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La Fille du capitaine/II

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Traduction par Louis Viardot.
Hachette (p. 19-31).

II

LE GUIDE


Mes réflexions pendant le voyage n’étaient pas très agréables. D’après la valeur de l’argent à cette époque, ma perte était de quelque importance. Je ne pouvais m’empêcher de convenir avec moi-même que ma conduite à l’auberge de Simbirsk avait été des plus sottes, et je me sentais coupable envers Savéliitch. Tout cela me tourmentait. Le vieillard se tenait assis, dans un silence morne, sur le devant du traîneau, en détournant la tête et en faisant entendre de loin en loin une toux de mauvaise humeur. J’avais fermement résolu de faire ma paix avec lui ; mais je ne savais par où commencer. Enfin je lui dis : « Voyons, voyons, Savéliitch, finissons-en, faisons la paix. Je reconnais moi-même que je suis fautif. J’ai fait hier des bêtises et je t’ai offensé sans raison. Je te promets d’être plus sage à l’avenir et de le mieux écouter. Voyons, ne te fâche plus, faisons la paix.

– Ah ! mon père Piotr Andréitch, me répondit-il avec un profond soupir, je suis fâché contre moi-même, c’est moi qui ai tort par tous les bouts. Comment ai-je pu te laisser seul dans l’auberge ? Mais que faire ? Le diable s’en est mêlé. L’idée m’est venue d’aller voir la femme du diacre qui est ma commère, et voilà, comme dit le proverbe : j’ai quitté la maison et suis tombé dans la prison. Quel malheur ! quel malheur ! Comment reparaître aux yeux de mes maîtres ? Que diront-ils quand ils sauront que leur enfant est buveur et joueur ? »

Pour consoler le pauvre Savéliitch, je lui donnai ma parole qu’à l’avenir je ne disposerais pas d’un seul kopek sans son consentement. Il se calma peu à peu, ce qui ne l’empêcha point cependant de grommeler encore de temps en temps en branlant la tête : « Cent roubles ! c’est facile à dire ».

J’approchais du lieu de ma destination. Autour de moi s’étendait un désert triste et sauvage, entrecoupé de petites collines et de ravins profonds. Tout était couvert de neige. Le soleil se couchait. Ma kibitka suivait l’étroit chemin, ou plutôt la trace qu’avaient laissée les traîneaux de paysans. Tout à coup mon cocher jeta les yeux de côté, et s’adressant à moi : « Seigneur, dit-il en ôtant son bonnet, n’ordonnes-tu pas de retourner en arrière ?

– Pourquoi cela ?

– Le temps n’est pas sûr. Il fait déjà un petit vent. Vois-tu comme il roule la neige du dessus ?

– Eh bien ! qu’est-ce que cela fait ?

– Et vois-tu ce qu’il y a là-bas ? (Le cocher montrait avec son fouet le côté de l’orient.)

– Je ne vois rien de plus que la steppe blanche et le ciel serein.

– Là, là, regarde… ce petit nuage. »

J’aperçus, en effet, sur l’horizon un petit nuage blanc que j’avais pris d’abord pour une colline éloignée. Mon cocher m’expliqua que ce petit nuage présageait un bourane.

J’avais ouï parler des chasse-neige de ces contrées, et je savais qu’ils engloutissent quelquefois des caravanes entières. Savéliitch, d’accord avec le cocher, me conseillait de revenir sur nos pas. Mais le vent ne me parut pas fort ; j’avais l’espérance d’arriver à temps au prochain relais : j’ordonnai donc de redoubler de vitesse.

Le cocher mit ses chevaux au galop ; mais il regardait sans cesse du côté de l’orient. Cependant le vent soufflait de plus en plus fort. Le petit nuage devint bientôt une grande nuée blanche qui s’élevait lourdement, croissait, s’étendait, et qui finit par envahir le ciel tout entier. Une neige fine commença à tomber et tout à coup se précipita à gros flocons. Le vent se mit à siffler, à hurler. C’était un chasse-neige. En un instant le ciel sombre se confondit avec la mer de neige que le vent soulevait de terre. Tout disparut. « Malheur à nous, seigneur ! s’écria le cocher ; c’est un bourane. »

Je passai la tête hors de la kibitka ; tout était obscurité et tourbillon. Le vent soufflait avec une expression tellement féroce, qu’il semblait en être animé. La neige s’amoncelait sur nous et nous couvrait. Les chevaux allaient au pas, et ils s’arrêtèrent bientôt. « Pourquoi n’avances-tu pas ? dis-je au cocher avec impatience.

