La Femme assise/Texte entier

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GUILLAUME APOLLINAIRE
LA FEMME
ASSISE
CINQUIÈME ÉDITION
nrf
PARIS
ÉDITIONS DE LA
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
35 ET 37, RUE MADAME. 1920



I


Elvire Goulot est née à Maisons-Laffitte. Elle a tiré de cette origine un goût déterminé pour les chevaux qu’elle peint d’une façon remarquable et pour l’équitation bien qu’elle n’ait plus désormais l’occasion de s’y livrer. Mais elle y songe souvent et surtout lorsqu’elle a des embêtements.

Elle a vu de merveilleux chevaux dans les écuries fameuses de sa ville natale et cependant ceux dont elle se souvient avec le plus de plaisir, ce sont les trois chevaux blancs attelés à la troïka de son amant, le grand-duc André Pétrovitch :

« J’avais à ma disposition la troïka de mon amant à laquelle étaient attelés les trois plus beaux chevaux de toute la Russie. Ils étaient aussi blancs que la neige et on les estimait un million pièce. Leurs queues traînaient presque jusqu’à terre. Ils allaient comme le vent et le cocher qui les guidait était le plus gros que l’on sût voir. »

Dès l’enfance, Elvire eut un esprit délié et une mémoire remarquable. Elle n’a jamais été croyante, mais n’a jamais cessé d’être superstitieuse. Ses rêves ont toujours été tournés vers les choses de l’amour. C’est ainsi qu’enfant, elle rêvait d’épingles, de pieux ou de barrières, ce qui, au témoignage d’une certaine école, indique des destinées charnelles nettement accusées.

Son premier amant fut un médecin, homme marié, à la fois très gentil et très débauché. Il la prit alors qu’elle avait quinze ans. Il en avait trente-six. Elle était légèrement malade et il était venu pour lui donner des soins. C’était un de ces hommes maigres qui connaissant tous les raffinements de l’amour, corrompent l’esprit des femmes sans savoir s’en faire aimer sincèrement. Leur liaison débuta par un scandale, car la mère d’Elvire découvrit le pot aux roses et le suborneur fut poursuivi et ne s’en tira que grâce à la déposition d’Elvire qui affirma devant les juges que l’accusé ne l’avait pas eue vierge. Il fut acquitté et lui en garda une vive reconnaissance.

Le premier pas étant fait, voilà Elvire livrée à l’éducation dépravée de ce Georges, le médecin. Il lui inculque le goût des femmes et elle est devenue une tribade avérée.

Pendant l’hiver de 1913, il l’emmena à Monte-Carlo où il la laissa seule, ayant dû revenir précipitamment à Paris. C’est au Casino que le vieux Replanoff, le premier avocat de Pétrograde, qui était alors Saint-Pétersbourg, la remarqua et lui conseilla de le suivre en Russie.

« Vous serez heureuse, lui disait-il. Vous remplacerez ma fille qui est morte et à qui vous ressemblez. Venez, vous n’aurez rien à désirer. Vous serez comme une reine. Je vous traiterai comme ma fille. »

Et respectueusement mais passionnément, il lui baisait le bout des doigts.

Replanoff partit le premier, et comme Georges tardait à revenir, Elvire se décida à partir pour la Russie. Elle alla prendre son billet à la Compagnie des Wagons-Lits ; mais elle était et paraissait si jeune qu’elle dut obtenir le consentement préalable de son père auquel le vieux Replanoff écrivit une lettre qui est un monument d’hypocrisie car, aussitôt qu’Elvire fut à Pétrograde, il la vendit à une compagnie de débauchés dont il faisait partie et elle devint la maîtresse du grand-duc André Pétrovitch. Elle passa sept mois en Russie et, de ce séjour chez les Moscovites, elle me parla une fois de la façon suivante :

« Le grand-duc, mon amant, avait vingt-six ans. Il était très beau. Je n’ai jamais vu d’homme aussi beau ni aussi brutal. Il aimait les femmes et les garçons. Il était plus dépravé que Georges en ce sens que la cruauté dominait tous ses scrupules et l’orgueil le faisait presque délirer. Les femmes, Françaises pour la plupart, qui étaient les maîtresses des autres débauchés, n’étaient ni jeunes, ni séduisantes. C’étaient uniquement, d’après ce qui me parut, des femmes d’affaires qui se prêtaient à tout ce qu’une imagination dépravée à l’extrême pouvait suggérer à leurs amants. La plus jolie était une Russe. C’était aussi la plus lascive et ses goûts s’accordaient avec ceux des hommes qui nous entouraient. Elle avait une capacité d’estomac inimaginable, aussi bien pour la nourriture que pour la boisson et je n’ai jamais vu de femme pouvant boire autant de champagne qu’elle.

« Je me souviens d’une orgie chez le général Breziansko ; il y avait là une cinquantaine de convives, parmi lesquels deux grands-ducs et, lorsqu’on eut fait se retirer les domestiques, cette jeune Russe, après s’être mise en l’état de pure nature et semblable à une bacchante échevelée et frénétique, passa sous la table et donna à ceux qui lui plaisaient, hommes ou femmes, l’occasion de manifester la vivacité de leurs sensations, de façon à déchaîner la joie de l’assistance.

« Mais j’avais horreur de cette vie où le repos, la tendresse et la douceur ne tenaient aucune place. Sans une amie que je m’étais faite, une danseuse de restaurant, Française de vingt-huit ans, je n’aurais pu rester un mois en Russie. Elle était en secret la maîtresse du vieux général Breziansko qui, devenu gâteux, et donnant dans une dévotion à la fois démesurée et incertaine, confondait à son propre usage ce que disent les Évangiles à propos de la résurrection de la chair et ce qu’ils racontent touchant la Flagellation. »

La brune Georgette, si tendre avec Elvire qui était la vrille, devenait un vrai démon quand il s’agissait de cingler la vieille peau du général Breziansko et elle mettait à bien remplir cet office un soin d’autant plus minutieux que chaque fois que la réussite couronnait ses efforts, elle touchait une somme équivalente à vingt-cinq mille francs de notre monnaie ; mais l’événement était rare, nonobstant quoi ce vieux tambour de Breziansko n’en était pas moins généreux et Georgette se trouvait satisfaite de sa condition.

Il n’en était pas de même d’Elvire qui maigrissait et souffrait impatiemment les atteintes que son amant et ses amis portaient à son orgueil. Ce qui l’irritait davantage encore, c’est qu’aucun dîner au restaurant ne se terminait sans quelque épouvantable dispute, où gérants, maîtres d’hôtels, Français pour la plupart, étaient traités d’une manière à révolter Elvire qui essayait de se consoler grâce à l’amour de Georgette et aussi en dessinant des fleurs, de petits cochons, des chevaux qu’elle enluminait ensuite et qui lui servaient de papier à lettres, ce qui faisait l’admiration du vieux Replanoff qui venait la voir quelquefois et s’écriait :

« Elle peint comme ma fille. Je te l’ai dit, Elvire, tu lui ressembles d’une façon miraculeuse. C’est pourquoi je veille sur toi comme un père et t’ai introduite dans la meilleure société de la Russie. »

Elvire s’échappe un jour, le cœur un peu gros de quitter son bel appartement de la Pentelemongkasa. Mais elle n’en pouvait plus et elle avait beaucoup maigri. Georgette seule était au courant de la fuite. À la frontière, nouvelle histoire. On ne voulait pas la laisser passer, son passeport n’étant pas en règle. Par fortune, elle aperçut sur le quai un officier qu’elle avait rencontré à Pétrograde. Celui-ci aplanit toutes les difficultés et, en débarquant à la gare du Nord, Elvire ne regrettait plus que des chants étranges et nostalgiques entendus, elle ne savait plus où en Russie, dans un restaurant, ou bien à la campagne et les trois chevaux blancs de neige, rapides comme le vent, et que le plus gros cocher de toute la Russie menait à bras toujours tendus.

Georges la reçut comme fut accueilli l’enfant prodigue et, par l’entremise d’un de ses amis, la fit débuter dans un music-hall où elle prit l’habitude de porter monocle. Elle y rencontra une petite figurante, Mavise Baudarelle, dont les parents étaient marchands de vins, boulevard Montparnasse[1], où elle prit pension, et Mavise Baudarelle fit son bonheur jusqu’au jour où un jeune peintre russe de bonne famille, Nicolas Varinoff, l’enleva à la famille Baudarelle. Nicolas Varinoff partageait son temps entre sa sœur, la princesse Teleschkine, et sa maîtresse Elvire, avec laquelle il s’installa dans un atelier de la rue Maison-Dieu. Quand Nicolas était chez sa sœur, Elvire peignait avec une fantaisie délicate et non sans force, des bouquets éclatants où paraissaient des marguerites aux pétales noires et cette vie qu’animaient l’art, l’amour, la danse à Bullier et le cinéma, continua jusqu’au moment de la déclaration de guerre.

Au reste, l’année 1914 commença par une gaîté folle. Comme au temps de Gavarni, l’époque fut dominée par le Carnaval. La danse était à la mode, on dansait partout, partout avaient lieu des bals masqués. La mode féminine se prêtait si bien au travesti que les femmes déguisaient leurs cheveux sous des couleurs éclatantes et délicates qui rappelaient celles des fontaines lumineuses qui m’étonnèrent, quand j’étais enfant, à l’exposition de 1889. On aurait dit encore des lueurs stellaires et les Parisiennes à la mode avaient droit, cette année, qu’on les appelât des Bérénices, puisque leurs chevelures méritaient d’être mises au rang des constellations.

Tout naturellement les bals de l’Opéra avaient ressuscité. Et la plaisanterie grivoise du premier de ces nouveaux bals de l’Opéra où chaque femme recevait une boîte fermée à clef, tandis que chaque homme recevait une clef, à charge pour lui de trouver la serrure de sa clef, paraissait d’excellent augure pour la gaîté générale. La vie semblait devenir légère et peut-être plus tard, quand avec le tango, la maxixe, la furlana, la guerre et ses « bombes funèbres » seront oubliées, dira-t-on de l’époque pacifique de l’an 1914, comme dans la célèbre lithographie de Gavarni : « Il lui sera beaucoup pardonné parce qu’elle a beaucoup dansé. »

D’ailleurs, il manquait aux travestissements de 1914 un artiste comme Gavarni, qui en dessina tant, les inventant, sans rien emprunter à personne.

Il n’existait, en 1914, aucun type particulier à notre temps comme les Débardeurs, les Dominos, les Pierrots, les Pierrettes, les Postillons, les Bayadères, les Chicards, dont un poète ferait vite des personnages comparables aux masques de la Comédie italienne et qui méritent qu’on ne les abandonne point.

Pour créer de nouveaux masques, il aurait fallu un nouveau Gavarni.

Son chef-d’œuvre fut le Débardeur, qui est surtout un travesti féminin délicieusement équivoque et dont il a suffisamment souligné le caractère dans cette légende à propos d’un débardeur femme lutinant Pierrette, qui lui crie : « Va donc… singulier masculin ! », en quoi se résume peut-être la fantaisie insolente de tout le XIXe siècle.

Il aurait fallu aussi, pour la nouvelle joie de l’époque, inventer un nouveau cancan, l’ancien ayant été amené par la Goulue, Rayon d’Or, Grille d’Égout, Valentin le Désossé et par la dévotion de grands peintres comme Toulouse-Lautrec et Seurat au rang des danses hiératiques.

Il aurait fallu quelque chose qui répondît au cancan du temps de Gavarni, à ce jeune cancan dont les différences avec le cancan du Moulin Rouge sont bien marquées si on compare par exemple le tableau de Seurat, le Chahut, au monologue beaucoup plus ancien, intitulé :

Mémoires de Mlle Fifine, ex-blanchisseuse (paroles de J. Choux, musique de Javelot) :

La chahutte et la cancanska,
Dont j’connais les poses intimes,
Avec redowe et mazurka
M’font faire bien des victimes (bis).

« Oh ! la mazurka !… danse pleine d’abandon et qui montre une femme telle qu’elle est… gracieuse toujours, balançant la basque sur la hanche et se cambrant comme une Andalouse de Mossieu Monpou (elle chante) : « Avez-vous vu dans Barcelone une Andalou… » La polka a bien aussi son charme ; mais parlez-moi du cancan, de la cancanska, vulgairement appelée quadrille. C’est là que je suis à mon aise (criant) : En avant deux ! (Musique, elle figure quelques pas de cancan). Y a-t-il rien de plus échevelé, de plus séduisant ? Il n’y a jamais trop de place pour moi (elle figure ce qui suit) : je passe, repasse, balance et tourne sur pivot, ne levant toujours la jambe qu’à une hauteur raisonnable… pour ne pas tomber. Si l’on rit, je recommence de plus belle et finis toujours par me rattraper… (criant) à la queue du chat !

« Et puisque la danse est le pas de charge de l’amour, elle doit aussi conduire au mariage. Dansons donc en attendant mieux (au refrain). »

S’il manquait en 1914 l’imagination de Gavarni pour inventer de nouveaux travestissements, il manquait aussi le don d’observation de Gavarni pour noter en légendes point trop courtes les mille réflexions de ceux qui s’amusaient. En 1914, comme aujourd’hui du reste, on ne goûte que les légendes brèves ou plutôt personne ne sait plus en faire de longues.

J’ai noté dans les lithos de Gavarni quelques légendes qui se rapportent à ce monde des bals, à ces balochards, à ces débardeurs, ces chicards qu’il avait inventés et qui ont aussi le mérite d’évoquer un peu pour moi ces bals de 1914 qu’aucun artiste observateur n’a fixés :

Un chicard à un débardeur :

« Lilie ! Lilie !… rien ne te dit donc que c’est moi, Lilie ? »

Un patron de lavoir à un débardeur :

« Dachu ! Dachu ! tu m’ennuies !

— Non, Norinne, c’est toi qui t’ennuies. »

La mère du débardeur :

« Malheureuse enfant ! qu’as-tu fait de ton sexe ? »

Deux débardeurs :

« Y en a-t-i des femmes, y en a-t-i !… et quand je pense que tout ça mange tous les jours que Dieu fait ; c’est ça qui donne une crâne idée de l’homme ! »

Le mari :

« Monter à cheval sur le cou d’un homme qu’on ne connaît pas, t’appelle ça plaisanter, toi ! »

Mari-pierrot à sa femme débardeur :

« Qui est plus à plaindre au monde qu’un homme uni à un débardeur ?

— C’est une femme en puissance de Pierrot. »


Domino à un jeune homme qui courtise une femme masquée :

« C’est vieux et laid, mon cher ; tu es floué comme dans un bois. »


Deux dominos à un chiffonnier :

« Qu’est-ce que tu peux venir chercher par ici, philosophe ?

— Je ramasse toutes vos vieilles blagues d’amour, mes colombes : on en refait du neuf. »


Le débardeur homme. — Ne me parlez pas des hommes en carnaval pour s’amuser : heureusement, moi, la mienne est mariée : on me la tient.

Le postillon. — Moi, la mienne est mariée aussi, mais avec moi… ça fait que je la tiens moi-même.

Un domino qui passe. — Je les tiens tous les deux… Ils vont me le payer.


« Eh bien ! on dit que certain colonel se marie… te voilà veuve, ma pauvre bayadère.

— Hélas, oui, mon pauvre baron, et ta femme aussi. »


Deux débardeurs, homme et femme :

« Agathe et toi, mon vieux Ferdinand, ça ne sera pas long ; cette petite-là est trop rouée pour toi parce que t’es plus roué qu’elle… et pour que ça dure faut toujours qu’un des deux pose d’abord. »


Deux débardeurs, homme et femme :

« Voyons si tu te souviens ! numéro ?

— Dix-sept.

— Rue ?

— Christine.

— Madame ?

— Bienveillant… et il y a un bilboquet à la sonnette. »


Débardeur au pierrot :

« Eh ! bien non, Monsieur, non ! ces manières-là ne peuvent pas me convenir ! vous menez une conduite beaucoup trop dissipée ! »


Deux débardeurs, homme et femme :

« J’ai cancanné que j’en ai pus de jambes, j’ai mal au cou d’avoir crié… et bu que le palais m’en ratisse…

— Tu n’es donc pas un homme ? »


Deux débardeurs, homme et femme :

« On va pincer son petit cancan, mais bien en douceur… faut pas désobliger le gouvernement. »


Eunuque à une canotière :

« Tel que tu me vois, Chaloupe, c’est moi qui soigne les chameaux du Grand Turc.

— Et tu gagnes à ça ?

— Quelques sequins, Chaloupe, et les satisfactions d’un cœur pur.

— Et nourri. »


Débardeur homme à un jeune homme en redingote :

« On rit avec vous et tu te fâches… en voilà un drôle de pistolet ! »


Mousquetaire à une jeune femme que l’on coiffe :

« C’est comme ça que t’es prête, toi ?

— Ne m’en parle pas ! C’est ce nom de nom de merlan-là qui n’en finit jamais. »


Débardeur-femme à un petit jeune homme en redingote :

« Va dire à ta mère qu’a te mouche. »


Quand Gavarni se rendait à l’Opéra, il disait : « Je vais à ma bibliothèque », et, à force de voir danser, il en était venu à considérer l’amour même comme une danse, et le mot que nous a conservé Goncourt et par lequel Gavarni voulait exprimer le sens d’aimer avec la tête, avec l’imagination, ce mot si expressif de ginginer, qui mériterait qu’on le conservât, ne ressemble-t-il pas au terme argotique guincher, qui signifie danser ?

Il manquait donc un Gavarni en 1914, mais les danseurs et les danseuses ne manquent pas.

Dans un petit théâtre, quelques mois avant la guerre, j’ai vu danser la furlana (prononcer fourlana), que les danseurs, avant de la danser, qualifièrent de danse du pape ; c’étaient des pas si lascifs que le pape serait bien étonné d’être mentionné à ce propos. Et tandis que la danseuse presque nue, plus que nue, atrocement nue, car le cache-sexe de cette jolie fille la faisait ressembler aux Vénus orthopédiques, ballait avec son cavalier, je pensais à cette scène gracieuse des Mémoires où Casanova dansait la forlane à Constantinople. Et cette jolie page dont je me souvenais, mieux que les histrions que j’avais sous les yeux, me montrait la danse vénitienne sinon recommandée, du moins évoquée par le pape Pie X comme un sûr remède au tango : cette danse vénérieuse et merveilleuse, qui semble née sur un transatlantique et qui pour moi évoque cette devise que j’avais choisie au début de ma vie d’écrivain tango non tangor, j’ai eu depuis des raisons pour y renoncer, adoptant une devise plus éclatante : « J’émerveille ». Mais revenons à la jolie page casanovienne sur la forlane :

« Peu de jours après, je trouvai chez le bacha Osman mon Ismaïl-effendi à dîner. Il me donna de grandes marques d’amitié, et j’y répondis, glissant sur les reproches qu’il me fit de ne pas être allé déjeuner avec lui depuis tant de temps. Je ne pus me dispenser d’aller dîner chez lui avec Bonneval, et il me fit jouir d’un spectacle charmant : des esclaves napolitains des deux sexes représentèrent une pantomime et dansèrent des calabraises. M. de Bonneval ayant parlé de la danse vénitienne appelée forlana, et Ismaïl m’ayant témoigné un vif désir de la connaître, je lui dis qu’il m’était impossible de le satisfaire sans une danseuse de mon pays et sans un violon qui en sût l’air. Sur cela, prenant un violon, j’exécutai l’air de la danse ; mais, quand même la danseuse aurait été trouvée, je ne pouvais point jouer et danser tout à la fois.

Ismaïl, se levant, parla à l’écart à un de ses eunuques, qui sortit et revint peu de minutes après lui parler à l’oreille. Alors l’effendi me dit que la danseuse était trouvée ; je lui répondis que le violon le serait aussi bientôt, s’il voulait envoyer un billet à l’hôtel de Venise, ce qui fut fait à l’instant. Le baïle Dona m’envoya un de ses gens, très bon violon pour le genre. Dès que le musicien fut prêt, une porte s’ouvre et voilà une belle femme qui en sort, la figure couverte d’un masque de velours noir, tels que ceux qu’à Venise on appelle Moretta. L’apparition de ce beau masque surprit et enchanta l’assemblée, car il est impossible de se figurer un objet plus intéressant, tant pour la beauté de ce qu’on pouvait voir de sa figure que pour l’élégance des formes, l’agrément de sa taille, la suavité voluptueuse des contours et le goût exquis qui se voyait dans sa parure. La nymphe se place et nous dansons ensemble six forlanes de suite.

J’étais brûlant et hors d’haleine ; car il n’y a point de danse nationale plus violente ; mais la belle se tenait debout, et, sans donner le moindre signe de lassitude, elle paraissait me défier ; à la ronde du ballet, ce qui est le plus difficile, elle semblait planer. L’étonnement me tenait hors de moi, car je ne me souvenais pas d’avoir jamais vu si bien danser ce ballet, même à Venise.

Après quelques minutes de repos, un peu honteux de la lassitude que j’éprouvais, je m’approche d’elle et lui dis : Ancora sei, e poi basta, se non volete vedermi morire. Elle m’aurait répondu si elle avait pu, mais elle avait un de ces masques barbares qui empêchent de prononcer un seul mot. À défaut de la parole, un serrement de main que personne ne pouvait voir me fit tout deviner. Dès que les six secondes forlanes furent achevées, un eunuque ouvrit la porte et ma belle partenaire disparut. »

Nous avions donc les danses en 1914, mais il manquait, avec le Gavarni, les Lévêques, les Seymour, les la Batut.

Toutefois, il faut ajouter que le bal de l’Opéra de 1914 a grandement attiré l’attention des peintres et beaucoup de ceux que je connais y allèrent.

Époque de bals et de mascarades ! l’époque était légère ; on ne danse jamais plus que dans le temps des révolutions et des guerres et quel singulier poète a donc inventé ce lieu commun véritablement prophétique : danser comme sur un volcan ?

Le type le plus caractéristique de cette époque de bals et de ballets russes, ce fut incontestablement Elvire que je revois à Bullier, avec ses cheveux lilas, ses fourrures blanches et son monocle ; on l’appelait la vrille et nul doute que cet accoutrement, chevelure lilas, monocle et fourrure blanche, ne se fût généralisé l’an suivant, si la guerre n’était venue. Un Gavarni eût peut-être surgi et nous aurions eu au bal de l’Opéra de délicieuses Vrilles comme au temps de Gavarni il y avait de charmants débardeurs.

Je la revois encore danser à Bullier, le jeudi et le dimanche, tandis que le Dr Mardrus admirait la fête en savourant une glace et que M. et Mme Robert Delaunay, peintres, opéraient la réforme du costume.

L’orphisme simultané produisait à Bullier des nouveautés vestimentaires qui n’étaient pas à dédaigner. Elles eussent fourni à Carlyle un curieux chapitre du Sartor Resartus.

M. et Mme Delaunay étaient des novateurs. Ils ne s’embarrassaient pas de l’imitation des modes anciennes et, comme ils voulaient être de leur temps, ils ne cherchaient point à innover dans la forme de la coupe des vêtements, suivant en cela la mode du jour ; mais ils cherchaient à influencer en utilisant des matières nouvelles infiniment variées de couleurs.

Voici, par exemple, un costume de M. Robert Delaunay : veston violet, gilet beige, pantalon nègre. En voici un autre : manteau rouge à col bleu, chaussettes rouges, chaussures jaune et noir, pantalon noir, veston vert, gilet bleu de ciel, minuscule cravate rouge.

Voici la description d’une robe simultanée de Mme Sonia Delaunay Terck : tailleur violet, longue ceinture violette et verte et, sous la jaquette, un corsage divisé en zones de couleurs vives, tendres ou passées, où se mêlent le vieux rose, la couleur tango, le bleu nattier, l’écarlate, etc., apparaissant sur différentes matières, telles que drap, taffetas, tulle, pilou, moire et poult de soie juxtaposés.

Tant de variété méritait de n’avoir point passé inaperçue. Elle mettait de la fantaisie dans l’élégance.

Et si, en se rendant à Bullier, on ne les voyait pas aussitôt, on savait que les réformateurs du costume se tenaient généralement au pied de l’orchestre, d’où ils contemplaient non sans mépris les vêtements monotones des danseurs et des danseuses.

Elvire les intriguait à cause de son monocle et de ses cheveux aux couleurs changeantes, mais elle refusa toujours de se lier avec eux, préférant passer son temps à danser avec Mavise.

Nicolas Varinoff les menait aussi parfois dans les bals-musettes ; celui des Gravilliers, où les musiciens se tenaient sur un petit balcon ; le Bal de la Jeunesse, rue Saint-Martin, dont le patron avait une si belle collection de lingues qu’il donnait en prime à ses clients ; celui d’Octobre, rue Sainte-Geneviève, et qui appartenait en 1914 à M. Vachier ; le Petit Balcon, qui s’ouvrait dans une impasse près de la Bastille ; le bal de la rue des Carmes ; la Fauvette, rue de Vanves, et le Boulodrome de Montmartre, endroit charmant où la musique était, à mon gré, plus plaisante que celle de M. Strauss.

La guerre assassina tous ces « rendez-vous de noble compagnie » auxquels aujourd’hui Elvire ne pense jamais sans éprouver une tendre mélancolie.

La guerre éclata donc, brisant comme verre cette vie adorable et légère.

Nicolas Varinoff fut extrêmement frappé par l’événement imprévu et, peu de jours après la Marne, il déclarait à Elvire, qui se pressait contre lui caressante comme une chatte, que le temps de l’amour était interrompu et que les occupations qui l’entraînaient particulièrement durant la nuit ne seraient reprises, en ce qui le concernait, qu’à la fin des hostilités. Mais comme Elvire n’accordait à la guerre qu’un intérêt médiocre, cette décision lui parut incohérente et, au firmament de leur liaison, le dédain se prit à monter comme une lune rousse.


II


Douce poésie ! le plus beau des arts ! Toi qui, suscitant en nous le pouvoir créateur, nous met tout proche de la divinité, les déceptions n’ont pas abattu l’amour que je te portais dès ma tendre enfance ! La guerre même a augmenté le pouvoir que la poésie exerce sur moi et c’est grâce à l’une et à l’autre que le ciel désormais se confond avec ma tête étoilée. Douce poésie ! je regrette que l’incertitude des temps ne me permette pas de me livrer à tes inspirations touchant la matière de ce livre, mais je suis pressé. La guerre continue. Il s’agit avant d’y retourner, d’achever le roman et la prose est ce qui convient le mieux à ma hâte.

Mais pourquoi, parce que nous sommes en guerre, représenter toujours la guerre et les misères du soldat ou ses loisirs, ou bien le miraculeux tableau des Races mobilisées de tous les coins de l’univers sur notre Front, ou encore le triste cheminement à travers les tranchées ?

Il faut bien cependant se souvenir de cette guerre invétérée. Il n’y a pas moyen de s’en défendre. Chaque fois que je crois avoir échappé à cette hantise, elle me reprend avec une douceur toujours croissante. Je me souviens avant tout de l’instabilité de la vie du soldat. Il est un jour ici ; la nuit peut-être partira-t-il en toute hâte. Cette incertitude est surtout le lot du fantassin. J’ai connu la vie de l’artilleur et celle du fantassin ensuite. L’instabilité de la seconde est plus surprenante. J’ai entendu appeler le fantassin, le Méfiant. Les plus courageux même se méfient, car le moins qu’on puisse leur demander, c’est le sacrifice de la vie. Mais j’ai gardé la nostalgie de cette vie vagabonde et bien réglée. Je me souviens des villages parcourus au pas cadencé et de trois filles sur la porte d’une ferme, au toit défoncé, transformée en épicerie.

Aujourd’hui Paris me sollicite. Voici le Montparnasse qui est devenu pour les peintres et les poètes ce que Montmartre était, il y a quinze ans, l’asile de leur simplicité.

Le quartier Montparnasse, du témoignage de l’habitant des quartiers environnants, est un quartier de louftingues. La vérité est que Montparnasse remplace Montmartre, le Montmartre d’autrefois, celui des artistes, des chansonniers, des moulins, des cabarets, voire même des haschischophages, des premiers opiomanes, des sempiternels éthéromanes et des cocaïnomanes ou visionnaires, comme on les appelle aujourd’hui où la « coco » sévit encore ; tous ceux (parmi les Montmartrois du grand art) qui vivaient encore et que la noce expulsait du vieux Montmartre détruit par les propriétaires et les architectes, conspué par les futuristes parisiens, ou, d’ailleurs, tous ceux-là ont émigré sous forme de cubistes, de Peaux-Rouges, de poètes orphiques. Ils ont troublé des éclats de leur voix les échos du carrefour de la Grande Chaumière. Devant un café établi dans une maison de licencieuse mémoire, ils avaient dressé, dès avant la guerre, un concurrent redoutable, le café de la Rotonde. En face, se tenaient les Boches. Ici, allaient toujours les Slaves. Les Juifs continuent à aller indifféremment dans l’un ou dans l’autre.

Les marchands de couleurs dans toutes les rues avoisinantes offrent leur multicolore tentation à tous ceux qu’un rapide coup d’œil dans les expositions d’avant-garde a fait s’écrier : Anch’io son pittore.

Esquissons avant tout la physionomie du Carrefour. Vraisemblablement, elle changera avant peu. À l’un des coins du boulevard du Montparnasse, un grand épicier étale aux yeux de tout un peuple d’artistes internationaux son nom énigmatique : Hazard. Sa marchandise est des plus variées et ses chalands sont de toutes sortes. L’Américain y trouvait avant la guerre les grapes-fruits qui sont au citron ce que le melon d’eau est au cantaloup ; le Russe y retrouvait ses pommes de paradis semblables à des bigarreaux ; le Hongrois sa charcuterie poivrée de rouge, etc. Voici, à l’autre angle, la Rotonde ; un Indien en grand costume de cuir et de plumes… peintre et modèle, attirait les regards en 1914. Quelquefois même la longue silhouette de Charles Morice se profilait longtemps à l’intérieur contre la muraille.

À l’angle du boulevard du Montparnasse et de la rue Delambre, c’est le Dôme : avant la guerre, il avait une clientèle d’habitués, gens riches, esthéticiens du Massachussets ou des bords de la Sprée, c’est encore Pascin ou le Clinchtel contemporain ; c’est ici que se décidait l’admiration que l’on professait en Allemagne pour tel ou tel peintre français. Les gloires de Géricault, de Courbet, de Seurat, du Douanier n’ont pas eu à souffrir des entretiens esthétiques entre les Boches millionnaires du Dôme.

Un autre angle : c’est Baty ou le dernier marchand de vin. Quand il se sera retiré, ce métier aura pratiquement disparu de Paris, à moins que la guerre et la vie chère ne redonnent un regain de vogue à cet état. Il restera « la petite boîte », comme on dit aujourd’hui, mais le chand’de vin aura vécu. En attendant, ceux que les maladies ou plutôt les médecins n’ont pas fait renoncer entièrement aux vins de France fêtent encore à l’envi cette cave bien soignée.

