La Femme grenadier/09

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

CHAPITRE IX.


L’horizon politique se noircissait tous les jours : nous ne nous en doutions pas ; mais nos amis veillaient pour nous. La loi qui forçait les jeunes gens depuis dix-huit ans jusqu’à vingt-cinq, d’aller aux frontières, vint frapper mon frère. Je voulais qu’il se cachât ; qu’il mît un homme à sa place, qu’il payât une grosse somme. J’abjurai toute fierté : j’allai trouver M. Durand, je le priai de dispenser mon frère : ce brave homme était accablé de chagrin : ses deux fils étaient de la réquisition. Il oublia sa douleur, pour tâcher de calmer la mienne. Dans mon désespoir, je lui dis qui nous étions, et combien mon frère courait de dangers : c’est une raison de plus, me dit-il, pour l’engager à partir ; il sera bien moins exposé à l’armée, qu’en restant auprès de vous, où, d’un moment à l’autre, il serait arrêté. Enfin, M. Durand me donna tant de bonnes raisons pour justifier le départ de mon frère, et m’inspira tant de frayeur de son séjour auprès de moi, qu’il me fit consentir à notre séparation. Il me reconduisit chez moi, et conseilla à St-Julien de partir avec les jeunes gens du village, qui étaient au nombre de vingt. Saint-Julien, qui n’était pas très-fâché de suivre le métier des armes, y consentit. Dès le lendemain on fit venir un tailleur ; mon frère habilla tous ses camarades, qui le nommèrent leur capitaine, Dorimond et Lavalé qui pensaient bien que ce départ me serait très-sensible, hâtèrent leurs affaires, et vinrent nous rejoindre ; ils arrivèrent la veille du jour où mon frère devait partir. Je l’ignorais ; on avait eu grand soin de me le cacher, et Saint-Julien lui-même avait contribué à me tromper, redoutant l’instant de notre séparation. Je revis Dorimond, sa fille et Lavalé, avec une vraie satisfaction. Les services que je recevais journellement des gens que je croyais fort au dessous de moi, m’avaient accoutumée à les regarder d’un autre œil, et je leur pardonnais la familiarité qu’ils prenaient avec moi.

Mon frère avait prévenu Lavalé que son départ était fixé au lendemain. Il lui recommanda de ne point me quitter que je ne fusse accoutumée à son absence.

M. Durand et ses deux fils vinrent souper avec nous. Dorimond qui avait visité notre habitation, en était enchanté. Je faisais mille amitiés à Dorothée qui, depuis qu’elle me connaissait, était beaucoup plus réservée avec moi. La pauvre petite n’osait lever les yeux sur mon frère ; je l’enhardissais le plus qu’il m’était possible. Jamais soirée ne fut plus gaie : j’étais loin de penser que le jour qui lui succéderait, me plongerait dans la plus affreuse douleur. Dorothée et moi étions les seules qui fussions dans l’erreur. Son père avait fait apporter sa harpe et son piano. Mon frère la pria de permettre que nous fussions ses écoliers. Destinée au cloître, on avait négligé de me donner des talens agréables. J’avais une assez belle voix, mais je ne connaissais pas même la musique. Dorothée m’accompagna avec beaucoup de complaisance. Mon frère qui jouait fort agréablement de la flûte, se mêla à notre concert : tout le monde était content ou paraissait l’être.

Saint-Julien, qui pressait toujours l’heure du coucher, cherchait à prolonger la soirée le plus qu’il pouvait. De tems en tems, il me prenait dans ses bras, me fixait avec attendrissement, et m’assurait qu’il reviendrait sans avoir éprouvé aucun accident. Enfin, cette charmante soirée finie, nous nous séparâmes tous, fort contens les uns des autres.

J’avais à peine dormi une heure, que je fus réveillée par le tambour ; je me jetai en bas de mon lit : excepté Dorothée et moi, personne ne s’était couché ; je courais les corridors en chemise ; madame Daingreville vint à ma rencontre, me força de rentrer dans mon appartement. Dorimond et Lavalé s’y rendirent dans le même instant ; la tristesse répandue sur tous leurs traits, ne m’avertit que trop de ce que je redoutais. Mon frère est parti, m’écriai-je, et sans me dire adieu ! On me laissa donner un libre cours à mes larmes. Le bon Durand vint partager ma douleur et pleurer avec moi. Rassurez-vous, me dit-il, mes fils m’ont juré de veiller sans cesse sur monsieur votre frère ; le destin n’accable pas toujours ; nous les verrons revenir frais et dispos : notre réunion sera un bonheur que le sort nous réserve.

