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La Femme et son secret/01

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Ernest Flammarion (p. 11-46).

La femme et son secret



I

LA PETITE ENFANCE


Monsieur, c’est un garçon !


Vous connaissez cette vieille estampe : Dans la bibliothèque aux panneaux grillagés, aux belles boiseries, un jeune seigneur que j’imagine un peu philosophe, — comme il convient au « siècle des lumières » — attend l’imminente nouvelle d’une première paternité : En robe de chambre soyeuse, les cheveux noués négligemment, il s’est assis devant sa table à écrire. Sans doute est-il là depuis longtemps. Cependant qu’une vertueuse épouse, gémissant sur le lit bien nommé « lit de misère », enfante le premier fruit de leur hymen, la Faculté, les matrones, la belle-mère, et jusqu’aux servantes, liguées contre l’homme — inutile à cette heure, et importun — l’ont mis hors de la chambre conjugale. Cette violence qu’on lui a faite est un rite millénaire, à quoi tous les maris, dans tous les temps et tous les pays, se sont résignés. On prétend même qu’elle s’accorde à leur secret désir, car dans ce drame féminin et maternel, ils se sentent déplacés, sacrilèges, comme le Romain qui assistait aux mystères de la Bonne Déesse. Peut-être sont-ils trop délicats pour supporter une telle vue ? Peut-être éprouvent-ils la vague honte d’être un peu assassins ? « Allez-vous-en ! » leur dit-on : « Vous gênez tout le monde. » Ils font un grand soupir et ils s’en vont.

Voilà donc M. de X… dans son cabinet, où il a tout loisir de relire l’Émile, ou de verser des larmes abondantes en invoquant l’Auteur de la Nature que le vulgaire appelle le bon Dieu. À moins qu’il ne s’endorme paisiblement, le nez sur son livre, si l’affaire se prolonge.

Mais la porte s’ouvre. Une camériste apparaît qui porte sur son bras un poupon enveloppé de langes. Elle lève l’autre bras comme une enseigne de victoire et crie :

« Monsieur, c’est un garçon !… »

L’heureux père lève aussi les bras, et je suppose qu’il verse encore des larmes abondantes en remerciant l’Auteur de la Nature qui a eu la bonté de lui donner un héritier mâle et non pas cette créature secondaire, inférieure, et rarement désirée : une fille !

Je me représente l’annonce :

« Monsieur, c’est une fille ! »

Certes, le jeune père dissimulera sa déception. Il accourra près de sa chère compagne et la félicitera d’avoir mis au jour une enfant, gage heureux de sa fécondité, ce qui permet d’espérer, pour l’année suivante, ou l’autre année, un rejeton, selon le vœu de la race et l’intérêt essentiel de la famille : un garçon.

Cette scène conjugale se joue alors chez tous les Français, du roi au paysan. La France est un pays latin par la culture et la tradition et c’est aussi un pays de loi salique. La poule n’y doit point chanter avant le coq, même quand elle a pondu, et la toute-puissance est du côté de la barbe, même quand les hommes sont rasés.

Les peuples primitifs croient à la primauté du mâle. Que dis-je, « ils croient » ? Ils constatent. Le mâle est plus beau, plus fort, plus redoutable que la femelle, et peut-être plus intelligent, quoique beaucoup moins malin. Chez la femme l’intelligence est une forme de la méchanceté. La meilleure des femmes, c’est la plus docile, la plus féconde, et la plus grasse. Une vache à lait. Opinion de sauvages. Quelques civilisés sont encore un peu sauvages sur ce point.

Tous les primitifs ont donc la même idée sur le droit de l’homme, considéré comme le véritable et unique générateur de l’enfant. Le germe vient de lui. La femme n’est que le berceau de ce germe, et la nourrice. Elle ne donne pas un fils à l’époux qui l’a fécondée. Elle le lui rend — bien accru. Ces bonnes gens ne connaissent pas la physiologie, et la biologie, et la gynécologie, et les révélations du microscope. Ils ont tort, mais avouons que les choses se passent, en apparence, comme s’ils avaient raison.

On sait aujourd’hui que cette apparence est trompeuse. L’enfant est une œuvre faite en collaboration, à parts égales. La mère achève toute seule ce bel ouvrage et son rôle dépasse alors, en importance, celui du collaborateur. Elle n’en est pas plus fière. Elle en est même si peu fière qu’elle est plus ardente que l’homme à désirer des fils et non des filles, du moins pour le début.

Elle dit que c’est pitié de n’avoir que des filles, ou d’avoir trop de filles, parce que ces innocentes sont prédestinées à la souffrance toujours, au malheur souvent, ce qui n’est pas le cas du garçon. Une femme, aussitôt après l’accouchement, pense aux tortures qu’elle vient de subir, et qui inspirent aux plus tendres maris une compassion brève et limitée parce que « c’est naturel ». Encore déchirée en ses entrailles, la gorge cuisante du dernier cri, ce cri qui ne ressemble à aucun autre, la jeune mère songe : « Elle aussi, un jour… »

Son premier mot, son mot d’accueil, c’est : « Pauvre petite ! »

En cette minute, la chair féminine parle avant le sentiment et la raison.

