La Femme et son secret/Texte entier

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Ernest Flammarion (p. v-247).


AVANT-PROPOS



Ce livre que je voulais écrire pour les femmes, je m’aperçois, en le terminant, que je l’ai peut-être écrit pour les hommes, pour ceux du moins qui s’intéressent encore à leur compagne, et cherchent, sous les aspects nouveaux de l’Ève moderne, le fonds essentiel et permanent du Féminin. On ne trouvera, dans ces pages, ni un plaidoyer pour la femme, ni un réquisitoire contre la société, ni un cahier de revendications, ni une thèse féministe, ni une leçon de morale. Il n’y sera même pas question du droit de vote et des progrès accomplis, dans tous les domaines, par des contemporaines éminentes. Cela, qui a été fait, et bien fait, n’entre pas dans le sujet que j’ai choisi. Moins vaste en étendue et plus profond, c’est une tentative d’explication de la femme, l’histoire de son imagination et de sa sensibilité, l’aventure de son cœur, de l’enfance à la vieillesse.

On répète souvent que les femmes d’aujourd’hui ne ressemblent pas aux femmes d’autrefois. On le disait, dans les mêmes termes, quand on opposait les jeunes femmes de 1900 à leurs mères et à leurs grand’mères. Les conditions de la vie, le milieu où la jeune fille se développe, le vocabulaire qui exprime ses sentiments et ses besoins, ont changé. Est-ce à dire que la femme ait changé ? Pour des raisons de justice abstraite et d’utilité pratique, on voudrait, de plus en plus, l’assimiler à l’homme : mêmes études, mêmes fonctions, mêmes libertés, mêmes responsabilités. Et tout cela serait parfait, si la femme pouvait devenir un homme… Mais elle possède — heureusement ! — par sa nature même, un prodigieux pouvoir de résister aux influences qui prétendent la transformer.

Heureusement, je le répète. En apparence si malléable, si facile aux suggestions qu’elle accueille, elle ne cède que pour se ressaisir, elle ne plie que pour reprendre sa forme et sa place. Ce n’est pas l’intérêt de l’humanité qu’elle se modèle sur son compagnon jusqu’à devenir un « double » interchangeable de l’homme. Au lieu d’effacer les différences intellectuelles et morales qui tiennent aux différences physiques des sexes, il faudrait peut-être les favoriser, et les accentuer, aller dans le sens de la différenciation plutôt que dans le sens de l’assimilation, afin que la femme soit, par ses vertus, ses talents, ses grâces et même par ses défauts, femme à l’extrême, femme au maximum de la féminité.

Il y a deux humanités dans l’humanité : celle de la femme et celle de l’homme. Les deux sexes ne sont pas ennemis : ils sont contraires. Parlant la même langue, ils croient s’entendre, et ils vivent dans un malentendu perpétuel, parce qu’ils ne donnent pas, qu’ils ne peuvent absolument pas donner aux mots le même sens. L’amour exauce un instant leur désir d’unité, mais, dans l’union la plus étroite des corps, chacun assiste, sans comprendre, au frisson de l’autre, et tout le drame de la gestation, de l’enfantement, le travail constant du sexe dans l’organisme féminin, c’est pour l’homme un monde inconnu.

L’âme de la femme est aussi, pour l’homme qui la regarde agir et sentir, un monde étranger. Ce qu’on appelle l’illogisme de la femme, sa puissance d’oubli, sa facilité à recommencer la vie comme la terre recommence le printemps, le don naturel qu’elle possède de s’adapter, de se déprendre, de se réadapter à toutes les conditions de l’existence, et en même temps sa patience, son courage, sa confiance, son instinct d’aimer et de servir qui subsiste, caché et comprimé, même dans la plus orgueilleuse des intellectuelles, toutes ces contradictions étonnent et déconcertent l’homme. Il veut les résoudre en les définissant, parce qu’il est né logicien, tandis que la femme les accepte avec sérénité. Il veut comprendre. Elle veut vivre. Dans le couple, le raisonneur, le philosophe, l’idéaliste, c’est lui. Il explique la vie. La femme la donne, la maintient, la défend, selon sa loi.

Elle a besoin qu’on ait besoin d’elle. C’est sa force et sa faiblesse, le secret de sa plus haute vertu et de son égoïsme le plus mesquin. L’air de la solitude intellectuelle est irrespirable à ses poumons. Elle s’attache aux êtres plus qu’aux idées. Son royaume n’est pas la pensée, mais l’amour.

L’homme ne refuse pas de comprendre la femme. Le peut-il ? Jamais tout à fait. Et nous, non plus, si intelligentes, si perspicaces que nous soyons, nous ne comprenons pas entièrement cet être qui ne réagit pas comme nous au contact de la vie. Nous sommes injustes pour lui, même en le chérissant, et lui pour nous, même quand il nous aime avec toutes les forces de son cœur. Ce désaccord qui fait notre souffrance est dans la loi de la nature. Il est la condition et la rançon de l’attrait d’où sortira ce miracle : l’amour. Car l’amour n’est pas une harmonie : il est le pressentiment d’une harmonie, l’effort de deux âmes qui tendent à se rejoindre, à se confondre, par delà le plaisir passager et la chair périssable, sur le plan spirituel qu’elles ne peuvent atteindre. D’où sa misère et sa grandeur.

On prétend aujourd’hui, renier cette grandeur et cette misère. L’amour est aboli, dit-on, sauf en ses éléments nécessaires mais incomplets, le désir, la sensualité courte et monotone. Et la jeune fenune moderne, dit-on encore, assiste à cette ruine. Elle y souscrit. Elle y travaille.

Je ne le crois pas. J’ai écouté, à travers bien des confidences irritées, cyniques ou désespérées, battre le cœur de la femme d’aujourd’hui, et j’ai reconnu le rythme éternel. L’homme ne saura-t-il plus l’entendre ?

Il ne comprendra jamais tout à fait sa compagne. Elle ne le comprendra jamais tout a fait, mais ils peuvent s’accepter. Il faut qu’ils s’acceptent, loyalement, tels qu’ils sont. Leur

bonheur en dépend et le bonheur du monde.

La femme et son secret



I

LA PETITE ENFANCE


Monsieur, c’est un garçon !


Vous connaissez cette vieille estampe : Dans la bibliothèque aux panneaux grillagés, aux belles boiseries, un jeune seigneur que j’imagine un peu philosophe, — comme il convient au « siècle des lumières » — attend l’imminente nouvelle d’une première paternité : En robe de chambre soyeuse, les cheveux noués négligemment, il s’est assis devant sa table à écrire. Sans doute est-il là depuis longtemps. Cependant qu’une vertueuse épouse, gémissant sur le lit bien nommé « lit de misère », enfante le premier fruit de leur hymen, la Faculté, les matrones, la belle-mère, et jusqu’aux servantes, liguées contre l’homme — inutile à cette heure, et importun — l’ont mis hors de la chambre conjugale. Cette violence qu’on lui a faite est un rite millénaire, à quoi tous les maris, dans tous les temps et tous les pays, se sont résignés. On prétend même qu’elle s’accorde à leur secret désir, car dans ce drame féminin et maternel, ils se sentent déplacés, sacrilèges, comme le Romain qui assistait aux mystères de la Bonne Déesse. Peut-être sont-ils trop délicats pour supporter une telle vue ? Peut-être éprouvent-ils la vague honte d’être un peu assassins ? « Allez-vous-en ! » leur dit-on : « Vous gênez tout le monde. » Ils font un grand soupir et ils s’en vont.

Voilà donc M. de X… dans son cabinet, où il a tout loisir de relire l’Émile, ou de verser des larmes abondantes en invoquant l’Auteur de la Nature que le vulgaire appelle le bon Dieu. À moins qu’il ne s’endorme paisiblement, le nez sur son livre, si l’affaire se prolonge.

Mais la porte s’ouvre. Une camériste apparaît qui porte sur son bras un poupon enveloppé de langes. Elle lève l’autre bras comme une enseigne de victoire et crie :

« Monsieur, c’est un garçon !… »

L’heureux père lève aussi les bras, et je suppose qu’il verse encore des larmes abondantes en remerciant l’Auteur de la Nature qui a eu la bonté de lui donner un héritier mâle et non pas cette créature secondaire, inférieure, et rarement désirée : une fille !

Je me représente l’annonce :

« Monsieur, c’est une fille ! »

Certes, le jeune père dissimulera sa déception. Il accourra près de sa chère compagne et la félicitera d’avoir mis au jour une enfant, gage heureux de sa fécondité, ce qui permet d’espérer, pour l’année suivante, ou l’autre année, un rejeton, selon le vœu de la race et l’intérêt essentiel de la famille : un garçon.

Cette scène conjugale se joue alors chez tous les Français, du roi au paysan. La France est un pays latin par la culture et la tradition et c’est aussi un pays de loi salique. La poule n’y doit point chanter avant le coq, même quand elle a pondu, et la toute-puissance est du côté de la barbe, même quand les hommes sont rasés.

Les peuples primitifs croient à la primauté du mâle. Que dis-je, « ils croient » ? Ils constatent. Le mâle est plus beau, plus fort, plus redoutable que la femelle, et peut-être plus intelligent, quoique beaucoup moins malin. Chez la femme l’intelligence est une forme de la méchanceté. La meilleure des femmes, c’est la plus docile, la plus féconde, et la plus grasse. Une vache à lait. Opinion de sauvages. Quelques civilisés sont encore un peu sauvages sur ce point.

Tous les primitifs ont donc la même idée sur le droit de l’homme, considéré comme le véritable et unique générateur de l’enfant. Le germe vient de lui. La femme n’est que le berceau de ce germe, et la nourrice. Elle ne donne pas un fils à l’époux qui l’a fécondée. Elle le lui rend — bien accru. Ces bonnes gens ne connaissent pas la physiologie, et la biologie, et la gynécologie, et les révélations du microscope. Ils ont tort, mais avouons que les choses se passent, en apparence, comme s’ils avaient raison.

On sait aujourd’hui que cette apparence est trompeuse. L’enfant est une œuvre faite en collaboration, à parts égales. La mère achève toute seule ce bel ouvrage et son rôle dépasse alors, en importance, celui du collaborateur. Elle n’en est pas plus fière. Elle en est même si peu fière qu’elle est plus ardente que l’homme à désirer des fils et non des filles, du moins pour le début.

Elle dit que c’est pitié de n’avoir que des filles, ou d’avoir trop de filles, parce que ces innocentes sont prédestinées à la souffrance toujours, au malheur souvent, ce qui n’est pas le cas du garçon. Une femme, aussitôt après l’accouchement, pense aux tortures qu’elle vient de subir, et qui inspirent aux plus tendres maris une compassion brève et limitée parce que « c’est naturel ». Encore déchirée en ses entrailles, la gorge cuisante du dernier cri, ce cri qui ne ressemble à aucun autre, la jeune mère songe : « Elle aussi, un jour… »

Son premier mot, son mot d’accueil, c’est : « Pauvre petite ! »

En cette minute, la chair féminine parle avant le sentiment et la raison.

« Pauvre petite ! Tu connaîtras les grands mystères du sexe, la libation du sang, la rupture nuptiale, le poids de l’enfant alourdi de mois en mois, l’arrachement final, les servitudes de l’allaitement et les orages douloureux de l’automne charnel. Tu connaîtras le désir de l’homme, que tu appelleras « l’amour », et qui n’a de l’amour que le nom. Tu connaîtras l’ingratitude ou l’indifférence du mâle comblé. Tu connaîtras l’horreur d’enlaidir, l’horreur de vieillir, après avoir été belle et jeune. Tu apprendras que les enfants les plus aimés se détachent de nous. Tu seras une femme, pauvre petite ! »

Il y a tout cela, inconsciemment, dans le soupir de la jeune mère.

Cela ne dure pas, cela ne pourrait durer. S’il y a des femmes qui pleurent sur leur fille nouvelle-née, c’est dans les pays sauvages. Chez nous, l’éclair de l’instinct est rapide et vite oublié, parce que la complaisante imagination féminine se met à l’œuvre pour enchanter — au vrai sens du mot — la jeune femme. Une fille ! Elle sera jolie, elle sera douce, elle sera la poupée ravissante, puis la petite compagne, l’amie de sa maman. Elle n’ira pas à la guerre. Elle ne « courra » pas, comme font les jeunes gens, dès leur dix-septième année. Ses parents la garderont tout près de leur cœur. Elle sera trop charmante pour n’être pas aimée, trop aimée pour être malheureuse. Une fille ! Eh bien, l’on est content, et même très content d’avoir une fille ! On aura un garçon, bien entendu, la prochaine fois…

Mais si la prochaine fois et les autres fois, c’est une fille qui vient, les parents se sentent volés, humiliés, et quelque peu ridicules.

Promener cinq à six filles, le dimanche, sous le regard apitoyé et un peu moqueur — si sottement moqueur et apitoyé ! — des passants, c’est une épreuve…

Désirée ou non, la petite fille vient de naître, larve humaine qui s’agite, aveugle et sourde. Du monde extérieur, elle ne reçoit que les confuses impressions de la chaleur, du froid, et peut-être le roulis régulier du berceau, dans les familles retardataires où l’on berce encore les enfants. Elle n’est qu’un suçoir, un tube digestif, une ébauche d’humanité, laide, d’une laideur émouvante, sans autre grâce que la délicatesse précieuse des petites mains aux ongles minuscules, les seules parties du corps nouveau-né qui soient réellement finies, comme des bijoux. Sous le crâne tendre, dans la fontanelle tendue d’une peau duveteuse, le doigt posé sent frémir la vie, au rythme du sang, battement d’une horloge qui ne s’arrêtera plus qu’à la mort. « Cela fait peur », dit la mère. Tout ce qui nous fait toucher les profondes sources naturelles nous émeut ainsi d’une crainte sacrée : l’être qui commence, l’être qui finit de vivre, le premier cri, le dernier soupir.

De jour en jour, très vite, la petite créature se développe ; de l’enfant de trois semaines à l’enfant de trois mois, quelle différence ! Le bébé de trois mois est déjà une personne, puisqu’il connaît le plaisir et la douleur, l’amour égoïste et la ruse. Il sourit à sa mère. Il pleure pour être pris et promené. Il pratique le chantage aux hurlements. Qui sait l’observer de très près peut déjà découvrir en lui quelques indices de son tempérament, sinon de son caractère.

À trois mois, à six mois, fille et garçon ne sont que des bébés. C’est un peu plus tard que se marquera l’influence du sexe, et qu’il y aura vraiment, petit garçon ou petite fille.

Un garçon d’un an est un bon gros balourd, qui mange, boit, crie, bat sa nourrice, et qui est presque toujours tardif à parler. Une fille du même âge possède un répertoire nombreux de connaissances utiles. Elle parle mieux que son frère, et mieux que lui elle sait mentir, ou plutôt simuler, pour obtenir de notre tendresse et de notre inquiétude, ce qu’elle désire. Comédienne par nécessité, elle est aussi comédienne par plaisir, pour exciter nos rires qui promettent quelque récompense, et aussi pour exercer la faculté propre à son sexe, l’arme défensive dont elle aura besoin. À dix-huit mois, deux ans, la femme se révèle déjà, telle qu’en elle-même la puberté et l’amour la changeront. Il y a de la chatte en toute femme vraiment femme. La petite fille est un chaton, gracieux, câlin, roublard et profiteur, plein d’arrière-pensées, et bien armé d’innocentes griffes.

En comparaison, le petit mâle est pareil au jeune chien : rustaud, crédule et maladroit, souvent malpropre et destructeur, mais bonasse. Il grogne et montre les crocs. Cependant, il craint les coups, et s’il essaie de rendre les tapes qu’il reçoit, en manière d’avertissement ou de correction, il sait ce qu’elles signifient et qu’on doit céder à la force.

Il y a des garçons-filles par l’humeur, comme il y a des filles-garçons. Certains petits garçons ont un goût démesuré de la parure et certaines petites filles sont pataudes. Mais la plupart présentent, plus ou moins accentués, les caractères qui les différencient, et que j’ai comparés, pour la commodité de la démonstration, à ceux du chien et du chat.

L’instinct de plaire, afin d’obtenir ce qu’elle souhaite, et de ruser afin de plaire à coup sûr, entraîne, chez la petite fille, la disposition précoce d’observer, donc de critiquer. Il faut bien qu’elle connaisse notre fort et notre faible, et nos réactions personnelles puisqu’elle doit les ménager à son profit. C’est elle, et non pas son frère, qui nous fait la leçon, et nous présente, en raccourci, nos manies et nos ridicules. Le garçon se contente de protester, ou d’être grossier. Qui dira les exquises, les délicates, les sournoises, les intelligentes façons qu’a une fille d’être insolente !

Françoise avait quatre ans en mai 1918, et l’expérience de la guerre. La guerre, pour une petite Parisienne de cet âge, c’était Papa qui est « au front », endroit mystérieux et sans rapport avec la partie de la tête connue sous le même nom. C’était l’arrivée et le départ de ce papa intermittent, habillé de bleu. C’était le réveil en pleine nuit et la descente à la cave, pendant qu’un épouvantable fracas se produisait dans la rue et dans le ciel, et puis la fanfare des pompiers annonçant que Maman pouvait remettre Françoise dans son petit lit. C’était un certain nombre d’expressions bizarres, employées par les grandes personnes, et que les enfants transposaient dans leur langage.

Ainsi, les « Boches »… Qu’étaient-ce que ces « Boches » dont tout le monde parlait ?

Quelque chose de vaguement humain, sans doute, mais plutôt monstrueux. Pas des hommes. Des espèces d’hommes.

Un jour, pour se débarrasser de Françoise qui interrompt et gêne la conversation, sa mère lui donne un journal illustré à feuilleter. Une gravure représente un convoi de prisonniers allemands.

— Qu’est-ce que c’est, dis maman, ces messieurs ?

La mère répond :

— C’est des « Boches » !

La figure de Françoise exprime un étonnement pénible.

— Mais, dit-elle, déçue… ils ne sont pas noirs !

Cette image lui reste-t-elle dans l’esprit ? Je ne crois pas. Ce n’est pas à un sentiment humanitaire qu’elle obéit, le jour où, dans un tramway, assise sur les genoux de sa mère, elle assiste aux épanchements d’une vieille dame qui a lié conversation avec Maman. La vieille dame parle de quelqu’un qui est « au front » (?) là où se trouve Papa, et elle gémit. Et Maman gémit. Quelle conversation inutile et dépourvue d’intérêt ! Assommante vieille dame ! La voilà qui s’en prend à Françoise, maintenant !

« Et cette gentille petite fille, elle aime bien son papa, son pauvre papa qui est à la guerre, et qui se bat contre les vilains Boches ! » Françoise lève de grands yeux ingénus, trop ingénus pour être sincères. Elle sent toute l’attention des voyageurs se concentrer sur elle. Quelle gloire ! Même le conducteur du tramway, ce superbe monsieur qui a un col brodé et une sacoche gigantesque, regarde Françoise, attend sa réponse touchante de petite fille française, patriote et bien élevée…

Françoise le sait, ou plutôt le sent, mais le démon féminin de la contradiction, soudain, la possède. Et d’un air angélique, elle déclare :

« Les Boches ne sont pas vilains. Les Boches sont très gentils. Je les aime bien, moi, les Boches ! »

Heureusement, le tramway arrive à un « arrêt obligatoire ». Maman se précipite… Elle fera le reste de la route à pied, en traînant Françoise qui est enchantée, et pas très rassurée. On ne peut pas gronder cette enfant. Elle est si petite ! Elle ne comprendrait pas… Elle comprend très bien qu’elle a « eu » la vieille dame, et tout le tramway avec. Et qu’elle a été, pendant une minute, quelque chose d’important.

C’est la même Françoise qui apprenait, en ce temps-là, en ce triste temps-là, ses prières, et qui disait ainsi le Pater :

« Pardonnez-nous notre offensive… »

Mais elle ne le faisait pas exprès. Ç’eût été trop beau qu’elle le fît exprès.


Coquetterie.


Le désir de plaire, le besoin d’être jolie, c’est-à-dire parée, — l’enfant confondant beauté et parure — la vanité des mères le surexcite. Être belle c’est être « habillée beau ». Frisée, pomponnée, enrubannée, ou même dans les charmants et simples vêtements que la mode d’aujourd’hui impose aux petites filles, la femme future apprend l’art de séduire, car elle ne se contente pas d’être belle pour le seul plaisir de l’être, et elle réclame l’admiration des autres qui lui fera sentir sa puissance. Elle est par nature une profiteuse qui utilise tout, un esprit réaliste et réalisateur, soumis au concret, tandis que l’esprit masculin se plaît aux abstractions et flirte avec la chimère.

Lucile n’avait pas tout à fait quatre ans qu’elle avait choisi déjà plusieurs fiancés. Elle ne se rappelait pas toujours leurs noms, mais elle savait que ces hommes d’un grand âge, très puissants et mystérieux, l’honoraient d’une prédilection flatteuse, entre toutes les petites filles.

C’était à la campagne, un matin d’été. On attendait « des gens » qui devaient déjeuner avec la famille, circonstance intéressante, même pour la petite table, à cause de l’entremets et du dessert. Et la femme de chambre avait paré Lucile d’une robe rose, bouclé ses cheveux où brillait encore un reflet du blond adorable de la première enfance, et noué les boucles d’un ruban. Lucile jouait dans le jardin, lorsque Maman se mit à la fenêtre. Et parce que les parents sont quelquefois des personnes étourdies, voire imprudentes, qui se prêtent à des badinages un peu sots, Maman dit, sans réfléchir :

— Eh bien, chérie, tu vas voir ton fiancé.

Lucile demanda simplement :

— Lequel ?

Car elle en avait quatre ou cinq.

— C’est Monsieur N…

M. N… est un poète délicieux, le plus modeste des hommes de talent. Il se reconnaîtra en lisant ces lignes, s’il a oublié cette histoire.

— Et que dira-t-il en te voyant ? reprend Maman. Dira-t-il que tu es propre, que tu es sage, que tu es polie ?

De cet éloge moral Lucile ne se soucie guère. Elle jette un regard complaisant sur sa robe rose, ses chaussettes blanches, ses souliers blancs ; et sûre de son « fiancé » parce qu’elle est sûre d’elle-même, elle affirme :

« Il m’adorera. »

Au même moment, le poète arrive à la porte du jardin. Il entre, salue Maman qui est en core à la fenêtre, aperçoit l’enfant dans l’allée, et s’écrie :

« Ah ! Lucile, que tu es belle ! »

Alors, sans daigner lui répondre, Lucile tourne la tête vers Maman, et avec un sourire un peu moqueur, un peu confus, un sourire de femme à femme :

« Je l’avais bien dit, qu’il m’adorerait ! »

Cette coquetterie ingénue de la petite fille annonce la coquetterie consciente de la femme. Ce n’est pas, à vingt ans comme à trois ans, un appel à l’amour, mais une volonté de puissance.

On voit pourtant de très petites filles s’éprendre d’un homme, l’admirer pieusement, être jalouses de sa femme ou de sa fiancée. C’est un cas beaucoup plus rare que celui du petit garçon amoureux. Le petit garçon imaginatif et sentimental, malgré sa brutalité de jeune chien, se fait une idole de telle fillette plus âgée que lui, ou même d’une grande jeune fille. Il lui rend un culte silencieux, n’attend rien d’elle, et ne demande rien.

Il est paralysé par la pudeur.

Car la pudeur sentimentale est naturelle à l’homme. Elle est faite d’orgueil, de jalousie, de honte, et de cette peur du ridicule qui rend timides certains bons gros géants. Le petit garçon amoureux n’ose pas, sans tours, détours, et cruelles perplexités, révéler sa passion à l’Idole. Il ose seulement la confier à quelque personne sûre : sa maman, si la maman n’est pas décourageante. Ainsi j’ai reçu mission d’aller demander en mariage, pour un jeune homme de six ans, une personne du même âge. Mais la confidence ne fut ni spontanée, ni simple, et elle fut murmurée si bas, si bas, à mon oreille que tout d’abord je n’y compris rien.

Une petite fille dira carrément à un monsieur qui lui plaît :

« Veux-tu te marier avec moi ? »

Un petit garçon ne fera jamais une telle proposition à la Damoiselle Élue.

La petite fille, presque toujours, apporte dans ses intentions conjugales, une arrière-pensée d’intérêt.

— Je me marierai avec toi, disait une petite fille de quatre ans à un jeune homme qui jouait avec elle.

— C’est entendu.

— Quand je serai grande…

— C’est ça, je t’attendrai.

— Seulement…

— Quoi ?

— Tu me donneras ta belle boîte d’allumettes ?

— Alors, c’est pour avoir ma belle boîte d’allumettes que tu veux m’épouser ?… C’est la boîte d’allumettes que tu aimes ! Tu peux t’en aller. Je ne veux pas de toi.

La petite parcourt du regard le groupe des parents et amis installés dans le jardin. Elle hésite, choisit, décide et allant vers un monsieur mûr qui lui sourit :

— Eh bien, je me marierai avec Dupont. Lui aussi, il a une belle boîte d’allumettes.

Et Dupont, quadragénaire paternel, sachant par expérience que tout s’achète, ou presque tout, est prêt à donner la belle boîte, quand le frère de la petite fille, âgé de six ans, qui n’avait encore rien dit, et qui était secrètement offusqué par ces marchandages, fait cette réflexion judicieuse :

— Mais, quand tu seras grande, M. Dupont, il sera mort.

La maman des deux petits s’est hâtée d’appeler leur bonne. M. Dupont riait. Du moins, il faisait semblant de rire.

J’ai vu naître l’amour dans un cœur de petit garçon, l’amour idolâtrique et chevaleresque. L’objet de cette flamme était une charmante fille, lingère de son état, dans le village où je passais l’été. Elle s’appelait Virginie. Son adorateur l’appelait « Verginie » ; il avait à peine quatre ans.

— À quoi penses-tu ? demandais-je à ce petit garçon qui rêvait tout éveillé dans son lit.

Il prit un air mystérieux :

— Je pense… à Ver… Devine !… À Ver… À Ver-gi-nie…

— Et qu’est-ce que tu penses ?

— Je suis bien étonné qu’elle soit pas une princesse.

N’est-ce pas digne d’un héros de l’Astrée ? Le Don Quichotte éternel qui habite une moitié du cœur masculin, l’autre moitié étant habitée par l’éternel Sancho Pança, venait de parler, dans ce petit enfant. Il proclamait que la beauté doit être reine. Et comme, pour l’éprouver, je disais :

— Puisque tu l’aimes tant, on la fera venir ici. Elle sera ta bonne.

Il protesta furieusement :

— Je ne veux pas qu’elle soit ma bonne, elle se salirait !

Dans la toute petite fille, l’instinct qui s’éveille, quelquefois si tôt qu’il peut à peine s’exprimer par le langage — le vocabulaire faisant défaut — c’est l’instinct maternel. Imitation des gestes de la mère, des rites de la nursery, mais il n’y a pas qu’imitation. Il y a une intelligence de ce que signifient ces gestes et ces rites, et un mouvement du cœur, une jouissance sentimentale, très curieuse et touchante à observer.

La petite fille, dès trois ou quatre ans, aime sa poupée, comme un être et non comme une chose. Elle lui prête des défauts, — beaucoup de défauts, cela permet de l’éduquer et de la corriger — en se procurant à soi-même une agréable revanche personnelle sur les parents éducateurs et correcteurs, puisqu’on se hausse jusqu’à leur rang en prenant leur rôle. Mais, dans cet amour sans indulgence, existent tous les éléments de l’amour maternel : le sens de la propriété, le dévouement, la tendresse, la jalousie même, et l’admiration aveugle, obstinée, de l’escarbot pour ses petits.

Le don d’une poupée neuve, et très belle, s’il ravit de plaisir une petite fille, ne lui fait pas délaisser les vieilles poupées fanées ou mutilées. C’est un des traits les plus charmants de cet amour auprès duquel le goût des garçons pour leurs mécaniques est bien faible, et bien falot. J’ai vu une petite Louise de quatre ans, soigner passionnément toute une famille de poupées, enfants disparates qui « naissaient » le jour de l’an dans des boîtes de carton, ou la nuit de Noël dans les cheminées. Aucune n’était négligée, leur mère prodiguait à toutes des soins, des baisers, des claques et des préceptes de bonne conduite.

La fille la plus chérie était une poupée de qui le visage rose avait perdu sa couleur, à la suite de baisers trop ardents et de chocs successifs. La poupée était devenue noire, et elle avait, du consentement universel de la famille, changé de race et de nom. On l’appelait la Négresse. Sa petite mère ne concevait pas que ce nom eût rien de péjoratif. La Négresse, vieille de plusieurs mois, était toujours tendrement aimée. Or il arriva qu’au Premier Janvier, la grand’mère de Louise, lui offrit un nouvel enfant. C’était une poupée châtaine, aux yeux bleus, aux joues couleur de dragée, vêtue d’une robe « marin » à col de toile et d’un béret assorti. Une jeune femme ne regarde pas son premier enfant avec plus de joie émerveillée, ne le touche pas avec des mains plus doucement craintives… Je la revois, ma petite Louise, déjà femme, déjà mère par l’instinct souverain qui la dominait toute, pressant sur son cœur la nouvelle fille lourde à ses bras. Et tout à coup, inquiète, touchée d’une sorte de remords qui gênait en elle sa sensibilité et son idée de justice (idée très forte chez l’enfant) :

« Maman, me dit-elle, elle est bien mignonne, la poupée que m’a donnée Mémé… Et la négresse aussi est mignonne, n’est-ce pas ? Elle est un peu noire, mais elle est bien mignonne… Tu sais, je l’aime tout de même. Et elle n’est pas si noire, si noire… »

La même petite Louise, apprenant la naissance d’un frère qu’elle n’avait pas demandé au Petit Jésus, et qui lui arrivait avec les étrennes, fut déçue par cette nouvelle, parce qu’elle espérait une sœur.

Elle méprisait les garçons, et le fit bien voir, un peu plus tard, quand elle connut les épines du droit d’aînesse.

« Ça m’ennuie, disait-elle en pleurant. Il faut toujours que je cède. Il faut toujours qu’on m’ « attrape »… Et tout ça pour un être qui n’est même pas fait comme moi ! »

En ce premier jour, n’ayant pas encore vu l’intempestif nouveau-né, elle éprouvait un regret mêlé de défiance. Et se résignant enfin à l’inévitable :

« Enfin, dit-elle, avec un soupir, mes poupées auront un père ! »

N’est-ce pas le mot des veuves qui prennent un mari en pensant à leurs enfants ?

Je prie les lecteurs masculins de m’excuser si je cite des exemples personnels : ce n’est pas dans les livres, ou dans les cours de puériculture et de pédagogie, que j’ai appris à connaître les enfants. Les miens m’ont fait comprendre ceux des autres, et les traits que je cite, parce qu’ils me semblent caractéristiques, les mères diront peut-être : « C’est justement observé. » Et elles ajouteront, à part elles :

« C’est comme mon petit Jean, comme ma petite Marie… »

En tenant compte, bien entendu, des exceptions, car, je le répète, il y a des garçons-filles, des garçons qui ont une espèce de sentiment paternel, comme les épinoches mâles, et qui chérissent des poupées…

Mais que chérissent-ils dans ces poupées ? Une petite enfant à venir ou l’image de la Femme ?


Voyages dans l’Imaginaire.


L’Imagination, cette prétendue maîtresse d’erreur, est la mère de toute beauté, et celui qui n’est pas imaginatif à cinq ans ne sera jamais qu’un médiocre. L’esprit critique, si aigu chez certains enfants et qui provoque leurs réflexions irrespectueuses, le scepticisme, la résistance au merveilleux, ne prouvent pas, comme les parents ont tendance à le croire, un précoce développement intellectuel, mais souvent une incapacité d’imaginer, qui peut être une véritable infirmité de l’esprit.

Il est naturel à l’enfant d’aimer les contes, même quand il n’y croit plus, et d’attendre avec émotion le petit Noël, même quand il a des doutes sur la personnalité réelle de ce donateur invisible. Le domaine de l’imagination enfantine où les formes de la réalité projettent leurs ombres, où les reflets et les rayons du rêve créent des figures belles ou terribles, c’est le propre domaine du poète, et l’enfant est poète jusqu’au moment où les parents le livrent aux maîtres d’école.

Car la poésie n’habite pas les bâtiments scolaires et ne se nourrit pas de la manne laïque et obligatoire. Les enfants qu’elle a élus la rencontrent partout ailleurs — jamais dans le programme du certificat d’études. Elle est buissonnière, anarchiste et elle peut être illettrée. Pour ministres et truchements, elle choisit parfois des gens dépourvus de science : une nourrice, un jardinier, un ouvrier qui chante à son établi, une vieille dame dont la maison est pleine d’objets inconnus, anciens, inutiles, trésors révélés en grand mystère. La poésie, comme l’amour, veut le secret. Elle n’a pas besoin d’être tout à fait intelligible. Qui de nous n’a été envoûté, dans sa petite enfance, par un détail mal compris d’une histoire, par un vers que la récitation déformait, et qui avait alors une résonance prolongée en vibrations musicales ? Je pense au poème de Mme Desbordes-Valmore, Le Petit Oreiller, qui est classique pour tous les « moins de sept ans ». Que j’ai rêvé sur les Zénus ! les Zénus, c’étaient les enfants qui…

… pauvres et nus, sans mère,
Sans maison, n’ont jamais d’oreiller pour dormir…

Je les plaignais. Je les aimais. Je les voyais tout petits, tout pâles, couchés sur des paillasses de maïs, comme il y en a chez les paysans du Midi, et condamnés à ce supplice d’avoir toujours sommeil… « Pauvres Zénus ! »

J’ai été bien troublée aussi par « les colliers » qui faisaient le titre d’un poème, où il était question d’un tout petit enfant qui allait à l’école, d’une abeille qui lui parlait, d’un maître « tout noir » et de bien d’autres choses, excepté de ces fameux « colliers » annoncés, promis, que je me représentais magnifiques. Étaient-ils en perles de verre ou en perles de porcelaine, en or ou en argent, et de quelle couleur, bleus ou roses ? Hélas ! ces colliers féeriques n’étaient qu’une erreur de mes oreilles de petite fille, et j’avais oublié, ou j’ignorais encore, que l’enfant qui va à l’école s’appelle l’écolier !