Je ne recevais que des consolations et des marques d’amitié de tous ceux qui m’entouraient, mais j’étais inconsolable. Ma pauvre petite Célestine, que je n’avais pas vue depuis huit jours, criait sans cesse après sa maman. Un matin, Lavalé me l’amena. Allez embrasser votre belle maman, Célestine, et priez-la de se conserver pour tous ceux qui la chérissent. Les caresses de cette aimable enfant, ses larmes qui baignaient mes joues et se confondaient avec les miennes, apportèrent un baume consolateur dans mon ame ; je la pressai contre mon cœur, et lui promis de me consoler pour lui donner mes soins. Je repris mes occupations auprès de ma chère Célestine, et ma douleur se changea en une douce mélancolie. Dorothée m’était devenue nécessaire par l’attachement qu’elle portait à mon frère ; le bon M. Durand était mon confident le plus intime. Ses deux fils avaient promis de suivre Saint-Julien par tout, et de le garantir de tout leur pouvoir, des périls auxquels il allait être exposé.

M. Durand avait donné un de ses charretiers et une voiture pour conduire les effets de nos volontaires. Tous les jours, Dorothée et moi étions sur la route, pour attendre son retour. Quand nous étions bien fatiguées, nous envoyions Lavalé sur les hauteurs, à la découverte.

Un jour nous le vîmes accourir en grande hâte, il tenait à sa main un paquet qu’il nous montrait de loin. Nous allâmes à sa rencontre. Il avait atteint le charretier au bas de la montagne, lui avait pris ses lettres, et nous les apportait.

Je ne fis attention ni à la suscription, ni à l’écriture ; je rompis le cachet, et m’emparai d’une qui m’était adressée. Voici ce que mon frère me mandait.


SAINT-JULIEN,
À SA CHÈRE HORTENSE



Pardonne-moi, ma chère amie, si je suis parti sans te serrer dans mes bras. J’ai voulu nous éviter à tous deux les angoisses d’une séparation indispensable. Je suis arrivé en très-bonne santé : l’exercice que j’ai pris à J… m’a été très-utile. Je n’ai point été fatigué de la route ; les fils de M. Durand ont pour moi les plus grands égards, et cherchent à m’éviter toutes les fatigues de mon nouvel état ; c’est celui qui me convenait, mon amie, dès le jour de ma naissance. J’y fus destiné. Console-toi, ma chère Hortense ; je n’ai de chagrin que de penser que tu es malheureuse de mon absence ; assure notre bonne tante de tout mon attachement ; parle souvent de moi avec Dorothée, que j’embrasse de tout mon cœur ; dis à nos amis Dorimond et Lavalé, que le souvenir de leur amitié me sera toujours cher ; aime-les pour moi et pour toi ; veille à la culture de mon jardin ; que je retrouve mes arbres embellis par les soins que tu leur donneras, et que je puisse dire en les revoyant : ma chère Hortense a veillé à leur conservation. Assure le bon M. Durand de toute mon estime ; embrasse notre chère Célestine : tu ne sais pas combien elle doit t’être chère. Adieu, ma bien aimée ; donne-moi de tes nouvelles. Je t’écrirai toutes les fois que nous nous battrons, afin de bannir tes inquiétudes.

J’avais déjà parcouru cette lettre vingt fois, sans avoir pu déchiffrer un seul mot ; les larmes obscurcissaient mes yeux. Lavalé me pria de permettre qu’il en fit lecture ; je l’interrompais à chaque phrase, et la lui faisais recommencer. À l’article où Saint-Julien parlait de Dorothée, elle sanglota et se jeta dans mes bras. Pendant ce tems, le charretier était monté la côte ; nous l’accablâmes de questions. Il avait vu mon frère depuis nous ; il était un être précieux. Lavalé nous fit observer que M. Durand devait être impatient de recevoir des nouvelles de ses fils. Nous regagnâmes le village ; je remis à M. Durand ses lettres, et l’engageai à descendre chez nous. Je distribuai, dans ma route, les lettres des autres volontaires. Madame Daingreville pleurait de joie ; nous fîmes venir le charretier, à qui je recommençai toutes mes questions. M. Durand passa la soirée avec nous, la seule agréable depuis le départ de nos jeunes gens.

Je lisais la lettre de mon frère à toute minute : nos amis, qui avaient la complaisance de m’écouter, devaient la savoir par cœur. J’allai au lit de ma Célestine ; je la réveillai pour lui faire baiser la lettre de son petit papa : cette jolie enfant se prêtait à toutes mes folies.

Je demandai à M. Durand s’il était instruit de l’espèce de mystère qui enveloppait Célestine. Oui, mademoiselle, me répondit-il, c’est moi qui l’ai appris à monsieur votre frère. Si vous voulez me faire l’honneur de venir demain déjeûner à la ferme, je vous en ferai part. Je le lui promis, et nous rejoignîmes la compagnie à qui je relus, pour la vingtième fois, ma lettre.