La Femme (Michelet)/III/IV

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Hachette (p. 171-181).


IV

L’ÉPREUVE


Si Dieu m’avait fait naître fille, j’aurais bien su me faire aimer. Comment ? En exigeant beaucoup, en commandant des choses difficiles, mais nobles et justes.

À quoi sert la royauté, si on ne l’emploie ? Il est sans nul doute un moment où la femme peut beaucoup sur l’homme, où celle qui sent sa valeur le charme en lui faisant de hautes conditions, en voulant qu’il prouve sérieusement qu’il est amoureux.

Quoi, monsieur ! toute la nature à ce moment fait effort, tous les êtres montent d’un degré, le végétal dans la fleur montre la sensibilité, le charme de la vie animale, l’oiseau prend un chant divin, et dans l’insecte l’amour s’exalte jusqu’à la flamme !… et vous pourriez croire que l’homme n’est pas tenu de changer, d’être alors un peu plus qu’homme ?…

Des preuves ! monsieur, des preuves !… Autrement je me soucie peu de vos fades déclarations ; je ne vous demande pas, comme ces princesses des romans de chevalerie, que vous m’apportiez la tête d’un géant ou la couronne de Trébisonde. Ce sont là des bagatelles. J’exige bien davantage. J’exige que, du jeune bourgeois, de l’étudiant vulgaire, vous me fassiez la créature noble, royale, héroïque, que j’ai toujours eue dans l’esprit ; et cela, non pas pour un jour, mais, par une transformation définitive et radicale.

Quelle que soit votre carrière, portez-y un haut esprit et une grande volonté. Alors, je prendrai confiance, je pourrai vous croire sincère ; et, à mon tour, je verrai ce que je puis faire pour vous. Celui qui ne peut rien pour moi, que l’amour même ne peut soulever au-dessus de la prose, du terre à terre de ce temps, Dieu me garde de l’avoir pour mari ! — Si vous ne pouvez changer, c’est que vous n’êtes pas amoureux.




« Hélas ! disent ici les mères, qu’adviendrait-il si l’on osait tenir un si ferme langage ?… L’amour n’est pas à la mode, les jeunes gens sont si blasés, si froids, ils trouvent partout tant d’occasions de plaisir, désirent si peu se fixer !… Les temps de la chevalerie sont aujourd’hui bien loin de nous. »

Madame, dans tous les temps, l’homme ne désire vivement que le difficile. Dans ces temps chevaleresques, pensez-vous donc que le jeune écuyer n’eût pas à discrétion toutes les serves du voisinage ? Dans le singulier pêle-mêle et l’entassement confus de la maison féodale, le page avait à volonté force filles, force demoiselles. Eh bien ! la seule qu’il voulût, c’était la plus fière, l’impossible, — celle qui lui faisait la vie dure. Pour celle-là, dont il n’avait rien, il voulait être un chevalier. Pour elle, il allait mourir à Jérusalem et lui léguait son cœur sanglant.




Aujourd’hui, la croisade est autre, elle est surtout dans le travail et l’étude, dans l’effort immense que le jeune homme doit faire et pour se creuser le sillon d’une spécialité forte, et pour éclairer cette spécialité par toute la science humaine. Tout se tient, et, désormais, celui qui ne saura pas tout ne peut savoir une chose.

Je vois d’ici, rue Saint-Jacques, par le hasard opportun de cette fenêtre entr’ouverte, un jeune homme matinal, qui n’a pas eu à se lever ; il a veillé cette nuit, mais n’en est pas plus fatigué. Est-ce donc l’air du matin qui l’a si vivement remonté ? Non, je crois que c’est une lettre qu’il lit, relit, use et dévore. Jamais feu Champollion n’étudia l’écriture trilingue avec plus d’acharnement.

Lettre de femme, à coup sûr. Elle est courte, mais éloquente. Je me contente d’en donner ici une ligne : « Maman, qui a mal à la main, me charge de vous écrire, — de vous dire qu’on entend ici que vous avanciez vos vacances et que vous passiez au plutôt votre dernier examen. Réussissez et venez. »