Nos enfants vivent parmi des malentendus que nous ne soupçonnons pas et que le hasard nous révèle. Les rapports qu’ils établissent entre des choses qui n’en ont point, la faculté d’interpréter ce qui est logiquement absurde, d’en tirer un récit, une image, une émotion pour nous imprévisible, c’est l’aventure quotidienne de l’enfant…

Et du poète.

Comme la sensibilité, l’imagination subit l’influence du sexe. L’imagination masculine est créatrice et constructive. On lui doit les mythes religieux, les hypothèses scientifiques, les systèmes politiques et philosophiques. Au contraire, l’imagination féminine se détourne des abstractions et n’édifie pas volontiers des palais de nuages. Elle s’attache aux êtres, aux choses qu’elle ne possède pas, et voudrait posséder. L’homme imagine des idées et des actes. La femme imagine des sentiments.

L’impossible ne la tente guère. C’est le possible qu’elle veut saisir, par anticipation. Chateaubriand aime la Sylphide qu’il n’étreindra jamais, la Sylphide qui représente une idée de la femme. Cependant, les jeunes filles qui brodent auprès de la fenêtre, contre le rideau soulevé, Eugénie Grandet, Ursule Mirouet, Modeste Mignon, et même Mlle Emma Rouault — qui sera Mme Bovary — ne s’éprennent pas d’un Sylphe. Elles attendent un homme réel qui pourra très bien passer devant leur maison aujourd’hui, demain, ou l’année prochaine, si le hasard ou la Providence le conduisent.

Imaginer des sentiments, c’est imaginer les objets de ces sentiments, des êtres individualisés, ayant chacun sa figure, son caractère, son nom, intervenant dans notre vie, comme il peut arriver normalement. Les romans écrits par des femmes, sauf des exceptions illustres et presque toujours anglo-saxonnes, sont très souvent des autobiographies ou des confidences à peine transposées, trop peu transposées, et ils sont aussi bien des possibilités très possibles, réalisées dans un livre, comme la jeune fille les réalisait dans sa rêverie et la petite fille dans ses jeux.

On voit des fillettes se persuader qu’elles sont de jeunes mamans, des grand’mères, des bonnes, des dames en visite ou en voyage. Elles allaitent, habillent, caressent des enfants représentés par des paquets de chiffons.

Elles revêtent des robes d’or qui sont de vieux journaux attachés par des épingles. Elles reçoivent un médecin et soignent un malade. Elles sont des actrices sur un théâtre, des écuyères dans un cirque. Et leurs paroles, leurs gestes, leur activité, révèlent leur aptitude naturelle à observer la vie, à la représenter, à la vivre.

J’ai connu des garçons qui régnaient sur un royaume idéal construit dans la fiction, royaume organisé, délimité et gouverné selon des règles précises. Tel ce roi de « Choranie » âgé de huit ans, qui parlait si gravement de ses trois provinces « choraniennes », de ses ports de mer, de sa flotte, de son armée, des guerres qu’il avait dû livrer à des voisins pour défendre son indépendance.

Je me souviens de cet autre enfant, également roi et monarque absolu, qui envoyait a ses camarades des billets ainsi rédigés :

« Je suis eureu de vous anoncer que vous êtes nomé premier ministre. »

Signé :
« Charles Ier, Roi. »

Un autre, qui devait être un militaire et un administrateur, ne s’était pas fait roi, mais consul. Il avait dressé la carte de son pays imaginaire et la liste de ses régiments. Il nommait des généraux et décidait de l’avancement des officiers. Il fabriquait un code et constituait un corps de magistrats. Et lorsqu’il devait choisir des ministres, parmi ses camarades de collège, il tâchait d’accorder le caractère de l’élu à la fonction : celui qui aimait les bateaux serait ministre de la Marine ; le « savant » de la classe, grand maître de l’Université, et tel petit garçon un peu avare, qui vendait ses billes avec bénéfice, deviendrait ministre du Commerce et des Finances — ce qui n’était pas mal raisonné…


Les filles de Shéhérazade.


Bien plus rares sont les filles qui construisent ainsi un monde où elles s’évadent. Elles deviennent les poétesses ou les romancières, peu nombreuses dans toutes les littératures, celles qui ont vu, dans l’univers physique et dans le monde spirituel, autre chose que leur reflet ; celles qui ont fait, avec leurs passions, leurs désirs, leurs amours, leur expérience, une œuvre plus grande qu’elles-mêmes : les sœurs Brontë, George Eliot, Selma Lagerlof, Grazia Deledda, Mary Webb, et chez nous, George Sand.

Ceci peut sembler un paradoxe. George Sand n’est pas à la mode. Des gens qui ne l’ont jamais lue la dénigrent sans savoir pourquoi. D’autres, qui l’ont lue avec un parti pris de malveillance, pour des raisons morales ou des raisons politiques que je n’apprécierai pas ici, lui refusent toute originalité. Il est admis qu’elle représente l’esprit féminin ou plutôt l’esprit femelle, qu’elle a été l’écho des hommes qu’elle aima, six ans, six mois, ou six semaines, et que la faculté créatrice lui a toujours manqué.

Cependant, l’originalité du romancier n’est pas dans la nouveauté de ses idées. Elle est dans la forme qu’il leur donne. Peindre la vie, rêver sur la vie, recréer la vie, inventer des histoires, des paysages, des personnages, c’est là le don propre du romancier. Philosophe et moraliste à son insu, il ne gagne rien à philosopher et à moraliser exprès.

Il y a Balzac. Il y a Tolstoï. Ceux-là ont philosophé et moralisé. Leur génie de romanciers, témoins et interprètes de la vie, que doit-il à leur doctrine ? Isolez de leur œuvre telle partie où il n’y a que la peinture des passions, des caractères et des mœurs, sans commentaires moraux, où le puissant créateur se livre à la seule joie de créer. Considérez cette partie en elle-même : le génie y paraît en entier.

George Sand, que je n’égale pas à ces colosses, mais que je mets bien plus haut que telle et telle femme écrivain qu’on lui oppose aujourd’hui pour la diminuer, n’a pas apporté à la littérature des idées originales. Elle a été le diffuseur et l’amplificateur des idées qui passaient comme de vastes ondes, dans l’air de son temps. Ce n’est pas un rôle méprisable que d’être le centre sonore d’un siècle. Elle a été aussi un romancier, de la vraie race romancière, une conteuse d’histoires. Les lectures, la musique, les amis, les amants, les ennemis, la famille, les paysans, les ouvriers, la nature, elle absorbait tout, et restituait tout, en récits. Infatigablement, elle enfantait un monde, demi réel, demi rêvé.

Il y a, dans ce monde idéalisé, trop de « penseurs » abondants en discours, trop de sublimes prolétaires et de nobles femmes incomprises, trop de souvenirs de saint Jean-Jacques Rousseau, trop de barbes socialistes. Mais il n’y a pas que ces figures, destinées à vieillir vite, et qui ont vieilli. On y trouve des femmes et des jeunes filles délicieuses, des comédiens et des cantatrices, des paysans un peu mages, des bergères un peu fées, des bohémiens, des amants, des bandits, des gondoliers, une Italie et une Allemagne qui chantent à deux voix la gloire de la musique, le passé mêlé au présent, le présent enchanté par l’avenir, la légende et l’histoire chevauchant botte à botte sur ces routes du rêve, où Gérard de Nerval passe, en chemineau, où passera, portant son cartable d’écolier, le Grand Méaulnes.

Avez-vous lu Consuelo ? Non, sans doute. Et la Comtesse de Rudolstadt ?…

Vous dites :

« C’est trop long. »

Oui, c’est trop long. Et avec du fatras ! Mais le souper chez Frédéric II, les aventures d’Albert, la fête nocturne dans le château des Illuminés, croyez-vous que ce soit si facile à imaginer comme cela, à écrire comme cela ? Les gens du métier, s’ils veulent bien oublier leurs préventions et lire ce qu’ils n’ont pas lu, tireront leur chapeau à la dame de Nohant, qui, par ailleurs, pourra bien les ennuyer ou les irriter. Non, elle n’est pas Balzac. Vous non plus. Moi non plus. Êtes-vous certains, ô mes amis, que nous valons tellement mieux que la grand’mère George ?…

Et je reviens aux enfants, je reviens à ces petites Shéhérazades qui sont nées pour conter des contes aux étoiles de la nuit et à tous les sultans Schâriars, misogynes et coupeurs de têtes. Le don leur vient avec leurs dents de lait. Elles commencent, à quatre ans, le roman qu’elles interrompent pour mourir et qu’elles achèvent au Purgatoire. À cet âge de quatre ans, Aurore Dupin, debout entre trois chaises, raconte, tout haut, une histoire interminable, où tout le monde est beau, bon, heureux, une histoire qui n’est pas son histoire à elle, qui est déjà un roman un peu épars, un peu confus, optimiste et sensible, un roman de George Sand. Plus tard, assise dans le salon de sa grand’mère, devant le feu de grosses bûches, elle regarde les jeux de la flamme par les trous d’un vieil écran de taffetas vert. Ce sont des châteaux, des villes, des cavaliers, des dames, des religieuses, toute une fantasmagorie que retrouveront les yeux tristes d’Indiana, dans un écran vert tout pareil, un soir d’automne.

D’autres petites filles, dans tous les temps, dans tous les pays, ont reçu le don, mais elles ne racontent qu’à elles-mêmes la féerie intérieure qui ne deviendra jamais l’œuvre d’art. Il leur manque la puissance incantatrice du poète, la souveraineté de l’écrivain sur le peuple des mots. En essayant d’exprimer leur songe, elles le trahissent, et ce papillon qu’elles veulent fixer meurt sous leur doigt. Cendrillons de la poésie, elles parleront ce qu’elles ne sauraient écrire. À mi-voix, portes closes, elles seront les conteuses qui réjouissent les petits enfants, amusent l’ennui des malades, apaisent les jaloux, endorment les tyrans domestiques. Femmes dont on ne se lasse guère, à qui l’on revient, habiles à se renouveler, surprise, plaisir et piège où l’homme ennuyé se prend… Shéhérazades…


II

L’ÂGE INGRAT


Le printemps du calendrier n’est pas celui de la nature. Il y a, entre l’éclosion des perce-neige et la floraison des aubépines, une saison courte, irrégulière, décevante, où le soleil déjà chaud lutte contre le vent trop froid, où le bleu suave des matinées, les pointes vertes des bourgeons, un oiseau qui essaie un petit chant comme un écolier récite une fable qu’il ne sait pas tout à fait bien, vous donnent l’illusion que l’hiver est fini. Mais un bon rhume vous enlève cette illusion. Le vent devient aigre, la pluie fouette les jardins, les premières pousses ont gelé ! Et vous dites :

« Quelle vilaine saison ! »

C’est l’avant-printemps, l’âge ingrat de l’année.

Les enfants ont aussi leur âge ingrat, et surtout les filles.

Hier, cette enfant gardait encore la grâce animale du bébé, et cette plénitude de la chair, cette fraîcheur soyeuse qui faisait penser à la pulpe intacte de la rose blanche en bouton. En quelques mois, tout a changé. La fillette est sortie de la petite fille. Le corps allongé a de grands bras aux coudes pointus, de grandes jambes aux durs genoux. Encore un an, ou deux ans, des rondeurs se dessineront sur le thorax garçonnier. Le teint si pur se brouillera. Dans l’esprit, comme dans l’organisme physique, il y aura ces variations, ces giboulées de mars, qui inquiéteront les mères et feront dire aux médecins :

« Attention ! L’anémie menace les filles de cet âge. Il leur faut un travail mesuré, un sommeil réglé, une nourriture fortifiante, beaucoup d’air pur et d’exercice physique. »

Il faut encore autre chose à quoi ne pensent pas toujours les médecins : une sollicitude plus attentive que naguère, et une véritable thérapeutique morale que la mère doit connaître et appliquer.

Une éclosion se prépare, douloureuse, comme tous les événements de la vie physiologique de la femme. Tout fermente dans la fillette de douze ans. Des indices qui l’étonnent et qui l’éveillent, annoncent une révolution intérieure. Et l’âme où la mère croyait lire comme dans un livre très simple, toujours ouvert — ce qui était d’ailleurs une illusion — se rétracte pour se défendre.

Le goût, dans l’esprit et dans les sens, paraît se pervertir. C’est le temps où les filles manifestent un appétit bizarre pour des aliments indésirables, exagèrent d’absurdes pudeurs, se montrent timides ou insolentes sans raison, et mentent sans nécessité et sans excuses. Déséquilibre transitoire qu’il faut surveiller avec indulgence, avec patience.

À ce moment, bien des mères qui ne savent pas leur métier maternel, ne veulent ni voir, ni entendre, ni comprendre. Elles se fient aux ordonnances du médecin, aux fameux « fortifiants », et remarquent seulement que « les enfants d’aujourd’hui sont particulièrement désagréables ».

D’autres, qui n’ont pas perdu le souvenir de leur âge ingrat, sentent que leur fille commence à leur échapper, comme elles-mêmes, entre douze et quatorze ans, échappèrent à leur mère. Elles se souviennent que, tout en chérissant leur maman, elles avaient cessé de lui dire tout.

Pourquoi cette espèce de crainte et de méfiance ?

C’est un effet de l’inquiétude qui saisit la fillette, lorsqu’elle pressent des choses obscures, dont elle ignore les noms précis, au sujet desquelles les parents et les maîtres ne disent jamais l’exacte vérité, quand on ose les interroger… ce qu’on ne fait guère. Sur le grand secret de la vie, la petite a déjà reçu quelques notions déformées par son imagination, ou par l’imagination de ses compagnes et confidentes. Elle est, le plus souvent, assez loin de la vérité. Mais elle sait qu’il y a « quelque chose », que ce « quelque chose » la concerne, comme toutes les futures femmes. Et puisqu’on ne parle pas ouvertement de ce « quelque chose » cela signifie que c’est très vilain et même honteux, mais d’autant plus intéressant qu’on en a peur.

Et elle y pense ; elle y pense beaucoup sans en parler jamais aux personnes qui savent la vérité, qui ne veulent ou ne peuvent la dire.

Freud a publié un livre très curieux sur ce sujet délicat. Le Journal psychologique d’une petite fille est un document unique, qui révèle, avec la sincérité crue de l’innocence, l’état d’âme d’une enfant de douze ans, ses curiosités, ses répugnances instinctives, et sa manière de ruser avec elle-même pour sauver son naïf idéalisme.

L’auteur de ce Journal authentique, la petite Marguerite Lainer que ses parents appellent « Gretel », a dix ans lorsqu’elle commence ses cahiers. Elle a près de quinze ans lorsqu’elle les interrompt, et nous ne savons pas si elle les a repris.

Sa famille, nous la connaissons dès le début. Il y a Papa, fonctionnaire important, anobli par le gouvernement, ce qui enivre d’orgueil la petite fille. Il y a Maman, douce et bonne, mais toujours malade et qui mourra bientôt, après une grave opération. Il y a Oswald, le frère aîné, qui a presque de la moustache, et Dora, la grande sœur, âgée de quatorze ans, objet d’envie pour la cadette. Il y a les camarades de collège, l’amie préférée, Hélène, dite Hella, qui écrit aussi son journal. Il y a Madame la Directrice, la « Divine », idole des petites filles, astre de beauté, de vertu, de science, et si magnifiquement distinguée !… On l’adore de loin, d’en bas, avec un tremblement de bonheur quand on reçoit un regard, tombé comme un rayon, de ses yeux splendides. Il y a les professeurs : une demoiselle juive surnommée « la Noisette », qui enseigne les mathématiques en bafouillant, et M. Wilkes, professeur d’histoire naturelle, un être merveilleux : « Il est si grand, qu’il se cogne presque à la lampe quand il se lève vite, et il a une admirable barbe blonde qui est comme du feu, quand elle est éclairée par le soleil. Un dieu du soleil. « D. S. » et comme ça personne ne sait ce que ça veut dire quand nous en parlons. »

Car les petites filles sont femmes par le besoin de mystère.

Le professeur Wilkes est insensible à cette admiration qu’il ne soupçonne même pas. Et le cruel a osé dire à une dame qui l’a répété, combien ça l’assommait de faire la classe à des gamines (sic). Du coup, « les gamines » sont blessées au cœur.

« Il était si affectueux et si gentil avec nous, et en même temps, cette fausseté ! L’humanité est donc si fausse que ça », écrit Gretel, et elle conclut :

« D’ailleurs, je ne tiens plus à la vie. »

Elle a douze ans et demi, — n’oublions pas le « demi » car elle y tient beaucoup — et elle se vante de paraître plus âgée, parce qu’elle est impatiente de vieillir.

Tous ces personnages et quantité d’autres, apparaissent extraordinairement vivants, dans le récit décousu de Gretel, où il n’y a aucun effort vers la littérature. Gretel n’a rien d’un enfant prodige, d’une intellectuelle précoce. Elle est intelligente. Elle est sincère. Elle n’écrit pas pour être lue. Et cela fait la valeur de son témoignage.

Son petit cœur est excellent. Elle aime par-dessus tout Papa, qu’elle peint au naturel. Papa est très séduisant. Il a une barbe superbe. Gretel n’épousera jamais un monsieur non barbu. Encore moins un monsieur chauve. Pourtant, une de ses petites amies est amoureuse d’un monsieur chauve, et elle se met en colère quand on fait allusion à la calvitie de son bien-aimé :

« Calvitie ! Pas le moins du monde. Il a un superbe front de penseur. »

Toutes ces fillettes sont amoureuses. Les parents ne s’en doutent pas. Ils croient qu’elles pensent à leurs poupées, à leurs compositions, à des goûters, à des robes neuves, à des jeux.

Oui, certes — et elles pensent aussi à des messieurs qu’elles adorent en silence, et même à des messieurs chauves !

Cet amour est pur. Ah ! qu’il est pur ! Les bribes de vérité que ces filles attrapent çà et là, sur la vie sexuelle, les intéressent follement, mais n’ont aucun rapport apparent et conscient, avec le « sentiment sublime » de l’amour. L’amour, c’est une chose du cœur. Même quand la grande sœur Dora se laisse courtiser par un beau lieutenant, Gretel, — complice comme la Louison du Malade Imaginaire, — ne voit aucun mal dans une aventure romanesque où elle joue son petit rôle. Un jour, le lieutenant apporte un bouquet de roses admirables pour Maman dont c’est la fête, et, dans l’antichambre, il appelle Gretel « Ange tutélaire de notre amour ». Gretel en crève d’orgueil, et elle avoue qu’en cette circonstance « on peut se rendre compte que l’amour ennoblit ». Mais Papa a eu vent de cette affaire. Il est furieux. Il avertit Dora :

« Ne te mets pas ce petit farceur en tête. Il n’y a rien à faire, mais vous autres, fillettes, dès que vous voyez un uniforme, vous perdez la tête. »

Papa connaît bien le sexe féminin, car, un peu plus tard, Gretel écrit dans son journal, que son amie Hella s’est éprise d’un jeune Hongrois nommé Ernst.

« Il ira pour l’amour d’elle, dans les hussards, parce que les hussards lui plaisent le plus, à elle. Ils font terriblement la noce et sont extrêmement élégants. »

Gretel n’est pas encore « formée ». Elle sait bien qu’« une chose » doit se produire, sans savoir ce qu’est cette chose. Et elle fait des hypothèses extravagantes. « Cela commence à quatorze ans, et cela finit quand on a vingt ans. » Un peu plus loin, elle se montre mieux renseignée, mais effrayée, et déclare qu’elle ne fera jamais confidence à personne d’un événement aussi épouvantable. Non pas même pour acheter, dans un magasin, les objets de toilette nécessaires, dont elle ne veut pas même écrire le nom. « Jamais, même quand j’aurai quatre-vingts ans ! » Enfin, elle commence à deviner, avec l’aide d’Hella et quelques autres, les conditions de la maternité. Et elle écrit :

« À présent, je sais tout. »

Et voici ce qu’elle sait :

« C’est de là que viennent les petits enfants. Non, cela je ne le ferai jamais. Je ne me marierai pas, tout simplement, car, alors, il faut le faire. Cela fait terriblement mal, et cependant, il le faut. Quelle chance que je le sache déjà ! Mais je voudrais seulement savoir comment. Hella dit qu’elle ne le sait pas non plus d’une façon précise. Mais peut-être sa cousine le lui dira, car celle-là sait vraiment tout. Et cela dure neuf mois jusqu’à ce qu’on ait l’enfant, et pendant ce temps-là, un grand nombre de femmes meurent… Oh ! c’est effroyable ! C’est une jeune fille qui l’a dit à Hella, Hella l’a dit à Lizzi, et Lizzi a couru chez sa mère et lui a dit ce qu Hella lui avait dit. Et sa mère a dit : « Ces enfants sont effrayants. Quelle génération corrompue ! » Et elle a donné à Lizzi une paire de gifles… »

Cette histoire est tout à fait caractéristique. On voit la petite qui déclare fièrement :

« Je sais tout. » Et puis la terreur : « Je ne me marierai pas ». Et enfin, la stupide réaction de la mère qui gifle la trop confiante Lizzi, au lieu de la rassurer avec tendresse et délicatesse. Cette mère, d’un type malheureusement trop commun, est une sotte et pis qu’une sotte. Elle manque à son devoir, par imbécile pruderie, et il est bien certain que sa fille ne lui dira plus jamais rien. Gretel, dont la maman est beaucoup plus intelligente, écrit bien :

« Une mère ne sait jamais ce dont ses enfants parlent entre eux. »

Et ailleurs :

« Tout cela est bien triste. Aussi, il n’y a qu’une chose à faire : il ne faut pas se marier. On peut, et il faut devenir amoureuse, mais on rompt tout simplement les fiançailles. Oui, c’est une porte de sortie, et ainsi, personne ne peut dire : Celle-là n’a pas trouvé d’homme. »

Décision qui rassure à la fois la pudeur et l’amour-propre.

Vers la fin du Journal, quand Gretel a quatorze ans, et qu’elle est presque une jeune fille, la curiosité incomplètement satisfaite se détourne du mystère physiologique, au moment où la vie sentimentale va commencer.

Car, dans cette naïve confession, il n’y a pas trace de vice. La petite Gretel est une fille d’Ève, et elle entend bien siffler tout bas le vieux serpent, mais elle ne comprend pas son langage. Elle est saine, d’âme et de corps, équilibrée, intelligente et sensible. À ses découvertes, qu’elle note avec une candeur si crue, elle mêle les événements de sa vie de lycéenne. L’instinct qui n’éveille encore que sa curiosité sans émouvoir ses sens enfantins, ne salit rien en elle, et s’il y a de l’amour qui s’ignore dans son culte pour Madame la Directrice, ce culte reste une adoration pleine de respect et de crainte, silencieuse et sans exigences qui s’attache aux toilettes de « Madame la D. » à ses dents « plombées en or », à sa science, à ses vertus. Et c’est ce que dans les écoles de filles, on appelle « une flamme ».

Je pense au film célèbre Jeunes Filles en Uniforme. Gretel, enfant choyée par ses parents, n’a pas l’exaltation maladive de Manuela.

Il y a des « flammes » qui ne brûlent pas sans fumée. La très légère, très innocente déviation de l’instinct peut s’accentuer dangereusement. Les mères auraient tort de n’y pas penser et de considérer leurs enfants comme des créatures angéliques. Elles n’auraient pas moins tort de prendre au tragique des troubles qu’il faut pourtant prendre au sérieux. L’aube de la féminité, comme toutes les aubes, se lève dans la brume. Et l’on peut s’égarer en cherchant sa route, mais le soleil levé, on voit le bon chemin. Et les « flammes » des adolescentes pâlissent dans cette grande lumière…

Je le sais. Il y a des « filles damnées » qui seront des « femmes damnées ». Il y en a peut-être plus qu’on ne croit, et moins qu’on ne le dit. Méfions-nous, à ce propos, de la contagion littéraire, de la puissance de suggestion qu’ont certains livres et certaines personnalités. Une véritable propagande s’exerce, ouvertement, depuis quelques années, pour le racolage des « amies ». À celles qui sont prédestinées par une erreur de la nature, et qu’il est difficile de juger parce qu’elles sont les « lamentables victimes » dont parle le poète, et les « âmes désordonnées » vouées au gouffre éternel, s’ajoute maintenant le troupeau des imitatrices, les snobinettes de Lesbos. Et sur ce sujet difficile, je n’en dirai pas davantage.


III

L’ÂGE DE L’INGRATITUDE


Quinze ans. Que n’a-t-on pas dit, écrit et chanté, pour glorifier cet âge ?

Elle a quinze ans, l’Agnès de Molière, et toutes les bergerettes des chansons anciennes, filles délurées qui se laissent embrasser « sur la fougère » et « sous la coudrette », filles trompées qui pleurent un galant, fiancées regardant, la veille des noces, la lune attardée au coin du bois, fraîches épousées d’un vieillard malgracieux, petites amazones qui suivent un amant à la guerre, vêtues en soldat, comme des Jeanne d’Arc profanes, princesses assises sous un pommier doux, et toutes les Sylvie, les Philis, et les Amaryllis des romances, ce sont filles de quinze ans.

Mûres pour l’amour et le mariage, est-ce possible ? Voyez leurs sœurs d’aujourd’hui. Bien que la loi permette de marier ces écolières, les mœurs s’y opposent, comme à un abus de pouvoir, qui serait aussi un abus de confiance. Donner à un homme cette enfant qui grandit encore, infliger à cette petite fille le risque d’une maternité, engager tout l’avenir de cette irresponsable, quels parents l’oseraient ?

Faut-il croire que les filles de quinze ans, au temps de nos grand’mères, étaient plus développées et plus précoces que celles d’à présent ? Je regarde les fillettes qui sortent du lycée et s’égaillent comme des étournelles. Elles sont encore anguleuses, gauches et garçonnières. Le printemps est venu, mais c’est le début d’avril, et non pas la blanche floraison de mai. Quinze ans, dans les chansons et les romans de la vieille France, c’était peut-être un symbole, une manière d’exprimer la très jeune beauté de la femme intacte, déjà désirable et désirée.

Pourtant, si nous évoquons nos souvenirs et cette chronique familiale qui se transmet de mère en fille, nous trouvons des aïeules qui furent réellement mariées à quinze ans et il semble bien que ces Agnès, à peine sorties du couvent, ne connaissant rien du monde, et n’ayant jamais parlé tête avec tête avec un homme, étaient plus femmes que nos filles, et d’un cœur plus mûr, dès la seizième année.

On va m’objecter l’« oie blanche ». Est-on bien sûr que les contemporaines d’Agnès et d’Henriette, et celles qui furent nos bisaïeules, méritaient ce nom ? Agnès elle-même, qui est si fâchée d’être « une bête », aura peut-être de l’esprit quand elle aura connu l’amour. Molière la présente comme un monstre charmant, façonné par la tyrannie d’un jaloux, mais les autres filles qui paraissent dans son théâtre, sages ou hardies, ne sont pas tellement ignorantes. Elles savent ce qu’aimer veut dire. Ce xviie siècle dévot n’est pas aussi prude qu’on le croit. Mme de Maintenon se moquera des demoiselles de Saint-Cyr qui n’osent dire qu’une femme est grosse. La confusion entre l’ignorance et l’innocence, la peur des mots, l’hypocrisie nous sont venues bien après la fin de l’Ancien Régime, avec les manières anglaises, le thé, le spleen, la pâleur intéressante, et les pantalons serrés à la cheville.

La jeune personne de quinze ans avait fini son éducation. Elle savait ce qu’elle devait savoir de grammaire, de calcul, d’histoire sacrée, de musique et d’italien. Petit bagage qu’il dépendait d’elle d’accroître. Au couvent, — surtout dans les couvents de province — elle avait pris des habitudes propres à former le caractère sinon l’esprit. Se lever tôt, se laver à l’eau froide, ne jamais se chauffer, ne jamais s’appuyer le dos, manger frugalement, n’être ni flattée, ni dorlotée, ni parée ; coudre, tricoter, aider au balayage et à la lessive, comme faisaient les demoiselles des grandes familles à Penthémont et à l’Abbaye au Bois.

Ce dressage dur, presque inhumain, façonnait des femmes solides, sérieuses, résignées à ne pas demander un très grand bonheur à la vie qui dépend de Dieu, et au mariage qui dépend de l’homme. Elles trouvaient, par comparaison avec le couvent, la maison paternelle confortable. On les mariait presque immédiatement. C’était dans l’ordre.

Mais le couvent préparait aussi des Cécile de Volange, faibles têtes prêtes à tourner, proies sans défense des Valmont.

L’ange, la sotte, la folle, la sérieuse, toutes ces filles se savent mariables. L’atmosphère où elles vivent, le « climat » de leur cœur et leur esprit, est tout autre que pour une lycéenne actuelle.

Elles savent peu de chose de l’amour, et elles devinent ce qu’elles ignorent parce qu’elles y pensent comme à un bonheur ou à un malheur imminent.

Leur vie de jeune fille n’est pas divertissante, dans la bourgeoisie surtout. Elles se résignent à être surveillées, enfermées, protégées contre l’homme et contre elles-mêmes, à ne jamais sortir qu’avec un chaperon, à ne jamais recevoir une lettre sans que leur mère n’ait lu cette lettre, avant elles, à ne jamais ouvrir un livre sans que ce livre n’ait été censuré. Quel ennui ! Quelle contrainte ! Les impatientes, les rebelles, s’irritent de cet esclavage imposé par les convenances. Les sentimentales collent des myosotis dans des albums en souvenir d’un petit cousin, chantent des romances qui trompent leur désir de tendresse, se plaisent à une dévotion exaltée. Les autres, qui sont de beaucoup les plus nombreuses, acceptent la discipline familiale, s’amusent d’un rien, montrent à leur premier bal leur gaîté de pensionnaires, et attendent le mari qui peut venir demain, agréable attente qui les flatte, les intrigue, les émeut, et doucement les mûrit. Leurs pensées ne sont que d’amour, et de mariage, leur petit cœur bat très fort sous leur guimpe, quand un jeune homme, au bal, leur prend la main ; leur vie intérieure est traversée d’aventures innocentes, — presque toujours innocentes. Et c’est l’apprentissage de l’amour qu’elles font, comme une écolière fait des gammes.

Aussi, quand ces écolières rencontrent un homme qu’elles peuvent aimer, elles lui apportent le trésor de leur cœur puéril et grave, de leur corps voilé, de leur ignorance pathétique. Mystérieuses à l’homme et à elles-mêmes, blanches figures inachevées, musique sans paroles, livres fermés, qu’elles sont femmes déjà, ces adolescentes, pour leur bonheur ou pour leur malheur !

Les temps sont changés. Notre fille de quinze ans, si elle pense au mariage, voit cet événement de l’autre côté de ses vingt ans, après la date qui fera d’elle une personne majeure. Ses études, le baccalauréat qu’elle prépare, occupent ses journées. Ses vacances se passent à grimper les montagnes, à nager, à courir, à faire du tennis ou du golf, en équipe avec les garçons. Elle ne brode guère et elle rêve encore moins. Beaucoup moins ignorante que son aïeule au même âge, instruite par les livres et le cinéma, par le spectacle des plages, par la conversation des aînés, elle est cependant plus enfant que l’ingénue d’autrefois. Sa vie sentimentale n’est pas commencée.

Faut-il le regretter ou s’en réjouir ? Chaque époque façonne des êtres selon ses nécessités. Les tendres ingénues trouveraient, aujourd’hui, peu de partenaires masculins parmi les jeunes hommes de leur âge. Quand on voit jouer ensemble, à la campagne, ces adolescents en liberté, on est surpris par leur puérilité, leur gaucherie, leur brusquerie. Ils ressemblent, ces fils de Gaulois, à de jeunes Anglo-Saxons… Et quand ils ont fini de jouer, ils n’ont rien à dire.

Beaucoup de jeunes filles les trouvent ennuyeux, car le sport ne fait pas des garçons spirituels et tendres. Il fait des garçons simples et sains, beaucoup plus beaux que Riquet à la Houppe, et beaucoup moins aimables.

Qui s’en plaindra ? Si le conte de Perrault nous montre un prince difforme et séduisant par son esprit, aimé d’une belle princesse, il ne nous parle pas des enfants que ce bossu et cette beauté firent ensemble. L’esprit est un bel héritage, mais on hérite aussi de la bosse.

Laissons donc jouer et se bousculer ces grands gosses de quinze ans. Ils ont légalement l’âge du mariage. Ils n’ont pas l’âge de l’amour. Ils arrivent seulement à l’âge de l’ingratitude.

Les parents s’en aperçoivent avec un étonnement douloureux ou indigné. Leur enfant, qu’ils croyaient si bien connaître, leur fille chérie, âme blanche de leur foyer, devient inégale d’humeur, triste ou violente sans raison, et secrète, détournée d’eux. Un esprit de rébellion est en elle qui se manifeste par une résistance ouverte à l’autorité, ou par une défense passive. L’adolescente qui aimait la maison ne s’y plaît guère. Tout lui est occasion d’en sortir : les parties avec des camarades, les réunions où l’on est « entre jeunes », comme entre citoyens d’un pays particulier, dont on parle la langue, que ne comprennent pas les « étrangers ».

