100%.png

La Fiole de Cagliostro

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche


List2 gray&blue.svgPour les autres utilisations de ce mot ou de ce titre, voir Cagliostro (homonymie).
Jouhaud (p. 5-54).


LA FIOLE
DE
CAGLIOSTRO,


VAUDEVILLE EN UN ACTE,


PAR MM. ANICET, DUMANOIR ET BRISEBARRE,


REPRÉSENTÉ POUR LA PREMIÈRE FOIS
À Paris, sur le Théâtre du Palais-Royal,
LE 23 DÉCEMBRE 1835.

BRUXELLES,
AUG. JOUHAUD, Imprimeur — Éditeur,
Passage de la Comédie, 3.
1836.



PERSONNAGES. ACTEURS.
LA BARONNE SUZANNE DE MURVILLE,
(68 ans).
SUZANNE DE MURVILLE, sa petite fille,
(18 ans).
Mlle. Déjazet.
CHAMPRIGAUX, ami de la baronne (69 ans). M. Leménil.
REGINALD DE CASSIGNY, neveu de la baronne, (25 ans). M. Derval.
Un Notaire.
Un Domestique.

La scène se passe en 1785 dans le château de la baronne,
à quelques lieues de Paris.

LA
FIOLE DE CAGLIOSTRO.


Le théâtre représente un salon. Grande porte au fond ; deux portes latérales ; à gauche une croisée donnant sur le parc.

Scène PREMIÈRE.

REGINALD.
(Il est étendu sur un fauteuil et a l’air de réfléchir profondément.)

Mes yeux sont bien ouverts.. oui, j’y vois parfaitement… (Posant la main sur son front.) Ma tête est calme… (Se regardant.) Je me reconnais bien… Je suis toujours moi, Reginald de Cassigny, lieutenant de dragons… Si j’ai encore ma raison, si je ne rêve pas, j’ai été enlevé comme une jolie femme… Singulière aventure !.. Voyons, tâchons de mettre un peu d’ordre dans mes idées, et récapitulons… Hier, j’ai soupé chez Fleury avec Dorat, Désessarts, plusieurs filles d’Opéra, et Antoinette Gaussin, ma maitresse pour le moment… c’est bien cela… J’ai joué et perdu deux cents louis… c’est exact (tirant une bourse vide.) et prouvé… Au moment où je portais la santé de notre amphitryon, un homme… était-ce un homme ?.. un être vivant enfin, vêtu de noir et pâle comme un spectre, m’a frappé sur l’épaule et m’a présenté un billet… (Il le cherche dans sa poche.) Eh ! parbleu ! le voici… c’est du positif, du réel… (Il lit.) « Reginald, suivez la personne qui vous remettra cette lettre : elle vous conduira près de quelqu’un qui brûle du désir de vous embrasser »… M’embrasser !.. hum !.. et souligné, encore… (Il se caresse le menton.) Pas de signature, une odeur de jasmin, et des pattes de mouches… C’est au moins une marquise. (Il se lève.) Résistez donc à une aventure pareille !.. Impossible… moi surtout, qui adore tout ce qui est merveilleux, original… Aussi, je me suis esquivé, j’ai suivi mon guide silencieux, une chaise de poste m’a transporté dans ce vieux château, où un bon lit m’attendait… Que s’est-il passé cette nuit, pendant non sommeil ?.. Je n’en sais rien… Personne dans les salons, personne dans le parc… pas même un domestique, un cuisinier.. enfin, l’essentiel… car j’ai l’habitude de déjeûner, j’y tiens, et je ne vois rien qui annonce… Oh ! mais un instant… je n’entends pas raison sur ce chapitre-là… il faut que je trouve le chemin de la salle à manger ou de la cuisine. (Il va à la porte du fond.) Parbleu ! voilà qui est singulier… cette porte, qui était ouverte tout-à-l’heure, est fermée à présent… Allons, tout est bien en règle… il ne manque plus qu’un nain difforme, une princesse enchantée, et des sons de cor… Corbleu ! je perds patience… (Il pousse de nouveau la porte.), Impossible… mais la fenêtre… (Il ouvre.) Diable ! vingt pieds de haut !.. j’aimerais mieux la porte… Allons ! bah ! en y mettant du moelleux et de l’élasticité…

(Il se dispose à sauter par la fenêtre. Une porte s’ouvre au premier plan et Champrigaux parait.)


Scène II.

REGINALD, CHAMPRIGAUX.

CHAMPRIGAUX, courant à lui.

Arrêtez jeune imprudent !..


REGINALD.

Ah ! enfin, voilà une créature vivante. (Prenant Champrigaux par le bras.) Monsieur, je ne vous lâche pas, que vous ne m’ayez expliqué ce que tout cela signifie.


CHAMPRIGAUX.

Avec plaisir.


REGINALD.

Eh bien ! monsieur, parlez donc… qui m’a fait venir dans ce château gothique… où on ne déjeûne pas ?.. qui m’a écrit ce billet ?.. qui brûle du désir de m’embrasser ?.. qui m’enferme à double tour ?.. Voyons, monsieur, expliquez-vous, j’attends, je bous d’impatience.


CHAMPRIGAUX.

Modérez-vous, mon jeune ami, soyez froid.


REGINALD.

Êtes-vous l’auteur du billet ?


CHAMPRIGAUX, le prenant.

Du tout… je n’ai pas la moindre envie de vous embrasser.


REGINALD.

C’est heureux… mais enfin, la personne qui m’écrit me connait donc ?.. elle m’a donc vu à la cour, à Versailles, à Paris ?..


CHAMPRIGAUX.

La personne en question ne vous a jamais vu. (Il prend une prise de tabac. À Reginald.) En usez vous ?..


REGINALD.

Allons donc… Ce ne peut-être un homme ?


CHAMPRIGAUX.

Non.


REGINALD.

C’est donc une femme ?


CHAMPRIGAUX.

Oui.


REGINALD.

Elle est jeune, n’est-ce pas ?


CHAMPRIGAUX.

D’un âge raisonnable.


REGINALD.

Jolie ?


CHAMPRIGAUX.

D’une beauté remarquable… il y a trente-cinq ou quarante ans.


REGINALD, reculant.

Hein ! comment !.. j’aurais été enlevé par une vieille femme !.. une vieille femme !.. qui veut m’embrasser !.. mais c’est un guet-à-pens, un assassinat !.. Monsieur, je ne resterai pas un instant de plus… qu’on attèle les chevaux à la chaise de poste.


CHAMPRIGAUX.

Impossible.


REGINALD.

Voilà qui est plaisant !


CHAMPRIGAUX.

C’est assez original.


REGINALD.

Monsieur, je vous déclare que je n’aime pas les mystificateurs, les vieux mystificateurs… et si dans un quart d’heure je ne suis pas sur la route de Paris…


CHAMPRIGAUX.

Soyez froid, mon jeune ami… je vais d’un mot vous arrêter… Vous avez une tante.


REGINALD.

Plait-il ?.. une tante ?.. je crois qu’oui… une tante que je n’ai jamais vue, la baronne de Murville, qui habitait la Guadeloupe, la Martinique, je ne sais pas au juste… Cependant sa réputation est venue jusqu’à moi… Il paraît que c’était une beauté de premier ordre, qui mettait toute la colonie en feu.


CHAMPRIGAUX.

Il y a toujours trente-cinq ou quarante ans… j’en sais quelque chose, moi… Que d’esprit, monsieur ! que de gaité !.. Et des yeux grands comme ça… une bouche divine… un nez !..


REGINALD.

Grec ?


CHAMPRIGAUX.

Non, américain.


REGINALD.

Eh bien ! cette tante..


CHAMPRIGAUX.

Malgré son âge avancé, a quitté son pays pour vous voir, vous connaitre, vous embrasser.


REGINALD, vivement.

M’embrasser !.. comment ! l’auteur du billet mystérieux…


CHAMPRIGAUX.

C’est elle.


REGINALD.

