La Foire aux vanités/08

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Traduction par Georges Guiffrey.
Hachette (1p. 82-93).



CHAPITRE VIII.


Tout confidentiel.


MISS REBECCA SHARP À MISS AMÉLIA SEDLEY.

Service de la chambre des communes

« Russell-Square, à Londres,
« Très-chère et très-douce Amélia,

« C’est avec une joie mêlée de tristesse que je prends la plume pour écrire à l’amie de mon cœur. Quel changement d’hier à aujourd’hui ! Maintenant je suis seule, sans amie ; hier j’étais comme dans ma famille, je goûtais la tendre intimité d’une sœur que je chérirai toujours, oh ! oui, toujours !

« Je ne vous dirai point mes larmes, mon affliction dans cette fatale nuit passée loin de vous. Vous êtes allée mardi soir où vous appelaient la joie et le bonheur ; vous aviez près de vous votre mère, le jeune soldat qui vous est fiancé. J’ai pensé à vous toute la nuit, je vous voyais danser chez Perkins, la plus belle, je suis sûre, entre toutes les jeunes filles du bal. Le cocher m’a conduite dans la vieille voiture à la maison de ville de sir Pitt Crawley. Après m’avoir traitée avec la dernière impertinence (hélas ! qu’avait-il à craindre en insultant la pauvreté, le malheur ?), il m’a laissée entre les mains de sir Pitt. Celui-ci m’a fait passer la nuit dans un vieux lit d’un aspect sinistre, à côté d’une vieille bonne non moins effrayante. C’est la gardienne de la maison. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit.

« Sir Pitt ne répond pas à l’idée que, dans nos folles imaginations, nous nous faisions d’un baronnet en lisant à Chiswick nos romans de contrebande. Rien ne peut moins que lui ressembler à un Lovelace. Figurez-vous un vieux bonhomme trapu, court, commun et malpropre ; vieux habits, guêtres râpées ; il fume une ignoble pipe et fait lui-même cuire dans la poêle un horrible souper. Il a parlé une espèce de patois montagnard et a juré comme un Turc après la femme de charge, puis après le cocher qui nous a menés à l’auberge d’où part la voiture sur laquelle j’ai fait au grand air la plus grande partie de la route.

« La femme de charge m’avait éveillée au point du jour. Arrivée à l’auberge, j’avais d’abord pris place dans l’intérieur de la voiture ; mais à un certain endroit appelé Mudbury, où nous fûmes surpris par une averse assez forte, eh bien ! vous aurez peine à le croire, il fallut me mettre dehors. Sir Pitt est un des propriétaires de la voiture, et, comme il se présenta à Mudbury un voyageur pour une place d’intérieur, je fus obligée de sortir et de recevoir la pluie. Par bonheur, un étudiant du collége de Cambridge m’a donné l’hospitalité sous un de ses énormes paletots.

« Ce jeune homme et le conducteur avaient l’air de connaître fort bien sir Pitt, et s’amusaient à ses dépens. D’un commun accord ils lui décernaient l’épithète de vieux pingre, ce qui signifie une personne très-chiche et très-avare. À les entendre, il n’aurait jamais donné d’argent à personne. J’étais indignée de tant de lésinerie. Le jeune étudiant me fit remarquer la lenteur avec laquelle nous faisions les deux derniers relais, parce que sir Pitt avait pris place sur le siége et était propriétaire de l’attelage pour cette partie du trajet.

« Mais, n’est-ce pas que je leur donnerai du fouet à Squashmore, quand je vais prendre les guides ? dit le jeune étudiant de Cambridge.

« — Ne les manquez pas, monsieur Jacques, » répondit le conducteur.

« Lorsqu’on m’eut dit le mot de l’énigme et les projets de M. Jacques pour le reste du chemin, et ses plans de vengeance sur le dos des chevaux de sir Pitt, je ne pus m’empêcher de rire.

« Une voiture attelée de quatre superbes chevaux portant sur leurs harnais les armes du maître et seigneur, nous attendait à Leakington, à quatre milles de Crawley-la-Reine. Notre entrée dans le parc du baronnet se fit en toute solennité. Une magnifique avenue longue d’un mille environ, conduit au château. Arrivés à la grille d’honneur, dont les piliers sont surmontés d’une colombe et d’un serpent, supports des armes des Crawley, nous fûmes reçus par une femme qui n’en finissait plus de nous saluer, tout en s’empressant de nous ouvrir les vieilles grilles de fer, trop semblables à celles de cet odieux Chiswick.