Et les « étrangers » ce sont les parents.

Leur fille ne les recherche plus. Elle les supporte. À peine, si elle a du cœur et si elle est très bien élevée, dissimule-t-elle son ennui. Si elle est égoïste, son égoïsme s’exaspère contre la « tyrannie » familiale et il n’est pas de frein léger qui ne lui soit pesant.


« Ma fille est une brave fille, m’a dit un père qui est, relativement, un jeune père. Elle a passé un vague bachot. Elle a une teinture de toutes les sciences, et a parcouru, en grande vitesse, un immense programme. Elle est très contente d’elle, et elle pense que le monde commence aujourd’hui. Croyant tout savoir, elle ne sait rien, — rien de ce qui forme vraiment un esprit, et le nourrit solidement. Tête trop pleine n’est pas tête bien faite. C’est la tendance encyclopédique de l’enseignement qu’il faut accuser. Les meilleurs maîtres en connaissent le vice, le déplorent, et sont impuissants à le corriger.

« Ma fille est, comme toutes ses contemporaines, très libre. Elle va au bal, sans sa mère, et c’est bien agréable pour la mère à qui l’effroyable corvée de la tapisserie est épargnée. Cependant, Nicole a la prétention de rentrer seule, à quatre heures du matin, accompagnée d’un danseur qui est, pour nous, le danseur inconnu. Là, les choses se gâtent. Je dis « non », ce qui provoque des scènes de famille. Nicole oppose à mes vieilles idées, la « loyale camaraderie » qui distingue les jeunes gens actuels des jeunes gens de mon temps…

« Eh bien, j’ai fait une petite enquête, sur le caractère et les résultats de cette « loyale camaraderie », et je suis édifié.

« Avez-vous lu le Pari, de Ramon Fernandey, et Midi rue Soufflot, de Pierre Audibert, et quelques autres romans, parus depuis deux ans, où l’on voit la triste aventure de jeunes étudiantes, lâchées en liberté dans l’ex-quartier latin ? Ce sont de braves filles, comme la mienne, mais ce ne sont pas des anges insexués. Elles ont un cœur et des sens, et elles vivent, parmi des garçons, dans une familiarité presque sans réserves. Ces garçons, très jeunes, sans situation, ne sont pas épousables. Que peuvent-ils offrir à une fille qui leur plaît ? Ce qu’ils lui demandent, à elle, ni plus ni moins. Et ce qu’ils lui demandent, ce n’est pas sa main, ce n’est pas son cœur ; c’est son corps, tout neuf, pour quelques jours ou quelques nuits. La « petite femme du quartier », que ma jeunesse a connue, disparaît. L’étudiante la remplace. On ne dit plus à une jeune fille : « Je vous aime. » Ce serait ridicule. On lui dit : « Je vous désire. » On ne lui dit plus qu’elle a du charme. On lui dit qu’elle a du « sex-appeal». On ne lui dit plus : « Voulez-vous m’aimer ? » Mais, tout crûment : « Voulez-vous coucher avec moi ? » (sic).

« Cela vous étonne », continua mon ami qui vit, à mon air, que je ne le croyais pas. « Vous pensez que je cite des cas exceptionnels. Non. Je suis bien informé, et je n’incrimine pas les pauvres filles qui reçoivent ces propositions. Elles aimeraient mieux autre chose, j’en suis sûr. Elles voudraient être aimées et chéries, à la manière qui n’est pas d’hier ni de demain, mais de toujours. Et elles voudraient aussi être épousées. Les copains qui proposent à une copine de coucher avec elle, ne l’aiment pas et ne l’épousent jamais. Ils se marient plus tard, avec une autre, qui n’a pas été leur copine. C’est pourquoi, dans les cliniques discrètes et les asiles maternels, on trouve des ex-jeunes filles qui paient bien cher la camaraderie trop intime d’un jeune mufle. Demandez aux médecins ce qu’ils pensent de ces effets de la liberté non surveillée…

« Je ne veux pas de ça chez moi. Je ne surveillerai pas ma fille, mais je veillerai sur elle. Les parents ne font plus leur métier de parents, par lâcheté, par aveuglement, ou parce que ça leur est commode de dire à leurs enfants : « Débrouillez-vous. Apprenez la vie, c’est votre affaire… » On n’apprend pas la vie comme on apprend l’anglais. Une fille, surtout, sait ce qu’il en coûte d’avoir de mauvais professeurs. Moi, je suis père et je tiens mon rôle de père, sans avoir peur de passer pour une ganache ou pour un tyran.

« Si un jeune homme propose à ma fille ce que vous savez, et que je le sache, je donnerai à ce monsieur une leçon qu’il n’oubliera pas ; et si d’autres pères ou frères aînés luisaient comme moi, tous les honnêtes gens de France applaudiraient. Nos filles mêmes nous respecteraient davantage. Nicole a, devant moi, traité de « nouilles » et de « serins » les parents faiblards, idolâtres, crédules, et trompés — trompés comme des maris. Elle se dit peut-être que son père, à elle, est assommant, mais qu’il n’est pas une nouille. Et je sens bien qu’elle a pour moi, tout au fond d’elle et malgré elle, l’espèce de considération consternée et de respect grognon que les femmes ont toujours pour l’homme qui parle en homme… »

J’ai rapporté, aussi fidèlement que possible, cette confidence d’un homme qui a le sens de ses responsabilités paternelles.

La promiscuité des sexes, telle qu’on la pratique aujourd’hui, a peut-être des avantages. Elle a de très grands dangers, et le père de famille, dont j’ai rapporté les confidences, en était bien averti. Les romanciers qu’il cite, comme témoins et références, vont plus loin que lui. Ils conviennent que, dans un certain monde tout au moins, on semble n’attacher plus qu’une faible importance à la virginité des filles, ce qui est une manière de révolution.

Gardons-nous de généraliser. Je pense à la province française, plus lente à changer d’âme que de figure, et où des milliers de familles conservent la même idée essentielle, profonde et permanente, de « l’honnêteté », qu’avaient les parents et les grands-parents. Dans ces milieux méconnus des Parisiens, complètement ignorés des étrangers, il est très rare qu’une jeune fille ait un amant. Si l’accident arrive, la « coupable » n’a qu’un désir : rentrer dans le rang, dans l’ordre, au bras d’un mari légitime. Combien peu de vraies rebelles parmi ces tremblantes révoltées !

Dans leur cas, presque toujours, la vigilance des parents a fléchi, ou elle s’est faite intolérable par dureté et stupidité. Un homme sans scrupules a profité des facilités nouvelles que les mœurs permettent, pour éveiller les sens d’une fille ardente, pour émouvoir le cœur d’une fille tendre, pour séduire l’imagination d’une fille mal contente de son destin et secrètement ambitieuse. Ces aventures finissent par le mariage, car les familles, averties, tiennent à la « réparation », ou, s’il n’y a pas de « réparation » possible, elles finissent par le drame caché du désespoir. Mais, dans aucun cas, les familles et les jeunes filles « compromises » ne disent et ne pensent que « ça n’a pas d’importance » et les jeunes gens qui se marient tiennent encore à épouser une vierge.

Il faut savoir ce que l’on veut et oser le dire. Le contact perpétuel des filles et des garçons n’est pas sans conséquences chez les peuples nordiques. Sera-t-il donc sans conséquences chez les peuples où le sang parle plus fort et dont la tradition sentimentale a produit Don Juan, Chérubin, Desgrieux, Fortunio ? L’existence de ces types littéraires a un sens. Ils expriment un des désirs de notre race ; ils sont une des voix de notre instinct, tout comme Chrysale en est une autre.

Les Français aiment l’amour. Ils aiment la femme de leur pays, reine au foyer, reine au salon, mineure devant la loi, et, par les mœurs, égale de l’homme. Ils lui ont reconnu moins de droits que de privilèges jusqu’au jour où elle a dû renoncer aux privilèges et revendiquer les droits.

L’aiment-ils encore comme leurs pères l’ont aimée ? Ces adolescents d’aujourd’hui, de qui la littérature moderne nous donne une image si trouble quand ce n’est pas une image brutalement simplifiée, voient-ils, dans la camarade toute proche, l’éternel féminin, avec son prestige et son mystère ? Ou bien, voient-ils seulement la concurrente, dont le baiser trop facile n’engage pas le cœur, qu’on épouse avec la pensée du divorce, et qu’on a mesurée, pesée, jugée, découronnée ?

Quel est, sur ces nouvelles mœurs, le sentiment des jeunes filles, celui qu’elles cachent, par crainte d’être incomprises, et de paraître surannées ? Là, j’ai un renseignement précis. Toutes celles que j’ai fait parler, dans la liberté d’une causerie affectueuse, et qui sentaient mon désir de les comprendre, toutes, même les plus hardies et les plus cyniques en apparence, m’ont dit, en termes différents, ce que disaient leurs aïeules et ce que diront leurs petites-filles. Aimer, être aimées. s’appuyer sur le bras d’un bon compagnon, travailler puisqu’il faut travailler, mais ensemble, et l’un pour l’autre, trouver la fixité et la sécurité dans le vieil abri du mariage, tout en gardant plus de droits et de liberté que n’avaient les femmes d’autrefois.

C’est leur désir, à presque toutes. Après un temps d’amusement et de griserie, la fille intacte, qui est pure sans être naïve, éprouve une déception mêlée d’angoisse. On lui parle de facilité sensuelle, de camaraderie physique, sans lendemain. Mais l’amour ? Qui songe à l’amour, qui lui donne son sens et sa valeur, qui devine le trésor d’émotions fraîches que contient ce mot éternel ?

Cela fait des jeunesses sans printemps, où la floraison du cœur avorte, comme un jardin saisi par la gelée. Et cependant, les fleurs étaient prêtes à s’épanouir…

À cet âge qui était naguère l’âge d’aimer, la jeune fille moderne doit penser à gagner sa vie. L’amour et le métier ne s’excluent pas. Combien plus allègrement une fille travaillerait si elle était soutenue par une fervente et forte tendresse ! C’est la tendresse de l’homme qui manque à ces enfants de vingt ans. L’affection des parents, la camaraderie, l’activité intellectuelle, l’ambition permise ne comblent pas un cœur de jeune fille, et le désir masculin qui s’offre lui fait pressentir, plus amèrement, à certaines minutes de clairvoyance, ce que pourrait être le bonheur, si le désir était l’amour. C’est le drame de la jeunesse d’aujourd’hui, ce besoin de l’amour qui existe, dans le cœur des filles, même dans le cœur de celles qui ont donné ou laissé prendre leur corps. Elles ne veulent pas l’avouer. Elles croient qu’en reniant l’amour comme l’homme le renie, elles retiendront leur compagnon de flirt ou de volupté, mais l’amour seul fixe le désir, et forme les couples qui feront jusqu’au bout le voyage de la vie.

L’insécurité sentimentale est intolérable à la jeune fille, dès que la légère ivresse de la liberté se dissipe. Les airs d’Amazone, le prétendu cynisme, sont un masque posé par l’orgueil sur un visage inquiet. Telle qui rit trop fort, en buvant des cocktails et en fumant des cigarettes, pleure en secret.

Vieilles filles.

Les filles qui ne se marieront pas, que deviendront-elles ? Autrefois, elles étaient aussi nombreuses qu’aujourd’hui, mais un grand nombre allaient au couvent, et les autres, tantes, sœurs et cousines, vivaient au foyer familial. Aucune, tant qu’elle avait des parents, n’était abandonnée. L’homme, bon gré, mal gré, supportait ces charges, car il y allait de son honneur que nulle femme de sa famille, ne fît, pour autrui, hors de la maison, un travail rétribué.

Ces mœurs, à jamais disparues, produisaient les types et les variétés classiques de la vieille fille — vieille à trente ans, lorsque ses contemporaines mariées étaient encore de jeunes femmes, et elle redevenait jeune si elle devenait femme par la chance tardive d’un mariage heureux. Les années printanières de ces malchanceuses s’étaient passées dans la vaine attente du fiancé, sous l’oranger symbolique dont elles ne devaient jamais cueillir les fleurs et les fruits. Puériles ou dragonnantes, anges ou gendarmes, fées du foyer ou calamités domestiques, saintes âmes ou « grenouilles de bénitier », elles avaient toutes, même les meilleures et les plus charmantes, quelque chose d’anormal et de faussé.

Le célibataire mâle, s’il est privé d’épouse, ne se prive pas de femmes. À défaut de justes noces, il a l’amour et les amours. Bien des célibataires entretiennent un ménage… intermittent, ou quelque liaison pas même secrète. Tout autre est le destin de la fille vertueuse qui ne se marie pas, et qui regarde l’amour comme un péché. Elle n’a pas prononcé des vœux, elle n’a pas reçu les grâces que la vie monacale dispense aux religieuses, et cependant, elle a des sens. S’ils dorment longtemps, engourdis par l’accoutumance, ils s’éveillent quelquefois, ou rêvent dans leur sommeil. Heureuse la fille qui n’entend pas leur sourde sollicitation. Elle peut les ignorer, et triompher d’eux sans le savoir, sans avoir jamais connu par son nom l’ennemi qu’elle porte en sa chair. Elle l’appelle « ennui » ou « neurasthénie ». Elle tâche de s’en distraire ou d’en guérir par des régimes. Elle se passionne pour des chats et des chiens. Elle « milite » dans des œuvres. Et il arrive que l’instinct détourné s’apaise. La vieille fille devient une vieille demoiselle aux yeux d’enfant, au cœur d’enfant.

Pour d’autres, qui n’ont pas cette ingénuité et qui ne se méprennent pas sur les exigences du désir, la jeunesse est un martyre. L’équilibre organique est compromis autant que l’équilibre moral. La femme, consciente du mal dont elle souffre, donc plus tentée que l’ignorante, connaît des crises d’inavouable désespoir. Souffrance sans témoins, sans confident, que l’orgueil et la pudeur couvrent de masques divers. L’âme s’intoxique des poisons de la chair insatisfaite. Celle qui aurait pu être une amante passionnée, une belle fille sensuelle, une femelle féconde, échappe à l’obsession sexuelle par la volupté de commander, de brimer, d’espionner et de détruire. Les envieuses, les méchantes, les hypocrites, celles qui écrivent des lettres anonymes, celles qui dénoncent les bonheurs clandestins, celles qui assassinent par la calomnie et le mensonge, ce sont des filles que leur chasteté ronge comme un corrosif.

Il faut les fuir et les plaindre. Le monde où elles vivent ne les plaint pas. S’il soupçonne leur détresse, il en fait risée. Car on admet que les servantes et les ouvrières aient des enfants sans avoir de maris, et que le peuple, encore, tout près de la nature, cède à la nature. (Le peuple, d’ailleurs, accepte ces accidents avec une philosophie résignée et la fille-mère s’y marie tout comme une autre.) Mais une personne bien élevée, qui ne se marie pas, il semble qu’elle soit faite d’une chair insexuée, pétrie de neige et de lis. On peut comprendre qu’elle regrette le mariage, mais qu’elle regrette le mari, qu’elle regrette l’homme ! cela paraît dégoûtant et un peu comique.

Dans ce monde bourgeois, et surtout en province, la vieille fille est une vraie vieille fille, bon gré, mal gré. À Paris, ce type n’existe plus guère. Il y a beaucoup de personnes non mariées qui sont femmes complètement. On ferme les yeux, ou l’on dit :

« C’est leur affaire. »

Et il y en a même qui n’attendent pas d’être des vieilles filles.


iv

LE BONHEUR CONJUGAL


Les époux de Venise.

Dans le château de Belcaro qui fut en 1555 le quartier général du duc de Marignan, défenseur de Sienne contre Montluc, on voit, au plafond d’une salle, une belle fresque de Baldassare Peruzzi, représentant le Triomphe de Vénus. Aux quatre angles de la composition principale, sont quatre médaillons charmants où l’artiste a figuré, avec une intention satirique, les quatre moyens les plus efficaces de séduire la femme, même quand cette femme est une déesse.

Vénus caresse l’Amour, dans le premier médaillon, et cela signifie que la femme ne refuse rien à la beauté qui lui promet la tendresse et le plaisir.

Vénus se laisse caresser par le dieu Mars, dans le second médaillon, et cela signifie que la femme ne résiste pas à la Force virile incarnée en un beau militaire.

Dans le troisième médaillon, Vénus suit Mercure qui l’entraîne. Et cela signifie que la femme subit le prestige des gens très riches et des menteurs éloquents.

Dans le quatrième médaillon, Vénus cède à un vieillard implacable, qui est le Temps, armé de sa faux. Et cela signifie qu’en amour, comme en guerre, la victoire est à celui qui saura persévérer.

Mais nulle part, le peintre n’a montré Vénus aux bras de Vulcain, son mari. Sans doute pensait-il que le mariage n’a aucun rapport avec l’art de séduire, et n’empêche pas la quadruple séduction par l’amour, la force, l’or et le temps.


Je me rappelais cette peinture lorsque après avoir quitté Sienne et Florence, je m’étais arrêtée à Venise. L’hôtel où j’habitais ouvrait ses larges fenêtres juste en face de la Salute. L’odeur de l’eau qui sent le bouquet fané, se diluait dans le vif courant d’air du Grand Canal et n’était plus qu’une vague allusion à la mort, tout à fait convenable en ce temps de Toussaint, mais qu’on pouvait oublier. Les gens assis par couples, aux tables de la salle à manger, n’y pensaient guère, il me semble, car c’étaient de jeunes hommes et de jeunes femmes, en voyage de noces ou en voyage d’amour. Je ne compte que pour mémoire les autres touristes, Allemands au crâne rasé, vieux Anglais bien nets, aux figures rouges, et vieilles Anglaises chevalines, qui font partie du mobilier ordinaire des hôtels vénitiens, comme le nègre à plateau du vestibule et la vitrine où l’on expose des colliers de verre, des cuirs peints, des dentelles et des mosaïques.

L’amour légitime et l’amour contrebandier étaient vraiment les maîtres de cette maison. Presque chaque jour, un ménage arrivait. Il y en avait de toutes races et aussi de tout âge. On reconnaissait les légitimes à leur jeunesse. Les amants de vingt ans sont rarement assez riches pour faire le voyage vénitien. Ils se contentent de paradis plus proches. C’est plus tard, dans la vie, quand ils ont conquis la fortune et l’indépendance qu’ils peuvent partir pour les pays d’amour. Mais alors ils sont moins jeunes et ils ne s’envolent pas ensemble, car leur compagnon de pèlerinage, au cours de la route, a changé.

Les amoureux légitimes ont des parents qui font les frais du voyage, et leur ôtent le vulgaire souci de l’argent. Leurs passeports moraux sont visés. Leur conscience est en paix. Le verjus des vignes interdites n’agacera pas leurs dents. Pourquoi semblent-ils moins heureux que les autres, les contrebandiers ? Et que viennent-ils faire à Venise ?

Hélas ! ils sont à Venise, parce que dans leur monde français, anglais, suisse ou allemand, l’usage, quand on est d’un certain rang social, impose le voyage de noces en Italie, avec une halte à Venise. Ils ont suivi l’usage. Ils sont en service commandé.

Est-ce vraiment la ville de l’amour, cette Venise amphibie, déliquescente comme une verrerie oxydée par les éléments ou comme une opale qui va mourir ? L’air qu’on y respire est empoisonné de littérature. On y marche sur les amours célèbres, cadavres illustres, étalés dans les librairies, annoncés par les guides, proposés comme des modèles ou des aphrodisiaques aux couples qui ne savent pas être heureux tout seuls et tout simplement.

L’Amour-cérébral, nourri de livres et de musique, prend des forces en se couchant dans le lit de Byron, dans le lit de Musset, dans le lit de Wagner, dans le lit de la Duse. Il écoute le gondolier, dans la nuit, et se souvient de Casanova. Que ne peut-il se déguiser, pour un carnaval imaginaire, avec le masque blanc et le manteau noir ? Ses jouissances, alors, seraient plus vives.

L’Amour vrai n’a pas besoin de ces décors et de ces excitations. Il chante sa propre barcarolle, et ne se nourrit pas de citations, entre deux baisers. Il porte en lui-même sa féerie. Le souvenir qu’il garde de la vieille sirène mourante est jeune, tendre et léger. Au miroir adriatique qu’elle lui tend, il ne voit que son propre visage.

Mais le sentiment de ces couples associés par des intérêts de famille et selon des convenances sociales, ce sentiment qui aura besoin, pour s’épanouir et porter fleur, du climat paisible où il est né, que cherche-t-il ici, qu’y peut-il trouver, sinon une obscure inquiétude ?

Imprudence des parents. Il fallait envoyer ces petits ménages à Paris, les jeter dans un tourbillon où ils n’auraient pas eu le loisir de regarder les autres, de comparer, de regretter.

Nous les voyons, ces jeunes couples, le jour de leur mariage, étourdis par les compliments et les baisers. Leur fatigue ressemble à l’accablement du bonheur, et les femmes mariées depuis dix ans, celles qui « savent » et n’ont pas eu le temps d’oublier, les observent avec un peu d’envie, quelquefois un peu d’aigreur, souvent un peu de pitié. Comment ne pas s’attendrir sur ces débutants, ignorants d’eux-mêmes, embarqués pour la grande aventure de la vie ? On souhaite qu’un bon vent souffle dans leurs voiles, et qu’ils abordent très tard au port tranquille de la vieillesse, après le périple ordinaire et prévu, où ils n’auront pas dû subir trop d’orages et jeter trop de leurs trésors à la mer.

On leur dit :

« Soyez heureux ! »

Et ils partent pour Venise.

Je regarde un de ces ménages, entre autres, ménage français, évidemment provincial. Cela se sent aux façons du mari, car il est, à vingt-six ou vingt-huit ans, déjà sérieux, avec cet air d’homme important, d’homme établi, que n’ont pas les Parisiens du même âge.

La jeune femme, en robe beige, est à peine majeure, et tellement ordinaire, qu’elle prend la valeur d’un type. Pas jolie, pas même laide, forte créature bien charpentée, à qui la première maternité fera une croupe de jument, elle n’est pas la « jeune fille moderne » classique, telle que les romanciers la peignent d’après quelques modèles pris à Paris, dans les milieux où l’on étudie et dans les milieux où l’on s’amuse. Elle est l’enfant de bourgeois qui ne sont pas encore ruinés ou de parvenus arrivés à la bourgeoisie ; pas du tout une snob, pas du tout une artiste, peut-être pas une fille nulle, à coup sûr une bonne fille. Il suffit de regarder ses yeux francs et sa bouche qui voudrait sourire. Il y a, par le monde, des milliers de filles comme celle-là.

Sur elle, comme en elle, tout est neuf : la robe, le manteau, le sac à monogramme d’or, le collier de perles, les bagues coûteuses et le chapeau imposé par la grande modiste de la ville, d’après le dernier modèle de Reboux.

Sous ce chapeau, la jeune figure sans fard ne doit rien qu’à la nature, et, vraiment la dette est légère parce que la nature n’a pas donné beaucoup. L’éclat du teint, un timbre de voix mélodieux, tiennent parfois lieu de beauté à des femmes qui eussent mérité d’être belles, car l’essentiel n’est pas d’être jolie, mais de le paraître, et de ne pas laisser à l’amour qui s’approche le temps de la réflexion.

L’amour, s’il s’est approché de la jeune femme à la robe beige, a bien eu le temps de réfléchir, et, gardant ses distances, il a cédé la place à ce trio qui préside aux mariages bourgeois : la Raison, l’Intérêt, la Coutume. Il suffit, pour tout comprendre, de regarder le mari.

C’est un monsieur. Il est né comme ça. Un monsieur. Pas un jeune homme. Pas un amoureux. Pas un amant. Un monsieur. L’on devine qu’il sait ce qu’il veut, qu’il ne perd jamais une heure, qu’il est probe et consciencieux, qu’il ne gâche pas son argent, qu’il gagnera tous ses grades, « au choix », et sera décoré, sûrement, vers la quarantaine. S’il trompe sa femme, ce sera discrètement. Ses aventures, sans lendemain, ne ruineront pas le ménage. Si sa femme est pieuse, il ne s’en plaindra pas. La dévotion, pensera-t-il, occupe l’esprit et calme le cœur inquiet des femmes. Cependant, méfions-nous des curés ! Tel est ce bourgeois, type indestructible d’une certaine catégorie sociale.

Qu’est-il venu faire à Venise ?

Quinze ou vingt jours de mariage, quinze ou vingt nuits. Songez à la rencontre de cet homme et de cette femme, réduits à eux-mêmes, dans leur vérité, dans leur nudité. Pour la fille la moins ignorante, l’initiation est toujours un choc moral et physique. Ce mystère ne s’accomplit pas comme on le voit dans les romans, où l’homme se rend maître, avec une facilité heureuse, d’une vierge ravie de ne plus l’être, et qui délire de volupté (!). Dans la vie réelle, c’est moins simple. Un tel événement comporte bien des possibilités de souffrance, de laideur, de brutalité, de ridicule. Pour que la femme se rappelle sans rancune les derniers moments de la vierge, il faut qu’elle ait trouvé un amant dans son jeune mari. Combien de jeunes maris savent leur métier d’amants ? Ceux qui l’ont appris, ou qui le connaissent, d’instinct, tendrement, ardemment, ceux-là peuvent emmener leur petite épouse à Venise.

Mais ce monsieur, ce mari de la jeune femme en robe beige, il n’avait pas le don. Il n’était pas un amant. Et cela se voyait à sa mine, à son attitude, à la mine et à l’attitude de sa femme. Et aussi, à ce que le matin, il était toujours de mauvaise humeur. Il ne prenait pas le petit déjeuner dans sa chambre. Il descendait à la salle à manger, avec sa femme déjà toute prête pour sortir. Et quel air las et dégoûté ! Quels chipotages sur ce pain mal cuit, le lait trop bleu, le beurre trop jaune, le café trop pâle ! Un heureux amant, c’est un homme qui voit la vie en beau, qui s’amuse, comme un enfant, des petites disgrâces quotidiennes, qui est gai, par reconnaissance, et qui a, tout naïvement, grand appétit. La femme qu’il a charmée et comblée, l’admire. Elle le tient pour unique au monde, et se tient pour une privilégiée du sort. Ces deux êtres, d’où rayonnent la joie et la volupté comme un halo de lumière, si vous leur disiez le vers fameux de Lucrèce sur l’« animal triste », ils vous répondraient que le poète latin n’avait jamais connu l’amour, le vrai amour, leur amour à eux deux. Et ils riraient.

Il ne riait pas, le mari de la dame en beige. S’il avait osé exprimer sa plus profonde pensée, il eût avoué :

« Je n’ai pas assez dormi et je m’embête. »

La jeune femme parlait, toute seule, pour apaiser le dieu irrité, meubler le vide du dialogue et se réconforter le cœur. Pauvre petite ! Elle ignorait l’art de conduire un homme par les chemins où il passe sans s’en apercevoir, mené par une main légère qu’il ne sent pas. Elle était inexperte en tout et curieuse de tout, mais ce monsieur dont elle était la femme, pour la vie et pour l’éternité, ce monsieur qui couchait avec elle la nuit, ce monsieur qui allait lui faire — s’il ne lui avait déjà fait — un enfant, elle n’était pas bien à l’aise avec lui. Il l’intimidait.

Et lui, de jour en jour, se contraignait de moins en moins. Il se jetait sur le courrier qu’on lui apportait à table, comme un naufragé sur une bouée flottante. Il feuilletait le Guide bleu. Et puis, au repas de midi, au repas du soir, il posait à côté de son assiette, un tas de journaux de France, et il les couvait d’un regard dévorateur.

Il pensait à ses affaires. Il pensait à son bureau, à son usine, à son étude, à ses employés, à ses paperasses, à toute cette vie qui était sa vraie vie, hors de quoi il était un exilé, furieux de perdre son temps, contraint à jouer un rôle sentimental qui ne lui convenait pas, dans cette Venise puante et délabrée.

Et maintenant — après dix années, — j’imagine ce couple, tel qu’il est devenu probablement. Le mari est un mari convenable, un bon père, et sa femme n’est pas du tout malheureuse. Elle craint seulement d’engraisser. La vertu secrète du mariage, qui le fait durer, a si bien adapté ces deux êtres l’un à l’autre, que la femme a pris les idées, les opinions, les goûts et les dégoûts du mari. Elle est une dame, comme il est un monsieur. Elle remplit les contours de la figure conventionnelle de l’épouse. Tout ce qui était personnel à la jeune fille, ses pauvres petits désirs, ses pauvres petites aspirations, son pauvre petit trésor caché, méconnu, stérile, a disparu. Elle est solide, prosaïque, économe, ambitieuse pour ses enfants, dure aux jeunes hommes qui dilapident leur héritage et aux jeunes femmes qui ne se contentent pas d’un excellent mari comme le sien.

Quelquefois, elle parle du passé, du beau voyage qu’elle a fait en Italie. Les gens qui ne sont pas allés, qui n’iront jamais à Venise, lui disent :

« Comme vous avez dû être heureuse ! »

Elle murmure :

« Ah ! Venise !… Venise !… »

Et les jeunes filles, en l’écoutant, rêvent du Grand Canal, du Campanile, des gondoles où l’on s’étend, à côté d’un mari amoureux. Car il y a encore des jeunes filles sentimentales, comme il y a des femmes à longs cheveux. Elles existent, mais on n’en parle pas.

Croyez-vous que l’ancienne jeune femme en robe beige se souvienne de l’homme ennuyé qui lisait les journaux, sans mot dire, dans la salle à manger de l’hôtel ?

Non. À force de raconter le voyage d’amour qu’elle aurait voulu faire, elle croit réellement l’avoir fait. Ses souvenirs magnifiés composent une espèce de légende et cela suffit à cette femme raisonnable pour contenter le peu qui reste en elle de la jeune fille d’autrefois. Elle s’est inventé un roman qui s’appelle :

Le voyage de noces à Venise
ou
Le bonheur parfait.

C’est un bonheur pour les femmes que d’avoir un peu d’imagination sentimentale, et les éducateurs se trompent qui croient devoir éteindre ce petit feu, par prudence.

Sur l’album d’une jeune fille, j’ai lu quelques lignes d’un auteur dramatique célèbre qui a étudié le mariage à l’état de crise, c’est-à-dire dans le moment inévitable où la femme s’aperçoit que l’amour conjugal est un autre amour que l’amour.

« Mademoiselle, lui disait-il, à peu près, on prétend que la jeunesse est l’âge du bonheur parce que c’est l’âge des illusions. N’en croyez rien. Les illusions sont les pires ennemies du bonheur. Perdez les vôtres le plus vite possible. La vie est terne. La vie est décevante. Il faut la voir dans sa vérité, et l’accepter dans sa médiocrité. »

La jeune fille, ainsi avertie, ne paraissait pas convaincue. Elle me demanda d’écrire, à mon tour, quelques-unes de ces pensées « sublimes » que tous les écrivains ont en réserve, à l’usage des albums. Je ne perdis pas cette occasion de contredire le donneur de conseils lugubres. Et j’écrivis, dans le feu de l’indignation :

« Mademoiselle, n’en croyez pas M. X… Il n’a plus d’illusions, encore qu’il ne soit pas vieux. C’est l’effet d’une disposition morale qui lui est particulière, et qu’on ne doit pas regretter puisqu’elle a produit de belles œuvres. Mais, au nom du ciel, Mademoiselle, qui avez des illusions, conservez-les, le plus longtemps possible, puisqu’elles vous montrent la vie belle et brillante, et vous donnent le courage d’y entrer gaiement. Quand elles seront fanées, laissez-en fleurir d’autres. Il en est pour toutes les saisons de la vie. Croyez que la jeunesse dure longtemps, et vous vieillirez moins vite. Croyez que l’amour existe, et vous le ferez naître. L’amour et le bonheur, ce sont les miracles de la foi. Les auteurs dramatiques et les romanciers sont tristes parce qu’ils n’ont plus la foi, et ils se croient très sages parce qu’ils sont tristes. Admirez leur talent, et méfiez-vous de leur expérience. Je vous souhaite de garder vos illusions renaissantes jusqu’à l’âge de cent ans. Vous n’en serez pas moins aimable et vous en serez plus heureuse. »

Les illusions ne sont dangereuses que si on les perd sans les remplacer et si la déception aigrit une âme inconsolable. Mais qu’est-ce qu’on entend par « illusions » ? Des idées fausses, le délire d’une imagination pervertie, un effort d’évasion hors de la réalité, ou bien une certaine lumière qu’on projette sur cette réalité, et qui l’embellit ? Le soleil méridional touche un mur de caserne ou un bureau d’octroi : il en fait deux choses dorées, magnifique volupté des yeux. Le passant regarde ce mur et ce bureau, objets naturellement antipathiques, et il est heureux sans savoir pourquoi, comme s’il vivait dans la féerie. La couleur de ses pensées reflète la merveille. Cependant ce n’est qu’un mur de caserne, ce n’est qu’un bureau d’octroi. Mais il y a le soleil dessus… Dira-t-on que l’or du soleil est illusoire parce qu’on ne peut pas le monnayer ? Il existe puisqu’on le voit. Il est bienfaisant, puisqu’il vous rend joyeux. Et tout le monde sait ça, d’Orange à Aigues-Mortes et de Toulouse à Menton, dans le pays où la vraie sagesse pousse comme la vigne et l’olivier. Entre ce qui paraît être et ce qui est, la différence est petite, s’il y en a une.

