La Femme (Michelet)/IV/III

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III

LA FEMME PROTECTRICE DES FEMMES. — CAROLINA


La cinquième partie du monde, l’Australie, n’a jusqu’ici qu’un saint, une légende. Ce saint est une femme anglaise, morte, je crois, cette année.

Sans fortune et sans secours, elle a fait plus pour ce monde nouveau que toutes les sociétés d’émigration et le gouvernement britannique. Le plus riche et le plus puissant des gouvernements de la terre, maître des Indes et d’un empire de cent vingt millions d’hommes, échouait dans cette colonisation qui doit réparer ses pertes. Une simple femme réussit et emporta l’affaire par sa bonté vigoureuse et par la force du cœur.

Rendons hommage ici à cette race persévérante. Une Française, une Allemande, eût eu autant de bonté, de généreuse pitié, mais je ne sais si elle eût persisté contre tant d’obstacles. Il y fallait une obstination admirable dans le bien, un sublime entêtement.

Carolina Jones naquit vers 1800, dans une ferme du comté de Northampton. À vingt ans, elle fut épousée, emmenée par un officier de la compagnie des Indes. Brusque passage. Élevée dans les mœurs décentes, sérieuses, des campagnes d’Angleterre, elle tomba dans ces babylones militaires où tout est permis. Les filles de soldats, laissées orphelines, étaient à vendre dans les rues de Madras. Elle se mit à les ramasser et en remplit sa maison. On eut beau se moquer d’elle ; elle subsiste cette maison, et elle est devenue un orphelinat royal.

La santé de son mari, le capitaine Chisholm, exigeant un climat plus sain, il obtint d’aller quelque temps se refaire en Australie et y passa en 1838 avec sa femme et ses enfants. Mais, obligé bientôt de retourner à son poste, il l’y laissa seule, et c’est alors qu’elle commença sa courageuse entreprise.

Personne n’ignore que Sidney, et l’Australie en général, a été surtout peuplé de convicts, de condamnés, dont beaucoup seraient parmi nous des forçats. La déportation constante y amenait des masses d’hommes, peu de femmes relativement. On peut deviner combien elles étaient recherchées, poursuivies. Chaque vaisseau qui arrivait chargé de femmes était attendu au débarquement, salué de clameurs sauvages, qu’on eût dit des cris de famine. Les actes les plus violents, les plus révoltants étaient ordinaires. Même les femmes d’employés, dont les maris étaient absents, n’avaient nulle sûreté chez elles. Quant aux filles déportées, elles tombaient dans cette foule comme un gibier qu’on relançait.

Pour comprendre l’horreur de cette situation, il faut savoir ce que c’est qu’une Anglaise. Elles n’ont nullement l’adresse, l’esprit de ressources et d’expédients, qui caractérise les nôtres. Elles ne savent pas travailler ; elles ne sont bonnes absolument qu’aux enfants et au ménage. Elles sont très-dépendantes (modestes, n’apportant pas de dot). Mariées, elles sont fort battues. Mais celle qui n’est pas mariée, c’est une malheureuse créature, qui ne sait se tirer d’affaire, effarée, qui heurte, tombe, se fait mal partout. Quelqu’un a dit : « Un chien perdu, » qui erre et cherche son maître, et ne sait pas s’en faire un.

Leurs filles publiques elles-mêmes sont plus à plaindre que celles d’ici. Celles-ci, dans leur triste état, se défendent par l’ironie et peuvent encore relativement se faire un peu respecter. La fille anglaise n’a pas le moindre ressort, aucune arme contre la honte, rien à dire (celles qui parlent sont des Irlandaises). L’Anglaise ne peut se soutenir, dans son abattement moral, qu’en buvant du gin de quart d’heure en quart d’heure, et se maintenant ainsi dans des demi-ténèbres où elle voit à peine elle-même ce qu’elle reçoit d’affronts.

Des filles, hélas ! de quinze ans, douze ans, qu’on oblige à ce métier et à faire de petits vols, c’étaient en bonne partie la matière des razzias que la police faisait et qu’une condamnation rapide envoyait en Australie. On les entassait souvent sur de vieux mauvais vaisseaux, comme l’Océan, qui sombra devant Calais même, et nous jeta quatre cents corps de femmes, très-jeunes et jolies presque toutes. Ceux qui le virent en pleurèrent et s’en arrachaient les cheveux.

On peut juger de ce que devenait ce pauvre bétail humain, comme de jeunes brebis sans défense, jeté au monde des forçats. Traquées dans les rues de Sidney, elles n’échappaient aux outrages continuels, qu’en allant coucher la nuit à la belle étoile, hors la ville et dans les rochers.

Carolina fut blessée, et dans sa pudeur anglaise et dans sa bonté de femme, par ce révoltant spectacle. Elle invoqua l’autorité ; mais celle-ci, tout occupée de la surveillance de tant d’hommes dangereux, avait autre chose à faire qu’à songer à ces petites misérables. Elle invoqua le clergé ; mais l’Église anglicane, comme toute église, croit trop à la perversité héréditaire de la nature pour espérer beaucoup du remède humain. Elle s’adressa à la presse, et s’attira dans les journaux des réponses ironiques.

