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La Femme et le pantin/Chapitre XIV.

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Slatkine reprints (p. 163-173).









XIV

OÙ CONCHA CHANGE DE VIE, MAIS NON
DE CARACTÈRE




Ceci ferait une fin de roman, et tout serait bien qui finirait par une telle conclusion ! Hélas ! que ne puis-je m’arrêter là ! Vous le saurez peut-être un jour : jamais un malheur ne s’efface au cours d’une existence humaine ; jamais une plaie n’est guérie ; jamais la main féminine qui sema l’angoisse et les larmes ne saura cultiver la joie dans le même champ déchiré.

Huit jours après ce matin-là (je dis huit jours ; cela n’a pas été long), Concha rentra, un dimanche soir, quelques minutes avant le dîner, en me disant :

« Devine qui j’ai vu ? Quelqu’un que j’aime bien… Cherche un peu… J’ai été contente. »

Je me taisais.

— J’ai vu le Morenito, reprit-elle. Il passait dans Las Sierpes, devant le magasin Gasquet. Nous sommes allés ensemble à la Cerveceria. Tu sais, je t’ai dit du mal de lui ; mais je n’ai pas dit tout ce que je pense. Il est joli, mon petit ami de Cadiz. Voyons, tu l’as vu, tu le sais bien. Il a des yeux brillants avec de longs cils ; moi j’adore les longs cils, cela fait le regard si profond ! Et puis, il n’a pas de moustaches, sa bouche est bien faite, ses dents blanches… Toutes les femmes se passent la langue sur les lèvres quand elles le voient si gentil.

— Tu plaisantes, Conchita… ce n’est pas possible… Tu n’as vu personne, dis-le-moi ?

— Ah ! tu ne me crois pas ? Comme il te plaira. Alors je ne te dirai jamais ce qui s’est passé ensuite.

— Dis-le-moi immédiatement ! m’écriai-je en lui saisissant le bras.

— Oh ! ne t’emporte pas ! je vais te le dire ! Pourquoi me cacherais-je ? C’est mon plaisir, je le prends. Nous sommes allés ensemble en dehors de la ville, por un caminito muy clarito, muy clarito, muy clarito, à la Cruz del Campo. Faut-il continuer ? Nous avons visité toute la maison pour choisir le cabinet où nous aurions le meilleur divan…

Et comme je me dressais, elle acheva, derrière ses deux mains protectrices :

— Va, c’est bien naturel. Il a la peau si douce, et il est tellement plus joli que toi !


Que voulez-vous ? je la frappai encore. Et brutalement, d’une main dure, de façon à me révolter moi-même. Elle cria, elle sanglota, elle se prosterna dans un coin, la tête sur les genoux, les mains tordues.

Et puis, dès qu’elle put parler, elle me dit, la voix pleine de larmes :

— Mon cœur, ce n’était pas vrai… Je suis allée aux toros… j’y ai passé la journée… mon billet est dans ma poche… prends-le… J’étais seule avec ton ami G… et sa femme. Ils m’ont parlé, ils pourront te le dire… J’ai vu tuer les six taureaux, et je n’ai pas quitté ma place et je suis revenue directement.

— Mais alors, pourquoi m’as-tu dit… ?

— Pour que tu me battes, Mateo. Quand je sens ta force, je t’aime, je t’aime ; tu ne peux pas savoir comme je suis heureuse de pleurer à cause de toi. Viens, maintenant. Guéris-moi bien vite.

Et il en fut ainsi, Monsieur, jusqu’à la fin. Quand elle se fut convaincue que ses fausses confessions ne m’abusaient plus, et que j’avais toutes les raisons de croire à sa fidélité, elle inventa de nouveaux prétextes pour exciter en moi des colères quotidiennes. Et le soir, dans la circonstance où toutes les femmes répètent : « Tu m’aimeras longtemps », j’entendais, moi, ces phrases stupéfiantes (mais réelles : je n’invente rien) : « Mateo, tu me battras encore ? Promets-le-moi : tu me battras bien ! Tu me tueras ! Dis-moi que tu me tueras ! »


Ne croyez pas, cependant, que cette singulière prédilection fût la base de son caractère : non ; si elle avait le besoin du châtiment, elle avait aussi la passion de la faute. Elle faisait mal, non pour le plaisir de pécher, mais pour la joie de faire mal à quelqu’un. Son rôle dans la vie se bornait là : semer la souffrance et la regarder croître.

Ce furent d’abord des jalousies dont vous ne pouvez avoir idée. Sur mes amis et sur toutes les personnes qui composaient mon entourage, elle répandit des bruits tels, et au besoin se montra directement si insultante que je rompis avec tous et restai seul bientôt. L’aspect d’une femme, quelle qu’elle fût, suffisait à la mettre en fureur. Elle renvoya toutes mes domestiques, depuis la fille de basse-cour jusqu’à la cuisinière, quoiqu’elle sût parfaitement que je ne leur parlais même pas. Puis elle chassa de la même façon celles qu’elle avait choisies elle-même. Je fus contraint de changer tous mes fournisseurs, parce que la femme du coiffeur était blonde, parce que la fille du libraire était brune, et parce que la marchande de cigares me demandait de mes nouvelles quand j’entrais dans sa boutique. Je renonçai en peu de temps à me montrer au théâtre : en effet, si je regardais la salle, c’était pour me repaître de la beauté d’une femme, et si je regardais la scène, c’était une preuve décisive que je devenais amoureux d’une actrice. Pour les mêmes raisons, je cessai de me promener avec elle en public : le moindre salut devenait à ses yeux une sorte de déclaration. Je ne pouvais ni feuilleter des gravures, ni lire un roman, ni regarder une Vierge, sous peine d’être accusé de tendresse à l’égard du modèle, de l’héroïne ou de la Madone. Je cédais toujours, je l’aimais tant ! Mais après quelles luttes fastidieuses !

