La Foire de Rabat/03

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La Foire de Rabat
Revue des Deux Mondes6e période, tome 45 (p. 330-362).
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La foire de Rabat


III. IMAGES ANCIENNES ET MODERNES [1]


IX. — UN APRÈS-MIDI A SALÉ

Que de murailles autour de ces petites choses légèrement rosées par le soir ! Quelle ville immense on pourrait enfermer, si l’on ajoutait l’une à l’autre les doubles et les triples enceintes qui entourent Rabat et Salé ! Tantôt, ces interminables remparts de terre et de cailloux, dont la couleur est changeante comme les heures de la journée, pressent les maisons, les terrasses et les rues ; tantôt, ils longent la mer et les morts ; tantôt ils disparaissent parmi les verdures des jardins, ou bien s’élancent, solitaires, à travers de grands espaces de campagne dénudée, donnant tout à la fois l’idée de la puissance et celle, d’un immense effort perdu. Pour avoir accumulé autour d’elles de si formidables défenses, qu’avaient-elles donc de si précieux à protéger, ces deux petites cités d’Islam ? Rien peu de chose, en vérité : du soleil sut de la poussière ; des oripeaux bariolés ; des cimetières qu’on dirait abandonnés de tous, et même de la mort ; la chanson d’une guitare à deux cordes, dont la plainte monotone satisfait indéfiniment des oreilles qui ne demandent pas plus de variété a la musique qu’au bruit de la fontaine ou au pépiement d’un oiseau ; de petites échoppes où, dans une ombre chaude, l’enfance, l’âge mûr et la vieillesse dévident des écheveaux de soie, taillent le cuir des babouches, cousent l’ourlet des burnous ; de longs couloirs enténébrés, où les nattiers tendent leurs longues cordes sur lesquelles ils disposent, en dessins compliqués, des joncs multicolores ; des boutiques où la vie s’écoule entre le tas de graisse, le miel, le sucre et les bougies ; des marchés ombragés par des figuiers et des treilles ; quelques troupeaux de bœufs, quelques moutons, des chèvres ; beaucoup de murs croulans ; çà et là, quelque vraie merveille : une fontaine, un plafond peint, une poutre de cèdre sculptée, un beau décor de stuc, une riche maison, un minaret où des faïences vertes brillent dans la paroi décrépite ; bien des odeurs mêlées ; et sur toutes ces choses, la plainte des mendians et les cinq prières du jour. Oui, peu de chose, en vérité : la liberté de vivre sans besoins et de prier à sa guise. Mais cela ne vaut-il pas tous les trésors de Golconde ?

Pour qui les regarde en passant, ces deux grands bourgs d’Islam séparés seulement par la rivière se ressemblent comme leurs murailles et comme leurs cimetières se ressemblent. Les Maures chassés d’Andalousie, qui se réfugièrent ici en grand nombre, ont donné à Rabat et à Salé le même caractère de bourgeoisie secrète, puritaine et polie, qui les apparente à Fez, et qu’on chercherait ailleurs en vain dans tout le Moghreb. Mais ces fils de proscrits se sont toujours détestés ; ces murailles si semblables se sont toujours fait la guerre ; ces cimetières, si pareils dans leur tranquille abandon au destin, sont pleins de morts, qui de leur vivant, se haïssaient de tout leur cœur. Un proverbe courant dit ici : « Même si la rivière était de lait et si chaque grain de sable était de raisin sec, les R’bati et les Slaoua ne se réconcilieraient pas. » Il y a entre eux de ces vieilles rancunes, comme on en trouve à chaque page des chroniques italiennes. Le très savant fqih Ben Ali, auteur d’une excellente histoire, malheureusement inédite, de Rabat et de Salé, m’a raconté quelques-uns de ces épisodes dramatiques : sièges, assauts, meurtres et pillage. Pour y trouver de l’intérêt, il faudrait être assis sur les remparts, comme nous l’étions ce jour-là, près du canon gisant dans l’herbe, qui envoyait autrefois ses bordées dans la casbah des Oudayas. Mais il m’a raconté des choses moins anciennes et aussi moins tragiques, où l’on découvre des sentimens encore vivans au cœur de ces petites villes, et qui, dans le tourbillon rapide où est entraîné ce pays, deviendront bientôt, pour les gens de Rabat et de Salé eux-mêmes, aussi incompréhensibles que les disputes de naguère. Ce sont des riens, mais des riens à mon goût pleins d’intérêt et auxquels, je ne sais pourquoi, je trouve le parfum fugace, un peu fané, de la giroflée de muraille.

Il y a une vingtaine d’années, des enfans de Rabat et de Salé se battaient à coups de fronde sur les bords du Bou Regreg. Un des petits Salétains tua d’un coup de pierre un des petits R’bali. Les mères des enfans de Salé qui avaient pris part à la bataille furent condamnées à payer la « dya, » c’est-à-dire le prix du sang.

De l’argent pour un enfant de Rabat ! comme si un R’bati avait jamais rien valu ! Pour manifester leur mépris, elles allèrent vendre sur le marché la denrée la plus vile : quelques paniers de son. Et avec le prix de ce son, qu’on ne donne qu’aux porcs et aux ânes, elles payèrent l’enfant de Rabat.

Pour les puritains de Salé, cette Rabat que je trouve si pieuse, si dévote, où les bourgeois ne se promènent qu’un chapelet à la main ou un lapis de prière sous le bras, c’est une ville sans foi ni loi, un lieu perdu, contaminé par l’Europe, quelque chose comme une musulmane qui aurait dévoilé son visage. Il y a, me dit le savant fqih, des commerçans de Salé qui ont leur boutique de Rabat, et qui, pour rien au monde, ne voudraient habiter là-bas. D’autres n’y mettent jamais les pieds, et comme, un jour, un de ces intransigeans se promenait sur le promontoire des Oudayas et que quelqu’un s’en étonnait : « Je viens ici, dit l’homme de Salé, parce que c’est le seul endroit d’où je puisse embrasser d’un seul regard toute ma ville. »

Même les malandrins ont ce patriotisme local. On en voit qui, ayant commis quelque délit à Rabat, viennent se faire arrêter de l’autre côté de la rivière, bien qu’il soit de notoriété publique qu’à Salé la justice du pacha est particulièrement rigoureuse. Si ben Ali m’assure encore que les mœurs y sont plus sévères. Un médecin syrien, installé au Maroc il y a plusieurs années, lui disait en propres termes : « Ma femme est en sûreté à Salé ; elle ne le serait peut-être pas à Rabat ! » et mon historien d’ajouter avec un orgueil évident : « Les Juifs eux-mêmes ont ici de la pudeur. » De leur côté, les R’bali ont leurs susceptibilités. Le matin, si, d’aventure, l’un d’eux se rendant à ses affaires entend le nom d’Ayachi, — saint personnage fort en honneur à Salé, où beaucoup d’enfans portent son nom, — il voit là un si mauvais présage qu’il aime mieux rentrer chez lui, et sacrifier le gain de sa journée, que d’ouvrir sa boutique. Enfin (mais peut-être suis-je indiscret en révélant cela), l’érudit salélain m’a confié que quelques personnes de Rabat, auxquelles il a fait lire son histoire manuscrite, tout en rendant hommage à la façon dont il a reconnu le brillant développement de leur ville depuis qu’elle est devenue le siège du protectorat et le séjour ordinaire du Sultan, lui ont fait cependant le reproche de s’être occupé d’eux, estimant que ce n’est pas à un homme de Salé qu’il convient de parler des choses de Rabat.

Nous-mêmes, nous avons fait l’épreuve de l’humeur différente de ces petits mondes rivaux. Depuis longtemps, nous vivions à Rabat en relations familières avec les marchands de la ville, que de l’autre côté du fleuve, les portes de Salé nous restaient toujours fermées. Il y a seulement six ou sept ans, il n’était permis ni à l’Européen, ni au juif cantonné dans son Mellah de pénétrer dans la blanche cité, immobile derrière ses murailles. De partout, on l’apercevait, allongée au bord du sable ; on embrassait sa double enceinte, ses maisons, son grand-champ mortuaire, sa ceinture de jardins : elle irritait comme un mystère. Tout ce qui nous était hostile trouvait là-bas, disait-on, un refuge ; et la rumeur grossissant la vérité, Salé apparaissait aux Ffançais de Rabat et aux R’bati eux-mêmes un repaire de dangereux fanatiques.

Puis un jour, — c’était en 1911, — quand Fez était assiégée par les tribus révoltées, les Salétains avec stupeur virent, du haut de leurs murailles, une longue suite de fantassins, d’artilleurs, de cavaliers, passer le Bou Regreg, les uns en barque, les autres à la nage. La colonne Moinier, en marche sur Fez révolté, traversa la ville de part en part. Pendant des semaines et des semaines, ce fut l’interminable défilé des ânes, des chameaux, des mulets qui ravitaillaient la colonne. Cette fois, le charme était rompu, la blanche cité mystérieuse arrachée à son isolement. On s’aperçut alors que l’on avait affaire à une population charmante, polie, d’une très bonne et très ancienne civilisation, où les lettrés forment les trois quarts de la ville, et que son repliement sur elle-même, bien loin d’être l’effet d’une humeur sauvage et farouche, venait tout au contraire d’un juste sentiment de fierté et du noble désir de défendre sa tradition séculaire.

Cordoue devait être pareille, avec ses murs sévères, ses ruelles tortueuses, ses maisons à patio, son aspect hautain et fermé. L’air aristocratique qu’évidemment les Espagnols ont emprunté aux Maures, c’est tout à fait celui des hidalgos de Salé, si authentiquement andalous, et qui, mieux que les R’bati, se sont soustraits à l’influence étrangère.