Ma tante de Murville !.. mais pourquoi m’enlever, pourquoi cette ruse ?..


CHAMPRIGAUX.

Il a bien fallu l’employer, après je ne sais combien de lettres restées sans réponse, et que probablement monsieur n’avait pas le tems de lire…

Air : De sommeiller encor, ma chère.

Pour connaitre un neveu qu’elle aime,
Pour vous attirer en ces lieux,
Il nous fallait un stratagème,

Qui fût adroit, ingénieux ;
Une ruse, en un mot, complète…
Et ce moyen, maintenant éprouvé,
Je l’ai tant cherché dans ma tête,
Que votre tante à la fin l’a trouvé.


REGINALD.

Cette chère tante ! vous lui direz bien des choses de ma part… je m’en vais, je reviendrai la semaine prochaine.


CHAMPRIGAUX.

En quoi ! refuser de voir cette bonne parente, qui a quitté la Guadeloupe exprès pour vous, pour assurer votre bonheur !…


REGINALD.

Comment ?


CHAMPRIGAUX.

Devinez ce qu’elle veut faire pour vous ?


REGINALD.

Payer mes dettes ?


CHAMPRIGAUX.

D’abord… ensuite ?


REGINALD.

Me coucher sur son testament.


CHAMPRIGAUX.

En toutes lettres… après ?…


REGINALD.

Dam ! je cherche… m’acheter un régiment, peut-être ?


CHAMPRIGAUX.

Pas précisément… mais vous enrôler dans un régiment très-nombreux… vous marier.


REGINALD.

Me marier !… non, non, merci, elle est trop bonne… je préfère autre chose.


CHAMPRIGAUX.

Comment ! le mariage…


REGINALD.

Est une combinaison sociale incompatible avec mon caractère… Et puis, tenez je vais vous parler franchement… vous êtes l’ami de ma tante, vous êtes presque de la famille…


CHAMPRIGAUX.

Pas tout-à-fait… mais j’ai essayé d’en être… il y a encore trente cinq ou quarante ans.


REGINALD.

Vous auriez aimé ?…


CHAMPRIGAUX.

Avec rage, avec transports, avec délire !… et j’aime encore… mais avec sang-froid et en dedans.


REGINALD.

Alors, vous me comprendrez… Moi aussi, cher monsieur, j’aime avec transports, avec délire…


CHAMPRIGAUX.

Vous ?


REGINALD.

Ah ! c’est que vous ignorez qu’elle réunit tout en elle, talent esprit, beauté… En l’aimant, j’aime trois maitresses, ayant chacune son mérite… son nom seul vous le prouvera…


CHAMPRIGAUX.

Et ce nom, c’est ?..


REGINALD.

Antoinette Gaussin.


CHAMPRIGAUX.

Une comédienne ?…


REGINALD.

Une femme sublime !… Et, comme s’il ne suffisait pas de tous ses charmes pour me fixer, elle en a demandé un à la magie, à la sorcellerie. Crédule et superstitieuse, elle m’ordonna, pour première condition, de partager avec elle un élixir, un philtre, qu’elle tenait d’un personnage fameux, le comte de Cagliostro.


CHAMPRIGAUX.

Le comte de Cagliostro !… et cet élixir


REGINALD.

Avait la propriété de rendre les amans fidèles pendant deux ans… La fiole fut vidée.


CHAMPRIGAUX.

Vous avez pris de cette drogue-là, imprudent !..


REGINALD.

Elle le voulait… et puis, je l’avouerai, tout ce qui semble merveilleux, surnaturel, sourit à mon imagination.. Je ne croyais pas à ce philtre, je n’y crois pas encore… et cependant, qui m’expliquera pourquoi mon amour est resté le même jusqu’au dernier jour ?… car c’est aujourd’hui, 12 mai 1785, qu’expirent les deux années.


CHAMPRIGAUX, joyeux.

Vraiment ?… Eh bien ! vous pouvez vous marier demain.


REGINALD.

Jamais !… jamais d’autre que Gaussin !… qu’il ne soit plus question de mariage.


CHAMPRIGAUX.

Mais votre avenir ?…


REGINALD.

Je me contente du présent.


CHAMPRIGAUX.

Mais votre fortune ?


REGINALD.

Je me contente de mes appointemens.


CHAMPRIGAUX.

Mais vos créanciers ?


REGINALD.

Ils se contenteront de l’espérance.


CHAMPRIGAUX.

Allons je suis à bout d’éloquence et de logique… votre tante seule pourra…


REGINALD.

Ma tante ?… je la respecte, ma tante, je la vénère… mais je ne l’écouterai pas..


CHAMPRIGAUX.

Vous la verrez tout-à-l’heure, après votre déjeuner.


REGINALD, vivement.

Hein ? que dites-vous ?… mon déjeuner !…


CHAMPRIGAUX.

Doit être servi.


REGINALD.

Et vous ne m’en parlez pas ?… la chose la plus intéressante… quand je tombe d’inanition !…


CHAMPRIGAUX, tirant une clef de sa poche et ouvrant la porte du fond.

Voilà votre prison ouverte.

Air : Désormais plus d’absence. (Mari charmant.)
ENSEMBLE.

REGINALD.

Quel bonheur ! vite à table ;
Hâtons-nous.
Un repas confortable,
C’est si doux !


CHAMPRIGAUX.

Allez donc ! vite à table,
Hâtez vous :
Un repas confortable,
C’est si doux.

Bientôt votre tante
Va venir, vous la verrez
Aimable, charmante…
J’en suis sûr, vous l’aimerez.


REGINALD.

Ma tante chérie !
Oh ! oui, mon cœur t’est donné,
Pour toute ma vie…
À partir du déjeuner.


REPRISE ENSEMBLE.
Quel bonheur, etc.

REGINALD.
Allez donc, etc.
(Reginald sort.)

Scène III.

CHAMPRIGAUX, seul.

Nous voilà bien avancés… il refuse !… Que va dire la baronne ?… elle se fâchera, et ça retombera sur moi, comme l’habitude… Maudite comédienne ! elle avait bien besoin de lui faire prendre un philtre… Si je pouvais, moi, lui faire avaler son mariage en élixir ou en pilules ?… Il faudrait une circonstance bizarre, quelque chose d’original… pour lui, qui aime le merveilleux… Si la baronne était là, je trouverais tout de suite. … Eh mais ! j’entends une petite toux, qui n’appartient qu’à elle.


Scène IV.

CHAMPRIGAUX, LA BARONNE DE MURVILLE.
(Champrigaux va au devant d’elle et lui offre son bras.)

LA BARONNE.
Air : Quand on est fille. (Du Cheval de Bronze.)
Mon bras, du vôtre

Implore ici le secours ;
Et l’un de l’autre,
Mon cher, soutenons les vieux jours.
Où donc, hélas ! est le beau tems,
Où je courais dans les champs,
Plus rapide que le vent ?
À présent,
Je veux courir, je ne puis pas,
Je chancelle à chaque pas ;
Alors j’enrage tout bas
Mais ce qui me fait grand plaisir,
Oui, je peux en convenir,
C’est que vous étiez jeune aussi,
Et que vous avez vieilli…
Point de colère ;
Mon cher ami, tout comme moi,
Du tems sévère
Sans peine subissez la loi :
Si nous gardons au fond du cœur
Le souvenir enchanteur
Des beaux jours
Et des amours,
Si nous conservons la gaité,
L’appétit et la santé,
Le bonheur nous est resté ;
Le tems n’a rien emporté !

(Elle s’assied.)

Ah ! j’avais besoin de mon grand fauteuil.


CHAMPRIGAUX.

Vous aurez fait une trop longue promenade, chère amie….. vous avez ce matin oublié vos soixante-huit ans.


LA BARONNE, vivement.

Mes soixante-huit ans !… parlez donc de vos soixante-neuf, s’il vous plaît… Il est toujours là à me numéroter mon âge… je le sais mieux que personne, mon âge….. Vous êtes insupportable, Champrigaux.


