La Fille de l’Île Rouge/L’Imérinienne

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Ernest Flammarion, éditeur (p. 22-67).

II

l’imérinienne


Au siège de la Compagnie Australe, à Tananarive, Claude travaillait dans son cabinet directorial. La transplantation en un milieu complètement nouveau, le changement de toutes ses habitudes, les multiples occupations d’une vie active partagée entre les tournées, l’administration de grosses affaires et la surveillance d’importants travaux, l’empêchaient de songer à autre chose qu’à son existence présente. Le flux des images neuves rénovait aussi sa façon de penser et de sentir. Transporté dans un autre monde, il était devenu presque indifférent à son passé. Il lui semblait qu’il n’avait jamais aimé Marthe Villaret, qu’il avait renoncé à la conception de l’Amour que s’étalent forgée les hommes de sa race. Sa vie sentimentale paraissait abolie, et son activité amoureuse se bornait maintenant à la simple et naturelle satisfaction d’un appétit ; il n’en éprouvait nulle tristesse.

Sur le bateau, plusieurs passagers lui avaient vanté les charmes des ramatous malgaches. L’un ne tarissait pas d’éloges sur sa petite épouse du précédent séjour : il l’avait gardée trois ans et comptait la reprendre. Un autre préférait le changement, comparait Tananarive à un immense sérail dont les Européens seraient les sultans. Des passagères avaient plus d’une fois taquiné Claude sur ses futures bonnes fortunes : il allait être séduit par ces rouées qui trompaient les Européens en se moquant d’eux, par ces singes habillés en femmes.

— Elles vous feront monter à l’arbre comme tous vos congénères, les filles du cocotier, disait une jeune Créole assez disgraciée de la nature et qui ressentait une animosité particulière contre les femmes de couleur.

Et les autres Européennes de renchérir. Que pouvait-on bien leur trouver d’extraordinaire à ces Malgaches, et pourquoi les Blancs s’abaissaient-ils à de telles amours ? Les hommes souriaient sans répondre, et, à l’âpreté même des attaques féminines contre ces rivales, Claude comprenait qu’une jalousie justifiée pouvait seule animer ainsi ses compatriotes. Il attendait donc avec impatience l’arrivée à Madagascar pour voir enfin ces femmes si vantées.

Il eut une grosse déception. À Diégo, les Sakalaves et les Sainte-Mariennes, noires de peau, lourdes, d’expression bestiale, lui parurent étranges, mais non désirables, avec leurs boules de cheveux crépus, et les rosaces d’or dont s’ornaient leurs narines. À Tamatave, les Bestimisârakas lui semblèrent moins séduisantes encore, petites, râblées, trapues, de teint chocolat, le nez épaté, les oreilles charnues, les attaches manquant de finesse. Leur prognathisme exagéré, le dandinement de leur démarche, leur accoutrement criard et disgracieux, avec les châles multicolores à franges, les larges chapeaux de paille surchargés de rubans, expliquaient l’appellation de guenons habillées dont aimaient à se servir les Européennes. Celles-ci triomphaient en entendant Saldagne exprimer cette opinion, mais les hommes, se contentant toujours de sourire, disaient :

— Attendez d’être à Tananarive. Nous en reparlerons dans quelques mois…

De fait les Imériniennes lui plurent à première vue : grands yeux noirs illuminés d’intelligence ou pétillant de malice et de gaieté, peau veloutée, brune avec des tons chauds souvent orangés ou ambrés, extrémités fines, petits pieds, mains allongées, cheveux non crépus, ordinairement très longs. Elles avaient pris du costume européen ce qui est seyant, portaient des bas bien tirés, des souliers découverts, se gardaient pour la plupart des coiffures excentriques, des chapeaux ridicules, et continuaient à se draper gracieusement dans le lamba national, pièce d’étoffe rectangulaire généralement blanche, pareille à la toge romaine. Claude, en les voyant, pensait à des déesses antiques ou à des statuettes de Tanagra bien plutôt qu’à des guenons descendues de leur cocotier. Infiniment diverses d’après les castes et les lointaines origines, elles évoquaient à la fois l’Asie, l’Afrique et les Iles Malaises. Entre les esclaves et les nobles, il y avait plus de différence qu’entre une fine Parisienne et une paysanne de Belle-Isle-en-Mer. Celles de caste servile, avec la forte odeur de l’animal humain, avaient les formes lourdes, les seins piriformes, la peau foncée et terreuse, une forte mâchoire prognathe, un nez écrasé. Au contraire, les femmes nobles ou libres, préservées des alliances viles et des métissages douteux, ressemblaient à de frêles Javanaises, ou à des Japonaises aux yeux bridés, ou encore aux voluptueuses Tahitiennes, leurs sœurs ethniques. Leur sang malais ou polynésien n’était mêlé que de celui de races plus civilisées, Arabes ou Européens, et beaucoup de filles malgaches, affinées par de mystérieux atavismes, possédaient les lignes du corps et les traits du visage que nous qualifions de parfaits, parce que nous sommes habitués à les voir chez les femmes blanches.

Quelques passades avaient donné à Claude le vif désir de connaître mieux les Imériniennes et d’étudier de plus près l’âme d’une race dont l’aspect extérieur s’offrait à lui sous des formes suffisamment séduisantes pour l’inciter à de patientes investigations. Il avait donc décidé, en même temps qu’il quittait l’hôtel pour emménager dans une case confortable, de contracter un mariage temporaire selon la mode du pays.

Précisément il attendait ce jour-là quelqu’un qui devait s’entremettre pour lui présenter une petite épouse et que lui avait recommandé un de ses compagnons de passage du Melbourne, devenu son commensal à l’hôtel. Comme Claude parlait de proxénétisme, l’autre avait protesté.

— L’Indigène que je vais vous présenter est un homme très bien. D’abord il est presque prince, marié à une descendante d’une reine malgache, en tout cas noble de très bonne caste. C’est un fonctionnaire, un gouverneur indigène et surtout un vieux Tananarivien, très au courant des choses de la capitale. Je le connais depuis longtemps, et il rendra volontiers à un de mes amis le service un peu spécial que vous demandez. Soyez sûr qu’il ne considérera cette… intervention, ni comme humiliante, ni comme dégradante. Vous ne connaissez pas encore les mœurs locales qui sont dissolues sans nul doute, mais d’une simplicité toute naïve. L’essai loyal et complet doit précéder le mariage, et le mariage peut être temporaire. Une femme libre est à jamais déshonorée, si elle accorde ses faveurs à un esclave, mais elle n’encourt aucun blâme si elle se laisse aimer par un homme d’une caste égale ou supérieure à la sienne, et il n’est pas de caste plus élevée que la nôtre, celle des Européens. Voilà les principes malgaches. Et en vérité, est-il plus extraordinaire de s’entremettre dans votre cas qu’en France pour faciliter le rapprochement et ultérieurement l’union de deux jeunes gens qui la veille ne se connaissaient pas et le lendemain se fianceront pour des raisons d’intérêt et de convenance, sans amour…

…Surtout n’allez point parler à mon ami indigène de quelque rétribution pécuniaire pour le léger service qu’il vous rendra. Il en serait fort vexé et refuserait votre présent avec mépris. L’honneur de faire votre connaissance lui sera une récompense suffisante. Quand vous le rencontrerez ensuite, vous lui direz bonjour et vous lui adresserez quelques paroles bienveillantes, empreintes d’une aimable familiarité. À l’occasion, s’il a besoin d’être pistonné pour une affaire ou un avancement, vous pourrez écrire en sa faveur une banale lettre de recommandation. Croyez-moi, si vous voulez comprendre la vie tananarivienne, commencez par vous débarrasser de vos préjugés européens… »

Claude attendait donc son intermédiaire, non sans curiosité. Justement on frappait à la porte et le boy introduisit un indigène. C’était un homme grand, de teint clair, avec une ombre de moustache et les cheveux très plats. Une expression naturellement assez dure tempérait chez lui un air d’obséquiosité voulue. Il était vêtu à l’européenne, convenablement et sans recherche : veston, linge blanc, casque anglais, canne à pommeau d’argent. Il salua Saldagne avec beaucoup de déférence et dit :

— Je suis le Gouverneur indigène Randrianarive qui vous est envoyé par monsieur votre ami…

— Vous connaissez depuis longtemps M. Berlier ?

— Depuis très longtemps, M. Berlier me fait l’honneur de me visiter chez moi et il m’autorise à me rendre dans sa propre maison.

Claude, embarrassé malgré tout, en raison de la nature particulière du service qu’il allait demander, ne savait comment aiguiller la conversation vers ce sujet délicat.