A Rabat, en dépit des soins que nous prenons de nous tenir à l’écart, notre civilisation empiète un peu sur la vie indigène. Le passage des commerçans, des fonctionnaires, des soldats, un café dans un coin, un magasin dans l’autre, un cinématographe, un fiacre, une automobile viennent tout à coup briser l’harmonie de la cité. Au vieux fond hispano-mauresque, s’ajoute aussi, depuis quelques années, une population de gens beaucoup plus rudes, venus des confins du Maroc, du Sous, de l’Atlas, de Marrakech. Leurs têtes rondes et rasées, entourées le plus souvent d’une simple corde de chanvre, leurs djellaba terreuses et leurs burnous noirs et rouges se mêlent aux turbans impeccables et aux vêtemens de fine laine des élégans citadins. Ce sont des campagnards berbères, des Chlenh, les plus anciens habitans du Maroc, qui affluent des montagnes vers la côte, attirés par l’appât du gain. Ils ressemblent à nos Auvergnats ; ils en ont la forte carrure et les vertus solides : le travail, l’économie, une aisance à s’adapter étonnante. On les voit venir sans le sou, pratiquer vingt petits métiers, coucher à la belle étoile, et, au bout de quelque temps, acheter un fonds de boutique, s’installer dans une armoire. C’est sur ces Berbères malléables, et prêts à accepter de notre civilisation tout ce qui leur apportera quelque argent, que nous pouvons compter le plus. Mais il faut bien reconnaître qu’ils n’ont ni la finesse, ni la grâce, ni l’élégance des vieilles populations andalouses, et que leur invasion enlève peu à peu à Rabat ce caractère d’aristocratie bourgeoise, solitaire et dévote, qu’on y retrouve toujours, mais qui n’existe plus dans son intégrité que derrière les murs de Salé.

Heureux qui aura pu encore se promener dans cet Islam intact, tournoyer au hasard dans la petite ville pleine d’activité et de silence, respirer sous ses figuiers et ses treilles le parfum des légumes de septembre ! Même par l’après-midi le plus ensoleillé, c’est une fraîche impression de bonheur, de vie rajeunie que l’on éprouve à suivre l’ombre étroite des venelles embrasées. Dès que l’on commence à gravir les rues en pente, plus de métiers, plus de boutiques. Autour de moi, rien que des murs fermés, un blanc silence, la paix des neiges. Au sommet de ce repos, la Medersa, jadis fameuse, embaumée dans sa gloire ancienne, avec ses merveilles de plâtre et son dôme de cèdre ajouré ; le mausolée de Sidi Abdallah, éclairé par des veilleuses et toujours entouré d’un cercle de femmes accroupies ; et plus haut encore, la mosquée, lieu d’un calme inaltérable, qui semble garder, comme un trésor, sous des arceaux sans nombre, des siècles de vie soustraite au changement, à l’agitation et au bruit.

Au milieu de ces étrangetés, le plus étrange peut-être, c’est que ces ruelles soient hantées par des fantômes familiers à nos imaginations. Quelque part, entre les murs de cette Salé si lointaine, qui n’était reliée à Marseille que par de lents bateaux à voiles, vécut le père d’André Chénier, qui fut longtemps consul ici. Aux heures où la plus belle journée amène la mélancolie, sa pensée s’en allait vers Paris, où l’attendaient sa femme et ses enfans ; et il rêvait de son retour en France, — en France où il revint pour faire cette découverte affreuse que les gens de sa patrie étaient plus cruels que les Maures… Dans ce dédale silencieux où je vais à l’aventure, Cervantès, prisonnier des corsaires de Salé, a erré lui aussi, portant dans son esprit les premières rêveries de son extravagant chevalier. Au tournant de quel passage, au sortir de quelle voûte, dans quelle lumière ou dans quelle ombre a-t-il vu apparaître, sur un tout petit âne, et les pieds traînant à terre, ce Sainte-Beuve, ce Renan, l’énorme Sancho Pança ? Parmi les tombes de la dune, repose très probablement l’homme dont il a été l’esclave ; et je me demande parfois, en regardant ces pierres couvertes, de lichens jaunes, laquelle recouvre ce personnage qui a tenu à sa merci la plus belle histoire du monde… Dans laquelle de ces maisons blanches qui s’entassent autour de moi, gardant si bien leur secret derrière leurs murs sans fenêtres et leurs portes à clous, les Barbaresques ont-ils ajouté un outrage à tous ceux que la fantaisie de Voltaire et les Bulgares avaient déjà fait subir à l’infortunée Cunégonde ?… Par quelle belle journée Robinson, dans sa barque à voiles poussée par un vent favorable, échappa-t-il à son gardien, pour aller raconter à Daniel de Foë ses étonnantes aventures et jeter dans les fumées d’une sombre taverne de Londres l’éclat de ce ciel éblouissant ?…

Toute cette fin d’après-midi, j’ai cherché le fondouk où furent vendus Cervantès et Robinson Crusoé. Mais, bien que le temps ne soit pas loin où l’on trafiquait des esclaves à Salé, personne n’a pu, ou n’a voulu me dire, où se faisait la criée. Et qu’importe d’ailleurs ? Les fondouks se ressemblent tous ; et celui qui vit passer ces inoubliables esclaves devait être en tous points pareil au caravansérail où, fatigué de ma recherche infructueuse, je m’arrêtai pour prendre un verre de thé sur la natte du caonadji.

C’était jeudi, jour de marché. La grande cour entourée d’arcades foisonnait de bêtes et de gens. Dans la poussière, le purin, et les flaques d’eau près du puits, ânes, chevaux, mulets, moutons, chats rapides et comme sauvages, chiens du bled au poil jaune pareils à des chacals, poules affairées et gloutonnes, pigeons sans cesse en route entre la terre et le toit, cent animaux vaguaient, bondissaient, voletaient ou dormaient au soleil, autour des chameaux immobiles, lents vaisseaux du désert ancrés dans le fumier poussiéreux. Sous les arcades, âniers et chameliers se reposaient à l’ombre, parmi les selles et les bats, jouaient aux cartes et aux échecs, ou à quelque jeu semblable, tandis qu’au-dessus d’eux, sur la galerie de bois qui encadre le fondouk, les gracieuses filles de la douceur, parées comme des châsses, prenaient le thé avec l’amoureux du moment derrière un rideau de mousseline, allaient et venaient sur le balcon, ou, penchées à la balustrade, échangeaient le dernier adieu avec celui qui s’en va.

C’était un spectacle charmant toutes ces bêtes rassemblées là, comme dans une arche de Noé, et ces beautés naïves qui laissaient tomber au-dessus du fumier l’éclat barbare de leurs bijoux d’argent et leur volupté innocente. Accroupis sur leurs genoux, les chameaux balançaient, au bout de leurs cous inélégans, leurs têtes pensives et un peu vaines. Il ne leur manquait que des lunettes pour ressembler à des maîtres d’école surveillant avec dédain une troupe d’écoliers folâtres, une récréation d’animaux. On croyait lire dans leurs yeux le souvenir de très lointains voyages, justement aux pays qu’on voudrait voir. Et cela, tout à coup, leur donnait le prestige que paraissaient réclamer le balancement de leurs têtes solennelles et la moue de leurs grosses lèvres perpétuellement agitées. Chameaux, vieux magisters pensifs, chameaux pelés, chameaux errans, de vos lointains, de vos poudreux voyages qu’avez-vous rapporté ? Hélas ! hélas ! vous ne répondez rien ! Votre tête se détourne dédaigneusement de mes questions, et vos lèvres mouvantes continuent de pétrir je ne sais quels discours inconnus. Seriez-vous par hasard stupides ? Vos longues randonnées au désert ne vous ont-elles rien appris ? Ah ! que de savans vous ressemblent ! Combien de voyageurs du passé et des livres, qui d’un pied lent ont traversé l’histoire, et n’ont jamais rien ramené des pays parcourus ! O voyageurs de toute sorte, quel espoir on met dans vos yeux, mais quel silence sur vos lèvres ! Faut-il donc que ce soient presque toujours ceux qui n’ont rien à dire qui voyagent ?… Hier encore, sur le front du Soissonnais, j’étais l’ami d’un vieux navigateur, un armurier de la marine qui lui aussi avait roulé sa bosse dans tous les pays de la terre. Très souvent je l’interrogeais sur les choses qu’il avait pu voir ; jamais il ne m’a rien dit qui valut d’être retenu, que cette phrase étonnante : « Lorsqu’on revient du tour du monde, il y a deux choses qu’il faut entendre, pour se refaire une âme : la Mascotte pour l’innocence et Faust pour la grandeur !… »

De tous côtés, les petits ânes, entravés par les pattes de devant, se roulaient dans le fumier, ou bien sautaient comiquement, avec des gestes saccadés de jouets mécaniques, pour disputer aux poules les grains d’orge et la paille hachée qui avaient glissé des couffins. Les pauvres, comme ils étaient pelés, teigneux, galeux, saignans ! Vraiment le destin les accable. Un mot aimable du Prophète et leur sort eût été changé. Mais le Prophète a dit que leur braiement est le bruit le plus laid de la nature. Et les malheureux braient sans cesse ! Tandis qu’ils vont, la tête basse, ne pensant qu’à leur misère, un malicieux génie s’approche et leur souffle tout bas : « Patience ! ne t’irrite pas ! Sous peu, tu seras nommé Sultan ! » Un instant, la bête étonnée agite les oreilles, les pointe en avant, les retourne, hésitant à prêter foi à ce discours incroyable ; puis, brusquement sa joie éclate, et dans l’air s’échappent ces cris que le plus vigoureux bâton n’arrive pas à calmer… Ane charmant, toujours déçu, toujours frappé, toujours meurtri, et pourtant si résigné, si gracieux dans son martyre ! Si j’étais riche Marocain, je voudrais avoir un âne qui n’irait pas au marché, un âne qui ne tournerait pas la noria, un âne qui ne connaîtrait pas la lourdeur des couffins chargés de bois, de chaux, de légumes ou de moellons ; un âne que j’abandonnerais à son caprice, à ses plaisirs, sultan la nuit d’une belle écurie, sultan le jour d’un beau pré vert ; un âne enfin pour réparer en lui tout le malheur qui pèse sur les baudets d’Islam et pour qu’on puisse dire : il y a quelque part, au Maroc, un âne qui n’est pas malheureux.

