La Femme grenadier/18

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CHAPITRE XVIII.


Combien une bonne action rend heureux, et que je plains ces cœurs froids qui n’éprouvent aucune jouissance du bonheur des autres ! Je partageais celui dont Durand allait jouir en revoyant son père. Je me faisais un délicieux plaisir de la réunion du mien avec madame Daingreville et Dorimond. Il allait être chez lui, accueilli et préservé de tout accident, par notre ami Durand. Un avenir heureux s’offrait à mon imagination ; j’étais d’une si grande joie, que je voulus la faire partager à tous les soldats de ma compagnie, en leur donnant à dîner.

Une compagnie de grenadiers n’est pas toute composée d’hommes moraux. Je I’épprouvai ; cela me corrigea pour long-tems de mes expansions de joie : en voici le sujet.

« Un homme de cinq pieds neuf pouces, avec des moustaches proportionnées à sa taille, se trouvait à table près de moi ; il avait essayé vainement de me faire partager son goût pour la débauche. Souvent, je lui avais refusé d’aller boire avec lui ; il en avait pris beaucoup d’humeur, et voulait se venger de ce qu’il appelait ma fierté, en me faisant perdre la raison par des toast réitérés ».

Cet homme, avant d’être soldat, avait été au service de ci-devant grands-seigneurs, jouissant d’une réputation plus que dépravée : peut-être avait-il partagé leurs vices ; du moins, on l’en accusait ; et la prédilection très prononcée qu’il avait pour moi, ne tenait point du tout au soupçon que la délicatesse de mes traits pouvait faire naître. Un jeune homme incorporé des pays méridionaux, ayant le cœur excellent, mais la tête un peu exaltée, le plaisanta sur son goût pour moi, dans des termes qui faisaient assez comprendre le degré d’estime qu’il lui portait. Loin de rougir, il avoua sa turpitude, et n’entreprit pas de se justifier ; il poussa l’impudence jusqu’à vouloir nous persuader que nous avions tort de ne pas être de son avis.

J’avais été souvent exposée à des scènes très-désagréables, pour une femme élevée dans les principes les plus sévères ; mais jamais je ne m’étais trouvée à une aussi scandaleuse. Elle fut poussée au point que Lavalé, ne pouvant plus se contenir, imposa silence à ce vilain homme, et invita tous nos camarades à le chasser de la compagnie. La bravoure est la fidèle compagne de l’honneur ; mais, à la honte de l’humanité, elle se trouve aussi accolée avec le vice. Le grenadier à moustaches trouva fort mauvais qu’on lui fît des leçons : pour toute réponse, il jeta son assiette à la tête de Lavalé, qui tomba à la renverse baigné dans son sang. Il tira en même tems son sabre, et offrit de tenir tête à tous ceux qui se présenteraient. Je donnais mes soins à Lavalé, qui était blessé dangereusement, et m’inquiétais fort peu de ce qui se passait. Le jeune Marseillais, qui avait le premier essayé de faire taire le perturbateur, le prit au colet et le força de sortir. Ils se battirent dans la cour. Le Marseillais, qui avait toute sa tête, eut bon marché de son adversaire, à qui la colère troublait la raison. En moins de trois minutes, il fût désarmé, et reçut une blessure mortelle.

Celle de Lavalé, pansée par son amie, ne tarda pas à être guérie.

L’on rendit compte au général de ce qui venait de se passer : il nous consigna tous au quartier, et me fit venir pour savoir les détails d’une scène, dont le résultat était la mort d’un homme, et la tête d’un autre à moitié fracassée.

Encore toute émue du danger qu’avait couru Lavalé, je peignis le mort sous des couleurs si défavorables, que la colère du général diminua de moitié. Il fit conduire le Marseillais en prison, seulement pour vingt-quatre heures, et nous défendit de sortir du quartier avant qu’il nous en eût donné l’ordre.