« Une avenue d’un mille de long ! me dit sir Pitt. Une rangée d’arbres qui vous représente six mille livres en bois de charpente pour le propriétaire ! N’est-ce donc rien que cela ? »

« Il dit une evenue et le propiétaire. Il fallait rire ou se mordre les lèvres. À Leakington il avait fait monter avec lui M. Hodson, espèce de rustre, avec lequel il se mit à causer saisies, ventes, irrigations, culture, fermiers et fermages, toutes matières au-dessus de ma portée. On avait surpris Sam Miles à braconner, et Pierre Bailey était enfin parti pour l’hospice des indigents.

« Tant mieux, dit sir Pitt, voilà une éternité que lui et sa famille étions à me filouter sur leur fermage. » Il me vint à l’esprit que c’était quelque ancien fermier qui ne pouvait acquitter ses loyers. Un autre aurait dit : étaient ; mais les riches baronnets sont-ils tenus envers la grammaire au même respect que les pauvres gouvernantes ?

« En passant, je remarquai la flèche d’un clocher s’élevant avec grâce au-dessus des vieux ormes du parc ; devant ceux-ci, au milieu d’une prairie et de quelques hangars, était bâtie une vieille maison rouge avec de grandes cheminées tapissées de lierre ; les vitres étincelaient au soleil.

« Est-ce là votre église, sir Pitt ? demandai-je.

« — Oui, sac… à papier ! dit sir Pitt. (Seulement, ma chère amie, il se servit d’un mot beaucoup plus énergique.) Comment va la bête, Hodson ? La bête, c’est mon frère Bute, ma chère demoiselle, mon frère le ministre. Je l’appelle la bête, il ne manque plus que la belle. Ah ! ah ! »

« Hodson riait aussi ; mais soudain, avec un air de gravité et un mouvement de tête :

« C’est à désespérer de voir comme il va bien, sir Pitt, reprit-il. Il est sorti hier sur son poney pour aller visiter nos récoltes.

« — Il est allé chercher ses termes, le diable l’emporte ! fit-il en employant son autre juron favori. Le brandy et l’eau n’en auront donc pas raison ? Il est aussi coriace que le vieux… Comment l’appelez-vous ? le vieux Mathusalem. »

« M. Hodson se tenait les côtés.

« Les jeunes gens sont arrivés du collége, ils se sont rués sur John Scroggins, et l’ont laissé à peu près pour mort.

« — Quoi ! sur mon second garde ! hurla sir Pitt.

« — Il se trouvait sur les terres de la cure, » répliqua M. Hodson.

« Sir Pitt, en fureur, jura que, si jamais il les prenait à braconner sur ses terres, il les ferait transporter, et que le diable ne l’en empêcherait pas. Toutefois il reprit :

« J’ai vendu la présentation de cette cure, Hodson ; pas un membre de cette génération ne l’aura. »

« M. Hodson lui répondit qu’il était parfaitement dans son droit. Pour moi, j’entrevois que les deux frères sont à couteaux tirés, comme cela arrive très-souvent entre frères et même entre sœurs. Vous rappelez-vous les deux miss Scratchley, à Chiswick ? elles étaient toujours à se chamailler ; et Maria Box, elle n’épargnait pas les bourrades à Louisa.

« Bientôt après, apercevant des petits garçons qui ramassaient des branches mortes dans le bois, M. Hodson s’élança de la voiture sur l’ordre de sir Pitt, et tomba sur eux à bras raccourcis.

« Tape ferme, Hodson, criait le baronnet, fais sentir le fouet à ces petits vauriens, et conduis au logis ces vagabonds. Je leur promets la prison, aussi sûr que je m’appelle sir Pitt. »

« En même temps nous entendions le fouet de M. Hodson résonner sur les épaules de ces pauvres enfants tout en larmes. Sir Pitt, voyant les malfaiteurs sous bonne garde, poursuivit sa course jusqu’au château.