— Et vous connaissez très bien, à ce qu’il paraît, le monde indigène de Tananarive ?

— Certainement, Monsieur. Mon grand-père paternel était aide de camp de la reine Ranavaloune II. Une de mes tantes et une de mes cousines furent demoiselles d’honneur de Ranavaloune III. Mon grand-père maternel gouverna un des districts de l’Imerina. On raconte dans ma famille qu’à un moment il fut au mieux avec la Reine et encourut de ce chef la haine du premier ministre. Il devint cependant XIVe honneur et dirigea une expédition heureuse contre les Sakalaves du Boina…

— …

— Je suis apparenté par les femmes au prince Randriantoumpoundzate qui est actuellement Gouverneur Principal. Après la conquête, pendant l’insurrection, j’ai rendu de grands services à la cause française, et, en considération de ces faits, le Gouvernement de la Colonie m’a conféré la Croix du Mérite…

Sa boutonnière était ornée en effet d’un ruban bleu et blanc. Claude, ébloui par tous ces titres de gloire, se trouvait en plus en plus éloigné du véritable sujet de leur entretien. Mais Randrianarive, lui épargnant des transitions difficiles, entra d’emblée dans le vif de la question.

— Et la femme que vous désirez épouser, Monsieur, est-ce une toute jeune fille ou une femme d’une vingtaine d’années ?

— Oh ! Je ne la voudrais pas trop jeune… Dix-huit à vingt ou vingt-deux ans, ce serait très bien…

— Comme vous avez raison ! Les jeunesses, c’est trop coureur ; il est bien préférable de choisir une compagne qui ait déjà vécu et que l’expérience ait un peu assagie… Désirez-vous une femme qui ait déjà enfanté ?

— Ah ! non !

— Si je vous posais cette question, c’est que nous autres Malgaches nous donnons la préférence aux femmes qui sont déjà mères. Nous sommes sûrs ainsi d’avoir des enfants, ce à quoi nous tenons par-dessus tout… Nous disons donc une femme de dix-huit à vingt ans, n’ayant pas encore enfanté. La voulez-vous de caste noble ou simplement femme libre ?

— Je vous avoue que je n’y attacha pas une grande importance.

— Nous éliminerons donc seulement les descendantes d’esclaves, qui sont noires et sentent mauvais… Tenez-vous essentiellement à ce qu’elle soit de Tananarive même ?

— Oh ! en aucune façon…

— Je porterai donc plutôt mes recherches du côté de la campagne, dans quelque bonne famille non gâtée encore par la dépravation de la capitale. Je connais précisément une jeune femme de caste noble, fort jolie et qui est en train de divorcer d’avec son mari. Je verrai de ce côté-là s’il y aurait quelque chose à faire. Mais j’y pense, elle ne parle que le malgache…

— Nous aurons quelque peine à nous comprendre en ce cas…

— Oui, oui. Il faut qu’elle parle convenablement le français. Oh ! ce n’est pas difficile à trouver, parmi les anciennes élèves des Sœurs. Vous la désirez plutôt grande ou petite ?

— Grande ou moyenne.

— Mameleuse ?

— Comment dites-vous ?

— Mameleuse, répéta Randrianarive.

Et des deux mains il esquissa devant sa propre poitrine un double geste arrondi pour exprimer plus nettement sa pensée.

— Ah ! je comprends… Oui, sans doute, mais sans excès, n’est-ce pas ?

— Je vois maintenant ce qu’il vous faut, et je crois que j’ai votre affaire… Une très bonne famille de caste libre, établie depuis une dizaine d’années seulement à Tananarive. La jeune fille tout à fait jolie, pas coureuse, dix-huit ans… Si elle est en ce moment sans mari, comme je le pense, sa mère vous l’amènera ces jours-ci…

— Ah ! C’est la mère elle-même qui…

— Oui. C’est l’usage.

— Et qu’aurai-je à dire à cette dame ?

— Oh rien ! D’ailleurs elle ne parle pas un mot de français. Il faudrait que sa fille vous serve d’interprète. Or la bienséance exige cette première entrevue, votre future épouse feigne d’avoir très honte, et ne desserre pas les dents ou ne parle que par monosyllabes. D’ailleurs j’aurai réglé, d’accord avec la mère, toutes les questions matérielles, et, quand je vous annoncerai leur visite, je vous renseignerai. Naturellement vous contractez l’union pour le temps qu’il vous plaira. L’usage est de donner à la mère, le jour où elle présente sa fille, quelques pièces d’or. Les Européens versent généralement à leurs femmes indigènes une mensualité variant de 80 à 150 frs. Quelques-uns donnent beaucoup plus, mais on les trouve ridicules, aussi bien chez nous que chez vous autres. Il est admis encore qu’on offre trois fois par an, au 14 juillet, à Pâques et au Nouvel an, un petit cadeau, quelque bijou indien, ou un lamba, ou un coupon d’étoffe pour faire une robe… »



Dans le quartier d’Ambouhipoutse, tout en haut de la montagne d’Iarive, la maison ouvrait vers l’Ouest sa large varangue en bois, soutenue par des piliers de pierre sculptés en forme d’étranges tiges renflées, avec des chapiteaux de lotus, comme en ont certaines colonnes de l’Égypte. Devant le logis, un parvis étroit en carreaux de terre rouge s’harmonisait avec la teinte des murs, et les volets fermés, dont le bois depuis longtemps avait perdu sa peinture, était de la même couleur grise que les sveltes colonnes de pierre. A quelques mètres, de l’autre côté du jardin, une murette en briques, à demi ruinée, courait en bordure du précipice.

Claude Saldagne venait de rentrer. Il appela un domestique indigène, se fit apporter une chaise de bord et s’installa face au soleil couchant pour emplir ses yeux de l’immortelle et mélancolique splendeur du paysage imérinien.

Du sud au nord, sa vue embrassait, par delà les rizières, un vaste horizon demi-circulaire de montagnes désolées et farouches : mamelonnements roussâtres, grands dômes rouges, énormes croupes rocailleuses apparaissaient comme les vagues pétrifiées d’une formidable tempête géologique et se mêlaient en un inextricable chaos de sommets ronds, de crêtes déchiquetées, de pics aigus, de cratères éteints. Au sud, le massif puissant de l’Ankâratre dominait, comme un continent, les vagues brisées des autres montagnes. Au nord, la colline sainte d’Ambouhimangue profilait sa forme noire de monstre couché et velu sur la masse grise d’une chaîne dénudée. À mi-chemin, l’îlot vert d’Ilaf émergeait des champs roses et des rizières. Celles-ci s’étalaient en une vaste plaine, coupée par les marais de la rivière Mambe et du fleuve Ikioupe, toutes les rizières si vivantes en cette saison de l’année, pleines d’un ruissellement d’eaux et d’un fourmillement d’hommes. Les mille petits rectangles limités par des digues basses faisaient un immense damier vert et jaune, avec, de place en place, le miroitement de l’eau partout débordée. Dans cette mer glauque, brillante par endroits, le fleuve traçait ses méandres d’argent, et ça et là, dans une ceinture de bananiers et de cactus, des villages rouges émergeaient, comme des îles.

La main crispée sur le petit mur, Claude se pencha au-dessus du précipice que dominait sa maison. C’était un à pic d’une centaine de mètres, les grandes parois rocheuses, en gneiss rouge zébré de taches noires par les pluies, se bombaient comme des poitrines, et à leurs flancs s’accrochait toute une végétation de cactus, de lilas de Perse, de jacarandas bleus, de sévabés aux fleurs violettes. Au nord, la montagne s’abaissait, descendait en une coulée de maisons jusqu’à un promontoire arrondi terminé par une sorte de falaise et baigné par le petit lac Anousse.

La soirée était d’une intensité de lumière admirable. Très tard le ciel restait d’un bleu profond, tandis que la terre et les habitations des hommes rayonnaient la chaleur et la lumière de la journée. Les cases, dans la verdure, émettaient des effluves roses, car la brique et la terre d’Imerina sont lumineuses au coucher du soleil, comme les pierres du Palais Vecchio à Florence. Dana l’air pur et transparent, les arbres et les choses proches étaient comme animées à force de clarté sereine tandis qu’à l’ouest, au loin, sur l’Ankâratre, de sombres nues s’accumulaient et se confondaient avec les montagnes, dans un fouillis de tons violets, roses et cuivrés, pareils aux débauches de couleurs que répand le soleil austral sur la palette changeante de l’Océan Indien.