CHAMPRIGAUX, à part.

Bon ! voilà déjà.. (Haut.) Allons, ne vous fâchez petite impatiente… je suis votre aîné, c’est vrai.. vous savez bien que je me donnerais l’âge de Mathusalem pour vous faire plaisir.


LA BARONNE.

Vous êtes un vilain… vous me contrariez toujours.


CHAMPRIGAUX.

Faisons la paix.. votre main que j’y dépose mon baiser d’ami.


LA BARONNE.

Vous n’aurez pas ma main….. laissez-moi, vous m’impatientez.


CHAMPRIGAUX.

Me refuser ma satisfaction habituelle, le baiser quotidien !… Il y a vingt-neuf ans que je vous le donne tous les matins.


LA BARONNE.

Raison de plus… c’est toujours la même chose.


CHAMPRIGAUX.

Il est assez difficile de varier dans ce genre-là Mais jamais vous n’avez pu me souffrir….. j’ai toujours été votre bête noire….. je dirai mieux, votre victime, votre souffre-douleurs….. et je m’étonne, en y réfléchissant, d’avoir supporté si long-temps vos caprices…


LA BARONNE.

Du dépit ? de la colère ?..

(Elle lui présente sa main.)

CHAMPRIGAUX, courant lui baiser la main.

Ah ! si vous aviez voulu m’aimer…


LA BARONNE.

J’y ai fait tout mon possible… ça n’est pas venu… Vous étiez un ami si dévoué, que je ne pouvais me séparer de vous, je vous avais sans cesse sous les yeux… et c’est ce qui vous a fait du tort.


CHAMPRIGAUX.

C’est flatteur.


LA BARONNE.

La, entre nous, vous n’avez jamais été beau… et vous n’avez pas changé en vieillissant… (Soupirant.) Moi, c’est différent… Champrigaux, j’ai été bien jolie, n’est-ce pas ?


CHAMPRIGAUX.

Coquette !.. à qui le dites-vous ?.. J’ai toujours votre portrait, à l’âge de dix-huit ans… en petit costume créole… il ne me quitte pas.


LA BARONNE.

Oh ! ne me montrez jamais ce portrait-là, mon ami…

Air de Téniers.

Lorsque j’arrive au bout de ma carrière,
Ce souvenir doit m’être défendu :
Je ne veux pas regarder en arrière,
Pour ne pas voir tout ce que j’ai perdu.
Je ne veux pas admirer tant de charmes,
Mes yeux surtout, qui vous dictaient des lois :
Ceux d’aujourd’hui verseraient trop de larmes,
En revoyant ceux d’autrefois.

Soyons prudens, laissons cela, et parlez-moi vite de lui, de ce cher enfant….. que je croyais trouver ici… Où est-il ? que fait-il maintenant ?…


CHAMPRIGAUX.

Il déjeune.


LA BARONNE.

Et bien ! vous l’avez vu… est-il joli garçon ?


CHAMPRIGAUX.

Pas trop mal.


LA BARONNE.

A-t-il les yeux bleus ?


CHAMPRIGAUX.

Je crois qu’oui.. à moins cependant qu’il ne les ait noirs.


LA BARONNE.

Des moustaches ?


CHAMPRIGAUX.

Parbleu ! un dragon.


LA BARONNE.

Tant mieux… ça sied à une jolie figure… vous devriez laisser pousser les vôtres, Champrigaux.


CHAMPRIGAUX.

Laissez-moi donc tranquille.


LA BARONNE.

Il doit avoir l’air bien mauvais sujet… n’est-ce pas ?


CHAMPRIGAUX.

Un air très-scélérat.


LA BARONNE.

J’ai toujours beaucoup aimé ces petits airs-là.


CHAMPRIGAUX.

Alors vous serez contente de votre neveu… sous le rapport des mœurs, j’en ai une idée effrayante.


LA BARONNE.

Je lui donnerai de bons conseils, des conseils de grand’mère… je m’y entends… D’ailleurs, ces petits mauvais sujets, le mariage les change, les rend raisonnables.


CHAMPRIGAUX.

S’il n’y a que le mariage pour changer celui-là…


LA BARONNE.

Comment ? que voulez-vous dire ?


CHAMPRIGAUX.

Il a refusé net.


LA BARONNE.

Ah ! mon Dieu !.. et pourquoi ?


CHAMPRIGAUX.

Vous allez être indignée… parce qu’il a une maîtresse…


LA BARONNE.

C’est pour cela ?..


CHAMPRIGAUX.

Et il veut lui rester fidèle… quelle horreur ! quelle dérèglement… Comment ! vous n’êtes pas furieuse ?..


LA BARONNE.

Furieuse ?.. contre lui, ce pauvre enfant, parce qu’il est fidèle à sa maîtresse ?.. c’est si beau, et si rare !.. aujourd’hui, comme de mon tems… Mais enfin, cette maîtresse, quelle est-elle ?


CHAMPRIGAUX.

Voilà le comble… c’est une…


LA BARONNE.

Une ?..


CHAMPRIGAUX.

Une Comédienne.


LA BARONNE.

Oh !.. c’est immoral… Si c’était une comtesse…


CHAMPRIGAUX.

Il en perd la tête.


LA BARONNE.

Une comédienne… je ne puis pas souffrir ces créatures-là… Savez-vous qu’elles nous ont toujours fait beaucoup de tort… Vous souvenez-vous, Champrigaux, du voyage que je fis en France… il y a vingt-cinq ans ?


CHAMPRIGAUX.

Avec moi.


LA BARONNE.

Oui, et M. de Nangis… que j’aimais… ah !.. j’en étais folle… Eh bien ! il alla souper chez la Sophie Arnould, et cette drôlesse-là me vola comme dans un bois… Mais comment n’avez-vous pas fait comprendre à mon neveu…


CHAMPRIGAUX.

Ah ! bien oui… parlez donc raison à cet enragé-la.


LA BARONNE, s’animant.

Vous vous y serez mal pris.. vous êtes d’une gaucherie !..


CHAMPRIGAUX.

Mais chère amie…


LA BARONNE.

Refuser de se marier !.. renverser tous mes projets, tous mes plans… c’est abominable !.. n’est-ce pas, Champrigaux ?.. mais dites-moi quelque chose, consolez-moi donc… ou plutôt n’ouvrez pas la bouche, ne dites pas un mot… car c’est vous qui êtes cause de tout cela… Tenez, j’ai envie de vous battre.


CHAMPRIGAUX.

Allons ! bon… quand je disais que tout retomberait sur moi..


LA BARONNE, avec colère.

Oh ! mais j’y mettrai de l’obstination… je ferai son bonheur malgré lui !


CHAMPRIGAUX.

Vous avez raison.


LA BARONNE.

Je le marierai de force !


CHAMPRIGAUX.

Vous ferez bien.


LA BARONNE.

Et si je ne réussis pas… (à Champrigaux.) Je ne vous le pardonnerai de ma vie !


CHAMPRIGAUX.

Ah ! c’est trop fort !


LA BARONNE.

Je vais l’aller trouver !


CHAMPRIGAUX.

Voilà mon bras.


LA BARONNE.

Bah ! pourquoi faire ?.. je ne suis pas paralytique… je marche, je cours même, quand je veux.

(Elle veut faire quelques pas.)

CHAMPRIGAUX.

Allez, allez…


LA BARONNE.

Aie ! aie ! Champrigaux… Champrigaux !..


CHAMPRIGAUX.

Eh bien ?


LA BARONNE.

Venez donc ici… donnez-moi donc la main.


CHAMPRIGAUX.

Bah ! pourquoi faire ?


LA BARONNE.

Vous savez bien que j’ai un rhumatisme.


CHAMPRIGAUX.

Vous l’avez oublié, vous.


LA BARONNE.

Vous devez toujours vous en souvenir… Vous êtes une vieille ganache !..


Scène V.