Après cela, je veux bien avouer qu’on peut vivre sans illusions, comme on vit sans soleil, et que le mariage est un pays où il y a beaucoup d’ombres. Je veux bien avouer que l’amour et l’amour conjugal sont deux divinités qui ne sont pas jumelles. Est-ce à dire que les mariées de vingt ans, quand elles partent pour Venise, y vont chercher l’amour conjugal, avec sa figure conjugale et son accent conjugal ?

Non. C’est l’amour tout seul qu’elles espèrent trouver. Elles ne font pas la différence. Si elles pouvaient la faire, auraient-elles tant de joie à se marier ?

Ne considérons pas les jeunes filles qui ont mené une vie de garçon — et même celles-là, si elles se marient, se monteront bien la tête, et se persuaderont qu’elles sont éprises pour la première et la dernière fois ! — Regardons les autres, plus nombreuses : comme elles ont envie d’aimer leur mari, de l’aimer d’amour et d’en être aimées d’amour ! Comme elles se plaisent à oublier que leur bonheur est légitime, et que l’Église et l’État les protègent ! Toutes ont le même plaisir puéril à dire :

« Mon chéri, nous n’avons pas l’air sérieux. Nous n’avons pas l’air mariés. On doit penser que je suis ta maîtresse… »

Plus elles sont jeunes et pures, et plus cette idée les ravit.

C’est qu’elles sentent, avec leur instinct infaillible, que l’amour a horreur de la contrainte. Il est gratuit et n’est pas obligatoire. C’est un dieu antisocial, anarchiste, hostile à l’idée du devoir, et qui se suffit à lui-même. Il n’a cure ni de morale, ni de sécurité, ni des intérêts du pays, ni de l’avenir de la classe bourgeoise, ni même de la nécessaire repopulation. S’il repeuple, c’est bien par hasard. L’amour est une espèce de loup qui craint le collier.

Le mariage lui passe un collier, en lui faisant croire que c’est léger !… Et le fauve devient un animal domestique. Mais il a le cou pelé.

Les jeunes mariées s’en apercevront toujours assez tôt. Ah ! qu’elles jouissent d’apprivoiser le dieu farouche ! Qu’elles oublient l’Hymen avec sa torche allumée aux autels de la Loi ! Qu’elles ne soupçonnent jamais que des casuistes et des magistrats ont inventé pour l’étreinte amoureuse le nom horrible de « devoir conjugal ». L’homme qui saura leur donner la fête des sens et du cœur, sera-t-il absolument sûr de les garder, toujours dévouées, toujours fidèles ? Hélas ! qui peut répondre de soi, à vingt ans ? Il arrive que des mariages délicieusement commencés, finissent mal… Mais ceux qui ont mal commencé et qui continuent mal, sont-ils plus enviables ?


Les gâcheurs.


Il n’y a pas bien longtemps, une jeune femme vint gémir au coin de mon feu. (Ceci n’est pas une métaphore : ce « feu » était de bois flambant, et non pas une convention littéraire, usitée même chez des gens pourvus de radiateurs et privés de cheminées.) Donc, au coin de ce feu archaïque et gaspilleur de calories, mais propice aux confidences, ma jeune amie se plaignait.

Charlotte est ce qu’on appelait au siècle dernier « une honnête femme ». Entendez qu’elle n’a pas d’amant. Elle n’en a pas pour diverses raisons : parce qu’elle garde quelques « principes » hérités d’une austère lignée de provinciales ; parce qu’elle ne connaît que des hommes trop occupés, trop surmenés, pour jouer les tentateurs ; parce qu’elle est irrésolue ; parce que son heure n’a pas sonné ; parce que… j’allais écrire, en pensant au mari :

« Parce qu’il n’y a pas de justice. »

S’il y avait une justice, cet homme-là serait ce qu’il mérite d’être. Et il ne l’est pas.

Ce mari, quand il était fiancé, disait à sa future femme, qu’il était sûr de la rendre heureuse, parce que leur mariage différait beaucoup des mariages « modernes » où chacun va de son côté sans s’inquiéter du conjoint.

« Nous serons très unis, déclarait-il. Et d’abord, promettons-nous de ne jamais prendre un plaisir l’un sans l’autre. »

Charlotte fut ravie de cette amoureuse pensée. Elle promit. Et puis elle se maria. Et elle s’aperçut bientôt que son mari avait oublié, simplement, de l’avertir qu’il ne prenait, ni ne comptait prendre, aucune sorte de plaisir coûteux… Il n’aimait que les plaisirs économiques. Tels que les concerts par T. S. F., le cinéma de quartier, le théâtre à prix réduit (lorsque la salle, aux dernières représentations d’une pièce qui a eu un grand succès d’estime, est quasi vide), et surtout les conférences à la Sorbonne ou dans les mairies. Il y conduisait sa compagne, coiffée d’un chapeau et vêtue d’un manteau « tout aller », parce qu’on ne s’habille pas pour ces sortes de fêtes, « ce qui est bien agréable », disait Monsieur. Charlotte, elle, ne disait rien. Son majestueux mari, grand, gros, fort, coloré, un de ces hommes qui font l’admiration des femmes du peuple par leur physique, ne la terrorisait pas ; il la dominait. Elle l’admirait de bas en haut, comme un monument.

Cependant, avec les années, ces divertissements parurent monotones à Charlotte, d’autant plus que son mari était sérieux, économe, et mesuré en tout. Je dis « en tout », et vous avez compris. Les retours de conférences et la tasse de chocolat, figurant un souper d’amoureux, n’excitaient plus que rarement les sens de cet homme dépourvu d’imagination. C’est, dites-vous, une phase critique, une phase inévitable, de la vie conjugale.

Admettons cela comme vérité. C’est la « crise ». Elle se manifeste de cent manières, et souvent, très souvent, par le dégoût des plaisirs économiques et le goût des plaisirs coûteux. Un mari qui sait son métier de mari ne s’y trompe pas, ce qui est le moyen de n’être pas trompé.

Il avise à temps. Il renouvelle son personnage. Il fait la part du feu. Il satisfait le besoin de changement qui est naturel aux femmes comme aux hommes. Autrefois il eût proposé de déménager. Maintenant, il conseille de rafraîchir l’appartement, de chercher des couleurs nouvelles, des papiers inédits, des étoffes amusantes. Une femme qui s’inquiète d’assortir des soieries sur échantillon et qui chambarde les meubles de pièce en pièce, n’a jamais du vague à l’âme. Cela vaut un voyage pour les couples empêchés de voyager.

Le sage époux de Charlotte avait horreur des chambardements, et pour achever le malheur de ma jeune amie, la « crise » conjugale coïncidait justement avec la crise — la grande.

Aussi, Noël étant tout proche, l’homme sérieux dit à sa femme :

« L’année finit mal. Celle qui suivra va commencer plus mal encore. Soyons raisonnables : supprimons les étrennes. »

Et il ajouta :

« Nous nous connaissons assez pour n’avoir plus besoin de nous prouver notre affection réciproque par des cadeaux, à des dates prévues… »

Puis il embrassa sa femme muette, et s’en fut, content d’avoir bien parlé.

La façon de donner… oui, elle ajoute du prix à ce qu’on donne. Encore faut-il donner quelque chose, et n’est-il pas admirable que des gens déploient un véritable génie pour trouver la… façon de ne pas donner ?

Ces hommes qui voient mesquin sont des gâcheurs de bonheur. Il y en a bien d’autres. Il y a les maniaques, les tatillons, les indécis, les sans-gêne, et les fils à maman qui tremblent devant une mère effroyablement susceptible et jalouse de sa bru.

Mais il y a aussi des gâcheuses, et les femmes qui se plaignent sont, dans la moitié des cas, responsables de leur malheur. Je n’écris pas ce petit livre pour faire l’apologie des vertus féminines et crier haro sur l’homme. Il n’est pas meilleur que nous. Est-il pire ? Je crois bien que nous nous valons.

Pensez à tous les malheureux qui sont affligés de femmes laides, de femmes négligées, de femmes coquettes et dépensières, de femmes menteuses comme des diables, de femmes à prétentions, de femmes à crises de nerfs, de femmes jalouses, de femmes persécutées par elles-mêmes, de femmes incurablement stupides et de femmes qui ont toujours raison !

Aucun mariage ne va sans surprises, pour ne pas dire déceptions. L’entente conjugale suppose une mise au point qui n’est pas l’œuvre d’un jour. On épouse un fiancé et l’on vit avec un mari. Ce n’est plus le même homme. On épouse une jeune fille et l’on vit avec une femme qui change, dans son corps et dans son esprit, et devient une autre personne.

L’amour est la porte dorée du mariage. Il faut passer par cette porte pour entrer joyeusement au pays du bonheur conjugal. Et il faut y entrer seuls.

Osons l’avouer : presque tout le mal qui afflige les nouveaux ménages et les met en péril, leur vient de leurs familles.

En épousant un homme ou une femme qu’on chérit, on épouse des parents qu’on ne chérit pas. L’affection viendra plus tard, mais sauf exception, elle n’est pas encore venue et il y a, dans la famille étrangère où vous entrez, des personnes dont votre mariage trouble les habitudes, qui satisfont d’inconscientes rancunes sous couleur de vouloir votre bien. C’est une mère dont vous prenez le fils unique, et qui est torturée de chagrin parce qu’elle passe au second rang dans la vie, sinon dans le cœur de ce fils. C’est un père à qui vous enlevez sa fille. Ce sont des beaux-frères et des belles-sœurs qui ont toujours quelque petite ou grande raison de vous blâmer, et qui ne s’en privent pas. Pourquoi ces gens vous aimeraient-ils ? Ils vous connaissent à peine. Ils n’ont pas vos idées sur la politique et la religion. Ils n’admirent pas votre mobilier dont vous êtes fière. Le quartier que vous avez choisi d’habiter leur déplaît. La forme de notre nez leur semble ridicule. Vous avez une automobile et ils n’en ont pas. Vous êtes plus riche qu’eux, et ils vous jalousent, ou bien vous êtes plus pauvre et ils vous méprisent.

Ils ont le droit de se mêler de vos affaires, puisqu’ils deviennent vos parents. Ils ont le droit de connaître les défaillances de votre santé, vos manies, vos relations particulières ; ils ont le droit d’intervenir dans vos querelles conjugales. Ils ont le droit de vous horripiler à mort. Ils en usent.

Ayez donc la sagesse d’habiter seuls, même si vous devez être mal logés. Même si vous devez vous servir vous-même. Même si vous devez, à la fin du mois, par économie forcée, boire de l’eau pure et prendre les secondes classes dans le métro. Être seuls, être libres, être soi, première condition du bonheur.

Car le bonheur conjugal existe. On ne le trouve pas tout fait en se mariant. On le fait. À force de tendresse, d’indulgence, de patience et de bonne volonté, après bien des heurts inévitables, quand on a travaillé et souffert ensemble, on finit par s’accepter l’un l’autre.

Le mariage a rectifié la figure imaginaire que l’on avait créée, que l’on avait aimée d’abord. Et si l’on est arrivé à aimer la figure véritable, doucement éclairée encore par le reflet du jeune amour et l’illusion charmante des noces, on a des chances d’être heureux.



Conseils à une jeune épouse.


La mariée en question n’est pas d’aujourd’hui. Si par miracle, elle vivait encore, elle aurait quelque six cents ans. Il n’est plus que poussière ou « je ne sçais quels petits os », le corps « souëf » de cette dame. Et l’homme qui écrivit pour elle des avis charmants, l’auteur du Mesnagier de Paris, n’est plus, lui aussi, que cendre. Mais les conseils qu’il donna ont encore du suc et de la grâce. Les jeunes femmes de ce temps-ci auront profit à les lire, à les méditer, et à les suivre, en transposant pour notre époque, ce qui sent trop le xive siècle.

De même que le commandement évangélique : Aimez-vous les uns les autres, contient la loi et les prophètes, de même le début de l’exhortation contient, en une phrase, l’essentiel :

Vous devez être amoureuse de votre mari.

Et comment ?

Par-dessus toutes les créatures vivantes, car il est évident que tout homme doit aimer et chérir sa femme, et que toute femme doit aimer et chérir son homme.

Cet amour conjugal s’exprimera… par l’obéissance.

On voit bien qu’on est en 1393. Qui donc, Mesdames, oserait vous parler, sérieusement, d’obéissance ? Le mot est dans le Code. Vous jurez obéissance au monsieur que vous épousez, devant l’officier de l’état civil, mais personne ne prend au sérieux cet incroyable serment, ni vous, ni votre conjoint, ni le maire lui-même. Cette obéissance, c’est une politesse verbale, une clause de style. Si votre époux comptait sur cette formalité pour vous obliger à ne pas acheter le chapeau qui vous plaît et qui ne lui plaît pas, il passerait pour un tyran. Cependant, le vieux moraliste ose parler de cette sainte vertu, si rarement pratiquée et si peu praticable, croyez-vous. Il la conçoit, d’ailleurs, comme une aimable et adroite ruse.

Ne soyez, dit-il, ni arrogante, ni répliquante. Il y a des femmes qui veulent glosser sur la raison et le sens de leur mari, et qui, pour faire les entendues et les maîtresses, agissent ainsi en public plus qu’autrement, ce qui est pis. Quand les maris se trouvent mieux obéis ailleurs qu’ils ne l’étaient dans leur maison, ils négligent leurs épouses… Celles-ci en sont ensuite fâchées, mais il est plus malaisé de reprendre son oiseau quand il est échappé de sa cage que de l’empêcher de s’envoler. Car il n’est si mauvais mari qui ne veuille être obéi et réjoui par sa femme.

Il faut donc plaire à son mari. C’est un devoir et ce peut être un plaisir, puisqu’une honnête coquetterie est recommandée. L’auteur a dû voir, dans son entourage, des dames négligentes et débraillées qui lui ont laissé un affreux souvenir, des dames qui sortaient le matin de leur chambre avec le col de leur chemise tout froissé « comme il arrive aux ivrognesses, aux folles, et aux sottes qui ne tiennent pas compte de leur tenue et de l’honnêteté de leur état et de celui de leur mari ; qui s’en vont les yeux levés, la tête fièrement dressée comme un lion, leurs cheveux sortant de la coiffe, les cols de leur chemise et cotte déplacés ; et marchent hommassement et se tiennent laidement devant les gens sans en avoir honte. » La jeune femme sera correcte en son vêtement et prudente en sa conduite. Elle ne fréquentera point « ces audacieux et oisifs jeunes hommes qui font trop grande dépense selon leurs revenus, et qui, sans terres et sans lignage, brillent comme beaux danseurs ». Sage conseil, qui donne à penser que l’espèce « gigolo » existait déjà et que les femmes étourdies s’y prenaient comme alouettes aux gluaux. Fuyez donc ces trop jolis messieurs, ô prude et vertueuse dame, et prenez soin d’accomplir les six œuvres de miséricorde qui sont de nourrir les pauvres, vêtir les nus, de prêter de l’argent aux nécessiteux, et de leur remettre leur dette s’ils ne peuvent l’acquitter ; de visiter les malades, d’héberger les sans-logis et d’ensevelir les morts, toutes choses faites pour l’amour de Dieu, sans ostentation et vaine gloire. Il ne faut pas, surtout, qu’une femme se pose en savante. Le mari, s’il n’est, par profession, ce qu’on n’appelait pas encore un « intellectuel » — mais la chose a précédé le mot — le mari, noble ou bourgeois du xive siècle, possède seulement des notions de grammaire et calcul, et, quelquefois il sait, tout juste, lire et écrire. Ce qui donne à penser que si sa femme, par hasard, a « des clartés de tout », ces clartés ne sont pas trop éblouissantes. Mais elle ne doit pas en aveugler son mari. Au contraire, c’est de lui qu’elle tiendra ses lumières. L’homme lui expliquera ce qu’elle a besoin de savoir, et il le fera en particulier. Ce serait une inconvenance si elle l’interrogeait devant le monde « par manière de domination ».

La récompense de cette modestie féminine c’est le bonheur domestique, dont l’auteur fait un charmant petit tableau. Il montre l’homme occupé au dehors, « allant, venant, courant, de-ci, de-là, par vent, pluie ou neige, un jour mouillé et l’autre sec, un jour suant, un jour transi, mal repu, mal hébergé, mal chauffé, mal couché ». Rien ne lui fait mal parce qu’au retour il sera très amoureusement accueilli, qu’il trouvera bon repas, linge blanc. bon feu, et, dans le lit conjugal, tendres baisers et caresses avant le sommeil bien mérité.

Et ceci me donne à penser que le vieux moraliste du Mesnagier avait beaucoup aimé les femmes, ce qui est la seule façon de les connaître, et qu’il avait surtout aimé la sienne. Un mari martyrisé — il y en a — ou un amant trompé — cela s’est vu — s’il est doué de génie, écrit des Maximes à la façon de La Rochefoucauld, mais il est incapable de rédiger les conseils du Mesnagier de Paris.



L’enfant paraît.


Les sociétés ne dureraient pas si tous les hommes pensaient par eux-mêmes, et se mettaient à examiner les conventions qu’on leur présente comme des vérités établies sur l’expérience. Conventions nécessaires, qui tiennent lieu d’idées à la majorité des gens, qui leur apprennent ce qu’ils doivent sentir, dire et faire, dans les circonstances importantes de leur vie ; conventions qui ont force de dogmes, et qu’on ne saurait discuter sans risquer aussitôt de passer pour bolcheviste !

Ces conventions ne m’inspirent aucun respect. Je ne confonds pas le mariage tel qu’il est avec l’idée qu’on doit avoir du mariage, et la maternité, telle que je l’ai vue, connue et comprise, avec l’idée qu’on doit avoir de la maternité.

Il est convenu que toutes les femmes, étant construites pour être mères, possèdent l’instinct maternel et que cet instinct infaillible a, chez toutes, même forme, mêmes tendances, mêmes exigences. Il est convenu qu’une jeune femme, en se mariant, doit désirer des enfants, et que si elle n’en désire pas, elle est un monstre. Il est convenu que la révélation de son état doit attendrir la femme enceinte, et qu’elle doit commencer aussitôt à chérir l’enfant à peine conçu. Il est convenu que la femme, désespérée par une grossesse catastrophique, et qui rêve d’une délivrance prématurée, est indigne d’être mère et sera une mauvaise mère. Il est convenu que le premier mouvement de l’enfant, dans le ventre maternel, et son premier cri, à sa naissance, font oublier aux mères leurs fatigues et leurs douleurs. Il est convenu qu’une femme aime son enfant d’autant plus qu’elle a aimé, plus tendrement, le père, et que la venue d’un enfant rapproche heureusement les époux.

Tout cela, qui est convenu, est conventionnel. C’est la simplification extrême d’une vérité plus complexe, d’une vérité qui appartient à la femme et que l’homme, moraliste et législateur, voit du dehors. Il l’accommode aux nécessités sociales, et la femme dit que c’est très bien ainsi. Elle a même fini par le croire.

Dans la réalité, les choses vont autrement. La femme, quand elle s’en avise, n’ose pas contredire l’opinion générale par sa modeste expérience particulière.

Chez les peuples primitifs, l’instinct maternel est tout animal. Il doit jouer comme une puissance élémentaire et souveraine, et il s’accorde avec l’intérêt de la femme qui vaut par sa fécondité. Malheur à la femme stérile ! Elle porte le poids d’une malédiction et ne mérite aucune pitié. Aussi, ne refuse-t-elle pas d’enfanter. Le nombre de ses fils fait sa force et sa gloire. Et elle n’est bonne qu’à cela.

L’instinct maternel existe chez la femme civilisée comme chez la primitive, mais, en devenant un sentiment, il s’est à la fois enrichi et restreint ; et plus la femme s’élève par l’intelligence, s’affine, se cultive, se complique, plus le sentiment maternel se dégage de l’animalité. Ce n’est plus la quantité qui le contente, c’est la qualité des enfants. À la fatalité aveugle de l’instinct, il oppose la volonté du choix. La femme n’accepte plus de n’être qu’un ventre condamné aux travaux forcés de la reproduction.

Louis Ménard, philosophe mystique et païen, a écrit que « l’amour c’est un enfant qui veut naître ». L’amour civilisé laisse volontiers l’enfant dans les limbes pour quelques années. Tant que dure la passion, dans sa force souveraine, ceux qui l’éprouvent vivent en un monde fermé. Ils sont si heureux d’être deux qu’ils n’ont pas envie d’être trois. Le tiers détruirait une harmonie à peine créée. Il en créerait une autre, mais bien plus difficilement que s’il arrivait à l’heure favorable, lorsque l’égoïste et nécessaire ardeur s’apaiserait en une tendresse plus grave, lorsque l’amour, moins enivré, trouverait, dans la paternité, un enrichissement sentimental.

Mariage, c’est adaptation. Pour la jeune femme, c’est une épreuve physique, puis une lente conquête jusqu’au mystérieux accord qui scelle l’union. Pour le jeune homme, c’est la révélation de ce qu’est l’être féminin, dans sa vie physiologique ; c’est l’apprentissage de la bonté virile qui doit défendre et protéger. Pour tous deux, c’est l’étude réciproque des caractères, et la création du nid. Cette adaptation ne se réalise pas en quelques semaines. Tant de choses la gênent ou la ralentissent ! Entre les époux les plus tendres, que de malentendus, que de sacrifices nécessaires ! On se méconnaît, on se querelle, on s’explique, on se réconcilie, le nuage se dissipe, et l’on retrouve pour une heure le paradis de la lune de miel.

Si les familles veulent bien ne pas s’en mêler, car elles gâtent tout, ces jeunes gens qui s’aiment passent, sans trop de secousses, de la passion à l’état conjugal. Et puis, le moment vient où la jeune femme regarde les autres jeunes femmes qui se penchent sur des berceaux. Une aube blanche se lève dans son âme. Elle dit :

« Si nous avions un enfant, ce serait gentil. »

Le mari est flatté par ce désir où il voit un hommage amoureux. Il ne sait pas encore qu’on lui demande de se donner un rival. Il ne sait pas que les femmes aiment, dans leur enfant, l’enfant lui-même, prolongement de leur être, et que le père n’a presque pas d’importance, en tant que géniteur. La femme d’un méchant homme peut adorer l’enfant de cet homme, d’autant plus follement qu’elle n’a que lui à chérir. Qui n’a connu de ces mauvais ménages, où une femme élève ses enfants comme des complices, et, dans sa passion maternelle, cherche inconsciemment, une revanche ? Ce sentiment est si fort qu’elle en est aveuglée et ne voit même plus les ressemblances du fils bien-aimé au père exécrable. Et combien de femmes assurent très naïvement que toutes les veuves ne sont pas à plaindre : avoir des enfants et pas de mari, c’est une forme du bonheur.

Même dans les plus heureux mariages, l’amour pour le mari et l’amour pour les enfants restent distincts, et ils peuvent entrer en conflit. Presque toujours, l’instinct maternel et le sentiment maternel, — qu’il ne faut pas confondre — dominent l’amour conjugal. Certaines femmes ont un instinct maternel faible ou tardif. Elles aiment leur mari, vivent pour lui, rapportent tout à lui, attendent tout de lui, et ne se soucient pas de reproduire la race de ce mari tant aimé. La venue d’un enfant qui va peut-être les rendre laides et souffrantes, qui exigera d’elles toutes leurs forces et tous leurs soins, les consterne. Mais que vienne le petit enfant « indésiré », l’instinct se rééduquera, et la femme sentira qu’elle aussi a des entrailles de mère.


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LE DÉMON DE MIDI


Il n’a pas les cornes de satyre, les griffes de chat, la queue de singe, les sabots fourchus des diables-bourreaux qui tourmentent les damnés sur le portail des cathédrales. Il n’a pas le pourpoint rouge de Méphistophélès et son rire hennissant. Il ne ressemble pas aux génies nocturnes dont les ailes de chauves-souris éventent les ténèbres et dont l’étreinte écrase les dormeurs. Comme il y a des Anges de lumière, il y a un Démon de lumière. Son passage est un éblouissement silencieux. Flamme perdue dans la flamme solaire, nul ne l’a jamais regardé en face. L’Église a une prière spéciale pour l’écarter. « Seigneur, délivrez-nous du Démon de midi. » Dans les siècles païens, il fut un dieu. L’humanité l’adora sous bien des noms. Les hommes et les femmes qui ont éprouvé sa puissance l’appellent l’Amour.

Ce n’est pas lui qui fait rêver les jeunes filles, qui préside aux fiançailles et qui ferme sur les époux les portes nuptiales. L’Amour virginal est un Ange. Celui qui vient à l’heure brûlante de la vie, est un Démon. Tout l’effort des religions et des lois morales tend à l’exorciser. Il a fait couler beaucoup de sang et de larmes. Mais ses victimes, en le maudissant, lui gardent une inavouable tendresse.

Asmodée, le Diable Boiteux, voyait à travers les toits des maisons, les mille scènes de la comédie humaine. Pour le Démon de midi, les murs sont transparents. Il sait bien qu’il ne doit pas entrer dans cette chambre où veille une jeune mère près d’un berceau ; ni dans celle-ci, où une ménagère affairée bouscule les meubles et gourmande une domestique ahurie ; ni dans cette autre où un vieux ménage, qui vient d’achever un bon repas, commence une partie de cartes. Ce mince gibier, défendu par ses petites vertus ou ses médiocres manies, ne vaut pas qu’un démon puissant s’y arrête. Des diablotins de troisième ordre suffiront à le troubler dans son gîte : non la Paresse, mais l’Indolence ; non la Colère, mais la Mauvaise Humeur ; non la Sensualité, mais la passion des petits plats ; non l’Avarice, mais la Parcimonie. Les grands Péchés Capitaux ont affaire ailleurs, et ne chôment jamais.

Le Démon brillant et brûlant aperçoit une maison de province, solide sur de vieilles fondations, coiffée de ses ardoises mauves, et portant son cadran solaire, à son fronton, comme un bijou. Petit perron, porte-fenêtre, rosiers grimpants, ici des volets entr’ouverts, là un rideau soulevé, tout dit la quiétude heureuse. C’est le matin. Le jardin encore humide et bleuâtre de la nuit, offre au soleil léger ses allées de gravier rose, et ce banc sous la tonnelle de jasmin d’Espagne. Le voyageur qui passe, en automobile, devant cette maison et ce jardin, pense qu’on doit être bien là. Il croit y voir une belle femme, une gracieuse fille, la paix domestique ou le mystère amoureux. Et il emporte un regret vague, avec l’image de ce paradis provincial.

Voici que sur le perron, paraît le maître du logis. Il a peu de cheveux, le teint brouillé, le menton mal rasé, le cou engoncé et le ventre bedonnant. Ces disgrâces physiques sont aggravées par un veston râpé, un col défraîchi, un pantalon à genouillères et des pantoufles sales. M. X… n’est pas très beau. Il le sait et n’en a cure. Peut-être, s’il était bien lavé, bien étrillé, bien rasé, bien vêtu d’un sobre costume du matin, ne serait-il pas plus désagréable à voir que la plupart des quadragénaires. Mais, à parler net, il s’en f… Il est marié depuis quinze ans. Il n’entend pas se gêner chez lui. D’ailleurs, pour qui se gêner ? Cet honnête homme ne court pas les filles. Il respecte la femme d’autrui. Et vous pensez bien qu’il est tout à fait sûr de la sienne, après quinze ans de mariage.

Alors, le Démon entre dans le jardin.

À travers la muraille, il voit Mme X… qui n’est pas pressée de se lever. La chambre est en désordre, et les vêtements jetés çà et là, révèlent que cette dame n’est pas une personne méthodique. Elles sont charmantes, ces lingeries couleur d’aurore, et le tapis ressemble au sol d’une roseraie après un coup de vent : chemise de soie légère, ceinture, gorgerette, bas plus fins qu’une gaze, mules à pompons de plume, peignoir de crêpe fleuri… Ce sont les armes galantes de la femme, comme on disait autrefois. Armes jetées, sans combat. Avec la meilleure volonté du monde, peut-on croire que M. X… ait désarmé, lui-même, la guerrière ?

Elle est couchée, les bras abandonnés sur le couvre-pied de satin. C’est une blonde, pleine de suc et de sève. Elle soupire : « Encore un jour ! » et elle voit cette journée qui commence s’allonger devant elle, droite, unie, interminable, comme une route qui ne mènerait nulle part.

Sur la table de chevet, il y a une glace à main, entre une lampe et un roman. Mme X…, d’un geste languissant, prend le miroir. Elle y contemple ses cheveux dorés par le coiffeur, ses paupières fragiles, son cou renflé, ses deux seins, pareils à deux pêches de Concours agricole, toute cette beauté qui va défleurir.

Et tout à coup, elle a chaud, tellement chaud qu’elle voit ses joues se colorer, comme au reflet d’un foyer ardent. Son cœur bat jusque dans sa gorge. Elle a envie de pleurer. de battre quelqu’un, de s’en aller très loin, toute seule…

Elle se trompe sur son désir. Elle n’a pas envie de s’en aller toute seule. Elle a envie de s’en aller avec un, autre que M. X… Quel autre ? Elle l’ignore. Mais bientôt, dans le silence embrasé de la sieste, ou dans la tiédeur des soirs d’été, sous la tonnelle de jasmin d’Espagne, le Démon de midi, lui dira, tout bas, le nom qu’elle attend.

Cette belle femme coquette et sensuelle, ce mari négligent et négligé ne sont pas très intéressants. Ce sont des personnages pour Brantôme ou pour Molière. Le Démon de midi les connaît bien, ainsi que toutes les écervelées, toutes les curieuses, toutes les sottes, qu’il appâte avec le fruit défendu. Ce sont les prédestinées de l’adultère, comme tels maris vaniteux, égoïstes, bourrus, frigides, ou grossièrement brutaux, sont les prédestinés du… J’allais écrire ce mot bien français qui fait une rime si triste à mariage.

Le malheur de ces ménages commence lors qu’un des époux, sinon tous les deux, se persuade qu’il n’a plus besoin de plaire. Il vit tranquille, sur la foi des traités, comme les nations qui se fient à des pactes solennels et désarment leurs forteresses. Puisqu’on est marié, puisque la loi vous assure par contrat la possession d’une femme ou d’un homme, et qu’on s’en contente, il est inutile de jouer chez soi les séductrices ou les séducteurs. Ne pas se gêner ! Tout est là. Des personnes vénérables vous ont enseigné que tout doit être commun entre époux : le nom, l’argent, le foyer, la table, le lit et le reste… Le reste, hélas !

J’ai connu des jeunes filles que certains tableaux de la familiarité conjugale avaient dégoûtées à tel point qu’elles refusaient de se marier. Dans certaines familles, telles chambres où l’on entrait, par hasard, offraient un spectacle aussi peu voluptueux qu’exagérément naturaliste. Les traces de l’animalité humaine n’y étaient pas dissimulées. Si l’on montrait une répulsion violente pour ces habitudes, on s’entendait dire que « cela n’avait pas d’importance », et puis, cette phrase exaspérante :

« Tu verras quand tu seras mariée ! »

Ainsi le mariage autorisait ce sans-gêne, expression physique de l’égoïsme. Les honnêtes femmes n’en étaient pas offensées. Au bonnet de coton de Monsieur répondait la camisole de Madame. Les petites laideurs, les petites infirmités corporelles, les fonctions basses, le sacrement couvrait tout. Et si l’un des conjoints répugnait à ces pratiques, il passait pour un débauché.

D’où vient cette impudeur qui s’autorise de la vertu ? Comment les femmes peuvent-elles s’y plier ? Questions déconcertantes. Les mêmes personnes, aujourd’hui vieilles ou vieillissantes, qui ne regardaient pas leur mari comme un homme, ou leur femme comme une femme, crient bien haut contre le scandale des nudités publiques, et des bains de soleil. Je ne défends pas les étalages de chair. C’est la pudeur que j’honore, parce qu’elle est la mère de l’amour. La grossièreté conjugale l’offense beaucoup plus que certain nudisme.

La pudeur est une invention du Génie de l’Espèce, disait-on, lorsqu’on croyait encore au Génie de l’Espèce. La femme y a trouvé un sûr moyen d’accroître son prestige sexuel. Sa force est dans la réticence et dans la défense. La pudeur suggère l’idée qu’une chose secrète est interdite, et d’autant plus désirable. L’approcher, est une faveur ; la posséder est un privilège insigne qui crée un devoir au possesseur ; la garder, est un souci qui la rend plus chère et plus précieuse ; la céder à un autre homme, est une humiliation.

Cette chose secrète — le corps de la femme — si elle n’est plus secrète, perd de sa valeur. Étalée au regard de tous, banalisée, comparée, évaluée, elle ne troublera plus guère la grande maîtresse du désir masculin : l’imagination.

« Eh bien ! dit un fanatique du nudisme, c’est donc que l’amour a besoin d’hypocrisie ! Quelle immoralité !… »

Foin d’une « moralité » et d’une « hygiène » qui ramèneraient l’amour à la simplicité animale. Qu’on ne nous parle pas des Grecs, l’exemple est mal choisi. Jamais les Grecs n’ont accepté la nudité ailleurs qu’au bain et sur le stade, et quant à la nudité des femmes, il n’en était pas question. Aucune statue de déesse nue, avant le ive siècle, qui était déjà un temps de décadence. Phidias jetait sur Aphrodite une draperie frissonnante et vivante comme la mer, et les vierges des Panathénées défilaient en longues tuniques. Dans tous les pays méditerranéens, la matrone, la jeune fille, sortaient rarement du gynécée, et portaient alors des robes, des voiles, — et même des chapeaux sur leurs voiles — des bandelettes qui soutenaient leurs seins et comprimaient leur ventre, et des chaussures à talons pour se grandir. Les courtisanes même étaient aussi avares de se montrer que de se donner gratuitement. Seules s’exhibaient, aux jardins de Corinthe, les filles du dernier rang. Si tout le monde avait connu le sein de Phryné, l’avocat ingénieux qui le découvrit devant les juges, n’aurait pas gagné son procès. Mais il apportait à sa cause un argument inattendu, extraordinaire, qui éblouit, charma et convainquit l’Aréopage.