– Mais où avancer ? répondit-il en descendant du traîneau. Dieu seul sait où nous sommes maintenant. Il n’y a plus de chemin et tout est sombre. »

Je me mis à le gronder, mais Savéliitch prit sa défense.

« Pourquoi ne l’avoir pas écouté ? me dit-il avec colère. Tu serais retourné au relais ; tu aurais pris du thé ; tu aurais dormi jusqu’au matin ; l’orage se serait calmé et nous serions partis. Et pourquoi tant de hâte ? Si c’était pour aller se marier, passe. »

Savéliitch avait raison. Qu’y avait-il à faire ? La neige continuait de tomber ; un amas se formait autour de la kibitka. Les chevaux se tenaient immobiles, la tête baissée, et tressaillaient de temps en temps. Le cocher marchait autour d’eux, rajustant leur harnais, comme s’il n’eût eu autre chose à faire. Savéliitch grondait. Je regardais de tous côtés, dans l’espérance d’apercevoir quelque indice d’habitation ou de chemin ; mais je ne pouvais voir que le tourbillonnement confus du chasse-neige… Tout à coup je crus distinguer quelque chose de noir.

« Holà ! cocher, m’écriai-je, qu’y a-t-il de noir là-bas ? »

Le cocher se mit à regarder attentivement du coté que j’indiquais.

« Dieu le sait, seigneur, me répondit-il en reprenant son siège ; ce n’est pas un arbre, et il me semble que cela se meut. Ce doit être un loup ou un homme. »

Je lui donnai l’ordre de se diriger sur l’objet inconnu, qui vint aussi à notre rencontre. En deux minutes nous étions arrivés sur la même ligne, et je reconnus un homme.

« Holà ! brave homme, lui cria le cocher ; dis-nous, ne sais-tu pas le chemin ?

– Le chemin est ici, répondit le passant ; je suis sur un endroit dur. Mais à quoi diable cela sert-il ?

– Écoute, mon petit paysan, lui dis-je ; est-ce que tu connais cette contrée ? Peux-tu nous conduire jusqu’à un gîte pour y passer la nuit ?

– Cette contrée ? Dieu merci, repartit le passant, je l’ai parcourue à pied et en voiture, en long et en large. Mais vois quel temps ? Tout de suite on perd la route. Mieux vaut s’arrêter ici et attendre ; peut-être l’ouragan cessera. Et le ciel sera serein, et nous trouverons le chemin avec les étoiles. »

Son sang-froid me donna du courage. Je m’étais déjà décidé, en m’abandonnant à la grâce de Dieu, à passer la nuit dans la steppe, lorsque tout à coup le passant s’assit sur le banc qui faisait le siège du cocher : « Grâce à Dieu, dit-il à celui-ci, une habitation n’est pas loin. Tourne à droite et marche.

– Pourquoi irais-je à droite ? répondit mon cocher avec humeur. Où vois-tu le chemin ? Alors il faut dire : chevaux à autrui, harnais aussi, fouette sans répit. »

Le cocher me semblait avoir raison. « En effet, dis-je au nouveau venu, pourquoi crois-tu qu’une habitation n’est pas loin ?

– Le vent a soufflé de là, répondit-il, et j’ai senti une odeur de fumée, preuve qu’une habitation est proche. »

Sa sagacité et la finesse de son odorat me remplirent d’étonnement. J’ordonnai au cocher d’aller où l’autre voulait. Les chevaux marchaient lourdement dans la neige profonde. La kibitka s’avançait avec lenteur, tantôt soulevée sur un amas, tantôt précipitée dans une fosse et se balançant de côté et d’autre. Cela ressemblait beaucoup aux mouvements d’une barque sur la mer agitée. Savéliitch poussait des gémissements profonds, en tombant à chaque instant sur moi. Je baissai la tsinovka, je m’enveloppai dans ma pelisse et m’endormis, bercé par le chant de la tempête et le roulis du traîneau. J’eus alors un songe que je n’ai plus oublié et dans lequel je vois encore quelque chose de prophétique, en me rappelant les étranges aventures de ma vie. Le lecteur m’excusera si je le lui raconte, car il sait sans doute par sa propre expérience combien il est naturel à l’homme de s’abandonner à la superstition, malgré tout le mépris qu’on affiche pour elle.

J’étais dans cette disposition de l’âme où la réalité commence à se perdre dans la fantaisie, aux premières visions incertaines de l’assoupissement. Il me semblait que le bourane continuait toujours et que nous errions sur le désert de neige. Tout à coup je crus voir une porte cochère, et nous entrâmes dans la cour de notre maison seigneuriale.