« Tous les domestiques étaient à leur poste pour nous recevoir et…

« Ici, ma chère, je fus interrompue, la nuit dernière, par un coup terrible frappé à ma porte. Qui croyez-vous que c’était ? Sir Pitt en bonnet de nuit et en robe de chambre : vraiment il était à peindre ! Pendant que je reculais devant une pareille visite, il se dirigea vers moi, et prenant ma chandelle :

« Pas de chandelle ici après onze heures, miss Becky, me dit-il ; allez vous coucher sans lumière, jolie petite friponne (c’est ainsi qu’il m’appelle), et, à moins que vous ne vouliez que je vienne éteindre votre lumière tous les soirs, souvenez-vous d’être au lit à onze heures. »

« Là-dessus il se retira avec M. Horrocks le sommelier, en riant aux éclats.

« Vous pouvez être sûre que je prendrai mes précautions pour éviter de nouvelles visites. Ils s’en allèrent ensuite lâcher deux boules-dogues dont les hurlements se prolongèrent tout le reste de la nuit.

« J’ai nommé mon chien Gorer, dit sir Pitt ; il a tué son homme, ce chien-là, et il viendrait à bout d’un taureau. Autrefois j’appelais sa mère Flora ; maintenant je l’appelle l’Édentée, parce qu’elle était trop vieille pour mordre, ah ! ah ! ah ! »

« Devant le castel de Crawley-la-Reine, affreuse grange bâtie à l’ancienne mode et en briques rouges avec de grandes cheminées et des toits comme on en voyait sous le règne de la reine Beth, s’étend une terrasse où l’on retrouve la colombe et le serpent traditionnels de la famille ; la salle d’honneur a une porte sur cette terrasse. Cette grande salle, ma chère, est, j’en suis sûre, aussi triste et aussi lugubre que celle du château des Mystères d’Udolphe. Il y a un immense foyer où l’on pourrait faire tenir la moitié de l’institution de miss Pinkerton, et un gril d’assez belle dimension pour faire rôtir un bœuf pour le moins. Toutes les générations de Crawley sont accrochées au mur, qui avec des barbes, qui avec de terribles perruques et les pieds en dehors, qui avec de longues cottes ou robes collantes sous lesquelles ils ont l’air aussi roides que des tours, qui avec de longues boucles sur le cou, et on n’en voit guère qui portent des corsets.

« À l’une des extrémités de la salle se trouve un grand escalier en chêne noir aussi effrayant que possible ; de l’autre côté s’ouvrent de grandes portes surmontées de têtes de cerfs et conduisant au billard, à la bibliothèque, au grand salon jaune et aux petits appartements. J’estime à vingt le nombre des chambres à coucher au premier étage. Dans l’une d’elles on montre encore le lit où a dormi la reine Élisabeth.

« Mes nouvelles élèves m’ont promenée ce matin à travers ces beaux appartements. Les fenêtres, toujours fermées, ne contribuent pas peu, je vous l’assure, à leur donner un aspect sinistre, et dans chacune de ces pièces je m’attendais à tout instant à voir paraître un spectre au moindre rayon qui y pénétrait.

« Ma chambre à coucher, placée au second étage, donne d’un côté sur le cabinet d’études et de l’autre sur les chambres de mes jeunes élèves. Ensuite vient l’appartement de M. Pitt, l’aîné des fils, qu’on désigne sous le nom de M. Crawley ; puis celui de M. Rawdon Crawley, officier comme quelqu’un de notre connaissance ; il est en ce moment en campagne avec son régiment. Il y a de quoi loger tout le monde de Russell-Square dans cette maison et avoir encore de la place de reste.

« Une demi-heure après notre arrivée, la cloche sonna le dîner. Je descendis avec mes deux élèves. — Ce sont deux petites créatures de huit et de dix ans qui ne signifient pas encore grand’chose. J’avais votre belle robe de mousseline, que cette détestable mistress Pinner ne vous pardonne pas de m’avoir donnée. Pour l’ordinaire on me traite comme une personne de la famille. Les jours de réception seulement, nous dînons dans nos chambres avec mes élèves. — Je vous disais donc que la cloche du dîner avait tinté ; tout le monde se réunit dans le petit salon où se tient lady Crawley, la seconde lady Crawley, la mère de mes élèves. C’est la fille d’un quincaillier, et au moment de son mariage elle passait pour un très-bon parti. Elle a la prétention d’avoir été belle autrefois, et ses larmes sont intarissables sur sa beauté perdue ; elle est pâle, maigre avec des épaules élevées, et c’est à peine si elle desserre les dents. Son beau-fils, M. Crawley, était également dans la chambre ; sa mise était des plus correctes ; son air est solennel comme celui d’un entrepreneur des pompes funèbres. Figurez-vous un être chétif, laid, silencieux, des jambes comme des allumettes, absence complète d’estomac, des favoris couleur de foin foncé et des cheveux jaune pâle, enfin l’image vivante de sa mère encadrée au-dessus de la cheminée, la bienheureuse Griselda de la noble maison de Binkie.