Cet étrange contraste surprenait Claude chaque soir : d’un côté, une nature de cataclysme, un ciel de création orageuse, gonflé d’averses et de tempêtes, avec des lueurs pourprées, des éclairs blafards, et de lointains coups de tonnerre, annonciateurs de quelque démiurge venant bouleverser les rizières ; d’autre part, la pureté élyséenne de l’atmosphère proche et transparente, où les cases rouges luisaient comme des visages, où les ombres vertes étaient accueillantes, où la Terre heureuse souriait au jour qui mourait.

L’Européen maintenant ne regardait plus le paysage, mais sa pensée se teintait des couleurs changeantes du soir, s’attristait des nuées orageuses et lointaines de l’Ankâratve, s’apaisait dans la clarté joyeuse d’Iarive. Ces impressions contradictoires n’étaient-elles point comme le symbole de sa vie ? À l’Occident boréal, au milieu des brumes, s’estompaient, près de mourir, les images tristes et noires, tandis que dans la lumière sereine de l’Île australe s’affirmait l’espoir du bonheur.

Un bruit sous la varangue le tira de sa rêverie ; Razane sortait de la maison ; elle vint vers lui d’une démarche souple et gracieuse. Il sourit, car, en ce soir sans crépuscule, sa pensée se fût vite assombrie de la mort du soleil. Razane s’était assise tout près, sur la murette en terre rouge, et le vaste paysage, aux yeux de Claude, n’était plus que le cadre de sa beauté. La toile de fond des nuages cuivrés par le couchant mettait en valeur le beau corps de bronze clair, tout le scintillement des rizières inondées miroitait dans ses yeux, et sa main, sur le mur d’ocre aux tons chauds, avait presque la couleur de la terre natale. Les yeux de Claude avaient été pris tout de suite par l’Imerina aux aspects étranges, si joyeuse dans les matins clairs, si triomphale dans les midis radieux, si mélancolique dans les soirs de lumière violente. L’Imérinienne aussi, fille de l’Île rouge, l’avait conquis par un charme ineffable ; des effluves de douceur émanaient de sa personne ; une sorte de joie amoureuse, répandue partout en ce pays sur les choses et les êtres, rayonnait dans le sourire de ses yeux d’enfant.

— À quoi tu penses, Claude ?

— À des choses que tu ne comprendrais guère, petite Zane, et que je ne pourrais même pas t’exprimer.

— Pourquoi ? Je ne suis qu’une petite fille malgache, mais je peux écouter ce que tu diras, Claude.

— Il n’y a pas de paroles pour ce que je pense.

— Alors ce sont des idées d’Européen. Peut-être qu’un jour je les comprendrai, quand j’aurai vécu longtemps avec toi.

— Peut-être, Zane… Dis-moi, quand tu vois, comme en ce moment, au fond, là-bas, toutes les rizières et les villages, et loin, très loin, les grandes montagnes noires, qu’est-ce que tu éprouves ?

Elle rit, d’un petit rire doux et condescendant.

— Je ne sais pas ce que tu veux dire. Tu aimes à regarder mon pays, devant nous, le soir, quand se ferme l’Œil-du-Jour. Moi, je l’ai vu si souvent que je n’y pense plus.

— Ton village, où est-il ?

— Je n’habitais pas dans un village, avant de te connaître. Il y a dix ou douze ans déjà que je suis venue à Tananarive, avec mes parents.

— Mais auparavant tu étais restée dans le pays où tu es née ?

— Quelques années, oui…

— Combien ?

— Je ne me rappelle pas. J’étais si petite ! Et les jours passaient, tous les mêmes.

— Tu y retournes quelquefois, dans ton village ?

— Rarement. J’y vais quand quelqu’un de ma famille meurt et qu’on l’enterre dans le tombeau de nos ancêtres.

— Nous irons ensemble un jour, veux-tu, Zane ?

Elle rit encore de la singularité de cette idée.

— C’est très loin, tu sais, à une grande journée de marche.

Elle tendit le bras dans la direction de l’ouest.

— Tu vois le fleuve Ikioupe ; il glisse au milieu des cultures comme la bête longue sans pattes qui ondule dans les herbes, puis il se perd là-bas dans les brumes. Eh bien ! au delà des montagnes que tu vois à l’horizon, dans une vallée sauvage, sur une colline au bord du fleuve, c’est là qu’est Imérimandzak !… Mais tu le trouveras très laid, mon village. Il y a beaucoup de cases en ruines. Les gens sont presque tous venus à Tananarive, ou bien les maladies les ont enlevés. C’est un pauvre vieux village, très vilain.

— Peu importe. Je voudrais y aller.

— Alors nous irons, Claude.

Elle sourit à quelque idée intérieure.

— Je pense à l’étonnement des parents que j’ai encore là-bas, quand ils verront mon mari blanc.

Claude rit aussi de bon cœur, en songeant à ses parents malgaches de la brousse.

L’obscurité était tombée très vite, comme il arrive sous les Tropiques. D’innombrables petites lumières s’allumaient en bas de la montagne et trouaient l’ombre jusque dans les rizières. L’Européen, sensible aux effluves amollissants des soirées australes, fut pris d’une grande lassitude physique. Il crut reconnaître les prodromes d’un accès de fièvre et se laissa tomber en une rêverie mélancolique. Il se rappelait les maladies de son enfance, la douceur caressante des soins maternels. L’idée de la mort le hanta soudain, l’accès pernicieux qui emporte en quelques heures l’homme le plus fort, l’enfouissement du cercueil dans la terre d’exil sous les yeux de camarades d’hier ou d’indifférents. Déjà, il avait suivi trois de ces convois depuis son arrivée. Il évoqua la vision du cimetière, loin de la ville, sur la haute colline d’Andzanahâr, et l’admirable vue qu’on a, du milieu des tombes où dorment les jeunes hommes, sur Iarive-la-Joyeuse, crénelée de rochers et parée de cases rouges au milieu des frondaisons. Reposerait-il un jour, lui aussi, dans la lourde argile d’Andzanahâr ?

Il fit effort pour écarter les idées tristes, mais il avait peine à se ressaisir ; les fantômes du passé rôdaient autour de lui, comme ces grands papillons noirs qui volètent dans les maisons à Tananarive, effroi des Malgaches : âmes des anciens habitants, ils frôlent de leurs ailes endeuillées la face des vivants, leur apportant un peu de l’inexprimable horreur des tombeaux.

— Zane, je suis fatigué… J’ai peur d’avoir la fièvre ce soir…

Elle ne dit pas une parole, mais, se levant, elle alla chercher une chaise, revint s’asseoir. Elle lui prit la main, appuya sa joue fraîche sur l’épaule du maître, resta ainsi sans parler, sans bouger, comme un animal familier et fidèle. La douceur de ce contact caressant le pénétra d’une langueur heureuse. Longtemps, ils demeurèrent ainsi, muets tous deux ; il lui semblait qu’un mystérieux échange établissait une sorte d’équilibre entre leurs deux existences ; de nouveau, il connut la joie de vivre le beau soir austral, avec l’enchantement de la lune déjà haute dans le ciel au-dessus de leurs têtes, parmi les senteurs fortes des lilas de Perse et des daturas. Guéri de sa fièvre, de ses tristesses, il attira plus près de lui l’Imérinienne, et leurs souffles se confondirent…



Des lumières s’agitaient sous la varangue. Les domestiques indigènes, pieds nus, s’empressaient silencieusement. On apporta la table dressée. Tous deux s’installèrent pour dîner, sous la lune éclatante, sans lampe, pour éviter les moustiques. Claude, plein d’appétit et de gaieté, faisait honneur au repas ; tout en mangeant, il causait, demandait à Razane ses occupations de la journée, lui parlait des détails de la fête qu’il devait donner le lendemain à ses amis, pour pendre la crémaillère. L’Imérinienne disait les préparatifs, les achats du matin au marché du Zouma, les ordres au cuisinier, le nettoyage de la case ; elle contait comment, au plus fort du travail, elle avait surpris Koutouzandre, le boy, assis au jardin dans un fauteuil en jonc, les jambes croisées, son plumeau sous le bras… La vieille Razaf, obligée d’abandonner le soin du linge, avait pesté toute la journée contre les lubies intempestives du maître. Zane faisait aussi des reproches à Claude : il allait dépenser beaucoup trop d’argent ; en une soirée il gaspillerait plus de piastres qu’il n’en faut pour se nourrir un mois. Lui riait, se moquait d’elle, mais au fond il était enchanté de la voir prendre ses intérêts et se montrer ménagère économe.