« Pauvre petite ! Tu connaîtras les grands mystères du sexe, la libation du sang, la rupture nuptiale, le poids de l’enfant alourdi de mois en mois, l’arrachement final, les servitudes de l’allaitement et les orages douloureux de l’automne charnel. Tu connaîtras le désir de l’homme, que tu appelleras « l’amour », et qui n’a de l’amour que le nom. Tu connaîtras l’ingratitude ou l’indifférence du mâle comblé. Tu connaîtras l’horreur d’enlaidir, l’horreur de vieillir, après avoir été belle et jeune. Tu apprendras que les enfants les plus aimés se détachent de nous. Tu seras une femme, pauvre petite ! »

Il y a tout cela, inconsciemment, dans le soupir de la jeune mère.

Cela ne dure pas, cela ne pourrait durer. S’il y a des femmes qui pleurent sur leur fille nouvelle-née, c’est dans les pays sauvages. Chez nous, l’éclair de l’instinct est rapide et vite oublié, parce que la complaisante imagination féminine se met à l’œuvre pour enchanter — au vrai sens du mot — la jeune femme. Une fille ! Elle sera jolie, elle sera douce, elle sera la poupée ravissante, puis la petite compagne, l’amie de sa maman. Elle n’ira pas à la guerre. Elle ne « courra » pas, comme font les jeunes gens, dès leur dix-septième année. Ses parents la garderont tout près de leur cœur. Elle sera trop charmante pour n’être pas aimée, trop aimée pour être malheureuse. Une fille ! Eh bien, l’on est content, et même très content d’avoir une fille ! On aura un garçon, bien entendu, la prochaine fois…

Mais si la prochaine fois et les autres fois, c’est une fille qui vient, les parents se sentent volés, humiliés, et quelque peu ridicules.

Promener cinq à six filles, le dimanche, sous le regard apitoyé et un peu moqueur — si sottement moqueur et apitoyé ! — des passants, c’est une épreuve…

Désirée ou non, la petite fille vient de naître, larve humaine qui s’agite, aveugle et sourde. Du monde extérieur, elle ne reçoit que les confuses impressions de la chaleur, du froid, et peut-être le roulis régulier du berceau, dans les familles retardataires où l’on berce encore les enfants. Elle n’est qu’un suçoir, un tube digestif, une ébauche d’humanité, laide, d’une laideur émouvante, sans autre grâce que la délicatesse précieuse des petites mains aux ongles minuscules, les seules parties du corps nouveau-né qui soient réellement finies, comme des bijoux. Sous le crâne tendre, dans la fontanelle tendue d’une peau duveteuse, le doigt posé sent frémir la vie, au rythme du sang, battement d’une horloge qui ne s’arrêtera plus qu’à la mort. « Cela fait peur », dit la mère. Tout ce qui nous fait toucher les profondes sources naturelles nous émeut ainsi d’une crainte sacrée : l’être qui commence, l’être qui finit de vivre, le premier cri, le dernier soupir.

De jour en jour, très vite, la petite créature se développe ; de l’enfant de trois semaines à l’enfant de trois mois, quelle différence ! Le bébé de trois mois est déjà une personne, puisqu’il connaît le plaisir et la douleur, l’amour égoïste et la ruse. Il sourit à sa mère. Il pleure pour être pris et promené. Il pratique le chantage aux hurlements. Qui sait l’observer de très près peut déjà découvrir en lui quelques indices de son tempérament, sinon de son caractère.

À trois mois, à six mois, fille et garçon ne sont que des bébés. C’est un peu plus tard que se marquera l’influence du sexe, et qu’il y aura vraiment, petit garçon ou petite fille.

Un garçon d’un an est un bon gros balourd, qui mange, boit, crie, bat sa nourrice, et qui est presque toujours tardif à parler. Une fille du même âge possède un répertoire nombreux de connaissances utiles. Elle parle mieux que son frère, et mieux que lui elle sait mentir, ou plutôt simuler, pour obtenir de notre tendresse et de notre inquiétude, ce qu’elle désire. Comédienne par nécessité, elle est aussi comédienne par plaisir, pour exciter nos rires qui promettent quelque récompense, et aussi pour exercer la faculté propre à son sexe, l’arme défensive dont elle aura besoin. À dix-huit mois, deux ans, la femme se révèle déjà, telle qu’en elle-même la puberté et l’amour la changeront. Il y a de la chatte en toute femme vraiment femme. La petite fille est un chaton, gracieux, câlin, roublard et profiteur, plein d’arrière-pensées, et bien armé d’innocentes griffes.

En comparaison, le petit mâle est pareil au jeune chien : rustaud, crédule et maladroit, souvent malpropre et destructeur, mais bonasse. Il grogne et montre les crocs. Cependant, il craint les coups, et s’il essaie de rendre les tapes qu’il reçoit, en manière d’avertissement ou de correction, il sait ce qu’elles signifient et qu’on doit céder à la force.