N’est-il pas étrange que la femme, j’entends la femme honnête et chaste, mariée et mère de famille, soit souvent moins réservée en paroles, avec les autres femmes, qu’un homme avec d’autres hommes ? Les femmes n’aiment pas les plaisanteries grasses, les mots rabelaisiens qui amusent les hommes au fumoir ; mais celui qui les profère, et ceux qui les écoutent, n’en sont point salis, car il s’agit là d’un jeu masculin, sans conséquence. L’homme s’amuse d’obscénités et il ne livre rien de ce qui lui est personnel. Dans l’entretien le plus confidentiel, avec l’ami le plus sûr, s’il parle d’une femme aimée, il répugne à dévoiler cette femme. Il n’ouvre pas son alcôve à son confident. Et même, il peut voir tous les jours un camarade très cher, sans lui parler jamais de sa femme, ou de sa maîtresse, autrement que par allusion, et sans exprimer la nature et la force des sentiments qu’il éprouve. Est-il obligé de le faire, il est gêné, malheureux et maladroit, comme le serait une femme qui, dans la rue, perdrait sa chemise.

Il ne parle crûment que des femmes qu’il n’aime pas.

C’est la jalousie qui fait cette pudeur sentimentale de l’homme. Il ne peut pas décrire complaisamment à un autre homme la beauté de sa femme, et la douceur de leurs caresses, parce qu’il exciterait le désir du confident, comme il arriva au roi Caudaule. Et il ne peut pas avouer sa passion, parce qu’il craindrait de paraître faible, et ridicule.

Une femme sait toujours, ou devine, comment une autre femme se comporte dans sa vie secrète. Un homme ne sait jamais quel personnage son meilleur et plus intime ami devient, lorsqu’il est seul avec une femme. Car l’homme amoureux, ou dominé par le désir, la femme est seule à le connaître. De là ces différences dans le jugement que portent sur le même individu sa maîtresse et son ami. Ils ne parlent pas du même homme.

La réciproque, en ce qui concerne les femmes, n’est pas exacte. Elles connaissent l’homme de l’intimité, que leur amie révèle par ses confidences. Combien de femmes mariées parlent plus que librement de leurs maris ! Les accidents de la vie féminine, maladies, grossesses désirées ou redoutées, sont des occasions où des dames, sans vice et sans malice, se consultent, s’interrogent, se renseignent, avec les meilleures intentions possibles et finissent par dire tout — tout ce qu’un homme ne dit jamais. C’est pour un motif honorable, et dans ces histoires de lit, il n’y a aucune idée libertine. La femme qui vous les raconte, ne pense pas que vous en soyez troublée voluptueusement, et elle a raison. Ce n’est pas ainsi que le désir s’émeut dans les sens des femmes, et les révélations de ce genre ont un effet plutôt réfrigérant.


Les fidèles et les infidèles.


La fidélité n’est pas naturelle à l’homme, et il y a longtemps que les femmes le savent. Elle n’est pas non plus naturelle à la femme, et il n’y a pas longtemps que la femme ose en convenir. Les deux sexes, sur ce point, se sont toujours dupés, pour des raisons que la morale et la coutume ne permettaient pas d’examiner. L’intérêt de la société fondée sur le mariage, l’intérêt des enfants, et celui même de la femme, obligeaient les moralistes à aider les législateurs. Que l’homme ait, dans le sang, le goût et peut-être le besoin du changement, Mahomet le savait bien, qui permettait aux croyants quatre épouses. Et parce qu’il est aussi difficile de s’en tenir à quatre épouses qu’à une seule, les croyants pouvaient se distraire du quatuor avec un nombre illimité de concubines. Mustapha Kemal a changé cet ordre ancien. Les Turcs ont remplacé le fez par une horrible casquette dont ils tournent la visière sur leur nuque lorsqu’ils font leurs prosternations rituelles. Ils possèdent une seule épouse, dévoilée comme les Franques, et, comme les Francs, ils satisfont l’instinct polygamique avec des personnes qu’ils n’ont pas la charge d’entretenir, qu’ils prennent, si l’on peut dire, en location. Et cela s’appelle le Progrès.

Dans nos pays occidentaux, d’où ce Progrès est venu, la religion et la loi ont bridé l’instinct polygamique de l’homme, pour le plus grand bien du mariage, car le mariage, honni de certaines féministes, est, malgré ses imperfections, favorable à la femme. C’est pour elle et pour ses enfants qu’il a été institué. Les devoirs qu’il lui impose sont la contrepartie nécessaire des droits qu’il lui assure. Hors du mariage, la femme est livrée au bon plaisir de l’homme qui la prend, la possède, la rend mère, s’en dégoûte et la laisse là, pour recommencer ailleurs l’aventure. Avant de démolir la vieille maison branlante, où manque le confort moderne, la femme émancipée fera bien de méditer ces vérités vieilles comme la civilisation. Changer les institutions ne signifie pas changer la nature.

Les musulmans, qui connaissaient la nature et l’humeur des deux sexes, ne pensaient pas que la femme fût moins tendre à la tentation que l’homme, et, pour défendre du Malin cette fragile créature, ils l’enfermaient soigneusement. Grilles sur grilles, verrous sur verrous, un nègre à la porte avec un grand sabre, des eunuques pour le service intérieur, et, quand Aïcha ou Zeneb allaient au bain, un sac sur la tête, troué à la place des yeux, et un manteau ficelé à la taille !… La plus belle des houris, ainsi vêtue, était un informe paquet, mais la plus vilaine des vieilles sorcières faisait rêver le passant qui avait entrevu le coin de son œil ou le bout de son pied.

Avec toutes ces précautions, les bons Turcs étaient trompés, comme les autres.

Dans les pays chrétiens, la fidélité conjugale a paru si difficile à maintenir que l’Église a aidé la faiblesse humaine par une grâce particulière. Le mariage religieux est un sacrement, doué d’une vertu surnaturelle. Le mariage civil est un contrat révocable. Il impose aux conjoints des obligations, et ne prétend pas leur donner la force de les observer. Les femmes croyantes, sujettes à la tentation, ainsi que toute la race d’Ève, sont parfois retenues sur la pente du péché, par le souvenir de l’autel nuptial, mais le souvenir de la mairie les laisse froides. Car une femme est fidèle par amour, par scrupule, ou même par insensibilité, ou parce que l’occasion de pécher lui fait défaut, jamais par respect des justes lois.

Il a donc fallu, pour garder les femmes dans le devoir, leur donner une éducation morale appuyée sur la religion, ou seulement appuyée sur des principes philosophiques. Et, pour remplacer, dans les âmes faibles, la crainte du péché, on a dû inventer toutes sortes d’épouvantails. Aujourd’hui, ces épouvantails, rapetissés en sens inverse de la liberté des mœurs, se réduisent à vingt-cinq francs d’amende. Cette pénalité n’arrête pas plus les contrebandiers du mariage qu’un mannequin vêtu de haillons n’arrête les voleurs de cerises, mais elle fait plaisir aux agents du fisc comme une ressource supplémentaire pour les caisses de l’État. C’est un symbole et c’est un impôt. De toutes façons, ça n’est pas cher. Et ça n’est même plus déshonorant.

On pourrait bien multiplier les châtiments contre l’adultère : ils n’ont jamais servi et ne serviront jamais de rien. S’ils étaient efficaces en proportion de leur atrocité, toutes les femmes qu’on a décapitées, pendues, brûlées, noyées, avec leurs complices, se seraient tenues tranquilles. Elles ont risqué des supplices effroyables, pour se réunir, une nuit, ou une heure, à leur amant, parce que le désir est plus fort que la crainte. On a vu de ces pécheresses, cruellement punies, ne montrer aucun remords. Des regrets quelquefois, comme un braconnier, pris par des gardes, regrette sa maladresse. Mais il y a bien de la distance entre le regret et le remords !

Si l’homme est presque toujours infidèle par sensualité, la femme, moins soumise aux impulsions de la chair, devrait les vaincre plus facilement, et ne mériterait pas, dans sa faute, les mêmes circonstances atténuantes. Cela est vrai, quant à la sensualité, pour un très grand nombre de femmes, qui n’ont jamais rien senti, ou si peu ! L’amour physique, dont on fait tant de cas, leur apparaît un exercice bien ennuyeux, ou un plaisir bien surfait. Tels des gens qui ne savent pas lire, parce qu’ils sont incapables d’apprendre ou qu’ils ont eu de mauvais professeurs, nieraient qu’il existe des chefs-d’œuvre littéraires. Les illettrées de l’amour sont défendues par leur ignorance. Pourtant, il en est beaucoup qui succombent, de qui le mari se croyait assuré contre l’incendie et le vol. Le Démon a passé par là. Il connaît les femmes, il sait que chez la moins sensuelle, la curiosité peut être aussi puissante que le désir charnel chez une Messaline. Ève, Psyché, Pandore, Elsa, Madame Barbe-Bleue, n’étaient pas des voluptueuses. C’étaient des curieuses. Le désir de savoir leur donnait un vertige irrésistible et elles ne l’apaisaient que par la connaissance, comme d’autres apaisent le désir sensuel par l’étreinte et le baiser. La curiosité a perdu autant de femmes que la volupté.

La monotonie du ménage, le ronron du pot-au-feu, la routine des habitudes, l’idée que la vie est faite, dans sa forme définitive, limitée, sans issue et sans horizon, et qu’on va vieillir ainsi, le mari ne l’accepte pas toujours. Il se dit qu’une passade n’a pas d’importance, qu’il appréciera mieux le menu domestique après quelques dîners au restaurant. Il le dit. Il le croit. Il est sûr d’aimer sa femme. Et il ne pense pas que cette femme, aussi fatiguée du train-train conjugal que lui-même, se sent vieillir, elle aussi.

Elle est encore jeune. Au matin, pourtant, son miroir lui dit : « Prends garde ! »

C’est le Démon de midi qui fait parler les miroirs.

— Prends garde !… Tu es jolie, mais tu n’as plus envie de plaire, et cela se voit.

— Plaire ? À qui ? À mon mari ? Je lui ai plu, une fois pour toutes. Il le prétend, du moins.

— Il y a les autres, dit le Démon, il y a tous les autres hommes, et parmi eux, celui qui t’aimera, que tu aimeras, si tu veux rester jeune et devenir plus belle. On t’a raconté, et tu le crois, que tous les hommes se valent, que tous se ressemblent et que ce n’est pas la peine de changer ?… Mais est-ce que toutes les femmes se valent ? Est-ce que tu ressembles à toutes les femmes ? Chaque créature est un monde. Chaque amour est une vie. Chaque aventure est un voyage et une découverte.

— Qui finit mal.

— Qui commence si bien !… Commencer, recommencer, c’est le secret des êtres privilégiés dont la longue jeunesse étonne leurs contemporains. Un amour nouveau, c’est un printemps qui naît dans l’âme et dans la chair d’une femme. Elle refleurit. Les gens qui ont l’expérience de l’amour ne s’y trompent pas. Une femme rajeunit-elle en quelques jours ? Elle n’est pas allée à l’institut de beauté, ou chez le chirurgien réparateur des visages. Mais elle est aimée. Elle aime. Elle a vingt ans.

— Pour un jour.

— On ne mesure pas le bonheur à sa durée. Il y a des jours qui valent dix ans et des nuits qui valent un siècle.

— C’est du romantisme.

— Qu’en sais-tu ?

— Comment le saurais-je ?

— Essaie. Mais ne tarde pas trop. Rajeunir, c’est bien. Être jeune, c’est mieux. Tu es jeune. Pas pour longtemps. Est-ce qu’il n’y a pas un pli, une menace de pli, au coin de ta narine ? Et sous tes yeux, où la peau très fine est veinée comme un pétale de fleur, n’y a-t-il pas un cerne léger ? Et là, sur ta tempe, un cheveu blanc ?…

La femme a envie de briser son miroir. Elle pense que le verre est trouble, l’éclairage défectueux… Une ride ?… Un cheveu blanc ? La voici. Le voici. Presque invisibles, mais réels… Elle pleurerait, si les larmes n’abîmaient pas les paupières. À ce moment, le mari qu’on oubliait, rentre, et met un vague baiser sur le front de la dame soucieuse. Et il ne manque pas de dire :

« Tu as bien mauvaise mine aujourd’hui. »

Ou :

« C’est ta nouvelle robe ? Elle est ratée. »

Ou :

« Dans le Métro, ce matin, il y avait, en face de moi, une toute jeune femme ravissante. »

Les maris ont un génie singulier pour dire tout ce qui n’est pas à dire, au moment le plus inopportun. Et cela vient de ce qu’ils parlent pour eux, et non pour leur femme.

Leur femme est une espèce de meuble, un de ces objets familiers qu’on ne voit plus parce qu’on les a vus trop longtemps.

Vétilles, mesquineries. Hélas ! des édifices qu’on avait construits pour durer longtemps, sont ruinés par des insectes qui rongent invisiblement leur charpente. La maison conjugale, fondée sur l’amour et l’amitié des époux, pour abriter les enfants, se défera-t-elle parce que l’homme et la femme auront regardé par les fenêtres, la vie qui passe et qui les sollicite ?

Elle résisterait mieux si tous les époux comprenaient que le bonheur est une œuvre de chaque jour, et que la faiblesse humaine a besoin d’être aidée, enfin si chacun d’eux, malgré les tracas du ménage, ou les obsédants devoirs du métier, consentait à s’occuper un peu de l’autre.

— Regarde mon chapeau que j’ai choisi pour te plaire.

— Je n’ai pas le temps…

— Lisons ensemble ce livre que j’aime.

— Je n’ai pas le temps…

— Vois ce beau printemps qui fleurit. Le laisserons-nous passer, inutile ? Je voudrais sortir avec toi, tous deux, tout seuls…

— Je n’ai pas le temps…

— Embrasse-moi. Prends-moi dans tes bras. J’ai besoin d’être toute blottie contre ton cœur et de m’endormir sur ton épaule…

— Ah ! si j’avais le temps, ma chérie !…

L’homme moderne est un forçat du travail et il devient, très vite, un obsédé. Tous ceux qui négligent leur femme n’ont pas cessé de l’aimer, mais ils ont cessé de le lui dire. Leur silence n’est pas un signe de désaffection. Eux le savent bien. Comment la femme peut-elle s’y méprendre ? Elle s’y méprend toujours. La plus intelligente, comme la plus simple, doute de l’amour qui se tait. Ces mots de tendresse qui la rassuraient contre les périls menaçants — la satiété, l’âge — elle ne peut s’empêcher de les attendre. Elle ne se résigne pas à ne les entendre jamais.

Si les mots et les gestes ne créent pas un sentiment vrai, ils créent l’atmosphère où ce sentiment se fortifie et s’enrichit. Un grand amour est capable de grandes actions, mais l’occasion en est rare dans la vie quotidienne, tandis que les petits plaisirs et les petits chagrins sont de tous les instants. Un homme vous assure qu’il passerait par le feu pour vous sauver. Cela vous touche. Cependant, l’incendie est un accident exceptionnel. C’est très beau de vous sauver la vie. Encore faut-il vous la rendre douce.

La femme ne demande pas à l’homme qu’elle aime des sacrifices inouïs : elle souhaite seulement un peu de sollicitude attentive, quelques minutes chaque jour. Cela représente pour un homme de ce temps-ci, un effort de volonté. Il a tant d’affaires en tête. Il est tellement tiraillé et surmené !… Qu’il fasse, pourtant, cet effort. L’habitude le lui rendra facile, et le bonheur de l’être qu’il aime — leur bonheur à tous deux — est à ce prix.

Un chrétien, si occupé qu’il soit, réserve, matin et soir, le temps de faire oraison, et si courte soit cette oraison, elle nourrit sa vie intérieure. L’amour est un élément de cette vie intérieure, et il commande aussi qu’on fasse oraison. C’est une condition de sa durée. La néglige-t-on, l’amour devient une habitude du cœur et du corps, nécessaire et sans prestige, comme la chaleur du calorifère dans la maison. On a besoin de cette chaleur, mais on s’y accoutume tellement qu’on n’y pense plus. Il faut qu’elle manque pour qu’on apprécie, par le contraste, sa douceur. Ainsi des époux mesurent au vide qu’il a laissé, le bonheur perdu.

Et voici l’histoire du ménage Philibert.

« Le ménage Philibert se dérange », disaient les amis, et leur joie perçait sous leur fausse commisération. Comment eussent-ils déploré, sincèrement, la fin d’un bonheur qui, depuis plus de quinze années, était une espèce de scandale ? Le ménage Philibert se permettait de démentir la maxime célèbre sur les mariages qui peuvent être bons, mais ne sont jamais délicieux ! Le ménage Philibert montrait l’amour, le vrai amour, l’amour tout court, sans épithète explicative et amoindrissante, dans le cadre conjugal ! Mme Philibert, plus jolie que belle, n’avait aucun génie, sauf celui de son sexe, le génie féminin qui en vaut bien un autre. M. Philibert, par contre, était un grand savant et il était aussi un amoureux, passionnément épris de sa compagne, heureux de la rendre heureuse, tout ensoleillé quand elle riait, tout orageux et sombre quand elle était triste ou malade, tout dépareillé quand elle était absente. Enfin, un homme charmant quoique sérieux. Rien n’est plus rare, parce qu’à l’ordinaire, les hommes charmants ne sont pas sérieux et les hommes sérieux ne sont pas charmants.

Ils s’aimaient, depuis quinze ans. Pas une défaillance. Il y a autour de deux êtres ainsi accordés une sorte de halo qui rayonne d’eux en les signalant à la jalousie des autres, à cette haine inconsciente que le monde éprouve pour les favorisés de l’amour. Le monde surveille ces couples comme l’Anglais de la légende guettait le dompteur. Les Philibert défiaient le destin, ce tigre. Un jour, cependant, ils seraient mangés.

Le drame commença lorsque M. Philibert découvrit un nouveau carburant pour les moteurs d’avions. Sa femme, au début, confidente de ses espoirs, les partagea d’un cœur enthousiaste. Elle était si fière de son Philibert qu’elle se résigna de bonne grâce à rester à la maison quand il avait rendez-vous avec des hommes de science ou avec des hommes d’affaires. Elle n’était pas égoïste. Il lui suffisait qu’au retour d’une soirée austère, Philibert dît, comme lui seul savait le dire, qu’il avait pensé à elle, tout le temps, et travaillé pour elle. Il lui décrivait les gens qu’il avait vus. Il les imitait même, avec une verve comique qui la faisait rire aux larmes. Aux bras l’un de l’autre, ils retrouvaient leur jeunesse. Et ils s’endormaient, la main dans la main.

Cependant, les expériences se poursuivaient. Pour essayer le carburant, l’inventeur fit un, deux, trois voyages. Mme Philibert aurait voulu l’accompagner, mais il voyageait avec des hommes, et une femme les aurait tous gênés. Elle pleura, quand il partit pour la troisième fois. Les deux autres fois, elle avait souri. Il fut ému par ces pleurs et il dit :

— Au diable le carburant ! Je ne te quitte plus !

— Non, dit-elle. Il faut me quitter. Nous ne sommes plus des enfants et le carburant, ta gloire ! vaut bien quelques sacrifices.

Parlant ainsi, tous deux étaient sincères et, pourtant, ils se mentaient à eux-mêmes. Philibert, au fond, tenait beaucoup à son carburant, et Mme Philibert, au fond, le haïssait.

Les « quelques sacrifices » ne suffirent pas au carburant, devenu un Moloch dévorateur. Il réclama les jours tout entiers de l’inventeur, puis une part de ses nuits, puis toutes ses nuits. Et puis toutes ses pensées. Et puis la gaîté, la joie, l’innocent bonheur de Mme Philibert. Deux ans après la découverte du carburant, qui n’était pas encore « au point », Philibert mangeait à n’importe quelle heure, n’importe où, hors de chez lui, il couchait sur un divan, à côté de son laboratoire parce qu’il veillait tard et se levait tôt. Il embrassait sa femme sur les cheveux et ne remarquait pas qu’elle avait changé de coiffure. Bientôt, il ne vit même pas qu’elle était pâle et qu’elle avait pleuré. Cette créature qui avait été la douceur de sa vie, elle n’était plus qu’une ombre flottante à travers le nuage de ses pensées et les vapeurs du carburant. Quand, par hasard, ils passaient une soirée ensemble, et qu’elle eût souhaité lire avec lui les livres qu’elle avait aimés, ou causer cœur à cœur, Philibert, envoûté par son démon alchimique, en revenait toujours à parler du carburant.

La pauvre Mme Philibert osa se plaindre. Le mari fut d’abord très étonné. Il était sûr que ses sentiments étaient toujours les mêmes pour sa petite chérie, et il ne concevait pas qu’elle pût être malheureuse à cause du carburant. Il fut ensuite très affecté. Il voulut abandonner ses recherches. Mme Philibert protesta. Elle savait qu’il ne se passerait jamais du carburant. Elle tâcha donc de se résigner. Pendant une absence de son mari, elle ne lui écrivit pas une seule fois. (Elle aussi faisait des expériences.) Philibert ne s’en aperçut même pas. Alors, elle s’inquiéta. Elle pleura. Elle perdit le sommeil. Elle dit à Philibert :

« Tu ne m’aimes plus. »

Philibert, dans la candeur de son âme, tenta de lui démontrer par des raisonnements serrés, logiques, irréfutables, que l’amour et le carburant s’accordaient dans son cœur. Il eût mieux fait de prendre sa femme dans ses bras, mais il en avait perdu l’habitude, et le réflexe amoureux ne jouait plus. Il faut dire aussi que, par un phénomène spécialement masculin, Philibert, depuis qu’il faisait chambre à part, ne comprenait plus la psychologie féminine. Il était comme un insecte qui a perdu ses antennes. Entre les deux époux, un malentendu existait, qui s’aggrava dans le silence où tous deux s’isolèrent, lui par l’effet de ses préoccupations scientifiques, elle par une douloureuse timidité. Enfin, elle comprit que son Philibert à elle était mort. Le carburant l’avait tué. À sa place, il y avait un chimiste, un inventeur génial, un futur commandeur de la Légion d’honneur, un futur membre de l’institut, un de ces messieurs que l’on glorifie après leur mort par des discours filandreux, des monuments affreux et des plaques portant leur nom aux coins d’une rue nouvelle. Mais ce monsieur-là, Mme Philibert le connaissait à peine. Elle avait épousé l’autre, le premier Philibert. Elle le pleurait. Elle le pleurera toujours. Vous la rencontrerez quelquefois avec le Philibert du carburant. Vous croirez que c’est là son mari. Elle ne vous démentira pas. Mais, je vous le dis en vérité, elle est veuve.


vi

L’HÉROÏSME FÉMININ


L’humanité, la science, l’art, la politique, l’homme peut les préférer au bonheur. Et aussi quelques femmes exceptionnelles. Je n’écris pas ce livre pour les femmes exceptionnelles. Elles me pardonneront de dire que la grande masse de nos sœurs est indifférente aux abstractions. La nature le veut ainsi. Un mari, un amant, un enfant, ce ne sont pas des abstractions. Ce sont des êtres de chair qu’on embrasse, qu’on soigne, qu’on défend contre le chagrin, la maladie et la mort, qu’on préfère à tout, et qu’on ne distingue pas très bien de soi-même. L’héroïsme féminin est amour et non devoir, même chez Corneille.

Chimène demande au roi la tête de Rodrigue. Elle y est obligée par la loi de l’honneur, mais cette tête si chère, elle serait bien fâchée de l’obtenir. Elle est héroïque par force et ravie de ne plus l’être, quand elle peut enfin, décemment, épouser le meurtrier du comte Gormas.

Camille n’est pas héroïque à la façon de sa terrible famille. Rome n’est rien pour elle, au prix de son Curiace bien-aimé. À défaut du courage civique, (sentiment qui, chez la femme, est l’effet de l’éducation, et, si noble qu’il soit, toujours artificiel), Camille a le courage de l’amour. Elle brave son frère, en sachant bien qu’il la tuera. Ses cris de tigresse viennent de sa féminité, tout comme les fureurs d’Hermione et de Roxane.

À l’autre extrême, au degré le plus haut, il y a Jeanne d’Arc, la guerrière et la sainte. Mais Jeanne n’est pas une femme. Elle est une vierge. Toutes les victimes féminines des grandes causes, jeunes têtes dévouées à la mort, et dont aucun homme n’a dénoué les cheveux, sont des vierges. Vierge, Charlotte Corday, l’ange de l’assassinat. Vierges, les Vestales ; vierges, les druidesses ; vierges, les Sibylles. Dès que l’amour les saisit, le dieu qui les habitait les abandonne, Walkyries déchues.

L’héroïsme de la femme est d’un autre ordre, et je reviens à mon vieux Corneille. Il a, une fois, rejoint et dépassé Racine, dans la connaissance, ou l’intuition, du cœur féminin. Il a créé Pauline.

Les professeurs qui annotent le Théâtre classique à l’usage des lycéens, rappellent volontiers cette définition célèbre : « Pauline est une honnête femme qui n’aime pas son mari. »

Pauline aimait Sévère. Elle a épousé Polyeucte pour obéir à son père, et elle lui a donné, par devoir — dit-elle — l’amour qu’elle donnait à Sévère par inclination. Nous savons qu’elle est la droiture même. Elle ne ment à personne… excepté peut-être à son propre cœur.

Sévère reparaît. Elle n’a pas eu le temps de l’oublier. Elle le revoit, bien contre son gré, car elle craint

Ces surprises des sens que la raison surmonte…

Sa raison surmonte, par un pénible effort, la révolte de l’amour qui ne veut pas mourir. Elle aime Sévère. Elle le lui dit, en parlant au passé, par un détour délicat qui sauve la pudeur… Et cependant, elle affirme qu’elle aime aussi Polyeucte. Son inquiétude, sa sollicitude conjugale ont un accent déjà bien tendre. N’oublions pas que Polyeucte est jeune, noble, magnifique, qu’il a, dans l’âme, ce goût du sublime qui le rend singulièrement généreux — généreux jusqu’à l’imprudence, puisqu’il permet à Pauline de revoir Sévère. Il y a en lui du chevalier. Tous les autres personnages, et Sévère le premier, ratiocinent admirablement. Ils ont été à l’école des philosophes. Polyeucte est un poète. Sa foi nouvelle, son amour, l’angoisse du cœur et l’espérance du martyre, jaillissent de lui, comme un chant. Et ce sont les merveilleuses Stances.

À toute sa famille, à Sévère, à Néarque lui-même, il paraît excessif et même fou. Croyez-vous que Pauline l’estime moins parce qu’il extravague ? C’est à ce moment-là qu’elle commence à sentir ce qu’elle tâchait seulement de sentir, à penser ce qu’elle s’efforçait de penser. L’amour qui était dans sa raison, descend dans son cœur, envahit tout son être. Souvenez-vous qu’elle est mariée depuis quelques jours, qu’elle est devenue femme dans les bras de Polyeucte. Jusqu’à la fin, elle va le suivre dans son ascension spirituelle, sur un autre plan, sur le plan sentimental. Elle arrive à l’aimer, parce que la folie du chrétien, son intransigeance, son mépris de la mort, son exaltation, le grandissent surhumainement ; et aussi parce qu’elle doit le disputer à Dieu, parce qu’elle va le perdre, parce qu’il est abandonné de tous, parce qu’il n’a plus qu’elle au monde. L’instinct amoureux et maternel la possède tout entière. Quand elle parlait à Sévère de sa tendresse conjugale, cela nous semblait une ruse de la vertu, et une volonté d’auto-suggestion. Comment douter, quand elle dit :

Mon Polyeucte touche à son heure dernière.

Quel cri d’amour, ce possessif ! Et le reproche qui suit :

Vous en êtes la cause…

Pauline atténue. Elle ajoute :

Vous en êtes la cause… encor qu’innocemment.

Mais, l’aveuglante vérité, éclate dans les premiers mots : « Vous en êtes la cause… »

Quelques critiques ont été choqués par les expressions que cette femme désespérée emploie pour émouvoir, et troubler, le néophyte.

Voilà donc le dégoût qu’apporte l’hyménée.
Je te suis odieuse après m’être donnée…

On trouve que Pauline exagère, qu’elle manque de goût et même de pudeur ! Et ce ton-là, ce n’est plus tout à fait celui de la muse tragique. Mais c’est bien celui de la nature et de la vie. C’est le suprême argument de la femme qui fait lever des souvenirs brûlants et de brûlantes images, et qui appelle une ardente dénégation.

Polyeucte est homme. Il aime Pauline. Elle est encore neuve à ses sens. Cet enthousiaste frénétique devait être un amant passionné. Il frémit et il résiste. C’est Pauline qui est vaincue. La grâce divine fait son œuvre en elle, mais l’amour avait préparé la voie.

Polyeucte m’amène tout droit à la Princesse de Clèves. L’héroïne du célèbre roman est, bien plus justement que Pauline, le type de « l’honnête femme qui n’aime pas son mari », une honnête femme chrétienne, fille de Racine et qui est allée à l’école chez Corneille.

Pourquoi, dit le lecteur qui se souvient d’avoir bâillé sur les classiques — il les lisait trop tôt et par obligation ! — pourquoi revenir à ces vieux auteurs et à ces vieilles histoires ? Cher lecteur, les vieilles histoires que ces vieux auteurs nous ont racontées sont toujours nouvelles, parce qu’elles sont toujours vraies. Si je m’y reporte, c’est qu’on n’a pas fait mieux à notre époque, et aussi parce que je veux te donner l’envie de les relire, pour ton plaisir, maintenant que tu es loin du lycée et du bachot.

Le sujet de la Princesse de Clèves est de tous les temps. Une jeune femme très pure, « estime » son mari qui l’aime éperdument. Si elle l’aimait de même, leur passion se calmerait par l’habitude et la sécurité, car l’amour demeure à son paroxysme tant qu’il ne cesse pas de désirer ou de craindre. M. de Clèves, au début de son mariage, croit n’avoir rien à craindre, et cependant il a quelque chose à désirer. L’idée qu’il est aimé par devoir trouble sa joie. Il est heureux sans être content. Cependant, il est bien loin de la jalousie. Il respecte, il honore cette femme qu’il chérit, cette femme douce, aimable, soumise, trop soumise ; il croit, comme tous les maris, que la froideur de cette belle créature est un effet du tempérament, et que jamais l’amour n’échauffera ce cœur tranquille. Et puis… Mme de Clèves rencontre M. de Nemours.

Elle l’aime au premier regard, et sans se douter qu’elle l’aime.

Un homme et une femme se croisent, à un carrefour de la vie. Ils y sont arrivés par des routes bien différentes, et ce n’étaient pas l’un vers l’autre qu’ils croyaient aller. Intérêts, devoirs, affections, tout devait les retenir, ou les repousser violemment, en sens contraire. Ils se regardent, s’arrêtent, et leur destin est fixé.

Le monde dit :

« Quelle folie ! Ils ne se connaissaient pas tout à l’heure. »

Ils ne se connaissaient pas, mais ils se sont reconnus. C’est ce qu’on appelle « le coup de foudre », phénomène d’intuition si rapide qu’il échappe à la conscience. Ce que d’autres couples comprennent après une série d’émotions et de faits qui s’enchaînent et qu’on peut discuter en les subissant, cet homme et cette femme l’ont senti, dans un éclair. Les passions qui naissent ainsi ont un caractère de fatalité que l’on voudrait nier aujourd’hui, par défiance du romantisme, mais Mme de Lafayette, qui est si loin de Lélia, l’a très fortement exprimé : « Les passions qui nous viennent par le temps ne peuvent s’appeler de véritables passions. Il n’y a de passions que celles qui nous frappent et nous surprennent. Les autres ne sont que des liaisons où nous portons volontairement notre cœur. Nos véritables inclinations nous l’arrachent malgré nous. »

Et Mme de Clèves s’éprend de M. de Nemours, qui n’est pas supérieur au prince de Clèves. Ses mérites ne justifient peut-être pas la préférence irrésistible qu’il inspire. Mais la vie ne ressemble pas à une distribution de prix où le plus sage reçoit la couronne. L’amour est injuste pour les bons élèves, et il a une tendresse particulière pour les mauvais sujets. Ainsi Don Juan séduit, avec mille et deux autres, la pieuse et chaste Elvire.

M. de Nemours n’est pas Don Juan. Mme de Lafayette a voulu qu’il ait été séducteur, qu’il soit resté séduisant, et qu’ayant donné son cœur à Mme de Clèves, il ne puisse plus être séduit.

Ces gens du xviie siècle, qui aimaient tant faire des portraits, ne peignaient que des caractères. Saint-Simon excepté, et quelquefois Mme de Sévigné, ils nous montrent l’humeur, l’allure, et l’âme de leurs modèles, jamais les traits de leurs visages. Le front « bien coupé », les yeux « brillants », le sourire « engageant », la taille, les bras, la gorge « admirables » ne nous font rien voir du tout. Mme de Lafayette nous dit seulement que Mme de Clèves était blonde. Quant à Nemours, « il était fait de telle sorte qu’il était bien difficile de n’être pas surprise de le voir quand on ne l’avait jamais vu ». À chaque page, cependant, un détail délicat vient achever le dessin de cette figure qui est bien la figure de l’Amant que rêvent toutes les femmes.