Les Mêmes, REGINALD, un peu gris et entrant sans voir la baronne qui s’est retirée à l’écart.
Air du Cheval de Bronze.

REGINALD.

Repas aimable !
De cette table,
Je sors content, joyeux et transporté.
Bon vin que j’aime,
Philtre suprême,
Ton doux parfum m’a rendu ma gaité.
Repas, etc.


ENSEMBLE.

CHAMPRIGAUX.

Convive aimable,
Il sort de table,
Le cœur content, joyeux et transporté.
Le vin qu’il aime,
Philtre suprême,
A tout-à-coup ranimé sa gaité.


LA BARONNE.

Qu’il est aimable,
C’est un vrai diable.
Le voilà donc, mon enfant adopté !
Oui, c’est lui-même…
Mon cœur qui l’aime,
L’a reconnu d’abord à sa gaité.


REGINALD.

Maintenant que j’ai déjeuné, je suis tout à vous.


CHAMPRIGAUX.

Ainsi, votre estomac…


REGINALD.

Est complètement satisfait..


CHAMPRIGAUX.

Et votre cœur… ne vous dit rien ?


REGINALD, étonné.

Mon cœur ?.. que diable voulez-vous qu’il me dise ?


CHAMPRIGAUX, lui montrant sa tante.

Eh bien ! vous ne voyez donc pas ?


REGINALD, se retournant.

Ah !.. cette dame respectable est ma tante ?… comment, c’est ma tante ?.. oh ! cette bonne tante !.. (Il court l’embrasser.) Embrassons-nous, ma tante… bonjour, ma tante !


LA BARONNE, se débattant.

Ah ! mon Dieu ! Il m’étouffe !.. (Champrigaux intervient.) Le voilà enfin… il a donc fallu vous enlever, vaurien… (À part.) Il est fort joli garçon.


REGINALD.

J’étais un ingrat, ma tante… mais, maintenant…


LA BARONNE.

Regardez donc, Champrigaux… c’est tout le portrait de ma sœur.


CHAMPRIGAUX.

Oui, excepté les moustaches.


REGINALD.

Comment, vous avez traversé les mers pour me voir ?..


CHAMPRIGAUX, à part.

Je ne sais pas trop si ça vaut la peine.


REGINALD.

Tenez, je suis attendri au dernier point… et je sens là que je vous aimerai comme une mère.


LA BARONNE.

Oui, oui, comme ta mère.. ne lui ai-je pas promis de la remplacer ?


REGINALD.

Que je suis donc fâché de ne vous avoir pas vue plus tôt ce matin !.. vous auriez déjeuné avec moi… vous ne vous seriez pas ennuyée, allez… je vous aurais fait boire du champagne… aimez vous le champagne ?


CHAMPRIGAUX, à part

Il aurait grisé sa tante, le malheureux !


LA BARONNE.

Autrefois, j’en buvais… demande plutôt à Champrigaux… Encore une bonne chose à laquelle il a fallu renoncer, comme à beaucoup d’autres.


REGINALD.

Je parie, ma tante, que vous étiez une petite femme bien gaie, bien folle ?


LA BARONNE.

Un vrai démon.


REGINALD.

Et jolie !..


LA BARONNE.

À croquer… demande plutôt à Champrigaux.


REGINALD.

Aussi, que d’amoureux ! hein ! que d’adorateurs !


LA BARONNE.

À ne savoir auquel entendre… (Soupirant.) Ah ! quelques-uns d’entr’eux on fait battre ce pauvre cœur… les autres me faisaient rire… demande plutôt à Champrigaux…


CHAMPRIGAUX, à part.

Qu’elle est méchante !


LA BARONNE.

C’est que de mon tems comme aujourd’hui, il y avait des hommes aimables, séduisans… je ne dis pas cela pour..


CHAMPRIGAUX.

Hein ?…


REGINALD.
Air : Restez, restez, troupe jolie.
Vous les remarquiez donc, ma tante ?

LA BARONNE.

Oui, je l’avouerai franchement,
Dans ce tems-là, j’étais contente
De voir un visage charmant,
Comme je te vois maintenant.

(À part.)

À cette époque florissante,
Ah ! si mon neveu par malheur,
Avait soupiré pour sa tante,
Pour son oncle j’aurais eu peur.
Oui, s’il avait aimé sa tante,
Pour son oncle j’aurais eu peur.

(Haut.) Laissons cela et parlons raison… (À Champrigaux.) Je vais l’interroger avec sévérité… Mon enfant je suis à présent ta seule parente… c’est à moi de veiller sur toi avec toute la sollicitude maternelle… c’est à moi de t’aider de mes conseils, comme de ma bourse…


REGINALD.

Ah ! oui, ma tante, j’ai bien besoin de conseils et surtout de..


LA BARONNE.

Allons… (Bas à Champrigaux.) Vous allez voir, (À Reginald.) Es-tu bien rangé, bien sage ?


REGINALD.

Un modèle pour la jeunesse.


LA BARONNE.

Reginald, tu n’est pas querelleur, mon ami ?


REGINALD.

Querelleur ? moi !… je suis d’une douceur angélique… Par exemple, il ne faut pas qu’on me regarde de travers, ou qu’on me marche sur le pied… Oh ! alors, je me fâche… et sur le terrain… c’est bientôt fait.


LA BARONNE.

Tu as raison… Un gentilhomme doit être délicat sur le point d’honneur et corriger les insolens.


CHAMPRIGAUX, à part.

Si elle appelle ça de bons conseils…


LA BARONNE, à Champrigaux.

Si j’avais été garçon, j’aurais été très-mauvaise tête… (À Reginald) C’est très-bien… Tu n’aimes pas le jeu, n’est-ce pas ?… tu ne joues jamais ?… c’est une bien vilaine passion.


REGINALD.

Le jeu ?… fi donc !…je ne peux pas le souffrir… je déteste les dés et les échecs… Les cartes, à la bonne heure… et encore, je n’y touche pas souvent… mais lorsque ça me prend, par exemple, je ne quitte jamais sans ruiner les autres ou perdre tout ce que j’ai…


LA BARONNE, bas à Champrigaux.

C’est comme moi au biribi.


REGINALD.

Parce que voyez-vous, ma tante, un lieutenant de dragons ne doit pas regarder à l’argent.


CHAMPRIGAUX, à part.

Pour cause.


LA BARONNE.

Au fait, c’est juste… il faut bien que tu tiennes ton rang… Joue mon ami, joue, et je te donnerai de l’argent.


REGINALD.

Quand aux mœurs… c’est mon fort… Je n’ai qu’une seule maîtresse.


LA BARONNE.

Il n’est guère possible d’en avoir moins… Tu en aurais mème deux, que je ne te blâmerais pas… on ne sait pas ce qui peut arriver. (À Champrigaux.) On ne sait pas ce qui peut arriver.


CHAMPRIGAUX, à part.

Elle le rendra plus mauvais sujet qu’avant, c’est sûr.


LA BARONNE.

Allons, c’est à merveille… je vois que ta conduite est exemplaire !


REGINALD.

Ma tante, vous êtes bien bonne.


LA BARONNE.

Bonne ?… je suis sûre, Reginald, que tu croyais trouver en moi une vieille bien maussade, bien impitoyable… au regard sévère, avec des lunettes, et le nez barbouillé de tabac.


CHAMPRIGAUX, bas.

Mais vous en prenez.


LA BARONNE, de même.

Taisez-vous donc… il est inutile de dire ça devant…


REGINALD.

C’est vrai… voilà juste le portrait que j’avais tracé… le tabac, les lunettes, tout s’y trouvait… Mais quelle différence !… vous êtes indulgente, vive, enjouée, toujours de bonne humeur… Vous me plaisez, vrai !


CHAMPRIGAUX, à part.

Est-ce qu’il deviendrait amoureux de la baronne ?


LA BARONNE.

Je veux être ta meilleure amie.


REGINALD.

Toujours.


LA BARONNE.

Ta confidente


REGINALD.