Il y a des garçons-filles par l’humeur, comme il y a des filles-garçons. Certains petits garçons ont un goût démesuré de la parure et certaines petites filles sont pataudes. Mais la plupart présentent, plus ou moins accentués, les caractères qui les différencient, et que j’ai comparés, pour la commodité de la démonstration, à ceux du chien et du chat.

L’instinct de plaire, afin d’obtenir ce qu’elle souhaite, et de ruser afin de plaire à coup sûr, entraîne, chez la petite fille, la disposition précoce d’observer, donc de critiquer. Il faut bien qu’elle connaisse notre fort et notre faible, et nos réactions personnelles puisqu’elle doit les ménager à son profit. C’est elle, et non pas son frère, qui nous fait la leçon, et nous présente, en raccourci, nos manies et nos ridicules. Le garçon se contente de protester, ou d’être grossier. Qui dira les exquises, les délicates, les sournoises, les intelligentes façons qu’a une fille d’être insolente !

Françoise avait quatre ans en mai 1918, et l’expérience de la guerre. La guerre, pour une petite Parisienne de cet âge, c’était Papa qui est « au front », endroit mystérieux et sans rapport avec la partie de la tête connue sous le même nom. C’était l’arrivée et le départ de ce papa intermittent, habillé de bleu. C’était le réveil en pleine nuit et la descente à la cave, pendant qu’un épouvantable fracas se produisait dans la rue et dans le ciel, et puis la fanfare des pompiers annonçant que Maman pouvait remettre Françoise dans son petit lit. C’était un certain nombre d’expressions bizarres, employées par les grandes personnes, et que les enfants transposaient dans leur langage.

Ainsi, les « Boches »… Qu’étaient-ce que ces « Boches » dont tout le monde parlait ?

Quelque chose de vaguement humain, sans doute, mais plutôt monstrueux. Pas des hommes. Des espèces d’hommes.

Un jour, pour se débarrasser de Françoise qui interrompt et gêne la conversation, sa mère lui donne un journal illustré à feuilleter. Une gravure représente un convoi de prisonniers allemands.

— Qu’est-ce que c’est, dis maman, ces messieurs ?

La mère répond :

— C’est des « Boches » !

La figure de Françoise exprime un étonnement pénible.

— Mais, dit-elle, déçue… ils ne sont pas noirs !

Cette image lui reste-t-elle dans l’esprit ? Je ne crois pas. Ce n’est pas à un sentiment humanitaire qu’elle obéit, le jour où, dans un tramway, assise sur les genoux de sa mère, elle assiste aux épanchements d’une vieille dame qui a lié conversation avec Maman. La vieille dame parle de quelqu’un qui est « au front » (?) là où se trouve Papa, et elle gémit. Et Maman gémit. Quelle conversation inutile et dépourvue d’intérêt ! Assommante vieille dame ! La voilà qui s’en prend à Françoise, maintenant !

« Et cette gentille petite fille, elle aime bien son papa, son pauvre papa qui est à la guerre, et qui se bat contre les vilains Boches ! » Françoise lève de grands yeux ingénus, trop ingénus pour être sincères. Elle sent toute l’attention des voyageurs se concentrer sur elle. Quelle gloire ! Même le conducteur du tramway, ce superbe monsieur qui a un col brodé et une sacoche gigantesque, regarde Françoise, attend sa réponse touchante de petite fille française, patriote et bien élevée…

Françoise le sait, ou plutôt le sent, mais le démon féminin de la contradiction, soudain, la possède. Et d’un air angélique, elle déclare :

« Les Boches ne sont pas vilains. Les Boches sont très gentils. Je les aime bien, moi, les Boches ! »

Heureusement, le tramway arrive à un « arrêt obligatoire ». Maman se précipite… Elle fera le reste de la route à pied, en traînant Françoise qui est enchantée, et pas très rassurée. On ne peut pas gronder cette enfant. Elle est si petite ! Elle ne comprendrait pas… Elle comprend très bien qu’elle a « eu » la vieille dame, et tout le tramway avec. Et qu’elle a été, pendant une minute, quelque chose d’important.

C’est la même Françoise qui apprenait, en ce temps-là, en ce triste temps-là, ses prières, et qui disait ainsi le Pater :

« Pardonnez-nous notre offensive… »

Mais elle ne le faisait pas exprès. Ç’eût été trop beau qu’elle le fît exprès.


Coquetterie.


Le désir de plaire, le besoin d’être jolie, c’est-à-dire parée, — l’enfant confondant beauté et parure — la vanité des mères le surexcite. Être belle c’est être « habillée beau ». Frisée, pomponnée, enrubannée, ou même dans les charmants et simples vêtements que la mode d’aujourd’hui impose aux petites filles, la femme future apprend l’art de séduire, car elle ne se contente pas d’être belle pour le seul plaisir de l’être, et elle réclame l’admiration des autres qui lui fera sentir sa puissance. Elle est par nature une profiteuse qui utilise tout, un esprit réaliste et réalisateur, soumis au concret, tandis que l’esprit masculin se plaît aux abstractions et flirte avec la chimère.