Les plus petites choses amènent de grands événemens ! Un dîner donné à mes camarades pensa dissoudre le bataillon : l’envie et la jalousie se liguèrent pour perdre le général ; l’indiscipline en fut le motif : le désir d’avoir sa place le seul but.

Rentrée au quartier, je fis part à mes camarades des ordres du général. Le mécontentement se manifesta dans toute la compagnie : il fut au comble quand on vit venir quatre fusiliers pour conduire en prison le Marseillais ; tous s’opposèrent à ce qu’on l’arrêtât. Les quatre hommes furent désarmés et bafoués ; ils en rendirent compte au général, qui ordonna qu’on employât la force. Il fût décidé qu’on la repousserait ; et que le dernier grenadier expirerait avant qu’on saisît un de leurs camarades, qui n’avait fait que repousser l’injure, et punir un insolent de sa témérité. Je voulus leur faire entendre raison ; ma voix se perdait au milieu du bruit épouvantable qui se faisait ; je ne pris conseil que de moi : je forçai la sentinelle qui était à la porte du quartier, et je me rendis chez le général, dans l’espoir de l’appaiser. Projet fou ! espoir mal fondé ! Il ne voulut pas m’écouter, et ordonna qu’on me conduisît au cachot. J’y fus à l’instant renfermée ; le bruit s’en répandit sur-le-champ. Le petit grenadier est au cachot, fut répété de proche en proche, et parvint en moins de rien au quartier.

Lavalé écumait de colère ; il engagea tous nos camarades à rompre les arrêts et à venir me délivrer. L’éclair est moins rapide que ne le fut leur décision : ils s’arment tous, traversent le camp comme des fous, arrivent à la porte de mon cachot, se la font ouvrir, et me rendent à la liberté.

Lavalé me prend dans ses bras, et m’emporte en triomphe au quartier, escorté de toute ma compagnie.

L’idignation des chefs fut à son comble. Ils assemblèrent un conseil de guerre, qui décida que nous serions jugés. On nomma des commissaires pour examiner cette affaire ; et tout devait nous faire croire que plusieurs d’entre nous paieraient de leur tête le mauvais exemple que nous avions donné à l’armée. On commença par séparer ceux qu’on accusait d’être les chefs de l’insurrection ; Lavalé fut mis aux fers. Je demandai, avec instance, de les partager ; pour première punition, on me le refusa, et je fus conduite dans une autre prison.

Le lendemain, quand on m’apporta mon pain et mon pot d’eau, je priai qu’on dît au général que j’avais des choses de la plus grande importance à lui communiquer. Un moment après, un aide-de-camp vint pour recevoir la déclaration que je voulais faire au général.

Mon cachot était obscur, et je ne pouvais discerner les objets ; néanmoins je reconnaissais le son de voix ; je cherchais à m’en ressouvenir : peut-être, me disais-je, est-ce une illusion ; mais, certainement, cette voix ne m’est pas inconnue. À ma première réponse, l’aide-de-camp m’interrompit pour me demander mon nom, et depuis quel tems j’étais au service. Je satisfis à sa demande. Au nom de tout ce que vous avez de plus cher, me dit-il, avouez-moi votre véritable nom ; ou si vous craignez de vous confier à moi, dites-moi seulement si vous connaissez Dorimond, Lavalé, madame Bontems, son neveu, sa nièce ? À mon tour, lui répondis-je, je vous supplie de me dire qui vous êtes, et comment vous savez que les noms que vous venez de prononcer sont gravés dans mon cœur !

Je ne me suis donc pas trompé, s’écria-t-il ; vous êtes Hortense de Chabry ? J’étais restée confondue, en entendant mon véritable nom : mon silence confirma son soupçon. Non, je ne me trompe point, reprit-il ; reposez-vous sur moi, je vous sauverai, je vous le jure. Il me quitta à l’instant, sans me dire qui il était, et me laissa dans une anxiété difficile à rendre.