« Voici la nouvelle gouvernante, monsieur Crawley, dit lady Crawley en allant à ma rencontre et en me prenant par la main ; c’est miss Sharp.

« — Oh ? fit M. Crawley ; puis, après un mouvement de tête de mon côté, il se remit à lire une brochure dont la lecture semblait l’absorber.

« — Je réclame votre indulgence pour mes filles, me dit lady Crawley avec des yeux rouges et toujours larmoyants.

« — Chère maman, elle en aura beaucoup, » reprit l’aînée.

« Je vis du premier coup que cette femme n’était pas à craindre.

« Madame est servie, » vint annoncer le sommelier tout de noir habillé et orné d’un immense jabot qui semblait fait avec une collerette à la mode de la reine Élisabeth et empruntée à l’un des tableaux de la grande salle.

« Prenant aussitôt le bras de M. Crawley, elle ouvrit la marche vers la salle à manger. Je l’y suivis avec une de mes petites filles à chaque main.

« Sir Pitt était déjà dans la chambre, en face d’une cruche d’argent. Il venait de la cave et avait fait de la toilette, c’est-à-dire qu’il avait quitté ses guêtres et laissait voir ses jambes grosses et courtes dans des bas de laine noire. Le buffet était couvert de vieille argenterie bien brillante, de vieux vases, le tout en or et en argent. Les salières et l’huilier faisaient ressembler cette pièce à une boutique d’orfèvrerie : tout, sur la table, était aussi en argent. Deux laquais aux cheveux rouges et en livrée couleur canari se tenaient des deux côtés du buffet.

« M. Crawley dit des grâces qui n’en finissaient plus ; sir Pitt répondit Amen, et l’on enleva les couvre-plats.

« Qu’avons-nous à dîner, Betty ? demanda le baronnet.

« — Du bouillon de mouton, à ce que je crois, sir Pitt, répondit lady Crawley.

« — Mouton aux navets, ajouta avec gravité le sommelier ; pour soupe, un potage de mouton à l’écossaise ; pour entremets, des pommes de terre au naturel et des choux-fleurs à l’eau.

« — Le mouton, c’est toujours le mouton, reprit le baronnet. Que la peste m’étrangle si je connais rien de meilleur ! Quel était ce mouton, Horrocks, et quand l’avez-vous tué ?

« — C’était un écossais noir, sir Pitt ; nous l’avons tué jeudi.

« — Et qui est-ce qui en a pris ?

« — Le boucher de Mudbury ; il en a pris l’échine et les gigots ; sir Pitt ; mais il a dit que le dernier était trop jeune, et qu’il y a tout perdu, sir Pitt.

« — Voulez-vous du potage, miss ?… ah ! miss… Chart, dit M. Crawley.

« — De l’excellent potage écossais, dit sir Pitt, malgré le nom français dont on veut à toute force le décorer.

« — Je crois que c’est l’usage, sir, dans la bonne société, reprit Crawley d’un air choqué, d’appeler ce plat comme je l’appelle. »

« Le potage nous fut servi, avec le mouton aux navets, dans des assiettes creuses, en argent, par des laquais serin. Puis on apporta de l’ale et de l’eau qu’on nous présenta, à nous autres demoiselles, dans des verres de petite dimension. Je ne suis pas à même de juger l’ale ; mais je peux dire cependant, en toute conscience, que l’eau me paraît préférable à celle-là.

« Tandis que nous étions ainsi à savourer les morceaux, sir Pitt demanda de nouveau ce qu’étaient devenues les épaules du mouton.

« Je crois qu’on les a mangées à l’office, dit milady d’un ton de soumission.

« — Précisément, milady, ajouta Horrocks, avec d’autres débris. »

« Sir Pitt eut un accès de rire bruyant, puis continua sa conversation avec M. Horrocks.

« Et ce petit cochon noir du Kent, il doit avoir joliment engraissé, maintenant ?