Si j’étais riche Marocain, je voudrais avoir une mule. A l’heure où la chaleur décroit, je m’en irais avec elle, assis sur ma selle amaranthe, goûter la fraîcheur de mon jardin. Mais j’aurais surtout une mule pour prendre d’elle une leçon de beau style. Ce pas nerveux et relevé, ce train qui ne déplace jamais le cavalier, laisse à l’esprit toute sa liberté pour regarder en lui-même et les choses autour de soi. Jamais il ne languit ; et s’il n’a pas le lyrisme du cheval, il n’en a pas non plus les soudaines faiblesses. Entre le coursier de don Quichotte et l’âne de Sancho Pança, c’est la bonne allure de la prose. Sans avoir pressé sa monture, sans qu’elle soit lassée de vous, sans que vous soyez lassé d’elle, on est toujours étonné d’arriver si vite au but…


X. — LA SOURCE DE CHELLA

Quand on est las d’errer à travers les ruelles blanches, et qu’on est un peu fatigué de ce qu’a de poussiéreux, d’étouffé et d’étouffant, cette vie musulmane enfermée derrière ses murailles, c’est d’une bonne hygiène de se mettre à la suite d’un de ces troupeaux d’ânes qui, chargés d’outrés en peau de chèvre ou de vieux bidons à pétrole, s’en vont, pour le compte des riches bourgeois de la ville, puiser l’eau fraîche et parfaitement pure de la source de Chella.

On prend d’abord avec eux la route qui traverse les jardins et les terrains vagues, les villas et les cabanes de bois, le provisoire et les promesses, les réussites et les erreurs d’une ville en train de se bâtir et qui se cherche elle-même. On fait ainsi un kilomètre dans la rouge poussière soulevée par les bourricots, puis on s’engage dans les jolis chemins creux, bordés de figuiers, d’aloès, de mûriers, de poiriers sauvages qui escaladent le plateau et mènent à la dernière muraille de l’enceinte de Rabat.

Cette muraille, bâtie il y a plus de huit cents ans par le sultan et Mansour, s’allonge dans un désert de cendres, de pierrailles et de palmiers nains. On la franchit par une large brèche, et tout de suite, à trois cents mètres à peine de l’autre côté d’un ravin qui descend sur le Bou-Regreg dont on voit briller les méandres, une autre muraille se dresse, plus fruste, plus barbare, s’il est possible, bornant aussitôt le regard de sa masse flamboyante. Un moment, les deux enceintes courent parallèlement l’une à l’autre et semblent s’affronter comme les remparts de deux cités rivales. Puis, le mur de Rabat continue de cheminer lourdement sur le plateau dans son désert de cendres, tandis que l’autre muraille, prenant d’écharpe la colline, s’incline dans la direction du fleuve, et va se perdre au milieu des verdures qui poussent avec abondance au fond de la vallée. Nul décor sur cet entassement de terre et de cailloux roulés. Rien que l’éclat de la lumière, l’ombre des tours carrées, et les créneaux pointus, alignés en une longue file guerrière, les uns robustes, comme bâtis d’hier, et d’autres si ruineux, si ravinés à leur base qu’on s’attarde à les regarder avec l’idée puérile que si une seconde encore on n’en détache pas ses yeux on va voir l’un d’eux s’écrouler… Sur tout cela, un prodigieux silence, troublé seulement par le cri d’un geai bleu qui glisse sur la muraille embrasée, éblouissant comme un martin-pêcheur, et si chargé de pierreries qu’on s’étonne que l’ombre en soit noire.

Pas même dans les grands cimetières qui s’étendent au bord des grèves, ni sur le promontoire de la Casbah des Oudayas, dans la grande féerie qu’offrent là-bas le ciel, la mer, les verdures et les rochers, je n’ai ressenti une plus forte impression de solitude et de siècles abolis, qu’entre ces remparts flamboyans qui semblent n’enfermer que du silence.

Là s’élevait Chella, la cité disparue, qui avait derrière elle de longs siècles de passé avant qu’il y eût des maisons et des tombes sur les dunes de Rabat et de Salé. Au plus profond des âges, la vie s’est allumée, derrière ce grand mur rouge, autour de la source qui coule dans un pli du coteau. Immémoriale-ment, les gens de ce pays ont dû rassembler là les gourbis et les tentes qu’ils dressent encore maintenant sur les pentes de la colline. Des marchands de Carthage, remontant sur leurs barques peintes l’estuaire du Bou-Regreg, virent ces tentes et s’arrêtèrent pour fonder ici un comptoir. Rome y vint à son tour ; et, pendant cinq ou six cents ans, prospéra sur cette colline une de ces petites cités, que l’imagination se représente aisément avec ses voies dallées, son forum, son tribunal, ses temples et ses maisons à patio, assez peu différentes de la maison arabe que nous voyons aujourd’hui. Ravagée par les Vandales, rebâtie par les Byzantins, détruite par les Wisigoths, toujours Chella survécut à sa ruine, pareille à ces palmiers nains que l’on coupe, que l’on brûle et qui renaissent sans cesse. Chaque destruction nouvelle lui apportait un sang nouveau et quelque pensée inconnue. Adorateurs du feu, du soleil, de la lune, et des sources ; dévots de Jupiter, de Junon, de Vénus ; fidèles de Wotan et des divinités guerrières du Walhalla germanique ; Juifs, Chrétiens, sectateurs de tous les schismes qui, d’Arius à Donat, ont pullulé sous le soleil africain, toutes les religions, tous les cultes, tous les peuples s’y mêlaient. Et cela dura jusqu’au jour où, par le fer et par le feu, l’Islam vint imposer sa vérité nouvelle : il n’y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. Temples, chapelles, statues, du coup tout s’écroula. On n’entendit plus à Chella que les cinq prières du jour.

L’Islam a saisi le Maroc et toute l’Afrique du Nord d’une prise si forte qu’il faut un effort de l’esprit pour imaginer que tant de croyances, et si diverses, se soient donné rendez-vous sur ce plateau solitaire. Il ne faut pas un moindre effort pour se représenter, au milieu de tant de silence, que derrière ces murailles ce fut pendant des siècles un passage continuel de cavaliers, de fantassins, d’approvisionnemens de toutes sortes Ici, les grands Sultans berbères, Almoravides et Almohades, rassemblaient les guerriers au visage voilé qu’ils précipitaient sur l’Espagne. De tout ce mouvement formidable, il semblerait que pour toujours il dût rester quelque chose, un écho, un murmure dans l’air. On tend l’oreille pour recueillir la rumeur de ces grandes chevauchées. Mais rien ne bouge, rien ne bruit. Rien que des chèvres au fond du ravin, comme pétrifiées autour de leur berger dans l’ardeur de l’après-midi, et l’ombre glissante du geai bleu sur la muraille embrasée.

Le jour où Yacoub et Mansour décida de transporter à Rabat le camp de ses guerriers, la solitude a pris possession de Chella. C’était déjà un lieu abandonné, quand les Sultans mérinides, qui succédèrent aux Almohades, séduits par le mystère et la vénération qui s’attache aux endroits où les hommes ont immémorialement vécu, choisirent cette colline pour en faire leur nécropole. Ils l’emplirent de leurs sépultures, relevèrent l’enceinte croulante, non plus pour protéger la vie, mais pour défendre des tombes. Et maintenant, ce qui demeure derrière ces hautes murailles, c’est la ruine de ces tombeaux, et comme la mort de la mort.

On entre dans cette cité funèbre par une porte de paradis, sur laquelle se déploie, avec une fantaisie charmante, toute la géométrie et la flore stylisée qui font sur les murailles d’Islam de si délicieux jardins. Rien de plus parfait à Grenade que ce chef-d’œuvre de pierre enchâssé dans ce collier barbare de terre et de cailloux. Ce sont les fils des guerriers, dont les Mehalla se formaient à l’abri de la vieille enceinte, qui ont bâti cette merveille. Ils rapportaient d’Espagne les traditions de cet art andalou si fort et si délicat, où toutes les influences se mêlent, comme jadis derrière ces murs vingt religions vivaient ensemble. On dirait même, à voir l’ogive de cette porte fleurie, que l’imagination musulmane s’est donné ici le plaisir d’imiter en liberté l’art glorieux de nos maçons, qui couvraient alors l’Europe d’églises et de châteaux flamboyans. Illusion, très probablement. Mais j’éprouve, à la regarder, un peu de l’allégresse que j’avais l’autre jour, en croyant reconnaître dans les jeux d’enfans arabes les cris des enfans de chez nous.