Plus loin, à droite, sur le boulevard Raspail, le petit café des Vigourelles abritait en 1914, les jours où l’on ne dansait pas à Bullier, une jeunesse pétulante ; un homme au visage sévère s’y tenait souvent. Il déclarait avec simplicité à qui voulait l’entendre : « Je suis l’homme le plus emm…dant du quartier, j’emm…de même les conseillers municipaux. » On l’appelait le lion. Il avait tellement emm…rdé de monde qu’il en avait tiré des rentes. En effet, la plupart des cafés, des bistrots du quartier préféraient lui donner de l’argent plutôt que de le servir. Il n’avait qu’à se présenter dans ces endroits, pour qu’aussitôt on lui donnât, selon l’importance de la maison, un franc, deux francs et même trois francs cinquante. Chaque matin, cet homme de génie faisait sa petite tournée dans le quartier et cela lui suffisait pour vivre, il e…rdait tout le monde et ne devait rien à personne. Dans ce petit café provincial des Vigourelles venaient quelquefois MM. de Segonzac, Luc-Albert Moreau, André Derain, Édouard Férat, René Dalize et un personnage énigmatique que l’on appelait le Finlandais, mais qui, je crois, était en réalité un limousin, de Limoges. Le distingué propriétaire de la maison s’était fait une popularité d’excellent aloi dans son arrondissement en déclarant publiquement, dans un beau mouvement d’éloquence : « Messieurs, tout en étant bistrot, j’aime beaucoup les arts ; le dimanche, quand je ne vais pas au cinéma, je vais au Louvre. » Presque en face se trouvait la boutique de M. Cocula, qui, par un singulier phénomène de mimétisme onomastique, en est venu, comme son quasi-homonyme anglais, M. Cook, à s’occuper de voyages ; les Anglais ont l’agence Cook et les Français ont le train Cocula.

Dans les rues qui entourent le cimetière du Montparnasse, et où le buste de M. de Max garde le tombeau de Baudelaire, se trouvaient encore en 1916 les demeures d’anciens habitants célèbres de Montmartre ; beaucoup d’entre eux même, comme Picasso, habitèrent la célèbre maison du 13 de la rue de Ravignan, aujourd’hui 13, place Émile-Goudeau.

Redescendons rue de la Grande-Chaumière, rue des Académies, où, naguère encore, l’unique Patagon de Paris, l’Araucanien Ortiz de Zarate, se promenait en proclamant qu’il avait découvert la vérité. Ici se tenait encore un fameux petit restaurant de modèles, fermé depuis la guerre, Chez Papa ; il était tenu par un ancien Garibaldien qui assaisonnait les pâtes aussi bien que dans les osterie romaines. C’était un lieu charmant où M. Anatole France, s’il l’avait connu, serait souvent venu. On y rencontrait d’aimables gens, parmi lesquels MM. Paul Morisse, André Billy et Paul Léautaud.

S’il a une couleur différente du Montmartre d’autrefois, le Montparnasse contemporain, et même en temps de guerre, n’a pas moins de gaieté, de simplicité et de laisser-aller. Les costumes à l’américaine des artistes d’aujourd’hui ne sont ni moins larges ni d’un autre velours que celui des rapins d’autrefois ; ils sont larges d’une autre façon, voilà tout, et la sandale, après tout, n’est pas moins germanique que l’affreuse bottine à élastique de jadis. Bientôt, c’est-à-dire après la guerre, je gage, sans le souhaiter, Montparnasse aura ses boîtes de nuit, ses chansonniers, comme il a ses peintres et ses poètes. Le jour où un Bruant aura chanté les divers coins de ce quartier plein de fantaisie, les crèmeries, la caserne-atelier de la rue Campagne-Première, l’extraordinaire Crèmerie-Grill-Room du boulevard du Montparnasse, le restaurant Chinois, qui vient de mourir, les mardis de la Closerie des Lilas, morts depuis la guerre, ce jour-là Montparnasse aura vécu. L’Agence Cook y amènera ses caravanes, et le train Cocula émigrera en quelque autre quartier, emportant les peintres, les Chinois, les Patagons, les Indiens Comanches, les Limousins-Finlandais, les Vigourelles et peut-être même l’homme le plus emm…dant du quartier, vers une autre destination, vers un autre arrondissement, vers une autre butte, vers un autre mont, sans doute les Buttes-Chaumont.

En temps de guerre, Montparnasse a donné naissance à une idée exquise et touchante, la poupée-portrait, qui mérite le succès qu’elle remporte.

Une de mes premières impressions de Paris, lorsque j’y revins, blessé, fut de surprendre, au téléphone de l’hôpital où l’on me pansait, cette bribe de phrase : « … l’industrie admirable des poupées. »

Qui parlait ? je ne sais et peu importe : « C’est tout de même un peu fort, pensai-je, de s’occuper de poupées en ce moment. »

Depuis, mon opinion s’est bien modifiée à cet égard.

La poupée de Paris qui montrait la mode à toute l’Europe ne faisait-elle pas beaucoup pour le prestige de la France ?

Des artistes de Montparnasse, des femmes naturellement, ont eu l’idée de faire des poupées portraits, idée charmante qui a déjà produit d’agréables ouvrages comme ceux que Mlle Vassilieff a exposés un peu partout et même sur les grands Boulevards.

Si cette mode s’installe, nos petites-nièces possèderont de très curieuses galeries d’ancêtres.

On jouera Hernani dans la chambre aux jouets.

Ne voilà-t-il pas la grand’mère dans son costume de la Croix Rouge ! telle qu’elle était, toute jeune, en 1916 ! Elle voisine avec le grand oncle en lieutenant de chasseurs, avec la croix de guerre… Il ne faut pas que les enfants d’aujourd’hui puissent oublier ainsi qu’avaient oublié ceux d’après 70. Il convient donc de multiplier les souvenirs et les poupées portraits, ce sont des souvenirs quasi-vivants.

Mais laissons les souvenirs. Leur temps viendra. La guerre continue. Nicolas Varinoff est devenu sombre et préoccupé. Il va partir à la guerre comme volontaire dans une ambulance ruthène. Son costume mi-militaire, mi-sportman est enfin prêt.

Quand il l’eut endossé pour la première fois, il se rendit avec Elvire à la Coupole, boulevard Raspail, rendez-vous des peintres, des modèles et des littérateurs. À la terrasse se tenait Egon d’Almanfeiner, fils d’un fameux romancier autrichien qui inventa le vice singulier de se sentir toujours sous le coup de poursuites judiciaires. Son histoire ressortit à la psychopathie sexuelle et je ne m’étendrai pas davantage sur son cas, ni sur celui de son fils qui doit, paraît-il, son permis de séjour aux bontés que sa mère eut, il y a quelque vingt ans, pour le chef d’un des partis d’opposition.

J’aime mieux faire le portrait de Moïse Deléchelle qui, en compagnie de Pablo Canouris, le peintre aux mains bleu céleste, tirait les cartes à deux jeunes Roumaines, élèves assidus d’une Académie de croquis du quartier. Moïse Deléchelle est un homme couleur de cendre dont le corps, en toutes ses parties, est musical. Il se tape sur le ventre pour imiter les sons profonds du violoncelle ; de ses pieds il tire les résonnances rauques de la crécelle ; la peau tendue de ses joues est un cymbalon aussi sonore que ceux des tziganes de restaurant et ses dents, sur lesquelles il frappe au moyen d’un porte-plume, rendent les sons cristallins des orchestres de bouteilles dont jouent certains artistes de music-hall, ou qui font le chic de certaines grandes orgues mécaniques dans les carrousels des foires.

Elvire et Nicolas s’assirent à leur table et Moïse Deléchelle brouilla les cartes. Au bout de quelques instants, les Roumaines s’en allèrent à leur Académie et, avant qu’elles se fussent éloignées, leur place fut prise par Anatole de Saintariste, poète et officier, blessé au bras et qui, pour la première fois depuis la guerre, venait à la Coupole, en compagnie de sa nouvelle amie, la jolie Corail, rousse aux yeux noisettes, qui donnait dans son ensemble l’aspect d’une goutte de sang sur une épée.

Au bout de peu de temps, la conversation avait pris un tour assez vif et l’on en vint à parler de polygamie.

« Il paraît que les Boches vont l’autoriser, dit Pablo Canouris, et nous serons sans doute amenés à en faire autant. »

Et Pablo Canouris dit en rallumant sa pipe : « Pour aboir braiment une femme, il faut l’aboir enlébée, l’enfermer à clef et l’occouper tout lé temps. C’est déjà difficile d’occouper oune femme, tu parles, si on en a plousieurs. La polygamie c’est oune théorie bonne pour les pipes, mais pas pour les femmes. »

Pablo Canouris, le peintre aux mains bleues, a des yeux d’oiseau. D’origine albanaise, il est né en Espagne, à Malaga, mais son art et son cerveau, qui comportent la force réaliste qui caractérise les productions et l’esprit de la péninsule ibérique, ont gardé cette pureté et cette vérité helléniques qui lui vient de ses ancêtres, car au témoignage de tous ceux qui ont traité la question des historiens byzantins depuis Commènes jusqu’à Thomas de Quincey pour ne citer aucun écrivain contemporain, les prétendus Hellènes sont des Albanais et en Pablo Canouris, le miracle pittoresque de Tolède, Le Greco même renaissait dans le peintre aux mains bleu céleste, non que Canouris imitât Le Greco, mais le côté mystérieux de son génie touchait avec cette violence angélique qui angoisse délicieusement les amateurs de Theocopouli.

Aucune école depuis le Romantisme n’a autant remué le monde que la nouvelle école de peinture où seuls ont joué un rôle des artistes ressortissant à la civilisation méditerranéenne, des artistes appartenant à une race latine. Ce succès est cause de la résistance que l’on oppose de toutes parts à l’art d’un Canouris, de Picasso, de Braque, de Derain, de Picabia, de Gleizes, de Metzinger, de Juan Gris, de Survage, et qui va devenir plus violente encore qu’elle ne le fut jamais. Les philosophes ont rempli, paraît-il, en vue de combattre l’art moderne, tout « un arsenal de sophismes », comme disait mon ancien ami Delormel. Mais que peuvent les philosophes contre les formes et la matière qui sont les objets et les sujets des meilleurs d’entre les peintres d’aujourd’hui ? Que la peinture nouvelle soit différente de celle d’hier, c’est évident ; qu’elle ne s’accorde pas avec la tradition du grand art, c’est une chose que je défie à quiconque de démontrer. Et que cela fasse courir à l’art le moindre danger, je n’en crois rien. Les études éclatantes, surprenantes et sévères des nouveaux peintres sont profondément réalistes. Cet art n’éloigne pas de l’étude de la nature ceux qui s’y livrent si préoccupés de fixer, de combiner toutes les possibilités esthétiques.

Excès de nouveauté ? Qui sait ? Je le répète, elle n’est pas dangereuse pour l’art, mais seulement pour les artistes médiocres. Et ceux-là, quoi qu’ils fassent, resteront médiocres ; qu’importe, après tout, qu’en outre ils soient absurdes.

Dans le caractère de Canouris se mêlaient donc l’Espagne et l’Albanie. Et d’apparence il était comme sont les Albanais parmi lesquels il y a de beaux hommes, nobles, courageux, mais ayant une propension au suicide qui ferait frémir pour leur race si leurs qualités génésiques ne balançaient leur ennui de vivre. Ce qu’il y avait d’Espagnol en Canouris n’avait pas écarté le goût pour la mort volontaire et il conservait pour les femmes un goût espagnol fortement albanisé.

J’appris à connaître Canouris pendant un séjour à Bruxelles qui m’a laissé d’inoubliables et de précises impressions sur le sang qui, avec l’Écossais, peut-être, est le plus ancien de l’Europe.

Pablo Canouris, qui y vécut, venant tout droit de Malaga et avant de connaître Paris, y avait pour amie une Anglaise qui le faisait souffrir comme peuvent pâtir d’amour ceux-là seuls qui appartiennent à l’élite de l’humanité.

Cette fille, dont la beauté était insolente à un point qu’il n’y a point d’homme qui ne l’eût aimée à la folie, trompait mon ami avec ceux qui le voulaient bien, et moi-même, qu’on me le pardonne, je délibérai longtemps entre l’amitié et le désir.

Impudique, d’une façon que ne peuvent manquer d’admirer ceux que la vie a assez malmenés pour qu’ils soient devenus bigles de l’âme et borgnes du cœur, Maud passait sa vie, dévêtue, dans l’appartement de mon ami. Et quand il était sorti, la débauche entrait dans sa demeure.

Et cette fille, cette Maud, faisait-elle partie de l’humanité ?

Elle n’en parlait aucun langage, mais un dialecte hybride, un mélange d’anglais, de français, de tournures belges et germaniques.

Un philologue l’eût adorée, un grammairien n’eût pu que la détester malgré sa beauté.

Anglaise, elle l’était par son père, officier cruel, condamné à mort dans l’Inde pour sévices contre les indigènes. Mais sa mère était Maltaise.

Un jour, mon ami me dit :

— Il faut que je me délivre. Je me tuerai demain.

Je connaissais assez le caractère albanais de Pablo Canouris pour savoir qu’il ne s’agissait point là de vaines paroles.

Il se tuerait puisqu’il l’avait dit.

Je ne le quittai plus, et le lendemain, grâce à ma présence, à mon amitié, Pablo Canouris ne se tua pas.

Il trouva lui-même un remède à son mal.

— Cette femme, me dit-il, n’est point ma femme. Je l’aime, c’est vrai, mais d’un amour qu’une épouse détruirait en moi.

— Je ne comprends pas, m’écriai-je, expliquez-vous ?

Il sourit et continua :

— Les races des Balkans et des monts qui sont aux bords de l’Adriatique pratiquaient autréfois le rapt, et cette coutoume sourvit dans diverses localités.

« Ne nous appartient réellement que la femme que l’on a prise, celle que l’on a domptée.

« Sans rapt, point de mariage heureux.

« J’ai fait la cour à Maud. C’est elle qui m’a pris.

« Elle est libre et je veux reconquérir ma liberté. »

— Et comment cela ? lui demandai-je, étonné.

— Le rapt ! dit-il, avec un calme et une noblesse qui m’en imposèrent.

Les jours suivants, nous voyageâmes, Pablo Canouris et moi.

Il m’emmena en Allemagne et, pendant quelques jours, parut soucieux.

Je respectais sa douleur et sans plus songer au rapt le louais silencieusement d’essayer par l’absence d’oublier cette Maud qui l’enfiévrait jusqu’au désir de la mort.

Un matin, dans Cologne, au milieu de la Hohenstrasse, Canouris me montra une jeune fille qui, un rouleau de musique à la main, marchait à côté de sa gouvernante.

Un laquais, vêtu d’une livrée de bon goût, marchait à dix pas derrière les deux femmes.

La jeune fille pouvait avoir dix-sept ans. Deux nattes lui tombaient dans le dos.

Fille de patriciens colonais, elle semblait gaie comme on ne l’est en Prusse que dans la ville des rois Mages.

— Suivez-moi, me dit tout à coup l’Albanais.

Il se mit à courir, dépassa le laquais et, arrivé près de la jeune fille, lui jeta un bras autour de la taille et la souleva en courant plus fort.

Je courais plein d’inquiétude sur les traces de mon ami.

Je ne regardais point derrière moi, mais certainement le laquais et la gouvernante, interdits, avaient perdu la tête, car ils ne criaient même pas à la garde !

Nous passâmes devant le Dôme, gagnâmes la gare.

La jeune fille, fascinée par la prestance mâle de son ravisseur, souriait, ravie dans tous les sens du terme et, quand nous fûmes dans le wagon d’un train en marche vers Erbestal, vers la frontière, Pablo Canouris, le peintre aux mains azurées, embrassait à en perdre l’âme la plus soumise des fiancées.

Elle mourut au bout de deux mois. Et je crus que cette fois je ne pourrais pas écarter le suicide de mon ami.

Mais je parvins à l’amener à Paris où il s’établit et le détail de ses amours dans la capitale serait trop long. Qu’il suffise de dire que le jour dont il s’agit, il était seul depuis une quinzaine de jours.

« Je partirai demain pour la Guerre, dit Nicolas Varinoff à Pablo Canouris, je te prie d’amener ce soir Elvire au cinéma ; c’est vendredi, on change de spectacle. Elle ne se consolerait pas d’en avoir manqué un seul. J’ai, pour mon compte, pas mal de courses à faire et je dînerai en famille chez ma sœur. »

Au bout de quelques instants, il se leva, l’air soucieux, songeant à la guerre et il dit au revoir à Elvire en pensant à autre chose et son cœur se serra en voyant son amant s’éloigner sans se retourner une seule fois.

À ce moment, un sergent, Allemand nommé Waxheimer et qui avait réussi à se faire prendre dans la légion étrangère, où il s’était engagé sous le nom d’Ovide du Pont-Euxin, s’approcha. Il était en convalescence après sa cinquième blessure.

Et apercevant Elvire il lui cria : « Est-ce que vous ne m’avez pas raconté un jour que votre grand’mère avait été mormonne. »

« Oui, répondit Elvire, et c’est ce qui fait sans doute que je ne suis pas jalouse. Mon amant peut avoir autant de maîtresses que cela lui plaît, je ne serais pas plus jalouse que ne le serait de ses copines une femme mormonne. On m’a toujours raconté chez moi l’escapade de ma grand’mère Paméla. Mais celui qui m’a éclairé sur son compte est une espèce de rat de bibliothèque, un Boche qui avait été le secrétaire de Dreckeim, autre Boche qui a écrit une histoire du Mormonisme. Dreckeim avait été dans la capitale des Mormons en 1895 ; en 1908, il y envoya ce vieux Filnitz qui était amoureux de moi à Pétrograde où il servait vaguement de secrétaire à Replanoff. Comme il parlait toujours des Mormons, je lui ai sorti ma grand’mère. Il a été épaté et a retrouvé dans ses papiers une copie faite par lui à Salt Lake City de la lettre d’un mormon célèbre. C’est justement le type qui avait converti ma grand’mère au mormonisme et il parle d’elle. »

« Eh bien ! dit le pseudo Ovide du Pont-Euxin, j’ai retrouvé depuis la guerre un de mes grands-oncles, Hessois venu en France en 66 et qui, comme tel, a le droit d’y demeurer. Je savais bien qu’il existait avant la guerre, mais je n’allais jamais le voir. Depuis la guerre, il a été très gentil pour moi et c’est chez lui que je suis en permission. Il a été tout jeune dans l’Utah avec sa mère qui était veuve et s’était laissée emmener là-bas dans un des premiers convois qui amenèrent d’Europe de nouveaux fidèles. Mon grand-oncle, Otto Mahner, a passé là-bas son enfance et n’est rentré dans son pays natal qu’à l’âge de vingt-cinq ans, pour se marier à la façon européenne, mais il ne cesse de me parler du mormonisme, depuis que je le revois. Il y revient toujours en parlant comme d’un moyen de redonner à la France la population dont elle a besoin pour rester une grande nation. »

« Mais, dit Elvire, croyez-vous que ce soit utile qu’il y ait beaucoup d’enfants ? »

« Fichtre ! dit Ovide. Si c’est utile ; mais dans cinquante ans il y aura cent millions de Boches, soixante millions d’Italiens ; je vous fais grâce des Espagnols et autres nations qui confinent à la France et, du train où l’on va, elle n’aura pas atteint à cette époque son quarantième million. »

« Ce serait rigolo, dit Elvire, que votre grand-oncle ait connu ma grand’mère. »

« Justement, dit Ovide, je lui ai promis que vous iriez le voir ; c’est près d’ici, rue Delambre, je vous donnerai l’adresse. »

« Entendu, dit Elvire, comptez sur moi vers trois heures de l’après-midi. J’apporterai la lettre. Elle est de 1851. »

« Merveilleux ! s’écria Ovide, je crois bien que mon grand-oncle Otto y était. Enfin, à demain ! »

Et, comme c’était l’heure du dîner, Pablo Canouris l’emmena dans la petite boîte en vogue du quartier.

Dans le monde des artistes, on ne dit plus le bistrot ; il y a belle lurette que mastroquet n’existe plus, ce mot mourut au temps du symbolisme et le dernier à qui je l’ai entendu dire est Rémy de Gourmont. On dit maintenant : « Allons chez un tel, c’est une petite boîte où on bouffe bien. »

Et bistrot sera relégué dans le débarras des mots d’époque destinés à devenir poétiques, tels paletot, cocotte, fiacre, victoria, teuf-teuf, ohé ! ohé !! dont les poètes qui voudront, dans cent ans, évoquer notre temps farciront leurs poèmes, comme Verlaine qui mit dans ses fêtes galantes les mots qui lui paraissaient les plus poétiquement évocateurs du XVIIIe siècle.

Et, après dîner, pendant la représentation cinématographique, Pablo Canouris, qui regardait ce spectacle sans songer à mal, sentit tout à coup une petite main se poser dans ses mains. Il en fut tout secoué d’une sorte de volupté mêlée d’horreur. Et, peu à peu, sa main serra celle d’Elvire.


III


Nicolas Varinoff était parti après avoir embrassé Elvire d’une façon distraite et elle avait rendu son baiser d’une façon plus distraite encore. Il pensait au communiqué, elle pensait au cinéma.

Quelle chose bizarre, qu’une fille de la sorte d’Elvire, qui aimait les femmes à la façon d’un homme, eût eu pour Nicolas Varinoff un béguin fou qui n’était nullement aboli, mais qui s’assoupissait, étant donné toutes les incertitudes qui avaient surgi depuis la guerre et aussi le fait qu’il ne paraissait plus songer du tout à l’Amour. Pablo Canouris lui plaisait et, comme il était d’un pays neutre, son sort paraissait moins incertain que celui de Nicolas. Et sa renommée faisait de son amitié une garantie de succès pour un peintre qui ne serait pas sans talent et serait de ses amis. Elvire était peintre plus qu’elle ne le savait elle-même. Mais elle ne songeait pas à Pablo Canouris ni à l’étreinte de leurs mains. Elle se rappelait certaines scènes de cinéma qui l’avaient enchantée et n’oubliait pas la conversation qu’elle avait eue avec le faux Ovide touchant le mormonisme.

En s’apprêtant pour aller rue Delambre et en cherchant la copie de la lettre où il était question de sa grand’mère, elle se disait :

« Je ne sais pas pourquoi, après tout, il n’y aurait pas un mormonisme féministe, des femmes ayant plusieurs maris. Ce serait rigolo. Et d’abord ça existe, pas pour les maris, mais pour les amants. Il faudra que je fasse un portrait d’Anatole de Saintariste en lieutenant, à côté de sa poule Corail. Elle est difficile à dessiner cette petite. »

Puis, elle alla au rendez-vous, rue Delambre. Le vieil Hessois, qui avait vécu chez les Mormons, était un beau vieillard, à l’intelligence ouverte et claire. Il reçut Elvire en disant : « Sûrement j’ai connu votre grand’mère en 1851. J’avais huit ans et je suis arrivé à Great Salt Lake City en août 1851. Lisez-moi la lettre vous-même, car je ne peux plus lire les écritures, même avec des lunettes. »

Et, tandis que le pseudo Ovide du Pont-Euxin s’arrachait les petites peaux près des ongles et que le vieil Otto Mahner ouvrait la bouche pour mieux écouter et la fermait parfois en reniflant une prise, Elvire déplia la copie de la lettre que lui avait donnée à Pétrograd le vieux Filnitz, et la lut avec une lenteur digne d’une jeune femme qui avait été commère aux Folies-Bergères.


À frère Brigham Young, président de l’Église des Saints-du-dernier-jour, gouverneur du territoire d’Utah.
Great Salt Lake City (États-Unis d’Amérique).
Paris, le 20 décembre 1851.

Je pense être le premier, frère Brigham Young, à vous renseigner sur les événements tragiques qui ont mis à feu et à sang la malheureuse capitale de la France. Toutefois, au cas où la nouvelle aurait devancé ma lettre, celle-ci vous rassurera sur mon sort et celui de la mission.

Lorsqu’obéissant aux volontés du conseil de l’Église, je pris congé de mes épouses et quittai Salt Lake City, pour diriger les missionnaires chargés d’aller évangéliser la vieille Europe, je n’éprouvai nulle part l’étonnement fait d’admiration et d’horreur qui me surprit dans la cité géante qui a remplacé Rome à la tête du monde.

On trouve à Paris un singulier mélange de grandeur et de misère bien fait pour frapper les yeux d’un citoyen des États-Unis, accoutumé à l’agréable simplicité de nos villes naissantes dans lesquelles, s’il y manque l’architecture sublime des palais, des monuments et des édifices religieux, l’ordonnance grandiose des places et des jardins, les perspectives ménagées avec un goût délicat et audacieux des promenades publiques, on ne trouverait pas non plus l’affreuse saleté des faubourgs parisiens, ces maisons épouvantables où vivent dans une promiscuité écœurante et parmi la vermine nauséabonde les ouvriers et les petits bourgeois.

Dans ces rues étroites et tortueuses, l’odeur de la pourriture essaie de vaincre la fétidité de l’urine qui, souillant Paris tout entier, stagne en flaques, écume dans les ruisseaux, et s’allie à la puanteur des excréments d’hommes et de bêtes qui l’accompagnent.

Nulle part en Europe je n’ai regretté comme à Paris ce que l’on y appellerait la franche sauvagerie de nos contrées.

Les façades lépreuses, témoins d’un grand nombre de révolutions, ont l’air de vieilles femmes, de squaws usées par la vie et par les durs traitements que les Peaux-Rouges, ces restes malheureux du malheureux peuple des Lamanites, font subir à leurs femmes.

D’autre part, la nature est ici, comme partout en Europe, plus mesquine que dans notre patrie, et, en particulier, les fleuves y sont de misérables ruisseaux au regard de notre Missouri, le Père des Eaux, ou des autres fleuves américains.

Je suis arrivé à Paris en avril, de Copenhague où j’ai eu le bonheur de faire un grand nombre de prosélytes danois que vous avez eu sans doute la joie d’accueillir dans notre sainte ville.

Ayant visité Paris à diverses reprises, je connaissais la dure vie qu’y menait frère Curtis Bolton, spécialement chargé de l’entreprise difficile de convertir les Parisiens. Malgré mille obstacles, il a pu mener à bien quatre cents conversions et je dois dire qu’il a été médiocrement aidé par les circonstances.

Il a vécu durant sept ans dans une mansarde de la rue de Tournon[2] et, malgré ses efforts, n’a sûrement gagné plus de dix francs par mois, ce qui le forçait à vivre de pain sec et d’eau fraîche.

J’ai pensé qu’il était temps qu’il se reposât et, dès mon arrivée, je me suis chargé — connaissant suffisamment le français — de mettre au point sa traduction du Livre de Mormon.

Cet ouvrage paraîtra vraisemblablement dans le courant de l’année prochaine.

J’ai envoyé frère Curtis Bolton en Angleterre, parmi les gens de sa race, qui l’ont bien accueilli et les lettres enthousiastes qu’il m’adresse me font connaître que son apostolat provoque des bals et vous savez combien ils sont agréables aux dieux, des concerts, des excursions, des garden-partys et les jeux les plus aimables.

N’a-t-il pas été à Jersey avec une troupe de demoiselles prêtes à devenir nos sœurs et avec quelques Saints ! et pendant ce voyage d’agrément, ce ne furent que prédications, que cantiques et qu’accomplissements des désirs de la chair selon la loi humaine et divine qui exige la polygynie d’après l’exemple des patriarches et celui de Christ qui eut trois épouses, comme on peut voir aux évangiles.

Les vacances de frère Curtis Bolton sont maintenant achevées et, plein de zèle, il se prépare à rentrer à Paris.

L’apôtre étant de retour, je quitterai la France pour aller visiter nos missions d’Italie.

Mais voici quelques détails sur mon séjour ici :

Arrivé à Paris, je me suis logé au 37 de la rue Paradis-Poissonnière, populeuse et triste à la fois, et qui, par l’accoutumance, en est venue à me plaire, bien que je sois toujours incommodé par l’air méphitique de ma chambre, très basse, comme dans un très grand nombre de maisons parisiennes.

Quelle pitié n’éprouverait le cœur le plus endurci à l’aspect des malheurs qu’a supportés la population de cette Capitale ? La succession rapide des révolutions et des émeutes ne donne pas à ce malheureux peuple le temps de se remettre des guerres et des tueries.

Les Dieux savent que nous autres, Saints-du-dernier-jour, nous sommes accoutumés aux émeutes. L’une d’elles coûta la vie à notre prophète Joseph Smith et au patriarche Hyrum son frère, dans la prison de Carthage. J’y fus moi-même grièvement blessé. Nauvoo, la Cité Belle, que nous édifiâmes de nos propres mains, nous fut ravie par les Gentils, bien des nôtres y subirent le martyre et le Temple y tombe en ruines. Mais rien ne peut donner l’idée de l’aspect désolé où je trouvai Paris lorsque j’y arrivai cet avril. Des restes de barricades, des ruines causées par l’incendie, les souvenirs des révolutions et des guerres, les éclopés des uns et des autres, tout cela me fit penser que nos plaies et nos tribulations à la recherche de ce pays de Déseret que vous nous aviez promis, que nous trouvâmes et que vous nommâtes, en souvenir d’une petite abeille surnaturelle et selon le mot qui vous fut révélé, n’étaient que de douces récréations et de pieuses bénédictions, aux prix des malheurs de toute sorte que la rage politique et l’amour mal compris de la moins démocratique des libertés ont attirés en peu d’années sur les Français et tout particulièrement sur les Parisiens.

Je pensais que ces désolations touchaient à leur terme et entreprenant vigoureusement mon apostolat d’après l’état où frère Curtis Bolton avait laissé le sien, je pus baptiser quelques Français au no 282 de la rue Saint-Honoré. Pour soutenir ma prédication, je fondai un journal, selon l’exemple du Prophète Joseph Smith et de vous-même, qui êtes notre nouveau Prophète. Cette feuille paraît mensuellement depuis le mois de mai : c’est l’Étoile du Déseret et vous approuverez certainement ce titre.

La police n’ayant pas laissé de me tracasser comme elle a tracassé ou plutôt persécuté notre pauvre frère Curtis Bolton, j’ai résolu de ne rien traiter dans ce journal qui eût rapport avec la politique. Un des nouveaux saints, frère Dupont, qui a été témoin d’un de mes miracles, s’est trouvé être un poète fort médiocre à la vérité, mais les quelques cantiques français qu’il a composés peuvent servir en attendant mieux. Il a aidé frère Bolton dans sa traduction du Livre de Mormon et me rend service en corrigeant les épreuves typographiques.

Dois-je ajouter que je ne révèle pas ce point de notre doctrine qui la rend si séduisante pour les jeunes hommes ? Je veux parler de la polygamie.

