La Fleur d’Or/Funérailles d’un Amour

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La Fleur d’OrAlphonse Lemerre, éditeurvol. 3 (p. 139-141).


Funérailles d’un Amour


À la Contessa Z — i


I

 
De vos jardins, signera,
Cette plainte coulera,
Aux vins de Chypre et d’Asie
Sur les myrtes adoucie.
 
Venise, ah ! tes grands revers
Assez troubleront mes vers :
Aujourd’hui mes pleurs à celle
Qui fut Venise la Belle,

La ville du carnaval
Et du luxe oriental
Quand sous les masques de soie
S’ébattaient amour et joie.

Tout finit ! hélas ! hélas !
Pour l’amour sonnons un glas.
Pour lui, mes sœurs et mes frères,
Tristement vidons nos verres.

II

 
Hélas ! j’ai vu, l’autre jour,
Conduire eu terre un Amour,
Un Amour mort de vieillesse :
Il avait trois ans, comtesse.

Vingt autres enfants, les fils
De la divine Cypris,
Roses ou blancs comme neige.
Formaient le gentil cortège,

Portant sur leurs fronts bouclés
Et de leurs bras potelés
Leur frère Amour, noble et sage
Comme n’en vit point notre âge.

Bouquets et rubans flétris
L’entouraient, tristes débris,
Dards émoussés par les âmes,
Arc brisé, torches sans flammes.
 
Puis des Amours à genoux.
Lisant de vieux billets doux,
Au passage de la bière
Semblaient dire leur prière.

Et ce n’étaient que sanglots,
Larmes coulant à longs flots
De ces bouches toutes rondes
Et de ces paupières blondes.

 
Un seul, railleur et narquois,
Disait, brisant son carquois :
« Lequel de nous le va suivre ?
Amour ne peut longtemps vivre. »

III

 
Aux jardins de la Brenta
Ainsi ma plainte éclata,
Non sans grâce tempérée
Par vous, ô liqueur dorée !
 
Puis ma voile, grand linceul,
Me ramena triste et seul :
Aux rencontres des gondoles
Plus de vives barcarolles ;

Mais l’aigre pleur des courlis
Du canal rasant les plis,
Ou la voix des sentinelles
Qui se répondent entre elles.

Tout est muet, tout est noir,
Comme au fond du désespoir :
Dans les palais, dans les âmes.
Plus d’amour ni plus de flammes.