Cependant, elle dit, redit tant qu’il n’en coûterait pas un sou, que le gouvernement, magnifiquement, lui prêta un vieux magasin. Elle y abrita de suite une centaine de jeunes filles, qui au moins eurent ainsi un toit sur la tête. Des femmes mariées, dans l’absence de leurs maris, obtinrent de camper au moins dans la cour, pour n’avoir pas à craindre d’attaques de nuit.

Comment nourrir ce troupeau de filles, la plupart ne sachant rien faire ? Carolina, femme d’un simple capitaine et chargée de trois enfants, était bien embarrassée. Elle chercha à la campagne des gens mariés, des familles, qui pussent les employer. Ainsi, elles firent place à d’autres. Avant un an, elle en avait sauvé sept cents ; trois cents Anglaises protestantes, quatre cents Irlandaises catholiques. Beaucoup d’entre elles se marièrent et ouvrirent à leur tour chez elles un abri à leurs pauvres sœurs déportées.

Ayant tout rempli autour de Sidney, il lui fallut chercher au loin des placements. Les voyages ne semblaient guère faits pour une jeune femme, dans un pays peuplé ainsi, et où les habitations, souvent à grandes distances, excluent toute surveillance, toute protection publique. Elle osa. Sur un bon cheval, qu’elle appelait le Capitaine (en souvenir de son mari absent), elle alla à la découverte, par les routes, ou bien sans route, souvent franchissant les torrents. Le plus hardi, c’est qu’elle menait des filles avec elles, et parfois jusqu’à soixante, pour les placer comme servantes dans les familles, ou les marier. Elle fut reçue partout, de ces hommes trop mal jugés, comme la Providence elle-même, avec égard, avec respect. Mais elle ne couchait qu’en lieu sûr, et toujours avec ses filles, aimant mieux passer la nuit dans des chariots mal couverts, plutôt que de s’en séparer.

On commença à entrevoir la grandeur, la beauté de l’entreprise. Jusque-là on ne faisait rien, et tout était viager, on renouvelait incessamment ces colonies stériles qui allaient toujours s’éteignant. Bien plus, on ne changeait rien aux âmes, aux mœurs, aux habitudes. Le vice restait le vice ; la prostitution, plus qu’à Londres, honteuse et stérile. La révolution opérée par cette femme admirable put se qualifier ainsi : Mort à la mort, à la stérilité, à l’immonde célibat (bachelorism).

Le gouverneur avait dit, aux premières demandes qu’elle lui adressa : « Que m’importe ! suis-je fait pour leur trouver des femmes ? » — Et cependant tout était là. C’était le secret de la vie, de la perpétuité pour ce nouveau monde. Donc, elle n’hésita pas, cette femme chaste et sainte entre toutes, à se faire l’universel agent des amours de la colonie, le ministre du bonheur. Elle tâchait de bien diriger les choix dans ces mariages rapides. Mais que faire ? elle croyait que, dans une grande solitude, lorsqu’il n’y a pas là des tiers pour intriguer et brouiller, la bonne nature arrange tout ; on veut s’aimer et l’on s’aime ; on s’attache par le temps ; on finit par s’adorer.

Elle travaillait surtout à recomposer les familles. Elle aidait la jeune fille, bien mariée, devenue une maîtresse de maison, à faire venir ses parents. Elle faisait aussi venir d’Angleterre les malheureuses ouvrières à l’aiguille qui déjà mouraient de faim, comme les nôtres aujourd’hui.

La récompense qu’elle trouva, c’est qu’on faillit la tuer. La populace de Sidney trouva fort mauvais qu’elle attirât tant d’émigrantes, qui faisaient baisser le prix des salaires. Des bandits s’attroupaient sous ses fenêtres et voulaient sa vie. Elle parut courageusement, les prêcha, leur fit entendre raison. Ils s’éloignèrent pleins de respect.

Au bout de sept ans, elle alla à Londres pour convertir le ministère à ses idées, et fit un cours public pour les répandre. Le ministre Grey et les comités de la chambre des lords voulurent l’entendre et la consultèrent. Une chose rare, admirable, c’est que son mari, devenu son premier disciple, retourna en Australie. Ces deux époux, si unis, s’imposèrent une cruelle séparation pour faire plus de bien. Elle était allée le rejoindre quand elle tomba malade, et, dit-on, mortellement. (Blosseville, II, 170 ; 1859.)

Elle est la légende d’un monde. Son souvenir grandira d’âge en âge.




Une singularité qu’on ne peut négliger, c’est que cette sainte était l’esprit le plus positif, le plus éloigné de toute chimère, de toute exagération. Elle avait au plus haut degré l’esprit administratif, écrivait tout, tenait un détail immense des choses, des sommes, des personnes, une comptabilité exacte. En voici un trait tout anglais. Se croyant responsable du petit patrimoine de famille envers son mari, ses enfants, elle a calculé qu’au total, malgré les avances infinies qu’elle faisait, tout était rentré, moins une fort petite somme. Dans tout son apostolat, elle n’avait appauvri sa famille que de seize livres.

Ce n’est pas cher pour faire un monde.