Depuis qu’elle vivait dans sa case, il ne connaissait pas les soucis que donne à un célibataire la direction d’une maison. Tout marchait à souhait, sans que d’ailleurs elle parût s’en occuper. À quelque heure qu’il rentrât, il la trouvait se reposant, tantôt sur une chaise de bord, quelquefois étendue de tout son long sur le divan, ou accroupie à la malgache, les jambes repliées sous elle. Elle pouvait passer des heures, accoudée sur la balustrade de la varangue, du côté du petit chemin qui longeait le jardin ; elle s’intéressait aux rares passants, aux allées et venues des familles voisines, aux petites querelles et aux mille potins du quartier, insoupçonnés des Européens. Elle entretenait avec les domestiques de longues conversations, sur des riens, à propos d’une bête qui avait traversé la cour pendant la nuit, ou sur le riz de la dernière récolte, ou sur le brouillard du matin.

La toilette était sa grande occupation ; dans une chambre de débarras, au premier étage, de grandes corbeilles en jonc tressé, fermées d’un couvercle et rangées sur des planches, renfermaient des chemises garnies de dentelles et d’entre-deux, à la mode européenne, de longues tuniques brodées, tombant jusqu’aux chevilles, des robes de toutes nuances, des bas de soie. Les lambas remplissaient à eux seuls deux corbeilles, il y en avait de tous les tissus et de toutes les teintes, en soie bleue ou jaune, en soie brochée, d’autres très simples, en cotonnade blanche, bordés d’une ligne de couleur, et des écharpes en crêpe de Chine ou en mousseline. Plusieurs, rayés de noir et de rouge, étaient des suaires destinés aux morts, mais vivants et vivantes se font gloire de les porter aux jours de fête, avant de rejoindre les Ancêtres dans les tombeaux. D’autres lambas étaient ornés de dessins étranges, grandes arabesques jaunes sur fond orange, à la mode sakalave, ou larges bordures en couleur et images criardes sur fond blanc, en honneur chez les Betsimisârakas. Dans une armoire de la chambre à coucher, un coffret indien, en bois de santal, contenait les bijoux, tous en or massif, œuvre des orfèvres de Tananarive ou de Majunga : les bagues bayadères avec la triple divinité brahmanique, les lourds anneaux malgaches ornés de fleurs et de fruits, les gourmettes importées d’Europe et les colliers ciselés par les Malabars.

Parfois, quand une amie venait la visiter, Razane la menait dans la chambre des vêtements ; elles ouvraient les corbeilles, en tiraient les étoffes soigneusement pliées, admiraient les dentelles des chemises, les broderies ajourées, se drapaient dans les lambas, en gonflant le buste, avec des mines comme on en fait aux jeunes hommes qu’on connaît, lorsqu’on les rencontre seuls, dans quelque ruelle écartée et déserte.

Mais son vrai trésor était caché dans la case paternelle : un petit vase de terre, enfoui sous un carreau de brique dans la chambre où dormaient ses parents, contenait les piastres et les pièces d’or ; quand la somme était suffisante, on achetait une rizière, ou bien on consentait un prêt à taux usuraire, sur le gage sûr de quelque maison.

Claude ignorait cette Razane calculatrice et femme d’affaires, ou ne la soupçonnait qu’à de rares intervalles. Elle lui apparaissait bien plutôt comme une femme-enfant ; jamais ni très triste, ni très gaie, d’humeur égale, elle souriait à son mari du moment, à la belle lumière du jour, à ses toilettes, aux histoires de sa servante. Elle avait les joies et les peines d’une petite fille, le tranquille bonheur d’un animal bien portant. Aucune pensée morose ou obsédante n’habitait sous son front. Quand elle réfléchissait à autre chose qu’au présent, c’étaient toujours des images malgaches qui hantaient son cerveau. Rarement elle élevait ses désirs au delà de ceux de sa race, elle gardait près de l’Étranger les impressions héréditaires de ses aïeules Imériniennes, la soumission heureuse à l’homme, au maître qui possède les biens et dispose de la chair des femmes, la quiétude du lendemain assuré, tant qu’on est jeune et jolie, l’indifférence pour un avenir qu’on ne saurait changer, la paresse native développée sous le ciel bleu par une vie trop facile.

L’Imérinienne est paresseuse, sensuelle et conservatrice ; gardienne des traditions, elle retient dans son cerveau obstiné les paroles, les gestes et les mœurs des anciens. Elle craint les nouveautés. Si elle va dans la maison d’un Européen, elle y apporte ses habitudes de penser et d’agir, qu’elle sait imposer, à force de douceur, au maître de son corps. Elle tient l’homme, noir ou blanc, par la joie de sa chair ; car elle n’est pas l’esclave indifférente qui se prête ou se loue au passant, mais la femme heureuse qui se donne avec toute l’ardeur des désirs, toute la fougue des sens, et, dans la plénitude de la possession, veut un bonheur partagé. Claude n’avait pas su résister à la douceur léthargique des caresses, des rires d’enfants, à l’ivresse des abandons passionnés. Jamais Razane ne lui disait non, elle se prêtait à ses caprices les plus inattendus, à ses plus bizarres fantaisies, devinait ses désirs, allait au devant de ses velléités. Elle se réveillait quand il n’avait plus envie de dormir, disparaissait s’il voulait être seul, et lui ouvrait les bras quand il avait besoin de tendresse. Il avait essayé, sans y réussir, de la mettre en colère, et il se reprochait ensuite, devant cette passivité soumise, d’être dur et mauvais.

Un mois plus tôt, la mère, une vieille Houve, bouffie et lourde, à la bouche volontaire, avait amené elle-même sa fille, après les négociations entamées par le Gouverneur Randrianarive ; elle avait emporté les pièces d’or et les étoffes de soie offertes aujourd’hui, comme il est d’usage, au lieu du don antique et rituel de l’arrière-train d’un mouton, et elle avait laissé Zane pour être l’épouse temporaire du Français. Claude se rappelait combien il s’était senti gêné, en ce premier rendez-vous, par la présence de cette mère qu’il jugeait proxénète, tandis qu’elle louait simplement le corps de sa fille à un étranger généreux, comme le lui permettait la coutume des Ancêtres. Tout le temps qu’elle était restée dans la chambre, très à l’aise, prodiguant à Razane en malgache des recommandations que l’Européen ne comprenait pas, Claude, agacé, ne savait que faire de sa personne ; il examinait curieusement la grosse femme, qui répandait une vague odeur de fumée rance, il se demandait si elle était bien la mère de cette fille svelte, aux traits fins, vers qui tendait déjà son désir. Quand il eut refermé la porte sur la vieille, il contempla la petite épouse qu’il venait d’acheter. Elle se tenait toute droite au milieu de la pièce, immobile et comme honteuse ; les plis harmonieux du lamba mettaient une grâce fière autour du jeune corps ; elle regardait fixement dans un coin, sans paraître voir son nouveau mari, mais le sourire espiègle de ses yeux démentait son air indifférent. Claude s’approchant ôta d’abord le lamba de soie blanche, avec l’hésitation de l’artiste qui dévoile une maquette ébauchée la veille ; il ne fut point déçu ; sous la longue tunique en soie jaune le buste se devinait rond et ferme ; tout de suite le désir de Claude effleura les jeunes seins, nus sous la mince étoffe. La gorge et les épaules de bronze clair, sous l’ajourement des broderies, lui apparaissaient colorées de tons chauds, presque orangés, et le contraste de cette chair avec la sienne semblait étrange. Toujours il garda cette première impression ; la vue de la peau brune, aux teintes cuivrées, exaltait ses désirs ; il croyait s’échapper des entraves de sa propre race, et son orgueil de mâle s’y complaisait. Les femmes blanches auraient désormais à ses yeux moins de charme qu’autrefois et il ne pourrait s’empêcher de les trouver banales. La peau de Razane, que n’avait jamais flétrie aucun fard, était douce et satinés, ses lèvres attiraient les baisers, les bizarres lèvres mauves, sensuelles sans être grosses, pâles auprès des dents blanches, et si fraîches. Depuis le premier jour, il avait poursuivi, presque inconsciemment, la chimère de l’aimer et d’être aimé d’elle selon la conception héréditaire des poètes méditerranéens. Il voulait ignorer l’incompatibilité de race entre lui et l’Imérinienne. La peau d’ocre, les lèvres de violettes lui apparaissaient quelquefois comme le symbole d’une prohibition d’amour, mais il l’oubliait dans la possession, ensuite l’obsession revenait. Tels furent les premiers temps de leur union. Puis toutes les barrières s’abolirent et le civilisé subit jusqu’aux moelles l’influx de la jeune barbare. Sa passivité intellectuelle la défendait contre les retours d’autorité de l’homme, et sa puissance de séduction eût triomphé d’une énergie mieux trempée que celle de Saldagne. Elle déroulait pour lui jusqu’aux talons la toison de ses longs cheveux noirs, ondulés et luisants, ou bien elle laissait briller ses dents de jeune bête, humides et blanches, entre les lèvres d’améthyste, ou bien elle noyait de feinte langueur ses yeux pâles, derrière les cils épais. D’instinct elle sentait les attitudes & prendre, elle connaissait les robes à mettre, selon l’heure de la journée, pour mieux attirer les regards du maître ; elle savait les nuances qui convenaient à son humeur : lorsqu’il était triste, elle s’enveloppait, comme si elle avait froid, dans un grand lamba de soie blanche ; quand il était joyeux, elle revêtait seulement de légères tuniques en crêpe de Chine, qui la laissaient presque nue ; quand il amenait des amis, elle portait une robe fermée jusqu’au col, sans jours provocants, et, les yeux baissés sous les longs cils, elle gardait l’attitude modeste que doit avoir en public une jeune Houve bien élevée. Toutes ces ruses lui venaient naturellement, parce qu’elle était femme, et que les Imériniennes, sous l’ardent climat des Tropiques, naissent et vivent pour l’amour. Razane était lascive, comme les chèvres dans la montagne, sans honte et sans impudeur ; la luxure était dans sa chair et non dans son esprit ; aussi donnait-elle, sauf aux heures d’amour, l’impression d’une petite fille très sage qui, dans la rue, va son chemin sans regarder à droite ni à gauche, et, à la maison, ne songe qu’à dormir ou à babiller.