Le caractère léger et moqueur des Français m’a fait craindre que, dès le début de mon apostolat, ils ne tournassent notre Église en dérision, s’ils avaient eu connaissance de la condition rituellement patriarcale de nos familles.

Un des auteurs réputés classiques dans ce pays, M. Molière, qui a composé, il y a deux siècles, d’impayables bouffonneries, a écrit dans une pièce que j’ai entendue ces jours-ci au Théâtre Français des vers qui m’ont indigné, bien qu’ils semblent extrêmement drôles et parfaitement sensés aux spectateurs parisiens qu’ils incitent à rire immodérément et qui paraîtraient comme l’expression d’une sentence légale (ou illégale ad libitum pour ne pas oublier notre juge Lynch, qui est une des manifestations de l’injustice même) à nos Gentils de l’Illinois, à ceux du Congrès de Washington et de l’armée des États-Unis.

Voici ces vers de M. Molière, d’une sauvagerie digne de celle des batteurs d’estrade, des aventuriers, des éleveurs les plus grossiers de notre sauvage Far-West :

La polygamie
Est un cas pendable.

Vers cruels, inhumains, qui semblent composés en Amérique, exprès à notre endroit, mais dont la réminiscence eût suffi à nous perdre pour toujours dans l’esprit des Français qui nous eussent alors traités comme des débauchés qu’ils sont eux-mêmes.

D’autre part, la polygamie existe ici en fait et ainsi que je viens de l’insinuer, sous la forme de débauche.

Le mariage, s’il demeure en France une monogamie légale, devient souvent et pour ainsi dire ouvertement une polygamie véritable, et pour le mari et pour l’épouse, par l’adultère, qui est dans cette contrée un acte à la fois grave et risible et il n’est point rare que le ridicule qu’il entraîne y devienne mortel.

Au demeurant, si la polygamie n’est plus dans ce pays un cas pendable au gré de la justice, si les vers cités plus haut sont profondément bouffons plutôt que véritablement patibulaires, la loi française n’en réprime pas moins la polygamie lorsqu’elle est sanctionnée par un acte rituel ou légal ; et mon désir d’éviter de graves différends avec la police de ce pays est conforme à celui qui m’anime pour le triomphe de l’Église des Saints-du-dernier-jour puisque l’expulsion des apôtres ruinerait certainement le petit noyau de croyants qu’a pu réunir le zèle déjà constaté de frère Curtis Bolton[3].

Ces choses dites, venons-en aux événements de ces derniers jours et le grand nombre de gens qui y ont perdu la vie m’assure que la mienne a été à deux doigts de sa perte.

Ma volonté de ne pas me mêler de politique et de ne pas donner d’appréciations qui pourraient être mal interprétées au cas où l’on ouvrirait ma lettre, ainsi qu’avec raison la police le pratique, paraît-il, couramment, m’interdit de vous faire connaître mes idées sur la cause de ces événements, mais je veux vous la dire sans porter aucun jugement. Les émeutes et les révolutions dont j’avais trouvé Paris encore tout bouleversé au mois d’avril, se sont renouvelées à l’occasion d’une certaine opération gouvernementale qu’on a appelée le Coup d’État. Qu’il me suffise d’ajouter comme explication que le président de la République française, qui est un membre de la famille des Bonaparte, médite le rétablissement à son profit de la dignité impériale. Il a commencé par une manifestation d’absolutisme qui a déplu à un certain nombre de personnes de toutes les classes et particulièrement parmi les ouvriers.

Selon les conseils que l’on m’a donnés, je ne suis pas sorti le 2 décembre ni le 3. Le 4 cependant, il fallut que j’allasse à notre imprimerie située rue Saint-Benoît, sur la rive gauche de la Seine, et, bien qu’aguerri, je ne laissai point d’être surpris par la brutalité des soldats. Un détour m’amena rue de la Paix où je vis des lanciers, soldats de la cavalerie, qui chargeaient une foule paisible, composée de gens fort bien mis, de bonnes et d’enfants de la classe aisée.

Je pus me garer cependant et éviter d’être foulé aux pieds des chevaux, mais, en revenant de la rue Saint-Benoît, j’eus le tort de prendre un chemin qui me parut plus court que celui que j’avais suivi précédemment. J’errai ainsi de barricades en barricades et il me serait difficile de reconstituer présentement mon itinéraire dans un dédale de rues transformées par les barricades en citadelles improvisées.

La constitution morale des nations européennes est si différente de celle qui régit les Américains que je ne sais si vous comprendrez les motifs des luttes intestines qui divisent les Français. Ici, rien n’est véritablement démocratique ; l’Égalité qui est inscrite sur les façades des édifices publics n’est souhaitée par aucune classe de la population[4].

Chez nous, tout est issu du populaire : la religion, les arts, le pouvoir et la richesse. La nation américaine est une échelle dont les degrés égaux entre eux n’offrent à l’observateur qu’une différence d’élévation. Et cette parabole demeure aussi véritable dans le monde mental que dans le monde matériel. De temps à autre on retourne l’échelle et rien n’est changé.

En France, au lieu d’une seule échelle, on en trouverait plusieurs destinées à gravir la même cime. Chaque classe de la population, pour m’exprimer d’une manière plus directe, forme ici un état dans la nation, un état avec son aristocratie, sa bourgeoisie et sa plèbe. Les arts sont organisés en cette guise et ne connaissent pas cette unité démocratique que l’on admire chez nous. Les sciences et les métiers sont divisés selon ce système. L’art de la guerre n’est pas compris autrement. La science des fortifications même a trouvé, chose invraisemblable, une application plébéienne dans la barricade, et, tandis que les guerriers savants, portant très haut l’enseignement qu’ils tiennent des ingénieurs italiens du xve et du XVIe siècle, continuent d’appliquer leurs connaissances au perfectionnement des fortifications, le peuple a inventé la barricade, forteresse improvisée et imprévue, faite de pavés, de poutres, de tonneaux, d’omnibus renversés, de paniers et de matelas. Ces remparts montent parfois jusqu’à la hauteur d’un deuxième étage et il est arrivé que les défenseurs de ces informes amas de débris et de matériaux disparates aient eu raison des troupes régulières et de l’artillerie.

Chez nous, le peuple s’appelle tout-le-monde : millionnaires, cultivateurs, journalistes, aventuriers et marchands de bétail ; on n’excepterait guère que les gardiens de troupeaux de moutons, les nègres et les Indiens, les derniers sont des ennemis bénis que nous supplantons sur leur propre sol, tandis que les premiers ne font pas partie de l’humanité.

Ici, le peuple n’est formé que par les criminels, les pauvres gens, les ouvriers, les étudiants, les représentants, les artistes et les gens de lettres. Et il a parfois de terribles colères ce monstre vigoureux ! Le gouvernement en a eu facilement raison, en l’occurrence, mais le sang a coulé abondamment.

Je ne vous donnerai point le détail des barricades qu’il m’a fallu visiter le 4 de ce mois en tentant de revenir à mon logis. La topographie de Paris ne vous est pas familière et ces explications vous seraient inutiles. Qu’il me suffise de vous dire que dans une seule voie nommée rue Rambuteau, que j’ai dû suivre, bien qu’elle m’éloignât de chez moi, j’ai compté jusqu’à douze barricades.

Ailleurs, devant une grande barricade barrant la rue Saint-Denis, à la hauteur de la rue Guérin-Boisseau, j’ai été pris pour un homme de la police, un mouchard[5], selon le mot populaire. Je n’étais pas fort rassuré et, malgré ma qualité d’Américain que je tentais en vain de faire constater, les émeutiers m’auraient fusillé si un représentant, illustre comme poète, M. Victor Hugo, n’était intervenu. Il m’interrogea et, après s’être enquis longuement des chutes du Niagara, des pilotis de Mexico, des coutumes, des usages et du cours de l’Orénoque, il me fit relâcher. Et devant les émeutiers qui l’écoutaient avec respect, il me dit textuellement : « Sage citoyen des États-Unis d’Amérique, vous témoignerez dans votre libre République des efforts que les Parisiens, ce peuple de Titans, accomplissent ici pour cimenter la proche fraternité des États-Unis d’Europe. »

Là-dessus, il me quitta après m’avoir serré les deux mains, et l’on m’enferma dans une pharmacie que les émeutiers avaient transformée en fabrique de poudre.

D’après ce que m’a dit le président de la République vénitienne, M. Manin, lors de la visite qu’il me fît, il y a environ trois mois, et où il se montra curieux des choses du mormonisme, ce M. Victor Hugo vivrait, autant que faire se peut, à Paris et sans entraîner le scandale, d’après les principes admis par notre Église et notamment en ce qui concerne la polygynie.

Après quelques instants qui me parurent interminables, on me permit de m’éloigner. De barricade en barricade, parmi les morts et les blessés, malgré les soldats dont j’évitai les baïonnettes et les projectiles, je me retrouvai, je ne sais comment, sur le boulevart[6] où la boucherie était horrible.

Les soldats massacraient tous ceux qu’ils rencontraient et les cris d’assassins, d’à bas Bonaparte, de vive la République, les commandements des officiers, les lamentations des mourants, le crépitement de la fusillade, le tonnerre du canon se mêlaient, formant une musique effrayante. Je pensai qu’il se pouvait très bien que ma dernière heure approchât et je songeai d’abord à me réfugier dans une boutique, mais la plupart étaient fermées et, voyant dans celles qui étaient restées ouvertes des cadavres de commerçants, je connus par là qu’il n’y avait pas de refuge que les soldats respectassent. Je n’osai pas m’enfoncer dans les rues étroites qui conduisaient chez moi. Je craignais de tomber encore une fois auprès de quelque barricade ; cela me paraissait aussi dangereux que d’être exposé à la brutalité des soldats.

Là-dessus, il se mit à pleuvoir et la boue qui se forma rapidement était rouge de sang par endroits. Quelques passants, émeutiers voulant gagner leur barricade, se hâtaient, parfois courbés pour échapper aux projectiles ou fiers et défiant par des cris pleins d’insolence la force armée. Toutefois ils ne s’arrêtaient point, désireux d’éviter l’arrivée des soldats dont deux troupes venaient en sens contraire. Pour ma part, certain de ne pas leur échapper, je me préparai à mourir. À ce moment, une troupe de jeunes gens et de jeunes femmes, mis avec élégance, passa près de moi en riant. J’eus l’idée de les suivre, car ils me semblaient peu se soucier de l’émeute et même se croire à l’abri des dangers ; mais tout en riant et en plaisantant, ces débauchés, — car ils n’étaient pas autre chose, — se retournèrent et m’écartèrent à coups de canne, disant :

« Passe ton chemin, bonhomme, nous ne sommes pas de ton bord. »

Et l’une des jeunes femmes qui s’était aussi retournée, ramassa une bouteille vide qui se trouvait à ses pieds, près d’un shako et d’un soldat mort, et me la jeta avec violence en criant :

« Dépêche-toi donc, Paméla, et prends garde à ce socialiste. »

En même temps, la bouteille m’atteignit au front, m’étourdissant et me blessant au-dessus du sourcil droit. Aussitôt, j’entendis une voix douce qui me disait :

« Pauvre homme, votre sang coule. »

Et voici près de moi un remuement de soie tandis qu’une main délicate étanchait avec un mouchoir parfumé le sang de ma blessure.

Je crus d’abord que c’était l’ange Moroni qui se manifestait sur le champ de bataille et venait pour sauver un des fidèles de Joseph. Mais les débauchés sans pitié qui dans ce jour de deuil se hâtaient vers quelque cabaret, Rocher de Cancale ou autre, pour festoyer et se réjouir des malheurs populaires, criaient encore en s’éloignant : « Paméla, rejoins-nous vite, les soldats arrivent, » me firent comprendre qu’il n’y avait point près de moi d’ange Moroni, mais seulement cette Paméla retardataire que ses compagnons appelaient tout en ne se risquant plus, malgré leur insouciance, à venir la rechercher dans le lieu dangereux où elle se tenait volontairement afin de me secourir. Les bataillons arrivaient en courant, rythmant leurs pas et le bruit cadencé que faisaient leurs pieds s’approchait sinistre comme une danse macabre.

L’ange Paméla ne s’en souciait pas et je pensai que j’allais mourir avec elle. Cette fin romanesque m’enthousiasma un moment et je songeai à crier, lorsque les baïonnettes m’atteindraient, un « Vive la République ! » qui, destiné dans ma bouche à glorifier légitimement nos États-Unis, devait paraître (et c’était là une plaisanterie mortuaire que je trouvai excellente) aux soldats qui allaient devenir mes bourreaux, une apologie in extremis du régime populaire contre lequel ils combattaient.

Mais la main qui avait essuyé ma face me prit le poignet et m’entraîna, je distinguai confusément les uniformes des militaires et la silhouette angélique de la femme qui m’entraînait ; elle tenait maintenant de la main gauche le mouchoir taché de mon sang et ce linge me fit songer au Christ et à la Sainte Véronique. Cette édifiante pensée m’occupa le temps que nous mîmes à traverser le boulevart[7] et à gagner juste à temps pour n’être pas la proie des soldats, une rue adjacente.

Vous venez de lire, frère Brigham, comment j’échappai pour ainsi dire miraculeusement à la fureur disciplinée des militaires et je vous prie d’excuser la digression qui suit à propos des femmes françaises.

On pourrait dire d’elles ce que je vous écrivais naguère au sujet des prêtres catholiques. Ils valent mieux que ceux de n’importe quelle religion et nulle part, sauf dans notre Église, on ne rencontre autant de Saints. Rien d’étonnant puisque le catholicisme est la vraie religion qui a succédé au mosaïsme et qui a détenu la vérité jusqu’à l’apparition de l’ange Moroni à Joseph Smith. Et j’ai été bien souvent charmé par les vérités que les prêtres catholiques s’efforcent de propager avec un courage et une bonne foi inexprimables.

De même les femmes : elles sont ici excellentes comme santé, travail, courage, grâce, goût, bon sens et bonne humeur et celles qui s’écartent de cette retenue qui convient au beau sexe y sont plutôt amenées par les vices des institutions que par leurs propres penchants.

Nulle part la polygamie ne serait peut-être aussi utile qu’ici où l’on a complètement perdu la notion du mariage. La liberté dans l’amour apparaît comme un droit incontestable à beaucoup de socialistes et la polyandrie est admise par Fourier même et dans le mariage et aussi dans le célibat, par l’institution éminemment immorale du bayadérisme.

La polygynie est la santé pour l’homme et pour la femme, elle supprime la prostitution, les malheurs et les maladies qu’elle entraîne ; elle augmente la majesté de l’homme, en satisfaisant son goût inné pour la domination. Cette constitution patriarcale conviendrait parfaitement à ce pays qu’elle régénérerait en y résolvant peut-être la question sociale, supprimant ces luttes intestines, ces idéologies malsaines qui appauvrissent les corps et les esprits. Au lieu de cela, l’adultère en créant une polygamie clandestine, la prostitution en faisant de l’acte de chair une chose honteuse, détruisent le bonheur que l’homme éprouve à procréer, entraînent les hommes à des folies, jettent sur la terre de misérables enfants sans famille, sans destinée et voués au mépris pour leur illégitimité.

La femme qui m’avait entraîné me fit courir longtemps. Nous nous trouvâmes enfin devant une maison et, prié de monter, je suivis mon sauveur dans un appartement élégant et celle qui m’y avait gracieusement introduit me dit :

« Mon père et mon frère sont des ouvriers. Ils se battent contre la tyrannie. C’est pourquoi mon cœur a été ému en vous voyant blessé par cette grande lâche de Berthe. Je résolus aussitôt de vous sauver. N’êtes-vous pas représentant ? »

Je fis connaître à cette personne ma qualité d’Américain et de missionnaire mormon et elle parut vivement intéressée, me disant :

« J’ai été enfant de Marie… c’était le bon temps. »

Et je compris que cette jeune femme vivait dans la perdition et qu’elle songeait avec regret à ses années d’innocence. Je pensai aussitôt qu’elle serait une excellente mormonne et que les françaises étant rares parmi les Saints, vous ne seriez pas fâché d’avoir parmi vous un spécimen féminin de l’ingénieuse race des Français auxquels la civilisation doit tant et dans tous les domaines. J’endoctrinai cette lorette et je revins chaque jour dans ce quartier Bréda où elle loge. Je lui montrai que le bonheur l’attendait à Great Salt Lake City, que nous possédions la vraie doctrine, qu’elle aurait un mari aimable, que les mormonnes étaient instruites et bien élevées, que nous aimions les bals, la musique et les représentations théâtrales, que l’on s’efforçait à Salt Lake City de suivre la mode de Paris et que, parisienne, son goût la ferait sur ce point dominer toutes nos sœurs. Enfin, soit le mariage, soit les détails de notre luxe, Mme Paméla m’écouta, jouant avec ses repentirs et réfléchissant. Je sus qu’elle avait demandé conseil à sa portière et que celle-ci s’était vivement opposée à mon projet. Des amies de Paméla la dissuadèrent de m’écouter, mais elle eut le bon sens de demander l’avis de son père, ouvrier fort écouté dans les faubourgs et moins connu sous son nom de Monsenergues que sous le surnom de Parisien dit la Couronne des Amours. Ce digne homme s’étant rendu chez sa fille l’exhorta à la vertu. Il déplorait la faiblesse qu’il avait montrée en n’immolant pas son enfant le jour où, entraînée par l’amour du plaisir et du luxe, elle avait échappé à l’autorité paternelle pour vivre dans la perdition.

J’écoutai, les larmes aux yeux, cet homme rude et sensible dont les mains calleuses avaient des gestes caressants.

Ayant su ce que je conseillais, il s’exalta, me parla avec éloge de l’Amérique d’après ce qu’il en savait, du Champ d’Asile, des généraux à la Cincinnatus. Il engagea sa fille à suivre mes conseils. Ayant déploré les événements politiques qui venaient d’avoir lieu et auxquels il avait été mêlé, il m’exprima son indignation parce que la tyrannie avait proscrit un homme qu’il tenait en haute estime, nommé Agricol Perdignies, dit Avignonnais la Vertu.

Cette entrevue décida Paméla Monsenergues à faire ses bagages, à vendre ou distribuer tout ce qui aurait été un embarras en voyage et dans notre pays, et j’ai le plaisir de vous annoncer que cette demoiselle a décidé de se joindre à une troupe de saintes qui partira avant peu pour l’Amérique, sous la conduite de frère Lorenzo Snow. Il s’y trouvera quelques Anglaises, des Danoises, des Norvégiennes, une Française et une famille suisse tout entière. Frère Lorenzo Snow, qui ramène une nouvelle épouse dans son foyer de Salt Lake City, a décidé d’accompagner la caravane.

Je regrette de ne pouvoir vous envoyer plus de Françaises. Mais vous vous contenterez du troupeau de génisses que j’achemine vers vous et les puissants troupeaux de nos étables sacrées les féconderont avec délices pour que s’agrandisse, dans la paix et le bonheur, le précieux domaine que les dieux ont commis à la garde de frère Brigham, notre prophète.

Pour terminer cette lettre, je dois vous annoncer qu’un pasteur anglican vient de faire paraître un livre où implicitement il s’efforce de donner un démenti aux vérités ethniques qui forment le fond de notre religion et qui, avant ce siècle, ont été proclamées par les écrivains catholiques, détenteurs de toute la vérité, jusqu’à l’apparition de l’ange Moroni à Joseph. Ce pasteur, dans son voyage d’Asie, s’étant trouvé chez les Nestoriens, prétend avoir reconnu en eux les représentants de dix tribus d’Israël dont on avait perdu les traces historiques jusqu’au jour où le livre de Mormon a prouvé qu’ayant émigré en Amérique, il ne restait aujourd’hui qu’une faible partie d’une des nations issues d’elles et la plus mauvaise, celle des Lamanites, juifs punis de Dieu, mais qui n’en sont pas moins les derniers représentants de son peuple, c’est-à-dire la race Rouge que nous respectons. Cet ouvrage, plein de mauvaise foi, ne fait même pas allusion à nos vérités et sa publication a été pour moi une nouvelle occasion de reconnaître l’infernale ignorance et l’outrecuidante méchanceté de ces sectes que l’iniquité a suscitées sur la terre. Au contraire, les prêtres catholiques ont connu la vérité par révélation avant la révélation complète des plaques à Joseph Smith qui estimait grandement le catholicisme. Ils vivent avec dignité, avec désintéressement et sont pleins de sanctification. Ils étaient les gardiens de la vérité et notre Église n’est au catholicisme que sa continuation moderne et adaptée aux nouvelles révélations.

J’appelle votre sollicitude sur mon foyer et vous prie, selon une révélation, de ne point hésiter à me substituer un remplaçant auprès de mes épouses si cela était nécessaire pendant mon absence.

Pénétré de respect, je suis vôtre

Frère John Taylor, le martyr.


Elvire s’arrêta et ses yeux interrogeaient ce soi-disant Pont-Euxin qui se faisait saigner les doigts en s’arrachant les peaux autour des ongles et le vieux Manher qui lui dit : « Je me souviens parfaitement du martyr John Taylor, de Lorenzo Snow et de votre grand’mère Malvina. Si vous avez le temps, je vais évoquer devant vous son histoire. Nul autre que moi ne pourrait vous la raconter.

« J’étais enfant alors, mais les enfants vivaient dans une promiscuité pleine de liberté. Nous étions observateurs, mais n’étions pas innocents. Ma mère qui mourut là-bas, était une des onze femmes de Robin Furmesneare ; mais ce n’est pas l’histoire de ma mère que vous attendez de moi, c’est celle de votre grand’mère. Écoutez-moi. Si je vous fatigue, dites-le moi, car je ne serai pas bref, heureux de m’étendre sur un sujet si singulier et dont j’ai rarement l’occasion de parler. »

« C’est entendu, dit Elvire, dites-moi tout ce que vous savez touchant ma grand’mère. Je crois qu’elle devait me ressembler. »

« C’est vrai, répliqua le vieil Otto après l’avoir attentivement regardée, mais elle avait l’air boudeur et insolent à la fois, tandis que vous avez surtout l’air renfermé. »

« Comme je l’aime, s’écria Elvire, et comme elle était heureuse de vivre en une époque aussi pleine d’imprévu. »

« Ne vous plaignez pas ! dit doucement le sergent qui avait pris le nom d’Ovide. Ne vous plaignez pas ! En fait d’imprévu, vous me semblez bien servie, la Russie, les grands ducs, la peinture et la guerre ! que vous faut-il de plus ? »

« Ce n’est pas la même chose, observa Elvire. Pour étonnante qu’elle paraisse, ma vie n’en est pas moins terre à terre. »

« Vous êtes bien difficile ! conclut le Pont-Euxin, et vous ne savez pas goûter l’existence. »

Et il se tourna vers le vieillard pour l’inviter à commencer son récit.


IV


« C’était dans l’Utah, dit le vieil Otto Mahner, sur la place qui occupe le centre de la grande ville du Lac Salé, vers trois heures de l’après-midi. La caravane avait apparu d’abord comme les petites fumées d’une fusillade. Elles se condensèrent en de mouvants points noirs. Né à l’horizon, d’où il serpentait comme une procession de fourmis, le cortège avait vite grandi ; près des fourgons recouverts de toile, des charrettes, des piétons, hommes et femmes, chargés de fardeaux, s’étaient montrées les silhouettes des cavaliers armés, et l’on avait entendu les clameurs des gens, le grincement des roues, le hennissement des chevaux.

« Puis, par groupes, se succédant sans ordre, à intervalles, les piétons, les cavaliers, les attelages étaient entrés dans la capitale des Saints-du-dernier-jour.

« Après une traversée de cinq mois, sans la vue d’aucune terre que le sombre roc du cap Horn, une troupe d’émigrants avait débarqué en Californie pour se joindre aux sectaires polygames de l’Amérique. Il avait fallu voyager péniblement à travers le grand désert du sel et tous : hommes et femmes, descendus des chevaux, sortis des fourgons, regardaient, assis sur le sol, la cité bâtie en amphithéâtre contre les monts Wasatch dont les neiges éternelles se coloraient délicatement de rose tendre et de vert pâle. Ces voyageurs poudreux, ces jeunes filles inquiètes et amaigries attendaient avec impatience le retour de l’apôtre, Lorenzo Snow, qui s’était rendu chez le Prophète, et la fatigue leur imposait le silence.

« De larges rues sortaient de la place et, régulièrement espacées, des maisons de bois se carraient dans des vergers pleins d’abricotiers et de pêchers couverts de fruits.

« Autour de la place, d’élégantes boutiques de modistes, de luthiers, de grainetiers, de marchands de tabac, de spiritueux, de produits comestibles, d’instruments aratoires, annonçaient leurs marchandises sur des enseignes multicolores et la plupart d’entre elles, pour marquer que le commerçant était mormon, portaient la figure d’un œil peint en bleu.

« Il y avait aussi des comptoirs de changeurs et dans des pots violets, devant un hôtel, de petits orangers arrondissaient leurs mappemondes de feuillage.

« Bientôt, pour examiner les émigrants, tous les boutiquiers vinrent sur le pas de leur porte. Les uns fumaient la pipe, d’autres chiquaient et lançaient parfois sur le sol un long jet de salive mordorée ; quelques-uns enfin, un canif dans la main droite, taillaient à petits coups un morceau de bois qu’ils tenaient dans la main gauche.

« Des enfants peu à peu entouraient les nouveaux venus et minces, l’air vicieux, les petits garçons donnaient la main aux fillettes, leur prenaient la taille, les embrassaient effrontément en bavardant, en riant, en faisant des grimaces à l’adresse des voyageurs.

« Une de ces petites filles fumait la cigarette, l’écartant après chaque bouffée qu’elle expirait les yeux fermés. C’étaient les premiers nés de la ville naissante.

« Cités ! vous êtes les monuments les plus sublimes de l’Art humain. Le mouvement indéfini de la marche humaine s’élève vers l’immobilité infinie. La lassitude fait souhaiter au monde le repos plein d’activité de la vie végétative. Des vagabonds s’arrêtent et, se tenant les uns près des autres comme les arbres dans la forêt, ils plantent des racines artificielles, leurs maisons se dressent, la ville projette ses ombres. Et l’unité merveilleuse du nouvel établissement, avec ses tours et ses demeures, ses aqueducs et ses cloaques, ses architectes et ses pontifes, apparaît tout entière dans le nom de la cité.

« Ces enfants jouaient au soleil et on ne leur avait pas enseigné la pudeur. Ils vivaient dans une société où la religion prescrit et honore l’œuvre de chair et les sérails paternels exaltaient leur concupiscence.

« Trois Indiens sortirent fièrement d’un débit de boissons. C’étaient des Utes, vêtus de vieux pantalons, coiffés de bonnets en fourrure de vison et chaussés de mocassins précieux qu’ornaient des perles en verroterie blanche et verte et un mouchoir rouge était noué à leur cou nu. Ces Peaux-Rouges marchaient avec dignité, sachant qu’on les regardait comme le reste des Lamanites, dernière nation issue des dix tribus d’Israël qui furent perdues après la captivité de Babylone et dont le livre de Mormon renferme l’histoire, la grandeur et les malheurs sur le continent américain.

« Ils formaient la noblesse de la nouvelle cité où, en faveur de leur origine, on les laissait vivre pouilleux, débauchés et misérables. Et les traditions qu’ils observaient encore, malgré leur décadence morale, avaient servi de modèle aux réformateurs mormons.

« Soudain la place s’anima avec violence. Les gens de la caravane se levèrent et le peu d’hommes qui en faisaient partie s’en écarta pour se mêler à la foule qui de toutes parts envahissait la place. Il ne resta près des chariots que des femmes qui parlaient entre elles, se brossaient l’une l’autre, se recoiffaient avec coquetterie pour se montrer avec tous leurs avantages. C’étaient des Anglaises bien prises dans des pantalons mexicains très larges par le bas et ornés sur la couture par une bande de cuir frangé. C’étaient encore des Danoises, des Norvégiennes qui, par pudeur, n’avaient pas osé mettre de vêtements d’hommes. Elles paraissaient prétentieuses et misérables avec leurs jupes tapageuses, maintenant défraîchies par le voyage, les volants qui s’étaient déchirés, les cerceaux de crinoline qui s’étaient rompus. Une jeune Suissesse était plus ridicule encore, en atours démodés qui dataient d’avant 48, et sur la tête elle portait un bibi microscopique. Une de ces femmes enfin, celle-là même qui vous intéresse, votre grand’mère, Elvire, vêtue en matelot, le béret posé sur ses cheveux dépeignés, ne semblait pas se soucier de sa mise et, les mains dans les poches, regardait hardiment le peuple qui grouillait sur la place et paraissait se grouper en deux assemblées qui ne voulaient point se mêler, bien que la turbulence des enfants les parcourut l’une et l’autre.

« Les Indiens s’étaient assis au milieu de la place et, dédaignant le tabac, ils fumaient leur kinikinik dans de précieuses pipes en terre rouge.

« Près d’eux vinrent se ranger des personnages vêtus de longues robes blanches ; ils étaient coiffés de tiares, également blanches à cimes rondes et renflées. C’était la troupe vengeresse des Danites.

« Ils défilèrent sur la place de l’Union avec des fusils à crosse plaquée d’argent niellé. Sur le visage ils portaient un loup de soie verte et sous les trous, ménagés à l’endroit des yeux, tremblaient des larmes d’or. Leurs gants d’antilope étaient enrichis aux poignets de petits morceaux d’or natif, de coquillages minuscules et leurs mocassins étaient entièrement recouverts de plumes multicolores qui formaient des motifs décoratifs dont les teintes contrastaient délicatement et derrière les Indiens qui fumaient assis sur le sol, les Danites merveilleux se tinrent immobiles et les cortèges d’épouses traversèrent la place en tous sens et il en montait des paroles passionnées où l’on aurait pu distinguer les mots d’Exterminateurs, d’Anges, d’Amour, d’Éternité, de Musique, de Mort, de Vengeance, de baisers et d’Esclavage.