Ma première idée fut la peur que mon père ne se fâchât de mon retour involontaire sous le toit de la famille, et ne l’attribuât à une désobéissance calculée. Inquiet, je sors de ma kibitka, et je vois ma mère venir à ma rencontre avec un air de profonde tristesse. « Ne fais pas de bruit, me dit-elle ; ton père est à l’agonie et désire te dire adieu. » Frappé d’effroi, j’entre à sa suite dans la chambre à coucher. Je regarde ; l’appartement est à peine éclairé. Près du lit se tiennent des gens à la figure triste et abattue. Je m’approche sur la pointe du pied. Ma mère soulève le rideau et dit : « André Pétrovitch, Pétroucha est de retour ; il est revenu en apprenant ta maladie. Donne-lui ta bénédiction. » Je me mets à genoux et j’attache mes regards sur le mourant. Mais quoi ! au lieu de mon père, j’aperçois dans le lit un paysan à barbe noire, qui me regarde d’un air de gaieté. Plein de surprise, je me tourne vers ma mère : « Qu’est-ce que cela veut dire ? m’écriai-je ; ce n’est pas mon père. Pourquoi veux-tu que je demande sa bénédiction à ce paysan ? – C’est la même chose, Pétroucha, répondit ma mère ; celui-là est ton père assis ; baise-lui la main et qu’il te bénisse. » Je ne voulais pas y consentir. Alors le paysan s’ élança du lit, tira vivement sa hache de sa ceinture et se mit à la brandir en tous sens. Je voulus m’enfuir, mais je ne le pus pas. La chambre se remplissait de cadavres. Je trébuchais contre eux ; mes pieds glissaient dans des mares de sang. Le terrible paysan m’appelait avec douceur en me disant : « Ne crains rien, approche, viens que je te bénisse ». L’effroi et la stupeur s’étaient emparés de moi…

En ce moment je m’éveillai. Les chevaux étaient arrêtés ; Savéliitch me tenait par la main.

« Sors, seigneur, me dit-il, nous sommes arrivés.

– Où sommes-nous arrivés ? demandai-je en me frottant les yeux.

– Au gîte ; Dieu nous est venu en aide ; nous sommes tombés droit sur la haie de la maison. Sors, seigneur, plus vite, et viens te réchauffer. »

Je quittai la kibitka. Le bourane durait encore, mais avec une moindre violence. Il faisait si noir qu’on pouvait, comme on dit, se crever l’œil. L’hôte nous reçut près de la porte d’entrée, en tenant une lanterne sous le pan de son cafetan, et nous introduisit dans une chambre petite, mais assez propre. Une loutchina l’éclairait. Au milieu étaient suspendues une longue carabine et un haut bonnet de Cosaque.

Notre hôte, Cosaque du Iaïk, était un paysan d’une soixantaine d’années, encore frais et vert. Savéliitch apporta la cassette à thé, et demanda du feu pour me faire quelques tasses, dont je n’avais jamais en plus grand besoin. L’hôte se hâta de le servir.

« Où donc est notre guide ? demandai-je à Savéliitch.

– Ici, Votre Seigneurie », répondit une voix d’en haut.

Je levai les yeux sur la soupente, et je vis une barbe noire et deux yeux étincelants.

« Eh bien ! as-tu froid ?

– Comment n’avoir pas froid dans un petit cafetan tout troué ? J’avais un touloup ; mais, à quoi bon m’en cacher, je l’ai laissé en gage hier chez le marchand d’eau-de-vie ; le froid ne me semblait pas vif. »

En ce moment l’hôte rentra avec le somovar tout bouillant. Je proposai à notre guide une tasse de thé. Il descendit aussitôt de la soupente. Son extérieur me parut remarquable. C’était un homme d’une quarantaine d’années, de taille moyenne, maigre, mais avec de larges épaules. Sa barbe noire commençait à grisonner. Ses grands yeux vifs ne restaient jamais tranquilles. Il avait dans la physionomie une expression assez agréable, mais non moins malicieuse. Ses cheveux étaient coupés en rond. Il portait un petit armak déchiré et de larges pantalons tatars. Je lui offris une tasse de thé, il en goûta et fit la grimace. « Faites-moi la grâce, Votre Seigneurie, me dit-il, de me faire donner un verre d’eau-de-vie ; le thé n’est pas notre boisson de Cosaques. »

J’accédai volontiers à son désir. L’hôte prit sur un des rayons de l’armoire un broc et un verre, s’approcha de lui, et, l’ayant regardé bien en face : « Eh ! Eh ! dit-il, te voilà de nouveau dans nos parages ! D’où Dieu t’a-t-il amené ? »

Mon guide cligna de l’œil d’une façon toute significative et répondit par le dicton connu : « Le moineau volait dans le verger ; il mangeait de la graine de chanvre ; la grand’mère lui jeta une pierre et le manqua. Et vous, comment vont les vôtres ?