C’est ça, je vous raconterai toutes mes aventures.


CHAMPRIGAUX, à la baronne.

Comment, vous voulez entendre des confidences de dragons !…


LA BARONNE.

Certainement… ça m’amusera. (À Reginald.) Je veux et j’entends que tu mènes joyeuse vie, que tu fasses mille extravagances… Bah ! chacun son tour.

Air de Voltaire chez Ninon.

Oui, ces plaisirs que j’aimais tant,
Qu’ils charment aussi ton jeune âge :
Ces plaisirs-là sont, mon enfant,
Une part de mon héritage.
Je ne te blâmerai jamais
D’avoir et mon cœur et ma tête…
Car les péchés que tu commets,
Sont les péchés que je regrette.

(Changeant de ton.) Eh bien ! non, monsieur, j’ai tort… je ne dois pas être votre amie. car vous n’avez pas d’affection pour moi, de déférence pour mes volontés.


REGINALD.

Moi, ma tante ! moi, qui me jetterais au feu pour vous !…


LA BARONNE.

Je n’en demande pas tant… il ne s’agit pas de feu, mais de mariage… et tu refuses la femme que je t’offre.


CHAMPRIGAUX.

Un trésor !


REGINALD.

Que ne puis-je vous prouver ma reconnaissance et ma soumission !… mais vous ne voudriez pas ne voir malheureux.


LA BARONNE.

Malheureux !… toi ! mon enfant !… Ah ! ce mot-là seul… Ne parlons plus de mariage.. Et pourtant je suis sûre que si tu voyais celle…


REGINALD.

Ne l’exigez pas… car refuser cette personne après l’avoir vue, ce serait lui faire outrage… Aussi, je suis décidé à repartir sans la connaitre.


LA BARONNE.

Allons, soit… je lui dirai que l’entrevue ne peut avoir lieu.


REGINALD.

Vous allez m’en vouloir… me détester ?


LA BARONNE.

Veux-tu te taire ?… Qu’est-ce que ces idées là !… moi, ne plus t’aimer, parce que tu es fidèle à tes sermens, à ta maîtresse !… Oh ! je sais tout, et c’est à elle que je m’en prends… Je la déteste… (Mouvement de Reginald.) Non, non, je ne la déteste pas… ça te ferait de la peine… Pourvu qu’elle te rende bien heureux… te rend-elle bien heureux, mon garçon ?…


REGINALD.

Mais jusqu’à présent….


LA BARONNE.

Aussi il te tarde de la revoir… Je ne te retiens plus… Allons, viens m’embrasser, viens.

(Reginald lui saute au cou, elle le caresse.)

REGINALD.

Quelle bonne petite vieille !..


LA BARONNE, soupirant.
Air : Je prends ici le parti plus sage. (Mari charmant.)

Adieu, retourne auprès de ta maitresse,
Et que mon vœu du ciel soit écouté :
Qu’elle te rende en bonheur, en tendresse,
Ce que ton cœur pour elle a rejeté.
Mais il se peut que ta belle, inconstante,
Trahisse un jour l’amour qu’elle jura…
Reviens alors trouver ta vieille tante,
Si Dieu permet qu’elle soit encor là.


ENSEMBLE.
Adieu, retourne, etc.

REGINALD.

En vous quittant, je sens que la tristesse
Trouble déjà mon bonheur, ma gaité.
Je n’oublierai jamais votre tendresse,
Et mon amour paiera tant de bonté.


CHAMPRIGAUX.

Vous le voyez, votre tante s’empresse
De vous laisser maitresse en liberté :
Conservez-lui toujours votre tendresse,
Et n’oubliez jamais tant de bonté.

(La baronne sort. Reginald la reconduit.)

Scène VI.

REGINALD, CHAMPRIGAUX.

REGINALD, la regardant sortir.

L’excellente femme !… je crois que je pleure, diable m’emporte !


CHAMPRIGAUX.

N’est-ce pas qu’elle est aimable ?


REGINALD.

Adorable !… Voilà une tante !… une tante modèle !… comme on n’en fait plus… Dieu ! que feu mon oncle a dû être heureux !…


CHAMPRIGAUX.

Il ne tient qu’à vous de l’être autant… celle qu’on vous offre…


REGINALD.

Encore !… laissez celle-là tranquille… Tenez, si je changeais d’idée, si jamais je devais me marier.. voilà le caractère, l’esprit, les manières que je voudrais…


CHAMPRIGAUX, vivement.

Hein ?… vous dites…


REGINALD.

Que je voudrais une femme exactement semblable à ma tante.


CHAMPRIGAUX.

Eh bien ! épousez-là.


REGINALD.

Vous croyez plaisanter, Champrigaux ?… Si ma tante avait seulement vingt ou trente ans de moins…


CHAMPRIGAUX.

Vous en seriez amoureux ?…


REGINALD.

Comme un fou.


CHAMPRIGAUX.

Vous l’épouseriez ?..


REGINALD.

À l’instant.


CHAMPRIGAUX, à part.

Oh ! quelle inspiration. (Haut.) Mon cher ami, je vous marie ce soir.


REGINALD.

Avec ?…


CHAMPRIGAUX.

Avec votre tante…


REGINALD.

Hein ?


CHAMPRIGAUX.

Vous la trouvez trop âgée… c’est juste, et vous demandez vingt ans de moins… Ce n’est pas assez… je vais lui en ôter cinquante.


REGINALD.

Vous allez…


CHAMPRIGAUX.

Lui ôter cinquante ans bien comptés.


REGINALD, à part.

Voyons donc un peu… est-ce que Champrigaux serait un vieux mauvais plaisant qui veut rouer les dragons de sa majesté ?.. Attends, attends… (Haut.) Ça va… Je vous prends au mot… (S’appuyant sur l’épaule de Champrigaux.) Vous allez donc me rendre ma tante fraiche et jolie…


CHAMPRIGAUX.

Comme à dix-huit ans.


REGINALD.

Elle n’aura plus de rides ?


CHAMPRIGAUX.

Pas une seule.


REGINALD.

Ses cheveux blancs…


CHAMPRIGAUX.

Deviendront d’un blond charmant.


REGINALD.

Ses dents…


CHAMPRIGAUX.

Repousseront comme des perles.


REGINALD, lui tapant dans la main.

Affaire arrangée, pacte conclu, monsieur le magicien.


CHAMPRIGAUX.

Magicien ?… vous êtes bien bon… magicien… par hasard.. Tenez, écoutez-moi un instant…


REGINALD.

Je suis tout oreilles… (À part) Ce vieillard est très-divertissant


CHAMPRIGAUX, à part.

Ah ! tu aimes le merveilleux… tu vas en avoir.


REGINALD, à part.

Voyons comment il se tirera de là.


CHAMPRIGAUX.

En 1775… il y a neuf ou dix ans… nous étions encore à la Guadeloupe, madame la baronne et moi… un soir, par le tems le plus affreux, un voyageur demande l’hospitalité… elle lui est accordée avec empressement… Le lendemain, au moment de se remettre en route, Il me prend à part et me dit : « Monsieur, en retour du franc et bon accueil que j’ai reçu dans cette maison, veuillez accepter un petit présent… Cette fiole contient une liqueur, dont la propriété est de rajeunir à l’instant le vieillard qui parviendra à inspirer de l’amour, malgré les infirmités et les désagrémens de son âge.


REGINALD.

Ah !… Eh bien ! vous ?..


CHAMPRIGAUX.

Quoi ?..


REGINALD, riant.

Les désagremens…


CHAMPRIGAUX.

Je ne sais à quoi ça tient, mais je n’ai jamais pu inspirer la plus petite passion…


REGINALD.

C’est étonnant !.. À ces paroles, vous avez jeté à la porte l’insolent qui osait se moquer de vous.


CHAMPRIGAUX.

C’est précisément ce que j’allais faire… lors qu’il me dit son nom.


REGINALD.

Et ce nom était ?..


CHAMPRIGAUX.