« Alors arrivèrent des gens de toutes races : c’étaient des Scandinaves en culottes avec des bas à raies blanches et bleues et à l’oreille droite ils avaient tous un anneau d’or. C’étaient des Russes en blouse rouge, cheveux longs, coiffés de casquettes vertes à longue visière descendant à angle très aigu sur les yeux. C’étaient des Anglais étalant leur barbe en collier et moustaches rasées, c’étaient des Américains au visage glabre, une patte de cheveux leur descendait jusqu’à la hauteur du lobe de l’oreille, c’étaient quelques juifs vêtus de longues houppelandes et très barbus. C’étaient des Allemands à casquette de drap et dont beaucoup avaient des lunettes. Tous étaient mormons et leur cortège se rangeait autour des Danites et des Indiens accroupis. Il se mêla aussi à eux une femme Ute, hideuse à voir tant elle était ridée et, sur ses épaules nues, sur son visage, sur sa tête, des plaies pustuleuses étaient couvertes de mouches qui en suçaient la sanie sanguinolente. Et puis ce furent encore des Mormons de toutes races, les uns engoncés dans leurs cols évasés avec des cravates élégamment nouées et des redingotes bien coupées et d’autres pauvrement mais proprement vêtus. Il vint aussi, conduit par deux petits enfants, un aveugle tremblant aux pieds nus ; il n’était vêtu que d’un pantalon et d’une chemise et à ses poignets il portait des bracelets de cordes que l’on avait enfilées dans des pépites d’or percées. À son cou, il portait un collier de la même sorte et une ceinture pareille lui entourait la taille. Et cet aveugle était l’homme qui, en 1840, avait découvert l’or en Californie. On disait que depuis ce jour il s’était mis à trembler de fièvre et cette fièvre de l’or, il l’avait communiquée au monde entier. On disait encore qu’il avait été aveuglé par l’éclat de l’or et, riche, pourvu de femmes et d’enfants, il venait chaque jour sur la place de l’Union raconter son histoire :

« Je revenais de la guerre du Mexique pour rejoindre les Saints. Je traversais à pied la Californie, travaillant un jour ici, marchant le lendemain et m’embauchant chaque fois que mes ressources étaient épuisées… Un jour, je travaillais pour le compte de l’ancien capitaine des suisses du roi de France Charles X, je pensais à mes frères, à mes femmes et je me penchai pour me laver dans le ruisseau qui faisait tourner le moulin et je trouvai une pépite. Je ne m’y trompai pas. J’en avais vu chez un changeur de Frisco. J’ai caché ma découverte pendant plusieurs semaines, puis tout s’est su, mais je m’étais enrichi pendant ce temps et c’est moi qui sauvai de la banqueroute notre nation et je fus l’instrument que les dieux avaient choisi pour que soit accomplie la prophétie de Joseph Smith, quand il prédit que les billets qu’il avait émis et dont on ne voulait pas, vaudraient un jour autant que de l’or. C’est moi qui ai trouvé tout l’or de notre monnaie, la plus précieuse qui soit, puisqu’elle est en or pur. Et aucun mormon n’a plus droit aujourd’hui d’être chercheur d’or. » Et les pépites sacrées qu’il portait sur soi lui donnaient un aspect sauvage.

Dans l’autre assemblée se mêlaient des gentils qui habitaient la ville mormonne. On y voyait, comme parmi les mormons, des gens de toutes les races : des Américains, des Hollandais, des Italiens, des Mexicains. Il y avait en outre des nègres, beaucoup de Chinois, quelques Hawaïens et des Japonais. C’étaient des familles entières de monogames, des trappeurs, des batteurs d’estrade, des despérados de la frontière mexicaine, des missionnaires catholiques et de diverses sectes, des déserteurs de diverses marines européennes, échappés pendant une escale en Californie, attirés par la prospérité de la nouvelle ville. Hommes et femmes regardaient avec une sorte de mépris l’assemblée des mormons et le campement des femmes nouvelles venues et au milieu des gentils se promenaient en riant, en parlant fort, avec des mines pleines d’affectation, avec des gestes maniérés, avec de grands airs, une démarche noble et aisée, une troupe d’histrions qui devait jouer le soir au théâtre. Et cette actrice si mince, si blonde, si majestueuse, qui marchait en tête, avait une robe à traîne que portait derrière elle le directeur de la troupe, petit bossu en frac noir et chapeau haut de forme. Elle souriait aux jeunes filles et, à coups d’éventails, écartait les hommes qui ne se rangeaient pas assez vite sur son passage. Et elle s’arrêta lorsque ses camarades, acteurs et actrices, à l’aide de grands cris et de longues déclamations, l’eurent détournée d’aller s’égarer devant les assemblées parmi les cortèges d’épouses qui ne cessaient d’arriver.

« C’étaient les femmes de l’Elder Lubel Perciman. Elles étaient au nombre de quatorze, toutes vêtues de robes en faille noire avec des volants de dentelle couleur feu. Elles portaient toutes le nom de leur mari et se distinguaient par leur prénom, c’étaient encore les épouses du Lion du Seigneur, le prophète Brigham Young. Il y en avait vingt-quatre, dont la plus jeune avait treize ans, tandis que deux avaient dépassé la trentaine, ayant l’une trente-huit ans et l’autre cinquante-quatre ans. On les distinguait par des numéros d’ordre et l’épouse no 19, qui avait vingt-quatre ans, ne cessait de se tourner passionnément du côté des Danites. Elles étaient toutes très élégantes et portaient des bijoux de prix. C’était aussi la troupe sévèrement habillée des vingt-deux femmes du Cep de Chanaan Walter Ruffins. Leurs robes grises traînaient dans la poussière, elles étaient coiffées de grands chapeaux de feutre noir sans ornement et dont la calotte affectait la forme de gibus très bas tandis que, très larges et recourbées devant et derrière, les ailes s’étrécissaient sur les côtés. Il y avait le cortège des onze femmes du Soleil de Perfection, Robin Farmesneare. L’une portait un vêtement de laine rouge, c’était une mère, deux avaient des robes de soie puce, deux autres avaient des jupes de toile blanche empesée avec des canezous jaunes à bretelles roses, quatre avaient des jupes courtes, qui bleue, qui verte, avec un grand nœud écossais à rayures jaunes, noires et rouges sur le derrière, la dernière enfin avait une robe en soie de couleurs changeantes, à taille courte ; leurs cheveux étaient épars et elles portaient sur la tête de petits diadèmes indiens en plumes blanches et rouges. Elles portaient le nom de leur mari précédé de leur nom paternel. Toutes onze étaient enceintes et leur grossesse à toutes paraissait avancée ; leurs ventres énormes se balançaient devant elles et leur donnaient une noble apparence.

« D’autres troupes de femmes se pressaient derrière elles. Comme des rivières houleuses, elles coulaient de toutes les rues et maintenant partout où les regards des émigrantes pouvaient se porter on ne voyait plus que des femmes et presque toutes étaient enceintes. Elles étaient si nombreuses que l’on n’apercevait plus derrière elles ni l’assemblée des mormons, ni celle des gentils. Et, peu à peu, il y eut tellement de ces femmes enceintes qu’il parût n’y avoir sur la place de l’Union que leurs ventres énormes qui remuaient comme les petites vagues d’un lac sur lequel flottaient comme des bouchons de petites têtes aux visages enlaidis par la grossesse.

« Et les émigrantes s’étonnaient que tant de fécondité se manifestât après la stérilité du désert de sel. La religion qu’elles avaient embrassée en Europe peu de mois auparavant, était celle de la fécondité. Puis, se mêlant à la troupe des femmes étrangères, les fécondes matrones vantaient leur bonheur, décrivaient les joies de leur foyer, louaient la force et l’intelligence de leur époux :

« — Venez avec moi, jeune fille, nous sommes déjà quatre épouses et nous vivons en commun auprès de notre époux. Venez partager nos tendresses communes. Nos enfants sont encore petits, ils ne sauront jamais laquelle d’entre nous est leur mère et leur piété filiale nous entourera toutes cinq.

« — Venez avec moi, ô jeune fille, cinq épouses vivent à la maison et notre mari a trois femmes encore, deux qui ont vécu jadis et une qui naîtra dans trois siècles.

« — Venez avec moi, ô jeune fille, vous serez féconde dans la nation de la fécondité. Notre nation couvrira le monde et ce sera le temps, alors, de la félicité.

« — Venez avec moi, ô jeune fille, mon mari a quinze femmes et vous serez la plus choyée étant la plus belle.

« — Venez avec moi, ô jeune fille. Nous sommes vingt épouses et chacune a son foyer dans un verger plein de fruits et notre mari nous visite à tour de rôle.

« — Venez avec moi, ô jeune fille, je suis venue aussi d’Europe, un jour. J’avais perdu mon seul amour. Et c’est ici la ville sans amour. Et quel bonheur est semblable à celui de la chair satisfaite quand l’esprit ne peut plus connaître la jalousie ?

« Et ces épouses enceintes voulaient séduire les Européennes pour amener à leur mari de nouvelles mariées. Elles parlaient avec enthousiasme de leur bonheur sans amour, sans jalousie. Et toutes avaient oublié d’anciens souhaits de tendresse entre deux êtres.

« Les ventres de ces femmes prophétisaient la grandeur de la nation. Leur descendance pullulerait par le monde.

« Plusieurs épouses à chaque foyer s’encourageaient l’une l’autre, s’aidaient, se soignaient mutuellement, s’entendaient pour que l’époux, libéré des inquiétudes de la chair par la variété des satisfactions, pût se consacrer à ses entreprises de richesse, tandis que la fécondité de ses femmes augmentait l’activité de l’homme au fur et à mesure que grandissaient les besoins du ménage.

« Sur la place de l’Union, il y avait maintenant trois assemblées : celle des gentils à laquelle étaient mêlés les hommes inférieurs, les nègres, les jaunes et toute la population farouche des aventuriers ; l’assemblée des mormons avec les lamanites qui avaient oublié qu’après sa résurrection Christ vint prêcher sur la terre américaine et enfin l’assemblée des femmes où la fécondité des mormonnes étalait son faste et ses promesses d’avenir aux yeux des Européennes.

« À ce moment, la place entière s’agita, les têtes se tournèrent vers une large avenue où une petite troupe d’hommes s’avançaient majestueusement. Ils étaient vêtus de noir et coiffés de chapeaux haut de forme. C’était le Conseil des douze : Weber C. Kimball, le Héraut de la Grâce ; Perley P. Pratt, l’Archer du paradis ; Orson Hyde, la Branche d’Olivier d’Israël ; Willard Richards, le Gardien des Archives ; William Smith, la Crosse patriarcale de Jacob ; Wilfred Woodruff, la Bannière de l’Évangile ; George A. Smith, l’Entablement de la vérité ; Orson Pratt, la Jauge de la philosophie ; John Page, le Cadran solaire ; Liman Wight, le Bélier sauvage des montagnes. Il manquait le Champion du droit, John Taylor, qui voyageait en Europe. Et, fermant la marche, venait le Lion du Seigneur, Brigham Young lui-même, que l’on comparait à Saint-Pierre ; c’était le second prophète du mormonisme, le fondateur de la nation nouvelle et qui portait le titre de Président des Saints-du-dernier-jour. Il causait familièrement avec Lorenzo Snow, l’elder qui était venu d’Europe pour accompagner les néophytes.

« À l’aspect des illustres personnages, les mormonnes se remirent en troupes et, laissant là les émigrantes, elles allèrent grossir la foule de l’assemblée des Saints. Lorenzo Snow présenta au Prophète les sœurs nouvelles et les émigrants qui avaient été se mêler aux gentils revinrent et on les présenta aussi et plusieurs unions furent scellées entre des émigrantes et des mormons qui vinrent les demander ; on scella aussi deux unions entre un émigrant et deux de ses compagnes de voyage. Le Prophète lui-même augmenta son harem d’une Norvégienne qui ne cessait de rire et de rougir, d’une Anglaise hardie dont les formes enflaient bien le vêtement mexicain et d’une Hongroise aux yeux gris qui n’avait pu apprendre un mot d’anglais pendant le voyage, tandis que ses compagnes norvégiennes, allemandes, danoises, italiennes, suisses et même cette Française unique que l’on avait pu emmener, s’y étaient vite mises.

« Ces émigrants et ces émigrantes étaient mariés maintenant. Il ne restait plus que cette Française, vêtue en matelot. Elle avait refusé, les uns après les autres, tous les mormons qui lui demandaient sa main ; le Prophète lui-même lui avait demandé d’entrer dans son harem, elle l’avait repoussé comme les autres. Brigham Young l’avait regardée un moment avec attention, puis il l’invita à venir dans sa demeure jusqu’au jour où elle voudrait se marier. Les émigrants et les émigrantes allèrent tous se ranger dans l’assemblée mormonne ; les anciennes épouses accueillirent avec joie leurs sœurs nouvelles ; les dignitaires du conseil des douze allèrent se ranger aux côtés de leurs femmes et il n’y eut plus alors que deux assemblées, celle des gentils et celle des mormons et Brigham Young était devant elles, ayant près de lui, accroupie, cette Française capricieuse, qui regrettait maintenant trois chambres sombres, remplies de fanfreluches et de bibelots, dans une rue montante à Paris et les quadrilles du bal de la Grande Chartreuse où, trois ans auparavant, elle avait débuté en bonnet, sous l’immense tente qu’à cause de la victoire d’Isly on appelait la tente marocaine. Lointains regrets ! Elle faisait vis-à-vis à un ouvrier fashionable ! Lointains regrets ! Elle était une grisette parmi les soldats en bordée, quelques étudiants bohêmes et les rapins. Lointains regrets ! au quartier Bréda, elle était devenue Lorette. Elle chantonnait :

           C’est la Lorette,
           Brune fauvette,
Qui toujours gazouille tout bas
Aimez, Monsieur, n’étudiez pas.

« Sur la place de l’Union, Brigham Young avait levé les mains et tous les hommes, Mormons et Gentils, s’étaient découverts. Alors le prophète se mit à parler. Il vanta la noblesse de la religion nouvelle, disant qu’elle était ouverte à toutes les vérités au fur et à mesure qu’elles apparaissaient. Il se réjouit que les Dieux eussent envoyé des Anges parmi la nation sacrée. Il ordonna aux riches de distribuer leur superflu aux pauvres. Il exalta la polygamie, faisant l’éloge de l’œuvre de chair.

« — C’est la joie immense de l’homme de pouvoir procréer comme la divinité. Et l’on voudrait limiter le pouvoir créateur de l’homme au ventre d’une seule femme ! N’est-ce pas insulter la génération ? Ce pouvoir créateur de l’homme cesse-t-il pendant la grossesse de son épouse ? Et pourquoi, pendant qu’elle dure, interdire à l’époux de procréer ? Croissez et multipliez, enfants des Dieux ! La volupté nous divinise, nous montons au paradis quand nous la ressentons. Naissez, naissez, fils et filles des Saints, croissez et multipliez au nom de Merer, par Odiroth, Merevoss, Marinikambinissim… »

« Et il continua à parler ainsi dans une langue révélée et l’émotion du peuple entier des Mormons et des Gentils fut à son comble et tous les yeux brillaient comme des gemmes ignées. Puis, des cris perçants sortirent de la foule, pendant que le Prophète parlait. Les bras s’agitèrent, des femmes enceintes riaient si fort que, ne pouvant plus supporter le poids de leur ventre secoué, elles tombaient sur le sol. On entendait des chants extravagants et les Indiens poussaient des exclamations gutturales qui avaient un son de glas, puis ce furent des cris déchirants de femmes du côté des gentils et quelques hommes, frappés de terreur, tremblaient en sanglotant. Puis les cris rauques des Mormonnes devinrent des hurlements et un certain nombre de personnes s’évanouirent en poussant un cri perçant qui retentissait comme le sinistre appel d’un oiseau de mauvais augure. Alors une frénésie insensée secoua toute la foule. Le bark gagna le peuple tout entier et tous ceux qui n’étaient pas évanouis se jetèrent à quatre pattes et, levant la tête, regardant Brigham Young en face, ils aboyaient comme des chiens furieux. Le prêche continuait et la voix du Prophète dominait en paroles révélées les glapissements des hommes et des femmes. Il criait de toutes ses forces, les yeux levés au ciel, son chapeau haut de forme en arrière, le cou gonflé, et ses efforts firent craquer la boutonnière de son col évasé, la cravate remonta sur le cou, la chemise s’ouvrit et le goître du prophète s’étala sur sa poitrine comme un pis de vache. Il parlait avec une voix tonnante et se penchait maintenant pour regarder dans les yeux ces aboyeurs qui s’approchaient de lui, à quatre pattes, qui grognaient, qui montraient les dents.

« Alors il ôta sa redingote et l’agita au-dessus de sa tête en poussant des cris inarticulés et tous ces chiens de folie se relevèrent et la place soudain devint immobile et le Prophète reprit son prêche en langue révélée.

« Bientôt des convulsions saisirent ce peuple frénétique ; les femmes grosses avaient des spasmes violents comme si elles allaient accoucher ; des hommes se contorsionnaient comme un linge que l’on tord et une troupe de femmes courait à reculons autour de la place et leurs têtes se désarticulaient par enthousiasme au point que la face se trouvait maintenant du côté du dos. Les yeux des Indiens étaient sortis des orbites et pendaient sur le visage comme des araignées accrochées à leur toile. Le jerk convulsait tout, les habitants, la cité. Leurs visages transformés étaient méconnaissables et leur physionomie changeait d’un instant à l’autre.

« Puis l’enthousiasme grandissant sous les cris du prophète, tous s’accroupirent et se mirent à sauter comme des crapauds en agitant les bras, en se contorsionnant comme des reptiles inconnus, grotesques et épouvantables. La voix du prophète s’adoucit, il parlait maintenant d’une façon caressante et les contorsions cessèrent. Le peuple tout entier se jeta sur le sol et se roula de côté et d’autre comme si on l’avait bercé. Le mouvement des corps s’accéléra et il y en avait qui, rigides, roulaient à travers toute la place et revenaient en se cognant, en se surmontant, en se mêlant, en se blessant.

« Et Brigham Young se mit à chanter d’une voix perçante et très aiguë en agitant toujours sa redingote et ces modulations stridentes secouèrent tous ces corps qui se relevèrent d’un coup et puis se courbèrent en cercle, la tête touchant les pieds, et se mirent à rouler ainsi à travers la place comme des cerceaux imparfaitement circulaires.

« Ils roulaient par milliers et le prophète chantait toujours, jusqu’au moment où le soleil étant à son déclin, faisant de sa redingote un fouet, il les en cinglait ces cerceaux humains pour les chasser dans les rues avoisinantes où ils se détendaient en poussant un cri terrible et restaient immobiles, tout couverts de poussière et de bave sanguinolente. »


V


« C’est effrayant, dit Elvire, après un instant de silence et, tandis que le vieux Mahner reprenait ses esprits. C’est effrayant. Et moi qui croyais que c’était si amusant d’être mormonne. »

« La polygamie n’est pas une sinécure, à ce que j’entends, fit remarquer l’Ovide postiche, dont la bravoure était attestée par une palme, deux étoiles d’argent et une d’or. Je m’en étais toujours douté. Et le danger d’être un fanatique est aussi grand que celui que l’on affronte en allant à l’assaut d’une tranchée pourvue de mitrailleuses. »

« Ces scènes de fanatisme extrêmement fréquentes en Amérique quelque trente ans auparavant, dit le vieux Mahner, étaient devenues rares à l’époque dont je vous parle.

« Je reprends mon récit !

« Un soir, à l’heure du souper, l’elder Lubel Perciman revint chez lui avec une épouse nouvelle, à laquelle le Prophète venait de le sceller, c’était cette Française nommée Paméla Monsenergues, qui porterait désormais le nom de Paméla Perciman.

« Elle avait longtemps résisté aux avances que lui avaient faites de jeunes mormons, mariés ou encore célibataires, et si elle s’était décidée en faveur de Lubel Perciman, c’est que ses épouses étaient jeunes, agréables à voir, qu’elles étaient venues la visiter dans la demeure de Brigham Young où la Française avait reçu l’hospitalité.

« Je reconnais bien là ma grand’mère, dit Elvire. Elle aimait les femmes et, pour ma part, je n’en ai jamais rencontré de mal. »

« Lubel Perciman, reprit le vieux Mahner, était Anglais de Londres ; il avait été attiré au Grand Lac Salé par la polygamie. La pensée qu’il aurait un harem comme le Grand Turc l’avait décidé à se fixer parmi les mormons et il avait fait partie de la première troupe d’émigrants amenés d’Angleterre par Brigham Young. Il avait embrassé les doctrines des Saints, mais au demeurant c’était un homme d’une indifférence complète en matière de religion.

« Les sceptiques sont, en Angleterre, moins rares qu’on ne croit. Lubel Perciman ne croyait à rien qu’il n’eût pu se rendre compte de sa réalité. Il aimait singulièrement les femmes et avait un grand souci de sa respectabilité.

« C’est à cause de ces tendances de son caractère qu’il s’était fixé parmi les sectaires de l’Utah. Tandis qu’à Londres, en se laissant aller à son penchant, il eût passé pour un débauché, au Lac Salé, le respect qui l’entourait à cause de sa fortune et de sa ponctualité à observer les préceptes et les rites du mormonisme, croissait avec le nombre de ses femmes. Sa fortune, qui consistait en terres, en fermes, était importante et, si les premières années de son séjour en Amérique il avait vécu des revenus qu’il recevait d’Angleterre, il avait en peu d’années fondé une fortune mormonne en s’intéressant aux entreprises de Brigham Young qui était un homme fort entendu aux affaires. C’est lui qui fonda le premier ces énormes magasins comme on en voit aujourd’hui dans toutes les grandes villes et où l’on vend de tout.

« Lubel Perciman avait pris d’abord trois femmes avec lesquelles il s’était lié sur le vaisseau qui les amenait d’Europe et scellé dès leur arrivée. Ils avaient vécu tous les quatre dans le meilleur hôtel du Lac Salé, en attendant que le nouveau saint eût fait bâtir sa maison.

« Par l’extérieur, elle ressemblait à une ferme anglaise et l’intérieur en était meublé avec une recherche, un goût, une richesse rares chez les mormons, à cette époque. À peine installé, Lubel Perciman avait demandé la main de deux jeunes mormonnes, filles de personnages importants dans la République et le Prophète, à qui tant de zèle pour la polygamie plaisait fort, avait scellé ces unions.

« Ensuite, on avait vu, à chaque arrivée d’émigrantes, Lubel Perciman prendre une nouvelle épouse. Elles vivaient dans le luxe, ayant chacune leur chambre, et l’on disait à Salt Lake City que leur mari avait fait bâtir une maison assez grande pour qu’il y pût loger soixante-dix femmes ; mais l’on exagérait, il n’y aurait eu de place que pour vingt-huit épouses.

« Lubel Perciman en avait quatorze ; toutes étaient jeunes et gracieuses. Elles formaient un parterre où se mêlaient les fleurs de plusieurs climats. Cinq étaient Anglaises, deux étaient nées dans l’Illinois, une en Pensylvanie, une autre dans le Massachusets, il y avait deux Danoises, une Irlandaise, une Russe, une Allemande et une Hollandaise.

« Elles étaient toujours vêtues avec luxe, et, autant qu’il était possible, à la mode de Paris. Chaque courrier apportait des journaux de modes, des robes, des chapeaux, des rubans, des pièces d’étoffe, des broderies, de la musique, destinés aux épouses Perciman. Ce n’étaient pour elles que divertissements, collations, promenades en voiture, séances de musique ; elles ne manquaient pas une séance théâtrale et, entre-temps, elles donnaient des soirées, où l’on parlait de littérature, de religion et des affaires du temps, des bals où l’on voyait la société la plus choisie de Salt Lake City. Trois d’entre elles étaient musiciennes. Il y avait parmi ces femmes une poétesse dont les productions paraissaient dans le Deseret Review. Elles avaient chacune leur femme de chambre, tandis que deux cuisiniers chinois et quatre valets nègres complétaient la maison.

« Lorsqu’était arrivée la dernière caravane européenne, Lubel Perciman, qui était venu examiner les émigrantes, avait jeté un regard de désir sur cette Française, Paméla Monsenergues, vêtue en matelot et qui regardait avec crânerie ceux qui venaient l’examiner. Il lui avait brutalement proposé de l’épouser, mais elle avait dit non, en riant, disant qu’elle voulait réfléchir.

« Puis, dans la demeure du Prophète où il l’avait recueillie, ç’avait été une crise de larmes et de désespoir. Elle criait qu’elle voulait retourner à Paris, qu’elle ne savait pas ce qu’elle était venue faire dans ce pays. Et le prophète avait commis le soin de la consoler à quelques-unes de ses femmes, les épouses no 8, no 11, no 19 et no 20, et elle leur parlait avec un accent détestable, en se servant du peu d’anglais qu’elle avait appris sur le vaisseau, disant qu’elle ne pourrait jamais vivre avec d’autres femmes, qu’elle croyait à la Vierge et au bon Dieu, mais qu’ici elle voyait bien qu’elle se trouvait au milieu de païens ; qu’en quittant Paris, elle ne pensait pas aller dans un pays sauvage, perdu au fin fond des déserts, qu’elle s’était laissée persuader par M. Taylor qui n’était qu’un hypocrite avec sa mine de saint homme et faisant un joli métier, à chercher des femmes pour les Américains ; et elle en disait de toutes les couleurs à l’adresse du Droit du Seigneur, le traitant de mangeur de blancs et traduisant littéralement le terme d’argot en anglais de telle façon que cela ne voulait plus rien dire et l’épouse no 19 riait à se tordre en écoutant ces expressions saugrenues, ces barbarismes, ces plaintes, ces invectives, tandis que mesdames no 8, no 11 et no 20 avaient l’air consterné. Puis, Paméla Monsenergues parla de ses amants et du dernier, Adolphe, qui avait une douillette doublée de satin crême et qui l’avait quittée pour se mettre avec une actrice, une femme qui n’était plus jeune. Pour elle, Paméla, elle ne l’avait jamais aimé, cet Adolphe, mais il était blagueur et l’amusait et elle s’ennuyait un peu de lui, lorsque Taylor l’avait rencontrée sur les boulevards, le 4 décembre, et elle avait fait la plus grosse bêtise de sa vie : aller en Amérique. Elle la devait aussi à son père qui voyait toujours en bien ce qui se passait hors de France.

« Ah ! non ! plus de déserts, de campements, d’Indiens, plus de Dieux, plus d’Esprits, plus de harems ! Comment faites-vous donc pour vous entendre toutes ? Non, l’Europe, la France, Paris, le boulevard, Romainville, la Porte Maillot.

« Et elle pleurait, s’essuyant les yeux d’une main et de l’autre caressant un mouton des montagnes, semblable à un petit daim qui, privé, lui léchait gentiment le bras. Et les épouses no 8, no 11 et no 20 laissant madame no 19 rire à son aise, s’efforcèrent de détruire les mauvaises dispositions de la Française. Elles la flattaient, lui faisant des compliments sur sa robe, sur son corsage et ses manches à la pagode, lui disant qu’elle était jolie et que les larmes l’enlaidissaient, lui vantant la vie de famille dans l’Utah, mettant en valeur le luxe dont elles disposaient et ajoutant qu’elle jouirait d’un luxe semblable si elle se décidait à écouter les propositions de Lubel Perciman à qui le Prophète l’avait destinée.

« — Et quel bonheur, ajoutaient-elles, de n’avoir plus de sujet de jalousie. Chez les mormons, une femme ne craint plus que son époux la trompe hors de chez soi. Il a à la maison une félicité variée qui garantit contre la satiété. Et s’il cesse de l’aimer, qu’importe, l’amour charnel n’est pas immortel, tandis que l’amour conjugal est éternel. Elle demeure au foyer, respectée, aimée, sinon adorée, et son autorité domestique s’accroît, tandis que les plaisirs de la chair sont le lot des nouvelles épouses que l’époux amène à son foyer.

« Et elles se disaient plus heureuses que les autres femmes qui ne peuvent se laisser aller au cours de leur vie naturelle, ne peuvent penser qu’à la coquetterie pour retenir un époux, un amant et souvent y sont impuissantes, tandis que chez les mormons, si une femme ne peut retenir le mari, une autre épouse est là qui l’attire et le retient au foyer conjugal et c’est aussi un va et vient de tendresse quand, ce qui se produit toujours, la délaissée redevient la favorite. Tous les jeux de l’Amour divertissent le foyer mormon et l’on n’a que rarement à y déplorer comme ailleurs que la fougue virile, dépassant les bornes permises, aille s’ébrouer dans un domaine dont l’accès est interdit.

« Pareillement la pluralité des épouses les maintient dans la réserve nécessaire au beau sexe, chacune d’elles ne se souciant point de se déconsidérer aux yeux des femmes qui les entourent et qui, ne la quittant guère, ne lui donnent pas d’occasion (pas plus qu’elles n’en trouvent elles-mêmes) de rompre la foi conjugale.

« Et peu à peu ces discours firent de l’impression sur l’esprit de Paméla. Elle se laissa aller à ces raisonnements sans cependant les prendre au pied de la lettre. L’épouse no 19 lui souriait en dessous, haussait les épaules, mais ne se mêlait point de catéchiser et, pendant que les autres parlaient, elle se mettait à la fenêtre et son visage s’attristait comme si elle avait attendu quelqu’un qui ne venait jamais. Puis, quand elle se retournait, elle souriait encore, comme pour se moquer de ce qu’on disait et proposait qu’on prît du thé avec de la crème et des crêpes soufflées.

« Et parfois le prophète traversait la salle, majestueux et silencieux.

« Pendant ce temps, Lubel Perciman n’arrêtait point ses démarches, et chaque matin Paméla recevait un bouquet de fleurs rares qu’il lui envoyait. Une fois il lui fit venir des mocassins précieux ornés de petits rubis, de plumes bleues et de coquillages. Un autre jour, les épouses de Lubel Perciman vinrent en troupe prendre le thé et toutes ces femmes, de différentes nationalités, vantèrent la vie qu’elles menaient, la galanterie de leur époux, sa force, son intelligence, sa nature aimante et ses richesses, au point que Paméla fut charmée de les entendre et quand Lubel Perciman arriva le lendemain, élégamment vêtu, avec une cravate blanche faisant trente-six tours, elle agréa sa demande, pensant :

« — Après tout, un riche mariage est une occasion qu’il faut saisir quand elle se présente et je n’en trouverai pas autant à Paris ; ces gens ont peut-être raison. »

« Elle exigea cependant que le mariage serait scellé après qu’elle aurait eu le temps de se procurer une robe blanche qu’elle coupa et cousit elle-même avec l’aide des épouses du Prophète. Elle n’osa pas demander de fleur d’oranger parce qu’elle n’y avait plus droit, pensait-elle, mais, le jour de la cérémonie, elle se fit couronner de roses blanches et se para d’un collier que son fiancé lui donna et qui était composé de perles énormes, comme celles que les Romaines appelèrent unions à partir de la guerre de Jugurtha.

« Et pendant la cérémonie du scellement son cœur était triste jusqu’à la mort, de nostalgie et d’anxiété ; elle se comparait involontairement à ces rivières qu’elle avait vues pendant son voyage dans la Californie et dans l’Utah, au fond desquelles grouillent des milliers de serpents. Elle ressentait mille tristesses au fond d’elle-même et les cérémonies insolites qui ne la touchaient point aggravaient sa peine.