Une fois la voûte franchie, c’est de nouveau la désolation, la mort. Rien n’anime aujourd’hui la pente dénudée du coteau que le va-et-vient des petits ânes qui montent et descendent à la source, en faisant rouler sous leurs sabots la pierraille. Il y avait là, pourtant, une Medersa célèbre que les sultans mérinides avaient édifiée à grands frais pour honorer ce lieu sacré, et où, naguère, enseignait ce Sidi Ben Achir, dont le corps repose là-bas sur la dune de Salé, au milieu de sa couronne étrange de mendians, de malades et de fous. La terre n’a pas gardé plus de trace de l’Université fameuse que l’air n’a conservé l’écho des paroles du savant docteur. Et, du reste, comment s’étonner que plus rien ne subsiste de ces constructions anciennes ? Au Maroc, même un palais neuf porte sur lui l’inquiétude d’une ruine prochaine. Murs de boue, colonnes de briques, bois peints, décoration de faïence et de plâtre, tous ces matériaux misérables ont tôt fait de retourner à la terre. Aussi n’ai-je jamais pu voir sur son échafaudage, près de sa bouilloire à thé, l’artisan maugrabin tracer tant de caprices charmans sur de la chaux friable, ou bien le maître mosaïste dessiner sur le sol ses beaux parterres d’émail, sans un sentiment de tristesse pour le précaire de tout cela. A peine ces choses gracieuses ont-elles vu le jour qu’elles sont déjà condamnées. Et à leur fragilité s’ajoute l’indifférence orientale pour en précipiter la ruine.

Chez nous, une noble demeure, c’est une race qui se perpétue ; au Moghreb, c’est une vie qui commence et qui s’achève. La tendresse pour les vieux logis est ici presque inconnue. Le fils n’habite pas la maison de son père, et, s’il en a les moyens, se construit un autre logis. Est-ce orgueil de bâtir ? Ou l’entretien de ces palais de terre est-il vraiment impossible, et faut-il se résigner à les laisser tomber ? Pense-t-on échapper, en allant vivre ailleurs, aux influences malignes que la mort laisse derrière elle ? Ou bien encore, le Marocain ne demande-t-il à sa demeure que la volupté rapide qu’on attend des choses de la vie ? Je ne sais. Mais partout, des murs éboulés attestent l’éphémère des pensées et des désirs. Cela remplit le cœur d’une mélancolie toute contraire à celle que nous donnent nos très vieilles maisons, qui nous accablent du sentiment qu’elles ont vécu des siècles avant nous, et qu’elles continueront de vivre longtemps après que nous aurons cessé d’être.

Ce qu’on n’habite plus, on ne l’entretient pas. Le soleil et la pluie ont bientôt fendu la terrasse ; une goutte d’eau, la première, tombe dans la salle luxueuse à travers le riche plafond, et tout de suite, c’est un déluge. L’humidité pourrit les poutres peintes, défile les zelliges, les beaux parterres de pierres fleuries ; l’oiseau construit son nid dans le stuc délicat que son bec a creusé ; et l’homme qui a bâti la superbe demeure ne s’est pas dissous dans la terre, que déjà son palais commence d’y descendre avec lui.

A Chella, comme ailleurs, l’indifférence musulmane a laissé échapper ce que les artisans d’autrefois avaient déposé dans la matière périssable d’imagination et d’esprit. Seule la porte de pierre a gardé le trésor qu’on lui avait confié. Elle semble uniquement placée là pour attester la beauté des choses disparues, et en donner tout ensemble la mesure et le regret.

Fatigués de tant d’aridités embrasées, les yeux découvrent avec délices, au bas de la colline, des masses fraîches de verdure, des roseaux, des figuiers, des oliviers argentés, des allées d’orangers, des mûriers pleins d’oiseaux, et de grands arbres centenaires qu’on m’a dit être des micocouliers. De ces frondaisons brillantes surgit la tour d’un minaret brûlée par des siècles de soleil, et que surmonte un mince campanile, sur lequel une cigogne, qui navigue, je ne sais où, en ce moment dans le Sud, a laissé son nid de broussailles. Un mur bas de jardin, chargé de toutes les plantes qui croissent sur les ruines, entoure ce bois sacré, où, dans la végétation qui l’embaume et l’étouffe, la nécropole des sultans mérinides achève de mourir doucement.

Il y a là Abou Youssef, qui, au dire de l’historien Ibn Kaldoun, conduisait la guerre sainte avec sagesse et profit, s’emparant des royaumes chrétiens, détruisant les palais, mettant le feu aux moissons, abattant les arbres de sa propre main pour encourager ses soldats ; au reste affable, généreux, jeûnant le jour, priant la nuit, quittant rarement le chapelet, voulant du bien aux saints, fort amateur de livres de morale, et lui-même écrivant de très belles pages de piété. Il mourut à Algésiras, entre la prière du matin et celle de l’après-midi. Que Dieu lui fasse miséricorde !… Il y a là Abou Yakoub, son fils, qui soumit à son pouvoir l’Andalousie tout entière, reçut des rois d’Egypte, de Syrie et du Sultan de l’Ifrykia des présens magnifiques, et périt à Tlemcen, frappé au ventre par un eunuque. Dieu seul est durable et éternel !… Il y a là Abou Amer, qui assassina ses deux oncles et mourut à Tanger, un an après sa proclamation. Que Dieu lui pardonne et l’agrée !… Et surtout, il y a là le grand Abou Hassan, suprême éclat des Mérinides à leur déclin, dont l’empire s’étendit sur plus de la moitié de l’Espagne et sur toute l’Afrique du Nord, de Tanger jusqu’à Tunis. C’est lui qui releva l’enceinte de Chella, fit bâtir la porte radieuse que j’admirais tout à l’heure, construisit, pour lui-même et ses ancêtres, les mausolées et les pieux édifices, dont je n’aperçois plus que ce haut campanile parmi les arbres du vallon ; et qui, sur la fin de sa vie, battu par tous les princes qu’il avait subjugués, trahi par ses enfans révoltés, ne trouva pour y mourir qu’un coin de terre à Marrakech.

Dès qu’on a poussé la porte de cet enclos funèbre, c’est l’impression de la douceur de vivre qui saisit le cœur et l’enchante ; c’est la fraîcheur, c’est l’ombre, l’odeur de la terre mouillée, le parfum des orangers, la plaisante société des arbres, la grâce d’un jardin à l’abandon. Qu’est devenu ce vaste ensemble de mosquées, d’oratoires, de mausolées, que des arcades réunissaient les uns aux autres pour former une sorte de grand patio mortuaire ? Et ces dômes, dont les pierres étaient scellées avec du plomb si brillant qu’on le prenait pour de l’argent ? Et les marbres, et les stucs, et les zelliges ?… Çà et là, un éclair, une lueur de beauté rapide, un fragment de stuc accroché comme un nid d’hirondelle, une faïence qui fait briller les couleurs de la Perse dans la terre brûlée qui s’effrite. Au milieu de ce jardin où les racines ont disloqué les tombes, je me fais l’effet (en moins vivace) de ce personnage éclatant de santé qu’Albert Dürer représente, parmi des arbres et des fleurs, écoutant le chant du violon que la mort lui joue à l’oreille. Je me promène entre des piliers de mosquées, des arcs à demi enterrés, des tronçons de colonnes, les décombres d’une chambre d’ablutions, une nappe d’eau dormante presque entièrement recouverte par les branches d’un figuier sacré, où sont accrochées par centaines des mèches de cheveux et des floches de chiffons.

Dans cette solitude d’où la vie s’est retirée, rien de plus aisé que d’imaginer qu’elle commence. Devant moi, un homme se penche sous le figuier sacré, emplit d’eau le creux de sa main et la porte à ses lèvres. Il me semble voir le premier homme qui arriva près de la source et fit le même geste éternel. Ce jour-là, un geai bleu passait-il, comme à cet instant, d’une aile rapide dans les branches ? Un triangle d’étourneaux glissait-il dans le ciel, pareil à un vol augurai ? A coup sûr, en ce jour perdu dans l’infini du temps, ce lieu donnait moins l’impression de la complète solitude qu’il ne la donne aujourd’hui, car en écartant les roseaux on n’apercevait pas les tombes… Cet homme qui se penche sur la source, c’est le même qui a vu passer les Phéniciens, les Romains, les Wisigoths, les Byzantins, les Arabes. Les siècles, en se succédant, n’ont pas apporté plus de changement dans son esprit que du changement dans son habit. Après tant de peuples divers, il nous regarde venir à notre tour avec une froide indifférence, comme si la source, qui reflète maintenant notre visage, lui avait assuré qu’il s’effacerait, comme les autres, sur le miroir de son eau.

Au pied d’un mur de pierre, qui a gardé intacts ses entrelacs, ses résilles, ses arcades charmantes, soutenues par des colonnettes d’un marbre pareil à l’ivoire, gisent deux longues dalles, de marbre elles aussi, taillées en forme de toit et couvertes d’une vraie dentelle d’inscriptions coraniques. L’une est la pierre tombale d’Abou Hassan lui-même ; l’autre, brisée en deux endroits, est celle de sa femme Chems ed Doa, « le Soleil du Matin, » une esclave chrétienne convertie à l’Islam qu’il avait épousée. Mais pour le pèlerin berbère qui s’en vient à Chella, que signilient Abou Hassan et sa femme au nom d’aurore ? Sous leurs marbres il a placé deux ombres, deux fantômes de son imagination : l’invincible Sultan noir et la tendre Lalla Chella.