Lucile n’avait pas tout à fait quatre ans qu’elle avait choisi déjà plusieurs fiancés. Elle ne se rappelait pas toujours leurs noms, mais elle savait que ces hommes d’un grand âge, très puissants et mystérieux, l’honoraient d’une prédilection flatteuse, entre toutes les petites filles.

C’était à la campagne, un matin d’été. On attendait « des gens » qui devaient déjeuner avec la famille, circonstance intéressante, même pour la petite table, à cause de l’entremets et du dessert. Et la femme de chambre avait paré Lucile d’une robe rose, bouclé ses cheveux où brillait encore un reflet du blond adorable de la première enfance, et noué les boucles d’un ruban. Lucile jouait dans le jardin, lorsque Maman se mit à la fenêtre. Et parce que les parents sont quelquefois des personnes étourdies, voire imprudentes, qui se prêtent à des badinages un peu sots, Maman dit, sans réfléchir :

— Eh bien, chérie, tu vas voir ton fiancé.

Lucile demanda simplement :

— Lequel ?

Car elle en avait quatre ou cinq.

— C’est Monsieur N…

M. N… est un poète délicieux, le plus modeste des hommes de talent. Il se reconnaîtra en lisant ces lignes, s’il a oublié cette histoire.

— Et que dira-t-il en te voyant ? reprend Maman. Dira-t-il que tu es propre, que tu es sage, que tu es polie ?

De cet éloge moral Lucile ne se soucie guère. Elle jette un regard complaisant sur sa robe rose, ses chaussettes blanches, ses souliers blancs ; et sûre de son « fiancé » parce qu’elle est sûre d’elle-même, elle affirme :

« Il m’adorera. »

Au même moment, le poète arrive à la porte du jardin. Il entre, salue Maman qui est en core à la fenêtre, aperçoit l’enfant dans l’allée, et s’écrie :

« Ah ! Lucile, que tu es belle ! »

Alors, sans daigner lui répondre, Lucile tourne la tête vers Maman, et avec un sourire un peu moqueur, un peu confus, un sourire de femme à femme :

« Je l’avais bien dit, qu’il m’adorerait ! »

Cette coquetterie ingénue de la petite fille annonce la coquetterie consciente de la femme. Ce n’est pas, à vingt ans comme à trois ans, un appel à l’amour, mais une volonté de puissance.

On voit pourtant de très petites filles s’éprendre d’un homme, l’admirer pieusement, être jalouses de sa femme ou de sa fiancée. C’est un cas beaucoup plus rare que celui du petit garçon amoureux. Le petit garçon imaginatif et sentimental, malgré sa brutalité de jeune chien, se fait une idole de telle fillette plus âgée que lui, ou même d’une grande jeune fille. Il lui rend un culte silencieux, n’attend rien d’elle, et ne demande rien.

Il est paralysé par la pudeur.

Car la pudeur sentimentale est naturelle à l’homme. Elle est faite d’orgueil, de jalousie, de honte, et de cette peur du ridicule qui rend timides certains bons gros géants. Le petit garçon amoureux n’ose pas, sans tours, détours, et cruelles perplexités, révéler sa passion à l’Idole. Il ose seulement la confier à quelque personne sûre : sa maman, si la maman n’est pas décourageante. Ainsi j’ai reçu mission d’aller demander en mariage, pour un jeune homme de six ans, une personne du même âge. Mais la confidence ne fut ni spontanée, ni simple, et elle fut murmurée si bas, si bas, à mon oreille que tout d’abord je n’y compris rien.

Une petite fille dira carrément à un monsieur qui lui plaît :

« Veux-tu te marier avec moi ? »

Un petit garçon ne fera jamais une telle proposition à la Damoiselle Élue.

La petite fille, presque toujours, apporte dans ses intentions conjugales, une arrière-pensée d’intérêt.

— Je me marierai avec toi, disait une petite fille de quatre ans à un jeune homme qui jouait avec elle.

— C’est entendu.

— Quand je serai grande…

— C’est ça, je t’attendrai.

— Seulement…

— Quoi ?

— Tu me donneras ta belle boîte d’allumettes ?

— Alors, c’est pour avoir ma belle boîte d’allumettes que tu veux m’épouser ?… C’est la boîte d’allumettes que tu aimes ! Tu peux t’en aller. Je ne veux pas de toi.

La petite parcourt du regard le groupe des parents et amis installés dans le jardin. Elle hésite, choisit, décide et allant vers un monsieur mûr qui lui sourit :

— Eh bien, je me marierai avec Dupont. Lui aussi, il a une belle boîte d’allumettes.