– Comment vont les nôtres ? répliqua l’hôtelier en continuant de parler proverbialement. On commençait à sonner les vêpres, mais la femme du pope l’a défendu ; le pope est allé en visite et les diables sont dans le cimetière.

– Tais-toi, notre oncle, riposta le vagabond ; quand il y aura de la pluie, il y aura des champignons, et quand il y aura des champignons, il y aura une corbeille pour les mettre. Mais maintenant (il cligna de l’œil une seconde fois), remets ta hache derrière ton dos ; le garde forestier se promène. À la santé de Votre Seigneurie ! »

Et, disant ces mots, il prit le verre, fit le signe de la croix et avala d’un trait son eau-de-vie. Puis il me salua et remonta dans la soupente.

Je ne pouvais alors deviner un seul mot de ce jargon de voleur. Ce n’est que dans la suite que je compris qu’ils parlaient des affaires de l’armée du Iaïk, qui venait seulement d’être réduite à l’obéissance après la révolte de 1772. Savéliitch les écoutait parler d’un air fort mécontent et jetait des regards soupçonneux tantôt sur l’hôte, tantôt sur le guide. L’espèce d’auberge où nous nous étions réfugiés se trouvait au beau milieu de la steppe, loin de la route et de toute habitation, et ressemblait beaucoup à un rendez-vous de voleurs. Mais que faire ? On ne pouvait pas même penser à se remettre en route. L’inquiétude de Savéliitch me divertissait beaucoup. Je m’étendis sur un banc ; mon vieux serviteur se décida enfin à monter sur la voûte du poêle ; l’hôte se coucha par terre. Ils se mirent bientôt tous à ronfler, et moi-même je m’endormis comme un mort.

En m’éveillant le lendemain assez tard, je m’aperçus que l’ouragan avait cessé. Le soleil brillait ; la neige s’étendait au loin comme une nappe éblouissante. Déjà les chevaux étaient attelés. Je payai l’hôte, qui me demanda pour mon écot une telle misère, que Savéliitch lui-même ne le marchanda pas, suivant son habitude constante. Ses soupçons de la veille s’étaient envolés tout à fait. J’appelai le guide pour le remercier du service qu’il nous avait rendu, et dis à Savéliitch de lui donner un demi-rouble de gratification.

Savéliitch fronça le sourcil.

« Un demi-rouble ! s’écria-t-il ; pourquoi cela ? parce que tu as daigné toi-même l’amener à l’auberge ? Que ta volonté soit faite, seigneur ; mais nous n’avons pas un demi-rouble de trop. Si nous nous mettons à donner des pourboires à tout le monde, nous finirons par mourir de faim. ».

Il m’était impossible de disputer contre Savéliitch ; mon argent, d’après ma promesse formelle, était à son entière discrétion. Je trouvais pourtant désagréable de ne pouvoir récompenser un homme qui m’avait tiré, sinon d’un danger de mort, au moins d’une position fort embarrassante.

« Bien, dis-je avec sang-froid à Savéliitch, si tu ne veux pas donner un demi-rouble, donne-lui quelqu’un de mes vieux habits ; il est trop légèrement vêtu. Donne-lui mon touloup de peau de lièvre.

– Aie pitié de moi, mon père Piôtr Andréitch, s’écria Savéliitch ; qu’a-t-il besoin de ton touloup ? il le boira, le chien, dans le premier cabaret.

– Ceci, mon petit vieux, ce n’est plus ton affaire, dit le vagabond, que je le boive ou que je ne le boive pas. Sa Seigneurie me fait la grâce d’une pelisse de son épaule ; c’est sa volonté de seigneur, et ton devoir de serf est de ne pas regimber, mais d’obéir.

– Tu ne crains pas Dieu, brigand que tu es, dit Savéliitch d’une voix fâchée. Tu vois que l’enfant n’a pas encore toute sa raison, et te voilà tout content de le piller, grâce à son bon cœur. Qu’as-tu besoin d’un touloup de seigneur ? Tu ne pourrais pas même le mettre sur tes maudites grosses épaules.

– Je te prie de ne pas faire le bel esprit, dis-je à mon menin ; apporte vite le touloup.