« Une voiture devait amener les époux au logis et il se trouva qu’au moment où Lubel Perciman aidait Paméla à franchir le marchepied, un cavalier passa près d’eux, au pas d’une jument noire qu’il montait, et lui-même était vêtu d’une longue tunique blanche, et sur son visage masqué, elle reconnut le loup vert et les larmes d’or des Danites. Sa tiare immaculée lui donnait un aspect imposant. Et le cœur de Paméla battit plus fort, elle pensa : « Voilà celui que j’aurais dû épouser. Il est beau et mystérieux, tandis que mon Lubel a l’air d’un négociant parvenu avec sa barbe en collier. » Et des idées d’adultère, de fuite lui traversèrent l’esprit. Elle souhaita que le Danite la prît en croupe et l’emportât dans un autre pays, puis elle pensa à la réputation terrible des Danites et, frissonnante, elle se serra contre son mari qui la regardait à peine et ne disait pas un mot. Et quand elle fut à sa nouvelle demeure, en pénétrant dans le salon, elle vit les quatorze femmes debout pour la recevoir et, comme elles étaient rangées de front au centre de la pièce, elle éclata de rire, pensant :

« Il n’y a pas à dire, mon foyer conjugal a un drôle d’air, il ne manque que la négresse. »

« Le fait est, dit Elvire, tandis que M. Mahner humait une prise, le fait est que ce n’était pas ordinaire. J’ai vu des choses bien singulières en Russie, et mon premier amant, Georges, m’en a fait voir ici de toutes les couleurs, mais je n’ai jamais vu un harem. Ça ne doit pas être ordinaire ! Peut-être qu’après tout ce n’est pas embêtant de vivre dans un harem lorsque comme moi on ne déteste pas les femmes. »

« Vous goûterez peut-être à cette vie après la guerre, dit le factice Ovide du Pont-Euxin ; mais, j’y pense, si le récit de mon grand-oncle pose le problème, nos institutions et nos mœurs européennes lui donnent d’avance une solution négative. »


VI


« Ô gens d’un pays où rien ne change, dit sentencieusement Otto Mahner, que celui qui n’est pas polygame en Europe jette la première pierre aux mormons ! »

Et, après avoir reniflé une nouvelle prise, il reprit le cours de son récit :

« Avec ce son de parchemin remué qui signale l’approche des serpents à sonnettes, les quinze femmes de l’elder Lubel Perciman, décolletées, vêtues en robes de moire à volants, sortirent de leur jardin, se concertèrent un instant au carrefour où était située leur demeure, près de la maison d’Orson Spencer, à l’angle Nord-Ouest où se croisent la rue de la Maison du Concile et la rue de l’Émigration.

« Parmi les quinze épouses, on distinguait facilement les quatre Américaines à leurs chevelures énormes où se combinaient avec de faux cheveux en quantité étonnante, les leurs qu’elles avaient fort beaux et elles se poudraient immodérément le visage, le cou, la poitrine, les bras, avec de la poudre d’amidon. Les cinq épouses anglaises portaient royalement les diadèmes de leurs chevelures d’or rose dont les teintes d’aurore à peine différentes l’une de l’autre faisaient ressembler ces femmes, parfaitement blanches, à cinq cierges allumés.

« Les deux épouses danoises, la Russe et la Hollandaise se faisaient d’épais chignons avec les lourdes nattes de leurs cheveux, tandis que les cheveux noirs de l’Irlandaise en molles torsades faisaient ressortir la blancheur animée de son visage. Et la Française Paméla avait seule des cheveux châtains comme le pelage d’une loutre.

« Elles s’en allaient ainsi toutes quinze par les rues de la nouvelle cité où les boutiques étaient fermées parce que ce 29 septembre 1852 était un jour de grande fête, celle où Brigham le Prophète proclamait au peuple mormon la révélation sur la polygamie. Les portes étaient closes, mais les vitrines laissaient voir des étalages disposés avec soin et avec un goût barbare pour la décoration.

« Le photographe Marsenne Cannon avait exposé des daguerréotypes des principaux personnages du mormonisme et de leurs épouses.

« William Hennefer le barbier, qui tenait en même temps un restaurant, avait construit avec des bouteilles de vin américain, de Catawba et d’Isabella et aussi de Champagne et de Porto, en pains de savons blancs, roses et verts, en flacons d’eau de Cologne, en boîtes de conserves, un bizarre édifice qui représentait le temple bâti par les mormons à Nauvoo. Dans la boutique de William Nixon, c’était d’énormes amas de grains de froment ou de maïs, de pommes de terre, de melons qui étonnaient dans cette ville élevée dans un désert aride.

« Chez John and Énoch Roese, épiciers, c’étaient des pyramides en boîtes de conserves d’huîtres, en pots de confitures entre lesquels s’étalaient des vêtements de cuir de daim, des cordages, des armes et des munitions, des boucauts de sucre, des caisses de tabac, des barils de porc, de farine, des sacs de café. C’étaient des boutiques de modes avec la mention Modes de Paris et du Déseret. C’étaient encore dans Main Street des libraires, des crémiers, le grand hôtel de l’Utah tenu par un Piémontais qui était aussi dentiste, épicier et maquignon et devant sa maison il avait attaché à des piquets toutes ses mules. Elles se tenaient toutes là, bêtes précieuses pour ceux qui voyagent à travers les monts et les déserts, les unes noires, les yeux limpides et expressifs, hautes comme des juments, d’autres petites, vives, gracieuses et que l’on comparait si volontairement à de grandes souris. On les avait coiffées de petites ruches, ce qui est un des symboles du mormonisme et, chaque fois qu’un cheval passait dans la rue ou dans les rues voisines, ces mules s’efforçaient de rompre la longe pour le suivre et elles étaient si nombreuses que l’on n’avait pu les faire tenir toutes devant l’hôtel et qu’il y en avait jusque devant les boutiques de James Needham, de Georges P. Bourne, de John Chillett, le fourreur qui, taillant du bois, causait sur le pas de sa porte avec un chasseur qui parlait des pays qu’il avait parcourus, des régions de la rivière Rouge, le Tennesse et l’Arkansas. Et partout sur les boutiques, sur les maisons, sur le Museum, sur le Tabernacle, sur la maison d’Eudore, sur la maison du lion avec son portique, c’étaient, gravés ou peints, la ruche symbolique ou encore le nom révélé de Déseret et toujours l’« œil qui voit tout », entouré de rayons, emblème sacré des Saints-du-dernier-jour.

« Et les quinze femmes de l’Elder Lubel Perciman arrivèrent ainsi devant le Tabernacle de la théocratie mormonne où venait de s’achever la cérémonie pendant laquelle le Prophète avait proclamé aux Saints et à l’univers entier le dogme de la polygynie. Et pour donner plus de majesté encore à cette consécration de la puissance virile, une procession rituelle sortait du Tabernacle pour faire le tour de la cité.

« En tête marchaient, portant la truelle et l’équerre, les pontifes qui avaient jeté des arcs sur le Jourdain de la Terre Promise américaine et derrière, portant les mêmes insignes emblématiques, venaient les sculpteurs, les architectes et les maçons, occupés à édifier le temple.

« Puis, traîné par des bœufs que menaient cinq jeunes squaws aux longs cils, aux cheveux noirs plats et luisants qui leur cachaient à demi le visage, drapées dans un manteau à liseré jaune, ornées de colliers où se mêlaient des griffes, des turqueries, des coquillages marins, des pendants de poterie et un sac de médecine brodé de perles, venait un chariot sur lequel était une cage énorme où treize aigles noirs, figurant les treize états originaires, battaient des ailes, tandis que les Indiennes, avec des voix dont les intonations étaient exquises, chantaient en leur langage.

« Derrière ce char, exécutant leurs sonneries martiales, marchaient les trompettes de la milice que précédait le porte-étendard et que suivaient une bande de musiciens vêtus à la mexicaine et coiffés de larges chapeaux pointus ; ils jouaient du fifre, de la clarinette et du hautbois et leur musique alternait avec le son des trompettes, les cuivres de la fanfare du Sicilien Ballo et les voix des chanteurs qui venaient ensuite, vêtus en pionniers et portant des sachets indiens.

« Puis, en bon ordre, commandé par le capitaine Pettigrew, marchait un détachement de miliciens mormons, entourant quatre esclaves noirs qui portaient une grande ruche symbolisant le territoire d’Utah et rappelant le nom révélé de Déseret ou pays de la petite abeille.

« À ce moment un nègre missourien, arrivé le matin même, poussant une brouette, accompagné d’un trappeur du Michigan venu pour tendre des pièges sur la rivière du Jourdain et aux bords du lac Utah, bouscula les quinze épouses de l’Elder Lubel Perciman. Ce nègre à chemise bleue, à l’œil calme, trompetait sa marchandise à travers la ville et s’arrêtait parfois pour danser la gigue devant les demeures qui lui paraissaient opulentes, repoussait avec violence ces femmes en vêtements de soirée qui se trouvaient sur son passage et, tandis que toutes se garaient, les Américaines poussaient des cris de courroux et, vite revenues de leur premier mouvement de crainte, tombèrent sur l’importun à coups d’éventails. Et lui qui voulait parler au Prophète qui arrivait à son rang dans le cortège auprès du patriarche et parmi les Apôtres, fit un faux pas et tomba devant la troupe auguste.

« Le président s’arrêta et avec lui le cortège tout entier et, tandis que se prolongeaient les sonneries de trompettes, le nègre criait :

« — J’ai vu d’un ciel orange Christ-Adam descendre avec ses femmes et des dieux à l’infini traversaient les espaces pour annoncer la rédemption des noirs. »

« Mais Brigham Young demanda à son voisin Kimball qui riait bruyamment :

« — Quel esprit maudit et menteur habite pour ses péchés au tabernacle de ce nègre ? »

« Et de la troupe des Septante qui venait ensuite sortirent quatre hommes qui prirent à la Française Paméla, sans la demander, l’écharpe qu’elle avait posée sur son bras ; ils tordirent cette bande de soie comme un cordage, firent un nœud coulant qu’ils lancèrent par-dessus une grosse branche de mûrier qui bordait la rue et, saisissant le nègre qui se débattait et criait désespérément :

« — C’est moi Esu Caudland, un fils du Missouri »

ou encore :

« — Je suis un Yankee ! »

« Ils le pendirent aux applaudissements de tous ceux qui assistaient à ce spectacle et aux rires en cascades des Américaines dont les yeux brillaient de la joie qu’elles éprouvaient à avoir été promptement vengées.

« Le pendu se débattait encore, ses pieds dansant la gigue avec l’agilité à laquelle il les avait accoutumés et dans son visage sombre il semblait qu’il y eût à la place des yeux deux grands scorpions blancs qui marchaient l’un contre l’autre et la joie fut à son comble lorsque de la bouche du pendu un jet de salive étant sorti, un des musiciens de l’orchestre de Nauvoo, qui avait été baleinier, cria :

« — Elle souffle là ! »

« comme fait, lorsqu’il aperçoit la baleine, le matelot qui interroge la mer du haut du mât.

« Puis, après les derniers soubresauts du nègre missourien, le cortège reprit sa marche devant le regard fixe du mort, rigide comme un mangeur d’opium.

« Avant tout passa un grand mannequin représentant une femme assise et couronnée d’étoiles et d’invisibles roues, dissimulées dans le socle, étaient poussées par deux hommes que l’on ne pouvait voir, tandis qu’un troisième faisait tourner la tête comme si elle avait appartenu à une femme vivante et, de temps en temps, le prodigieux simulacre parlait et c’était ces hommes qui criaient à l’intérieur de la machine :

« Je suis la Démocratie de l’Amérique, terre des femmes grandes et des hommes turbulents qui procréeront des géants plus grands que les énormes séquoises ! »

« Puis ce furent le conseil des évêques et les collèges des prêtres inférieurs suivis de quelques Chamanes de race ute que suivait le char des Écritures de la Presse où l’on avait entassé les papyrus d’Abraham, les manuscrits de la traduction du livre de Mormon par Joseph Smith, les premiers livres et les premiers journaux imprimés par les mormons, tandis que, menant les bœufs qui traînaient le char et l’entourant, marchaient les restes de la famille de Joseph Smith ; sur le char, le patriarche, jeune homme qui s’y tenait les yeux fermés, portait dans un coffret d’argent l’urim et thummin, instrument divin de la clairvoyance.

« Une multitude de jeunes filles, vêtues de mousseline blanche, portaient des bannières aux couleurs des différentes nations du globe et, les suivant à dix mètres environ, M. Phelps marchait seul, les yeux baissés, et on le regardait avec terreur car le bruit courait que c’est lui qui figurait le diable aux cérémonies de l’endowment, il est de la dotation, et derrière venait une longue troupe d’enfants qui portaient des écriteaux avec des suscriptions en caractères de Mormons et ces enfants chantaient sur un ton qui rappelait parfois le rire de l’oie wa-wa et parfois encore, s’enflant soudain comme le son d’une trompette, leurs voix juvéniles évoquaient le cri du grand cygne du nord.

« Puis, en rangs pressés, précédant la foule des fidèles, s’avançaient, causant entre eux, les notables mormons. Lubel Perciman quitta les rangs et vint saluer ses épouses avec lesquelles il devait dîner chez Kimball où l’on devait donner la comédie, après quoi on danserait. Il s’approcha de Paméla, lui demanda si elle s’accoutumerait à la vie des mormons et il ajouta :

« — Vous savez, Paméla, que mes désirs ne sont pas encore accomplis. Je suis votre mari, mais n’ai point encore exercé les droits d’un époux. Respectant les scrupules que vous pouviez avoir, j’attendais que le Prophète eût proclamé la révélation touchant la polygynie. Désormais, la pluralité des épouses devient un de nos dogmes et c’est en toute sainteté que ce soir je m’unirai à vous. »

« Mais Paméla ne l’écoutait guère au moment où passaient, au pas de leurs chevaux, les Danites éblouissants de blancheur et ses yeux ne quittaient point celui qui marchait à leur tête et dont le masque un instant se tourna vers elle. Et, dans la foule qui regardait la procession s’écouler, il y avait quelques officiers fédéraux qui souriaient lorsque leurs yeux rencontraient les yeux de telle ou telle mormonne et Paméla vit que l’un d’eux se tournait constamment d’un côté où se tenait la troupe des épouses du Prophète. L’épouse no 19 se tournait souvent vers l’officier et leurs yeux avaient la couleur du myrte mouillé. Ils étaient séparés par un groupe où se tenait un juif nommé Chéri de Mendoza, qui s’était incliné au moment où avaient passé, pompeusement disposés sur le char, les papyrus autographes d’Abraham. Il avait ensuite repris une vive discussion avec le chef ute Milopitz qui se tenait près de lui et qui lui répondait brièvement en un anglais guttural, sans f. à cause de l’impossibilité où sont les gens de sa race à prononcer cette consonne. L’Ute avait abordé Chéri de Mendoza en l’appelant mon frère et le juif, qui ne le connaissait pas, lui avait demandé la raison de cette familiarité.

« — Ne savez-vous pas, avait répondu l’Indien, qu’au témoignage des mormons, nous sommes de la même race. »

« Et Chéri de Mendoza avait réfléchi tête baissée pendant le passage des reliques d’Abraham.

« — Je vous crois, dit-il en relevant la tête. Il y a bien des analogies entre les coutumes rituelles de nos deux nations. D’autre part, le nom d’Ute, qui se prononce à peu près comme le mot qui désigne les Juifs en allemand, pourrait désigner une origine judaïque. Cependant, avouez que nos esprits ne se ressemblent guère, car s’il est vrai que l’esprit de la race, celui de la famille, l’esprit en un mot, des traditions nous anime, les malheurs qui ont atteint notre position parmi des races très différentes de la nôtre, nous ont donné une réelle facilité à comprendre, à utiliser toutes les nouveautés. Nous avons l’esprit pratique, non seulement pour les choses matérielles, mais aussi pour tout ce qui est du domaine de l’intelligence et de l’âme. Vous, au contraire, si vous êtes attachés à des traditions, vous ne savez pas les conserver pures, c’est-à-dire vivantes et modernes. Vous êtes la plèbe des dix tribus, nous sommes les princes de la tribu royale de Jude. Cette différence explique l’abaissement où l’on vous voit, explique aussi notre génie qui est de dominer en accaparant les richesses et en judaïsant les rites et il s’en faut de peu que la judaïsation de tout le bassin de la Méditerranée ne soit un fait accompli. D’autre part, monsieur l’Ute, vous savez que j’ai ouvert dans Main Street une boutique de curiosités, d’antiquités, n’oubliez pas que je vous paierai un bon prix tout ce qu’il vous plaira de me vendre, car j’ai le placement de tous objets curieux ou archéologiques tels qu’armes, étoffes, cuirs, travaux en plumes, pierres gravées, sculptures, poteries, aussi bien chez les particuliers de l’Est que dans les musées d’Europe. »

« Et Chéri de Mendoza, qui était un bel exemple de la judaïsation, qu’il annonçait, attestait par toute sa personne qu’au sang israélite se mêlait en lui le sang nègre et le sang chinois.

« Le chef ute Milopitz regardait gravement et non sans mépris cet homme qui était peut-être de sa race et qui lui proposait de vendre les témoignages honorables d’un passé glorieux. Il hocha la tête et se tourna vers l’épouse qui, portant un lourd ballot sur son dos, se tenait à ses côtés humble et courbée. Ils étaient l’un et l’autre l’ignorance, la superstition, la sottise et la lubricité, quelque chose de plus bas que la plèbe et, cependant, sans qu’ils le sussent, c’était sur eux que se modelait l’État, les mœurs et les croyances, car, ainsi que l’homme a été fait du limon de la terre, les nations sont tirées de la plèbe. »


VII


« J’avoue, dit Elvire, que j’ai pour ma grand’mère une très grande admiration. Elle pouvait résister aux hommes, tandis qu’aujourd’hui, si les femmes ont plus de droits qu’autrefois, il leur est beaucoup plus difficile de résister aux désirs virils même lorsque, comme moi et comme ma grand’mère à ce que j’ai cru deviner, enclines à aimer les femmes en général et sujettes à des béguins pour quelques hommes en très petit nombre. Dès ce soir, je ferai le portrait d’un Danite. C’est drôle, il me semble qu’il a les traits de Pablo Canouris. »

« Ma foi, dit M. Mahner, je crois bien n’avoir jamais vu de Danites sans leur masque vert.

« Mais il se fait tard, je me suis laissé entraîner par mes souvenirs, je vais essayer d’abréger le reste de mon récit.

« La table avait été dressée dans la salle du Social Hall. Il y avait là Kimbal qui donnait la fête, entouré de ses épouses, Brigham Young et toute sa famille, Lubel Perciman et son harem, d’autres mormons et leurs femmes. Les familles n’étaient point groupées, mais on avait alterné les sexes et Paméla était placée entre Chéri de Mendoza et James Ferguson, officier de la milice de l’Utah et qui était aussi avocat, orateur et acteur. C’était un homme d’une trentaine d’années, fort, énergique et spirituel ; ses talents de société le faisaient rechercher dans toutes les fêtes ; bien que célibataire, il eut la réputation d’un adultère et, tout en reconnaissant ses mérites, les mormons le craignaient. En face de Paméla se trouvait l’officier fédéral ayant à sa gauche l’épouse no 19 et à sa droite l’actrice blonde qui était en tournée à Salt Lake City.

« Des nègres faisaient le service et sur la table il y avait des flambeaux allumés et, dans des vases de céramique locale, des fleurs artificielles en cire de formes étranges, un des travaux où excellent les mormonnes.

« On servit d’abord comme hors-d’œuvre des sauterelles, des racines de camisch, des oignons qui servent de nourriture aux Indiens et du vin de Catawba, qui est le produit des vignes du bord de l’Ohio.

« On écouta avec attention Chéri de Mendoza qui vantait la saveur des sauterelles rôties :

« — C’est un mets antique, disait-il, et cependant c’est aussi pour les Européens un aliment nouveau et qui rebuterait plus d’un blanc, même parmi ceux qui se croient sans préjugés. Les nouveautés, loin de nuire aux coutumes et aux saines traditions, les enrichissent, les vivifient, les fécondent. C’est ainsi que les sages polygames de l’Utah, loin de nuire à l’institution de la famille, lui donnent plus de grandeur et plus de force en l’étendant. »

« Et Brigham Young qui l’entendit, se tourna vers lui, disant :

« — Les mormons sont un peuple d’élus, placés ici-bas dans une sphère spirituelle particulière, ce qui leur permet de ne tenir compte ni des lois humaines, ni des richesses superflues du monde. »

« Et le Prophète s’étant versé du Catawba, leva son verre dans la direction de Chéri de Mendoza qui but d’abord aux dames et ensuite au Prophète.

« Les nègres se hâtaient pour changer les assiettes et les couverts, puis l’on servit des truites saumonées du lac Utah et le rideau de la scène qui se trouvait au bout de la salle se leva.

« Le décor était fait d’une tenture jaune au milieu de laquelle se détachait l’Œil-Qui-Voit-Tout et un jeune homme qui figurait l’Europe et une jeune demoiselle qui représentait l’Amérique, venant, l’une du côté cour et l’autre du côté jardin, s’abordèrent en souriant et il s’ensuivit un dialogue dont je me souviens presqu’entièrement, parce que l’année suivante on nous le fit apprendre par cœur à l’école.

l’europe

« Nations, je vous offre et l’ordre et la beauté
Des ruines qui ont la grâce des jeunes filles
Et mes fleuves semblables aux vers des grands poètes
Et tous mes esclavages, toutes mes royautés,
Tous mes dieux charmants qui sont ma foi, qui sont mon art,
Tous ces peuples querelleurs et des fleurs odorantes.
Ô vieilles maisons, nourrices du progrès,
Carrefours où les âges choisirent leur route et s’en allèrent,
Patries, Patries, Patries dont les drapeaux me vêtent,
Fantômes, ô forêt du génie où chaque arbre est un nom d’homme,
Ô Forêt qui marches à reculons sans que tu t’éloignes
Je suis tous les fantômes, tous les ombrages,
Les patries, les villes, les champs de bataille
Amérique, ô ma fille et celle de Colomb. »

l’amérique

« Hommes qui souffrez, ô femmes qui aimez, et vous, enfants, venez
Puiser l’eau du second baptême
Dans le petit lac bleu où le Mississipi puise son onde
Je suis l’espoir aux grands espaces et l’avenir sans souvenirs.
Parmi les troupes de chevaux sauvages issus des chevaux d’Europe,
Gambadent les troupeaux de jeunes pensées issues de pensées d’Europe

Et de nouvelles vérités sont révélées ici à ceux qui sont las des anciennes.
Elles chantent ou pleurent, ou prient ou éclatent de rire
Et préparent de nouveaux travaux.
Un dieu nouveau se dresse dans le canot d’écorce
Une déesse se peigne en chantant dans les prairies où mûrit le riz sauvage
Et d’autres dieux réclament des héros.
C’est aussi l’arrivée d’un vaisseau
Écoutez danser là-bas des voyageurs équivoques dans un bal de quarteronnes,
Écoutez aussi au loin, derrière les horizons, la plainte,
La plainte de ceux qui meurent en Europe en se rappelant
Des prairies où le riz sauvage mûrit au bord du Mississipi
Et les noires cyprières drapées dans la tillandzia argentée ! »

« L’Europe et l’Amérique se prirent par la main et, en chœur, elles chantèrent :

« La mer sépare les deux époux
Ce sont les noces énormes de deux continents.
De l’un jaillit un vaisseau à travers l’océan,
L’Europe féconde l’Amérique,
L’Europe, nom viril dans le langage diplomatique,
C’est-à-dire international qui est le français,
Et l’on entend distinctement l’article masculin,
Tandis que l’article féminin marque bien
Dans la langue des Nations ou langue française,
Le sexe de l’Amérique.
L’Europe étend frénétiquement la rigide péninsule d’Armor
Et l’Amérique s’étale, largement ouverte,

Où l’isthme humide tressaille aux tropiques.
Amour sublime ! des nations naissent du couple démesuré
Dont les éléments favorisent les épousailles.
Le vaisseau poursuit son voyage fécondateur,
Les vents gonflent les voiles, ils gémissent,
Crient la volupté des géants qui s’entraiment. »

« Et à ce moment des petits garçons habillés en Indiens mêlés à de petites filles vêtues en vieilles dames vinrent danser autour de l’Europe et de l’Amérique qui s’embrassèrent aux applaudissements des convives. Puis on laissa entrer quelques amateurs de théâtre qui venaient pour assister à la représentation de Jedediah le Grand. Ils avaient payé leurs billets en nature : en melons, en poteries, etc.

« Des Chinois vinrent enlever les tables et, pendant ce temps, les nègres firent de la musique au son de laquelle on se mit à danser à la mode des mormons, c’est-à-dire un homme et deux femmes. Pendant ce temps, on disposait des chaises, des bancs, puis la rampe s’éclaira, on éteignit les lumières de la salle, et comme l’on continuait de danser en attendant les trois coups qui annonceraient le spectacle, les portes s’ouvrirent tout à coup et quelques officiers fédéraux entrèrent dans la salle. Des soldats les éclairaient avec des torches.

« Tout ce monde s’arrêta de danser et Kimball se dirigea vers les nouveaux venus pour protester contre leur intrusion, mais cinq officiers se précipitèrent sur les mormonnes et les saisirent à bras le corps, les entraînèrent vers la sortie, avant que les mormons eussent songé à les en empêcher. L’officier fédéral qui avait assisté au repas et qui dansait avec Paméla et l’épouse no 19 les poussa vers ses camarades ; ils se trouvèrent dehors avant que l’officier de la milice Ferguson, qui remplissant un petit rôle dans la pièce de Jedediah le Grand se fardait dans les coulisses, sortit.

« Des chevaux attendaient les ravisseurs qui hissèrent leurs précieux fardeaux presque évanouis sur les montures, s’enchevalèrent et galopèrent hors de la ville.

« Ce fut une course effrénée durant laquelle Paméla, plus morte que vive, se laissait aller, résignée à tout. Au bout d’une demi-heure, il lui sembla que derrière eux d’autres chevaux arrivaient. Les ravisseurs activèrent la course, mais les poursuivants gagnaient du terrain, ils s’approchaient. Bientôt il y eut des coups de feu ; le cheval sur lequel était Paméla s’abattit, elle s’évanouit et, quand elle revint à soi, elle ne vit que le visage masqué du Danite aux larmes d’or qui la contemplait.

« Elle lui dit :

« — Merci de m’avoir sauvée. »

« Il dit :

« — Je regrette de n’avoir pu sauver que vous seule, les autres ont été enlevées par les gentils. »

« Paméla pensa aussitôt à l’épouse no 19, se disant :

« — Elle s’est sauvée, c’est ce qu’elle désirait. »

« À ce moment arrivèrent d’autres Danites qui avaient été chercher une mule pour Paméla et elle revint à Salt Lake City assise sur sa mule que conduisait par la bride le Danite éblouissant qui l’avait reprise à ses ravisseurs.

« Lubel Perciman l’attendait et lui fit fête. Toutefois on ne vit point paraître ce jour-là, ni durant la semaine qui suivit Brigham Young dont l’épouse préférée avait pris la fuite d’une façon définitive.

« Quand la nuit fut devenue silencieuse, tandis que la lune versait une lueur froide et vive, l’elder Lubel Perciman, bien rasé, vêtu d’un pantalon de toile bleue, les pieds nus dans des mocassins ornés de verroteries versicolores, voulut connaître dans toute son étendue le bonheur conjugal et pénétra dans la chambre de Paméla. Il souriait, sachant qu’au dehors les Danites veillaient sur la félicité des mormons. Les pâles étoiles supportaient à l’infini les dieux de toute puissance et, plus loin que ces dieux, d’autres dieux plus puissants encore emplissaient la plénitude du monde d’une énergie incréée et sans limites.

« Avant tout, l’elder Lubel Perciman, soulevant le flambeau qu’il tenait à la main, se regarda dans le miroir. Il se trouva bien coiffé et son visage maigre lui plut et il lui sembla que sa chevelure jaune était comme un foyer lumineux où s’alimentait la lune de cette nuit d’Amérique. Ensuite il jeta un coup d’œil sur le lit bas où devait dormir votre grand’mère, semblable alors à une déité exilée et rompue de fatigue. Mais le flambeau pensa tomber des mains de l’elder Lubel Perciman, car le lit était vide. Paméla s’était enfuie sitôt revenue et mon récit touchant votre grand’mère doit s’arrêter ici puisqu’elle ne reparut plus au milieu des Mormons et que l’on n’en entendit plus parler, pas plus que du Danite, d’ailleurs. Et l’on supposa qu’elle s’était enfuie avec lui, mais on fit le silence sur ce qui la concernait car on craignait la colère de l’elder Lubel Perciman qui n’en parla plus jamais. Pour mon compte, je n’en ai plus entendu souffler mot jusqu’à ce matin où mon diable de neveu est venu de votre part me rappeler cette jolie fille mutine, aux cheveux ébouriffés qui, lorsque vêtue en matelot, elle parut sur la place de l’Union, fit tant d’impression sur les Saints-du-dernier-jour. J’oubliais d’ajouter que le bruit se répandit peu à peu que le Danite qui avait disparu en même temps que votre grand’mère n’était autre que l’ange Moroni. »

« — Un ange, s’écria Elvire, mais il me semble à moi qui suis la petite fille de celle dont vous m’avez raconté l’histoire, que des ailes me poussent et ma foi je fais tout ce que je peux pour les retenir, car je tiens à rester une femme et je n’ai, je crois, aucune vocation pour l’aviation. »

« Enfin, ajouta l’Ovide de fantaisie, votre grand’mère ne manquait ni de bon sens ni d’honnêteté puisqu’elle est revenue se marier dans son pays et y faire souche. Et n’est-ce pas suffisant pour juger de la valeur morale de la polygamie légale. Les Français ne deviendront pas plus mormons que Turcs. Et allez ! on repeuplera tout de même. La repopulation, à tout prendre, c’est avant tout une question de propagande. »


VIII


Lorsqu’il fut dans le train qui l’emmenait à Marseille, Anatole de Saintariste, l’officier permissionnaire dont il est question, s’endormit profondément. Il y avait plusieurs mois qu’il couchait sur le sol, et la douceur des banquettes du wagon de première où il voyageait le faisait dormir, en quelque sorte, de tendresse… C’était sa première permission depuis le commencement de la guerre…

L’arrivée dans la Capitale eut lieu par un beau soleil et, le soir, quand le Permissionnaire reprit le rapide, il emportait de Paris une excellente impression que gâtaient seulement quelques embuscades surprises çà et là…

À Marseille, il attendit le bateau qui devait le transporter en Algérie. Il profita de cette attente forcée pour visiter les camps anglais.

La rencontre d’un de ses amis, devenu interprète auprès de l’armée anglaise, lui facilita ses excursions. Son cicerone savait porter l’uniforme kaki orné des têtes de sphinx, c’est pourquoi il jouissait d’une certaine popularité parmi les officiers britanniques et le Permissionnaire fut bien reçu sous leurs tentes, et ceux qui, parmi les officiers anglais, entendaient le français, fredonnèrent une chansonnette dont les Interprètes sont les héros :

Non seul’ment faut savoir l’français,
Faut même connaître un peu d’anglais,
Ça peut servir, on sait jamais,
              Aux Interprètes.