On se souvient de la précaution que prend Mme de Clèves, lorsqu’elle a vu clair dans son cœur troublé. Elle se réfugie à la campagne, où son mari vient la rejoindre. Il veut la ramener à la cour. Elle s’en défend, et comme il insiste, elle se jette à ses pieds et lui avoue la vérité, en lui demandant de la secourir contre elle-même. « Plaignez-moi, dit-elle, aidez-moi et tâchez de m’aimer encore, si vous pouvez. »

Scène admirable, dans sa brièveté et sa simplicité. En quelques phrases, chacun dit ce qu’il doit dire. C’est la perfection classique. Qu’en pensèrent les contemporains ? Ils pensèrent que cet aveu gâtait, par son invraisemblance, un très bel ouvrage. Bussy-Rabutin, dans une lettre à Mme de Sévigné, le qualifia d’extravagant. Et il ajoutait : « Une femme dit rarement à son mari qu’on est amoureux d’elle, mais jamais qu’elle ait de l’amour pour un autre que pour lui. » Ce Bussy avait connu beaucoup de femmes, pour leur malheur et pour le sien. Il n’avait rencontré nulle part une Princesse de Clèves. Mme de Miramion, qu’il enleva de force et qu’il dut rendre, par force, était une sainte, et elle n’aimait pas son ravisseur.

Ce qui choquait les gens de goût, c’était la confusion des genres. On n’admettait pas qu’un mari pût aimer sa femme avec les ardeurs et les faiblesses d’un amant, et surtout qu’il écoutât des aveux qui mettaient sa dignité en péril. L’attitude de M. de Clèves semblait piteuse. Quelques dames durent penser que l’aimable et vertueuse princesse avait perdu la plus belle occasion de se taire, et qu’il est plus charitable de tromper discrètement son époux que de le placer dans une situation ridicule. Le type du mari amoureux, malheureux et sympathique n’était pas encore inventé.

Il y avait bien Polyeucte ! Mais Polyeucte savait en se mariant que Pauline avait aimé Sévère. Polyeucte n’est pas jaloux. Il vit dans le sublime, où Pauline le rejoint. M. de Clèves vit sur la terre, comme tout le monde. Il ne s’occupe pas de renverser des idoles et de braver le gouvernement établi. C’est un homme qui souffre et souffrira chaque jour davantage. Il a pardonné une infidélité de sentiment tout involontaire. Il a honoré, admiré la vertu de l’épouse chérie qui lui a brisé le cœur, et pendant une heure au moins il a touché au sublime. Il n’a pu s’y maintenir. D’abord, il a voulu connaître le nom de son rival et il l’a connu. Le connaissant, son imagination a travaillé sur des mots, sur des circonstances infimes. Il a interprété le hasard. Il a construit le drame de la trahison. Ses soupçons insensés sont devenus une certitude… Oui, croit-il, la princesse le trompe. Elle sera bien aise d’être délivrée de lui. George Sand a écrit l’histoire d’un autre mari, qui, dans les mêmes circonstances, se sacrifie au bonheur de sa femme en se tuant. M. de Clèves est trop bon catholique pour commettre un crime sur lui-même, mais il se laisse mourir.

« Pourquoi m’avouer votre passion pour un autre si vous n’aviez pas la force d’y résister ? Je vous aimais jusqu’à être bien aise d’être trompé. Je l’avoue à ma honte. J’ai regretté ce faux repos dont vous m’aviez tiré. Que ne me laissiez-vous dans cet aveuglement tranquille dont jouissent tant de maris ? J’aurais peut-être ignoré toute ma vie que vous aimiez M. de Nemours. »

À ce discours, Mme de Clèves répond par des larmes. Puis elle se justifie comme elle peut. M. de Clèves meurt un peu moins triste, mais, enfin, il meurt, et peut-être aurait-il vécu s’il avait eu bien envie de vivre.

Avant de désespérer un homme qu’on ne veut pas quitter, il faut y prendre garde, et se demander si tel aveu qu’on ne pourra jamais reprendre est indispensable.

Le romancier, ainsi que l’avocat, le médecin et le prêtre, est souvent pris pour confident par des amis, ou des inconnus. Des femmes qui « estimaient » leur mari et qui aimaient un autre homme, comme la princesse de Clèves, m’ont demandé conseil.

« Que dois-je faire ? Je sens que je suis en danger de succomber si je ne parle pas. Et si je parle, mon mari que j’aime tendrement, sans l’aimer d’amour, sera désespéré. »

J’ai répondu :

— Réfléchissez bien. Pour moi-même, je préfère la vérité au mensonge et même à l’équivoque. Cependant, elle est redoutable. N’infligez pas un fardeau si lourd à une âme trop faible pour le porter, afin d’en décharger le vôtre. Livrez vous-même votre combat. Si vous êtes croyante, trouvez un confesseur intelligent et bon. Ne « refoulez » pas vos sentiments. Libérez votre cœur par la confidence ou la confession… mais pas à votre mari, à moins que vous n’ayez résolu de le quitter.

— Je ne peux pas le quitter.

— Raison de plus pour l’épargner.

— Et si je n’ai pas la force de me défendre ?

— Hélas ! Je n’ai pas de recette pour vous sauver. Une femme se sauve toute seule avec l’aide de Dieu, si elle croit en Dieu ; par stoïcisme, si elle a des principes philosophiques (n’y comptons pas trop), et quelquefois tout simplement parce qu’elle n’a pas la force de rompre des liens très solides, de désoler un mari qu’elle aime plus qu’elle ne croyait l’aimer. Si elle a la force de se taire, peut-être s’apercevra-t-elle un jour que sa passion est passée. Il lui restera un souvenir secret, qu’elle chérira. Et elle n’aura rien détruit.

Une seule fois il m’est arrivé de donner un conseil exactement contraire. Ma « pénitente » n’était capable que d’une sincérité approximative et l’aveu n’était que relatif. Cela se passait dans une toute petite ville où les dames qui n’ont rien à faire occupent leurs loisirs à surveiller leurs voisines par le moyen de miroirs très bien dénommés « espions ». Une veuve, encore jeune et blonde comme le lin flamand, avait été trop peu farouche en vers un monsieur trop hardi. Il avait disparu de son existence, mais les miroirs se souvenaient de les avoir vus, tendrement enlacés, au soir tombant, et la receveuse de la poste avait transmis des dépêches, en style convenu. qui sans rien préciser, laissaient tout comprendre…

Un second monsieur, nouveau venu dans le pays, vit la veuve aux cheveux de lin. Il l’aima. Il en fut aimé. Et la petite ville commença les cancanages pour lui faire échec.

— Comment sortir de là ? me dit un soir que j’étais de passage, la pauvre belle blonde, tout inquiète. Ces gens sont si méchants qu’ils vont me dénoncer à Lucien. Il recevra des lettres anonymes. Vous connaissez les mœurs d’ici.

Et elle pleurait de peur et de rage, et aussi parce qu’un début de grippe lui faisait des yeux larmoyants.

— Je crains, lui dis-je, que votre Lucien ne soit très vite averti par un ragot ou par une lettre non signée. Dans ce cas, que fera-t-il ?

— Il ne sera pas content.

Il vous accusera de l’avoir trompé par votre silence. Si vous devancez vos charmants compatriotes, si vous parlez franc, vous aurez les honneurs de la guerre. Lucien sera peiné. Il ne sera pas indigné. Et il pensera qu’une si belle franchise vous donne droit à sa confiance.

— Il le pensera.

— Et il vous pardonnera.

— Eh bien ! fit-elle, je lui dirai tout… presque tout… tout ce qu’on pourrait lui raconter… Ah ! c’est terrible ! Je pleurerai. Il pleurera… Mais (elle se regarda dans une glace à main), voyez comme ce rhume m’enlaidit ! J’ai les yeux battus. Je suis bouillie, bouffie, abominable !…

Elle poussa un grand soupir :

« Enfin ! Il croira que c’est le remords ! »

Et sur ces mots, qu’un homme n’inventerait as, elle s’en alla, consolée.

Elle utiliserait sa grippe !

La logique des femmes.

Les femmes ont de ces expressions imprévues, qui résument, en raccourci, une situation. Elles déconcertent les hommes par un apparent illogisme, tandis qu’une femme, en les entendant, reconnaît la logique féminine.

Une dame qui avait passé plusieurs jours en Bretagne, avec un amant, rentre à Paris, en compagnie d’une amie. Pour justifier son retour tardif, elle avait prétexté un « chaud et froid » qui l’avait retenue au lit. Le mari l’attend à la gare. Il est — ou paraît — d’humeur bourrue. A-t-il des soupçons ? Est-il seulement contrarié par un changement de programme qui a troublé ses habitudes ? On ne sait. Il baise distraitement le front de son épouse, salue l’amie, et dit :

« Je vais chercher un taxi. »

Et il s’en va.

— Avez-vous vu !… dit la femme, suffoquant d’une indignation très sincère… Quel égoïste ! Quelle brute !… Il ne m’a même pas demandé si j’avais beaucoup souffert, et si j’étais vraiment guérie !…

— Ah ! ma chère, dit l’amie, ne vous plaignez pas ! Vous voulez que votre mari s’attendrisse sur vous qui depuis huit jours…

L’épouse offensée ouvre tout grands des yeux clairs comme ceux d’un petit enfant :

« Mais, dit-elle, il ne sait pas. Alors !… »

Et l’amie convient qu’elle a raison. Le mari ne sait rien. Donc, il n’a aucun motif d’être désagréable. Donc, étant désagréable, il fait injure à sa femme. Donc, il est une brute égoïste. Donc…

Quand un homme entreprend de discuter avec une femme et qu’elle lui oppose un de ces arguments très bien construits, selon la logique féminine, il voit rouge et il a envie de tuer quelqu’un. Et pourtant, les trois quarts du temps, la femme a raison. Elle a raison sur le plan où elle s’est placée, qui n’est pas Celui de l’homme.

Observez un homme et une femme — Jean et Jeannette — qui discutent sur un sujet quel conque. Ils sont du même avis. Pourtant ils continuent à discuter.

C’est que, dès la première phrase de Jean qui commençait une démonstration bien ordonnée, Jeannette a compris où il allait en venir — et elle y est venue, d’un seul bond de son esprit, en sautant par-dessus la série des syllogismes et des preuves. Jean souffrirait de laisser en panne la mécanique de son raisonnement. Il éprouve une satisfaction à mettre en marche ce bel engrenage, pour accomplir jusqu’au bout une opération intellectuelle sans utilité pratique, puisque Jeanne l’interrompt en lui répétant :

« Je sais, ne te fatigue pas !… »

Il ne se fatigue pas ; il la fatigue, et il ne s’en aperçoit pas. S’il s’en aperçoit, il ne comprend plus. Il dit qu’on ne peut pas discuter avec les femmes, qu’elles se dérobent, et sont de mauvaise foi. Il est tout près de trouver que Jeanne lui est inférieure par l’intelligence, tandis que Jeanne le trouve supérieurement pédant.

Une autre fois, ils sont d’avis contraires. Leur discussion est un duel où les deux adversaires ne pratiquent pas la même escrime. Jean se plaint que Jeanne lui porte, déloyalement, des coups irréguliers. Il s’irrite, finit par se fâcher, ou bien il abandonne le combat. Dans le premier cas, sa brutalité lui ôte le droit d’avoir raison, même s’il a raison.

Dans le second cas, Jeanne triomphe.

Il y a un troisième cas, où Jeanne, par gentillesse, feint d’être convaincue sinon vaincue. Mais elle n’a pas changé d’avis. Elle se tait. C’est déjà bien beau qu’elle se taise. L’homme naïf chante victoire :

« Je savais, dit-il, que tu finirais par comprendre… »

Le pauvre !…

C’est une grande naïveté de la part d’un homme intelligent que de discuter avec une femme comme si elle était une espèce d’homme. Et c’est bien pis lorsque la discussion est d’ordre sentimental. Si fin que soit un homme, la femme a souvent envie de lui souffler ce qu’il devrait dire, qui est très simple, et qu’il ne trouve pas tout seul. S’il le trouve et s’il le dit, il peut faire, après, tout ce qu’il veut. La femme reconnaît son maître.

Elle en est ravie, parce que si elle éprouve une délectation à dominer l’homme, c’est une délectation perverse : c’est la volupté de la revanche, la puérile joie de l’écolier qui fait la nique au professeur, le plaisir du braconnier qui a berné le gendarme. Mais le vrai bonheur de la femme, le seul bonheur complet qu’elle ressente, le seul qu’elle cherche à travers tous les essais d’amour, c’est une reddition volontaire et un don total à l’homme qu’elle peut admirer. Et elle n’admire pas l’homme qui ne voit pas clair en elle, ou qui prétend y voir clair quand il n’y comprend rien.

L’homme ne connaît bien la femme que s’il a dans sa sensibilité, une nuance légère de féminité et la femme n’est pour lui une amie complète et sûre que si elle a dans l’intelligence une nuance de virilité. C’est le secret des liaisons qui durent et des mariages heureux.

Une femme intelligente et cultivée a des idées personnelles, une conception de la vie qui lui vient de son expérience propre. Elle aime : aussitôt vous la voyez se dévouer aux idées de l’homme qu’elle chérit. A-t-elle modifié les siennes ? Elle le croit. Ce n’est pas sûr. Elle les a mises en sommeil, et elle les réveillera quand elle aura fini d’aimer. C’est une histoire qu’on a racontée cent fois, qui est toujours actuelle et qui le sera moins, à mesure que les femmes auront une action directe et plus importante dans la société. Mais leur tempérament et leur faculté d’assimilation les disposeront toujours au rôle de collaboratrices. Leur besoin d’admirer et de servir y trouve une satisfaction morale, qui dépasse de beaucoup la simple satisfaction professionnelle. Si leur chef ne mérite pas ou ne sait pas gagner leur sympathie, elles se dégoûtent de leur besogne, qu’un employé de l’autre sexe l’accomplit par esprit de discipline, quels que soient ses sentiments pour le patron.

D’autre part, une employée, si elle est jeune et très jolie, ne mesure jamais, comme son collègue masculin, la supériorité d’un chef. Sous la déférence imposée demeure le sentiment de la puissance du sexe, qui représente tant de possibilités pour les femmes très belles. Une fille faite comme Vénus se sent, sur un certain plan, l’égale de n’importe quel homme, fût-il un roi. La beauté crée un privilège redoutable à la femme qui l’a reçue en don, comme d’autres ont reçu le génie ou la fortune. Aussi, quand on enseigne aux jeunes filles qu’il importe peu d’être laide ou jolie pourvu qu’on soit vertueuse, font-elles semblant de l’admettre, mais elles n’en croient rien.

Le dévouement de la femme aux idées d’un homme se confond avec son dévouement aux intérêts de cet homme que lui-même, parfois, néglige. Et la femme, qui prend si facilement ses sentiments pour des opinions, change d’opinion quand elle change de sentiment. Il arrive aussi que les idées accaparent l’homme, et le disputent à l’amour. La femme n’y voit plus que des rivales, qu’elle exècre sourdement. C’est l’aventure du ménage Philibert.

Jalouse des idées, combien plus jalouse des êtres, la femme qui aime est une combinaison d’égoïsme et de dévouement passionné. Le dévouement l’emporte sur l’égoïsme, mais il ne le supprime pas. Encore faut-il définir cet égoïsme qui est réellement un réflexe de défense. L’amour féminin donne tout et veut qu’on ait besoin de ce qu’il donne. Sa pire torture est de sentir qu’il n’est plus nécessaire à l’être aimé, ou qu’autre chose est nécessaire, qui ne dépend pas de lui, qui n’est pas lui.

C’est par là qu’il rejoint l’instinct maternel. Pour l’amante et pour la mère, possession et don ne font qu’un, tandis que l’homme peut se satisfaire de posséder sans donner. Il n’a pas besoin d’agir sans cesse dans la vie de sa compagne. Il n’a même pas besoin qu’elle soit heureuse par lui, pourvu qu’elle ne soit pas heureuse par un autre. Il a d’autres fonctions, d’autres devoirs, qui peuvent être grands et nobles, dont la femme recueille indirectement le fruit ou l’honneur. C’est beaucoup pour elle. Ce n’est point assez. Elle souffre de se croire inutile. Le mot de l’amour vrai, c’est :

« Je veux faire quelque chose pour toi. »

C’est un mot de femme.

« Je veux faire quelque chose pour toi. Je ne peux pas être ta collaboratrice. Je suis trop ignorante, ou trop faible. Cependant, Je ne peux pas vivre sans te servir. Alors, je veillerai sur ta santé. Je préparerai les mets qui te sont agréables et salutaires. J’entretiendrai tes vêtements. Je fleurirai la pièce où tu travailles. Si tu es malade, je m’épuiserai à te soigner. Es-tu joyeux ? Je suis gaie. Es-tu chagrin ? Viens me dire ton souci. Voici mes bras pour t’enlacer, mon sein pour reposer ton front, ma bouche pour te caresser, tout mon corps pour ton plaisir. Et tout mon cœur. St toute mon âme. Et quand je t’aurai tout donné, je te dirai merci. »

Ce don total, l’homme s’y accoutume, parce que c’est l’ordre naturel, et il entre quelque indifférence dans l’accoutumance. Quelquefois la sollicitude de la femme tombe à faux. Sollicitude maladroite qui gêne au lieu d’aider, qui a l’air d’un reproche ou d’une exigence.

Gina Lombroso, dans son admirable livre, l’Âme de la Femme, a très bien défini le caractère féminin, dont l’égoïsme est en réalité un alterocentrisme. L’homme peut supporter la solitude, et même la choisir et l’aimer. La femme, jamais. Elle a besoin que les autres aient besoin d’elle, et il est vrai que les autres en ont besoin. D’où son instinct sociable, et son influence civilisatrice. D’où sa véritable grandeur, et son inépuisable charité. D’où son énergie dans les désastres de la vie familiale, énergie bien souvent supérieure à celle de l’homme. Lorsque tout croule, fortune, situation, espérances, et même ces amitiés qui se dérobent devant le malheur, lorsqu’il faut renoncer au luxe et même au bien-être, et que la misère menace, la femme, hier encore insouciante et choyée, grandit tout à coup dans l’épreuve. Si le chef de famille désemparé fait défaut, elle le supplée, et s’il disparaît, elle le remplace. Pour nourrir ses enfants, pour sauver son foyer, elle travaillera, avec cette patience et cette ardeur qu’on voit aux abeilles dans la saison de la récolte, quand les butineuses, ne mesurant plus leurs forces, meurent à la tâche, les ailes éraillées par la quête du pollen.

Les défauts de la femme, que je n’ai pas dissimulés dans cette étude impartiale, et tout le mal qu’elle peut faire, lorsqu’elle sort de son rôle et méconnaît sa vocation, ne sont-ils pas mille fois rachetés par cet inlassable dévouement ?

La jalousie.

Il n’y a pas d’amour sans jalousie, et il y a des jalousies sans amour. Elles sont plus particulièrement masculines. Un homme qui adore une maîtresse est furieux d’être trompé par sa femme. Il est plus rare qu’une femme, éprise d’un amant, souffre beaucoup des infidélités d’un mari. Cela n’est pas impossible, parce que le mariage est autre chose que le mari, et qu’une femme qui ne tient guère au mari peut tenir au mariage.

Sentiment normal chez l’homme qui éprouve la fureur du propriétaire cambriolé et du maître bafoué. La femme le ressent tout autrement. Sa jalousie est une inquiétude. Elle se représente le foyer détruit et les enfants partagés. Son amour même hésite devant cette catastrophe. Il arrive qu’elle rompe avec un amant aimé, pour garder un mari qu’elle n’aime pas. C’est le mariage qu’elle aime.

Ce cas est moins exceptionnel qu’on ne pense. La femme n’est pas toujours très consciente des motifs qui la déterminent. Elle croit qu’elle revient à la vertu, tandis qu’elle obéit à l’intérêt et à la peur.

La vraie jalousie amoureuse ne connaît ni l’intérêt, ni la peur. Elle crée, lorsqu’elle dure, un état morbide de l’âme, où l’idée de la trahison se fixe comme un clou. Le clou est impur, et il infecte le tissu où il s’enfonce. Il n’est pas de souffrance morale comparable à celle-là, si cruelle que la douleur physique lui paraît une trêve bienfaisante. Qui l’a connue, comprend le geste libérateur de ceux qui se délivrent de l’obsession par le crime ou par le suicide. Ils n’ont pas su que pour guérir il suffisait d’attendre. Encore faut-il pouvoir attendre. Les malheureux qui s’évadent de leur enfer de jalousie dans la mort, s’ils avaient supporté leur torture quelques jours ou quelques semaines de plus, l’auraient sentie décroître. Entre leur capacité de résistance et leur douleur, l’équilibre s’est rompu.

« S’ils avaient réfléchi, disent les bonnes gens, s’ils avaient raisonné… »

La passion, au degré démentiel où la jalousie la pousse, est incapable de réfléchir et de raisonner. L’essentiel est de ne pas arriver à ce paroxysme, si l’on peut. Les anciens voyaient dans l’amour jaloux une vengeance des dieux, le désordre de l’âme obligée de chérir et de haïr le même objet, en se déchirant elle-même. Mais la plupart des hommes et des femmes qui parlent de la jalousie, sévèrement ou légèrement, n’en ont ressenti que les atteintes bénignes. L’amour les amuse et s’amuse d’eux, trop minces proies pour les flèches divines. D’autres sont des victimes de choix. Le dieu les marque, les enivre, les conduit sur le plus haut sommet de la vie et les abandonne devant un précipice solitaire. Étonnez-vous qu’ils aient le vertige !

Le bonheur d’appartenir à ce qu’on aime, et de posséder ce qu’on aime, est si grand qu’il rapetisse tous les autres, mais la vraie passion est rare, et l’on confond ordinairement le bonheur et le plaisir, qui ne sont pas du tout liés. L’amour veut le plaisir, et ne s’en satisfait. La volupté n’est que le sceau et le signe du bonheur qui lui survit et la dépasse. Ceux qui ne cherchent qu’elle, ne trouvent qu’elle. S’ils lui demandent ce qu’elle ne peut donner, elle leur répondra en leur présentant le visage du Vice, et ses cornes de bouc.

Ces amants que nous avons vus, se rencontrer et se reconnaître, à la lueur d’un éclair, ils sont, l’un pour l’autre, la promesse du bonheur, qui inclut la parfaite volupté. Le livre de leur vie, à cette page qu’ils tournent ensemble, leur tombe des mains, et ils ne lisent pas plus avant.

Questi che mai da me non fia diviso,
La bocca mi bacia tutto tremante…

Que l’orage infernal les emporte ! L’enfer même ne peut séparer Paolo et Francesca, unis pour l’éternité, dans le tournoyant essaim des âmes pécheresses.

Ce bonheur de l’amour comblé, des amants l’ont refusé par scrupule. C’est une haute vertu, qu’il faut louer d’autant plus qu’elle n’empêche pas les regrets. Ainsi des croyants augmentent leurs mérites devant Dieu. Mais les incroyants n’ont-ils pas le sentiment douloureux d’avoir fait un sacrifice stérile ?

Ceci nous ramène, par un assez long détour, à la Princesse de Clèves et à son auteur.

On connaît la fin du roman. : M. de Clèves est mort. Mme de Clèves, devenue veuve, continue d’adorer M. de Nemours qui l’adore. Vont-ils s’épouser ?

Non, Mme de Clèves se refuse.

« Je sais, dit-elle, que vous êtes libre, que je le suis, et que les choses sont d’une telle sorte que le public n’aurait peut-être pas sujet de vous blâmer, ni moi non plus, quand nous nous engagerions ensemble pour jamais. Mais les hommes conservent-ils de la passion dans ces engagements éternels ? M. de Clèves était peut-être l’unique homme du monde capable de conserver de l’amour dans le mariage. Peut-être aussi sa passion n’a-t-elle subsisté que parce qu’il n’en avait pas trouvé en moi. Je n’aurais pas le même moyen de conserver la vôtre. Vous avez eu déjà plusieurs passions ; vous en auriez encore ; je vous verrais pour une autre comme vous avez été pour moi. J’en aurais une douleur mortelle et ne serais même pas assurée de n’avoir pas le malheur de la jalousie… »

Le lecteur pense que Mme de Clèves raisonne trop bien et qu’elle raffine sur le scrupule. Pour comprendre ce dénouement, il faut éclairer la Princesse de Clèves par les autres ouvrages de Mme de Lafayette, qui précédèrent ce chef-d’œuvre.

Zayde, roman espagnol, est farci de naufrages, d’enlèvements, de bandits et de corsaires avec des ressouvenirs de M. d’Urfé et de Mlle de Scudéry. On y trouve encore, et ceci annonce la Princesse de Clèves, une saisissante étude de la jalousie.

Un certain Ximénès vit en solitaire « après avoir éprouvé ce que l’infidélité et l’inconstance des femmes peuvent offrir de plus douloureux », tel qu’aurait vécu M. de la Rochefoucauld s’il n’avait pas connu Mme de La Fayette. Ce Ximénès rencontre Bélasire, fille du comte de Guevarre. C’est une jeune femme qui a été follement aimée par un gentilhomme, le comte de Lare, mort à la guerre, « après avoir perdu l’espérance de l’épouser ». Elle a renoncé à l’amour et devient l’amie de Ximénès. Tous deux disent tant de mal de l’amour que l’amour se venge. Les voilà épris l’un de l’autre ! Ximénès, qui se croit bien guéri de sa manie de défiance, supplie Bélasire de lui conserver dans l’amour l’entière franchise qui est le privilège de l’amitié. Encouragée par lui, Bélasire raconte tous les témoignages d’amour qu’elle a reçus des gens qui l’ont aimée. Elle parle du comte de Lare et voilà Ximénès qui devient jaloux. Il presse Bélasire de questions ; il la soupçonne de déguiser la vérité ou de lui en taire une partie. Il ne lui montre plus ni passion, ni tendresse, étant incapable de lui parler d’autre chose que du comte de Lare. En même temps, il déplore de l’obliger à penser à ce rival défunt. Il trouve qu’elle a trop de mémoire pour les actions d’un homme qui lui a été indifférent, enfin « il fait poison de tout ».

Ainsi, la vérité sortie de la bouche d’une femme trop confiante, dévaste deux existences.

Une femme qui écrit des romans d’amour, se souvient qu’elle a aimé, et puis, si elle a le don d’observer et de recréer la vie, elle fait une œuvre objective. Elle dépasse la réalité qui est particulière pour atteindre à la vérité qui est générale. Néanmoins, il y a toujours, dans un ouvrage qui paraît imaginé, des places sensibles où le souvenir affleure et palpite, comme une artère sous la pression du doigt. Ce secret qui se trahit, prête un charme singulier aux confidences involontaires — bien loin de la mode d’aujourd’hui où l’auteur se montre tout nu. La curiosité du lecteur a quelque chose à découvrir et à conquérir, et elle prend une nuance plus tendre. C’est ainsi qu’il faut lire Mme de Lafayette. Elle a un secret. Il est dans son œuvre comme il est dans sa vie.

Une vie en clair-obscur, où l’amour n’est peut-être qu’une amitié plus exclusive, où l’amitié n’est peut-être que l’amour sans flèches, et sans ailes, pour parler le langage du temps. Tout y est sagesse, mesure, élégante harmonie, délicate pudeur. Pourquoi cette étude si attentive de la jalousie ? Pourquoi ce refus du bonheur à tous les amants, et même à ceux que rien ne sépare plus, rien qu’un scrupule ? Pourquoi cette conclusion pessimiste : que toujours un homme fait repentir sa femme ou sa maîtresse de l’imprudent aveu qu’il en a reçu ?

Toutes ces aventures du cœur finissent en catastrophes, ou ne finissent pas. Poèmes inachevés. La vie de l’auteur n’est-elle pas aussi un poème inachevé ?

La Rochefoucauld n’avait pas cinquante ans lorsqu’il commença avec Mme de La Fayette — plus jeune de vingt ans — une liaison d’amitié. Il n’était pas encore le goutteux, le podagre, qu’il devint par la suite. Il avait des restes de beau cavalier : les yeux noirs, les sourcils drus, les dents blanches, des cheveux bruns encore épais, la taille belle, les manières de la plus exacte civilité, surtout avec les femmes dont il goûtait extrêmement la conversation. Avec cela « quelque chose de fier et de chagrin dans la mine », Il avait, disait-il, « renoncé aux fleurettes », et il paraissait ne plus même se souvenir qu’il avait aimé Mme de Longueville, jusqu’à en devenir un peu fou et tout à fait méchant. Il approuvait cependant les belles passions. « Elles marquent la grandeur de l’âme, et quoique dans les inquiétudes qu’elles donnent il y ait quelque chose de contraire à la sévère sagesse, elles s’accommodent si bien avec la plus austère vertu qu’on ne saurait les condamner avec justice » (Les passions qu’il a ressenties n’étaient donc pas « belles » ?) Il ajoute ceci qui donne à songer : « Moi qui connais tout ce qu’il y a de délicat et de fort dans les grands sentiments de l’amour, si jamais je viens à aimer, ce sera assurément de cette sorte ; mais, de la façon dont je suis, je ne crois pas que cette connaissance que j’ai me passe de l’esprit au cœur. »

Ce portrait qu’il trace de lui-même est un peu antérieur aux débuts de sa liaison avec Mme de La Fayette. Il reniait ses passions défuntes, et ne se croyait plus capable que d’un amour de tête. Est-ce par cet amour que commença une affection où l’amour passa de la tête au cœur, et, chemin faisant, prit le nom d’amitié ?

Ce furent — de 1665 à 1672 — quelques années obscures, peut-être troublées. L’intimité de Mme de La Fayette et de M. de La Rochefoucauld fit parler les médisants d’autant plus que les deux amis étaient mariés. M. de La Fayette, depuis longtemps séparé de sa femme, ne comptait plus, et la duchesse de La Rochefoucauld ne comptait guère, bien qu’elle eût donné huit enfants à son mari, mais Mme de La Fayette représentait la sagesse et la raison, et le monde ne permet pas que l’on change de personnage.

Ces premiers chapitres du roman vécu, d’où sortirent les romans rêvés, nous ne pouvons que les conjecturer. La Rochefoucauld accepta-t-il, sans débat, le rôle d’amant platonique, sous le nom d’ami ? Mme de La Fayette se crut-elle assez aimée pour que le seul don du cœur pût suffire à retenir La Rochefoucauld, ou pas assez aimée pour risquer le don de tout le reste. Il y a souvent, dans la vertu des femmes, autant de prudence que d’orgueil.

En 1670, Mme de La Rochefoucauld est morte et M. de La Fayette existe toujours. Mme de Sévigné affirme que les deux amis vivent fort honnêtement. « Il n y paraît que de l’amitié… La crainte de Dieu de part et d’autre, et peut-être la politique ont coupé les ailes à l’amour. » (Par politique, entendez le soin de ménager l’opinion publique.) Mme de La Fayette est seulement « la favorite et la première amie », dit la marquise en badinant. Les infirmités qui sont venues et s’accroissent par le temps, n’ont pas été inutiles au triomphe incontesté de la sagesse.

C’est l’amitié amoureuse, sentiment délicieux, quand les cœurs qui l’éprouvent ne sont plus en danger d’aimer ailleurs. Sainte-Beuve la croyait plus délicieuse encore et plus solide, lorsqu’elle était fixée par le « clou d’or » d’un souvenir voluptueux. Il disait qu’un homme et une femme ne connaissent pas la perfection de l’amitié, s’ils n’ont pas été amant et maîtresse. Chacun d’eux retrouve alors, dans les yeux de l’autre, une image secrète qui est leur trésor commun. Ils goûtent un délicat plaisir à se rappeler ensemble l’heure où se confondirent l’amour et l’amitié. À voir les anciens amants, l’on doit penser que ce raffinement sentimental est le privilège d’un bien petit nombre, et La Rochefoucauld répond, par avance, à Sainte-Beuve « qu’il y a peu d’amants qui n’aient pas honte de s’être aimés lorsqu’ils ne s’aiment plus ».

Pas de « clou d’or » dans le passé de M. de La Rochefoucauld et de Mme de La Fayette. L’a-t-elle regretté ? Si elle ne l’a pas regretté, pourquoi veut-elle tant de mal à ceux qui s’aiment ? Elle ne leur permet jamais, dans ses livres, le bonheur qu’elle n’a pas eu dans sa vie, et celui qu’ils pourraient avoir, elle l’empoisonne par la jalousie. Quelle galerie de jaloux dans ses romans ! Qu’ils sont vrais, qu’ils sont naturels ! Où a-t-elle pris ses modèles ? Chez M. de La Rochefoucauld ou dans son propre cœur ?

Voilà, me semble-t-il, le secret de son caractère : elle avait une âme ardente, une extrême facilité à souffrir et le désir de l’absolu. L’homme qu’elle aurait aimé, s’il était né dix ans plus tôt ou si elle était née dix ans plus tard, était incapable de lui donner le même amour qui avait été la part de Mme de Longueville. Mme de La Fayette, ne pouvant posséder cet amant passionné, l’imagina. Elle en fit M. de Nemours, et elle lui prêta toutes les grâces qu’il n’avait plus. Elle voulut qu’il aimât Mme de Clèves, qui était elle-même rajeunie, embellie, et toujours vertueuse, mais elle leur défendit d’être heureux.

C’est un cas de jalousie rétrospective qui peut exister dans une liaison chaste, et qui vient du cœur et de l’esprit sans émouvoir les sens. Même dans une passion où les sens ont suivi le cœur, la jalousie du passé n’est pas ordinaire aux femmes. Elles savent bien que leur mari ou leur amant a eu des maîtresses, et elles n’en souffrent guère pourvu qu’elles soient sûres d’être préférées. L’instinct de rivalité qui fait la femme impitoyable à la femme, dès que l’amour est en cause, y trouve même une satisfaction. Il y a les femmes qui plaignent une rivale malheureuse, et lui rendent justice. Elles ne sont pas innombrables.