Elle avait appris le français, la couture et la broderie à l’École des Sœurs ; on l’avait baptisée catholique ; longtemps elle porta, pendu à son cou par une ficelle, un petit morceau d’étoffe avec une image, donné par le Monpère pour protéger contre les maléfices. Elle n’allait plus que rarement à l’église, quoiqu’elle aimât la musique et les chants, car l’évangéliste, un jour, avait prononcé de terribles imprécations contre les Imériniennes qui habitaient chez les Blancs. Elle avait grand’peur d’être montrée au doigt et expulsée publiquement de la Case-des-Prières, comme il était arrivé à Kétamangue, devenue enceinte, et à Razafindrasou, qui se promenait dans les rues avec son époux européen.

D’ailleurs, elle préférait aux usages nouveaux les coutumes des ancêtres, qu’on avait toujours continué dans sa famille de pratiquer en secret. Inquiète sur l’issue d’un événement, elle consultait le devin, liseur de l’avenir dans les rangées de graines étalées sur la natte de jonc. Pour être gardée longtemps par Claude, elle était allée chez un vieux Faiseur d’amulettes, redouté dans tout le quartier à cause de sa connaissance des remèdes anciens ; il lui avait donné, en échange d’une piastre, un talisman efficace, contenu dans un sac minuscule en étoffe rouge ; elle avait décousu le matelas pour mettre le charme d’amour juste à l’endroit où s’étendait d’ordinaire l’Européen.

Elle aimait bien aussi passer tout un jour dans la case de ses parents, reprendre l’ancienne vie malgache, marcher pieds nus sur la terre rouge, chaude et douce aux pieds, s’accroupir sur la natte pour manger en famille le riz et les brèdes dans des assiettes en fer-blanc, pour boire l’eau trouble refroidie dans la marmite et qui sent bon le riz brûlé.

Claude ne connaissait de sa vraie vie que ce qu’elle voulait bien en montrer, c’est-à-dire peu de chose. Il la trouvait suffisamment civilisée, juste à son goût. Elle avait conservé les qualités natives de la race privilégiée d’où elle sortait, l’humeur égale et paisible, la douceur du caractère, la joie de vivre naïve, la simplicité dans les désirs, l’indifférence heureuse du lendemain ; et elle n’avait acquis, en apparence, aucun des innombrables défauts importés par les étrangers. C’était la compagne rêvée des nuits et aussi des jours ; elle faisait si peu de bruit, tenait une si petite place, sans exigences, toujours satisfaite, empressée à obéir aux moindres caprices, maîtresse ardente, ménagère attentive, gardienne fidèle de la maison.

La paix intérieure de sa vie avait une heureuse influence sur le caractère de Claude. Content de lui-même, il était satisfait des autres, et, tous les jours, trouvait de nouvelles raisons d’apprécier les qualités de Zane. Peu à peu, sans qu’il en eût conscience, les mille liens de l’habitude tissaient autour de lui une trame subtile, où il s’emprisonnait, comme une mouche dans une toile d’araignée.



Le dîner offert par Saldagne à ses amis venait de finir. Les convives prenaient le café, au frais, sous la varangue. La nuit était de celles qui laissent à un Européen l’éternelle nostalgie du ciel tropical et de la terre imérinienne. Êtres et choses se reposaient en une paix ineffable. La lumière diffuse des étoiles, dans l’air transparent, ôtait à l’ombre sa tristesse ; le souffle subtil du vent apportait en ondes parfumées les senteurs troublantes des arbres chargés de fleurs. L’hymne de volupté que susurrent en notes stridentes les grillons, que jettent en cris rauques les chauves-souris dans leurs vols saccadés, que coassent les grenouilles dans l’eau tiède des rizières, s’exhalait de partout, et la brise très douce, qui s’enflait et tombait tour à tour, paraissait faite des soupirs d’innombrables couples d’amants.

Les invités réunis par Claude sans aucune contrainte mondaine se laissaient aller au charme de la nuit australe, et, libres de toute obligation de vaine politesse, se taisaient. Coloniaux d’assez vieille date, sauf l’amphitryon, ils formaient un petit cénacle rare par la largeur des idées, le scepticisme aimable fondé sur l’expérience et l’absence des préjugés qui encombrent la vie sociale de la vieille Europe. Aux colonies, dans des villes qui ne comptent pas plus d’Européens qu’une sous-préfecture ou même qu’un chef-lieu de canton, on peut grouper des individualités intéressantes plus facilement que dans beaucoup de grandes villes de province. Les hommes qui cherchent fortune dans les terres lointaines, par delà les océans, sont quelquefois des ratés, mais plus souvent des fantaisistes, des curieux, épris d’inconnu. Au bout de deux mois, Claude fréquentait un milieu composite, original. Son activité physique et intellectuelle, en une ambiance de vie joyeuse, s’y développait avec plénitude ; le spectacle de choses non vues, d’hommes sans banalité, rénovait son cerveau ; les formes, les images, les idées affluaient en lui pour féconder sa pensée.

Dans les villes coloniales les sympathies s’affirment vite ; de la camaraderie on passe aisément à l’intimité ; on a deux ans, trois ans au plus pour échanger les uns avec les autres un peu de cordialité mondaine ou pour ébaucher des amitiés ; ensuite le hasard des carrières ou des affaires vous disperse à Pondichéry, à Cayenne, à Djibouti, aux Antilles, en Indo-Chine, au Congo, sans compter l’aléa des postes isolés en pleine brousse, dénués de ressources et de moyens de communication. Enfin les risques de la carrière incitent à brûler sa vie. On a exagéré parfois les dangers courus par ceux qui passent les mers. Pourtant combien ne sont pas revenus des îles lointaines, qui s’embarquèrent, pleins de vie, à Bordeaux ou à Marseille !

Aussi les Coloniaux témoignent-ils, soit à Paris, soit dans leurs villes exotiques, d’une sorte de furie de plaisir ; en prévision de l’avenir incertain, ils tâchent de vivre les heures doubles ; perpétuels déracinés, ils sont moins assujettis que les autres hommes aux préjugés, aux traditions, aux coutumes. À force de passer d’un pays dans l’autre, ils interchangent les idées, mêlent les races, confondent les mœurs.