Le Sultan noir, c’est ce qui survit confusément de sa grandeur passée dans la mémoire d’une race qui ne se souvient plus, et qui, pourtant, n’a pas tout à fait oublié ; c’est la force merveilleuse qui rassemblait jadis les guerriers à Chella pour les entraîner en Espagne, et qui a lancé vers le ciel les murailles, les tours, les minarets, les dômes, les mosquées, tout ce qui, de Marrakech à Fez, dépasse la hauteur d’une tente ; c’est le charme du prince tout-puissant, qui de son vivant commandait aux hommes et aux bêtes, et aussi aux esprits de l’eau, de la terre et du ciel, et qui, du fond de son tombeau, continue de donner ses ordres aux tortues pour les communiquer aux esprits souterrains.

Lalla Chella, c’est la dame des ruines, la reine de ce lieu enchanté ; c’est la pierre qui se détache du mur, le minaret qui s’écroule, la tombe qui se disloque, le figuier penché sur l’eau noire, le nid abandonné, la séguia qui s’enfuit au milieu des roseaux ; c’est tout ce qui fut une heure et laisse derrière soi une pierre, un souvenir, un regret ; c’est le geai bleu qui passe, la cigogne qui glisse, la vigne qui s’enlace autour de l’arc rompu ; c’est la source elle-même, qui lie d’un fil étincelant le plus lointain passé à la dernière heure du jour ; c’est la forme du songe, la respiration d’un lieu éternellement habité.

Tout souvenir du passé de Chella s’est aboli dans les mémoires. Il ne reste plus que la légende d’une ville où l’or et l’argent se trouvaient en telle abondance qu’on en faisait des chaînes pour attacher les chiens et les bêtes de somme. Pervertis par la fortune, les possesseurs de si grands biens se dégoûtèrent de cultiver leurs champs. Une disette s’ensuivit, si effroyable que la fille du Sultan ne trouvait pas à échanger un plat d’or contre une écuelle de blé. On en vint, pour se nourrir, à moudre des pierres précieuses. Ainsi périrent les habitans de Chella, empoisonnés par leurs richesses. Que Dieu les couvre de sa miséricorde !… Beaucoup de leurs trésors sont enfouis sous les broussailles, et souvent les gens du Sous, passés maîtres dans l’art de la sorcellerie, viennent les déterrer, la nuit, avec des formules et des incantations magiques.

On dit encore qu’un poisson noir, avec des anneaux d’or aux ouïes, vit au fond de la source. Jadis, pour le faire apparaître à la surface de l’eau, il suffisait de brûler de l’encens sur le bord, et pour un peu de viande qu’on lui jetait en pâture il réalisait tous les vœux.

Avec ses souvenirs confus, ses sanctuaires, ses tombeaux, et tout ce qui flotte de légende sur son passé mystérieux, Chella apparaît comme un temple à ces populations moghrabines demeurées si païennes en dépit de l’Islam ; un lieu d’adoration pour ces gens que je voyais, l’autre jour, au Moussem de Sidi Moussa et dans la nuit des Guenaoua, invoquer les forces obscures ; une de ces innombrables chapelles qui se dressent, dans tout le Maroc, comme des sœurs, ou plutôt des rivales à côté de la mosquée. On y jette une pierre dans l’eau noire, on y brûle de l’encens sur les tombes, on y sacrifie un poulet, un pigeon, et des bœufs aux grandes fêtes ; on y donne enfin libre cours à de vieux instincts religieux que n’arrive pas à satisfaire la prière tout abstraite devant un mihrab vide et nu.

Parmi ces pierres et ces légendes, glisse toujours la source qui attira les hommes dans ce pli de colline, les y retint pendant des siècles, et sur laquelle se sont penchés tant de visages et de pensées étrangères. Je la regarde fuir, le soir tombe… A cette heure, il est rare qu’on n’entende pas s’élever, en quelque endroit de la ruine, le bruit d’une guitare ou d’un guimbri. C’est quelque solitaire amateur de musique, ou bien une petite société, venue de Rabat sur des mulets ou en barque par le fleuve, pour voir briller la lune sur la romantique Chella. Chaque jeudi, vers la fin de la journée, mon voisin le Cadi vient s’y reposer de l’ennui d’écouter toute une semaine les criailleries des plaideurs. De préférence il s’installe sous le beau micocoulier qui, à la porte du jardin, ombrage une kouba coiffée de sa coupole blanche. Sans doute, en des temps très anciens, y avait-il ici une chapelle chrétienne consacrée à saint Jean ? la tradition veut qu’en ce lieu soit enterré Sidi Yahia, saint Jean, le disciple préféré du Christ ; et sa mémoire est vénérée à l’égal des grands marabouts.

Lorsque le cadi m’aperçoit, il ne manque jamais de m’inviter avec sa compagnie. Un de ses hôtes prépare le thé, un autre le brûle-parfums d’où sort une fumée d’encens ou de santal, tout à fait en harmonie avec le caractère du lieu. A l’intérieur du mausolée, je vois scintiller des veilleuses sur le tombeau du compagnon de Jésus. Deux ou trois musiciens accordent leurs instrumens, les violons et les guitares, chauffent la peau du tambourin sur les braises du réchaud ; puis le concert commence, des chants dont le sens m’échappe, une musique monotone, aux répétitions obstinées, qui semble faite pour endormir la pensée et pour réveiller les choses. Quelque part, sous les ronces, une pierre inconnue se souvient d’avoir été l’autel de Jupiter ; Sidi Yahia, au fond de son tombeau, rêve du temps où il suivait son maître dans les déserts de Judée ; Abou Hassan, perdu sous les verdures, essaye, pour retrouver la vie, de suspendre son ombre aux ombres encore plus vaines du Sultan noir et de Lalla Chella ; la lune qui surgit tout à coup derrière la ligne des coteaux, prête l’oreille à ce bruit de guitare, et au-dessus de ce pli de colline où jadis on l’adorait, se rappelle avoir été Tanit et s’arrête longtemps… Tout est parfum, songe, demi-sommeil. A nos pieds brille la source, l’éternelle, la vraie divinité du lieu. Un souvenir chrétien l’ombrage, une mosquée la couvre de sa paix. Toutes les religions ont voulu la saisir, mais la païenne ne s’est pas laissé surprendre. Elle s’échappe vive et rapide, emportant dans sa fuite les sons de la musique et l’image des chiffons et des touffes de cheveux suspendus aux arbres sacrés
XI. — LE THÉ CHEZ LE SULTAN

On frappe à ma porte. Aschkoun ? répond, comme un écho, au bruit du heurtoir qui retombe, la voix de la servante, accourant du-fond du patio. Aschkoun ? Qui est là ? cri chantant, un peu alarmé, que jette à l’inconnu de la rue la maison arabe inquiète et toujours si jalouse de défendre sa vie cachée.

C’est un mokhazni du Sultan, avec son bonnet pointu et son poignard suspendu à l’épaule par une cordelette de soie. Il m’apporte une chose étrange, la plus singulière peut-être, la plus déconcertante à coup sûr que m’ait encore présentée ce pays : un simple carton de bristol, un carton gravé à Paris, qui, d’ordre de Sa Majesté chérifienne, m’invite à prendre le thé au palais.

Jamais la rapidité des changemens que nous apportons ici ne m’était apparue d’une façon si matérielle et si banalement saisissante. Il n’y a pas dix ans de cela, les ambassadeurs eux-mêmes, les bachadours de France et d’Angleterre, n’avaient jamais accès dans une demeure de sultan. Sous un soleil torride ou une pluie diluvienne, dans quelque cour désolée, au milieu de mokhaznis impassibles en apparence, mais qui riaient d’eux en secret, ils attendaient pendant des heures qu’une porte s’ouvrît et que le Sultan daignât paraître, pour leur donner audience, du haut de son cheval, sous un parasol vert… Dix ans à peine, et aujourd’hui ce carton de bristol !… Je le tourne et le retourne, comme un numismate interroge une curieuse pièce de monnaie. Et vraiment, la plus rare des pièces phéniciennes qu’on pourrait découvrir dans ce pays, la trouvaille de l’objet le plus lointain qui porterait son témoignage sur une civilisation disparue, ne seraient pas plus chargées d’histoire que ce petit bout de carton.

A l’écart de la ville, sur le plateau désert où le grand et Mansour avait rêvé d’étendre les maisons de Rabat, s’élève le château du Sultan. On aperçoit de loin ses grands murs de chaux, vive, tantôt achevés en terrasses, tantôt couverts de ces tuiles brillantes, d’un vert profond de nénuphar, qui font l’ornement des mosquées et des demeures opulentes. De vastes espaces de sable, de pierraille et de palmiers nains, entre des remparts crénelés, s’étendent alentour, isolant prodigieusement ce mystérieux château, car un désert entouré de murailles semble mille et mille fois plus désert que la simple solitude.

Lorsqu’on a franchi la porte qui s’ouvre sur ces enclos stériles, on reste un instant consterné. Au lieu des arbres, des prairies, des jardins que nous sommes habitués de voir autour de nos maisons royales, les yeux ne découvrent ici qu’un morne steppe embrasé et quelques buissons d’aloès saupoudrés d’une poussière impalpable, pareille à du poivre rouge. Ce n’est qu’en cheminant sous la chaleur écrasante qu’on finit par saisir la secrète beauté de ces grands aguedals solitaires et ce qu’ils expriment de puissance dans leur stérile abandon. Sur un ordre de ce château, perdu là-bas dans la lumière, des milliers de cavaliers viendraient ici dresser leurs tentes ; des milliers de chevaux animeraient de leurs hennissemens et de leurs fantasias ce steppe silencieux, où je ne vois à cette heure que le troupeau des vaches décharnées qui fournissent du lait au palais. Et la nudité même de cet endroit désolé, plus que des parcs aux arbres centenaires ou les jardins les plus fleuris, arrive à donner l’impression d’une majesté souveraine, d’une volonté qui se dérobe, et qui, pour se rendre inaccessible, n’a trouvé rien de mieux que de jeter entre elle et son peuple ces champs de sable, de pierraille et de lumière.