Ce qui préserve la femme de la jalousie rétrospective, c’est qu’elle a peu d’imagination sensuelle. Elle vit trop dans l’instant pour subir l’assaut des images qui surgissent du passé. Elle s’étonne qu’un amant soit torturé par des actes qu’elle a commis avant de le connaître.

Elle dit sincèrement :

« Qu’est-ce que ça te fait puisque je n’y pense plus ? »

Il ne peut pas la croire. Il ne sait pas que la nature, si cruelle aux femmes, a eu pitié d’elles, en leur donnant une faculté d’oubli qui déconcerte les hommes. Si elles n’avaient pas cette puissance de se renouveler, recommenceraient-elles l’amour et la maternité après les déceptions sentimentales et les souffrances physiques ? Il faut bien, pour perpétuer la vie, qu’elles y soient toujours neuves.

Je ne veux pas dire que les femmes oublient à volonté l’amour ancien. L’oubli ne leur vient, et sans effort, que si elles commencent un nouvel amour. Alors, l’homme du passé, qui avait cru les posséder jusqu’au fond de la chair et de l’âme, est pour elles comme s’il n’était pas. Ce détachement incompréhensible à celui qui en est la victime, et même au bénéficiaire, explique la colère de Samson. Dans certains cas, il est, pour l’homme, comme le chiffon rouge devant le taureau, une provocation au meurtre, sinon une excuse.

Carmen affole don José, l’enivre de plaisir, le déshonore et le quitte. Il se venge. Et la salle applaudit.

Don José aurait dû savoir qu’on ne demande pas à Carmen la fidélité qui n’est pas dans sa nature. Carmen l’avait averti, en lui déclarant qu’elle ne mentirait jamais. Sa seule vertu, c’est cette franchise. Mais don José espérait qu’elle mentirait tout de même un peu.

Si Carmen acceptait de mentir, c’est qu’elle aurait encore une ombre de tendresse. La femme qui ose dire la vérité, sans restrictions, est perdue pour l’homme qu’elle quitte. Elle peut bien pleurer, avec lui, sur les ruines qu’elle a faites. Elle peut même être bouleversée par le chagrin, à la condition, pourtant, que l’homme ne prétende pas la retenir et la reprendre. Au péril même de sa vie, la femme, quand elle a dit : « C’est fini ! » est implacable. L’amant d’hier n’est plus que l’ennemi. Tous les moyens sont bons pour s’en défendre et pour s’en défaire. S’il menace, après avoir supplié, une haine sans nom, physique comme le désir, se lève contre lui, des entrailles de la femme. Sous le poing qui va s’abattre, sous le couteau qui va frapper, la plus fragile créature répétera le défi qui met le sang aux yeux de l’homme. « Non… non… jamais… ». Elle n’est plus qu’un refus vivant. Félin acculé à l’obstacle, elle fait face avec un courage qui surprend et parfois désarme l’adversaire. Si le geste meurtrier ne s’achève pas, quelle victoire pour la femme, et dans son rire, quel incommensurable mépris !

Il arrive que Carmen se sauve encore par la ruse. Elle garde son sang-froid et elle joue la partie dont sa vie est l’enjeu, en promettant ce qu’elle est bien décidée à ne plus donner, José qui se méfie, voudra des gages. Le chef-d’œuvre de Carmen est de n’en accorder aucun et de renverser si bien les rôles, qu’elle aura le salut, l’honneur et le gain.

Délivrée de José, qui va l’attendre sous l’orme éternel où il trouvera Boubouroche et bien d’autres, Carmen goûtera une jubilation intérieure à s’en évanouir de plaisir, et elle enverra José à tous les diables — la prison, le bagne ou la mort — d’un cœur sauvage et léger, en allant retrouver Escamillo. Quelque fois, Escamillo ne soupçonne pas l’existence de José, ce qui arrange bien les choses, et trois jours après, Carmen n’y pense plus. Elle a tué l’intolérable José dans sa pensée, dans sa mémoire. C’est une véritable crémation. De l’amour et de l’amant, il ne reste plus que cendre.

Avec une Carmen, Escamillo n’a que faire d’être jaloux rétrospectivement. L’avenir peut l’inquiéter. Le passé, non. Carmen vit la minute présente. Un jour, si quelqu’un parle de José, devant elle, elle dira de très bonne foi :

« Quel José ? »

Elle l’a aimé, sensuellement, et l’amour sensuel ne marque une femme que s’il n’est pas remplacé. On a construit des théories sur « l’empreinte » du premier possesseur, soi-disant inoubliable. Ce sont des hommes qui ont inventé cela. Les femmes mal mariées savent ce qu’il en est. Une femme se souvient de l’amour et de l’initiateur qui lui a révélé l’amour. Ce n’est pas forcément celui qui l’a prise vierge.

L’oubli est facile aux femmes qui ont beaucoup de caprices. Vagues sur vagues, légère écume emportée au vent. Le plus bel exemple, en ce genre, est celui que rapporte le président Hénault, dans ses Mémoires.

Mme du Deffand, causant avec Mme de Prie, fit allusion à un M. d’Alincourt qui avait été du « dernier bien » avec la dame. Celle-ci protesta, très vivement, que c’était pure calomnie. Ayant bien protesté, elle s’étonna :

— Vous n’avez pas l’air convaincue.

— Je ne le suis pas, répondit Mme du Deffand.

— Sur quoi jugez-vous donc que M. d’Alincourt ait été mon amant ?

— Vous me l’avez dit vous-même !

— Ah ! c’est vrai. Je l’avais oublié, dit Mme de Prie.

Et elle parla d’autre chose.

Avait-elle oublié sa confidence ou sa liaison ? Les deux peut-être…

L’amour ôte la mémoire aux femmes… mais il la leur rend quand il s’en va, et pour celle qui a cessé d’aimer, le plus lointain passé ressuscite.

Juliette, ou l’Amour.

Ce n’est pas la Juliette de Shakespeare, c’est celle de Victor Hugo. Figure pathétique, à demi voilée encore, et qui entre lentement dans l’histoire et dans la légende. Ce que l’on sait de sa vie, ce que ses lettres révèlent de son âme, lui vaudront à jamais la tendresse de tous ceux qui sont allés, comme elle, jusqu’au bout de l’amour. Car elle est l’amour même, l’amour féminin, avec son enthousiasme et son humilité, sa patience et sa violence, sa raison et sa déraison, ses enfantillages et sa grandeur, sa puissance d’oublier tout ce qui n’est pas lui, dans le présent et dans le passé, sa joie de servir, sa jalousie torturante.

1833. Victor Hugo vient de donner Marion de Lorme. Il va donner Lucrèce Borgia. La jeunesse française salue en lui le roi des poètes vivants. À trente et un ans, il a déjà monté bien des degrés de cet escalier de Jacob où les Anges de gloire le conduisent, entre terre et ciel. C’est encore un jeune homme, bien qu’il soit marié depuis 1822 et qu’il ait deux fils et deux filles, qui ne l’envierait ? Et il n’est pas heureux !

À peine sort-il d’une crise conjugale dont ses amis les plus chers n’ont pas eu la confidence. Sainte-Beuve a passé dans le ménage du poète comme une limace venimeuse. La très belle et très bonne Adèle Hugo a été troublée par ce vilain être qui connaît le cœur des femmes, tandis que le grand poète, avec tout son génie, a l’inexpérience d’un homme marié vierge, à vingt ans. Victor Hugo a su la trahison de l’ami ; il a soupçonné la faiblesse de sa femme ; il a souffert, il a pardonné ; il a conservé une tendre affection pour son Adèle, mais c’en est fini de l’amour.

C’est alors, que, dans un bal d’artistes, il entrevoit Juliette Drouet, blanche avec des yeux noirs, couronnée de diamants, et si belle qu’elle lui met le feu dans l’âme. Il n’ose encore l’approcher. Il conserve, de son austère adolescence et de son mariage précoce, des idées très nobles et des préjugés très bourgeois. Cette Juliette a été l’élève, le modèle et la maîtresse du sculpteur Pradier, dont elle a eu un enfant. Elle a mené la vie de bohème, insouciante et besogneuse. Ce n’est pas une demoiselle à donner en exemple aux jeunes personnes bien élevées, mais ce n’est pas une courtisane, comme ses biographes l’écriront. Si elle appartient aujourd’hui au prince Demidoff, cela ne signifie pas qu’elle soit à qui veut la payer. Comme la suite le prouvera, elle a péché par caprice, par faiblesse, par insouciance, par pauvreté, jamais par vice. Elle a le cœur innocent.

Les hommes qu’elle a connus ne la valaient pas, bien qu’ils se crussent très au-dessus d’elle. Pradier, médiocre sculpteur, est un égoïste solennel, bizarre mélange de dandy, de Lovelace, de prédicant génevois et de Joseph Prudhomme. Il donne à Juliette des conseils d’économie et de prudence, mais il ne lui donne que cela, bien qu’elle doive élever leur fille Claire. Alphonse Karr, romancier exécrable qui eut pourtant de l’esprit, semble avoir fortement exploité l’amour de Juliette. Elle n’a trouvé d’affection vraie que celle du décorateur Séchan, et de protection généreuse que celle d’Anatole Demidoff.

Le souvenir de cette éclatante figure va poursuivre Victor Hugo. Dans l’orage de sa vie secrète, l’« Oiseau de flamme » a brillé, splendide et fugitif. Quelques mois plus tard, le 2 janvier 1833, le poète retrouve Juliette à la Porte Saint-Martin, où commencent les répétitions de Lucrèce Borgia. Elle a un tout petit rôle : celui de la princesse Negroni, qui ne fait guère que traverser le drame. Le 2 février, première représentation. La princesse Negroni porte une robe qui voudrait être « Renaissance » et qui est bien « Restauration ». On peut la voir, cette robe, devenue un objet de musée, dans la maison de Victor Hugo, place des Vosges. C’est un damas, entre le rose sombre et le violet rougissant, broché de fleurs argentées. Cent années ont jeté leur cendre sur les reflets endormis aux plis de la soie, plumage éteint de l’oiseau mort. On pense à la jeune femme, dont le corps tiède et souple anima cette robe qui lui survit, tandis que sous une dalle sans nom, au cimetière de Saint-Mandé, elle n’est plus que poussière. Des plumes et des chaînes de perles se mêlaient à ses cheveux nattés. Ses bras nus sortaient des vastes manches. Ses pieds, chaussés de souliers à bout carré, se révélaient, lorsqu’elle repoussait, d’un geste vif, la jupe traînante. Flamme qui brille, ardeur qui rit, mélancolie dans la gaieté, elle demandait à Maffio :

« Qu’est-ce qui remplit tout le cœur ? »

Elle, le savait bien, puisque son cœur était plein d’amour.

Six semaines plus tard, le 17 février 1833, Juliette se donne à Victor Hugo. Le surlendemain 19, dans la nuit du mardi-gras, ils célèbrent leurs noces d’amour, ces noces mystérieuses dont ils fêteront l’anniversaire chaque année, pendant un demi-siècle. Cinquante fois, sur un livre dédié au souvenir, s’inscrira une prose ou un poème et la date nuptiale brillera, feu lointain, jusque dans les ombres de la vieillesse, jusqu’à la nuit du tombeau.

Jamais Victor Hugo n’oubliera cette matinée où il sortit de chez Juliette, le cœur ébloui.

« Le jour naissait. Il pleuvait à verse. Des masques déguenillés et souillés de boue descendaient de la Courtille avec de grands cris et inondaient le boulevard du Temple. Ils étaient ivres, moi aussi. Eux de vin, moi, d’amour. À travers leurs hurlements, j’entendais un chant que j’avais dans le cœur. Je te voyais, douce ombre rayonnante dans la nuit, tes yeux, ton front, ta beauté, ton sourire aussi enivrant que tes baisers. Tout cela me revient en ce moment, au milieu de cette autre foule de masques qu’on appelle l’Assemblée Nationale, et qui sont, eux aussi, des fantômes… » (20 février 1849).

Le poète connaissait l’amour virginal et l’amour conjugal. Il découvre un autre amour, un autre monde : la passion.

Juliette a quitté Demidoff et le théâtre. De tout son luxe, elle n’a gardé que ses créanciers. La cage de l’Oiseau de flamme, c’est maintenant un petit logement dans une rue du Marais. Les deux amants sont pauvres. Victor Hugo, qui a de lourdes charges de famille, travaille pour payer les dettes de Juliette. Les beaux meubles ont été vendus, ou saisis. M. Guimbaud, qui a publié une très belle étude sur Juliette Drouet, nous apprend qu’il y avait, au Mont-de-Piété, 48 serviettes brodées, 48 chemises de batiste (estimées 500 francs) une montre en émail et or (estimée 450 francs), une croix en brillants (estimée 500 francs). Et Juliette manque de linge ! Elle manque aussi de feu, en hiver. Elle a de gros souliers, de gros bas, et deux robes seulement qu’elle ravaude pour les faire durer. Ses mains s’abîment, gercées d’engelures. Elle vit dans une complète réclusion, ne recevant personne, ne sortant jamais seule, ne lisant que le Moniteur ou les manuscrits de son amant qu’elle recopie, en fidèle secrétaire. Et Paris se demande où est la belle Juliette, ce que fait la belle Juliette, princesse enlevée par un enchanteur…

Ce qu’elle fait ? Elle expie !

Avec l’amour, la jalousie, l’atroce jalousie rétrospective a saisi le cœur et les sens du poète. Il est très jeune encore, plus jeune que son âge par son inexpérience de la femme, et il y a, dans ce romantique, un bourgeois, farci de préventions contre les comédiennes et les courtisanes. Il aime Juliette passionnément. Il découvre les beautés de cette âme née pour l’amour et digne du plus haut amour. Elle lui a dit ses fautes. Elle est toute loyauté, avec l’humilité la plus touchante. Sa vie passée est tombée d’elle, comme une tresse de cheveux coupés. Que pourrait-il craindre, celui qui est aimé ainsi ?

Il craint tout. Il craint les pensées qui deviennent des images, et qui prennent des noms — des prénoms —. Il craint la mémoire des sens, sinon la mémoire du cœur, et ces spectres, Pradier, Séchan, Karr, Demidoff, revenants du palais enchanté où il veut être seul avec Juliette. Il ne supporte pas que sa maîtresse parle à un autre homme que lui. Il ne supporte pas qu’elle reçoive des lettres ; qu’elle en écrive, qu’elle sorte seule. Il se persuade qu’elle a mené une vie « infâme », traînée à la boue du ruisseau. Et il finit par l’en persuader elle-même. Des scènes de violence, à tout propos, éclatent. Juliette, martyrisée, se révolte. Elle essaie de s’enfuir, et elle revient. En 1834, les deux amants, à bout de forces, décident de se séparer. Juliette part pour la Bretagne. Elle va chez sa sœur aînée, à Saint-Ronan. Mais Victor Hugo la rappelle, et, sur le chemin du retour, la rejoint. Désormais, leurs vies seront inséparables. Il prend Juliette, tout entière, avec son passé et leur avenir. Cependant, il veut qu’elle se « purifie » par « l’expiation », comme si l’amour sincère, qui se donne sans réserve et sans retour, n’était pas la purification suprême.

Alors, commence une claustration qui durera près de douze ans. Juliette est retranchée du monde. Elle occupe ses journées à recopier des manuscrits en l’absence du dieu ; ses soirées à ravauder les vêtements du dieu, pendant qu’il travaille ; et quelquefois, ses nuits à pleurer le dieu qui s’en est allé, après une scène de jalousie. Il est véritablement un dieu pour elle, et elle se mortifie parce qu’il lui ordonne un étrange ascétisme amoureux. Elle renonce à la coquetterie qu’il déclare inutile à la beauté véritable, et elle perd, avec la coquetterie, un peu de cette beauté qu’elle néglige. Dans l’isolement total, repliée sur son cœur, livrée à l’idée fixe de l’amour, elle déraisonne quelquefois. Comme Victor est jaloux, elle est jalouse, lui, du passé, elle, du présent ; lui, de ce qui n’est plus ; elle, de ce qui pourrait être. Et ils sont, à la fois, les plus heureux des amants et les plus malheureux.

Ce qui aide Juliette à supporter cette existence de recluse, c’est le puissant instinct de la servitude amoureuse, ressort de tout grand amour féminin. Servitude volontaire, aux délices cachées, ignorées de l’homme ; servitude qui ne comporte ni abaissement, ni diminution ; mais servitude dangereuse parce que l’homme s’y accoutume trop bien, et n’y attache plus de prix. Juliette a compris que Victor Hugo — son « Toto », comme elle l’appelle puérilement — est fort mal soigné dans la maison conjugale. Indolente et désordonnée, Adèle Hugo ne s’occupe guère du ménage. Chez elle, la cuisine est mauvaise, les matelas rembourrés de têtes de clous, les chambres glaciales, les lampes fumeuses et les encriers desséchés. Victor a des bretelles de paysan et des bas percés. Ses souliers sont des écumoires. Ses gilets ne connaissent pas le dégraisseur. Sa redingote n’est jamais brossée. Juliette entreprend de donner à son « Toto » un peu du bien-être qu’il ne trouve pas chez lui. Adroite, comme les femmes pauvres et jolies, elle sait faire beaucoup avec peu de chose et quelque chose avec rien. Elle raccommode les bas, taille des gilets neufs dans les restes de ses robes de théâtre, nettoie les cravates de Victor et les revers d’habit. Elle lui écrit : « J’ai bien regretté de ne pas t’avoir fait mettre ton gilet de cachemire, cette nuit, quand tu es parti. Il était tout prêt et reprisé… À défaut de vous, je m’attache à vos nippes. Je les soigne et je les débarbouille, con amore. »

Vient-il chez elle, après une soirée au théâtre ? Elle lui a préparé un souper charmant ; de la volaille, du raisin — son fruit préféré — et « le dessus de la crème ». Est-il malade ? Elle le soigne, maternellement, et lui donne la becquée. Elle fait mieux : elle crée, pour lui, avec l’instinct nidificateur de la femme, le refuge propice au travail, qu’il ne peut avoir place des Vosges. Il a enfin une lampe qui ne fume pas, un encrier toujours rempli, une table disposée selon ses habitudes méthodiques. Pendant qu’il travaille, Juliette coud, ou bien, couchée la première, elle regarde l’homme qu’elle adore, et quelquefois, ne voulant pas rompre le silence, elle écrit de petits billets qu’il trouvera sur l’oreiller lorsqu’il viendra près d’elle :

« Je suis heureuse d’apercevoir même votre ombre sur la page que vous lisez… »

« Pendant que tu écris près de moi, je te donne ma pensée, mon cœur, mon admiration et mon amour. Tu trouveras tout cela, tout à l’heure, quand tu liras ce gribouillis. Tu trouveras encore mieux, si tu te couches près de moi : des baisers, des caresses, de l’adoration. Tâche de venir bien vite, mon bien-aimé. »

Sur une colline qui domine la vallée de la Bièvre, il est un village où l’on voit encore une maison, pareille à toutes les vieilles petites maisons campagnardes du pays. Longue, basse, sous un toit de tuiles grises coupé de mansardes, elle s’orne d’un pied de vigne qui brode sa façade, entre les volets verts. Tout près s’ouvre la grille d’une avenue. Derrière, des vergers en talus descendant jusqu’à la rivière. La vallée, entre ses coteaux bleuissants, ondule avec une nonchalante douceur. La maison, c’est la maison de Juliette. La vallée, c’est la vallée d’Olympio.

Combien, parmi les promeneurs qui ont appris au collège, et se rappellent encore, peut-être, des fragments, ou des vers épars du poème immortel, combien savent cette histoire ? Victor Hugo n’est plus à la mode, paraît-il. L’amour non plus. Bièvres, Jouy, les Metz, on y va en excursion. Allons-y en pèlerinage.

C’est en août 1834 que Victor et Juliette, après avoir déjeuné à l’Écu de France, de Jouy-en-Josas, gravirent la route « âpre et mal aplanie » qui monte le flanc de la colline. Ils cherchaient une maison — pas même : une chambre dans une maison — à louer, pour que Juliette s’y installât, discrètement, tout le temps que Victor serait, avec sa famille, chez M. Bertin, aux Roches. Ils trouvèrent ce qu’ils cherchaient. La maison appartenait à une Mme Labussière. Le loyer était de 92 francs par an.

Elle a vu, cette humble maison, dont on a fait un petit musée, les heures les plus douces que vécurent les deux amants, depuis la nuit du 17 février. Ici, la double jalousie s’apaisait dans la vaste sérénité de la nature. Paris, aujourd’hui si proche, était encore très loin. Juliette, échappée à sa prison, refleurissait. Il y avait, dans cette femme, née du peuple, un peu de la grisette et de la paysanne, le tour d’esprit libre et vif et la fraîche naïveté qui survivaient à toutes les aventures de sa jeunesse. Avec sa robe et sa capeline de paille d’Italie, la princesse de théâtre, le modèle de Pradier, n’était plus que Mimi Pinson. Dans les bois de l’Homme-Mort, au carrefour de la Cour-Roland, elle allait attendre son amant, assise sur la mousse épaisse et verte qui abonde aux pieds des chênes. Quelquefois, il avait passé par là, le premier, et il avait laissé pour elle, au creux d’un vieux châtaignier, une lettre qui était un poème. Une flûte invisible soupirait dans les vergers. Le vent frôlait, sous l’yeuse, le calme miroir d’un étang. Une grâce virgilienne descendait, avec les ombres allongées des collines, sur ce paysage d’Île-de-France. La poésie diffuse dans les choses, devenait vivante au cœur de la femme et sous le front penché du poète. Des bois, de la fontaine, de la borne du chemin, des grands chars gémissants au crépuscule, des âmes confondues dans l’amour comblé, Olympio composait déjà le miel amer de sa tristesse.

Les années suivirent les années.

D’autres vont désormais passer où nous passâmes.
Nous y sommes venus, d’autres y vont venir,
Et le songe qu’avaient ébauché nos deux âmes,
Ils le continueront, sans pouvoir le finir.

Deux fois, trois fois, à longs intervalles, Victor et Juliette revinrent à l’« heureuse vallée ». Puis, ils n’y revinrent plus.

Juliette avait obtenu de reparaître au théâtre, dans Marie Tudor. Elle n’y fut pas égale à elle-même, et la cabale aidant, elle renonça définitivement à son art. C’est ce que Victor désirait, en secret. Il était trop jaloux pour partager sa maîtresse avec le public.

Elle rentra dans sa solitude. On l’oublia. Elle se consola dans ce culte de son dieu qui était son unique raison de vivre. Tendre servante d’amour, seule, trop souvent, dans le temple désert. Cette vie anormale la fatigua et la vieillit. Avant l’âge, ses beaux cheveux grisonnèrent. Puis elle perdit sa fille. Elle pleurait, maintenant, toutes les nuits.

Car les nuits étaient bien froides pour elle. Celui qu’elle chérissait, de toute son âme ardente et de tout son corps ardent, se détachait d’elle. Il invoquait, pour ne plus la rejoindre, dans le logis dont elle avait fait un sanctuaire, toutes sortes de prétextes : sa santé, ses travaux, sa campagne académique, sa campagne politique. Elle le plaisantait, en riant, sur « leur atroce chasteté », mais il y avait bien des larmes dans ce rire. Une femme ainsi retranchée de la vie, qui n’a rien au monde que son amour, une femme de ce caractère et de ce tempérament, ne se résigne pas sans une déchirante douleur à ce délaissement qu’elle croyait impossible. Elle acceptera tout, elle supportera tout, pourvu qu’elle garde dans ses bras refermés, l’amant qu’elle voit toujours pareil à lui-même. Les liens de la chair et ceux de l’âme sont mêlés, jusqu’à ce que la vieillesse, lentement, les dénoue, mais cela doit arriver par degrés, et si doucement, que les couples, unis par une longue et fidèle passion, s’en aperçoivent à peine, parce que l’intimité du lit leur reste infiniment chère, même quand le désir s’est évanoui.

Rien ne fut épargné à Juliette de ce qu’elle avait redouté. En 1851, elle reçut un paquet de lettres qu’une femme lui envoyait. Ces lettres, datées de 1844 à 1851, avaient été écrites par Victor Hugo à Léonie Biard, la « duchesse Thérèse » une très jolie femme blonde, qui était sa maîtresse depuis sept ans.

Juliette ne mourut pas de douleur. Elle courut à travers les rues de Paris, comme une folle, répandant son cœur et ses larmes sur le pavé. Puis elle écrivit une lettre où se montre la sublime générosité de l’amour vrai, prêt au sacrifice. Le poète se souvint alors. Il compara l’abnégation de Juliette à la férocité de Mme Biard. L’affreuse action de la jeune femme pesa sur lui comme un crime personnel, et quand se furent achevées les semaines d’« épreuve », voulues par Juliette, il revint à son vieil amour.

Mais le Démon de midi est entré dans sa vie.

À quarante ans passés, académicien, pair de France, reçu familièrement chez le roi, il aspire à devenir un conducteur de peuples et un prêtre de l’humanité, et voici que le Démon déchaîne en lui le grand Faune des bois du Parnasse. Le désir de la femme (ce que Juliette appelle « la plaie de la femme ») va brûler sa chair, rançon de la jeunesse trop sage et de l’amour trop jaloux. Entre les deux amants, le conflit continuera, avec des trêves et de courts apaisements, jusqu’à l’extrême vieillesse où ils arriveront tous deux.

Leur vie, après le coup d’État et dans l’exil, n’est plus qu’à demi secrète. Les fils mêmes du poète savent, et Mme Hugo ne l’ignore pas, que Juliette a traversé Paris sous les fusillades pour rejoindre et sauver Victor Hugo. Elle l’a suivi dans l’exil. Sa maison n’est pas très loin d’Hauteville House. Elle ne cesse de veiller sur le bien-être et la santé de son dieu. Sa litanie d’amour quotidienne ne s’est jamais interrompue, pauvre amoureuse en cheveux blancs !

L’Empire tombé, ils rentrent en France, non pas tous, car Mme Hugo est morte en 1868, et Juliette, enfin, sort de l’ombre. Elle est bientôt, presque officiellement, admise dans la maison de Victor Hugo, comme une épouse morganatique. Le couple septuagénaire a le bon goût de ne pas contracter un de ces mariages tardifs qui semblent une concession un peu ridicule à la respectabilité bourgeoise. Juliette n’y tient pas. Elle ne tient qu’à l’amour de son grand homme qui est toujours son « Toto ». Heureuse, elle pourrait l’être si les sens du poète, ou son cœur à elle, avaient vieilli. Elle ne se résigne pas à voir son ami courir des aventures indignes « de la majesté de son âge et de son génie ». Elle ne comprend pas que cette verdeur extraordinaire est un privilège exceptionnel dont il a l’orgueil. Elle souffre. Elle souffrira jusqu’à son dernier jour, et elle aimera, comme elle aimait dans la nuit du 17 février 1833, comme elle aimait dans la vallée de Bièvres. Les lettres de sa vieillesse sont aussi touchantes que celles de sa jeunesse.

« Si tu es bien, je suis bien. Si tu as bien dormi, j’ai bien dormi, et si tu m’aimes, je t’adore, écrit-elle le 3 mars 1876. Les oiseaux sentent déjà l’approche du printemps… Moi-même, mon grand bien-aimé, je sens refleurir en moi tous les souvenirs de notre jeune amour et mon vieux cœur battre plus fort en pensant à toi dans ce moment-ci… Où tu es attaché, il faut que je t’aime ; c’est le sort commun de la femme et de la chèvre, heureuses quand la corde qui les lie est assez longue pour atteindre quelques tendres bourgeons et quelques heures de bonheur… »

« Cher bien-aimé, mon âme vibre encore, tout émue de tes bons adieux, pendant que mes yeux s’emplissent de larmes de ne plus le voir et que mon cœur se gonfle de regret de n’avoir pu te suivre jusqu’au Sénat, comme autrefois. J’ai beau lutter de courage, de souffrance et d’amour, je sens que la vie ne veut plus de moi et que je perds du terrain à chaque minute qui s’écoule. Bientôt, je ne serai plus pour toi qu’un souvenir, hélas ! bien mélangé de bien et de mal, de bonheur et de désenchantement, résultat fatal de l’imperfection de ma nature, et si ce désenchantement doit avoir pour conséquence forcée l’oubli complet de notre amour mutuel en cette vie, je supplie Dieu de me donner à la fois la mort du cœur et celle de l’âme en me rendant au néant d’où je suis sortie. » (Juin 1878.)

Malade d’un cancer, devenue cette frêle figure de cire et d’argent qu’a peinte Bastien-Lepage, elle cache ses souffrances pour ne pas importuner celui qui est toujours son bien-aimé. Le 1er janvier 1883, elle écrit la dernière des vingt mille lettres où elle répète, depuis un demi-siècle, le même cri de passion :

« Cher adoré, je ne sais pas où je serai l’année prochaine à pareille époque, mais je suis heureuse et fière de te signer mon certificat de vie pour celle-ci par ce seul mot : Je t’aime.

« Juliette. »

Et la plume lui tombe des mains. Trois mois plus tard, le 13 mai, on la conduit au cimetière de Saint-Mandé près de sa fille Claire. La dalle de sa tombe ne porte aucun nom.

On a fait de Mlle de Lespinasse et de Marceline Desbordes-Valmore, des « saintes » de l’amour profane. Juliette Drouet ne mérite-t-elle pas ce nom, autant, et peut-être mieux, que ces deux femmes célèbres ? Elle n’avait pas l’intelligence cultivée de la première, et l’admirable génie poétique de la seconde. La qualité littéraire de ses lettres n’égale pas la beauté du sentiment qui les inspira. Mais ce qui est sans prix, dans ce témoignage, c’est le naturel, la vérité du cœur, tout nu.

L’amour, dans le mariage, subit les modifications qu’entraîne la vie conjugale, la maternité, la présence des enfants, les intérêts d’une carrière, le souci d’une fortune, car le mariage est un acte social et religieux. De là, son caractère particulier et sa haute noblesse. Mais il peut exister sans contenir de passion amoureuse, et s’il la contient, ses influences si complexes la transforment ou la détruisent.

Hors du mariage, l’amour, entre un homme et une femme libres d’eux-mêmes, doit compter aussi avec les nécessités étrangères ; avec la fonction ou le métier, surtout si la femme exerce une profession qui la rend indépendante de l’homme, avec les tentations, les possibilités d’aventure, le goût du renouvellement qui existe chez la femme, comme chez l’homme.

Dans le cas de Juliette Drouet, ces influences sont annihilées par les conditions de sa vie. Elle est l’amour ; elle n’est que l’amour ; elle est tout l’amour. Sa tendresse maternelle est dissociée de cette passion, puisque sa fille n’est pas la fille de Victor Hugo. L’amitié lui est interdite. Sa vie intellectuelle, resserrée dans l’œuvre hugolienne, ne peut ni s’étendre, ni se nourrir d’aliments nouveaux. La décision sans appel du maître condamne son corps et sa pensée à la réclusion. Il ne lui est permis que d’aimer.

Aussi l’amour, la jalousie inséparable de l’amour, et la servitude passionnée, apparaissent-ils, à nu, chez Juliette. Le fond primitif du Féminin s’y révèle. Il existe, dans les autres femmes, travaillé, cultivé, recouvert, dénaturé. Le voilà dans sa simplicité dépouillée.

Rencontre singulière : un romancier, égal à Victor Hugo par le génie, a trouvé, une fois, dans son œuvre immense, ce Féminin essentiel, et il a créé une figure qui rappelle, par certains traits, celle de Juliette Drouet. La courtisane amoureuse, la maîtresse de Rubempré, Esther, est aussi une fille du peuple. Elle a roulé beaucoup plus bas que Juliette, et véritablement, dans la boue. Cependant son âme est restée intacte, avec toutes ses puissances d’amour qu’elle ignore. Et voici le miracle : ces puissances se révèlent, lorsque paraît Lucien de Rubempré, conduit en secret et en sourdine par Vautrin. Esther rejette les haillons de sa vie et se donne tout entière. Elle accepte de vivre cloîtrée dans sa maison, cloîtrée dans une pensée unique, vouée au culte de son amant, dont elle a fait son dieu. Tout intérêt, tout désir, tout sentiment étrangers à son amour sont supprimés de sa vie. Elle est, comme Juliette, l’amour exclusif, réduit à lui-même, se nourrissant de lui-même.

L’histoire a semblé, ami lecteurs de 1842, une invention romanesque.

Bien probablement, Balzac savait ce que tout le monde savait des amours de Victor Hugo : peu de chose. Y a-t-il pensé en créant l’admirable figure d’Esther ? Ce n’est guère probable.

Il y a parenté d’un ordre différent, entre Juliette et cette martyre du génie masculin : la comtesse Tolstoï. Celle-là aussi, jeune et belle — et virginale — s’est donnée totalement à un homme qui dépasse l’ordinaire humanité. Elle a vécu dans son ombre, pour le soigner et le servir. Elle a été jalouse jusqu’à la folie ; et l’âge même n’a pas diminué, dans le dieu qu’elle adorait, de bestiales exigences physiques. Cependant, quelles différences et s’il fallait décider qui, de l’une ou de l’autre femme, a eu la meilleure part, la réclusion amoureuse de Juliette paraîtrait un paradis, comparé à l’esclavage conjugal de la comtesse Tolstoï. Condamnée à la reproduction perpétuelle, toujours grosse, nourrice, ou malade, cette malheureuse femme devait encore subir la rancune du prophète de la chasteté qui regardait le lit conjugal comme une étable immonde et lui-même comme un porc. En ce qui le concernait, il avait raison. L’amour, dès qu’on le croit impur, est impur. Un mariage strictement fidèle, si l’idée du péché le contamine, aussitôt se corrompt et pourrit la vie des deux époux. C’est une déviation morale spécifiquement russe. Victor Hugo voulait aussi que l’amour se purifiât par l’« expiation », mais cette idée romantique comportait un hommage à la beauté divinisée de l’amour. Juliette ne s’y trompait pas. Si des querelles éclataient entre eux, les réconciliations étaient belles. Les larmes versées faisaient fleurir des poèmes immortels. Et tant qu’à payer par de cruelles douleurs la gloire d’inspirer un chef-d’œuvre, à la Sonate à Kreutzer toutes les femmes préféreront la Tristesse d’Olympio.


vii

LE CHEMIN DE LA SAGESSE


Quarante ans.

