien de plus joli… »

Elle sait très-bien elle-même ce que valent ces admirateurs, le peu de compte qu’on doit faire de leurs légères émotions. D’autant plus elle se rejette au saint des saints de la famille, d’autant mieux elle s’y trouve et désire bien peu d’en sortir. Chaque fois qu’elle entrevoit le monde, elle sent plus profondément la douceur de ce nid.

Petit, bien petit ! et pourtant complète y est la vie humaine, dans ce charmant équilibre d’une mère qui ennoblit par le cœur les plus humbles soins, et d’un père sérieux dont la tendresse contenue se trahit souvent malgré lui. À ces éclairs passionnés, elle vibre la jeune fille, et plus profondément encore, elle est touchée de sa constance à lui transmettre, chaque jour, ce qu’il a de bon et de grand.

Elle est femme ; elle est heureuse d’avoir si près trouvé un homme. Elle ne connaissait pas son père, du moins autant qu’aujourd’hui. Elle le voyait tous les jours, écoutait ses instructions, ses fortes et brèves paroles. Mais elle n’en connaissait pas le profond et le meilleur. Chacun de nous est devenu ce qu’ont voulu les circonstances, l’exigence des précédents, de l’éducation, la fatalité du métier. Il a fallu sacrifier beaucoup à la position, aux nécessités de famille. Et ainsi l’homme intérieur, souvent tout autre et bien plus grand, reste au fond presque étouffé. Dans la monotonie de la vie vulgaire où tout cela dort, une vague tristesse accuse la sourde réclamation de cet autre, de ce meilleur moi. Quel doux réveil est-ce donc, plein de charme, quand cette jeune âme qui n’a rien su de nos misères, fait appel à ces puissances contenues, à cette poésie captive, et lui demande secours, quand, tout entière à la famille, et toute craintive du monde, elle se tourne uniquement vers son père et semble lui dire :

« Je t’écoute… Je n’ai foi qu’en toi !…»




C’est sans nul doute le moment sublime de la paternité, le plus haut et le plus doux. Enfant par la docilité, elle est femme par la chaleur et par la tendresse avide dont elle reçoit toute chose. Comme elle comprend vivement tout ce qui est noble et bon ! Lui-même la reconnaît à peine : « Quoi ! dit-il, c’est là ma petite qui n’allait pas à mon genou, et qui me disait : Porte-moi ! »

Voilà un cœur bien attendri… Qu’il parle, qu’il parle en ce moment… Oh ! il sera éloquent ! Je suis bien tranquille là-dessus et n’ai pas le moindre doute.

Profitons de ces belles heures, et de ces tête-à-tête uniques. Je les vois qui se promènent entre deux charmilles sombres qui ferment le petit jardin. Ils marchent d’un pas vif et ferme, plus vite qu’on ne l’attendrait de cette chaude saison de juillet ; mais ils suivent le mouvement de leurs cœurs, et de leur pensée. Elle qui sait le goût de son père, elle a mis dans ses cheveux noirs quelques épis, quelques bluets. Écoutons, le sujet est grave, il s’agit du droit et de la justice.

Dès longtemps la jeune fille est préparée à le comprendre ; de bonne heure elle a suivi dans l’histoire l’unanimité des nations sur l’idée du juste. Son père, dans la grande Rome, lui montra le monde du droit. Mais ici il ne s’agit plus d’étude, d’histoire, de science. Il s’agit de la vie même. Il veut, dans la crise imminente, dans l’amour qui va venir (violent peut-être, aveugle), qu’elle garde une lumière de justice, de sagesse et de raison. Au fond la femme est notre juge ; son charme, sa séduction, si elle est injuste et fantasque, ne sont pour nous que désespoir. Elle jugera demain, cette belle fille. Dans la forme la plus modeste, d’un petit mot à sa mère, prononcé à demi-voix, elle arrachera des larmes à tel qui ne pleura jamais, — et tel peut-être en mourra.




Celle-ci est si bien préparée et par l’exemple de sa mère, et par les leçons de son père, par l’atmosphère de raison où elle a vécu, qu’elle se livrera moins qu’une autre aux caprices de son sexe. Mais, pour la généralité, on peut dire le mot de Proudhon : « La femme est la désolation du juste. »

Dites-lui, en effet, si elle aime : « Sans doute, ce préféré, vous l’avez cru le plus digne ? Vous aurez découvert en lui quelque chose de bon, de grand ? » — Elle dira naïvement : « Je l’ai pris, parce qu’il m’a plu. »

En religion, elle est la même. Elle fait Dieu à son image, un Dieu de préférence et de caprice, qui sauve celui qui lui a plu. L’amour lui semble plus libre quand il tombe sur l’indigne, celui qui n’a pas de mérite pour forcer de l’aimer. En théologie féminine, Dieu dirait : « Je t’aime, car tu es pécheur, car tu n’as pas de mérite ; je n’ai nulle raison de t’aimer, mais il m’est doux de faire grâce. »




Oh ! que je remercie le père de lui enseigner la justice, à celle-ci ! c’est lui enseigner l’amour vrai. Je le remercie au nom de tous les cœurs aimants qui bientôt seront troublés d’elle, dépendront de sa jeune sagesse, attendront l’arrêt de sa bouche. Qu’ils sachent bien qu’éclairée ainsi elle n’appartient qu’au plus digne, au méritant et au juste, à l’homme surtout des œuvres fortes où son père lui apprend à voir la haute beauté, je veux dire la justice héroïque.