Tout à coup, une automobile, effarante et monstrueuse dans cet enclos du néant, débouche sous la porte par où je viens d’entrer, emportant d’autres invités avec leur carton de bristol. J’ai envie de leur crier : « A quoi bon courir si vite ? Pourquoi traverser avec une hâte si folle cette poussière embrasée ? » Sans doute, là-bas, ils vont voir des salles brillamment décorées, de hautes portes peintes, des mosaïques, des zelliges, des stucs, des plafonds de cèdre ; mais au milieu de ces choses gracieuses qu’abritent ces murs blancs et ces toits de nénuphar, trouveront-ils rien de plus saisissant que la royale solitude de ce grand aguedal silencieux ?…

C’est toujours la même chose en Islam : quand un mur, si fermé soit-il, laisse apparaître ce qu’il cache, on est surpris, de la façon la plus plaisante, de voir que tout ce grand mystère ne défendait en somme que la vie la plus simple et la plus familière. La cour où l’on entre d’abord est remplie de serviteurs, nègres pour la plupart, qui ne se distinguent de la foule indigène qu’on rencontre partout dans les rues que par le rouge bonnet pointu et le poignard suspendu à la cordelette de soie. Debout ou accroupis dans l’ombre de la muraille, ils jouent avec un chapelet ou simplement avec leurs doigts de pieds. A quoi peuvent-ils bien penser, en nous regardant, défiler, ces vieux serviteurs noirs qui se succèdent de père en fils dans ces demeures princières, et qui, depuis trente ou quarante ans, ont vu tant de choses immobiles se transformer sous leurs yeux ? Ils ont servi le grand Moulay Hassan, dernier Sultan du vieux Maghreb, qui, jusqu’à la fin de son règne, avec une pieuse obstination, défendit contre l’Europe ce vieil empire d’Islam, son territoire, ses mœurs, ses traditions inviolées qui en faisaient, avec la Chine, l’Etat le plus lointain du monde. Ils ont servi son fils, le fol Abd et Aziz, et, dans les aguedals étonnés, ils ont vu arriver, sur le dos des chameaux, les grands jouets de l’enfant prodigue, les bicyclettes, les phonographes, les pianos mécaniques, les canots à vapeur, les machines automobiles, et toutes ces choses que l’Europe lui expédiait à grands frais et qui s’entassaient, inutiles et sans vie, dans ses palais de Marrakech et de Fez, quand elles ne se brisaient pas en route dans la traversée des oueds et les fondrières des pistes… Ils ont servi ensuite celui qu’ils appelaient le « diable » pour son intelligence, ses fureurs et ses malices, ce singulier Moulay Hafid, passionné de poésie, de grammaire, de théologie, et qui peut-être avait en lui les qualités d’un grand Sultan, mais auquel une violence insensée enlevait, dans les heures critiques, le juste sentiment des choses… Que de tragédies ils ont vues, ces vieux mokhaznis noirs dont la barbe grisonne ! Que de caïds ils ont saisis par le capuchon du burnous pendant qu’ils se courbaient jusqu’à terre pour les trois saluts d’usage ! Que de grands féodaux auxquels ils ont passé les fers ! Que de riches casbahs ils ont déménagées pour en rapporter le butin ! Et maintenant que ces temps sont révolus, qu’Hafid est tombé à son tour, ils exécutent les ordres d’un maître débonnaire avec la même indifférence qu’ils expédiaient jadis, d’un tour de main brutal, les pachas et les caïds qui avaient cessé de plaire.

Oui, à quoi rêvent-ils, en nous voyant passer, tandis qu’ils jouent avec leurs doigts de pieds ? Peut-être cette occupation innocente suffit-elle à absorber leur esprit. Peut-être pensent-ils que nous passerons à notre tour, comme tant de gens et tant de choses qui ont déjà passé sous leurs yeux. Peut-être aussi ne songent-ils à rien, et sont-ils sans mémoire, comme cet immense pays vide qui a gardé si peu de trace de sa longue histoire tourmentée, et où la légende a placé, non sans raison, semble-t-il, le pays des Lotophages, le pays de l’oubli.

Au-dessus de leur troupe désœuvrée, j’aperçois en haut, sur les toits, entre les créneaux des terrasses, derrière les fenêtres grillagées percées au faite des murailles, des choses qui s’agitent, des ombres rapides qui glissent. Parmi les trois cents femmes que renferme, dit-on, ce palais, combien guettent notre groupe d’étrangers ? Elles aussi, à quoi rêvent-elles, toutes ces femmes prisonnières ? « A la liberté ! » me répond, sur un ton dramatique, un jeune interprète tunisien attaché à notre caravane. A la liberté ! Que ces mots sonnent bizarrement sous ces regards invisibles ! Evidemment, ce jeune Tunisien a beaucoup lu la Case de l’oncle Tom.

L’autre jour, après l’Aït Srir, la réception avait eu lieu dans la petite cour qui suit immédiatement la cour d’entrée. Aujourd’hui, le mystérieux palais se laisse entrevoir davantage. Nous suivons maintenant un dédale de couloirs nus, irrégulièrement bâtis, qui tantôt s’élèvent très haut, tantôt s’abaissent jusqu’à toucher la tête. De distance en distance, un carré de ciel bleu apparaît par une grille de fer enchâssée dans le plafond de poutrelles et de roseaux. D’autres couloirs s’ouvrent ici et là, des impasses, des ruelles, de petites chambres sans fenêtres, aussi nues que le corridor lui-même. Au fond d’un de ces culs-de-sac, j’aperçois en passant là souquenille noire d’un vieux Juif près de laquelle flamboie la robe en velours vert d’une énorme Juive coiffée d’un foulard de soie cerise. C’est un vieux ménage d’Israël, M. et Mme Sadoun, qui, chaque matin, arrivent du Mellah, apportant sur leurs bourricots les cotonnades et les draps d’Angleterre, les mousselines brodées et les soieries de Lyon, les beaux caftans confectionnés au fond des maisons puantes badigeonnées de bleu, et tout ce qui sert à la toilette des femmes enfermées dans ces murailles, et moins préoccupées, j’imagine, de liberté que de coquetterie, de jalousie et d’amour. Vrais vizirs de la toilette, ces Juifs, qu’on trouve toujours à l’entrée de ces demeures chérifiennes, servent d’intermédiaires naturels entre le palais et le Mellah. Qui pourra dire les services que, dans les jours difficiles, ils ont rendus à leurs coreligionnaires, en faisant parler au Sultan par des lèvres charmantes ?

Plus loin, au détour d’un couloir, je rencontre quatre personnages, gras et soufflés, à la molle figure pétrie dans le plus noir mastic. Leurs gros yeux blancs qui roulent dans le sombre cadran de leurs faces avec un air de vigilance éternelle, semblent garder les plus tristes secrets. Que j’ai de plaisir à les voir, ces légendaires eunuques, qui soudain m’apparaissent comme au tournant d’un conte des Mille et une Nuits ! Le plus grand, le plus gras, le plus somptueusement vêtu, et d’une laideur de vieux singe méchant, donne des ordres d’une voix flûtée et s’éloigne au fond d’un couloir. Je le suis… mais des yeux seulement, dans le mystère de cette vie cachée, où le carton de bristol ne m’invite pas à pénétrer. Bientôt, même dans ce palais, on ne les verra plus, ces amers gardiens du Sérail. Ils venaient de Constantinople ; mais là-bas ils se font rares et de plus en plus chers. Est-ce l’aurore des temps prédits par le jeune Tunisien ? La liberté va-t-elle enfin régner dans les harems, depuis les rives du Bosphore jusqu’aux cimes de l’Atlas ?… A mesure qu’ils disparaissent, on les remplace par des enfans, qu’on écarte des femmes dès qu’ils commencent à devenir dangereux. Ah ! quel poète romantique, quel Byron, quel Alfred de Musset, quelle Mme Desbordes-Valmore composera la dernière élégie sur la mort du dernier eunuque !