Et Dupont, quadragénaire paternel, sachant par expérience que tout s’achète, ou presque tout, est prêt à donner la belle boîte, quand le frère de la petite fille, âgé de six ans, qui n’avait encore rien dit, et qui était secrètement offusqué par ces marchandages, fait cette réflexion judicieuse :

— Mais, quand tu seras grande, M. Dupont, il sera mort.

La maman des deux petits s’est hâtée d’appeler leur bonne. M. Dupont riait. Du moins, il faisait semblant de rire.

J’ai vu naître l’amour dans un cœur de petit garçon, l’amour idolâtrique et chevaleresque. L’objet de cette flamme était une charmante fille, lingère de son état, dans le village où je passais l’été. Elle s’appelait Virginie. Son adorateur l’appelait « Verginie » ; il avait à peine quatre ans.

— À quoi penses-tu ? demandais-je à ce petit garçon qui rêvait tout éveillé dans son lit.

Il prit un air mystérieux :

— Je pense… à Ver… Devine !… À Ver… À Ver-gi-nie…

— Et qu’est-ce que tu penses ?

— Je suis bien étonné qu’elle soit pas une princesse.

N’est-ce pas digne d’un héros de l’Astrée ? Le Don Quichotte éternel qui habite une moitié du cœur masculin, l’autre moitié étant habitée par l’éternel Sancho Pança, venait de parler, dans ce petit enfant. Il proclamait que la beauté doit être reine. Et comme, pour l’éprouver, je disais :

— Puisque tu l’aimes tant, on la fera venir ici. Elle sera ta bonne.

Il protesta furieusement :

— Je ne veux pas qu’elle soit ma bonne, elle se salirait !

Dans la toute petite fille, l’instinct qui s’éveille, quelquefois si tôt qu’il peut à peine s’exprimer par le langage — le vocabulaire faisant défaut — c’est l’instinct maternel. Imitation des gestes de la mère, des rites de la nursery, mais il n’y a pas qu’imitation. Il y a une intelligence de ce que signifient ces gestes et ces rites, et un mouvement du cœur, une jouissance sentimentale, très curieuse et touchante à observer.

La petite fille, dès trois ou quatre ans, aime sa poupée, comme un être et non comme une chose. Elle lui prête des défauts, — beaucoup de défauts, cela permet de l’éduquer et de la corriger — en se procurant à soi-même une agréable revanche personnelle sur les parents éducateurs et correcteurs, puisqu’on se hausse jusqu’à leur rang en prenant leur rôle. Mais, dans cet amour sans indulgence, existent tous les éléments de l’amour maternel : le sens de la propriété, le dévouement, la tendresse, la jalousie même, et l’admiration aveugle, obstinée, de l’escarbot pour ses petits.

Le don d’une poupée neuve, et très belle, s’il ravit de plaisir une petite fille, ne lui fait pas délaisser les vieilles poupées fanées ou mutilées. C’est un des traits les plus charmants de cet amour auprès duquel le goût des garçons pour leurs mécaniques est bien faible, et bien falot. J’ai vu une petite Louise de quatre ans, soigner passionnément toute une famille de poupées, enfants disparates qui « naissaient » le jour de l’an dans des boîtes de carton, ou la nuit de Noël dans les cheminées. Aucune n’était négligée, leur mère prodiguait à toutes des soins, des baisers, des claques et des préceptes de bonne conduite.

La fille la plus chérie était une poupée de qui le visage rose avait perdu sa couleur, à la suite de baisers trop ardents et de chocs successifs. La poupée était devenue noire, et elle avait, du consentement universel de la famille, changé de race et de nom. On l’appelait la Négresse. Sa petite mère ne concevait pas que ce nom eût rien de péjoratif. La Négresse, vieille de plusieurs mois, était toujours tendrement aimée. Or il arriva qu’au Premier Janvier, la grand’mère de Louise, lui offrit un nouvel enfant. C’était une poupée châtaine, aux yeux bleus, aux joues couleur de dragée, vêtue d’une robe « marin » à col de toile et d’un béret assorti. Une jeune femme ne regarde pas son premier enfant avec plus de joie émerveillée, ne le touche pas avec des mains plus doucement craintives… Je la revois, ma petite Louise, déjà femme, déjà mère par l’instinct souverain qui la dominait toute, pressant sur son cœur la nouvelle fille lourde à ses bras. Et tout à coup, inquiète, touchée d’une sorte de remords qui gênait en elle sa sensibilité et son idée de justice (idée très forte chez l’enfant) :

« Maman, me dit-elle, elle est bien mignonne, la poupée que m’a donnée Mémé… Et la négresse aussi est mignonne, n’est-ce pas ? Elle est un peu noire, mais elle est bien mignonne… Tu sais, je l’aime tout de même. Et elle n’est pas si noire, si noire… »

La même petite Louise, apprenant la naissance d’un frère qu’elle n’avait pas demandé au Petit Jésus, et qui lui arrivait avec les étrennes, fut déçue par cette nouvelle, parce qu’elle espérait une sœur.

