La Figure de proue/La ferme vide

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Eugène Fasquelle (p. 272-275).

La ferme vide

I

Assise toute seule à l’angle du vieux mur
De cette ferme ouverte et pour un moment vide,
Je sentais le repos combler mon être avide,
Car j’étais arrivée ici dans l’abri sûr.

Je songeais, écoutant l’égouttement du chaume
Un peu mouillé de pluie et couronné d’iris,
Aux rustiques seigneurs, les fermiers, dont la paume
Large avait possédé ce bien de père en fils.

On entendait, du fond des vertes avenues,
Crier les essieux des charrettes de foin.
Et les choses autour de moi, pleines de soin,
Restaient tièdes des mains qui les avaient tenues.


Dans les coins, se mêlant aux pailles des fumiers,
La charrue et la faulx et la herse et l’échelle
Luisaient ; et l’on voyait les pommes aux pommiers,
Et les vaches porter leur quadruple mamelle.

Le pigeonnier vétuste était comme une tour
Au milieu de la grasse et luisante volaille,
Et le chien noir dormait, arrondi dans sa paille,
En attendant le soir où tous sont de retour.

Ainsi, derrière ces carreaux voilés de vignes,
Avaient ici vécu, du maître aux serviteurs,
Des générations travailleuses et dignes,
Cette ferme battait du coup rude des cœurs.

Dans le son enroué d’une lointaine cloche,
Le seizième siècle avec l’heure y sonnait,
Bénissant cette vie active et sans reproche
Que depuis bien des temps tout le monde connaît ;

Et ma race étant là tout entière, chez elle.
Moi, dans l’ombre et dans l’or du chaume doux et haut,
Je me sentais pelotonnée et l’âme au chaud,
Comme un poussin heureux qu’on a remis sous l’aile.

II

De songer au bonheur qu’ils ont d’être chez eux
Quand il y a ceux-là qui sont dans les Afriques
Sur leur sol cuit au grand soleil comme les briques,
Sans eau, qu’un peu, mourait dans les lauriers fiévreux !

L’Afrique, le pays brûlé des vaches maigres,
Le pays qui n’a pas de foins et pas de lait,
Où vivent, dans l’horreur d’un labour incomplet,
Les Arabes, mauvais paysans, et les nègres.

Écoute, notre beau pays si chaud, si froid,
Cœur des quatre saisons, ô province herbagère :
L’Afrique, vigne esclave et moisson étrangère,
Est le sol où jamais personne n’est chez soi.


Notre terre, plains donc cette terre trahie,
Qui qui vis de richesse et de tradition !
Ce n’est des deux côtés qu’insatisfaction :
L’Europe est en exil, l’Arabie envahie.

    C’est pourquoi, ferme d’aujourd’hui que nous aimons,
Nous qui venons de loin sur le bord de la route,
Petite, seule et grave, et sans que nul s’en doute,
Nous respirons ton bonheur calme à pleins poumons.