Michel Berlier avait été le compagnon de traversée de Claude, et les deux hommes, attirés l’un vers l’autre, s’étaient liés dès le bateau. Ils se voyaient presque tous les jours, et Berlier s’ingéniait à aplanir pour son ami les mille difficultés d’un premier séjour colonial. Grand, dégingandé, les bras ballants, le visage envahi par une barbe et une moustache embroussaillées, il portait des vêtements trop larges et des chaussures toujours couvertes de la poussière rouge des chemins. Il avait quitté l’Europe depuis vingt ans et n’y était retourné que deux fois. Pendant son dernier voyage, il avait, en trois mois, dépensé cinquante mille francs à Paris et à Vichy, puis était rentré à Madagascar, dégoûté des plaisirs de la civilisation. Riche et ruiné à quatre reprises, il avait été planteur de café, fabricant d’essences, éleveur, prospecteur ; il représentait maintenant à Tananarive la Compagnie Cettoise de Commerce et de Colonisation, brassait de grosses affaires, aussi bien pour lui-même que pour sa société. À force de vivre en contact avec les indigènes, possédant à fond leur langue, il avait en partie adopté leurs façons de sentir et de penser, en même temps que les familles de ses épouses successives. Jugeant les mœurs de ses propres ancêtres parfaitement absurdes pour Madagascar, il se conformait à celles des indigènes, plus appropriées au climat et au milieu. Il s’était fait construire un tombeau carré, en pierre, tout près de sa maison, à la mode imérinienne. C’est là qu’il voulait être enterré, non pas dans un cercueil, comme un Européen, mais roulé simplement dans un linceul rouge de soie et couché sur une dalle de granit. Michel Berlier était une énigme pour les Français de Tananarive, les uns prétendaient qu’il jouait constamment un rôle, et affichait, pour vivre à sa guise, des idées qu’il n’avait pas ; les autres le considéraient comme un innocent maniaque et ne mettaient pas en doute sa bonne foi. Claude éprouvait pour lui une sympathie très vive, à cause de sa nature ardente, de sa riche imagination et de ses opinions indigénophiles. Les Malgaches, qui se plaisent à donner des surnoms, l’appelaient « Celui-qui-n’aime-pas-les-coutumes-des-Blancs ». Ralinour, sa petite épouse, appartenait à la deuxième caste des nobles de l’Imérina, les Andriantoumpoukouindrindre, c’est-à-dire les Seigneurs-par-excellence. Métissée certainement de sang arabe, bien qu’elle se prétendît de pure race imérinienne, elle avait le nez busqué, les lèvres minces, le visage ovale et de très grands yeux noirs, légèrement bridés, à la japonaise. Moins belle que Razane, mais plus étrange, elle avait gardé de ses nobles ancêtres la démarche altière, l’expression hautaine et impassible. Elle régnait en véritable épouse dans la maison de Berlier, à qui elle avait donné deux enfants, tolérait toutes les infidélités, sauf celles commises avec des femmes de caste servile. De pareils contacts lui semblaient des souillures, et, dans ce cas seulement, elle faisait à Berlier des scènes véhémentes, en crachant à terre, de dégoût.

Jean Romain, administrateur des Colonies et Algérien d’origine, avait fait des séjours au Congo, au Sénégal, puis à Madagascar. Il s’était laissé prendre, comme tant d’autres, au charme de la terre imérinienne et du doux peuple qui l’habite ; il aimait le pays et la race à la fois en ethnographe et en poète, s’exaltait, comme Saldagne, à contempler le merveilleux paysage du haut d’Ambouhipoutse, s’intéressait à observer les rites et les mœurs. Il ne concevait plus qu’on pût vivre de la vie d’Europe. Pendant ses congés administratifs, dédaigneux des villes de France, même de Paris, il faisait des voyages d’exploration dans la haute vallée de l’Amazone, ou en Afrique Équatoriale, ou dans l’archipel de la Sonde. Il pensait beaucoup, parlait peu, et, les indigènes l’avaient surnommé « Celui-qui-s’informe-de-tout ». Il s’était fortement attaché à sa compagne, qu’il avait prise à quatorze ans dans sa famille et trouvait commode de garder, parce qu’elle connaissait ses habitudes, ses goûts, ses manies. Kétamâve ou plus simplement, par abréviation, Rakéta, était dans l’épanouissement de sa beauté, très bien faite, avec une aimable tendance à l’embonpoint, le visage rond, les yeux rieurs sous de longs cils, la bouche petite et mutine. Toujours contente, heureuse de vivre, elle rayonnait de la gaieté autour d’elle. C’était l’amie la plus intime de Razane. Celle-ci voyait souvent Ralinour, mais elle préférait Rakéta, de condition libre comme elle, tandis que l’altière Ralinour mettait parfois une nuance légère de condescendance dans ses rapports avec des femmes de caste inférieure à la sienne.

Armand Desroches avait fait une brillante et rapide carrière dans la magistrature coloniale. Après de courts séjours à Pondichéry, Hanoï, Tahiti, il semblait fixé à Tananarive, où il venait d’être réaffecté pour la deuxième fois. Blasé, sceptique, dilettante, il s’amusait en regardant les autres. Les ramatous l’intéressaient peu et on lui prêtait une liaison discrète avec une femme du monde. Il n’était guère connu des indigènes qui l’appelaient simplement « les-Yeux-de-Verre », parce qu’il portait lorgnon.

Le capitaine Cosquant, de l’infanterie coloniale, avait lui aussi couru la vaste terre. Partout les jupons ou les pagnes avaient été sa préoccupation dominante. Nul n’était mieux renseigné que lui sur les mérites respectifs des Martiniquaises, des Peulhs, des Hindoues, des Tahitiennes, des Congaïes. Il aimait à reconnaître la supériorité incontestable de la femme malgache. Quand on le mettait sur ce sujet, il ne tarissait pas d’éloges sur la Betsimisâraka, propre et fidèle, sur la Sakalave voluptueusement experte aux choses de l’amour, sur l’Imérinienne, modèle des perfections de la race. Les Indigènes l’avalent appelé Bévâve, l’homme à femmes, et lui-même se proclamait ramatouïsant. Aimable et altruiste, providence des nouveaux venus à Tananarive, il indiquait volontiers, comme il le disait lui-même, l’adresse des « numéros exceptionnels » et des « bonnes affaires », connaissait les jeunes filles en quête d’un mari temporaire, et aussi les vieilles femmes, qui, ayant passé l’âge d’aimer, ne pouvaient plus que favoriser les amours des autres. Jamais il n’avait réussi à rester marié plus de six mois, même en vivant, selon sa propre expression, sous le régime de l’infidélité réciproque. C’était un beau soldat, un bon vivant et un brave cœur.

Les boys avaient apporté le café et les liqueurs. Chacun s’installait à sa guise, dans les rocking-chair, dont le balancement imite les houles lentes de la mer, dans les chaises de bord en toile bise, épaves des longues traversées, ou dans les fauteuils en écorce de roseaux, tressés par les indigènes. Michel Berlier, étendu de son long par terre sur une natte fraîche, fermait les yeux pour mieux goûter la douceur du soir.

Razane et ses deux amies, installées ensemble sur le divan couvert de tapis du Caire et de larges coussins moelleux, faisaient un groupe charmant, très oriental, digne d’un harem. La maîtresse de la maison, vêtue d’une longue robe de crépon de Chine brodé, couleur champagne, emprisonnait étroitement son buste dans une écharpe blanche. Ralinoure portait un kimono de soie bleue, et, pour plaire à Berlier, s’était fait ce soir-là une coiffure presque Japonaise. Rakéta, tout en blanc, était parée d’or comme une idole : collier, bracelets, boucles d’oreilles, et, suspendu au sautoir, un losange d’or avec des lettres arabes et des pendeloques, œuvre d’un artiste comorien. Impassibles comme des déesses, gênées d’ailleurs par la présence de plusieurs hommes, les trois femmes échangeaient de loin en loin quelques paroles.

Claude songeait à l’agitation factice des salons d’Europe, on vient de quitter la salle à manger, aux conversations banales, aux flirts inutiles. L’image d’une femme de là-bas, d’une femme blanche aux cheveux blonds, qu’il n’arriva pas à chasser de sa mémoire, s’imposait encore à lui. Un peu de nostalgique mélancolie vint assombrir sa joie : il évoqua la France, Paris, un salon familier de la rue d’Antin, où flottait un parfum subtil, depuis si longtemps non perçu. Il ferma les yeux comme quelqu’un qui choit dans un abîme. Mais une bouffée de vent souffla du jardin, apporta les senteurs fortes des fleurs tropicales… La voix de Zane, d’un timbre clair, avec des intonations d’enfant, le tira de son rêve.

— Les musiciens sont arrivés… Où doivent-ils se mettre ?

L’Imérinienne était debout près de lui, souriante et tranquille. Elle devinait son trouble, sans s’inquiéter. Ce sont là humeurs changeantes d’Européens, dont il ne faut pas rechercher les causes. Mais le clair sourire de la femme-enfant chassa l’obsession du cerveau de Claude, comme un rayon de soleil dissipe la brune. Souriant lui aussi à sa petite esclave, il se leva pour donner des ordres.