Le Permissionnaire vit les Hindous faire leur cuisine et les Tommies s’exercer au maniement d’armes.

Au demeurant, la ville était pleine d’Anglais, d’Hindous, de Serbes, d’Annamites. Ces derniers étaient vêtus en artilleurs et destinés, disait-on, à l’aviation ; il y avait encore quelques officiers russes et des officiers italiens en petit nombre…

Le second jour, le Permissionnaire s’en fut visiter Aix où il eut la surprise d’être conduit par un cocher qui avait été le propre cocher de Cézanne. Ce brave homme, nommé Baptiste Curnier, se souvenait bien de son maître : « Il fallait dire comme lui, mais il ne fallait pas le flatter. »

On alla ainsi jusqu’au Jas de Bouffan où peignit Cézanne… Après quoi, rentré à Marseille, le Permissionnaire put enfin, le surlendemain, prendre le bateau qui, tous feux éteints, le porta jusqu’à O…, où il passa le temps de sa permission.

Il y entendit raconter plusieurs histoires dont voici un échantillon :

Ancien professeur au lycée des garçons, puis avocat, X… était encore capitaine des pompiers et vénérable de la loge d’O…

À la déclaration de guerre, il laisse sa femme et ses cinq enfants, s’engage et part comme capitaine.

Un jour, sa mort est annoncée officiellement. Et des soldats de son régiment, ses concitoyens, écrivent à sa veuve des détails précis. Le capitaine X… a été tué alors qu’il montait à l’assaut en tête de sa compagnie et son corps, resté suspendu aux fils de fer et très visible, a fait l’objet de maints combats, mais en vain, car on n’a pu le reprendre. (Notons qu’en Champagne l’on a aussi montré ce corps habité par les rats et garnissant un cheval de frise sur le billard (c’est-à-dire l’espace entre les premières lignes adverses) ou du moins un corps qui passe pour être celui du capitaine X… au permissionnaire…)

À quelque temps de là, la veuve reçoit d’Allemagne une lettre venue par des voies neutres… Il est dit dans la lettre qui venait du vénérable d’une loge allemande :

« Votre mari n’est pas mort, mais seulement blessé. Il est en ce moment bien soigné… Surtout ne parlez de cette lettre à âme qui vive, sans quoi vous ne reverriez jamais votre mari. »

Le Permissionnaire entendit aussi raconter l’histoire d’une dame de la société d’O… qui, déguisée en Mauresque, parcourt les cafés pour dire leur fait aux embusqués et leur intimer l’ordre de partir sur le Front.

Le Permissionnaire assista à des couchers de soleil merveilleux où le ciel s’emplissait de roses ardentes, de lilas flamboyants et de violettes phosphorescentes.

Il s’arrêta parfois dans les faubourgs pour écouter les petites fillettes des écoles, petites Françaises, petites Espagnoles et petites Mauresques qui chantaient des rondes nouvelles en sautant à la corde :

        A. B. C. D.
        Les Français ont gagné,
        Les All’mands ont perdu,
        Le Kaiser sera pendu.

Ou cette ronde-ci qui a deux couplets :

        Ah ! mon Dieu ! quell’ triste année !
        Tout le mond’ mobilisé.
        Ya des morts et des blessés,
        Il y a mêm’ des prisonniers.


        Viv’ la classe de vingt ans !
        C’est des homm’s, plus des enfants,
        S’ils s’en vont aux Dardanelles,
Qu’ils n’oublient pas leurs petit’s demoiselles.

Le Permissionnaire visita la mosquée d’O…, mais il fut aussi à la cathédrale où il entendit un prédicateur démontrer fort ingénieusement l’existence du Dieu unique :

« Il n’y a qu’un Dieu, il ne pourrait y en avoir d’autre. En effet, puisque Dieu est partout, où se mettrait l’autre ?… »

Enfin, dans une famille amie, s’étant approché d’une petite fille qui étudiait ses leçons et, ayant parcouru le cahier de dictées, il vit que les auteurs à qui les professeurs du lycée de jeunes filles d’O… empruntaient le plus souvent leurs textes étaient M. Pierre Mille et M. Ernest Gaubert, sous-préfet.

Puis, sa permission expirée, l’officier permissionnaire reprit le bateau et quitta le port d’O… par une belle nuit où la mer était phosphorescente. Le navire fendait l’or vert et liquide. Des tirailleurs sur le pont sombre comme celui du Vaisseau-Fantôme chantonnaient Amela Djiriwel ya la la… Et quand le jour revint, la côte d’Afrique avait disparu…

En repassant par Paris, le Permissionnaire entendit raconter l’histoire d’une dame qui sait quand la guerre doit finir. Cette dame se rendait au Sacré-Cœur, à Montmartre. Le fiacre qui la conduisait avançait cahin-caha, car la montée est rude.

Une pauvresse suivait péniblement le même chemin. La dame lui offre charitablement une place dans sa voiture. La vieille accepte et la conversation s’engage.

Le sujet, tout le monde le devine.

« Rassurez-vous, ma petite dame, la guerre sera finie au mois de…

— En…, vous plaisantez ?

— La guerre sera finie en…, aussi vrai que le cocher qui nous conduit sera mort dans une heure. » Ce n’est pas la seule prophétie que je connaisse concernant la guerre et, à Nîmes, on m’a montré le manuscrit d’un prophète-poète, émule de Nostradame de Salon. Le prophète se nommait Paillet et vivait vers 1880.

Ces prophéties inédites m’ont paru se rapporter à la guerre actuelle. Je les donne ici sans les commenter :

La première a trait à Anvers :

Anvers, on bâtit une tour.
Ville sauvée, un prince arrive.
Toutes tes mains à la dérive
Maigres comme un cou de vautour,

La seconde est plus claire :

Reims à l’honneur de peine en peine
Les Marniats ont délivré,
Pour qu’il brille, ton nom sacré :
Regard de roi, regard de reine.

La troisième est sibylline :

Ô ma douleur de Baccarat.
Le petit loup qui s’y dérobe.
Éclairs, éclairs au ciel pour robe
Quand Franc victoire y trouvera.

Dans la quatrième de ces prophéties, je tiens toutefois à faire remarquer l’expression énigmatique Foudunbras, fou d’un bras, qui s’applique à merveille au Kaiser, manchot d’Allemagne. Coulogne est évidemment ici pour Cologne :

La marchandise de Coulogne
Preux et preuses saccageront,
Le Foudunbras s’ouvre le front
À Strasbourg où va la cigogne.

Elles arrivent, se séparent et chacune va faire ses dévotions. En sortant, la dame aperçoit sa voiture, le siège était vide.

Elle cherche son cocher : on venait, lui dit-on, de le transporter dans une pharmacie voisine, mort d’une congestion.

Voilà un conte à dormir debout ; le plus extraordinaire c’est que, paraît-il, il est véridique…

Puis, de retour sur le front, en Champagne, l’officier permissionnaire retrouva :

La tranchée en première ligne,
Les éléphants des pare-éclats,
Une girouette maligne
Et le regard des guetteurs las
Qui veillent le silence insigne.

Et, quelques jours après, il rencontra quelqu’un de sa connaissance, un caporal d’un régiment voisin. Ce gradé, chargé d’un énorme barda, conduisait un petit détachement et, un monocle suspendu à un cordonnet de soie, se balançait élégamment devant lui. C’était le caporal Gabriel Boissy et, durant quelques minutes, ils parlèrent sans aigreur, avec commisération même, des embusqués de leur connaissance.

Il reprit la dure et périlleuse vie du sous-lieutenant, chef de section dans les tranchées tragiques de la Champagne pouilleuse, où moi-même j’ai entendu un jour, près de l’Arbre de la côte 193, cette réponse héroïque :

« Mais, nom de d’là, tu es blessé et tu ne le dis pas. Fallait crier, mon vieux ! »

« Crier ! T’es pas fou ! ce mort qu’est là s’plaint pas, crie pas ; je m’serais fait honte de crier en n’étant que blessé. »

Au demeurant, voici quelques remarques touchant le fantassin du front :

Tous les fantassins méritent la croix de guerre et tous ne l’ont point.

Ce qui domine dans un combat, c’est le tac tac tac de la mitrailleuse.

Le langage du fantassin est riche en synonymes, par exemple, le même engin de tranchées, l’horrible bombe qui naguère venait en se lamentant et que les Boches ont réussi à rendre muette, se nomme, selon les secteurs, youyou, fléchette ou queue de rat.

À l’abri-caverne collectif par escouade ou demi-section, le fantassin préfère, bien que ce soit défendu, se creuser un abri individuel dans le flanc de la tranchée.

Celui qui n’a pas vécu en hiver dans une tranchée où ça barde ne sait pas combien la vie peut être une chose simple.

La vermine est chargée de faire la toilette des fantassins, officiers, sous-officiers et soldats.

Celui qui n’a pas vu des musettes suspendues à un pied de cadavre pourrissant sur le parapet de la tranchée ne sait pas combien la mort est une chose simple.

L’héroïsme du fantassin, durant la guerre qui commença en 1914, surpasse tout ce qu’on connaissait jusqu’alors en fait d’héroïsme.

Ceux qui n’ont pas vécu dans la craie de la Champagne pouilleuse ne savent pas combien le blanc peut être sale.

Au reste ceux qui ont fait la guerre en Champagne et qui survivront reviendront sans doute visiter avec une atroce curiosité cette région infernale qui va de la butte de Souain à Massiges.

Au dire de ceux qui connaissent les autres parties du front, c’est peut-être là que le drame est le plus poignant, et cela d’une façon définitive, depuis le début de la guerre.

Aucune désolation n’égale l’épouvantable aspect de ces ondulations de terrain zébrées de boyaux et de profondes tranchées blanches. Rien n’évoque plus fortement l’enfer comme ces grands entonnoirs crayeux qui furent le théâtre de corps à corps effroyables d’hommes à hommes, d’hommes à engin effroyable. Côte 193, côte 196, butte de Souain, butte de Tahure et vous, mystérieuse butte de Mesnil, Main de Massiges, ces deux mamelles de sol stérile, abreuvé de sang et de sacrifices sans nombre ! Croix des cimetières, croix françaises, croix ennemies et vous, simple croix qui abritez, dit-on, les cadavres de deux jeunes femmes, dont on ignore le nom et la nationalité, que l’on trouva expirantes dans une cagnat d’officier boche, auprès de laquelle j’ai demeuré quelques semaines durant les derniers temps de ma vie d’artilleur. La cagnat boche que j’habitais s’appelait « Café Sprind » et les fondateurs de ce singulier café avaient ajouté sur la porte l’avis suivant :

Dieser Unterstand ist von der Gruppe Malinowski ausgebaut und wird auch von ihr bewohnt. Autour se trouvaient des cagnats nommées Lustige Mühle, villa Beaulieu, villa Schweizertal, villa Hiddekk, mot acrostiche fait avec les premières lettres de l’épiphonème boche que voici : Haupsache ist dass das England Klage kriegt. Le principal, c’est que l’Angleterre soit battue.

Dans le voisinage, les deux cimetières du Trou-Bricot étalaient leur macabre décoration où se mêlait la funèbre craie sculptée, le pin, le bouleau et les inscriptions funéraires : Sei getreu bis in dem Tod ; Liewer düd as Slaw ; Kein Schönr’er Tod ist auf der Welt als wer vor’m Feind erschlagen, etc.

Ô souvenirs de la Champagne pouilleuse !

Qui a jamais connu un spectacle plus tragique que celui de la côte 196, vue du Balcon ?

Et ce petit coin de Beauséjour, qui devait être un si charmant séjour avant la guerre !

Celui qui parcourra plus tard la Champagne pouilleuse cherchera avec intérêt la petite tombe qui abrite les cadavres du fermier de Beauséjour et de sa fille.

Région où la vie est dure, mais le courage, l’esprit de sacrifice, l’entrain y sont d’autant plus grands.

Qui regardera, après la guerre, sans émotion, pointer le bouton rose de l’euphorbe verruquée ou s’étaler les spatules de la pimprenelle à saveur de concombre ?

Et le berger qui mènera plus tard paître ses moutons sur ces crêtes qui furent les volcans de cette guerre se baissera parfois pour ramasser quelque débris d’obus ou quelque fragment de cuir de ce qui fut un casque boche et regardera curieusement ce débris informe de notre époque. Mais des mains pieuses entretiendront les cimetières où, chaque fois qu’il en avait l’occasion, Louis Derôme allait errer, redressant les croix, méditant sur cette activité étrange qui a poussé et poussera toujours les hommes à s’entretuer quand un peu de charité et moins d’avidité suffiraient à assurer la paix éternelle.

Le 27 juillet 1915, jour de Saint Pantaléon, fête patronale de Mesnil-les-Hurlus, où se trouvaient nos positions, les canonniers de ma batterie restaurèrent une tradition qui s’était perdue, je crois, depuis 1875. C’est le jeu de la roue, tradition de l’endroit. Louis Derôme, dont le bataillon était au demi-repos de ce côté, assista à la fête et nous nous promenâmes ensemble dans ce village dont il ne reste d’intact dans les décombres de l’église que la cloche chue du clocher, mais demeurée entière ; plus de maisons, partant plus d’habitants.

Mais la roue (non une roue de charron toutefois, mais un dévidoir à fil téléphonique) descendit et remonta maintes fois la pente de la colline et les artiflots s’amusèrent comme des gosses et je crois bien que vers la fin des grivetons de la biffe se mêlèrent à ce jeu qui avait autrefois un but matrimonial.

Grièvement blessé enfin, transporté d’ambulance en Hôpital auxiliaire, Louis Derôme arriva un matin au Val-de-Grâce et, dès ses premières sorties, il constata que Paris ne l’étonnait plus comme lors de sa permission ; il rencontra Corail qu’il avait aperçue une fois avant la guerre, car elle était, depuis le mois de décembre 1913, l’amie d’un de ses amis qui avait été tué à la guerre. C’est pourquoi ils se lièrent et elle ne le quittait point tandis que, convalescent, il reprenait pour ainsi dire sa vie d’avant la guerre.

Dans le milieu de poètes et de peintres qu’ils fréquentaient, milieu où l’on n’est pas toujours enclin à la bonté, mais où l’on est toujours sensible, une anecdote émouvante remuait alors les cœurs, c’est une anecdote de guerre et cependant ce n’est pas une anecdote militaire. Elle m’a été racontée par le héros lui-même. Il m’a prié de taire son nom et de changer légèrement quelques circonstances. Je m’incline devant son désir, tout en regrettant de ne pouvoir donner ce cachet d’authenticité, ou plutôt cette précision à un si beau trait de la vie contemporaine.

Pour ma part je ne connais rien de plus noble que cette vision d’un village en ruines qui se dresse superbement intact sur le Thabor transfigurateur de l’Art.

Le peintre A… D… avait obtenu d’aller peindre dans la zone des armées les vues pittoresques des ruines de la guerre.

Il parcourait le front depuis les confins de la Suisse et maintenant qu’il approchait du village où il était né, son cœur battait très fort.

Il avait vu un grand nombre de villages que l’artillerie et l’incendie ont ruinés. Les uns sont réduits à l’état de squelettes ; il ne reste que quelques murs. Quelquefois l’église est presque intacte. Le plus souvent le clocher a été abattu. Mais tous ces décombres ont déjà l’aspect grandiose des ruines antiques. Malgré l’horreur qu’elles représentent, on est forcé d’en admirer la beauté, que dis-je ? la pureté.

Dans les villes du front, la guerre n’a causé que des dégâts dont l’apparence sinistre ne peut que serrer le cœur. Il n’y a que des démolitions. Dans les villages, au contraire, la ruine est pour ainsi dire achevée et forme un ensemble empreint le plus souvent d’une grandeur touchante, d’une délicatesse à pleurer.

A… D… avait reproduit ce caractère dans ses études, car il était sensible et chacune des ruines qu’il avait vues avait éveillé en lui un sentiment où se mêlait à la haine contre la barbarie destructrice un profond respect artistique.

Voyageant à pied, comme les paysagistes d’autrefois, il goûtait pleinement, en même temps que la fraîcheur de la belle matinée d’automne, le charme d’un paysage qu’il s’étonnait de ne plus reconnaître.

En effet, il approchait du village natal. Cette région qu’il parcourait et où son enfance s’était écoulée tout entière, lui était familière entre toutes et cependant il la reconnaissait à peine.

Partout s’enchevêtraient des routes nouvelles, soigneusement entretenues. C’étaient encore des chemins de fer à voie étroite et de-ci de-là, le long de ces artères, de ces veines du corps sublime des armées combattantes, se dressaient des baraquements, des hangars. Villages inattendus, les cantonnements groupaient leurs huttes sous les arbres des boqueteaux.

Et A… D… admirait cette vie nouvelle née de la guerre. Car si les ruines ont été accumulées, les voies de communications ont été multipliées et elles concourent si grandement à la richesse d’une contrée, qu’on peut se demander si, pour un grand nombre de ces villages, le perfectionnement des moyens de communication ne compense pas dans une large mesure la perte des maisons, abstraction faite toutefois de ce que ces ruines pouvaient représenter comme valeur artistique.

Elle était souvent très grande, mais, en l’état des réflexions du peintre A… D…, restait entièrement hors de la question.

C’est un Champenois qui par tempérament examine les choses et les idées sous tous les aspects que lui présente son esprit mobile et pénétrant.

La raison l’incitait à moraliser et, sans que l’esthétique y perdit ses droits, il s’attachait à deviner les conséquences de ce qu’il voyait.

Un Provençal, un Breton eussent tenu d’autres raisonnements selon une autre logique, et cette variété de tempéraments qui se rejoignent dans la haute civilisation française explique comment la France peut si bien remplir son admirable mission. C’est elle qui, depuis la ruine de l’antiquité, joue vis-à-vis de l’humanité le rôle qu’ont joué avant elle la Grèce et puis Rome.

Voilà donc A… D… s’approchant de son village natal par des routes inconnues. Tout est propre et bien entretenu. Des cavaliers passent à travers champs. Il croise une théorie de lourds camions de ravitaillement. Les trous d’obus ici et là sont bien faits, bien ronds et pleins de fleurs qui tranchent dans la campagne comme des corbeilles dans un jardin. Au loin, des coups de canon éclatent pompeusement. Des avions, sentinelles aériennes, semblent des abeilles qui butinent sur les fleurs subites des éclatements le miel si doux de la victoire. A… D… sent alors tout le charme de cette fraîche matinée d’automne et, tout à coup, au tournant d’un coteau, apparaît le village natal.

Est-ce lui ? Rien n’est demeuré de ce qui pouvait le faire reconnaître. Où est le fin clocher ? Où sont les vergers qui l’entouraient jadis et qui, au printemps, le ceignaient d’une guirlande fleurie ? Où est le petit château, cette merveille de grâce qui depuis la Renaissance se mirait dans l’étang ? Où est l’usine dont la haute cheminée était ce que le XIXe siècle avait apporté dans le pays de plus caractéristique en fait d’architecture ? Pas de doute cependant, voici l’étang et quelques pans de murs, restes du château ; voici le cimetière qui paraît s’être agrandi ; voici les ruines de l’église ; voici la maison natale d’A… D… La voici entre d’autres maisons semblables ; de chacune d’elles, il reste deux murs nettement silhouettés qui se terminent en forme de brisques, attestant ainsi la durée de la guerre et des blessures…

Mais, Dieu ! que ces ruines sont vivantes ! Les décombres ont été déblayés. Partout on a fait place nette et, au flanc du coteau, un bivouac s’est établi, dans des gourbis, et sur l’un d’eux, A… D… reconnaît, avec un plaisir ému, la porte, la jolie porte de sa maison natale.

Et le voilà installé, il ouvre son carnet et dessine fiévreusement, avec joie. L’inspiration l’anime, jamais aucune ruine ne l’a transporté à ce point. Il ne se borne point à tracer un croquis. Il achève son dessin. Il n’a de cesse qu’il soit complet. Tout y est. Voici à droite le cimetière grand comme celui d’une petite ville. À gauche ce sont les baraquements qui paraissent continuer le village qui ainsi se développe à l’ouest, ce qui est une loi urbaine bien reconnue. Voici encore le bivouac à flanc de coteau et plusieurs larges routes qui se croisent sur la grande place où n’aboutissaient autrefois que des chemins mal entretenus et des sentiers bordés de murs et de haies vives.

Et, le dessin achevé, A… D… contemple son ouvrage avec étonnement.

Est-ce bien son village ruiné qu’il a dessiné ?

Oui, pas de doute. Tout est rendu avec exactitude et cependant voici que sur le papier, malgré cette exactitude minutieuse, le village s’est transfiguré ; il est plus grand, plus beau qu’auparavant, qu’au temps de son enfance. Les perspectives des ruines ont pris l’aspect de maisons bien alignées. Un rideau de peupliers dissimule les ruines du château, de la haute cheminée et du clocher, tandis qu’il n’apparaît de l’église qu’une partie de la nef encore intacte.

Le village d’A… D… c’est maintenant une petite ville desservie par de larges et nombreuses voies de communications. Un petit chemin de fer passe au milieu de ces vastes baraquements qui, sur le dessin, ont pris l’importance d’un quartier nouveau. Et ce dessin si exact apporte aussi une vision de ce que deviendra après la guerre ce village maintenant en ruines.

A… D… m’a raconté qu’il regarda longtemps avec un attendrissement sans tristesse son dessin précis et prophétique, puis, ayant serré son cahier et ses crayons, il se mit en route et s’éloigna de son village natal où il n’était point entré. Il marcha et, lorsqu’il eut gravi la petite côte qui se dirige vers l’ouest, il s’arrêta, se tourna et contempla les ruines qui lui avaient paru si prospères. Il en aperçut toute la tristesse, toute l’horreur. Il ne vit plus les routes neuves, ni les baraquements, ni le petit chemin de fer. L’église était sans toit et sans clocher, l’usine sans cheminée ; du château et des maisons, il ne restait que des pans de murs. Il regarda tout cela longtemps, son cœur se serra et il se mit à pleurer.

Voilà le tableau tel qu’il m’a été décrit par A… D… ; mais je ne peux rendre l’accent extraordinairement passionné avec lequel il me parla de cette transfiguration merveilleuse.

J’ai vu le dessin miraculeux, il est d’une beauté touchante, mais il faudrait que tout le monde eût en France la vision nette de l’avenir, comme l’eut le peintre A… D… devant les ruines de son village natal. Il faudrait que dans tous les esprits s’accomplit le miracle patriotique de la double vue.

Partout en France, la guerre peut amener des changements magnifiques : il faut les apercevoir dès aujourd’hui afin de pouvoir les réaliser.

C’est devant ce dessin, exposé rue de Penthièvre, dans « les salons de Couture » (c’est bien l’expression qui convient) de Mme Bougard, que Pablo Canouris, Elvire, Moïse Deléchelle, le fantaisiste sergent du Pont-Euxin, la jolie rousse Corail, écoutaient Anatole de Saintariste leur dire les réflexions qui lui venaient en contemplant ce chef-d’œuvre.

« J’en suis touché à l’extrême, disait-il, car rien ne m’émeut comme de découvrir les traces de ce qui se prépare de grand dans les âmes de mes compatriotes.

« Il faut faire place nette pour une nouvelle France à la fois jalouse de ses traditions et extrêmement audacieuse dans ce qui concerne le progrès. C’est pourquoi les ruines m’émeuvent à la façon dont elles peuvent émouvoir dans ce dessin : j’aperçois déjà ce qui les remplacera. Et les morts, pour émouvantes qu’elles soient, évoquent pour moi le prochain repeuplement de la France. Il faut que dans cinquante ans elle soit devenue une nation de cent millions d’habitants.

« Instituez le mormonisme, réplique l’Ovide d’imitation, et que chaque homme fasse des enfants à plusieurs femmes. »

Et Pablo Canouris disait à Elvire :

« Du moment que Nicolas est parti et que tu es ma maîtresse, il n’y a plus de raison que tu restes chez lui. Viens chez moi. »

Mais Elvire, dont les yeux pétillaient de malice, pensait que son amie Mavise l’attendait chez elle et, tout en serrant le bras de Pablo Canouris, elle pensait à des caresses d’une douceur infinie, non celles qu’elle aurait pu recevoir, mais bien les caresses qu’elle savait donner et qui ne pouvaient toucher qu’un cœur de femme.

On revint à pied vers Montparnasse en chantant :

C’est la fille à la Fatma,
Qui habite à la Casbah
Au fond de l’Algérie
Elle n’est pas jolie, jolie,
Mais dans tout le pays
Tous les sidis l’envient.

Et l’on ne s’arrêta qu’un instant devant une de ces anciennes constructions de bois qui depuis si longtemps déjà marquent l’emplacement d’un chantier du Métro ou du Nord-Sud pour écouter cette histoire que raconta Moïse Deléchelle, après avoir caressé tendrement le cou de l’Ovide de contrefaçon :

« On pense généralement, dit Moïse, en imitant à ravir le ton prétentieux des professeurs mondains, leur mine et leurs gestes, on pense généralement que les Anglais sont les gens les plus flegmatiques du monde. C’est une erreur et l’histoire authentique suivante, dont on n’a point parlé, bien qu’elle soit extraordinaire, montre assez que certains Français et même des Parisiens rendraient des points aux insulaires les plus froids.

« Le 1er janvier 1907, à dix heures du matin, M. Ludovic Pandevin, mon oncle, puisqu’il a épousé la sœur de ma mère, mais qui est aussi un riche négociant du Sentier, étant sorti de son opulente demeure située avenue du Bois de Boulogne, prenait un fiacre, près de l’Étoile.

« — À la gare Saint-Lazare, grandes lignes, dit-il au cocher, et un peu vite, je dois prendre le train du Havre.

« M. Pandevin allait à New-York pour affaires et n’emportait qu’une petite valise. L’heure pressait et le fiacre arriva à la gare quelques minutes à peine avant le temps indiqué sur l’horaire pour le départ du train.

« M. Pandevin tendit au cocher un billet de mille francs, mais l’automédon n’avait pas de monnaie.

« — Attendez-moi, dit le négociant, donnez-moi votre numéro, je vais revenir. »

« Il laissa sa valise dans la voiture et alla prendre son billet. Mais voyant alors qu’il s’en fallait d’une minute que le temps indiqué sur l’horaire pour le départ du train fût accompli, M. Pandevin pensa :

« — Ce cocher a ma valise et des papiers qui après tout ne me sont pas indispensables. Il attendra, trouvera mon adresse sur la valise et se fera payer chez moi. »

« Et il s’en fut prendre son train qui ne partit que deux heures plus tard, car il y a belle lurette que les horaires ne sont plus respectés. Au Havre, il prit le bateau pour l’Amérique et ne pensa plus au cocher.

« Celui-ci attendit patiemment son client et se dit au bout de vingt minutes : « Ce n’est plus à la course, c’est à l’heure. »

« Puis il se remit à attendre philosophiquement.

« À midi, il se fit apporter à déjeuner par un camelot, descendit pour manger et, de crainte que l’on emportât sa valise, la serra dans son coffre sous le siège. Le soir il dîna comme il avait déjeuné, donna le picotin à son cheval et continua d’attendre jusqu’au dernier train, après minuit.

« Alors il secoua les rênes sur cocotte et sortit de la cour du Havre sans témoigner d’humeur ni d’impatience.

« Il s’arrêta devant le chantier du Nord-Sud qui s’élevait à cette époque devant la gare Saint-Lazare, descendit de son siège et ouvrit la porte de cette singulière construction de bois que les Parisiens ont admirée pendant de longues années et dont les nombreuses répliques ornent encore certains points privilégiés de la capitale. Prenant son cheval par la bride, le cocher dont je parle et duquel il est juste que la postérité connaisse le nom, Évariste Roudiol, propriétaire d’un hongre et de la voiture de place no 20364, remisa le tout dans le chantier couvert qui, somme toute, constituait une demeure assez confortable et située en plein centre de Paris. Il y avait là de la paille dont il fit litière pour son cheval qu’il détela et lui-même dormit commodément dans la voiture, bien enveloppé de couvertures, quoique la nuit, malgré la saison, ne fut pas trop froide.

« À cinq heures il fut sur pied, battit la semelle, agita ses bras horizontalement et vigoureusement pour se réchauffer, attela, et laissa l’équipage dans le chantier couvert, car un fiacre ne peut entrer dans la cour du Havre s’il n’a point de voyageurs.

« Et le cocher Évariste Roudiol fut se poster à l’entrée de la gare, à l’endroit même où son client l’avait quitté la veille. Vers sept heures, il alla prendre un café au bistrot qui se trouve dans la cour du Havre, il écrivit à sa femme un bleu qu’il fit porter à la poste par un garçon et fut se remettre en observation.

« Vers midi, Mme Roudiol fit apporter à son mari un ameublement sommaire, avec de la paille, du foin et de l’avoine pour le cheval qui semblait fort heureux de ses nouveaux loisirs. Il est vrai que ces allées et venues parurent insolites aux passants. Ils n’avaient jamais vu aucun ouvrier dans le chantier. La police cependant trouva que le tout était naturel et que, sans doute, on avait installé là un gardien pour empêcher les sabotages d’une part et, de l’autre, tout travail intempestif aussi bien qu’inusité.

« Et une vie délicieuse commença pour l’homme et pour le cheval qui prenait de l’embonpoint, tandis que Roudiol fumait la pipe tout le jour en surveillant l’arrivée des voyageurs.

« Puis, ce furent les beaux jours. Mme Roudiol vint tenir compagnie à son mari qu’elle quitta vers le milieu de l’automne quand la bise fut venue…

« Des années passèrent sans que rien interrompit la vie paisible que menaient l’homme et la bête, singuliers Robinsons d’un des quartiers les plus animés de Paris.

« De temps à autre, pour donner un peu d’exercice à Cocotte, le cocher priait un passant de monter dans la voiture afin de pénétrer dans la cour du Havre. Là, le hongre trottait un peu, sans que Roudiol perdit de vue la sortie de la gare. Et, avant de se coucher, de sa grosse écriture appliquée, il inscrivait chaque soir quelques chiffres sur un vieux carnet crasseux et gauchi.

« Le 1er janvier 1910, Roudiol, debout à quatre heures du matin, pansa son cheval, l’attela, et, vers huit heures, voyant que le temps était beau, se dit qu’il fallait en profiter.

« Il fit monter un camelot dans la voiture et entra dans la cour du Havre où, après quelques évolutions, il alla se placer près de la sortie des grandes lignes…

« À neuf heures, un monsieur parut et s’arrêta comme pour chercher quelqu’un. Mais le cocher avait reconnu son client :

« — Voilà, bourgeois ! lui cria-t-il en sautant à bas de son siège.

« — C’est vous ? dit M. Pandevin, attendez ! Et il tira son portefeuille où il prit un bulletin.

« — C’est bien cela, dit-il, 20364. Combien vous dois-je ?