Elle méprisait les garçons, et le fit bien voir, un peu plus tard, quand elle connut les épines du droit d’aînesse.

« Ça m’ennuie, disait-elle en pleurant. Il faut toujours que je cède. Il faut toujours qu’on m’ « attrape »… Et tout ça pour un être qui n’est même pas fait comme moi ! »

En ce premier jour, n’ayant pas encore vu l’intempestif nouveau-né, elle éprouvait un regret mêlé de défiance. Et se résignant enfin à l’inévitable :

« Enfin, dit-elle, avec un soupir, mes poupées auront un père ! »

N’est-ce pas le mot des veuves qui prennent un mari en pensant à leurs enfants ?

Je prie les lecteurs masculins de m’excuser si je cite des exemples personnels : ce n’est pas dans les livres, ou dans les cours de puériculture et de pédagogie, que j’ai appris à connaître les enfants. Les miens m’ont fait comprendre ceux des autres, et les traits que je cite, parce qu’ils me semblent caractéristiques, les mères diront peut-être : « C’est justement observé. » Et elles ajouteront, à part elles :

« C’est comme mon petit Jean, comme ma petite Marie… »

En tenant compte, bien entendu, des exceptions, car, je le répète, il y a des garçons-filles, des garçons qui ont une espèce de sentiment paternel, comme les épinoches mâles, et qui chérissent des poupées…

Mais que chérissent-ils dans ces poupées ? Une petite enfant à venir ou l’image de la Femme ?


Voyages dans l’Imaginaire.


L’Imagination, cette prétendue maîtresse d’erreur, est la mère de toute beauté, et celui qui n’est pas imaginatif à cinq ans ne sera jamais qu’un médiocre. L’esprit critique, si aigu chez certains enfants et qui provoque leurs réflexions irrespectueuses, le scepticisme, la résistance au merveilleux, ne prouvent pas, comme les parents ont tendance à le croire, un précoce développement intellectuel, mais souvent une incapacité d’imaginer, qui peut être une véritable infirmité de l’esprit.

Il est naturel à l’enfant d’aimer les contes, même quand il n’y croit plus, et d’attendre avec émotion le petit Noël, même quand il a des doutes sur la personnalité réelle de ce donateur invisible. Le domaine de l’imagination enfantine où les formes de la réalité projettent leurs ombres, où les reflets et les rayons du rêve créent des figures belles ou terribles, c’est le propre domaine du poète, et l’enfant est poète jusqu’au moment où les parents le livrent aux maîtres d’école.

Car la poésie n’habite pas les bâtiments scolaires et ne se nourrit pas de la manne laïque et obligatoire. Les enfants qu’elle a élus la rencontrent partout ailleurs — jamais dans le programme du certificat d’études. Elle est buissonnière, anarchiste et elle peut être illettrée. Pour ministres et truchements, elle choisit parfois des gens dépourvus de science : une nourrice, un jardinier, un ouvrier qui chante à son établi, une vieille dame dont la maison est pleine d’objets inconnus, anciens, inutiles, trésors révélés en grand mystère. La poésie, comme l’amour, veut le secret. Elle n’a pas besoin d’être tout à fait intelligible. Qui de nous n’a été envoûté, dans sa petite enfance, par un détail mal compris d’une histoire, par un vers que la récitation déformait, et qui avait alors une résonance prolongée en vibrations musicales ? Je pense au poème de Mme Desbordes-Valmore, Le Petit Oreiller, qui est classique pour tous les « moins de sept ans ». Que j’ai rêvé sur les Zénus ! les Zénus, c’étaient les enfants qui…

… pauvres et nus, sans mère,
Sans maison, n’ont jamais d’oreiller pour dormir…

Je les plaignais. Je les aimais. Je les voyais tout petits, tout pâles, couchés sur des paillasses de maïs, comme il y en a chez les paysans du Midi, et condamnés à ce supplice d’avoir toujours sommeil… « Pauvres Zénus ! »

J’ai été bien troublée aussi par « les colliers » qui faisaient le titre d’un poème, où il était question d’un tout petit enfant qui allait à l’école, d’une abeille qui lui parlait, d’un maître « tout noir » et de bien d’autres choses, excepté de ces fameux « colliers » annoncés, promis, que je me représentais magnifiques. Étaient-ils en perles de verre ou en perles de porcelaine, en or ou en argent, et de quelle couleur, bleus ou roses ? Hélas ! ces colliers féeriques n’étaient qu’une erreur de mes oreilles de petite fille, et j’avais oublié, ou j’ignorais encore, que l’enfant qui va à l’école s’appelle l’écolier !

Nos enfants vivent parmi des malentendus que nous ne soupçonnons pas et que le hasard nous révèle. Les rapports qu’ils établissent entre des choses qui n’en ont point, la faculté d’interpréter ce qui est logiquement absurde, d’en tirer un récit, une image, une émotion pour nous imprévisible, c’est l’aventure quotidienne de l’enfant…

Et du poète.