« — Ce n’est pas ce qui le presse beaucoup, sir Pitt, dit le sommelier avec une gravité imperturbable.

« — Miss Crawley, miss Rose Crawley, dit M. Crawley, voilà un rire fort déplacé et fort mal séant.

« — Ne vous fâchez pas, milord, dit le baronnet. Nous goûterons du porc samedi. Vous lui ferez son affaire samedi matin, John Horrocks ; miss Sharp adore le porc ; n’est-ce pas, miss Sharp ? »

« Voilà en résumé les points les plus saillants de la conversation du dîner. Le repas terminé, on plaça une cafetière d’eau chaude devant sir Pitt, avec un flacon renfermant, je pense, du rhum. M. Horrocks servit à moi et à mes élèves trois petits verres à liqueur, et on versa un grand verre plein à milady.

« Au sortir de table, elle tira de sa boîte à ouvrage une immense et interminable pièce de tricot, et les jeunes filles se mirent à jouer à la bataille avec un jeu de cartes couvert de crasse. Il n’y avait qu’une chandelle allumée, mais dans un magnifique et vieux bougeoir d’argent. Après quelques courtes questions de milady, elle me laissa le choix pour me distraire entre un volume de sermons et une brochure sur les céréales, celle que M. Crawley lisait avant dîner.

« Nous restâmes assis de la sorte pendant une heure. Un bruit de pas se fit alors entendre.

« Cachez vos cartes, mes enfants, s’écria milady tout effarée ; mettez-les derrière les livres de M. Crawley, miss Sharp. »

« À peine ces ordres étaient-ils exécutés, que M. Crawley entra dans la chambre.

« Nous allons, dit-il, mesdemoiselles, reprendre le discours d’hier à l’endroit où nous l’avons laissé, et chacune de vous lira à son tour. Ce sera pour miss… miss Chart une occasion de vous entendre. »

« Les pauvres filles commencèrent à écorcher un long et mortel sermon, prononcé à Liverpool, dans la chapelle de Bethesda, pour l’œuvre de la mission chez les sauvages Chickasaw. L’aimable emploi de la soirée !

« À dix heures, on donna l’ordre au domestique d’avertir sir Pitt et toute la maison pour la prière. Sir Pitt arriva le premier, la figure enluminée et gardant peu d’aplomb dans son assiette ; après lui, le sommelier, puis les canari, puis le valet de M. Crawley, puis trois autres hommes exhalant une forte odeur d’écurie ; enfin quatre femmes, dont l’une, attifée avec une grande prétention, me jeta un regard de mépris en tombant lourdement sur ses genoux.

« Après une instruction pathétique de M. Crawley, on nous donna des chandelles, et tout le monde alla se coucher. C’est alors, comme je vous en ai fait part plus haut, que je fus troublée dans ma composition, ma très-chère et très-douce Amélia.

« Bonne nuit et mille millions de baisers !

« Samedi. — Ce matin, à cinq heures, j’ai entendu les vagissements du petit cochon noir ; hier, Rose et Violette m’avaient présentée à lui et conduite dans les étables, au chenil, près du jardinier qui cueillait du fruit pour l’envoyer au marché. Elles lui demandèrent la permission de prendre un grappillon à la treille ; mais il répondit que sir Pitt en avait numéroté les grains, et qu’il lui en coûterait sa place s’il leur en donnait. Les petites espiègles attrapèrent un poulain dans le pré, et me demandèrent si je voulais aller dessus ; puis elles se mirent elles-mêmes à l’enfourcher ; le groom accourut en poussant d’épouvantables jurons et les mit en fuite.

« Lady Crawley ne quitte pas son tricot. Sir Pitt fait chaque soir une excursion dans les vignes du Seigneur, en compagnie, je crois, d’Horrocks le sommelier. M. Crawley nous lit des sermons pendant toute la soirée, et le matin il s’enferme dans son cabinet, ou se rend à cheval à Mudbury pour les affaires du comté, ou à Squashmore, pour y prêcher, devant les habitants de l’endroit, les vendredis et les lundis.

« Mille compliments affectueux pour votre cher papa et votre chère maman. Votre pauvre frère est-il remis de son rack-punch ? Oh ! ma chère, ma chère, combien les hommes devraient se défier des effets du punch !