« — Cinquante-six mille trois cent vingt-deux francs, répondit le cocher, et vingt-cinq centimes pour le colis.

« M. Pandevin vérifia le calcul : trois ans moins une heure à deux francs l’heure, tarif de jour, et deux francs cinquante l’heure, tarif de nuit, en modifiant les totaux quotidiens selon les horaires d’hiver ou d’été et sans oublier d’ajouter une journée pour l’année bissextile 1908.

« — C’est juste, observa M. Pandevin, voilà votre dû. » Et il lui donna 56.322 fr. 50, car il comptait vingt-cinq centimes pour le pourboire.

« Roudiol serra le tout dans son grand porte-monnaie.

« — Maintenant, chez moi ! » dit M. Pandevin qui, après avoir donné son adresse, monta dans la voiture.

« Et, quand ils furent arrivés à destination, il donna au cocher un franc soixante-quinze pour la course. »

« Cette merveilleuse patience, qui est aussi bien française que britannique, et avec laquelle les Allemands n’avaient pas compté, a permis à cette guerre invétérée de durer. Mais le beau de l’histoire, c’est qu’aujourd’hui ni mon oncle Pandevin, ni l’ancien cocher Roudiol ne sont au front ; ils fabriquent des munitions. C’est Roudiol qui est allé proposer l’affaire à son ancien client.

« Je vous promets qu’ils ne s’embêtent pas et que, la guerre finie, ils pourront affronter la vie chère. »

Après quoi, à Montparnasse, chacun s’en alla avec sa chacune et en route.

Anatole demanda à Corail :

« — Tu n’avais jamais trompé Hyacinthe avant moi, c’est-à-dire avant sa mort ?

« — Mais si, répondit Corail.

« — Il l’a su ? demanda Anatole avec une souffrance indicible.

« — Il s’en est bien douté, répondit Corail, et il en était navré.

« — Avec qui, dit Anatole, tandis que des larmes venaient au bord de ses paupières.

« — Avec un juif, répondit Corail, il était du …e d’artillerie, mais il s’est arrangé pour ne jamais partir au front. Il ne couchait même pas à la caserne à Nanterre et avait loué une petite villa.

« Durant les huit premiers mois de la guerre, je n’avais jamais trompé Hyacinthe. J’avais une petite amie, Geneviève, avec qui je sortais et allais souvent à Nanterre où était son ami. René, c’est le juif, me vit et me suivit jusque dans le train qui nous ramenait à Paris. Dans le wagon il nous fit tellement rire que nous ne pûmes faire autrement que de lier conversation avec lui. Cela se fit vite. Je ne l’aimais pas, mais il était si amusant et je m’ennuyais tellement. Plus tard, un jour que je me disputais avec lui, je lui tordis si fort la main que je lui cassai le petit doigt. Il parvint à faire croire qu’il se l’était cassé en service commandé et réussit à se faire réformer.

« Quand Hyacinthe vint en permission, il se doutait de quelque chose, car un grand nombre des lettres quotidiennes que je lui adressais venaient de Nanterre. Je lui avouai tout. Et il n’eut pas le courage de me faire des reproches, mais je le sentis si profondément désolé que je sus aussitôt qu’il serait tué. Et, depuis, je pris le juif en haine et j’aurais voulu mourir. »

Anatole de Saintariste ne répondit rien, mais il eut aussitôt la vision de la mort héroïque et désolée du pauvre brancardier Hyacinthe à l’affaire du bois des Buttes, dans l’Aisne, devant Pontavert, en face la Ville-au-Bois.

Tandis que les Français allaient à l’assaut, le bois s’emplit de rumeurs d’un autre temps : bruits d’armes, de lances et de boucliers. Des troupes silencieuses s’avançaient et se rangeaient sous les arbres.

Anatole, dont l’imagination évoquait ce merveilleux spectacle, vit l’« Ennéade » de ceux qui savent toute bravoure. Ce sont les abeilles des batailles de tous les temps. Mais ce n’est pas que tous soient des vainqueurs.


cri des neuf de la renommée

Nous passerons tour à tour jusqu’à ce que l’Ennéade soit complète. Ne vous étonnez pas, il n’y a point de femmes parmi nous, car elles n’aiment pas la guerre et pas toujours même le guerrier. Les amazones elles-mêmes, qu’en penser ? puisqu’elles n’avaient qu’un seul têton.

Un mirage de Judée s’étala, des montagnes, des torrents, des blocs de jaspe vert, çà et là, des arbrisseaux épineux, des troncs écimés. Le premier de la renommée passa précédé des sonneurs de trompe.

josué

L’important n’est pas de nourrir son peuple. Il faut lui donner la terre promise qui produit les raisins miraculeux et les fontaines de lait. L’important n’est pas de briser les veaux d’or, prétextes de rondes et de chansons. Il faut être assez ignorant des lois de la nature pour arrêter le soleil d’or afin que sa lumière soit un prétexte de victoire. Car, il ne faut pas le bonheur de tout homme, mais que tout homme ait ce qui lui a été promis. De même pour les peuples. Ils espèrent des victoires et la destruction des autres peuples. Le geste de ma main vers le soleil est le plus beau monument de l’ignorance et de la puissance humaine, surhumaine. Ô ma mémoire ! Le soleil s’arrêta, froidit, et pendant la nuit solaire les ennemis, las de soleil, s’enfuyaient.

Dans le même décor de Judée, passa le second de la renommée.

david

Les batailles ? des batailles pour vos amours. Hélas ! Hélas ! nul n’espèrera ton retour. Ceux qui partent seront oubliés et leurs peuples n’en auront pas de regret et leurs femmes n’en auront pas de souvenir. Combats singuliers. C’est là le meilleur. Ils n’impliquent ni départ, ni déroute, ni retour. Ah ! chaque guerre est un péché d’amour. Moi, qu’ai-je fait ? Sinon cette guerre pour l’adultère. Bethsalie qui baignais tes pieds dans un bassin sous mes terrasses, au jardin de cèdres et de cyprès. Les femmes n’aiment ni la guerre ni les guerriers, mais les jardins de cèdres et de cyprès, les palais à terrasses et les rois qui tergiversent. Vieux rois, qui ne partez pas en guerre, souvenez-vous de Moïse qui fabriqua un anneau d’oubli pour amortir les vœux impudiques que Thaïba nourrissait pour lui. Rois puissants, rois barbus qui partez pour la guerre, souvenez-vous de Moïse qui fabriqua un anneau de mémoire pour Séphora, sa femme, lorsqu’il se sépara d’elle pour aller à la cour de Pharaon.

Dans le même décor de Judée, écrasé par l’éléphant, entouré de morts et de mourants, le troisième de la renommée râla :

judas macchabée

Les ennemis de vos peuples sont les bêtes. Il faut les tuer jusqu’à en mourir. Les batailles doivent être les chasses. Tuez la brute avant l’homme, mais mourez sous la brute si vous espérez qu’elle meure sur vous. Pour chaque râle d’homme, une hécatombe n’est pas suffisante. Et, chaque jour, ô vertueux, donnez des bêtes à sacrifier. Et, chaque jour, ô braves, surmontez les répugnances et soyez boucher devant les prêtres prêts à interpréter l’état des entrailles des victimes sur des autels dédiés par un grand peuple à son vrai Dieu.

Un mirage d’Asie Mineure, paysage marécageux de Troade, cours du Simoïs et du Scamandre. Un héros sanglant, qui était le quatrième de la renommée, s’écria :

hector

Défendez-vous, peuples. Défiez-vous des étrangères, gardez vos dieux, vos vrais dieux, ne croyez pas à la vertu des simulacres sauveurs. Et si vous ne répugnez pas à une guerre de dix années, il viendra le jour où, héros, vous aurez une mort héroïque. Car pour les peuples et les hommes, malgré leurs dieux, leurs vrais dieux, il vient toujours le jour où l’on entend chanter la femelle de l’alcyon et elle est proche en ce cas ; la mort qui vient en dansant, bataillant, souvent femme, parfois homme et alors rien n’y fait, ni la valeur, ni l’invulnérabilité. On tombe, homme ou peuple, sur le champ de bataille et malheur aux vivants, hommes ou peuples, ils tombent en esclavage. Mais la défaite, honte des hommes et des peuples, est le bonheur des femmes et des nations qui pleurent et politiquent, chantent et se mutinent, se prostituent et s’acclimatent sous d’autres hommes, aux pieds d’autres dieux.

Un mirage de Grèce s’étala, paysage de midi, silence panique, rocs stériles, temples blancs, pins et la mer avec des îles.

alexandre

Les plus doctes leçons ne nous enseignent pas la modération dans la soif des conquêtes et la soif physique. Quel homme plus altéré qu’un guerrier après une journée de combat. Quel conquérant peut être magnanime s’il n’a jamais connu la défaite. Pour bravoure, je ne connais que celle des Argyraspides, un courage pompeux, calme et anonyme qui permet de supprimer l’illusion des récompenses. Rois, si vous n’êtes pas fils d’un dieu, renoncez aux conquêtes, car les empires sont de trop courte durée si les peuples conquis ne peuvent pas vous élire pour leur dieu, pendant la paix politique qui doit suivre les guerres victorieuses. Mais quels souvenirs, ceux des batailles ! ton char royal désigné à l’attention des tiens et des ennemis par des banderolles où s’inscrit ton nom, fend, rapide, les troupes pressées dont les lances sont aussi nombreuses à perte de vue que les soies d’un sanglier. Tu te saoules des clameurs, ta vue ranime tes soldats défaillants et ton audace décide une victoire qui vaudra la perte de l’indépendance à quelque peuple policé ou sauvage que tu feras selon ta volonté un peuple d’esclaves. À moins toutefois que les vaincus n’aient l’audace de vouloir n’être qu’un peuple de martyrs.

Paysage latin des villas, des plaines cultivées. Le sixième de la renommée.

césar

Ce que l’on fait est bien fait. Le doute est une erreur. Y a-t-il des conquêtes possibles, fais-les. Quel étrange sentiment est-ce que celui qui ne procède pas du désir de gloire. On conquiert les femmes et les peuples. Les premières conquêtes nous rendent chauves, les autres nous font perdre l’estime des hommes. Mais, en toutes choses, il ne faut pas se préoccuper de la fin. Qu’importe les livres sybillins, les sybilles et le vol des oiseaux. Que chacun fasse selon la liberté qu’il se croit dévolue et il n’y a pas de crime au monde, ni pour les conquérants, ni pour les adultères. Si tu es roi, agis en roi. Si tu es peuple, agis en peuple roi.

Et César s’en étant allé, les arbres du bois des Buttes crièrent : « Soldats, soldats français !

« Tous ceux de la renommée ne sont pas morts et certains d’entre eux sont encore à naître. Celui qui vient n’est mort que pour renaître et être roi comme il le fut, c’est Arthur, le septième de la renommée. »

arthur

Soldats, il faut vous apprêter à mourir pour renaître ainsi que je ferai. Qu’importe la mort et la table ronde si je dois revenir pour régner encore après la mort de ceux qui me sont égaux. Il est un château avec cinq tours. Une au milieu et quatre autour. Les quatre sont blanches et belles. Mais celle du milieu est vermeille. Les blanches tours on les prendra. Celle au milieu résistera. Ô ma Bretagne, ô douce France, devinez-moi !

Le vieil empereur Charlemagne passa tandis que parfois au loin mourait l’ancien son du cor que ne parvenait pas à dominer le crépitement de la mitrailleuse, le froissement de soie des obus de passage et le tonnerre des départs et le fracas des arrivées.

charlemagne

La vérité de la guerre est dans l’immobilité des forêts savantes. Entends les futaies chanter sauvagement et que l’avenir soit ta guerre et ta tristesse au milieu de ta gloire paisible.

Alors parut de nouveau un paysage ardent et maigre dans la Judée.

godefroy de bouillon

À genoux plutôt que debout et guerroie loin de ton pays natal. Les mains des barons sont les servantes de la terre. Les bras des laboureurs sont les amants du sol qu’ils fécondent. Les filles ne doivent pas faire les servantes dans leur propre famille. Il faut que le guerrier vive loin de son pays natal, il faut qu’il vive en exil et dans l’inquiétude. Et la mort est belle quand on lutte pour une grande et sainte cause. Arrive, ô nuit, ô nuit plus belle que le jour ! Et, tandis que sa gloire éternelle grandissait au loin, l’Ennéade avait disparu. Il ne resta que l’atroce tristesse de la bataille ; le petit brancardier agenouillé ne songeait ni à l’Ennéade de bravoure ni au danger où il était. Il pensait à Corail, cette petite fille qu’il aimait et qui l’aimait, mais sans avoir la constance de lui rester fidèle en l’attendant. Il était triste, si triste qu’il sentit qu’il allait mourir et, voyant un de ses camarades blessé qui criait : « à l’aide », il s’élança pour le secourir et c’est alors qu’une balle de mitrailleuse l’atteignait en pleine poitrine et il tombait mort, sans souffrance, tandis que le nom adoré de Corail expirait sur ses lèvres.

À ce moment, Anatole et Corail croisèrent Elvire et Pablo Canouris qui s’embrassaient près du cimetière Montparnasse.

Anatole dit à Corail : « Ne les regarde pas », et Canouris dit à Elvire : « Maintenant que Saintariste et Corail nous ont vu nous embrasser, tout le monde saura bien que tu es ma maîtresse et tu n’as plus de raison de ne pas venir chez moi. »

« Voyons, Pablo, dit Elvire, tu n’y songes pas. Nicolas revient demain de la guerre. Le médecin chef de l’hôpital du gouvernement de Ruritanie l’a fait réclamer comme indispensable. C’est fini entre nous. »

« Eh bien ! dit Canouris, si tu m’abandonnes, j’irai trouver la sœur de Nicolas et je lui raconterai tout. »

« Ah ! comme tu me dégoûtes, dit Elvire. Si j’avais su je ne t’aurais jamais aimé. Je te hais, laisse-moi tranquille. »

Et elle se mit à courir dans la direction de sa demeure. Mais Pablo Canouris courut après elle. Il la rattrapa au moment où elle sonnait. Ils se battirent passionnément et Elvire aurait fini par céder si Pablo n’avait pas glissé sur le pavé. Il tomba à genoux, elle en profita pour entrer et fermer la porte que le concierge avait ouverte depuis un bon moment.

Et tout le reste de la nuit elle entendit Pablo Canouris tambouriner aux volets du rez-de-chaussée en criant : « Elbirre, écoute-moi, oubrre-moi, jé te aime, jé te adore et si tu né m’obéis pas, jé té touerrai avec mon rébolber. Elbirre, jé té jourre qué jé raconté tout à Nicolas et à sa sœur. Oubrré-moi, Elbirre : L’amourr c’est moi ; l’amourr c’est la paix, et je souis l’amourr puisqué jé souis neuttrre, et lui c’est la guerre. La guerre c’est pas l’amourr, c’est la haine. Donque tou lé détestes et tou me aimes, ma petite Elbirre, oubrre-moi, oubrre à ton Pablo qui té adorres. »


IX


« Vers la fin du premier semestre de 1915, tandis que les Austro-Hongrois attaquaient G…, il advint un fait singulier digne de demeurer dans les annales de l’Amour.

« De race polonaise, le commandant de l’artillerie qui attaquait le secteur était le comte Pr…, propre cousin du commandant de l’artillerie russe, le comte Cs… La guerre a créé de ces pénibles situations dans les familles éparpillées de la Pologne déchirée.

« Très riche, bien qu’il fût « au service de l’Autriche », le comte Pr…, qui possédait d’immenses domaines dans la région, y avait longtemps vécu avant la guerre et même s’était vu contraint d’y laisser son amie, une marchande au long corps potelé, au regard voluptueux et musicienne accomplie, laquelle, depuis peu de temps, était du dernier bien avec le comte Cs…, commandant de l’artillerie russe. De son côté, celui-ci laissait derrière les lignes sa maîtresse qu’il aimait tendrement. Cette jeune patricienne, veuve depuis un an à peine, et qui connaissait pour la première fois le plaisir d’aimer, se désolait d’être séparée de son amant, et le comte Pr…, qui avait eu l’occasion de lui être présenté avant qu’il devint l’ennemi, l’envahisseur, lui faisait en vain une cour très assidue. Il n’avait pas oublié toutefois sa musicienne, la marchande de G… et, musicien lui-même, compositeur de talent, pour se rappeler au souvenir de sa maîtresse, il eut l’idée de lui donner un concert, tour à tour aubade et sérénade, tel qu’aucun amant n’avait encore tenté d’en flatter l’ouïe de sa maîtresse. Après avoir mesuré le son des canons de façon à connaître le timbre et la hauteur de la note qui sortait de leur âme, il composa une épouvantable symphonie qu’il fit exécuter à ses batteries ; et son rival, le commandant de l’artillerie russe, non moins musicien que lui, le comprit si bien qu’à ce terrible concert il mêla les accents aussi sauvages, mais malheureusement moins puissants, de ses canons, complétant ainsi l’horrible symphonie de son ennemi. Ce n’était rien moins que de la musique de chambre. Et ce concert, qui portait la mort, dura ainsi deux jours et deux nuits, terrifiant ceux qui l’écoutaient et auraient bien voulu ne pas l’entendre, mais ne pouvaient s’empêcher d’en admirer l’effrayante et magnifique harmonie.

« Durant la deuxième nuit, le comte Pr… fit lancer sur la ville de G… des obus à gaz suffocant où, s’étant souvenu des alcancies des Mores de Grenade, il avait fait mêler des parfums très subtils qui embaumèrent la ville assiégée et les odeurs les plus variées et les plus violentes s’y succédèrent jusqu’à l’aube, tandis que le front des tranchées s’éclairait d’une merveilleuse pyrotechnie de fusées de toutes les couleurs qui montaient sans cesse et mouraient doucement. La garnison russe et la presque totalité de la population de G… périrent de ce concert avec la maîtresse du comte Pr… qu’il retrouva morte sur le cadavre de son amant. Quant à la maîtresse de celui-ci, qui avait résisté jusque-là au désir du vainqueur, il fallut qu’elle cédât à sa violence, mais le soir même elle poignarda le comte Pr… qui s’était endormi gorgé de viande, ivre d’hydromel et de tokay centenaires, après quoi une dernière rafale tirée de loin sur les batteries russes laissa tomber un obus sur le petit castel où vivait la jeune veuve et la tua de telle façon qu’à l’accord final du concert sanglant, il ne demeura aucun des quatre amants polonais. »

Et la princesse Nathalie Teleschkine ajouta :

« Cette histoire m’est parvenue dans une lettre de Russie. Qu’y a-t-il de plus précaire que l’amour en tous les temps ? Ne vous étonnez pas, mon cher Pablo, qu’il le soit davantage en temps de guerre. »

Et elle reprenait une à une les lettres qu’Elvire avait écrites à Pablo. Depuis le retour de son amant Nicolas, Elvire, après avoir rompu avec Pablo, l’avait revu et la vie s’écoulait sans heurts. Nicolas s’intéressait de moins en moins à Elvire et courait de son côté avec les petites actrices qui venaient donner des séances à l’hôpital ruritanien. Elvire en était profondément froissée et bien plus jalouse qu’elle ne disait, car elle voyait le manège de son Nicolas, tandis que celui-ci ne s’était pas aperçu des intrigues d’Elvire.

Elles lui furent révélées par la marraine de guerre d’un des officiers soignés à l’hôpital. Elle lui avait fait des avances auxquelles il avait fait un accueil incertain, car il était sorti avec elle et l’avait menée quelquefois prendre le thé rue de Rivoli. Il l’avait même présentée à Elvire qui passait maintenant la moitié de son temps à la Coupole avec son Pablo aux mains d’azur et ses amis. Mais Nicolas ne s’était jamais décidé à faire sérieusement la cour à la marraine du lieutenant Emmanuel Verde-Croya, la jolie Nicole, qui, dépitée et pour brusquer la rupture qu’elle souhaitait entre Elvire et Nicolas, lui déclara un jour qu’elle était venue voir son filleul à l’hôpital : « Mon cher, vous êtes cocu. » Et elle eut une crise de nerfs au moment où, rouge de honte, il répondait : « Je ne crois pas. » Et tandis que le lieutenant Verde-Croyes sortait de la chambre en boitillant et en chantonnant la chanson de Chérubin

J’avais une marraine
Que mon cœur, que mon cœur a de peine

Nicolas, qui n’y croyait pas, fit cependant à ce propos, dès le soir même, une scène à Elvire et tout Montparnasse qui était au courant se mêla de les séparer. Seule, Elvire se mit dans la tête qu’il fallait qu’elle restât avec son Nicolas, nia si bien, qu’elle nia tout ce qu’on lui reprochait, cessa d’aller à la Coupole et de voir Canouris qui lui écrivit et elle lui répondit d’un ton courroucé que leur camaraderie était finie et, moitié pour ravoir Elvire, moitié pour que Nicolas, dont il était l’ami, fut au courant du caractère de sa maîtresse, Pablo, qui avec les femmes ne connaissait que la violence et qui les méprisait, prit la résolution de prévenir la sœur de Nicolas, afin que l’étendue du scandale empêchât toute réconciliation.

Il alla chez la princesse Teleschkine, lui dit qu’il aimait Nicolas comme un frère, qu’il était navré de le savoir acoquiné avec une fille comme Elvire, la présenta comme une dangereuse Sirène dont il avait été lui-même la victime, la montra s’amusant avant lui avec des aviateurs anglais, des journalistes américains et un auxiliaire du service de santé.

Nathalie Teleschkine l’écouta avec une joie épouvantablement douloureuse car depuis longtemps elle souhaitait que son frère rompît avec Elvire et, d’autre part, elle craignait qu’il ne supportât pas sans beaucoup en souffrir cette inévitable rupture.

Pablo Canouris lui montra les lettres qu’Elvire lui avait écrites, mais elles ne pouvaient servir qu’à renforcer une conviction morale car elles n’étaient pas, en elles-mêmes, compromettantes. Elles étaient amicales, c’est tout. Finalement il montra des croquis qu’il avait faits d’après Elvire nue et une photo où elle était représentée nue aussi.

La princesse Teleschkine n’en avait pas besoin de tant pour asseoir sa conviction, elle remercia Pablo de la preuve d’amitié qu’il venait de donner à l’endroit de Nicolas et sa colère à l’égard d’Elvire était si grande que, si elle l’avait tenue, elle l’eût étranglée sur l’heure, mais elle ne put se venger que sur un bouquet que la maîtresse de son frère avait peint et qui représentait des pivoines d’un rose éclatant sur un fond azuré. Elle le lacéra. Et Pablo, que le talent d’Elvire séduisait, ne vit pas sans peine s’accomplir sous ses yeux cet acte inutile de vandalisme.

Quand Nicolas vint à l’heure du thé chez sa sœur, elle le mit au courant avec des accents tragiques et celui-ci, plus pâle qu’un mort, revint aussitôt à son atelier et pria Elvire de s’en aller car il était au courant de tous ses déportements, il lui dit qu’il était inutile désormais de les nier, que Pablo lui-même avait tout raconté, puis il sortit pour permettre à Elvire de faire ses bagages et de partir.

Mais, lorsqu’il revint, il ne put rentrer chez lui, car la clef avait été laissée dans la serrure, à l’intérieur, et une forte odeur de gaz émanait des jointures de la porte. Il donna l’alarme et, avec le concierge, enfonça la porte, et l’on trouva Elvire asphyxiée sur le fourneau à gaz. Le médecin, qui arriva sur ces entrefaites, eut bien du mal à la faire revenir à elle, et Nicolas lui pardonna tout, ajoutant foi à ses dénégations et comme, en effet, rien ne prouvait que Pablo eût dit la vérité, Nicolas mit ses dénonciations sur le compte du dépit qu’il avait eu de ne point réussir à enlever Elvire.

Les croquis ne prouvaient rien non plus, car Pablo pouvait fort bien les avoir faits de chic et la photo, au dire d’Elvire, avait été prise à Pétrograd ; l’épreuve que détenait Pablo, Elvire l’avait perdue ou peut-être même Pablo l’avait-il dérobée un jour qu’il était venu visiter ses amis.

Si bien qu’il ne restât rien de cette histoire que huit jours de lit durant lesquels le faux Ovide du Pont-Euxin vint en visite à l’atelier de la rue Maison-Dieu en compagnie du vieil Otto Mahner qui, voyant de quoi il s’agissait dans cette maison, l’Éros luttant sauvagement avec l’Antéros, ne parla que de la guerre et mentionna une petite brochure qu’il gardait précieusement et relisait chaque année avec un étonnement toujours croissant :

« C’est sans doute, dit-il, aux frais du prophète anonyme qu’on a imprimé et distribué une singulière prophétie concernant les événements à venir avant le 9 avril 1931.

« L’exemplaire que je possède, et qui a paru en 1903, m’a été donné dans la rue, à Paris, la même année.

« Certaines prédictions, notamment celles concernant le Maroc et Tripoli, et qui se trouvent réalisées, donnent un intérêt à la brochure du Nostradame inconnu.

« La brochure est un in-12 de 42 pages, en comptant la couverture.

« Voici le titre complet :

« Vingt événements à venir — Selon le Prophète Daniel et l’Apocalypse — Entre 1906 et la fin de cette Ère en 1929-1931 — Révolutions et Guerres dans le cours de 1906 à 1919. — Confédération de dix Royaumes vers 1919 : la France, la Grande Bretagne, l’Espagne, l’Italie, l’Autriche, la Grèce, l’Égypte, la Syrie, la Turquie, les États des Balkans. — Venue d’un Napoléon comme roi d’un des États grecs vers 1920-21 et comme roi de Syrie vers 1922-23 et le Président de la Confédération de 1925-27 à 1929-31. — Ascension de 144.000 chrétiens au ciel, sans qu’ils aient vu la mort, le 26 février 1924 ou 1926. — Alors d’étonnants phénomènes. — Guerre universelle de janvier à août 1925 ou 1927. — Grande tribulation et persécution pour 3 ans 1/2, de août 1925 ou 1927. — Descente de Jésus-Christ à Jérusalem le 2 mai 1929 ou 9 avril 1931, pour détruire les méchants et régner sur les nations 1000 ans. — Aussi le livre du Prophète Daniel. — Librairie Charles, 8, rue Monsieur-le-Prince, boulevard Saint-Germain, Paris.

« Il faut noter que le Napoléon venu de Syrie est appelé tantôt Empereur des Dix Royaumes et tantôt Président de la Confédération.

« Une image en couleurs représentant quatre personnages à cheval, symboles des événements prédits, illustre ce titre, dont j’ai respecté les bizarreries.

« Les pages 2, 3 et 4 de la couverture sont occupées par des images en couleurs, celle de la page 4 est la plus surprenante. Elle représente la bataille d’Armageddon à Jérusalem, à la fin de cette ère, le 2 mai 1929 ou 9 avril 1931.

« Au bas de la 4e page de la couverture, on lit : Imprimerie Tom Browne et Compagnie, Hyson Green, Nottingham.

« À en croire certains renseignements contenus dans la brochure, la première édition en aurait été publiée à la librairie Martien, en 1863, à Philadelphie. Une autre édition, augmentée, aurait paru en 1893.

« L’édition de 1903 serait la plus intéressante, car les dates précises des vingt événements à venir s’y trouvent pour la première fois. Il est possible que les premières éditions aient été publiées en anglais, mais l’auteur n’en dit rien.

« Les premières pages de la prophétie peuvent la faire prendre pour un ouvrage de propagande bonapartiste. Cependant le Napoléon annoncé finit par tomber dans de telles impiétés, de si grandes cruautés que si la brochure n’était qu’un pamphlet de propagande politique, elle irait à l’encontre de son but.

« L’auteur connaît, pour les avoir parcourus, les États-Unis, l’Europe, la Palestine.

« D’autre part, on se trouve en présence d’un historien éclairé, sinon érudit. Aucun des problèmes de la politique contemporaine ne lui est inconnu. Il n’affecte pas des prétentions prophétiques : ses prédictions ne sont que des gloses sur des textes sacrés.

« — Des révolutions et des guerres dans le cours de 1906 à 1919, dit le prophète inconnu, amèneront la séparation de la Macédoine, l’Albanie et la Syrie de la Turquie, et l’extension de la France jusqu’au Rhin, et transformeront, pas plus tard que 1919, les 22 royaumes ou États qui occupent maintenant le territoire de l’ancien Empire romain de César en dix royaumes gouvernés par dix souverains, comme le représentent les dix cornes de la bête de Daniel, ainsi que les dix orteils de la statue de Daniel. II, 33 ; VII, 24. Les 22 Royaumes ou États sont : (1) la France ; (2) la Grande Bretagne ; (3) la Belgique ; (4) le Luxembourg ; (5) la Suisse ; (6) la Bavière ; (7) Bade ; (8) Wurtemberg ; (9) provinces du Rhin ; (10) l’Espagne ; (11) le Portugal ; (12) le Maroc qui sera ajouté à la France ou à l’Espagne ; (13) Tripoli, qui sera ajouté à la France ou à l’Italie ; (14) l’Autriche ; (15) l’Italie ; (16) la Grèce ; (17) l’Égypte ; (18) la Turquie ; (19) la Bulgarie ; (20) la Serbie ; (21) la Roumanie ; (22) le Monténégro.

« Dans le cours de 1906 à 1931, il y aura des révolutions et des guerres dans toutes les parties du monde, ainsi que des grèves et des luttes entre patrons et ouvriers, de grands tremblements de terre, des troubles, des commotions, des famines et des pestes ; des signes dans le soleil, dans la lune et les étoiles. »

« Un second passage mentionne ces faits qui doivent se produire avant 1919.

« Formation de ces dix royaumes en une Confédération ou Alliance de dix royaumes (remplaçant la triple alliance actuelle de l’Allemagne, de l’Autriche et de l’Italie, ainsi que la double alliance de la France et de la Russie). Les dix royaumes confédérés se composeront de : (1) la France, s’annexant plusieurs petits états ou royaumes, et ainsi agrandie jusqu’au fleuve du Rhin et le mur romain de Bingen à Ratisbonne, parce qu’autrefois ce fleuve et ce mur formaient la frontière de l’Empire Romain entre la France et l’Allemagne ; (2) la Grande Bretagne séparée (du moins tant que ces pays auront des parlements à eux) de l’Irlande et de l’Inde, ainsi que ses autres colonies qui n’ont jamais fait partie de l’Empire Romain de César ; (3) l’Espagne avec le Portugal et toute cette partie du Maroc qui ne sera pas ajoutée à la France ; (4) l’Italie probablement avec Tripoli ; (5) l’Autriche, au moins les provinces situées au nord du Danube, c’est-à-dire moins presque toute la Hongrie et la Bohême, la Moravie et la Galicie ; (6) la Grèce avec la Thessalie, l’Épire, la Macédoine et l’Albanie comme il fut autrefois ; (7) l’Égypte ; (8) la Syrie, séparée de la Turquie ; (9) la Turquie qui ne comprendra plus que l’ancienne Grèce et la Bithynie ; (10) les États des Balkans ou États slaves, c’est-à-dire la Bulgarie et la Roumanie et une partie de la Serbie et de la Hongrie.