Elles passent vite, quand la trentième est passée, elles coulent comme l’eau rapide sur une pente de rocher, les belles années d’après trente ans, les plus belles années de la vie. Un jour, on regarde une date sur le calendrier et l’on se dit : « Quoi ? est-ce possible !… Quarante ans ! Demain j’aurai quarante ans. »

Et le cœur se serre un peu. Puis on réfléchit. On se félicite d’exister dans un temps où les femmes ont perdu le préjugé de l’âge et l’ont fait perdre aux hommes, ce qui est bien plus important. Quarante ans, c’était presque la vieillesse, sous Louis-Philippe. Les dames de cette époque se croyaient obligées de se harnacher de bonnets et de châles, comme si leurs cheveux et leur taille avaient offensé, par leur laideur, les yeux sans pitié de la jeunesse. Et elles s’habillaient de ternes couleurs : le gris de fer, le grenat, le brun. Majestueuses, dans leurs vastes jupes à volants, le buste enveloppé d’un camail ou d’un cachemire, le profil caché sous l’auvent d’une capote à bavolet où fleurissait la violette, où pendait en grappe le raisin noir, elles allaient à petits pas, les mains croisées sur leur ceinture, et pareilles à de lourdes frégates.

Adieu la danse, les soupers après la danse, les fêtes au jardin, le patinage et le cheval, sports élégants les seuls connus en cette époque de divans capitonnés et de langueurs intéressantes. Adieu l’amour ! La « lionne » d’hier devenait une bête à bon Dieu. La dévotion remplaçait le roman vécu ou rêvé. Et l’on s’occupait de marier sa fille.

Les femmes d’aujourd’hui sont moins pressées de marier leur fille, et elles ne croient pas que leur quarantième anniversaire sonne comme un glas. Cependant, il n’a pas un son très joyeux. On a, malgré soi, dans la mémoire, toutes sortes de réminiscences littéraires fâcheuses, et dont on ne peut pas se délivrer tout à fait. On se souvient de cette dame, dans le Bel-Ami de Maupassant, qui enroule aux boutons du gilet de son amant quelques-uns de ses cheveux, afin qu’il lui fasse mal en s’éloignant d’elle. Un de ces cheveux est gris. « Bel-Ami » le découvre et il se met à jurer de fureur contre la « vieille ». Mme Walter a trente-huit ans !

Elle a trente-huit ans, elle aussi, la Dominique du Passé. Elle se regarde au miroir, et songe que l’année prochaine, elle regrettera « ce visage-là ! » Sa jeune rivale féroce lui attribue généreusement quarante années. L’ancien amant de Dominique rectifie :

« Elle n’a pas quarante ans. Elle en a trente-huit. »

La jeune femme insiste sur le chiffre. Et l’homme, pour tout concilier, répond :

« Trente-huit, quarante : c’est la même chose. »

Ce qui lui attire cette admirable répartie :

« Pardon. Quarante, c’est de l’autre côté. »

La femme de quarante ans qui a de la lecture et qui a vu jouer le Passé croit sentir, dans ces inventions des écrivains, une injure personnelle.

La vie, heureusement, est plus clémente que la littérature aux jolies femmes mûrissantes. En province, dans la petite province, le chiffre de quarante ans garde encore sa vertu maléfique. Il annonce la retraite. À Paris, une femme de quarante ans n’est pas même dans la territoriale, et elle a, comme les officiers de réserve, des périodes d’activité, où la question de l’âge ne se pose plus. Il lui serait impossible de jouer la scène antique et classique du « premier cheveu blanc », scène bien chère aux romanciers du XIXe siècle, et dont ils ont tiré toutes sortes d’effets, moraux ou immoraux. La découverte de cet indésirable cheveu n’est plus tragique. D’abord, on n’a pas « un premier cheveu blanc » parce que les coiffeurs y veillent. On a tout à coup « des cheveux blancs » parce qu’on est privé de coiffeur, ou parce qu’on a décidé de les porter. C’est une coquetterie, ou une habile prudence. Il faut blanchir très tard, ou très tôt, afin que cette blancheur paraisse, dans l’un ou l’autre cas, une faveur de la nature.

Les cheveux blancs parsemés parmi les autres, le « poivre et sel », cela fait sale, cela fait triste. Cela donne l’air pauvre. Aucun chapeau ne sied à cette pauvreté-là. Les femmes de quarante ans s’en méfient comme de l’embonpoint, et elles y mettent bon ordre. Voyez-les : droites, minces, brillantes, à peine un peu déveloutées, désirables, plus désirables même que dans leurs acides vingt ans, elles ont, quand leurs yeux sont beaux, un regard pareil à une flèche lourde, qui va où elle veut aller.

Mais, dans leurs cœurs, quelques-unes entendent, tout bas, l’amour qui s’inquiète, et celles qui ont donné congé à l’amour, celles dont le cœur est vide, commencent à s’alarmer. Sur la grande route du temps, ne vois-tu rien venir ou revenir, Sœur Anne ? — Non. Le soleil flamboie encore, l’herbe n’a pas fini de verdoyer. Attends… Bientôt, dans le poudroiement d’or du soir, tu verras s’avancer un pèlerin… — Ah ! Sœur Anne, ce pèlerin vêtu de cendre, comment se nommera-t-il ? Je le devine. Il dira : « Je suis le dernier venu, le consolateur du crépuscule. Je m’appelle l’Amitié. »

— L’Amitié, ma sœur, c’est quelquefois l’Amour en robe grise.

Le crépuscule est encore loin. Quarante ans, est-ce même l’heure des ombres longues, et du radieux couchant ? Il n’y a pas une chauve-souris tournoyante dans le ciel qui s’apaise. Quarante ans c’est un verger en septembre : des fruits déjà, et des fleurs encore, pourvu qu’on ait planté des rosiers remontants.

Les trois âges de la femme.

Nous l’avons dit et nous le répéterons pour le réconfort des femmes automnales. L’âge est une simple convention. Il n’y a pas deux personnes, nées le même jour, qui aient trente, quarante ou soixante ans le même jour. Ce qui compte, ce n’est pas la quantité des jours vécus : c’est le dégât qu’ils ont fait. La vieillesse, c’est l’usure. Tant qu’on n’est pas usé, l’on n’est pas vieux. Et l’on est vieux à trente ans, si l’on a dépensé trop de son capital physique.

Un des signes de déclin, n’est-ce pas l’obsession du déclin ? Qui pense éperdument à ne pas vieillir est déjà vieille. La sagesse, c’est d’oublier l’état civil et de vivre selon les forces et les goûts qu’on a, en prenant conseil de son miroir — sans complaisance surtout ! — et en acceptant avec bonne humeur les changements inévitables. Meilleure est l’humeur, plus lents, moins cruels, sont ces changements.

À tout prix, il faut éviter l’obsession qui devient très vite une maladie, une psychose.

C’est pourquoi je propose de diviser l’existence des femmes — leur vie de féminité active — en trois périodes.

Dans la première, la petite jeunesse où l’on ne sait rien, où l’on apprend tout, tant bien que mal, on a l’âge qu’on a sur son acte de naissance.

Dans la seconde, on a vingt-neuf ans. Cela ne trompe personne. Est-ce que le rose de vos joues et le rouge de vos lèvres trompent quel qu’un ? Est-ce que vous prétendez qu’ils sont absolument naturels ? Non, sans doute. Les gens font semblant de le croire, et vous, vous faites semblant de croire qu’ils le croient, mais vous savez bien que c’est pure convention et comédie de politesse. De même, vos vingt-neuf ans. Ils ne mentent pas. Ils ne signifient pas trente moins un.

J’ai vingt-neuf ans. Cela veut dire : « Je suis tout à fait une femme. J’ai fini mes classes. Je connais l’art de vivre. Je sais ce que je suis et ce que je vaux… et aussi ce que sont les autres et ce qu’ils valent. Pourtant, je n’ai pas renoncé à apprendre… »

Ce bel âge peut se prolonger. Cela dépendra de votre santé et de votre chance. Lorsqu’il s’achèvera, et que vous vous sentirez un peu différente, nouvelle à vous-même, avec ce léger ou violent trouble des changements de saison, vous serez, (sans marquer d’âge intermédiaire) sur le second palier symbolique : trente-neuf ans.

Cet âge-là représente l’état nullement pitoyable d’une femme qui entend rester aimable, et qu’on peut aimer, beaucoup et même passionnément. Mais cette femme-là, ce n’est plus une fleur : c’est un fruit. Les fruits ont du bon. Si vous êtes sage et prudente, vous serez un fruit défendu. Les fruits de trente-neuf ans sont d’autant plus beaux et désirables qu’ils ne s’offrent pas à qui veut les cueillir.

Trente-neuf ans, l’automne doré, une délicate brume bleue sur le jardin défaillant. C’est le temps où la beauté meurtrie prend la grâce émouvante des choses qui finissent, le temps où il faut avoir de la bonté, de l’expérience, de la fierté aussi, pour sauver le trésor lentement épargné. Et cela dure, jusqu’à ce qu’en vertu d’une décision que vous aurez prise librement, vous aurez tout d’un coup… soixante-dix-neuf ans.

Alors, vous prétendrez en avoir quatre-vingts, par coquetterie.

Une dernière fois, ma sœur, laissez-moi vous répéter ce qui est la morale de mon discours. Fuyez la hantise du rajeunissement, qui est la même que la hantise du vieillissement. Soignez votre santé. Soignez votre taille et votre figure. Ne laissez rien s’écrouler. La culture physique et l’hydrothérapie vous aideront à conserver toutes choses à leur place. C’était Jean-Jacques Rousseau qui prétendait qu’« un sein qui tombe est déplaisant chez une personne de vingt ans, mais non plus chez une de trente ». Cet homme-là n’y connaissait rien, ou bien il avait eu beaucoup de guigne…

Et prenez garde aux instituts de beauté, aux produits mirobolants, aux chirurgies miraculeuses. Utiles, bienfaisants pour les infortunées affligées de difformités, ils ont, pour les femmes normales, un inconvénient majeur : ils entretiennent en elles une obsession propre à démolir le plus solide système nerveux. Une dame qui se pèse tous les jours, se mesure, s’examine, se critique, et court, désolée, de réparateur en réparateur, cette dame est… passez-moi le mot : fichue !

Ayez longtemps vingt-neuf ans et toujours trente-neuf, ma sœur ! Pensez-y fort peu. N’en parlez jamais. Vous ferez plaisir ainsi à vous et à ceux qui vous aiment.

Les enfants ont grandi.

La femme mûre, au seuil de l’âge pathétique où la vie va la désarmer, regarde autour d’elle, et fait le compte de ses richesses. De tout ce qu’elle a reçu, que lui reste-t-il ?

Son mari qui l’aime bien, qu’elle aime bien, est pris par le métier ou la profession, occupé, surmené, et blasé sur les joies du mariage. Deux époux se chérissent, mais s’ils ne possèdent pas le talent, la volonté de se renouveler, leur paix conjugale ressemble à un demi-sommeil. Leur esprit, leurs sens, subissent un engourdissement confortable et néfaste. Leur horizon se rétrécit. L’ennui les guette, et aussi le démon qui n’est plus celui de midi : le démon sournois de cinq heures du soir.

Alors la femme a un mouvement instinctif vers ses enfants. Cette richesse-là, qu’elle a créée, cette richesse, accrue par ses soins, personne ne la lui prendra. La maternité, c’est une assurance contre la solitude de la vieillesse, et même avant la vieillesse, il est beau d’être la mère encore jeune de fils et de filles déjà grands. Ils sont sortis de l’âge ingrat. Ils vont sortir de l’âge de l’ingratitude. Ils seront des compagnons, des amis. Certes, ils ont changé, depuis l’adolescence. Leur mère a eu, parfois, le sentiment pénible de ne plus les comprendre très bien. Ils traversaient une crise. C’est fini. Les voilà grands.

Ah ! oui, les voilà grands, si grands qu’ils n’ont plus du tout besoin de leur mère, au moment où elle a besoin d’eux.

Une femme qui a peu ou pas connu l’amour et ne sait pas qu’elle le regrette, reporte sur son fils la passion intacte et concentrée dont elle ignore le nom et l’usage. Passion chaste, où parlent la chair et le sang, puisque la maternité est, d’abord, un instinct animal. Le père le plus tendre ne saurait aimer ainsi la fille la plus chère. Dans cette enfant de sa race, il retrouve bien la grâce essentielle de la femme, et il en jouit purement, mais s’il arrive à la passion paternelle d’un Goriot, cette passion nous étonne, comme une sorte de folie. L’excès de l’amour maternel peut être dangereux et déplorable : il ne contredit pas la nature.

La mère en adoration devant son fils de vingt ans continue d’être ce qu’elle était lorsque ce fils, tout petit enfant, vivait dans la chaleur de son sein et de ses bras. Quand elle caresse cette tête chérie, — ce qui lui est rarement permis, parce que le fils de vingt ans ne se prête guère à ces effusions, — elle retrouve un peu du doux plaisir que lui donnait le contact du nourrisson frais comme une fleur et gavé de lait, sensation diffuse mêlée au sentiment, délicate ivresse dont la femme n’a pas une claire conscience et qui est incompréhensible à l’homme.

Cette possession de l’enfant, la nature l’accorde à la mère pour les premières années. Très vite, l’enfant grandissant y échappe. Les femmes le sentent si bien qu’elles sont tristes et joyeuses, en même temps, lorsque le petit fait ses premiers pas tout seul. Elles pleurent en le conduisant pour la première fois à l’école, en voyant la porte se refermer derrière lui. L’amour maternel, qui ne change jamais de nature, change de ton. C’est l’esprit, c’est l’âme de l’enfant que la mère prétend posséder. Et cela, encore, lui échappe.

Pour une mère qui vit seule avec un fils unique, l’émancipation de l’adolescent est un drame. Sous couleur de religion, de morale, de prudence, la mère tend à retenir l’impatient garçon qui entend l’appel de la femme. Si le fils ne se marie pas très jeune, s’il fait avec sa mère vieillissante un de ces « ménages » où la mère devient une esclave despotique acharnée à servir, acharnée à dominer, le mariage tardif déchaîne des catastrophes.

Le drame de la jalousie maternelle, qui a inspiré l’admirable Genitrix de François Mauriac et les plus beaux romans de Louis de Robert, éclate toujours entre la mère et le fils. Entre la mère et la fille mariée, ce drame n’est pas impossible, mais beaucoup plus rare, et il tourne à la comédie.

Le sentiment maternel est très différent, sans être inégal, selon qu’il s’exerce sur un fils ou sur une fille, et le sentiment filial qui lui répond n’est pas le même.

Une mère, pour un fils qui la chérit, est une femme. Il lui sait gré d’être aimable aux yeux et de prolonger sa jeunesse. Il veut qu’elle soit élégante. Il est fier qu’elle soit admirée.

La fille qui grandit regarde sa mère comme une femme regarde une femme. Si la mère est très jeune, si elle commet l’imprudence de se poser en « camarade » pour sa fille, elle risque d’éveiller, dans cette enfant, le vieil instinct de rivalité.

On a vu des mères jalouses de leur fille, cœurs égarés, que la loi de la vie punit inexorablement. Le contraire existe. Il y a des filles jalouses. À force d’entendre dire que leur mère paraît être leur sœur aînée, elles prennent des sentiments de cadette aigrie. Deux femmes s’opposent : l’une qui a le droit de commander, l’autre qui a le devoir d’obéir. Elles se rencontrent sans cesse sur le même terrain. Elles s’occupent aux mêmes choses, dans la maison. D’où, cent possibilités de conflits. Chacune se plaint de l’autre, l’accusant de despotisme ou d’ingratitude. Dans les cas aigus, lorsqu’il s’agit de cœurs pauvres et de caractères mal équilibrés, le dissentiment habituel tourne à la haine, la terrible haine familiale, bien connue des psychiâtres. Presque toujours l’instinct de rivalité, après de petits chocs, s’apaise. Les habitudes affectueuses persistent. L’orage se dissout. Le mariage de la fille dénoue la crise en supprimant les occasions de heurts, et la magie du souvenir embellit les jours passés qui semblent tous calmes et lumineux.

À moins que la mère ne connaisse un autre genre de rivalité, quand elle devient la belle-mère.

On appelle « belle-mère » une dame qui n’est ni « belle » ni « mère », car sa jeunesse est passée et sa maternité ne peut être que d’adoption. Ce nom est devenu le synonyme d’épouvantail. La belle-mère, monstre féminin tapi au seuil du paradis conjugal, est un personnage de vaudeville, une figure de guignol, une poupée pour jeu de massacre, laide, grotesque, acariâtre, et odieuse jusque dans ses élans de sentimentalité. On craint ses fureurs, mais on sourit de son désespoir, car on la sait jalouse, et plus jalouse encore de son fils que de sa fille. Contre elle, le gendre se défend quelquefois, mais la bru est dévorée.

Tel est le portrait classique de la belle-mère, tracé par les humoristes du xixe siècle.

Avant ce temps-là, et la prééminence de l’esprit bourgeois qui date de la révolution de Juillet, la belle-mère a, dans la vie, un rôle respecté, et, dans la littérature, une figure humaine. Il y a bien Mme Pernelle, mais cette personne qui a le verbe haut, dit son fait à chacun, et n’est pas moins « assotie » de Tartufe que son fils Orgon n’est pas du tout une méchante femme. C’est une cousine, dans un monde plus élégant, de Mme Jourdain. Et Mme Jourdain elle-même, l’excellente créature, bon bec de Paris, tendre mère et sage épouse, comment regarde-t-elle son futur état de belle-mère ? Elle ne veut pas donner sa fille à un gentilhomme qui la mépriserait, elle, Mme Jourdain, sortie d’une famille de marchands. Ce qu’il lui faut, c’est un honnête bourgeois, avec du cœur et des écus, un homme de son rang, à qui elle puisse dire sans cérémonie :

« Mettez-vous là, mon gendre, et dînez avec moi. »

Telle est la belle-mère dans l’ancienne France. D’où vient que le type ait changé ?

Cela tient au fléchissement de l’autorité parentale qui a commencé avec le xixe siècle, et n’a cessé de se marquer dans les mœurs et dans la littérature. Le gendre et la bru n’ont plus reconnu les droits des beaux-parents à diriger, fût-ce de loin, leur ménage, en quoi ils ont eu parfaitement raison. Mais les beaux-parents, la mère surtout, se cramponnèrent à une royauté aussi croulante que celle des Bourbons. Les avis pleuvaient, qu’on ne de mandait pas, et les remontrances qu’on ne supportait plus.

C’était le temps des conseils et des comparaisons qui horripilent la jeunesse.

« Tu devrais faire ceci… Tu devrais faire cela… Quand j’étais à ton âge, je ne me serais pas permis telle ou telle chose… Cela plaît à ton mari ? Parbleu ! Il n’y entend rien ! Mais, après tout, il est le maître ! Tu verras plus tard, ma pauvre fille, etc… »

Les enfants venus au monde, la mère en disponibilité se transformait en grand’mère frénétique. Nouveaux conseils, nouveaux conflits. Scènes, drames, malédictions, rupture. Ce n’était pas toujours bien grave, ce n’était pas irrévocable, mais les débuts des nouveaux époux étaient assombris par ces orages. Et, très souvent, l’autre belle-mère s’en mêlait. Imaginez la guerre entre ces matrones, égales en droit, et l’agréable situation de leurs enfants !

Dans un mariage, les deux belles-mères ne considèrent pas l’événement de la même façon. La mère du jeune homme a la certitude, justifiée ou non, que son fils, étant l’homme, pouvait choisir, et qu’on doit lui savoir gré d’avoir choisi. La mère de la fille avoue, d’abord, une joie qui se mêle bientôt de mélancolie et quelquefois d’irritation secrète.

On lui prend sa fille. C’est entendu. Elle la donne, mais n’a-t-elle pas l’arrière-pensée de la reprendre, et le gendre par surcroît ? Il est tant d’exemples de ces mariages où l’épouse, ayant suivi l’époux, le ramène, et l’introduit dans sa famille à elle, jusqu’à l’y incorporer. Les enfants d’une fille ne sont-ils pas des petits-enfants plus proches encore que les enfants d’un fils, conçus et portés par une étrangère ? La rivalité féminine qui fit se heurter quelquefois la mère et la fille, avant le mariage, n’est-elle pas remplacée par une espèce de complicité — d’innocente complicité — contre le cher adversaire naturel : l’homme ?

Pauvres mères d’autrefois, réformées à quarante ans, en pleine force, qui ne saviez plus où vous prendre, et comment employer une activité désormais sans but, puisque vos filles étaient mariées, vous aviez bonne volonté d’aimer votre gendre. Seulement l’épreuve faite, vous sentiez que cette excellente intention était purement cérébrale, un acte de raison, contradictoire à tout votre cœur. Non, ce n’est pas naturel d’aimer un gendre.

Ce monsieur que votre fille a épousé, il entre chez vous, dans le Saint des Saints de la famille, et il apporte ses traditions qui ne sont pas les vôtres, ses idées qui heurtent les vôtres, son humeur qui vous exaspère. Vous n’en auriez pas fait votre mari, pas même votre ami, et vous en faites — presque — votre fils ! Il connaît vos secrètes dissensions, vos rancunes, vos chagrins, le « linge sale » qu’on n’aurait pas lavé, devant lui, avant le mariage. Il a un avis sur tout ce qui vous concerne, et il le donne. Enfin, il exerce sur votre fille une influence que vous découvrez dans les opinions, les goûts et les dégoûts, de la jeune épouse amoureuse.

Et puis, il y a l’autre belle-mère, que votre fils appelle « maman », ce qui vous horripile !

Il est vrai que le gendre aussi vous appelle « maman », et que sa mère en pâlit de rage concentrée. Elle aussi pense que le mariage a bien transformé son fils, qu’il a pris les opinions, les goûts et les dégoûts de sa jeune femme. L’esprit de rivalité féminine, abandonnant la mère et la fille, vient animer la belle-mère et la bru. Que de petits drames et de grosses peines en perspective ! Marier ses enfants ! On croit que la série des soins maternels est achevée. Hélas ! elle recommence.

Mais il y a un remède souverain à ces misères, et les jeunes belles-mères modernes l’ont employé.

La belle-mère moderne ne confond pas vieillesse et maturité, et ne se croit pas « finie » parce que sa fille commence. Chacun a tant à faire, de son côté, qu’elles n’ont pas le loisir de s’empoisonner l’existence en détail. La mère a ses idées à elle. Elle n’approuve pas toutes les nouveautés, mais elle comprend que d’autres s’en accommodent. Elle consent à aider sa fille, elle ne la dirige plus. Quant au gendre… Ah ! qu’il est donc inélégant et démodé d’être mal avec un gendre !

On ne l’aurait peut-être pas choisi, pour soi, mais c’est une autre affaire. Tel que la fille l’a voulu, la mère l’accepte. Elle ne lui demande pas ces sentiments filiaux qui seraient une comédie. Des deux parts, on tâche de ne point se heurter et le temps arrive où l’on s’aime bien.

La belle-mère dragon n’est plus, mais les belles-mères de l’ancien modèle n’étaient pas toutes des dragons. La bonne femme vouée au service des enfants et des petits-enfants, la berceuse, la gardienne, la remplaçante gratuite de la jeune mère, ne devient-elle pas plus rare ? Peut-être les deux aspects du même type étaient-ils secrètement liés par des conditions de vie qui les façonnaient. Peut-être l’ange à cheveux gris était-il la compensation de la mégère. Peut-être aussi, en dépit des changements de notre vie morale et familiale, l’éternel instinct féminin, masqué, non détruit, produira-t-il toujours des belles-mères terribles et des belles-mères délicieuses.

Mères qui mariez vos filles, dites-vous bien que leur fête nuptiale ne marque pas la fin de votre vie de femme. Continuez-la donc, avec plus de liberté, en augmentant les occasions de la rendre intéressante, au lieu de vous mettre, comme une épave et un fardeau, à la remorque des jeunes.

Vivez pour vous, sans égoïsme, vivez pour vous perfectionner et vous développer jusqu’à la vieillesse. Vivez par le cœur, mais aussi par l’esprit. Que l’expérience vous soit une richesse et non pas une amertume. Restez jeunes. Tâchez d’être gaies. Respectez la liberté de vos enfants et défendez la vôtre. Que les relations de famille soient un secours et une douceur, et non un devoir assommant.

Et, si vous le pouvez, aimez votre gendre et votre bru, maternellement quelquefois, amicalement toujours, afin qu’ils disent, en toute sincérité : « Ma belle-mère, c’est une amie… »

Quel éloge, et quelle récompense !

Les feux du soir.

Si tardive qu’elle vienne, la vieillesse arrive et il faut la recevoir, comme on a reçu la jeunesse et la maternité, avec grâce. Vieillir avec grâce, c’est le dernier chef-d’œuvre de la femme. Il est, comme tous les chefs-d’œuvre, difficile et rare, et on ne l’improvise pas.

Préparer la vieillesse, ce n’est pas méditer quotidiennement sur la vieillesse. Les gens qui répètent sans cesse qu’ils ne craignent pas la mort, sont des gens qui ont peur de la mort. Les femmes que la vieillesse épouvante en parlent tout le temps. J’en sais une qui n’avait pas d’entretien plus ordinaire. Elle revenait perpétuellement à cette question à propos de tout : son âge et l’âge des autres. C’est bien la seule personne à qui j’aie entendu dire qu’elle avait cinquante ans lorsqu’elle en avait quarante-huit.

« Je suis, expliquait-elle, dans ma quarante-neuvième année, donc je vais sur cinquante ans. »

Elle y allait, avec une fureur mal cachée, et elle y croyait être, elle y voulait cire, par un singulier sentiment fait, pour les trois quarts, d’orgueil exaspéré, et pour le quatrième quart, d’une intolérable angoisse. Une autre, du même type moral, autrefois très belle, ne se consolait pas d’être une admirable statue mutilée et dégradée. Tant de femmes auraient été fières de ces restes de beauté qu’elle semblait haïr ! Quand elle le pouvait, avec quelle bizarre jouissance elle décrivait à des femmes de trente ans, les effets de la décrépitude, dans le style de la Heaulmière de Villon ! Les jeunes accueillaient sans plaisir ces prophéties. Quelques-unes se révoltaient : « Nous n’avons pas besoin de savoir ce que le temps fera de nous. Nous le verrons bien ! Et qui donc est sûr de vivre assez pour vieillir ? » La vieille dame ne se décourageait pas. À la première occasion, elle recommençait la description affreuse, et dominée par sa manie, elle exagérait.

Beautés ruinées, quelle rage rougit vos yeux lorsque passe devant vous cette ennemie : la jeunesse des autres ! Reines déchues des salons, vous vous cramponnez à vos sceptres dédorés, en proférant des imprécations polies contre les souveraines de royaumes nouveaux. Dames vertueuses, qui avez passé la saison où la vertu peut être sollicitée de pécher, un regret inavouable, parfois, vous dévore. Tristes vaincues, insupportables à tous et à vous-mêmes, comme je vous plains ! Votre souffrance sans noblesse irrite ou divertit des témoins sans pitié, car il n’y a pas de pitié dans le cœur des hommes et dans le cœur des jeunes femmes, pour les Jézabels désespérées sous leurs cheveux faussement blonds. « Aux chiens, les vieilles ! » crie le monde. Et la neuve beauté, de rire, elle qui sera, un jour, jetée aux chiens.

Et misérable entre les misérables, la vieille libertine, la sorcière à gigolos, traînant comme un pékinois de luxe le beau garçon qui pour rait être son petit-fils ! Devenir cela ! Mieux vaut une pierre au cou et le fond de la Seine. Ô vieillesse, ô saison blanche ! L’amour n’y reste l’amour que dans une tendre chasteté !

Amie aux cheveux grisonnants qui lis ce livre véridique, à toi aussi, comme à toutes les femmes, l’approche de l’hiver glace le cœur, mais ce n’est qu’un frisson, par instants, et ton cœur se remet à battre, presque aussi chaudement, n’est-ce pas, que dans l’ardente saison de la vie ?

Tu passes, sous les arbres nus de ton jardin, et tu écoutes le bruit sec et léger des feuilles que le vent disperse. La pluie a noyé les pelouses. Les dernières roses sont des boules chiffonnées et pourrissantes. Le ciel violet s’assombrit. Tu te souviens du jardin de mai et du jardin d’octobre, où, par les soirs dorés, t’attendait l’amour.

Rentre à la maison. Ferme bien tes volets. Allume ton feu et ta lampe. Le feu et la lampe sont aussi beaux que les rosiers en fleur. Ta chambre, où le moindre objet, à force d’avoir duré, devient une chose vivante, est un jardin sentimental, parfumé de souvenirs. Des livres parleront, si tu veux, à ton cœur, pour le rassurer, à ton esprit pour l’enchanter. Des portraits sont autour de toi, comme des âmes. Tu pleurerais, je le sais bien, si tu étais seule. Ne pleure pas. Tu n’es pas seule.

Tu me dis que l’amour n’entrera plus chez toi. Regarde : voici l’amitié qui a deviné ta peine. Elle vient, à cette heure qu’elle a choisie, s’asseoir en face de toi, devant ton feu qu’elle ranime. Douce amitié, parée des couleurs de l’arrière-saison, elle ressemble à l’amour ; elle est peut-être la suprême figure de l’amour, qui te sourit en silence avant de s’effacer dans la nuit.

Ce n’est plus le temps d’être belle : c’est le temps d’être bonne, et toujours meilleure. Ce n’est plus le temps d’être désirée : c’est le temps d’être chérie. La femme qui vieillit n’est pas obligatoirement laide et difforme. Elle doit sauver la grâce, quand elle perd la beauté.

Et, résolument, qu’elle accepte de n’être pas à la mode, de représenter une figure originale, l’expression d’une époque révolue, au lieu de parodier la jeunesse. J’aime ces octogénaires intelligentes, curieuses encore de tout, nobles vieilles fées, protectrices des jeunes talents, et qui laissent, après elles, leur légende. J’aime ces aïeules provinciales, assises au sommet d’une famille, personnages importants dans leur ville, dispensatrices de leçons, de conseils et de bienfaits, pleines de solide bon sens, et que n’intimideraient ni le roi — s’il y avait un roi — ni le Pape.

La vieillesse est horrible, lorsqu’elle est la fin de tout : fin de la beauté, de l’amour, de la santé, de l’espérance, et même de la sagesse, lorsque de la féminité morte, il reste un être desséché, coquillage vide, friable et dur, dont les arêtes vives blessent ceux qui les touchent. Dans cet être où les caractères physiques du sexe s’effacent, l’égoïsme est le dernier ressort vital. Égoïsme bien particulier, car la vieille femme qui n’aime plus rien ne s’aime pas davantage elle-même. Elle prend en haine son corps ravagé, mauvais serviteur usé trop tôt et qui l’a trahie. Elle ne pardonne pas à ses yeux et à son ouïe de s’affaiblir, à ses pieds de chanceler, à ses mains de trembler. La sensation d’être ainsi diminuée lui est odieuse, et elle essaie de l’oublier dans un sentiment qui est sa dernière revanche sur la vie : la domination.

Ainsi une femme dont l’intelligence survit au cœur, peut devenir un de ces tyrans domestiques qui martyrisent une famille, tyrans dont l’inutile autorité s’exerce sans raison, pour le seul plaisir de s’exercer, toujours inquiète, toujours instable, et jamais lasse. Ce sont les perpétuels changements de domicile et de domestiques, les critiques sans fin, les stériles discussions, les plaintes et les reproches, les résolutions contradictoires, un besoin de primer et de brimer, et de peser, à tout moment, sur la vie des autres, de leur faire sentir qu’on est là.

Bourreaux inconscients, victimes d’un secret déséquilibre, la tyrannie de ces pauvres femmes est un effort pour oublier, dans une vaine agitation, la mort qu’elles redoutent et qui leur rendra la paix.

Il est une autre façon de vieillir, que j’ai vue et dont j’aime à citer l’exemple, à la dernière page de ce livre. Une longue vie d’amour conjugal, la maternité reçue comme une bénédiction, le partage des peines, des travaux et des fatigues devenant une joie profonde et grave, commune à deux êtres qui ne formaient réellement qu’un seul être et que la mort de l’époux sépare sans les désunir ; un deuil où la douleur accepte de ne pas se révolter, où la survivance n’est que l’attente de la réunion définitive et une marche vers le rendez-vous mystérieux des âmes, de l’autre côté du tombeau. Il y a, dans cette vieillesse sainte, tant de douceur et de majesté qu’on ne peut l’approcher avec indifférence. Un rayonnement spirituel l’enveloppe, qui vient d’elle, et qui éclaire la vie autour d’elle. Ainsi, dans un paysage crépusculaire, un sommet brille, comme touché par les feux de l’aurore… et ce sont les feux du soir.

FIN