Comme la sensibilité, l’imagination subit l’influence du sexe. L’imagination masculine est créatrice et constructive. On lui doit les mythes religieux, les hypothèses scientifiques, les systèmes politiques et philosophiques. Au contraire, l’imagination féminine se détourne des abstractions et n’édifie pas volontiers des palais de nuages. Elle s’attache aux êtres, aux choses qu’elle ne possède pas, et voudrait posséder. L’homme imagine des idées et des actes. La femme imagine des sentiments.

L’impossible ne la tente guère. C’est le possible qu’elle veut saisir, par anticipation. Chateaubriand aime la Sylphide qu’il n’étreindra jamais, la Sylphide qui représente une idée de la femme. Cependant, les jeunes filles qui brodent auprès de la fenêtre, contre le rideau soulevé, Eugénie Grandet, Ursule Mirouet, Modeste Mignon, et même Mlle Emma Rouault — qui sera Mme Bovary — ne s’éprennent pas d’un Sylphe. Elles attendent un homme réel qui pourra très bien passer devant leur maison aujourd’hui, demain, ou l’année prochaine, si le hasard ou la Providence le conduisent.

Imaginer des sentiments, c’est imaginer les objets de ces sentiments, des êtres individualisés, ayant chacun sa figure, son caractère, son nom, intervenant dans notre vie, comme il peut arriver normalement. Les romans écrits par des femmes, sauf des exceptions illustres et presque toujours anglo-saxonnes, sont très souvent des autobiographies ou des confidences à peine transposées, trop peu transposées, et ils sont aussi bien des possibilités très possibles, réalisées dans un livre, comme la jeune fille les réalisait dans sa rêverie et la petite fille dans ses jeux.

On voit des fillettes se persuader qu’elles sont de jeunes mamans, des grand’mères, des bonnes, des dames en visite ou en voyage. Elles allaitent, habillent, caressent des enfants représentés par des paquets de chiffons.

Elles revêtent des robes d’or qui sont de vieux journaux attachés par des épingles. Elles reçoivent un médecin et soignent un malade. Elles sont des actrices sur un théâtre, des écuyères dans un cirque. Et leurs paroles, leurs gestes, leur activité, révèlent leur aptitude naturelle à observer la vie, à la représenter, à la vivre.

J’ai connu des garçons qui régnaient sur un royaume idéal construit dans la fiction, royaume organisé, délimité et gouverné selon des règles précises. Tel ce roi de « Choranie » âgé de huit ans, qui parlait si gravement de ses trois provinces « choraniennes », de ses ports de mer, de sa flotte, de son armée, des guerres qu’il avait dû livrer à des voisins pour défendre son indépendance.

Je me souviens de cet autre enfant, également roi et monarque absolu, qui envoyait a ses camarades des billets ainsi rédigés :

« Je suis eureu de vous anoncer que vous êtes nomé premier ministre. »

Signé :
« Charles Ier, Roi. »

Un autre, qui devait être un militaire et un administrateur, ne s’était pas fait roi, mais consul. Il avait dressé la carte de son pays imaginaire et la liste de ses régiments. Il nommait des généraux et décidait de l’avancement des officiers. Il fabriquait un code et constituait un corps de magistrats. Et lorsqu’il devait choisir des ministres, parmi ses camarades de collège, il tâchait d’accorder le caractère de l’élu à la fonction : celui qui aimait les bateaux serait ministre de la Marine ; le « savant » de la classe, grand maître de l’Université, et tel petit garçon un peu avare, qui vendait ses billes avec bénéfice, deviendrait ministre du Commerce et des Finances — ce qui n’était pas mal raisonné…


Les filles de Shéhérazade.


Bien plus rares sont les filles qui construisent ainsi un monde où elles s’évadent. Elles deviennent les poétesses ou les romancières, peu nombreuses dans toutes les littératures, celles qui ont vu, dans l’univers physique et dans le monde spirituel, autre chose que leur reflet ; celles qui ont fait, avec leurs passions, leurs désirs, leurs amours, leur expérience, une œuvre plus grande qu’elles-mêmes : les sœurs Brontë, George Eliot, Selma Lagerlof, Grazia Deledda, Mary Webb, et chez nous, George Sand.

Ceci peut sembler un paradoxe. George Sand n’est pas à la mode. Des gens qui ne l’ont jamais lue la dénigrent sans savoir pourquoi. D’autres, qui l’ont lue avec un parti pris de malveillance, pour des raisons morales ou des raisons politiques que je n’apprécierai pas ici, lui refusent toute originalité. Il est admis qu’elle représente l’esprit féminin ou plutôt l’esprit femelle, qu’elle a été l’écho des hommes qu’elle aima, six ans, six mois, ou six semaines, et que la faculté créatrice lui a toujours manqué.