En même temps que sa jalousie s’exerçait ainsi contre moi, elle tentait d’entretenir la mienne, par des moyens qui, de factices qu’ils étaient en premier lieu, devinrent plus tard véritables.

Elle me trompa. Au soin qu’elle prenait de m’en avertir chaque fois, je reconnus qu’elle cherchait moins sa propre émotion que la mienne ; mais enfin, même moralement, ce n’était guère une excuse valable, et en tout cas, lorsqu’elle revenait de ces aventures particulières, je n’étais pas en état de faire leur apologie, vous le comprendrez sans peine.


Bientôt, il ne lui suffit plus de me rapporter les preuves de ses infidélités. Elle voulut renouveler la scène de la grille, et cette fois sans aucune feinte. Oui ! Elle machina, contre elle-même, une surprise en flagrant délit !

Ce fut un matin. Je m’éveillai tard : je ne la vis pas à mon côté. Une lettre était sur la table et me disait en quelques lignes :


« Mateo qui ne m’aimes plus ! Je me suis levée pendant ton sommeil et j’ai été retrouver mon amant, hôtel X…, chambre 6 : tu peux me tuer là si tu veux, la serrure restera ouverte. Je prolongerai ma nuit d’amour jusqu’à la fin de la matinée. Viens donc ! j’aurai peut-être la chance que tu me voies pendant une étreinte.

» Je t’adore.

» Concha. »


J’y allai. Quelle heure que celle-là, mon Dieu ! Un duel suivit. Ce fut un scandale public. On a pu vous en parler…

Et, quand je pense que tout ceci était fait « pour m’attacher » ! Jusqu’où l’imagination des femmes peut-elle les aveugler sur l’amour viril !

Ce que je vis dans cette chambre d’hôtel survécut désormais comme un voile entre Concha et moi. Au lieu de fouetter mon désir, comme elle l’avait espéré, ce souvenir se trouva répandre sur tout son corps quelque chose d’odieux et d’ineffaçable dont elle resta imprégnée. Je la repris pourtant ; mais mon amour pour elle était à jamais blessé. Nos querelles devinrent plus fréquentes, plus âpres, plus brutales aussi. Elle s’accrochait à ma vie avec une sorte de fureur. C’était pur égoïsme et passion personnelle. Son âme foncièrement mauvaise ne soupçonnait même pas qu’on pût aimer autrement. À tout prix, par tous les moyens, elle me voulait enfermé dans la ceinture de ses bras.

Je m’échappai enfin.


Cela se fit un jour, tout à coup, après une scène entre mille, simplement parce que c’était inévitable.

Une petite gitana, marchande de corbeilles, avait monté l’escalier du jardin pour m’offrir ses pauvres ouvrages de joncs tressés et de feuilles de roseaux. J’allais lui faire une charité, quand je vis Concha s’élancer vers elle et lui dire avec cent injures qu’elle était déjà venue le mois précédent, qu’elle prétendait sans doute m’offrir bien autre chose que ses corbeilles, ajoutant qu’on voyait bien à ses yeux son véritable métier, que si elle marchait pieds nus c’était pour montrer ses jambes, et qu’il fallait être sans pudeur pour aller ainsi de porte en porte avec un jupon déchiré à la chasse aux amoureux. Tout cela, semé d’outrages que je ne vous répète pas, et dit de la voix la plus rogue. Puis elle lui arracha toute sa marchandise, la brisa, la piétina… Je vous laisse à deviner les sanglots et les tremblements de la malheureuse petite. Naturellement je la dédommageai. D’où bataille.

La scène de ce jour-là ne fut ni plus violente ni plus fastidieuse que les autres ; pourtant elle fut définitive : je ne sais pas encore pourquoi. « Tu me quittes pour une bohémienne ! — Mais non. Je te quitte pour la paix. »

Trois jours après, j’étais à Tanger. Elle me rejoignit. Je partis en caravane dans l’intérieur, où elle ne pouvait me suivre, et je restai plusieurs mois sans nouvelles d’Espagne.

Quand je revis Tanger, quatorze lettres d’elle m’attendaient à la poste. Je pris un paquebot qui me conduisit en Italie. Huit autres lettres me parvinrent encore. Puis ce fut le silence.

Je ne rentrai à Séville qu’après un an de voyages. Elle était mariée depuis quinze jours à un jeune fou, d’ailleurs bien né, qu’elle a fait envoyer en Bolivie avec une hâte significative. Dans sa dernière lettre, elle me disait : « Je serai à toi seul, ou alors à qui voudra. » J’imagine qu’elle est en train de tenir sa seconde promesse.

J’ai tout dit, Monsieur. Vous connaissez maintenant Concepcion Perez.

Pour moi, j’ai eu la vie brisée pour l’avoir trouvée sur ma route. Je n’attends plus rien d’elle, que l’oubli ; mais une expérience si durement acquise peut et doit se transmettre en cas de danger. Ne soyez pas surpris si j’ai tenu à cœur de vous parler ainsi. Le carnaval est mort hier ; la vie réelle recommence ; j’ai soulevé un instant pour vous le masque d’une femme inconnue.


« Je vous remercie », dit gravement André, en lui serrant les deux mains.