« Il y aura donc ainsi cinq royaumes d’Orient et cinq d’Occident, espèce d’États-Unis.

« Chacun de ces dix royaumes aura un gouvernement constitutionnel, c’est-à-dire démocratique, monarchique. Conséquemment l’Égypte, la Syrie et la Turquie auraient avant 1919 des parlements et des députés élus par les peuples.

« Un chef remarquable (semblable à Napoléon ier de 1798 à 1806) apparaîtra en France dans les guerres qui auront lieu à quelque période entre 1906 et 1919 et il élèvera cette confédération de dix Royaumes, semblable à un Eiffel politique, et ainsi, inconsciemment, il préparera le chemin pour le Napoléon qui deviendra la petite corne vers 1920-21, et Roi de Syrie vers 1922 et l’Empereur de dix Royaumes vers 1926, sommet de la pyramide politique, pour trois ans et demi. »

Nicolas Varinoff, qui s’intéressait passionnément à la guerre, observa :

« — Il n’est pas souvent question de l’Allemagne, ni de la Russie dans cette singulière prophétie. »

« — Pas plus que de l’Amérique et du Japon, ajouta Mahner, mais c’est le propre des prophéties d’être singulières. »

« — Le plus singulier, dit Nicolas, c’est qu’il commence à être sérieusement question d’une confédération latine et des historiens comme Ferrero et Luchaire s’occupent, par des enquêtes, d’y préparer l’opinion publique. »

« — Mais, dites-moi donc, s’écria Elvire, qui commençait à s’intéresser à la question, quel âge peut avoir aujourd’hui le Napoléon dont il s’agit ? »

« — Je l’ignore, mon enfant, dit Mahner, et peut-être n’est-il appelé ici Napoléon que par manière de parler et symbolise-t-il tout simplement le nouvel astre impérial qui se prépare à rayonner sur le monde, l’Impérialisme civilisateur né de l’adroite solution des problèmes qui se posent encore aujourd’hui dans la Méditerranée orientale. »


X


Le long stationnement que la guerre a imposé aux soldats a fait éclore sur le front un certain nombre de superstitions et tout un folklore mystique ou profane qui mérite qu’on l’étudie passionnément.

La superstition relative à l’allumette unique donnant du feu à trois cigarettes nous vient d’Angleterre.

« Le régiment a longtemps combattu auprès des Anglais, me dit le lieutenant D…, qui le premier me parla de cette superstition, et ce sont ceux qui nous ont enseigné cette chose si tragique et d’apparence un peu ridicule.

« Je ne suis pas plus superstitieux qu’un autre. Je ne vous dirai point que j’y crois fermement ou que je n’y crois pas. On expliquera la chose comme on voudra, mais je ne puis nier des faits dont j’ai été témoin. Chaque fois qu’on a allumé devant moi trois cigarettes avec la même allumette, il s’en est suivi, dans un délai très bref, la mort d’un des trois fumeurs.

« Les Anglais nous ont appris, au demeurant, que cette superstition n’était pas neuve, mais qu’en temps de paix les dommages qui en résultaient n’étaient pas si graves qu’à la guerre, où, ce qui peut arriver de plus simple et de plus naturel, c’est de perdre la vie.

En ce qui me concerne, comme le lieutenant D…, je ne dirai pas : « J’y crois » ou : « Je n’y crois pas ». Mais blasé sur la mort et le sang comme peuvent l’être ceux qui ont longtemps pratiqué la zone de feu, où je fus artilleur d’abord, fantassin ensuite, je ne me souviens jamais sans émotion de la mort du sous-lieutenant d’artillerie François V…, qui était attaché à l’État-Major d’un corps d’armée.

Il m’avait invité un jour à sa popote et quelqu’un ayant parlé de cette superstition des trois cigarettes, tout le monde en rit, sauf moi-même et mon ami François V…, qui la déclara fort intéressante et ajouta qu’il était urgent de noter tout ce qui se rapportait au folklore de la guerre.

Mais, au même moment, ayant allumé une cigarette, j’avais passé l’allumette enflammée au voisin du jeune officier d’artillerie qui, se penchant vers elle, alluma, lui troisième, sa cigarette.

Je ne puis exprimer combien ce geste fit d’impression sur moi… Le lieutenant François V… fut tué le lendemain matin en accomplissant une mission, tué bêtement à sept ou huit kilomètres des lignes par un de ces obus que les Allemands tirent au hasard.

Je note cette histoire entre mille où j’ai joué un rôle ou que j’ai entendue raconter par des témoins dignes de foi.

Au reste, le témoignage a ici peu d’intérêt, et ce qu’il importe de noter c’est la superstition ou croyance (comme on voudra) qui est cause que souvent, quand trois poilus veulent allumer leur cigarette à la même allumette, l’exclamation suivante fait jeter le tison enflammé : « Jamais trois cigarettes ! »

Et le capitaine T…, d’un régiment mixte, tirailleurs et zouaves, qui en parlait un jour devant moi, ajoutait :

« On ne s’en méfie pas tant à cause de la mort qui s’ensuit. La mort, en effet, ne fait plus peur à personne. Mais surtout parce qu’on a remarqué que c’est toujours une mort bête qui survient. Cette mort par éclat d’obus dans la tranchée ou au repos à l’arrière, qui n’aurait rien d’héroïque s’il y avait quelque chose dans cette guerre qui ne fût pas héroïque. »

Parmi les petites superstitions du front, il en est une que j’ai eu l’occasion de noter dans quatre régiments différents.

Je veux parler de l’autobus de rêve.

J’en ai entendu parler la première fois par les poilus d’une batterie composée de gens du Nord. Ils m’affirmèrent que ceux qui avaient été tués à la bataille (un très petit nombre, d’ailleurs, cinq ou six) avaient, la veille ou l’avant-veille, rêvé d’un autobus.

J’essayai d’abord de m’expliquer cette croyance en la rapportant aux autobus parisiens qui ont rendu tant de services sur le front. Mais, somme toute, mon explication était fort incomplète.

Un sapeur du Midi me raconta la même chose, en termes à peu près identiques.

Mais ce qui me frappa surtout, ce fut plus tard d’entendre un caporal d’infanterie de la région de Paris me dire avec assurance qu’il ne tarderait pas à être tué, qu’il le savait bien, ayant rêvé d’un autobus, et il me détailla les circonstances de son rêve.

« Il était minuit, me dit-il, un autobus s’en allait lourdement et vite sur une route. Il était complet et les voyageurs qui se trouvaient serrés les uns contre les autres me regardaient avec des yeux ternes qui me faisaient frissonner…

« J’étais moi-même dans un boyau où tout le régiment défilait et je pliais sous le poids d’un barda plus lourd qu’un piano à queue. Je trébuchais, m’étalais, remontais sur mes pattes pour retomber dans un trou où je m’enlisais jusqu’aux cartouchières.

« Et cette marche dans le boyau était coupée par le « Faites passer que ça ne suit pas ». Puis, tandis que l’on attendait, appuyé contre les parois suintantes, que les égarés eussent rejoint, je faisais signe à l’autobus de s’arrêter pour me prendre ; mais lui, lourdement, allait toujours plus vite, sans dépasser la colonne des biffins arrêtés sous terre et le regard des voyageurs devenait plus morne, tandis que dans le boyau une corvée de soupe ayant passé avant nous et un faux pas ayant fait se renverser des marmites de campement, les macaronis présentaient les armes sur un tas de glaise. »

En effet, trois jours après, ce caporal mourut très bravement en allant couper des fils de fer. Il fut tué par une torpille qui éclata avec un bruit d’engloutissement.

Un autre soldat ayant un jour rêvé d’un autobus, un sergent, né malin, s’efforça de changer le caractère de ce songe. Il y réussit et le soldat vient de passer caporal. L’anecdote est d’autant plus intéressante qu’elle se double d’une sorte de prophétie qui vient de se réaliser sur le front anglais grâce aux exploits des tanks.

« T’as rêvé d’un autobus, toi ? dit le sergent. Comment que t’aurais fait, vu que t’as jamais été à Paris ? »

Et le soldat lui décrivit la machine.

« Ça, un autobus ! dit le sergent, une mécanique qui marche comme si qu’elle avait le vertige, tandis qu’elle lessive son foîron dans la terre des tranchées qu’elle éventre ! Y a pas plus d’autobus que de beurre au… Ce que t’as vu c’est sûrement une nouvelle machine qui va rentrer dans le chou aux Boches. Sois tranquille, tu verras ça et moi aussi. »

Il m’a été rapporté que dans un régiment du midi, la croyance à l’autobus de rêve existait, mais modifiée, car c’est d’un camion automobile qu’il s’agissait, et qu’on avait eu plusieurs exemples de la véracité de ce songe bizarre, qui n’est pas la moins curieuse des superstitions qu’a fait naître la longue station dans les tranchées.

Je laisse de côté les pratiques religieuses dont le caractère sacré est au-dessus du but que je me suis proposé ici et qui, méritant un respect particulier, ne doivent pas être confondues avec les petites superstitions qui sont nées de la guerre, comme celles qui s’attachent à l’or monnayé.

Le front a donné pas mal d’or au gouvernement, mais je crois qu’il en possède encore beaucoup. Cela vient de la croyance superstitieuse que les Allemands soignent mieux les prisonniers blessés quand ils ont des pièces de vingt ou de dix francs. En quoi l’on se trompe, car les Boches font sans doute main basse sur l’or que peuvent posséder les prisonniers français ; mais pour ce qui est de les mieux traiter que les autres, c’est sans doute absolument faux.

D’autre part, c’est une croyance très répandue parmi les canonniers (aussi bien les servants que les conducteurs) que les Boches châtrent les artilleurs qui n’ont pas au moins une pièce d’or pour se racheter.

L’or monnayé a ainsi pris peu à peu le caractère d’un talisman destiné à éviter une mutilation à ceux qui ont le malheur d’être faits prisonniers, blessés ou non.

J’ai connu une batterie où, au mois de mai 1915, grâce à la fabrication et au commerce (interdit depuis) des bagues, des ronds de serviettes, coupe-papiers, etc., parmi les hommes de troupe seuls, il n’y avait pas moins de cinq mille francs d’or, recueilli principalement chez les fantassins qui étaient les meilleurs clients des bijoutiers de l’artillerie.

Les appels réitérés du Gouvernement conseillant aux soldats de se débarrasser de leur or, afin de ne pas alimenter le trésor allemand au cas où ils tomberaient aux mains des ennemis, ont été transmis avec tant de discrétion qu’ils n’ont pas toujours été suivis d’effet. Et je crois bien que, dans ce cas particulier, l’infanterie a mieux compris que l’artillerie l’intérêt patriotique qu’il y avait à ne point conserver de l’or monnayé.

Cette manie de l’or a pris, la guerre durant, une apparence superstitieuse qui fait qu’elle relève maintenant du folklore ; mais c’est avant tout une superstition d’ordre pratique, dont il n’est pas toujours facile de démontrer le mal-fondé dans un pays où, l’or ayant toujours abondé, tout le monde est bien fixé sur sa valeur d’échange.

Beaucoup de ceux qui gardent de l’or monnayé le placent sur le côté gauche, les pièces champ contre champ, de façon à blinder le cœur et le protéger des balles.

J’ai encore entendu raconter que l’or aurait la vertu d’attirer les Boches et qu’un sergent qui possédait une pièce de vingt francs avait, en la faisant miroiter au soleil, charmé une trentaine de Feldgrau qui l’avaient suivi jusque dans la tranchée française où ils avaient été facilement capturés, tout cela grâce à la vertu de l’or.

Un soldat, cultivateur de la région lyonnaise, a émis un jour, devant moi, l’opinion que chaque homme a son étoile qu’il lui importe de connaître. Jusqu’ici, rien que de commun et il n’y a là qu’une application du dicton : avoir foi dans son étoile. Mais le poilu ajoutait qu’il fallait être en communication avec cette étoile, afin que sa vertu protectrice pût s’exercer et que l’or monnayé seul pouvait vous mettre en communication avec l’étoile.

Il possédait lui-même sa pièce d’or et, comme il avait foi en son étoile, aucun acte de bravoure ne lui paraissait dangereux à accomplir.

« Je suis tranquille, disait-il, je ne serai jamais touché. »

Il ne fut pas tué, mais grièvement blessé. Je ne crois pas qu’il ait conservé cette foi aveugle dans les vertus de l’or.

La dernière que j’aie entendue vanter, c’est le pouvoir qu’il aurait d’empêcher la putréfaction, si bien qu’après la guerre, le cadavre étant reconnaissable, pourrait être transporté dans la tombe familiale, au petit cimetière du village natal.

Celui qui exprimait cet avis était un petit Breton ingénu et très brave. Sa mère lui avait dit ce qu’il répétait touchant l’or.

Au reste, il n’en possédait pas.

Mais il ne faut pas rire de ces petites superstitions. Elle montre la fraîcheur d’imagination d’une race et il n’en résulte que de l’héroïsme.

Voici, d’autre part, une légende née sur le front. Je l’ai recueillie de la bouche d’un conducteur d’artillerie, avant la guerre « monteur » à Saint-Quentin et qui avait été versé, avec un certain nombre de ses camarades des régions envahies, dans un régiment du midi.

Cette légende de la Branche de laurier, que je m’excuse de rapporter en termes qui traduisent mal le mouvement du récit tel qu’il me fut fait, a l’avantage de montrer la superbe confiance des soldats français dans leurs chefs.

La voici ; elle est née de la méditation et de la collaboration d’un grand nombre de conducteurs, tandis qu’un hiver durant ils chantaient le Pont de Minaucourt, le soir, avant de s’endormir à l’échelon :

La propriété des Charbatzky, aux environs de Moscou, a une histoire. Napoléon s’y est arrêté un jour et une nuit avant d’arriver dans la ville sainte.

On y a toujours cultivé avec soin un laurier qu’il y planta de sa main.

Il se trouve au bord d’une grande pelouse, dont le centre est occupé par un petit bois de trembles.

Près du laurier est un banc, et c’est là que, chaque matin, la jeune et jolie princesse Lydie Charbatzky, vient lire ou songer.

Son père et ses trois frères sont soldats. C’est à eux qu’elle songe et aussi à toutes les femmes qui ont des êtres chers à la guerre.

C’est ainsi qu’un matin, pensant à tout cela, elle tendit machinalement la main vers le beau laurier et en cueillit une branche qu’elle porta à ses lèvres. Et, l’ayant baisée, elle la jeta au vent en disant :

« Petite branche de laurier, je te dédie à celui qui ramènera ceux que nous aimons, au grand soldat tacite qui modestement prépare la victoire ! »

Et la jolie princesse Lydie jeta la branche de laurier au vent qui soufflait vers l’ouest.

Et le vent emporta la branche aromatique sur une route où passait un officier blessé qui, après guérison, se rendait à une gare pour regagner le front.

Il vit tomber la branche à ses pieds :

« Une branche de laurier, se dit-il, c’est de bon augure. »

Il la ramassa aussitôt et la piqua allègrement à sa casquette.

Le laurier était en effet un excellent présage car, dès son arrivée au front, l’officier eut à mener ses hommes à l’assaut d’un retranchement, d’où il ramena un grand nombre de prisonniers et du matériel de guerre, ce qui lui valut d’être décoré et promu à un grade supérieur.

Mais pendant l’assaut, le vent qui soufflait fort avait emporté la branche de laurier au delà des lignes allemandes et, comme un oiseau blessé, elle s’abattit sur les genoux d’un journaliste américain qui, assis sur une borne, écrivait sur un bloc-notes un article destiné au grand journal de New-York dont il était le correspondant :

« Une branche de laurier, se dit celui-ci, voilà un noble souvenir de la guerre, je l’emporterai en Amérique. »

Et il en empanacha son feutre.

À quelque temps de là, le journaliste américain, ayant suffisamment visité le front oriental, s’en alla sur celui d’occident. Mais, en passant par Lille, il rencontra un convoi de jeunes filles et de femmes françaises que les Allemands arrachaient à leur foyer pour les mener travailler loin de chez elles. Et il fut si touché de ce spectacle qu’il tendit à l’une d’elles la branche de laurier qu’il détacha de son chapeau.

La jeune fille le remercia. Mais, lorsqu’il eut tourné le dos, l’officier allemand qui conduisait le cortège se précipita sur la jeune fille et lui arracha la branche de laurier. Cependant il lui en resta une feuille qu’elle mit sur son cœur.

À ce moment passa un aviateur allemand que connaissait l’officier :

« Tiens, Fritz, dit celui-ci, voici une branche de laurier. Tu la mérites, garde-la. Mais examine bien la tige pour voir si elle ne contient aucun billet. C’est un journaliste neutre qui a donné cette branche de laurier à une de mes prisonnières et avec les neutres on ne sait jamais ; ils finissent toujours par sortir de leur neutralité. »

Fritz prit la branche de laurier, l’examina, s’assura si elle ne contenait rien de suspect et enfin l’arbora fièrement à son béret.

À sa première sortie, quelques jours plus tard, il s’en fut survoler les lignes françaises et les dépassa, s’efforçant de recueillir le plus de renseignements possible.

Tout à coup parut un appareil français qui lui donna la chasse, le rejoignit et, modernes chevaliers, ils se mesurèrent en combat singulier, entre ciel et terre, à coups de mitrailleuses.

L’Allemand eut le dessous ; son appareil en flammes tomba comme une loque ; de l’aviateur, il ne resta qu’une masse informe et sanglante. Mais la branche de laurier qu’il avait mise à son casque descendit en tournoyant, puis le vent l’entraîna au-dessus de Verdun et elle s’envolait glorieuse parmi les obus de gros calibre qui passaient à côté d’elle, avec un bruit strident. Soudain, le vent changeant de direction, elle alla s’abattre plus à l’ouest et près des lignes, au milieu d’une batterie composée de gens du midi :

« Du laurier ! dit le cuistot de la 4e pièce qui vit tomber la petite branche. Du laurier, on va le mettre dans la soupe ! »

Mais telle n’était point la destinée de cette branche de laurier impérial. Avant que le brave cuistot l’eut ramassée, le vent la reprit et l’emporta sur la route où, à ce moment, passait une automobile. La vitre de la portière était ouverte et la petite branche de laurier s’y engouffra et se posa délicatement sur le képi du généralissime qui faisait sa tournée le long du front.

Et c’est ainsi que la petite branche du laurier impérial des environs de Moscou accomplit la mission que lui avait confiée la jeune et jolie princesse Lydie Charbatzky en disant :

« Petite branche de laurier, je te dédie à celui qui ramènera ceux que nous aimons, au grand soldat tacite qui modestement prépare la victoire. »

On pourrait étendre à l’infini cette petite contribution à l’étude des superstitions et du folklore du front. Nul doute par exemple que l’armée d’Orient ne fournisse un merveilleux appoint à ces investigations passionnantes.

Les débuts incertains de la campagne d’Orient eux-mêmes ont fait merveilleusement renaître la fable antique.

Dardanelle est Dardanie ou l’antique Ilion. Le premier boulet des Britanis est tombé non loin du tombeau d’Achille, le second près de celui de Protésilas, mort devant Troie avant tout autre.

Je crois que le tombeau de Léandre est sur une rive de l’Hellespont et qu’un fanal marin surmonte sa colonne mutilée. Un aussi bon nageur que lord Byron pourrait traverser le détroit par une belle nuit nacrée. L’antique maîtresse du grec est sur le rivage. Elle enlace le baigneur téméraire en qui elle croit reconnaître son amant. Elle est folle ; et les Dieux l’ont punie d’avoir jadis attenté à ses jours. Ainsi la prêtresse de Vénus est-elle condamnée à courir sur la rive jusqu’à la fin des siècles. Elle a le goût de coquillage quand on la « mange ». C’était un conte de l’ancienne marine au temps où les enseignes connaissaient la fable et citaient le vers « solitaire » de Lemierre :

Le trident de Neptune est le sceptre du monde.

Un canonnier de la batterie à laquelle j’ai appartenu reçut un jour de son frère, marin qui mourut plus tard à Athènes, ces nouvelles qui, à l’époque, m’enchantèrent.

Quand le navire amiral fut en vue du Détroit, une barque, gouvernée par un vieux marinier qui ressemblait à Poséidon, fit signe qu’elle désirait accoster. On laissa venir et une vieillarde brandissant un feuillard de laurier escalada la coupée et réclama les honneurs.

Elle dit ensuite au matelot de Ploërmel qui lui taillait une basane pour réponse, qu’elle voulait parler au Chef, qu’elle se nommait μελνορηρα ou Tête Noire, encore qu’elle fût blanche ; qu’elle avait voyagé à Claros, Samos, Délos et Delphes, et qu’elle connaissait la passe de Troie. À la seconde basane, elle remit une enveloppe et redescendit avec dignité. Le matelot porta le pli à l’Amiral qui en tira une feuille de laurier sur laquelle étaient tracés ces alexandrins énigmatiques :

Fils d’Ulysse, ô nocher Boué de Lapeyrière,
Si le Turc est vaincu, le Grec sera derrière.

Le premier mouvement de l’Amiral fut de jeter cette feuille de laurier, dont l’inscription lui parut futile, et de punir l’importun tailleur de basanes, ce qui lui donna le temps de la réflexion. Le second mouvement fut donc de regarder l’enveloppe, laquelle portait à gauche en lettres rouges : Trou de la Sybille. C’était l’Hellespontienne.

Et la flotte a retenu les deux vers sybillins qui présagent la Victoire en dépit de Constantin et de son épouse, les matelots se les renvoient d’un bord à l’autre, comme les compagnies de débarquement les chantaient pendant la charge.

Bref, il y eut la marche d’Austerlitz : on va leur percer le flanc, rantanplan tire lire ; celle d’Iéna : j’aime l’oignon frit à l’huile, j’aime l’oignon quand il est bon ; celle des combats au Maroc : Ah ! qu’ils sont bons quand ils sont cuits, les macaronis, les macaronis.

Il y a déjà la marche de Tsarigrade : Si le Turc est vaincu, le Grec sera derrière, qui fera pendant aux vers célèbres trouvés dans ma mémoire, mais avec une prosodie incertaine et dont l’auteur m’échappe :

Illacrymabuntur Constantinopolitani
Innumerabilibus Sollicitudinibus

Il n’y a pas de raison, au demeurant, pour que cette étude ne s’étende pas aux superstitions nées à l’arrière ou qui se sont fortifiées depuis la guerre.

Elvire était superstitieuse et, depuis la guerre, ses croyances ne s’étaient point assurées, mais sa superstition avait grandi.

Elle travaillait maintenant tous les jours, faisant des progrès dans son art.

Depuis quelques jours elle revoyait Pablo Canouris qui lui donnait des conseils pour peindre, mais elle ne le disait pas à Nicolas Varinoff qui vivait, à son propos, dans une incertitude qui le faisait jaunir.

Pablo l’engageait aussi à venir avec lui. Et elle commençait à l’écouter de nouveau avec complaisance.

Un jour, la jolie Corail qui était venue la voir, lui parla avec éloges d’une voyante qui était aussi cartomancienne et avait un grand nombre de façons de consulter l’avenir.

Elles y allèrent le lendemain. Mme Adonysia habitait aux Batignolles, rue Nollet. Elle prédisait l’avenir depuis la guerre, étant la veuve d’un professeur de mathématiques qui l’avait laissée sans ressources.

Pour se distinguer des autres extralucides, elle avait inventé d’interroger le Bienheureux Jean-Baptiste Vianney, curé d’Ars, ou encore le mage Papus, de son vrai nom le docteur Encausse qui venait de mourir. Ces oracles lui répondaient de façon satisfaisante, au dire de sa clientèle.

Il ne venait pas d’hommes chez elle où les femmes seules étaient admises. Elle ne faisait aucune réclame dans les journaux et ne recrutait ses clientes que par relations.

Le taux de la consultation était de cinq francs, payables d’avance, et celles que, parmi ses clientes, elle jugeait le plus discrètes, pouvaient, moyennant vingt francs, recourir à ce qu’elle appelait « la grande interrogation de guerre », qui consistait à répandre sur une assiette la poudre contenue dans une douille de cartouche Lebel et à interpréter la façon dont la poudre s’était ainsi répandue.

Comme Mme Adonysia connaissait Corail pour une personne raisonnable et pleine de discrétion, elle voulut bien, par considération pour elle, se livrer, en faveur d’Elvire, à « la grande interrogation de guerre ».

La poudre répondit qu’Elvire quitterait son amant actuel pour aller avec celui qui lui faisait la cour.

Elle revint fort impressionnée de cette visite.

Le lendemain matin, elle s’éveilla de bonne heure et, entendant un chien hurler dans la rue, elle secoua Nicolas Varinoff qui, bâillant, lui demanda de quoi il s’agissait.

« Entends-tu le chien hurler, lui dit-elle, cela signifie séparation ». Il n’y prit pas garde et se rendormit ; mais dans la journée, tandis que Nicolas était chez sa sœur, Elvire courut chez Pablo et lui dit qu’elle était prête à rester avec lui. Et il marqua de cette décision une satisfaction si grande que, ainsi qu’il faisait quand il avait une nouvelle maîtresse, il l’emmena dans un grand magasin où il lui acheta un imperméable avec lequel elle vint le soir même à la Coupole, en compagnie de son nouvel amant.

Le lendemain, elle reçut, par les soins de Nicolas Varinoff, toutes ses affaires, son linge, ses robes, ses fourrures, ses souvenirs de Russie, son attirail de peintre et ses tableaux.

Mais, dès le second jour, elle était lasse de Pablo. Son amour pour Nicolas lui regonflait le cœur ; elle lui écrivit et il lui répondit de revenir et, dès le huitième jour de son installation chez Pablo Counaris, tandis que celui-ci était allé se promener à Montmartre, elle se fit aider de Corail et quitta l’atelier du peintre aux mains bleu céleste qui, en l’accueillant chez lui, n’avait pas eu la présence d’esprit de lui dire qu’elle était chez elle et de lui confier les clefs.

Car les femmes ont aujourd’hui le sentiment de leur importance unique comme gardienne d’une race dont les représentants mâles font leur possible pour s’anéantir. Dans ou hors le mariage, elles ne supportent plus qu’impatiemment le joug viril, veulent être maîtresses des destinées de l’homme et ont désormais le goût de la liberté, car, pour sauver la race humaine, il faut bien que la femme ait les mains libres.

C’est pourquoi, de retour chez Nicolas Varinoff, qui n’avait pas jugé à propos de conserver son empire sur elle et, partant pour la guerre, lui avait donné l’occasion de savourer la liberté, elle médita sur le cas de sa grand’mère Paméla Monsenergues, la mormonne, et jugea, d’après cette expérience, que la polygynie n’était pas ce qui s’imposait en temps de guerre. Elle décida que les femmes, par leur nombre, et grâce à la liberté dont elles jouissaient vis-à-vis de l’État, détenaient désormais une puissance qui dépassait celle qui autrefois paraissait dévolue à l’homme, devenu l’esclave de la nation.

Elle pensa que cette puissance de la femme s’exercerait fort bien et avec profit pour l’humanité si la femme s’adonnait désormais ouvertement à la polyandrie et elle prit cinq amants, ce qui, en comptant Nicolas Varinoff, lui en faisait six, qu’elle considérait presque comme des esclaves. Elle élut un clown piémontais dont la robe multicolore et le maquillage l’enchantaient, un étudiant en médecine qui se destinait aux lettres, un mutilé des deux bras qui lui parlait brutalement et l’adorait, un aviateur de l’arrière nommé Pentelemon. Il appartenait au contingent de Ruritanie. Elle l’avait choisi à cause de son nom qui lui rappelait celui de la Pentelemonskaia, la rue où Elvire avait habité à Pétrograde, un tourneur d’obus, qui était un gas de ch’Nord et savait de belles chansons.

Elle travailla avec une ardeur inimaginable ayant à cœur de ne pas être à charge à un homme et, le succès aidant, elle gagna bien sa vie.

Elle jouait en reine de la puissance que la guerre lui avait donnée. Mais aucun de ses amants désormais n’occupait son cœur qu’elle partageait entre Mavise Baudarelle et Corail, la jolie rousse aux yeux noisette, dont l’aspect évoquait si bien une goutte de sang sur une épée.

Un jour que je vis Elvire dans son atelier, siégeant devant son chevalet, je pensai involontairement à la « Femme Assise », cette pièce helvétique que, dans mon enfance, il fallait prendre garde de ne pas accepter.

Elvire (elle existera toujours) est, à un haut degré, ce que sont toutes les femmes qui, ainsi que l’écu suisse, sont fausses et ne passent pas.

FIN
  1. L’appellation édilitaire est boulevard du Montparnasse.
  2. L’Amérique ne connaissait pas encore les gratte-ciel et de nos jours M. Taylor se serait récrié sur le petit nombre d’étages qu’ont les maisons à Paris. Pour la rue de Tournon, je la connais, elle est fort bien située et habitée par une population honorable. (Note récente et anonyme d’un lecteur de la Bibliothèque de Salt Lake City et peut-être du conservateur même des manuscrits.)
  3. Feu M. Dreckeim, le savant berlinois, qui vécut cinq ans à Salt Lake City, où il dépouilla à la Bibliothèque les papiers laissés par le regretté président Brigham Young, se permit d’aller demander à M. Taylor, qui vivait encore, pourquoi, puisqu’il craignait que la police n’ouvrît sa lettre, il y parlait si longuement de la polygamie. À quoi M. Taylor répondit qu’il en parlait à dessein afin que la police crût que de même qu’il n’était point traité de la pluralité des femmes dans l’Étoile du Déseret, on n’en soufflait mot dans les prédications ; mais qu’au demeurant les gens instruits et les fonctionnaires de la police n’ignoraient point que dans l’Utah, les Mormons étaient polygames. (Noté au crayon en marge de la lettre.)

    C’est plus loin que M. Taylor manifeste sa crainte de ce fameux cabinet noir où l’on devait avoir fort à faire, s’il est vrai qu’on y ouvrait toutes les lettres. (Noté à l’encre sous la note précédente et d’une écriture de femme.)

  4. Ce missionnaire, qui était observateur, ne connaissait pas bien l’humanité, puisqu’on ne souhaite l’égalité dans aucune classe d’aucune nation. La terminologie des législateurs et des politiques est souvent en contradiction avec les passions humaines et la nature qui exigent l’ordre suivant : à chacun selon sa force, son droit, ses œuvres. (Cette remarque crayonnée en marge de la lettre y aurait été inscrite par l’empereur du Brésil, don Pédro, lors de la visite qu’il fit à Salt Lake City.)
  5. En français dans le texte.
  6. En français dans le texte et avec cette orthographe surannée.
  7. En français dans le texte.