– Oh ! Seigneur mon Dieu ! s’écria Savéliitch en gémissant. Un touloup en peau de lièvre et complètement neuf encore ! À qui le donne-t-on ? À un ivrogne en guenilles. »

Cependant le touloup fut apporté. Le vagabond se mit à l’essayer aussitôt. Le touloup, qui était déjà devenu trop petit pour ma taille, lui était effectivement beaucoup trop étroit. Cependant il parvint à le mettre avec peine, en faisant éclater toutes les coutures. Savéliitch poussa comme un hurlement étouffé lorsqu’il entendit le craquement des fils. Pour le vagabond, il était très content de mon cadeau. Aussi me reconduisit-il jusqu’à ma kibitka, et il me dit avec un profond salut : « Merci, Votre Seigneurie ; que Dieu vous récompense pour votre vertu. De ma vie je n’oublierai vos bontés. » Il s’en alla de son côté, et je partis du mien, sans faire attention aux bouderies de Savéliitch. J’oubliai bientôt le bourane, et le guide, et mon touloup en peau de lièvre.

Arrivé à Orenbourg, je me présentai directement au général. Je trouvai un homme de haute taille, mais déjà courbé par la vieillesse. Ses longs cheveux étaient tout blancs. Son vieil uniforme usé rappelait un soldat du temps de l’impératrice Anne, et ses discours étaient empreints d’une forte prononciation allemande. Je lui remis la lettre de mon père. En lisant son nom, il me jeta un coup d’œil rapide : Mon Tieu, dit-il, il y a si peu de temps qu’André Pétrovich était de ton ache ; et maintenant, quel peau caillard de fils il a ! Ah ! le temps, le temps… »

Il ouvrit la lettre et si mit à la parcourir à demi-voix, en accompagnant sa lecture de remarques :

« Monsieur,

« J’espère que Votre Excellence… » Qu’est-ce que c’est que ces cérémonies ? Fi ! comment n’a-t-il pas de honte ? Sans doute, la discipline avant tout ; mais est-ce ainsi qu’on écrit à son vieux camarate ?… « Votre Excellence n’aura pas oublié !… » Hein !… « Eh !… quand… sous feu le feld-maréchal Munich…pendant la campagne… de même que… nos bonnes parties de cartes. » Eh ! eh ! Bruder ! il se souvient donc encore de nos anciennes fredaines ? « Maintenant parlons affaires… Je vous envoie mon espiègle… » « Hum !… le tenir avec des gants de porc-épic… » Qu’est-ce que cela, gants de porc-épic ? ce doit être un proverbe russe… Qu’est-ce que c’est, tenir avec des gants de porc-épic ? reprit-il en se tournant vers moi.

– Cela signifie, lui répondis-je avec l’air le plus innocent du monde, traiter quelqu’un avec bonté, pas trop sévèrement, lui laisser beaucoup de liberté. Voilà ce que signifie tenir avec des gants de porc-épic.

– Hum ! je comprends… « Et ne pas lui donner de liberté… » Non, il paraît que gants de porc-épic signifie autre chose… « Ci-joint son brevet… » Où donc est-il ? Ah ! le voici… « L’inscrire au régiment de Séménofski… » C’est bon, c’est bon ; on fera ce qu’il faut… « Me permettre de vous embrasser sans cérémonie, et… comme un vieux ami et camarade. » Ah ! enfin, il s’en est souvenu… Etc., etc… Allons, mon petit père, dit-il après avoir achevé la lettre et mis mon brevet de côté, tout sera fait ; tu seras officier dans le régiment de*** ; et pour ne pas perdre de temps, va dès demain dans le fort de Bélogorsk, où tu serviras sous les ordres du capitaine Mironoff, un brave et honnête homme. Là, tu serviras véritablement, et tu apprendras la discipline. Tu n’as rien à faire à Orenbourg ; les distractions sont dangereuses pour un jeune homme. Aujourd’hui, je t’invite à dîner avec moi. »

« De mal en pis, pensai-je tout bas ; à quoi cela m’aura-t-il servi d’être sergent aux gardes dès mon enfance ? Où cela m’a-t-il mené ? dans le régiment de*** et dans un fort abandonné sur la frontière des steppes kirghises-kaïsaks. » Je dînai chez André Karlovitch, en compagnie de son vieil aide de camp. La sévère économie allemande régnait à sa table, et je pense que l’effroi de recevoir parfois un hôte de plus à son ordinaire de garçon n’avait pas été étranger à mon prompt éloignement dans une garnison perdue. Le lendemain je pris congé du général et partis pour le lieu de ma destination.