Il ne faut pas oublier ce que c’est qu’un pauvre jeune homme sur le pavé de Paris, n’en pas oublier les tristesses, la langueur et la nostalgie. La science est belle, à coup sûr, pour le maître, pour l’inventeur lancé au champ des découvertes, mais combien sèche et abstraite, comme la prend l’étudiant ! Certes, les amis paresseux, légers, qui ne manquent pas d’arriver dans ces moments de tiédeur, auraient belle prise… Mais la lettre est là. Pendant la conversation de ces étourdis, il la voit du coin de l’œil. Elle le tient, elle le fixe, elle lui vaut fièvre, migraine, tout ce qui le dispenserait de sortir avec eux ce soir. Ils s’en vont, et mon jeune homme se met à relire sa lettre, à l’étudier sérieusement, dans la forme et dans le fond, tâchant de voir par l’écriture si la personne était émue, saisissant tel trait manqué ou telle virgule oubliée comme chose significative. Mais la même lettre, lue à telle heure, à tel moment, est tout autre ; hier elle fut passionnée, aujourd’hui d’un froid parfait ; orageuse un jour, l’autre jour, on la croirait indifférente.

Je ne sais qui disait ne regretter rien de sa jeunesse « qu’un beau chagrin dans une belle prairie. » Ajoutons la peine charmante qu’on a à étudier, déchiffrer, interpréter de cent façons l’écriture de la bien-aimée.




« Quoi ! une jeune demoiselle hasarde d’écrire à un jeune homme ? » Oui, monsieur, sa mère le veut. Cette sage mère veut à tout prix soutenir et garder le jeune homme. Mais elle ne goûte nullement la méthode anglaise, qui croit orgueilleusement qu’on rapproche sans danger la flamme et la flamme. Les Suisses, les hommes du Nord, allaient plus loin dans leur grossièreté ; ils trouvaient bon que l’amant passât des nuits avec la fille, qui, donnant tout, moins une chose, ne manquait jamais, dit-on, de se lever vierge. Vierge ? peut-être, mais non pure.

Chaque nation a ses vices. Les races germaniques, avant tout absorbantes et gloutonnes, sont d’autant moins inflammables. Cependant, aujourd’hui, que le régime lacté des Pamélas anglaises s’est tellement chargé de viande, même de liqueurs alcooliques, ces vierges sanguines et surnourries doivent désirer elles-mêmes qu’on les garde mieux et qu’on les défende de leurs propres émotions.

Je ne dis pas que parfois il ne faille donner aux amants le bonheur de se rencontrer, de se parler, de s’entendre. Mais ces communications trop fréquentes, quelque pures qu’on les suppose, auraient un inconvénient, de précipiter leur amour, de les brûler à petit feu et de les martyriser. Prolongeons, s’il se peut, un si beau moment de la vie. Que les lettres y suppléent, celles de la mère d’abord, et, quand les choses avanceront, deviendront plus sûres, un mot parfois de la fille, écrit sous les yeux de la mère.




Mais j’ai oublié de dire comment l’amour a commencé.

Heureux ceux qui n’en savent rien ! qui, nés au même berceau, nourris au même foyer, commencèrent ensemble l’amour et la vie ! comme Isis et Osiris, les divins jumeaux, qui s’aimèrent au sein de leur mère, et s’aimèrent même après la mort.

Mais la fable nous apprend qu’enfermés encore dans leur mère, encore dans les ténèbres de leur douce prison, ils mirent le temps à profit, que cet amour si précoce fut déjà fécond, et qu’ils créèrent même avant d’être. Nous ne voulons pas pour les nôtres que les choses aillent si vite que pour ces dieux brûlants d’Afrique. Il faut une initiation, il faut de la patience, il faut mériter d’être dieux, pour savourer profondément le moment divin dans sa plénitude.

Il est très-bon, il est charmant, qu’ils aient vécu, joué ensemble, à trois ans, quatre ans, cinq au plus. Au delà, je crois très-utile de séparer les deux sexes.

Qu’il l’ait vue petit, bien petit, qu’il ait joué avec elle, quelque part qu’il aille, il se souviendra de la jolie petite fille, — cousine ? amie ? je ne sais (à quatre ans, on est tous parents), de la douce créature avec qui il était méchant, qu’il a souvent contrariée, — et il y aura regret, se rappelant sa complaisance, son bon cœur, sa jeune sagesse. Tout insouciant qu’il est, comme sont les petits garçons, il lui reviendra parfois, avec le joli souvenir des jeux, des goûters d’alors, quelque envie de la revoir.