Cagliostro.


REGINALD.

Cagliostro !..


CHAMPRIGAUX.

Vous ne riez plus ?…


REGINALD.

Si fait… (À part.) Je serai donc toujours poursuivi par ce nom-là !


CHAMPRIGAUX.

Osez donc douter encore du pouvoir qui m’a été remis par Cagliostro lui-même, par le diable en personne… Vous êtes amoureux de votre tante, à vingt ans. Eh bien ! je n’ai plus qu’à la décider à boire de mon élixir, juste ce qui suffira à lui ôter cinquante ans.. de sorte qu’il lui en restera dix-huit… Et tenez, pour vous en donner d’avance une idée… (tirant un portrait de sa poche) regardez ce portrait.


REGINALD, le prenant, et avec transport.

Dieu ! la divine créature ! Quelle est donc cette jeune fille ?… quelle est-elle ?


CHAMPRIGAUX.

C’est…


REGINALD.

C’est ?..


CHAMPRIGAUX.

Votre tante à dix-huit ans.


REGINALD.

Ma tante !.. si jolie !


CHAMPRIGAUX.

Voilà ce qu’elle a été, ce qu’elle va être pour la seconde fois… Gardez le portrait, pour établir la comparaison..


REGINALD.

Oh ! oui, je le garde… Allons, monsieur l’élève de Cagliostro à l’œuvre !…


CHAMPRIGAUX.

Ah ! j’oubliais… Je vous ai promis de rendre la jeunesse à votre tante… mais non de lui rendre la mémoire.


REGINALD.

Comment ?


CHAMPRIGAUX.

Elle n’aura plus aucun souvenir du passé… elle ne vous reconnaitra même pas.


REGINALD.

C’est égal, allez toujours !… Eh ! mais à mon tour, je fais une réflexion… est-ce qu’un neveu peut épouser sa tante ?


CHAMPRIGAUX.

Ça ne se voit pas tous les jours… mais il est avec le pape des accommodemens.


REGINALD.

Soit… je m’arrangerai avec le pape, et j’épouserai ma tante… Mais…

Air du Dieu et la Bayadère.
Rendez-lui sa jeunesse.

CHAMPRIGAUX.
Comptez sur ma promesse.

REGINALD.
Et son joli minois.

CHAMPRIGAUX.
Le même qu’autrefois.

REGINALD.
Ses yeux pleins de tendresse.

CHAMPRIGAUX.
Ses yeux pleins de tendresse…

REGINALD.
Brillant du plus doux feu…

CHAMPRIGAUX.
Pour son tendre neveu.


ENSEMBLE.

CHAMPRIGAUX.

Il tremble, car il n’ose.
Rire de son erreur.
Cette métamorphose
Doit faire son bonheur.


REGINALD.

Quoi ! se peut-il qu’il ose
Compter sur mon erreur !
De la métamorphose
Je rirai de bon cœur.

(il sort.)

Scène VII.

REGINALD, puis UN DOMESTIQUE.

REGINALD.

Il y va !… C’est qu’il a un aplomb inouï, ce Champrigaux… C’est drôle… je ne crois pas un mot de tout ce qu’il m’a dit, et je ne peux pas bouger d’ici… la curiosité me cloue à cette place… Allons donc ! mon prétendu sorcier se moquerait trop de moi s’il me retrouvait encore… partons.


UN DOMESTIQUE.

Monsieur Reginald de Cassigny…


REGINALD.

C’est moi… Que me voulez-vous ?


LE DOMESTIQUE.

Cette lettre a été apportée tout-à-l’heure par un homme que j’ai remarqué hier, suivant à cheval votre chaise de poste.


REGINALD.

Encore du mystère… C’est bien, donne. (Le domestique sort.) Une lettre qui m’est adressée ici… c’est de Gaussin ! J’aurais dû le deviner… elle m’a fait suivre, elle me rappelle.. pauvre femme, comme elle m’aime ! (Lisant.) « Mon ami, c’est aujourd’hui, à dix heures du matin, que finit notre bail d’amour : je vous remercie de me l’avoir rappelé ; adieu Reginald, bonheur et liberté, votre amie Gaussin. Ne vous ravisez pas, il serait trop tard ; dette payée, dette oubliée. » Trahi !… moi qui pensais toujours à elle, moi qui croyais être aimé pour moi-même, je ne l’étais que par la puissance d’un philtre !… c’est humiliant… Oh ! je me vengerai… Au diable Champrigaux et son miracle ! à Paris, morbleu ! à Paris et malheur à mon rival !… (Il va sortir, quelques accords de clavecin se font entendre, il s’arrête.) Hein ! qu’est-ce que c’est que cela ?… Ah ! ma tante qui va jouer un menuet… partons.

(On entend dans la coulise une voix de femme.
Air au choix de l’actrice.)
PREMIER COUPLET.

REGINALD.

Je ne me trompe pas !… c’est une voix de jeune fille !

(La voix dans la coulisse. Même air.)
DEUXIÈME COUPLET.

REGINALD.

Oh ! mon Dieu ! cette voix… Oh ! je suis ensorcelé !.. il faut absolument que je sache.. (Il court à la porte et frappe.) Champigaux ! monsieur Champrigaux ! ouvrez c’est moi… ma tante, ouvrez c’est Reginald, c’est votre neveu… ouvrez, je vous en prie. (Il a voulu s’élancer vers la porte qui vient de s’ouvrir, mais il recule épouvante.) Ciel !…


Scène XIV.

REGINALD, CHAMPRIGAUX, SUZANNE.
(Suzanne, conduite par Champrigaux, parait sur le seuil de la porte. Reginald, qui a reculé à son aspect, est à l’autre extrémité du théâtre.)

CHAMPRIGAUX.
Air : Suivons (bis) cette jeunesse.
(Des Malheurs d’un Amant heureux.)
Avancez, ma petite amie.

REGINALD, à part.
Je crois au diable, à la magie !

SUZANNE.
Monsieur où me conduisez-vous ?

CHAMPRIGAUX, à mi-voix.
Vous allez voir votre futur époux.

SUZANNE.

Vraiment, je ne saurais comprendre
Tout le mystère que l’on fait :
Pourquoi voulez-vous donc surprendre
L’époux qu’ici l’on me promet ?
Mais quel est donc votre projet ?


REGINALD, à part.

C’est sa figure
Et sa tournure !…


CHAMPRIGAUX, à part.
Le voilà bien émerveillé.

REGINALD, de même.
Ah ça ! morbleu ! suis-je éveillé ?


ENSEMBLE.

REGINALD.

Vraiment, je n’y puis rien comprendre !
Oui, j’en conviens, ah ! c’est parfait !…
Comment a-t-il donc pu me rendre
L’original de ce portrait ?


CHAMPRIGAUX.

Vraiment, il n’y peut rien comprendre,
Et le voilà tout stupéfait.
Étonné qu’on ait pu lui rendre
L’original de ce portrait.


SUZANNE, à part.

Vraiment, je ne saurais comprendre
Tout le mystère que l’on me fait ;
Pourquoi voulez-vous donc surprendre
L’époux qu’ici l’on me promet ?


SUZANNE, bas à Champrigaux.

C’est ce monsieur-là, qui doit être mon mari ?…


CHAMPRIGAUX.

Oui, mademoiselle… comment le trouvez vous ?


SUZANNE, bas.

Je le trouve très-gentil.


REGINALD, à lui-même.

Je crois rêver… tout les traits de ma tante !..


SUZANNE.

Comme il me regarde !.. il ne me trouve peut être pas jolie ?.. Mais aussi, pourquoi m’avoir fait reprendre mon costume des colonies ?


CHAMPRIGAUX.

Il le fallait.


SUZANNE, bas.

Voyez donc, on dirait que je lui fais peur.


CHAMPRIGAUX.

Silence, petite. (Amenant Suzanne à Reginald.) Monsieur Reginald, je vous présente mademoiselle Suzanne de Murville, votre future.