Une troupe de musiciens malgaches, commandés pour la soirée, s’installa dans un coin de la varangue, trois chanteuses, un flûtiste et trois joueurs de valîh. Rien d’européen en cet orchestre, ni violons nouvellement importés, ni mandoline, ni guitare, mais une flûte en roseau comme au temps du roi Radama, et les valîh traditionnelles, longues tiges de bambous avec, pour cordes, les fibres soulevées, maintenues par de petits chevalets de bois. Chanteuses et instrumentistes étaient vêtus à la mode ancienne, les femmes en longues tuniques de cotonnade blanche, tombant jusqu’aux chevilles, les hommes en pagne, avec le lamba jeté par-dessus l’épaule, comme une toge. Accroupis sur leurs talons, ils attendaient patiemment le bon plaisir des étrangers. Claude leur fit un signe. Ils préludèrent, sans parvenir de suite à se mettre d’accord ; l’un entamait une mesure, et les autres suivaient, comme hésitants ; puis un autre recommençait ; enfin le rythme cherché s’établit. Mais tous les Européens protestèrent par des exclamations indignées : l’orchestre exotique, le quatuor de valîh et de flûte antique, jouait Viens, Poupoule, viens !

Berlier, dressé sur sa natte, agitait des bras vengeurs dans la direction des musiciens ahuris, en leur hurlant des insultes en malgache. Zane, s’approchant d’eux, dit quelques mots à voix basse. Ils se concertèrent un moment, puis, sans trop hésiter, entamèrent un air d’autrefois ; c’était une mélodie mélancolique et lointaine, brisée au début par une syncope, et prolongée à la fin en un interminable point d’orgue ; sorte de rêverie naïve psalmodiée d’une voix nasillarde par la plus vieille des trois chanteuses, puis les jeunes interrompaient en un chœur alerte, presque joyeux, accompagné de battements de mains. Les Imériniennes, intéressées par l’air ancien qui leur rappelait les jours heureux de leur enfance, battaient des mains, elles aussi, fredonnaient en sourdine les paroles bien connues. Un courant sympathique s’établissait entre les deux groupes malgaches, à chaque extrémité de la varangue, entre ceux de la caste noire, pieds nus, en lambas de coton, payés par les Blancs pour chanter, et celles de la caste libre ou noble, esclaves aussi des Européens par la servitude de leur chair. Claude, conscient de cette entente télépathique, se sentit en cette minute plus éloigné de Zane que le vieil indigène qui soufflait dans sa flûte, la bouche tordue, en dodelinant de la tête.

Cependant le solo mélodique reprenait, puis le chœur interrompait de nouveau, en répétant, sur un ton plus alerte, sans syncope ou point d’orgue, le chant mélancolique. Les valîh vibraient de toutes leurs fibres, la flûte criait sa plainte, les trois chanteuses martelaient les paroles, sans nuances, de leurs voix nasillardes. L’ensemble était étrange, exotique, inentendu.

Puis chanteuses et instrumentistes, lassés, s’arrêtèrent brusquement. Les Européens applaudirent. Claude s’informa de cette musique originale.

— C’est l’hymne du roi Radama, populaire autrefois, dit Berlier. Combien de fois je l’ai entendu !

— Est-ce très ancien ?

— Non… De l’antique musique malgache, il ne reste rien, ou bien peu de chose. L’Hymne à Radama date des environs de 1860. À cette époque, les missionnaires anglais avaient importé déjà dans l’île beaucoup de musique européenne.

— Voilà pourquoi, s’écria Cosquant, les Malgaches ont toujours l’air de chanter des cantiques !

— Exact… Ils ont plus entendu les sons de l’harmonium que ceux du violon.

— Cet hymne à Radama, reprit Claude, ne ressemble pourtant guère à la musique d’Europe.

— C’est vrai qu’on y entend comme l’écho lointain d’une mélodie barbare. Mais tout de même il est trop conforme aux règles de notre harmonie pour être complètement original.

— S’il était l’œuvre des seuls Imériniens, intervint Armand Desroches, vous n’y pourriez rien comprendre. J’ai entendu, dans les nuits d’Asie, se mêler au bruit sourd des grands fleuves les accords étranges de la musique annamite, et, maintes fois, j’ai essayé de la noter. Peine perdue. Les intervalles, différents des nôtres, insaisissables pour notre oreille, auraient suffi à me décourager,

— Je ne suis pas de votre avis, dit Jean Romain. Moi, j’entends encore, dans la vraie musique malgache, chanter l’âme des lointains ancêtres, des vieux Malais qui, dans les longues pirogues à balancier, sont venus des Îles mystérieuses, poussés par les courants propices. Il me semble que les aïeux de la vingtième génération devaient déjà connaître des mélodies analogues

— Vous, dit Cosquant, vous avez trop d’imagination.

— Oui, continua Romain, ne sentez-vous pas, dans ces airs archaïques, l’écho des sons renvoyés jusqu’à nous des profondeurs de la race ? Ces rythmes, brisés sans cesse par des syncopes, n’ont rien d’européen. À l’origine, ils devaient accompagner des danses étranges, où les pieds rapides frappaient fortement la mesure, tandis que les corps gardaient l’immobilité, l’impassibilité hiératique, et que les mains, comme dans les danses javanaises, se mouvaient en ondulations rituelles.

— Vous avez raison, s’écria Claude. Les battements de mains, dont aujourd’hui encore les spectateurs accompagnent cette musique, ne marquent-ils pas que jadis elle était faite pour une danse ?

— Archaïque aussi et bien populaire ce chant mélancolique et lointain que prolonge indéfininiment un point d’orgue… Manière naïve pour des musiciens primitifs d’exprimer l’inexprimable…

— C’était presque un chant sacré, dit Berlier. Les femmes le chantaient soir et matin, à l’intérieur du Palais-du-Règne-tranquille, pour le lever et le coucher de l’Enfant royal, soleil terrestre des Imériniens.

— Maintenant le Rouve, la vieille enceinte, découronnée de sa palissade barbare hérissée de sagaies, est vide de rois, et le chant qui berçait l’enfance des Andrianes a perdu tout sens pour leurs descendants dégénérés.

— Détrompez-vous ! Si vous entendes jamais jouer cet air dans une fête, devant une foule malgache, regardez ! Vous verrez les vieux hommes bronzés à cheveux plats, les vrais Imériniens, frémir d’un enthousiasme contenu, et dans leurs yeux nostalgiques, briller l’orgueil des splendeurs passées de la Race !

— La Race ! interrompit Cosquant. Vous avez toujours ce mot à la bouche. J’ai vu, moi aussi, des races dans d’autres colonies. J’ai vu, dans leurs sables stériles, les Somalis aux lèvres minces, aux yeux cruels enfoncés dans les orbites comme des charbons à demi éteints qui couvent sous la cendre, les Somalis à la poitrine étroite, au corps dégingandé, aux longues jambes nerveuses, faits pour la marche et la course dans le désert. J’ai vu dans ses vertes rizières, le peuple innombrable des Annamites, aux yeux bridés et menteurs, faux comme l’eau dormante, les Annamites au corps grêle, efféminés par une civilisation millénaire ! Voilà des races ! Ici, au contraire, dans ce pays d’Imérina, je cherche la race, celle dont vous parlez sans cesse, et je ne la trouve pas. Tous les types de l’Afrique et de l’Asie y semblent confondus. Les teints y varient du plus beau noir à l’olivâtre, au jaune, au rouge et presque au blanc. Les cheveux y sont crépus, crépelés, plats, ondulés.

— Voyez nos ramatous, dit Jean Romain. La mienne ressemble à une Tahitienne, Ralinour dans son kimono a l’air d’une Japonaise, et Razane serait presque une statue grecque, coulée en un bronze très clair.

— Et ceux-ci, s’écria Cosquant, montrant les musiciens. Le vieux flûtiste a le galbe d’un Arabe, avec son lamba pour burnous. Quant à ce joueur de valîh, c’est un pur nègre, un Makoua d’Afrique.

Le sceptique Desroches intervint, s’adressant particulièrement à Berlier :

— Problème à jamais indéchiffrable que celui des origines malgaches ! Mais, quoi que vous en disiez tous, le pigment de la peau est singulièrement foncé aussi bien chez les Imériniens que chez les Mahafâli ou les Betsimisâraka. Ne serait-ce pas du continent africain, tout proche, que seraient venues les premières populations de ce sol, les mystérieux Vazimbas, dont on retrouve, paraît-il, le nom quelque part dans le Mozambique. Et un érudit n’a-t-il pas découvert des concordances singulières entre la langue malgache et les dialectes bantous ?