Depuis quelques minutes, arrive à nos oreilles un bruit de voix rapides, perçantes, monotones, ce bruit de lecture coranique qu’on n’est jamais bien longtemps sans entendre lorsqu’on erre au hasard dans les rues d’une ville arabe. Près de nous, quelque part, il y a des enfans accroupis autour d’un maître d’école. En voici quelques-uns qui, sans doute, ont échappé à la gaule de leur taleb, et du fond d’un réduit s’amusent à nous regarder passer. Dans cette troupe de capuchons et de burnous fort modestes, très usagés, longtemps traînés dans la poussière, je n’aurais certes pas distingué le descendant des Chérifs, l’héritier présomptif de l’antique majesté moghrabine, le jeune Moulay Idriss, fils aîné du Sultan, si le médecin du palais ne me l’avait montré qui s’abritait, pour nous voir, derrière une énorme négresse chargée de lourds bijoux d’argent, et dont la large ceinture de Fez, tissée de vingt couleurs, retenait des mamelles capables d’allaiter tous les enfans du harem. Soudain, au sortir de ces couloirs tortueux et dénudés, c’est un enchantement. Une profonde galerie, inondée de lumière, allonge très loin devant nous un pavé de mosaïque, d’où trois jets d’eau s’élancent au milieu de vasques de marbre. Un instant, on hésite à traîner ses souliers sur ce parterre fleuri d’émail, où ne doivent glisser que les babouches et les pieds nus, et à ternir par des vêtemens sombres l’éclat de cette allée lumineuse qui n’admet que la laine blanche ou la soie de couleur vive tamisée de mousseline. D’un côté de la galerie, s’ouvrent les doubles vantaux des lourdes portes enluminées comme des pages de Coran, qui donnent accès dans les chambres ; de l’autre, s’étend un jardin d’orangers plantés en contrebas, et dont on n’aperçoit, du haut du promenoir, que les cimes vertes et pressées, ou les fruits déjà jaunissans transparaissent au milieu des feuilles. De ce verger, nous arrivent les vieux airs qu’on entendait à Grenade et à Cordoue, et que les musiciens aux tuniques jonquilles, roses, violettes, amarantes, jouent toujours sous ces orangers. Enfin, par-delà les verdures et le bouquet fleuri de l’étrange fanfare, se dresse l’éternel mur d’Islam, qui n’est jamais bien loin pour fermer le bonheur, et qui reflète sur sa rouge poussière l’ardeur du soleil couchant.

On ne peut rien voir de plus joli que les chambres qui se succèdent le long de cette galerie. Le sol est de mosaïque, et les murs, jusqu’à hauteur d’homme, sont aussi tapissés de ces morceaux de brique émaillée, assemblés avec un art infini en dessins merveilleux. Au-dessus, le mur blanc et nu (pour laisser l’œil se reposer de ces couleurs enchanteresses) conduit la vue jusqu’à un bandeau de plâtre prodigieusement fin, dans lequel des artisans ont creusé patiemment, avec un instrument primitif, la dentelle la plus compliquée, la plus variée, la plus légère. Et sur cette frise ajourée repose l’autre merveille de ces chambres charmantes, le beau plafond aussi minutieusement peint qu’une miniature persane, et dont les arabesques et les fleurs stylisées semblent refléter, tout là-haut, comme dans un miroir, mais avec des couleurs plus vives, l’éclat des tapis et des zelliges.

Tout ce luxe oriental saisit étrangement au sortir du long dédale des couloirs pauvres et nus. Tant de faste à côté d’une simplicité qui, çà et là, s’en va tout doucement de la nudité à l’abandon, et de l’abandon presque au sordide ! On retrouve dans ce palais, entre la richesse et la misère, ce même accord sans morgue, ces rapports de bon voisinage que l’on voit, presque toujours, entre le riche et le pauvre dans la société musulmane. L’esprit arabe n’écarte rien. Le luxe le flatte sans mesure, la misère ne le choque point. Même sur cette belle terrasse, la beauté n’est pas sans mélange : c’est un singulier assemblage de soin et d’abandon, de fini et de non fini, de raffiné et de barbare. Sur les vantaux or et azur d’une porte enluminée de mille fleurs, on a cloué avec brutalité une latte de bois blanc. Dans une chambre de féerie, quelle surprise de voir traîner la carcasse déjetée d’un de ces grands lits de cuivre à colonnes et à baldaquin, surmonté d’une couronne à fleurons, que les Anglais importent depuis quelque cent ans au Maroc ! Et un peu partout, dans ces pièces des Mille et une Nuits où l’on ne voudrait voir que divans et coussins de mousseline, j’aperçois, tantôt groupés comme pour une vente à l’encan, tantôt dispersés au hasard, des chaises, des fauteuils, des canapés dorés, des glaces dont le tain a fondu sous la chaleur, des pianos mécaniques, d’innombrables pendules éternellement arrêtées, des bouquets de fleurs sous des globes, des consoles Louis XV, si petites, si chétives au pied des murs blancs ! Même quand ils sont magnifiques, ces objets de chez nous, perdus au milieu de cet Orient, font un peu mal au cœur. On dirait les épaves d’un bateau naufragé ou le produit d’un rapt barbaresque. Les belles chambres peintes semblent dire : « Enlevez-moi cela d’ici ! » Et de leur côté, les pauvres choses captives, qui nous reconnaissent au passage, s’écrient : « Venez nous délivrer ! »

Le thé était servi, au-delà du second jet d’eau, sur une table chargée d’argenterie ; où s’étalaient les cent merveilles de la pâtisserie moghrabine ; les cornes de gazelle, les gâteaux aux amandes, les turbans du cadi, les eaux de roses et de jasmins, les laits d’amandes, les breuvages à l’orange, aux citrons et aux framboises pressées, le Champagne, que la religion tolère comme une innocente eau gazeuse. Devant d’énormes samovars moscovites, qui jetaient tout à coup l’idée de la neige et des frimas dans ce paysage de lumière, les serviteurs faisaient le thé suivant la caïda. Des serviteurs, il y en avait partout, au long de cette interminable terrasse, comme il y en avait dans les cours, comme il y en avait dans les couloirs, nonchalans, désœuvrés, étonnamment décoratifs sous leurs simples vêtemens de laine. Tout ce monde donnait L’impression d’une autorité despotique qui n’a qu’un geste à faire pour que cent personnes accourent, et en même temps d’une grande liberté, d’une fastueuse bonhomie. Vraiment, c’était un spectacle agréable à l’esprit et reposant aux yeux, cette nuée de domestiques placés là pour ne rien faire.

Dans une pièce d’apparat, sous une de ces alcôves qu’on appelle des benika et qui créent dans ces chambres immenses un coin d’intimité, le Sultan était assis, avec le général Lyautey. Sous les orangers, la musique continuait d’égrener ses airs à cloche-pied, d’une mélancolie sautillante, qui semblaient à tout moment se tenir arrêtés, debout sur une patte, comme une cigogne au sommet d’un minaret. On n’avait qu’un regret, c’est que notre présence exilât de la terrasse, pour cet après-midi, ce qui, dans l’ordinaire des jours, doit en faire le principal agrément : les enfans et les femmes. et voilà que tout à coup, du fond de la galerie, glissant rapidement sur le miroir des zelliges, deux formes charmantes apparurent, deux capuchons de soie, deux djellaba de mousseline, deux caftans dont on n’apercevait qu’un mince liséré rose et bleu, entre la mousseline et les babouches jaunes. C’étaient les enfans du Sultan, dont j’avais entrevu l’aîné dans ses vêtemens d’écoliers, derrière l’énorme négresse. Leur précepteur, enturbanné de la saie rayée d’or des lettrés marocains, les conduisait auprès du général qui avait voulu les voir.

Dans ce décor très ancien, où tant de choses modernes surprennent, c’était une nouveauté encore, mais celle-là tout à fait plaisante, ces enfans d’un prince d’Islam mêlés à une réception qui, malgré son intimité, avait pourtant un caractère politique. Traditionnellement, au Maroc, plus on est proche parent du Souverain, plus on est tenu à l’écart. Aujourd’hui même, dans ce palais, plusieurs frères du Sultan sont relégués au fond de leurs appartemens, dans une sorte de captivité. Et parmi eux je songe à ce Mouley Mohammed, qui jouit près du peuple d’une faveur particulière, car il est l’aîné de la famille et d’esprit assez bizarre, dit-on, ce qui lui ajoute le prestige qui s’attache en Islam aux êtres innocens, ou simplement singuliers, par la croyance que, s’ils ne ressemblent pas tout à fait aux autres hommes, c’est qu’Allah a retenu une part de leur esprit, qui lui sert à se maintenir en relation secrète avec eux. Ces enfans intimidés, pleins de noblesse et d’élégance, gracieux comme le sont tous les enfans arabes, ces petits princes dans ce salon, cela semblait tout naturel, et c’était pourtant une chose qui bouleversait les traditions les plus anciennes. On surprenait là, sur le vif, la volonté du général d’humaniser la vieille caïda, de donner à ces enfans un haut sentiment d’eux-mêmes, et surtout de témoigner à tous, par les marques de respect dont nous les entourons, que ce régime de bon accord et de collaboration, qu’on appelle un protectorat, n’est pas un système éphémère, une étape à franchir avant d’installer ici des préfets, des conseillers généraux et aussi des députés, mais un ordre ‘durable, et que l’œuvre commencée avec le père sera continuée par les fils.

Cependant, sur les tables, les pâtisseries et les breuvages diminuaient à vue d’œil ; le soleil n’éclairait plus que le faîte de la muraille rouge ; les jardiniers avaient ouvert les canaux de la séguia qui bruissait doucement ; dans l’odeur de la terre humide, on sentait des parfums de menthe et de persil ; derrière les barreaux fraîchement peints d’une de ces ménageries, ornemens habituels des résidences chérifiennes, trois lions, énervés par le soir, allaient et venaient bruyamment, en agitant leurs nobles têtes comiquement tachées de vert. Les musiciens inlassables poursuivaient leur musique, acharnés, semblait-il, à la poursuite d’un air qui leur échappait toujours…

Il est six heures. Le carton de bristol a épuisé son pouvoir. Avec les autres invités, je regagne la porte du palais et le grand aguedal vide. Est-ce la mélancolie des belles fins de journée et d’une fête qui s’achève ? Je ressens un vague malaise d’avoir promené dans ce palais une banale curiosité de passant. Quelle figure devais-je faire sur cette terrasse de Sultan ? Quel soupir ont dû pousser les choses, en nous voyant disparaître ! Qu’ai-je vu ? Que m’a-t-on montré ? La vraie vie de ce château d’Islam ne me demeure-t-elle pas toujours aussi fermée qu’avant d’en avoir franchi la porte ? Ce que j’ai vu, valait-il toutes les fantaisies que l’imagination se crée autour des Mille et une Nuits ?… Je regrette presque d’être venu, d’avoir fait le mauvais marché d’échanger beaucoup de rêves pour quelques pauvres notions ; et eu même temps un nouveau désir me saisit de revenir sur mes pas, de repasser dans les couloirs tortueux, de revoir la terrasse animée par sa vie de tous les jours, et le verger où, dans le crépuscule, les fruits d’or brillent sous les feuilles comme des lampes d’Aladin. Je voudrais revoir tout cela, et je ne le peux plus. Ce palais, qui un instant s’est entr’ouvert à ma curiosité, s’est replié sur lui-même. Des siècles de nouveau m’en séparent. Et j’aurais beau montrer mon carton de bristol, la porte ne s’ouvrirait pas.