SUZANNE.

Oui, monsieur.


REGINALD.

Ah ! c’est madame… mademoiselle qui… (À part.) C’est ma tante, ou le diable m’emporte !


CHAMPRIGAUX, bas à Reginald.

Eh bien ! êtes-vous satisfait ?


REGINALD, bas à Champrigaux.

Vous êtes un homme à brûler.


CHAMPRIGAUX.

C’est possible.


REGINALD.

Vous serez damné, Champrigaux.


CHAMPRIGAUX.

Ça ne regarde que moi.


SUZANNE.

Que vous dit-il, mon bon ami ?


CHAMPRIGAUX.

Qu’il vous trouve charmante, et qu’il veut vous faire sa cour.


CHAMPRIGAUX, bas à Reginald.

Du courage, mon ami, enlevez d’assaut le cœur de votre tante… et si vous ne la trouvez pas assez jeune… ne vous gênez pas, adressez vous à moi. (Montrant un flacon.) Il en reste encore.

(Il sort.)

Scène IX.

SUZANNE, REGINALD.
(Ils sont toujours loin l’un de l’autre.)

REGINALD, à part.

Cagliostro est un grand homme, ou je suis un grand, sot !.. C’est qu’elle est charmante… pour une femme d’un âge équivoque.


SUZANNE, à part.

Est-ce qu’il va rester longtemps là-bas ?


REGINALD.

Une tante de soixante-huit ans, qui redevient petite fille… Comptez donc sur les héritages !


SUZANNE.

Ce n’était guère la peine de nous laisser seuls.


REGINALD.

Allons, jeune fille… tante ou diable, il faut lui parler… Que lui dire ?.. Pour se mettre à sa portée, il faudra reculer la conversation d’un demi-siècle.


SUZANNE.

Ah ! il approche… c’est bien heureux.


REGINALD, à part.

Si ce n’est là qu’une femme rajeunie, Champrigaux fait joliment les choses. (Haut.) Soyez assez indulgente pour excuser mon embarras… mais vous devez comprendre, ma chère tante…


SUZANNE.

Ma tante ! (Elle regarde autour d’elle.) Comment ? c’est à moi que vous parlez ; moi… votre tante, à mon âge ?.. Mais vous seriez plutôt mon oncle.


REGINALD, à part.

Ah ! mon Dieu ! elle a perdu la mémoire… Champrigaux m’en avait averti.


SUZANNE.

Est-ce qu’il est fou, mon prétendu ? comme il me regarde !.. (Haut.) Est-ce que vous me trouvez laide, monsieur ?


REGINALD.

Charmante, divine, au contraire.


SUZANNE.

Tant mieux : car moi, de non côté je vous trouve très-bien… Je vous le dis, parce que je le pense.. vous seriez laid, je vous le dirais tout de même, moi… j’ai été élevée comme ça…


REGINALD.

Ah ! mademoiselle, si je…


SUZANNE.

Mademoiselle ?.. On vous a pourtant dit mon nom tout-à-l’heure… Je m’appelle Suzanne.


REGINALD.

Oui, Suzanne de Murville… (à part.) Comme ma tante.


SUZANNE.

Est-ce que vous n’aimez pas ce nom-là ?


REGINALD, à part.

Je crois que j’ai des vertiges.


SUZANNE.

Voyons, monsieur, n’ayez pas l’air sinistre comme cela… on ne vous force pas de m’épouser, j’espère… si je ne vous conviens pas, vous me refuserez… je vous le permets… Mais avant, il faut au moins faire connaissance… Donnez-moi la main… Venez vous asseoir là, et causons… voulez-vous ?


REGINALD.

De grand cœur. (Il la conduit à un divant. À part.) La jolie petite main !.. et pas le moindre grain de tabac !

(Il se met à genoux devant elle.)

SUZANNE.

Pourquoi vous mettez-vous à genoux ?


REGINALD.

Pour mieux vous voir.


SUZANNE.

Tiens ! il est gentil comme cela.


REGINALD, à part.

Pas la moindre ride.


SUZANNE.

Eh bien ! comme vous me regardez !

Air : Amis, voici la riante semaine.
Ça me déplait, monsieur, prenez-y garde…
(Montrant le divan)

Auprès de moi, là, vous seriez bien mieux…
Car je me tais lorsque l’on me regarde :
Pour que je parle, allons, baissez les yeux.


REGINALD.

Ordre cruel !… d’obéir je m’empresse.
Et, sans vous voir, j’écoute vos discours…
Mais je voudrais vous entendre sans cesse,
Et cependant vous regarder toujours.
D’abord, laissez-moi vous demander…


SUZANNE.

Tout-à-l’heure.


REGINALD.

Il faut que je sache…


SUZANNE.

Taisez-vous… Vous êtes officier, n’est-ce pas ?


REGINALD.

Lieutenant… mais…


SUZANNE.

Si j’étais homme, je voudrais être officier… parce qu’on commande et que les soldats vous portent les armes.


REGINALD, à part.

Hum ! le naturel de ma tante.


SUZANNE.

Si vous m’épousez, j’irai avec vous à l’armée, je ne vous quitterai plus… Oh ! je n’aurai pas peur… et puis, moi, j’aime ça ; les courses, les voyages, ça me rappellera ma vie des colonies, ma vie d’indépendance et de liberté.


PREMIER COUPLET.
Air : Chœur du Chalet, arrangé par M. Adam.

Rester en place est un tourment,
Mais voyager, ah ! c’est charmant !
Marcher toujours, toujours courir,
Voilà ma vie et mon plaisir.
Dans nos plaines, dans nos campagnes,
Je courais, chantant de tout cœur ;
À l’écho de nos montagnes
Je répétais ce refrain enchanteur :
Toujours, toujours, toujours courir,
Voilà ma vie et mon plaisir.
Tra la la,
Plaisir, bonheur, oui, tout est là.


DEUXIÈME COUPLET.

Si mon mari, vaillant soldat,
De par le roi, marche au combat,
Fière de ses lauriers nouveaux,
Je le suivrai sous les drapeaux.
J’aimerai, hardi militaire,
Le son des clairons, des tambours…
Sous l’habit du franc mousquetaire,
Pour lui mon cœur palpitera toujours.
Toujours l’aimer et le chérir,
Voilà ma vie et mon plaisir.

Tra la la,
Gloire et bonheur, oui, tout est là.


REGINALD.

Ah ! je n’y tiens plus !.. Dites-moi, Suzanne, êtes-vous bien sûre de n’avoir que dix huit ans ?..


SUZANNE.

Comment ! je parais donc plus que mon âge ?…


REGINALD.

Êtes-vous bien sûre d’avoir toujours été jeune ?…


SUZANNE.

Par exemple !…


REGINALD.

Suzanne… vous allez me prendre pour un fou, pour un visionnaire… ça m’est égal… Si je vous disais, moi, qu’il y a à peine une heure… vous étiez vieille !


SUZANNE.

Vieille !.. quelle horreur !


REGINALD.

Ridée.


SUZANNE.

Ridée !


REGINALD.

Oui, vous n’aviez plus de dents.


SUZANNE.

Mais je les ai toutes.


REGINALD.

Vous aviez soixante-huit ans… enfin, vous étiez ma tante.


SUZANNE.

Encore sa folie qui le reprend… Au secours ! au secours !


REGINALD.

N’appelez pas… ou je jette par la croisée le premier valet qui se présente.


SUZANNE.

Ah ! mon Dieu !


REGINALD.

Suzanne, si vous ne voulez pas que je perde le peu de bon sens qui me reste, convenez que vous êtes ma tante… Suzanne, convenez-en.


SUZANNE, en colère.

Eh ! monsieur, je suis votre tante… je serai votre grand’-mère, si vous voulez… mais dans tous les cas, je ne serai pas votre femme… je ne suis pas assez jeune pour vous… enfin, nous ne nous convenons ni l’un ni l’autre… ainsi, allez vous-en, ou laissez-moi partir.