Mais des protestations s’élevèrent. — Je ne puis admettre, s’écria Berlier avec indignation, qu’on appelle nos Malgaches des nègres ! Japonais, Mongols, soit ! Malais, mieux encore ! Mais des noirs, des Africains, non ! Sûrement leurs ancêtres sont venus de l’Orient, apportés à l’aube des âges dans quelques praos malaises, ou dans des pirogues de mer analogues à celles utilisées aujourd’hui encore chez les Sakalaves. Du reste ta tradition malgache n’est-elle pas là pour le prouver ? Le Coin-des-Ancêtres, dans chaque case, le lieu où les descendants sacrifient aux Pères de ta lignée, n’est-il pas situé au nord-est, dans la direction des grands courants qui poussent des régions de Sumatra, en passant par l’archipel des Seychelles, vers les parages de Madagascar.

— Argument fragile, dit Jean Romain, que celui tiré d’une tradition religieuse d’origine inconnue. Je suis cependant de votre avis, Berlier ; les Malgaches ne sont pas des nègres. Du reste le canal de Mozambique est infranchissable pour des embarcations de primitifs, tandis que des vents réguliers et des courants favorables amènent de mauvais boutres de quelques tonnes, à chaque saison, des ports de l’Inde ou de la Malaisie.

— Rappelez-vous, dit Berlier, le formidable cataclysme qui bouleversa les mers du sud lors de l’éruption du Krakatoa. À cette époque les laves du volcan furent apportées jusqu’aux côtes malgaches.

— Vous ne voulez pas que les Malgaches soient des nègres, reprit Desroches, en souriant, parce qu’il vous déplairait d’être acoquinés à des négresses ! Mais Madagascar, c’est l’Afrique, le pays sakalave ressemble au Mozambique. À Majunga, vous trouvez les mêmes baobabs, les mêmes bois-noirs qu’à Monbassa ou à Zanzibar, et dans les grands fleuves de la savane malgache, il y eut jadis des hippopotames.

— Oui. Mais Madagascar eut autrefois les Æpyornis, les oiseaux géants aux pattes trapues, pareils aux Dinornis de la Nouvelle-Zélande ! Et les lémuriens, improprement appelés les singes de Madagascar, est-ce qu’on en trouve en Afrique ?

— Aujourd’hui encore il y a des groupements de purs Africains dans l’ouest malgache. Lorsque j’étais en résidence dans cette région, j’ai vu des villages de Makouas, de vrais Makouas d’Afrique, grands, noirs, crépus, vaguement islamisés. Et leurs femmes aux seins piriformes avaient les lobes des oreilles hideusement distendus par des disques en bois peint de la grandeur d’une piastre, comme les femmes de Zanzibar.

— Ces Makouas, très peu nombreux en somme, vivent entre eux dans des villages isolés et ne se mêlent guère au reste de la population. Ce sont les descendants d’anciens esclaves importés d’Afrique à une époque relativement récente et vendus aux Sakalaves par les négriers arabes des Comores… Non, le vrai peuplement de la Grande-Île ne s’est pas fait par l’Afrique…

— Un mélange de races, insista Jean Romain, un mélange où dominent les Malayo-Polynésiens, voilà le peuple malgache. — Et le métissage par le sang blanc ou arabe, ne l’oublions pas, dit Cosquant. Je parierais qu’il n’est pas étranger au charme qu’ont pour nous les femmes Imériniennes. Il y a 800 ans que les Arabes ou les Indiens viennent ici faire du commerce. Et depuis le XVIe siècle, combien de vaisseaux portugais, espagnols, hollandais, anglais, français, ont fait naufrage sur les récifs de corail de la côte est. Leurs équipages, gagnant la terre, ont été bien accueillis par les pacifiques populations de l’île, et ont fait souche de métis rapidement absorbés. C’est peut-être pour cela qu’il y a ici des types si divers et si dissemblables.

— Vous discutez de choses bien vaines, prononça Desroches. Regardez-vous donc les uns et les autres ; vous êtes aussi dissemblables que des Malgaches. Est-ce que Berlier ressemble à Saldagne ? Pas plus que Zane à Ralinoure. Est-ce que je suis, moi, de la même race que Cosquant ? Pourtant nous sommes tous des blancs originaires d’Europe.

On se mit à rire.

— Desroches est un sage, dit Claude. Ne faisons pas concurrence à l’Académie Malgache. Écoutons plutôt.

Lee musiciens préludaient ou accordaient leurs valîh, les chanteuses fredonnaient à mi-voix pour retrouver les paroles oubliées d’un chant ancien. C’était un chœur à deux parties, séparées par un intervalle de quinte, sur un rythme alerte. Chaque phrase se terminait par des exclamations chantées à l’unisson, avec un point d’orgue comme clausule. Ensuite les deux parties reprenaient ensemble, se séparaient sur un intervalle de tierce, et la phrase s’achevait par un intervalle de seconde dissonnant. Saldagne et Romain s’enthousiasmèrent, Desroches lui-même se montrait intéressé.

— Berlier ! vous qui savez tout ce qui est malgache, dites-nous : qu’est-ce que cet hymne admirable ?

Berlier expliqua : c’était une chanson des enfants d’autrefois. Il l’avait entendue, un jour, dans un village perdu de l’Imérina, modulée par les douces voix claires des tout petits. Les filles faisaient une partie, les garçons l’autre. Cela s’appelait Monsieur-le-Seigneur-Soleil. Les paroles en étaient simples et d’une poésie naïve. Berlier les récita sur un ton un peu emphatique :

Le voilà, Monsieur-le-Seigneur-œil-du-jour !
lé ! ré ! hé !… lé ! ré ! hé !
De bon matin, il est sur la Forêt-Bleue !
lé ! ré ! hé !… lé ! ré ! hé !
Il se lève derrière la montagne de l’Angâve !
lé ! ré ! hé !… lé ! ré ! hé !
À midi, il est sur la Ville-aux-mille-villages !
lé ! ré ! hé !… lé ! ré ! hé !
Il s’habille de pourpre sur la montagne d’Andringuître !
lé ! ré ! hé !… lé ! ré ! hé !
Et s'en retourne dormir à Antongouane !
lé ! ré ! hé !… lé ! ré ! hé !
lé ! ré ! hô !… lé ! ré ! hô ! eh ! ry lahy !
Voici qu’il fait clair-de-lune !

Berlier montra la parfaite adaptation de la musique aux paroles, Le début éclatait comme une joyeuse fanfare, et c’était un cri de triomphe en l’honneur du soleil levant. À la fin une dissonnance exprimait douloureusement la mort de l’astre.

— Ou bien, ajouta Desroches, qui s’en voulait à lui-même d’avoir été un instant ému, votre dissonnance résulte de l’habitude qu’ont les Malgaches de chanter d’une voix nasillarde, un peu instable. Ce n’est pas un effet, c’est une imperfection. »

On entendit encore de la musique. Mais le répertoire de la troupe engagée par Claude fut vite épuisé. Il fallut subir des airs néo-malgaches inspirés par les scies à la mode en Europe quelques années plus tôt. Saldagne songea que Zane et ses amies devaient connaître de vieux refrains. Quelquefois il avait surpris sa petite amie en train de chanter, mais elle s’interrompait aussitôt, comme honteuse de ces pauvres survivances de l’époque où les Français n’étaient pas encore à Madagascar. Chez ce peuple ennemi de toute chronologie, qui ne connaît ni la valeur ni la durée du temps, ignore l’âge exact des hommes et l’ancienneté des événements, on exprime le passé lointain par cette formule naïve : au temps où les étrangers n’étaient pas là. Cela représente une quinzaine d’années, mais c’est si long, quinze ans, pour l’esprit puéril d’un demi civilisé ; c’est déjà quelque chose de presque irréel, comme chez nous le temps où les bêtes parlaient. Cosquant avait eu la même idée que Claude.

— Dites donc, Saldagne ! Demandez à votre Zane de nous chanter quelque chant des ancêtres, elle en sait certainement.

Il s’approcha de sa petite épouse, lui dit quelques mots à voix basse. Elle parut surprise, presque contrariée. Saldagne insistait, appelait Cosquant. Mais Zane, soudain décidée, déclara d’une voix tranquille et nette :

— Pourquoi chanterais-je, moi, puisque tu as payé des gens pour cela ?

Claude resta un peu interloqué. Berlier, qui avait entendu, exultait.

— Admirable, mon cher, cette réponse ! Desroches, qui prend quelquefois des notes, devrait l’inscrire sur ses tablettes. Elle renferme toute la philosophie de l’heureuse race malgache. »