XII. — LE MOUSSEM DE NOTRE CIVILISATION

C’est aujourd’hui vendredi. Dans le grand cimetière de la dune, pas un burnous, pas un haïck n’est venu s’asseoir sur les tombes ; pas un maître d’école n’a mené son petit troupeau d’enfans fleuris chantonner le Coran au milieu des pierres funèbres : on se croirait un jour ordinaire de la semaine ; et peut-être, depuis qu’il y a des tombes en ce lieu, jamais la solitude n’a été si complète.

Sur le plateau ordinairement désert où s’élève le palais du Sultan, près des grands aguedals vides, la foire de Rabat vient de s’ouvrir ; et tout le monde, délaissant les morts, est allé voir la fête de notre civilisation. Même ardeur au plaisir que, l’autre jour, sur la lande, au moussem de Sidi Moussa. Devant les baraques de bois, je retrouve les riches bourgeois de Rabat et de Salé que je voyais, au moussem, nonchalamment étendus sous les tentes blanches et noires, pleines de piété, de paresse, de contemplation, de musique ; je retrouve les cavaliers qui lançaient leurs fantasias entre la Casbah ruinée et le tombeau du ramasseur d’épaves ; et je revois aussi tous ces gens en délire qui se passionnaient, là-bas, pour les exercices étranges, l’ivresse, l’exaltation sacrée, le sang qui coule sur la joue, la chevelure qui se défait, la bave qui écume aux lèvres, le corps qui se contorsionne et se brise au milieu du cercle obstiné qui frappe le sol en cadence… Voilà tous les cercles rompus, les rondes arrêtées, les prières suspendues. Dans quels sous-sols, dans quelles tanières, les nègres musiciens ont-ils laissé leurs instrumens ? Les hachettes des Hamadcha encore ensanglantées, toutes noires de sang caillé, sont accrochées à la muraille ; les tambourins et les musettes relégués dans un coin. Les personnages pieux ont laissé là leurs chapelets ; on a soufflé sur les dernières bougies ; les chansons andalouses ont suspendu leur concert qui semblait inépuisable ; le poème du regret cesse de résonner dans l’air ; la volupté a quitté ses coussins de mousseline.

O danses, que je vous regrette ! O musique, ô volupté, fête antique que le hasard m’a mise un instant sous les yeux, mais qui est la vie éternelle d’ici et que je sais déjà mourante ! Passionnés du vieux Maroc, comme je comprends vos regrets, comme moi-même j’en suis saisi ! Dans ces pavillons s’entassent toutes les choses qui ont commencé de transformer ce pays, et qui feront que bientôt on ne le reconnaîtra plus : charrues d’acier, pour défoncer un sol qui n’a jamais été égratigné que par un soc armé d’une pointe de fer ; voitures automobiles, à l’incompréhensible vitesse, pour traverser ce- pays qui ne connaissait hier encore que le petit trot des ânes, l’amble de la mule, le galop des chevaux et la marche solennelle des chameaux au pas feutré ; canots à vapeur, pour remonter sans fatigue, et comme en se jouant, ces estuaires habitués depuis toujours à la rame et au chant des barcassiers, phonographes, pianos mécaniques, pour remplacer le guimbri, le tambourin, la rhaïta et tous les instrumens de la musique obsédante du Moghreb.

Au loin, Rabat et Salé, après le grand éclat du jour, prennent la teinte apaisée du soir, et sur leurs blancheurs se répandent, en longues traînées paresseuses, les fumées odorantes des fours à pain qui s’allument. Par cette paisible fin de journée, sous le soleil qui les dore, derrière leur double et triple enceinte, elles semblent tout à fait rassurées, les deux petites villes d’Islam. Elles n’ont pas l’air de soupçonner quelles prodigieuses forces destructrices de leur petit bonheur sont accumulées contre elles dans ces baraques dressées là sur la colline. Pour moi, ces choses de chez nous qui sont venues jusqu’ici, portées par des navires sans voiles ni rameurs, ne sont pas loin de m’apparaître, à cette heure crépusculaire, comme autant de bêtes furieuses prêtes à s’élancer sur les blanches maisons innocentes. Je les vois déjà s’évader de leurs cages de planches, bondir sur la pente du plateau, traverser les jardins, sauter pardessus les murailles, se déchaîner dans les rues épouvantées, culbuter au passage l’épicier, l’herboriste, le marchand de beignets, le dévideur de soie, le brodeur de babouches, le tailleur et ses gracieux apprentis, et massacrer au fond de leurs armoires vingt métiers séculaires. Les notaires sont déjà morts de frayeur sur leurs pupitres minuscules ; les mendians, au pied des mausolées, tombent le nez dans leur écuelle. Les norias des jardins suspendent leur gémissement. Au fond des réduits souterrains, les inlassables manèges s’arrêtent de tourner pour la première fois depuis des centaines d’années. Le silence s’enfuit des maisons. Les terrasses s’écroulent dans les cours où résonnaient jadis le tambourin et le violon. Les mosquées elles-mêmes ne sont pas épargnées…

Il est des momens où le cœur est si plein du regret de tant de choses encore vivantes, mais déjà condamnées, qu’on prête trop complaisamment l’oreille aux voix nostalgiques qui vous crient avec un accent passionné : « Pas de bête plus redoutable que la civilisation aveuglément déchaînée ! Un Aïssaoua en fureur, qui dévore un mouton sanglant, un Hamadcha qui se taillade et vous tailladerait a vous-même le crâne avec sa hachette de fer, n’est pas plus hors de sens qu’un de ces civilisés, dont les regards grossiers ne découvrent pas la noblesse d’une civilisation pleine de raffinemens cachés, que la nudité choque, que la grâce pudique des longs vêtemens fait sourire, qui voudraient porter partout leur hache et leur sottise, jeter bas les murailles séculaires, comme un obstacle au trafic, bouleverser les cimetières et construire des palaces-hôtels sur le promontoire des Oudayas… La très ancienne vie que l’on menait ici, avec ses brutalités, ses injustices, sa misère, son ignorance, n’est-elle pas encore préférable aux fausses douceurs, aux fausses justices, aux fausses richesses, aux faux bonheurs, à la science vaine que nous apportons avec nous ? Et je ne parle pas des vices qui nous accompagnent toujours, et qui détruisent plus de choses que notre ordre n’en conserve. Une fois de plus, dans ce pays comme en tant d’autres lieux du monde, le sinistre esprit d’Europe va tarir pour toujours des sources de rafraîchissement, de fantaisie, de jeunesse ; d’immenses nappes de silence, d’immobilité, de repos ; de grands espaces encore vierges, réservés à l’instinct, au demi-sommeil de l’esprit. Quand il n’y aura plus dans l’univers ces peuples, dont les mœurs et les usages très anciens permettaient de se représenter sans effort la vie des peuples d’autrefois, un fossé qu’on ne pourra plus combler sera creusé dans l’histoire. L’humanité appauvrie, enlaidie, abêtie par sa propre intelligence, ne sera même plus capable de comprendre quel trésor elle a gaspillé…

O regrets de l’Andalousie,
Arrêtez de me faire souffrir !

Après tant d’autres conquérans, voici que notre heure a sonné. La destinée remet ce pays dans nos mains ; et, au lieu de se lamenter, il faut se réjouir, car, si nous n’étions pas venus, d’autres auraient pris notre place, d’autres maîtres plus brutaux. Par une chance unique, la fortune a voulu qu’un esprit ferme et clairvoyant, une intelligente tendresse pour l’âme de ces vieux pays ait policé ici la civilisation, lui ait enlevé son venin et cette dureté qu’a presque toujours la puissance. En Algérie, pendant un siècle, nous nous sommes organisés sans tenir compte de l’Islam, et nous avons tué trop de choses, — de celles qu’on ne remplace jamais. Là-bas, la fête arabe est finie… Au Maroc, nous voulons moins être des conquérans que des conseillers et des guides. Là où l’immobilité ressemblait trop à la mort, nous avons apporté la vie, et nulle part on ne pourrait dire : Ici vous avez ravagé. Dans cet immense bled, qu’envahit derrière moi le crépuscule, nous avons construit des routes, défriché des terrains, pacifié des tribus, aménagé des ports, bâti des cités nouvelles ; nous avons retenu sur le bord de l’abîme de vieilles choses qui s’écroulaient, et que les indigènes eux-mêmes laissaient aller à la ruine ; nous avons sauvé des métiers, retrouvé les modèles de belles choses oubliées, remis les artisans sur la trace de leur génie d’autrefois. En moins de dix années, nous avons accompli sans violence ce qu’il nous a fallu cinquante ans de sanglans efforts pour réaliser en Algérie. Les sentimens, les traditions, les mœurs, les autorités héréditaires, tout a été respecté. