La Femme grenadier/01

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LA FEMME
GRENADIER,

À Élévélina
son amie.

CHAPITRE PREMIER.


C’est une espèce de confession que vous exigez de moi, mon amie ; mais le sentiment qui m’attache à vous depuis ma plus tendre enfance ne calcule point de sacrifice, même celui de l’amour propre qui, je crois, dans notre sexe, l’emporte sur l’amour véritable. Il est inutile que je vous raconte les premiers événemens de ma vie, ils vous ont été connus et sont tous à peu près les mêmes, pour de jeunes personnes élevées dans les couvens. Je ne commencerai mon récit que du jour de notre séparation. L’époque en est mémorable, puisqu’elle date de la suppression de l’asyle où nous avions passés les plus doux et les plus paisibles momens de notre vie. Votre sort et le mien différaient beaucoup ; vous retourniez dans les bras d’une mère ; la mienne, en me donnant le jour, avait terminé sa carrière. Mon père, entraîné par l’exemple et maîtrisé par les préjugés de sa caste, avait sacrifié le sentiment de la nature à un fol orgueil ; il avait abandonné patrie, famille, tout ce qui attache l’homme sensible, et préféré un faux point d’honneur. Ma gouvernante était le seul appui qui me restât. J’avais été destinée à prendre le voile dans l’abbaye où je vous ai connue ; mon frère, qui était au collège de Louis le Grand, ne devait me voir qu’après la prononciation de mes vœux, dans la crainte sans doute que je ne lui fisse des reproches du sacrifice qu’on exigeait de moi. Le hasard qui conduit tout, nous fit rencontrer en entrant dans la diligence qui nous menait à Paris, un ancien secrétaire de mon père qui, m’entendant nommer, demanda à ma gouvernante si j’étais la fille du marquis de Chabry ; sur sa réponse affirmative, il nous proposa de descendre chez lui, parce que, nous dit-il, l’hôtel de mon père ayant été séquestré, il ne me serait pas permis d’aller l’habiter, et qu’il croyait même que la prudence exigeait que je ne me montrasse pas ; que les dernières nouvelles qu’il avait reçues de Paris le forçaient, par l’attachement qu’il conservait pour notre famille, de retourner dans la capitale, pour conserver, s’il en était encore tems, la liberté au fils de celui qui lui avait assuré un sort heureux pour toute sa vie.

Ignorant tous les événements qui s’étaient succédés avec tant de rapidité, je m’étais imaginée qu’en sortant de l’abbaye d’Hieres, j’allais avoir dans le monde un sort digne d’envie. Fille de qualité, riche, je m’attendais que la cour et la ville (que je ne connaissais pas plus l’une que l’autre) me procureraient des jouissances sans nombre ; je m’étais même déjà fait un plan de vie qui flattait si fort mon imagination, que je ne pus retenir mes larmes quand ma gouvernante, à la suite d’un long entretien qu’elle venait d’avoir avec M. Dorimond, (c’est le secrétaire de mon père) me dit qu’il fallait que je l’appelasse ma tante, et que ma sûreté personnelle exigeait que je cachasse à tout le monde mon nom, l’émigration de mon père m’en imposant la loi ; que si je commettais la moindre indiscrétion à ce sujet, la perte de ma liberté en serait la punition. La menace m’effraya, et je promis de me conduire par ses conseils. Nous arrivâmes deux heures après dans cette ville que, quelques instans auparavant, je jugeais être un séjour délicieux, et qui ne me paraissait plus, depuis ce que ma gouvernante venait de me dire, qu’une grande prison où j’allais être étrangère à tous les individus qui m’entoureraient ; tandis que si j’avais pu me présenter comme la fille du marquis de Chabry, tout le monde aurait envié un sourire de ma part.

Pour une jeune personne élevée dans les préjugés de la haute noblesse, cette chute était affreuse. La visite qu’on fit dans notre voiture, les passeports qu’on demanda, un homme qui n’en avait point et qu’on arrêta devant nous, les demandes réitérées qu’on nous fit, m’inspirèrent une si grande terreur que je me jettai dans les bras de ma gouvernante, et ne m’en retirai que longtems après que la voiture eut recommencé à marcher.

Nous descendîmes chez l’honnête Dorimond, dont la maison était gouvernée par sa belle-mère. Il avait une fille à peu près de mon âge ; le caractère de ces deux femmes contrastait si fort, que je n’ai jamais pu concevoir comment elles avaient consenti à rester ensemble, seulement un quart d’heure.

Dorimond nous présenta à madame Lavalé (sa belle-mère), comme ses alliées ; il dit à sa fille qu’il espérait qu’elle ferait tout ce qui serait en son pouvoir pour rendre à sa jeune compagne le séjour de Paris aussi agréable que les circonstances le permettaient. À cette époque, les dénominations d’aristocrate et de patriote étaient fort de mode ; madame Lavalé était du nombre des patriotes ; et sa petite-fille, seulement par contrariété, car elle n’était susceptible d’aucune réflexion, affichait l’aristocratie. Madame Lavalé, dès le même soir, me proposa de me mener à la section, où j’entendrais des discours qui me charmeraient ; l’honnêteté exigeait que je consentisse, et je lui promis de l’accompagner. Madame Lavalé nous quitta pour donner quelques ordres relatifs à ses nouveaux hôtes, et Dorothée (sa petite-fille), me prévint, sur-le-champ, du caractère de sa mère qui, me dit-elle, était citée pour une patriote par excellence : que, si je l’écoutais, je ne quitterais ni les assemblées de sections, ni les assemblées populaires ; que rien n’était plus maussade ; que là, j’entendrais sans cesse des vociférations (ce mot me parut nouveau) contre des gens qu’ils devaient regretter, puisqu’ils avaient contribué à leur fortune. Son raisonnement me parut assez sensé, et j’allais me retracter de ma parole, quand ma gouvernante, qui s’aperçut de l’impression qu’elle me faisait, s’empressa de lui dire que je ne connaissais pas, même de nom, ceux contre lesquels on se déchaînait ; ainsi, que cela devait m’être fort indifférent : elle me lança en même tems un regard qui me disait : Hortense, si vous vous trahissez, vous êtes perdue.