Cependant, l’originalité du romancier n’est pas dans la nouveauté de ses idées. Elle est dans la forme qu’il leur donne. Peindre la vie, rêver sur la vie, recréer la vie, inventer des histoires, des paysages, des personnages, c’est là le don propre du romancier. Philosophe et moraliste à son insu, il ne gagne rien à philosopher et à moraliser exprès.

Il y a Balzac. Il y a Tolstoï. Ceux-là ont philosophé et moralisé. Leur génie de romanciers, témoins et interprètes de la vie, que doit-il à leur doctrine ? Isolez de leur œuvre telle partie où il n’y a que la peinture des passions, des caractères et des mœurs, sans commentaires moraux, où le puissant créateur se livre à la seule joie de créer. Considérez cette partie en elle-même : le génie y paraît en entier.

George Sand, que je n’égale pas à ces colosses, mais que je mets bien plus haut que telle et telle femme écrivain qu’on lui oppose aujourd’hui pour la diminuer, n’a pas apporté à la littérature des idées originales. Elle a été le diffuseur et l’amplificateur des idées qui passaient comme de vastes ondes, dans l’air de son temps. Ce n’est pas un rôle méprisable que d’être le centre sonore d’un siècle. Elle a été aussi un romancier, de la vraie race romancière, une conteuse d’histoires. Les lectures, la musique, les amis, les amants, les ennemis, la famille, les paysans, les ouvriers, la nature, elle absorbait tout, et restituait tout, en récits. Infatigablement, elle enfantait un monde, demi réel, demi rêvé.

Il y a, dans ce monde idéalisé, trop de « penseurs » abondants en discours, trop de sublimes prolétaires et de nobles femmes incomprises, trop de souvenirs de saint Jean-Jacques Rousseau, trop de barbes socialistes. Mais il n’y a pas que ces figures, destinées à vieillir vite, et qui ont vieilli. On y trouve des femmes et des jeunes filles délicieuses, des comédiens et des cantatrices, des paysans un peu mages, des bergères un peu fées, des bohémiens, des amants, des bandits, des gondoliers, une Italie et une Allemagne qui chantent à deux voix la gloire de la musique, le passé mêlé au présent, le présent enchanté par l’avenir, la légende et l’histoire chevauchant botte à botte sur ces routes du rêve, où Gérard de Nerval passe, en chemineau, où passera, portant son cartable d’écolier, le Grand Méaulnes.

Avez-vous lu Consuelo ? Non, sans doute. Et la Comtesse de Rudolstadt ?…

Vous dites :

« C’est trop long. »

Oui, c’est trop long. Et avec du fatras ! Mais le souper chez Frédéric II, les aventures d’Albert, la fête nocturne dans le château des Illuminés, croyez-vous que ce soit si facile à imaginer comme cela, à écrire comme cela ? Les gens du métier, s’ils veulent bien oublier leurs préventions et lire ce qu’ils n’ont pas lu, tireront leur chapeau à la dame de Nohant, qui, par ailleurs, pourra bien les ennuyer ou les irriter. Non, elle n’est pas Balzac. Vous non plus. Moi non plus. Êtes-vous certains, ô mes amis, que nous valons tellement mieux que la grand’mère George ?…

Et je reviens aux enfants, je reviens à ces petites Shéhérazades qui sont nées pour conter des contes aux étoiles de la nuit et à tous les sultans Schâriars, misogynes et coupeurs de têtes. Le don leur vient avec leurs dents de lait. Elles commencent, à quatre ans, le roman qu’elles interrompent pour mourir et qu’elles achèvent au Purgatoire. À cet âge de quatre ans, Aurore Dupin, debout entre trois chaises, raconte, tout haut, une histoire interminable, où tout le monde est beau, bon, heureux, une histoire qui n’est pas son histoire à elle, qui est déjà un roman un peu épars, un peu confus, optimiste et sensible, un roman de George Sand. Plus tard, assise dans le salon de sa grand’mère, devant le feu de grosses bûches, elle regarde les jeux de la flamme par les trous d’un vieil écran de taffetas vert. Ce sont des châteaux, des villes, des cavaliers, des dames, des religieuses, toute une fantasmagorie que retrouveront les yeux tristes d’Indiana, dans un écran vert tout pareil, un soir d’automne.

D’autres petites filles, dans tous les temps, dans tous les pays, ont reçu le don, mais elles ne racontent qu’à elles-mêmes la féerie intérieure qui ne deviendra jamais l’œuvre d’art. Il leur manque la puissance incantatrice du poète, la souveraineté de l’écrivain sur le peuple des mots. En essayant d’exprimer leur songe, elles le trahissent, et ce papillon qu’elles veulent fixer meurt sous leur doigt. Cendrillons de la poésie, elles parleront ce qu’elles ne sauraient écrire. À mi-voix, portes closes, elles seront les conteuses qui réjouissent les petits enfants, amusent l’ennui des malades, apaisent les jaloux, endorment les tyrans domestiques. Femmes dont on ne se lasse guère, à qui l’on revient, habiles à se renouveler, surprise, plaisir et piège où l’homme ennuyé se prend… Shéhérazades…