« Tout à vous et pour toujours,

« REBECCA. »

Tout bien considéré, il vaut autant, suivant nous, pour notre chère Amélia Sedley de Russell-Square, que miss Sharp ne soit plus auprès d’elle ; car, au demeurant, c’est une drôle de créature que Rebecca. Ces descriptions sur cette dame qui pleure sa beauté perdue, et ce monsieur aux favoris couleur de foin fané et aux cheveux jaune pâle, sont fort piquantes et témoignent d’une connaissance trop hâtive du monde. Et puis chacun de nous conviendra qu’étant agenouillée elle avait mieux à faire qu’à penser aux rubans de miss Horrocks. Mais notre cher lecteur se rappellera que cette histoire annonce sur son titre, en gros caractères, la Foire aux Vanités, et la foire aux Vanités est une place où l’on rencontre toutes les vanités, toutes les dépravations, toutes les folies, où l’on se coudoie avec toutes sortes de grimaces, de faussetés et de prétentions. C’est que, voyezvous, on est tenu de dire la vérité autant qu’on la sait, sous les grelots de la folie comme sous la toque du sage. Toutefois, avec un tel but, on peut rencontrer sur sa route des choses fort désagréables à répéter.

J’ai entendu un de mes collègues de la confrérie des Conteurs haranguant au bord de la mer un nombreux auditoire d’honnêtes fainéants s’emporter en belles colères contre les infâmes dont il déroulait et inventait les exécrables forfaits. L’auditoire suivait l’impulsion donnée, et bientôt, par un élan spontané, le conteur et la foule éclataient en injures et en imprécations contre le monstre imaginaire du récit. Le chapeau mis alors en circulation recevait quelque menue monnaie au milieu d’un déchaînement unanime de malédictions.

Voyez encore les petits théâtres de Paris. Entendez le peuple crier : ah gredin ! ah monstre ! puis se démener sur ses bancs en maudissant le traître. Les acteurs iront même jusqu’à refuser formellement le rôle des féroces Cosaques, et aimeront mieux, avec un moindre salaire, parader sous le costume des bons et généreux Français.

En rapprochant ces deux exemples, vous pouvez vous assurer que ce n’est pas dans des vues intéressées que le présent directeur veut mettre ses traîtres sous vos yeux et les livrer à votre indignation. Mais lui aussi leur a voué une haine implacable, il ne peut la contenir, elle s’échappera en de louables transports sinon en termes choisis.

Je vous avertis donc, mes bons amis, que je vais vous conter une histoire où vous rencontrerez les intrigues les plus atroces et les plus ténébreuses, et, j’en ai aussi la confiance, tout ce qu’il y a de plus attachant en fait de crime. Mes coquins ne sont pas des coquins à l’eau de rose, je vous le promets. Quand nous irons dans le grand monde, nous prendrons un langage fleuri, n’est-ce pas ? Mais avec le calme plat, il faut bien rester en place. Une tempête dans une cuvette serait une absurdité ; nous réserverons cette sorte de spectacle pour le sublime océan, dans la solitude de la nuit. Le chapitre suivant sera des plus douillets. Les autres… Mais il ne faut point anticiper.

À mesure que j’introduirai de nouveaux personnages, ce sont des hommes et vos frères, je vous demanderai la permission de vous les présenter, et même à l’occasion de leur faire quitter les planches pour aller causer avec vous. S’ils sont bons et honnêtes, honnêtes, vous leur accorderez votre estime et une poignée de main ; s’ils sont niais et bêtes, le lecteur pourra en rire plus à son aise et tout bas dans sa barbe ; s’ils sont dépravés et sans cœur, oh ! alors nous les attaquerons avec toute l’énergie que permet la politesse.

Autrement vous pourriez m’attribuer à moi les moqueries dédaigneuses de miss Sharp en présence de ces pratiques de dévotion qu’elle trouve si ridicules, son rire insolent à la vue du baronnet ivre comme le vieux Silène. Loin de là, au contraire, ce rire part d’une personne qui n’a de respect que pour l’opulence, d’admiration que pour le succès. On en voit beaucoup de cette espèce vivre et réussir dans le monde, gens auxquels il manque la foi, l’espérance et la charité. Attaquons-les, mes chers amis, sans relâche ni merci. Il y en a d’autres encore qui ont pour eux le succès, mais chez eux tout est sottise et platitude ; c’est pour les combattre et les marquer qu’on nous a donné le ridicule.