Qu’est-ce que c’est, cette justice ? — C’est le droit par-dessus le droit, et qui lui semble contraire, l’injustice de Décius qui découvrit qu’il était juste que le meilleur mourût pour tous, c’est le mystère supérieur du dévouement, du sacrifice.

Jamais jusqu’à ce jour son père ne lui parlait de son temps, du grand dix-neuvième siècle, le plus grand pour l’invention, mais l’un des plus riches aussi en dévouements héroïques. Aujourd’hui, il lui révèle ce côté sanglant, vénérable, du monde où elle a vécu tout en l’ignorant. Il lui dit la légende d’or, les martyrs et morts et vivants. Grand jour pour un jeune cœur ! comme elle en est transfigurée ! comme elle rayonne, cette vierge ! Et qui alors ne la prendrait pour la figure de l’avenir ?

Non ! elle est femme. Elle a pâli… et son effort sur elle-même n’a pu retenir une larme… Cette perle orientale a roulé de ses beaux yeux.

Vous êtes payés, héros, qui, en mourant, en donnant à la patrie tous vos rêves, aviez dit : « Dans l’avenir, les vierges en pleureront. »




Mais assez, assez pour un jour. Une douce personne avance, lentement, en souriant, et les interrompt. Elle est heureuse, cette mère, de voir le père et la fille dans une si étroite union. Elle les contemple, les bénit. Elle dit : « Oh ! la pauvre petite !… ce sera son meilleur amour. »

Mais voudra-t-elle aimer ailleurs ? Il a une prise bien forte, ce père, ce maître, ce pontife, qui a révélé l’héroïsme à un jeune cœur héroïque, et se trouve avoir pénétré à ce qu’elle a de plus profond. On ne parle bien des héros qu’en l’étant soi-même un moment. Tel il apparaît, en effet, à cette enfant qui lui est comme suspendue. Il veut former son idéal, mais elle n’en voit d’autre que lui.

On sait l’amour enthousiaste que madame de Staël eut pour son père, et je ne doute nullement que cette jeune fille, alors toute nature, toute passion, puissante, éloquente, adorable, ne l’ait mis au-dessus de lui. Elle le vit grand, et le fit tel, ou du moins y contribua. Médiocre avant et après, mais dans cette heure solennelle, jeune, hardi et transfiguré, il s’éleva à l’idée généreuse de 89, l’espoir infini de l’égalité. Il put changer, il put baisser ; elle aussi, par telle influence. N’importe, le rêve de l’enfant, un moment réalisé, parcourut toute la terre.




Ce lien est bien fort alors, si fort que tout autre paraît faible, triste, insuffisant. J’ai vu d’autres demoiselles, moins connues, non moins éminentes, pour qui ce premier sentiment semblait avoir fermé le cœur. La suavité, la délicatesse, la profonde intimité qu’on y goûtait, ne semblait plus pouvoir se retrouver jamais. L’une avait son père presque aveugle, et elle était sa lumière ; il voyait par elle, elle aimait par lui. Pour l’autre, le monde avait péri et son père seul existait. Elle assurait qu’avec lui elle eût accepté au pôle la plus profonde solitude. « Ne me parlez pas, disait-elle, du divorce qu’on appelle mariage.»




Pour la nôtre dont il s’agit, c’est un sérieux devoir de l’avertir de la destinée commune. Hélas ! cette pure et tendre union ne peut être que passagère ; la nature nous pousse en avant, et ne permet pas à l’amour de revenir vers lui-même.

Opération douloureuse, de séparer le cœur du cœur, de calmer, d’harmoniser ce naïf élan de l’enfant, de l’amener à la sagesse :

« Chère enfant, dans ce bel âge de vie puissante et rayonnante qui te vivifie toute chose, une t’échappe qu’il faut bien te rappeler parfois, la mort !

« Notre amour immortel pour toi n’y fait rien ; ta mère et moi, bientôt nous t’échapperons… Que serait-ce, si, m’aimant trop, tu épousais en moi… le deuil ?… »

« Ces derniers temps, l’intimité de l’initiation morale, le bonheur profond que j’eus de te révéler ce qui fait la grandeur de l’homme, ont trop ravi ton cœur, enfant, et le voilà mêlé au mien. Tu m’as vu, tout à la fois, par ton illusion filiale, jeune de l’éternelle jeunesse des héros que je racontais, en même temps mûr, calme et sage, avec le don que tu appelles la suavité de l’automne. Tout cela, jeune fille, n’est pas ce que Dieu veut pour toi. Il te faut ce qui commence, non ce qui finit. Il te faut la séve âpre et forte de ceux qui ont beaucoup à faire, en qui l’âge peut travailler, diminuer, améliorer. Leurs défauts d’aujourd’hui, souvent, sont des qualités d’avenir. Ta douceur n’est que trop portée à chérir la douceur d’un père… Je veux, je demande à Dieu pour toi l’énergie d’un époux.

« Tu es encore jusqu’ici le commencement d’une femme ; une autre initiation t’attend et d’autres devoirs. Épouse, et mère, et sage amie, consolatrice universelle, tu es née pour le bonheur et le salut de plusieurs.

« Prends donc un cœur ferme, ma fille, et cette courageuse qu’on a quand on marche au devoir… Si mon cœur souffre à t’enseigner ces sérieuses lois de la vie, il se porte haut cependant…

« Existe-t-il cet amant que nous voudrions pour toi ? Je ne sais. Mais quoi qu’il arrive, l’amour ne te manquera pas. Être mère, c’est le meilleur de l’amour, et tu le seras pour tous. Tous reconnaîtront en toi le plus doux reflet de la Providence. »