Jamais position ne fut plus embarrassante. Je quittais un asyle où j’avais toujours été regardée avec une sorte de respect ; madame l’abbesse, qui était parente de mon père, et qui connaissait ses intentions, n’avait cessé de me représenter que, si je faisais mes vœux de bonne heure, je pouvais espérer d’avoir son abbaye ; que le sort d’une abbesse était digne d’envie. Je me voyais déjà fêtée, honorée, comme madame ; je commandais à l’avance à toute l’abbaye, et, en moins de vingt-quatre heures, je me trouvais déchue de mon nom, privée de ma fortune, et traitée d’égale par la fille d’un ancien secrétaire de mon père, qui, deux ans auparavant, n’aurait osé m’approcher qu’avec respect. Madame Lavalé rentra que j’étais encore accablée de ces réflexions ; elle nous fit beaucoup d’excuses de s’être absentée, me renouvella sa proposition d’aller à l’assemblée ; je l’y suivis avec ma gouvernante ; Dorothée refusa, même avec aigreur, de nous y accompagner.

Je n’avais, de ma vie, vu d’assemblée nombreuse, mais j’étais loin de me faire une idée de celle où l’on me conduisit ; aucune de mes idées n’était encore assise, lorsque Dorimond monta à la tribune, et rendit compte à l’assemblée que, malgré toutes ses recherches, il n’avait pu découvrir le fils du ci-devant marquis de Chabry, mais qu’il espérait être plus heureux, ne se regardant pas comme vaincu. Je me levai précipitamment, en m’écriant : le traître ! ma gouvernante me tira avec force, et, par un regard sévère, m’imposa silence ; madame Lavalé, occupée à causer avec une de ses voisines, ne s’aperçut pas de mon émotion ; ma gouvernante la pria de permettre que nous nous retirassions, la chaleur excessive qu’il faisait m’incommodant ; elle fit signe à son fils de venir nous joindre, ne pouvant prendre sur elle de quitter la place avant la fin de la séance ; elle nous en fit d’assez mauvaises excuses, et nous promit de nous joindre bientôt.

Le court espace que nous avions à parcourir avant de rentrer chez Dorimond, et un de ceux qui était secrétaire de l’assemblée, l’ayant abordé, ne me permit pas de lui témoigner toute l’indignation que m’inspirait sa conduite. Je ne connaissais point mon frère, je ne l’avais jamais vu ; mais le respect qu’on nous inspirait, dès l’enfance, pour le chef de notre famille, m’attachait à lui par préjugé, et la raison me disait : c’est le seul protecteur qui te reste. Arrivée chez Dorimond, Dorothée nous plaisanta sur les plaisirs de notre soirée ; un de ses parens (en uniforme national), qui était présent, s’apercevant de la gêne dans laquelle j’étais, la lui fit remarquer, et me rendit un grand service en lui imposant silence.

J’attendais, avec impatience, le moment où, retirée dans ma chambre, avec ma gouvernante, je pourrais épancher mon cœur gonflé des scènes déchirantes qui s’étaient succédées dans la journée. Madame Lavalé ne rentrait pas ; Dorothée s’efforçait d’animer la conversation ; Dorimond était pensif, je craignais de rencontrer ses regards, ne voulant pas lui laisser apercevoir le mépris et la colère qu’il m’inspirait ; le garde national me regardait avec une curiosité scrupuleuse ; ma gouvernante gardait un morne silence. Pour un observateur, notre société eût pu donner matière à beaucoup de conjectures ; j’étais prête à succomber aux efforts que je me faisais de paraître tranquille, quand Dorimond, rompant tout-à-coup le silence, ordonna à Dorothée de nous conduire dans notre appartement ; que sûrement nous avions besoin de repos, et que sa mère avait sans doute oublié qu’elle avait de la compagnie. Cet ordre fit lever le siège au garde national qui se retira, et, à mon grand contentement, je quittai Dorimond, dont la présence me devenait si importune, que je n’avais plus la force de me contraindre.

Seule avec ma gouvernante, je donnai un libre cours à mes larmes. Est-il possible, m’écriai-je, que le sort me poursuive au point d’être redevable d’un asyle au bourreau de mon frère ? Était-ce pour m’en rendre spectatrice qu’il m’a offert ses services ? Quel rafinement de cruauté ! Ma gouvernante chercha inutilement à me calmer ; je passai la nuit dans les pleurs ; je voulais aller me dénoncer moi-même, et mettre au grand jour l’atrocité de la conduite de Dorimond ; je voulais sortir à l’instant de sa maison, dussé-je m’exposer au plus grand péril, ne soupçonnant pas de supplice comparable à celui d’être l’obligée d’un perfide qui ne m’avait accueillie, sans doute, que pour me sacrifier plus sûrement.