REGINALD, lui prenant la main.

Vous laisser partir !..


SUZANNE.

Voyons, voyons, vous me faites peur… D’abord, je ne vous aime plus du tout.


REGINALD.

Vous m’aimiez donc ?


SUZANNE, reculant.

Je ne sais pas.


REGINALD.

Non, tu ne partiras pas.. car je suis décidé, vois-tu, ange.. ou démon, jeune fille ou vieille, femme, œuvre de Dieu ou de Champrigaux, je t’aime, entends-tu bien, je t’aime et je l’épouse !…


SUZANNE.

Du tout… je ne veux pas d’un mari qui me croit vieille.


REGINALD.

Tu l’as été… mais je m’en moque.


SUZANNE.

Qui me prend pour le diable.


REGINALD.

Tu l’es peut-être… mais je me risque.


SUZANNE.

Du tout… à soixante-huit ans, on a la main si sèche… voyez plutôt.

(Elle lui donne un coup sur la joue.)

REGINALD prend la main et la baise.

Comme elle est blanche !


SUZANNE.

La taille si mal prise…


REGINALD l’entoure de son bras.

Comme elle est fine !


SUZANNE.

Et les joues si ridées…


REGINALD l’embrasse.

Comme elles sont fraîches !


ENSEMBLE.
Air de Monpou. (Farinelli.)

REGINALD.

Couronne la tendresse
D’un amant, d’un époux…
Amour, délire, ivresse,
Je m’abandonne à vous.
On sagesse ou folie,
Qu’importe à mon ardeur ?
Cédons à la magie,
Conservons mon erreur,
Oui, j’aime mon erreur !
Ah ! partage ma flamme,
Les transports de mon âme !
Sois mon bien, (bis) sois ma femme ;
Mon trésor, mes amours !
Ah ! c’est si doux de s’aimer pour toujours !
Toujours !

(Il l’embrasse.)

SUZANNE.

Voilà donc la tendresse
D’un amant, d’un époux !
Le délire, l’ivresse
Brille en ses yeux si doux.
Est-ce de la folie,
Ou plutôt du bonheur ?
De mes yeux la magie
A donc charmé son cœur ?
Oui, j’ai charmé son cœur.
Mais je sens que sa flamme
A passé dans son âme.
Je serai (bis) votre femme,
Votre bien, vos amours.
Ah ! c’est si doux de s’aimer pour toujours !
Toujours !


Scène X.

Les Mêmes, CHAMPRIGAUX, Le Notaire, qui entre et se met a la table, sans être vu de Reginald.

CHAMPRIGAUX, à part.

Bravo !


SUZANNE.

Mon bon ami, il m’aime, il m’épouse.


CHAMPRIGAUX.

Et vous ?


SUZANNE, bas.

Et moi, je suis contente… Dites donc, pourra-t-on nous marier tout de suite ?


REGINALD.

Mariez-moi tout de suite, ou je vous étrangle.


SUZANNE.

Moi aussi… vous voyez que nous sommes bien d’accord.


CHAMPRIGAUX.

Eh bien ! le notaire a dressé le contrat. (Le montrant.) Il est là…


REGINALD, se retournant.

Par où diable est-il venu ?….. Champrigaux, le notaire est-il aussi de votre façon ?


CHAMPRIGAUX.

Non, non… le diable lui-même se réserve la création des notaires et procureurs.


REGINALD, à part.

C’est drôle, le cœur me bat.


SUZANNE, bas.

Dites donc, avant de signer, regardez-moi bien.


CHAMPRIGAUX.

Nous n’avons plus besoin que de la signature des époux… car le contrat est en règle.


REGINALD, à part.

La signature ?… ah ! parbleu ! la loi ne plaisante pas, et je vais voir si ma femme signera comme ma tante.


CHAMPRIGAUX.

Monsieur le futur, c’est à vous.


REGINALD, le prenant à part.

Champrigaux… Suzanne est jeune, tout-à-fait jeune, n’est-ce pas.


CHAMPRIGAUX.

Vous pouvez la prendre de confiance.


REGINALD.

Oui… mais après mon mariage ?… Champrigaux, vous me répondez des suites… à la première ride, je vous brûle la cervelle.


CHAMPRIGAUX.

C’est convenu… Le notaire vous attend.


REGINALD, à part.

Ah ! le notaire… Ce notaire-là a une figure qui ne me plaît pas.


LE NOTAIRE.

Je vais vous lire l’acte.


REGINALD.

C’est inutile.


SUZANNE.

C’est inutile.


LE NOTAIRE.

Pardonnez-moi… Par-devant maître…


REGINALD.

C’est bon, c’est bon.


SUZANNE.

C’est bon, c’est bon.


LE NOTAIRE.

Sont comparus… le sieur Reginald…


REGINALD.

Passez.


SUZANNE.

Passez.


CHAMPRIGAUX.

On n’a jamais passé le futur.


LE NOTAIRE.

Le sieur Reginald de Cassigny, officier de dragons, âgé de vingt-cinq ans, et la demoiselle…


REGINALD, bas.

Attention !


LE NOTAIRE.

Et la demoiselle Suzanne de Murville, née à la Guadeloupe, âgée de dix-huit ans.


REGINALD.

De dix-huit ans ? il y a bien dix-huit ans ?


LE NOTARE.

Oui, monsieur… d’ailleurs j’ai vu les actes de naissance.


REGINALD.

Ah ! vous avez vu… (À part.) Ce notaire-là a quelque chose de satanique dans la figure.


CHAMPRIGAUX.

Passons à la dot.


REGINALD.

C’est inutile.


SUZANNE.

C’est inutile.


CHAMPRIGAUX.

Vous acceptez la dot.


REGINALD.

J’accepte tout, mais signons (Prenant la plume que le notaire lui présente.) Tout m’est suspect dans ce notaire-là….. jusqu’à sa perruque. (Il signe) C’est fait… À vous, Suzanne.


SUZANNE.

Tiens ! j’ai peur à présent…


REGINALD.

Signez, signez.


SUZANNE va pour signer.

C’est qu’il est un peu timbré, mon prétendu….. C’est égal.

(Elle signe)

REGINALD, il lit pendant qu’elle écrit.

Suzanne de Murville !… c’est bien cela.


LE NOTAIRE.

Il manque encore une signature.


REGINALD, vivement.

Je ne veux pas que Champrigaux signe à mon contrat… je ne le veux pas !


LE NOTAIRE.

Je ne vous parle pas de monsieur… mais il me faut la signature de madame la baronne de Murville.


REGINALD étonné.

La baronne de…


LE NOTAIRE.

Sans doute.


CHAMPRIGAUX.

La grand’mère de mademoiselle Suzanne.


REGINALD.

Qu’entends-je !… Champrigaux, regardez-moi …… regardez-moi sans rire.


CHAMPRIGAUX.

C’est assez difficile.


REGINALD.

Comment !… Suzanne… ma femme… n’est pas ma…


SUZANNE.

Ah ! ça va encore vous reprendre ?


REGINALD.

Suzanne… serait !…


CHAMPRIGAUX.

Votre cousine… que vous avez refusé de voir et qui a bien ses dix-huit ans, qu’elle tient de Dieu et non pas du diable… Si vous n’en voulez pas, nous la reprenons.

(Musique.)

REGINALD.

Suzanne !.. dix-huit ans ! ma cousine !.. Et cependant, tenez, je ne croirai à mon bonheur que si je vois ici ensemble, la grand mère et la petite-fille…


Scène XI.

Les Mêmes, UN VALET.

LE VALET, annonçant.

Madame la baronne de Murville.


REGINALD.

Ma tante.


SUZANNE.

Grand’maman !


CHAMPRIGAUX.

Ma vieille amie… qui vient bénir ses enfans..

(La porte du fond s’ouvre et la vieille baronne apparait : aussitôt Reginald et Suzanne se jettent à genoux ; Champrigaux se frotte les mains. La toile tombe.)


FIN.