La Femme pauvre/Partie 2/7

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


◄   Chapitre 6 Chapitre 7 Chapitre 8   ►


Les trois premières années de mariage furent heureuses, au delà de ce qui peut être dit ou chanté sur les instruments ordinaires.

Léopold et Clotilde se fondirent tellement l’un dans l’autre qu’ils parurent n’avoir plus de personnalités distinctes.

Une Joie mélancolique, surnaturellement douce et calme, arrivait, chaque matin, pour eux seuls, d’une contrée fort inconnue. Laissant à leur porte toutes les poussières des chemins, toutes les rosées des bois ou des plaines, tous les arômes des monts lointains, elle les éveillait gravement pour le travail et le poids du jour.

L’âme de chacun d’eux frémissait alors, toute lumineuse, dans le regard de l’autre, comme on voit frémir un éphémère dans un rayon d’or. Félicité silencieuse, quasi monastique, à force de profondeur. Qu’auraient-ils pu se dire ? et à quoi bon ?

Ils ne voyaient presque personne. Marchenoir, décidément, livrait sa dernière bataille à une misère enragée de sa résistance de tant d’années et qui, après bien des mois d’une lutte épouvantable, devait l’assassiner par trahison au bord d’un torrent dont les vagues empuanties roulaient les monstres qu’il avait vaincus.

Il venait les voir quelquefois, sillonné de coups de foudre, pâle et conspué, la tête blanchie par l’écume des cataractes de la Turpitude contemporaine, mais plus impavide, plus indompté, plus invaincu, et remplissant la demeure tranquille des mugissements de sa colère.

— Pierre a de nouveau renié son Maître ! criait le prophète, au lendemain de l’expulsion des communautés religieuses. Pierre, qui « se chauffe dans le vestibule » de Dieu et qui est « assis en pleine lumière », ne veut rien savoir de Jésus, quand la « servante » l’interroge. Il a trop peur qu’on le soufflète, lui aussi, et qu’on lui crache au visage !

Combien en faudra-t-il encore de ces reniements, pour que se décide enfin à chanter le « Coq » de France ? Car c’est la France qui est désignée par le Texte Saint. La France dont le Paraclet a besoin ; la France où il se promène comme dans son jardin, et qui est la Figure la plus expressive du Royaume des cieux ; la France réservée, quand même, et toujours aimée par-dessus les autres nations, précisément parce qu’elle paraît être la plus déchue, et que l’Esprit vagabond ne résiste pas aux prostituées !

Ah ! si ce Pape, qui ne sait pas mieux que les vils accommodements de la politique, avait l’âme des Grégoire ou des Innocent ! que ce serait beau !

Voyez-vous Léon XIII jetant l’Interdit sur les quatre-vingts diocèses de France, un Interdit absolu, omni appellatione remota, jusqu’à l’heure où tout ce grand peuple sanglotant demanderait grâce.

… Entendez-vous, à minuit, le glas de ces cloches qui ne tinteront plus désormais. Le Cardinal-Archevêque, accompagné de son clergé, pénètre silencieusement dans la Cathédrale. D’une voix lugubre, les chanoines psalmodient, pour la dernière fois, le Miserere. Un voile noir cache le Christ. Les Reliques des Saints ont été transportées dans les souterrains. Les flammes ont consumé les derniers restes du Pain sacré. Alors, le légat couvert de l’étole violette, comme au jour de la Passion du Rédempteur, prononce à voix haute, au Nom de Jésus-Christ, l’Interdit sur la République Française…

À partir de ce moment, plus de messes, plus de Corps ni de Sang du Fils de Dieu, plus de chants solennels, plus de bénédictions. Les images des Martyrs et des Confesseurs ont été couchées par terre. On cessera d’instruire le peuple, de proclamer les vérités du Salut. Des pierres jetées du haut de la chaire, un peu avant qu’on ferme les portes, avertissent la multitude qu’ainsi le Tout-Puissant la repousse de sa présence. Plus de baptême, sinon à la hâte et dans les ténèbres, sans cierges ni fleurs ; plus de mariages, à moins que l’union ne soit consacrée sur des tombeaux ; plus d’absolution, plus d’extrême-onction, plus de sépulture !…

Je vous dis que la France ne pousserait qu’un cri ! Mourante de peur, elle comprendrait qu’on lui arrache les entrailles, elle se réveillerait de ses abominations comme d’un cauchemar, et le cantique de pénitence du vieux Coq des Gaulés ressusciterait l’univers !…

Les deux amis versaient « l’huile et le vin » de leur paix parfaite sur les plaies horribles de cet égorgé qui partait en les bénissant. Clotilde l’embrassait comme un frère, et Léopold, très peu riche, le secourait de quelque argent.

Ah ! il aurait bien voulu le retirer de cet inégal et mortel combat dont il prévoyait le dénouement ! Mais que faire ? Il sentait que les considérants ordinaires sont sans valeur pour juger un être si exceptionnel, et il était trop en dehors de sa voie pour s’associer à son destin.

Un jour, l’une des dernières fois qu’ils se virent, Marchenoir lui dit

— Nul ne peut me sauver. Dieu lui-même, par égard pour les quartiers pauvres de son ciel, ne doit pas permettre qu’on me sauve. Il est nécessaire que je périsse dans la sorte d’ignominie dévolue aux blasphémateurs des Dieux avares et des Dieux impurs. J’entrerai dans le Paradis avec une couronne d’étrons ![1]

Paroles étonnantes qui le racontaient tout entier, ce grandiloque de boue et de flammes, et que, seul au monde, sans doute, il était capable de proférer !

Une chose à remarquer, c’était que Léopold, aussitôt après son mariage, avait subi des transformations incroyables. Ses allures, ses attitudes, son visage même, s’étaient modifiés.

Il était entré dans la vie conjugale, comme un corsaire gorgé de butin dans la boutique d’un changeur. Il avait versé là tout son bagage de monnaies étrangères et disparates, les unes tachées de rouille, les autres teintes de sang, et on lui avait donné, en retour, la quantité d’or que cela représentait, un petit fleuve d’or très pur qui ne reflétait qu’une seule image.

Par un besoin passionné de se configurer à sa femme, sans doute aussi par l’effet de quelque débâcle intérieure dont elle avait été l’occasion, il avait adopté spontanément les pratiques pieuses de cette Vigilante du Livre Saint, à la lampe toujours allumée, et, peu à peu, était devenu un homme d’oraison.

S’en étonnera qui voudra ou qui pourra. Léopold était surtout un soldat, de l’espèce de ceux qu’on ne peut pas tuer. Il faut alors que Dieu s’en charge lui-même, et il les expédie à sa manière.

  1. Léon Bloy cite ce mot, parfaitement historique d’ailleurs, en vue de relever le courage d’un assez grand nombre de ses contemporains qui lui reprochent de ne pouvoir écrire deux lignes sans y insérer un peu de caca. Certain critique a eu le flair d’en découvrir jusque dans la Chevalière de la Mort !


◄   Chapitre 6 Chapitre 7 Chapitre 8   ►