Et, en effet, à la longue, quand elle aura douze ans peut-être, il la reverra, mais plus sérieuse, déjà n’osant plus tant jouer, dans le charme et la noblesse de cette première réserve que montre la jeune demoiselle, assise près de sa mère aux fêtes de famille. Béatrix des Portinari avait justement douze ans, et portait une robe de pourpre (c’est-à-dire, d’un rouge violet), lorsque Dante la vit pour la première fois. Elle lui resta au cœur avec cet âge et cette robe, et jusqu’à la mort il la vit comme une enfant reine, vêtue de lumière.

Que mon collégien emporte l’idée de sa petite Béatrix. Il est sauvé de bien des choses, de la vulgarité surtout. Si le plaisir s’offre à l’enfant (ce qui n’est que trop ordinaire) par quelque basse complaisance, il en aura la nausée. Plus haut déjà est son cœur.

Que deux ans, trois ans se passent, qu’il la voie enjouée, jolie. L’accomplissement de cette rose, la charmante vivacité de la Perdita de Shakspeare, qui va, vient, aide sa mère, est bergère, princesse à la fois, voilà un nouvel idéal qui gardera mon jeune homme. Si des dames peu délicates épient son premier sentiment, elles arriveront trop tard. En les comparant, il dira : « Ma cousine est bien autre chose ! »




Pétrarque, dans un très-beau sonnet, de naïve confession, dit à sa Laure qu’elle est pour lui un sublime pèlerinage vers lequel, lui pèlerin, il marche toute la vie. Et il avoue cependant qu’aux chapelles qui marquent la route, il fait halte, et fait aux Madones de courtes prières. — Moi, je ne veux point de chapelles, point de Madones de passage. Je veux qu’à chaque point de la route notre homme voie au loin sa Laure et ne s’en détourne pas.

Je me trompe, Laure elle-même veut qu’il ait d’autres maîtresses. Elle n’en est pas jalouse et consent de partager. Elle sait bien que le cœur de l’homme a besoin de diversité. Elle sait qu’au Jardin des Plantes siège cette ravissante dame aux belles mamelles, la grande Isis ou la Nature, qui enivre les jeunes cœurs. Elle sait qu’aux écoles du Panthéon et partout, son amant poursuivra d’amour la vierge Justice. Bien plus, elle est de leur partie, elle s’intéresse pour elles. Elle le prie, par sa mère, de l’oublier, s’il se peut, pour ses sublimes rivales.

Beau moment, noble moment, où la femme garde de la femme ! où cette jeune fille absente donne courage à celui-ci dans l’étude, les privations ! Grand et très-grand avantage de prolonger les travaux si fructueux de cet âge, de conserver l’énergie au moment où elle est complète, de tenir la coupe pleine. La vie âpre, la sauvagerie d’étude qui fait les grandes choses, est bien autrement soutenue quand ce Robinson de Paris peut dire, dans un double alibi de toute vie basse et vulgaire : « J’ai ma maîtresse et ma pensée. »




« Mariage, c’est confession. » J’ai dit et répété ce mot ; il est très-vrai, très-fécond.

Oh ! quelle chose délicieuse, émouvante et sauvegardante, d’avoir pour confesseur une fille de dix-huit ans, à qui on est libre de dire, mais qui, elle, est libre aussi de ne pas comprendre encore tout à fait, et ne pas trop diriger. La mère s’attendrit parfois, et dit : « N’est-il pas malade ?… Je le croirais, il est triste… Ajoute une ligne pour lui. »

Il est bien permis du moins au jeune homme de conter à la demoiselle les aventures de son esprit, les hauts, les bas, les espoirs, les joies, les tristesses : « Hier, j’ai appris cela… Cela m’ouvre un monde… Il me semble que, dans cette voie, moi aussi je trouverai… Aidez-moi, encouragez-moi ! Je serai un homme, peut-être. »

Savez-vous ce que je pense ? Ce jeune homme est un habile et un profond séducteur. C’est une très-vive jouissance pour un cœur de femme de créer un homme, de s’apercevoir, jour par jour, des progrès qu’on lui fait faire. Dans la tiède vie du foyer de famille, d’une mère infiniment tendre, d’un père âgé et très-bon, grande est la nouveauté pour elle de s’associer peu à peu à la vie ardente d’un jeune homme d’aventure, qui l’embarque sur son vaisseau.

Elle se sent très-engagée. Elle a peur. Elle se rejette émue vers le sein maternel…

Un beau jour, elle l’arrête, elle l’étonné, en lui écrivant : « Il y a toujours plaisir à converser, échanger des idées. Et tout ceci prouve suffisamment votre esprit… Mais votre cœur ? »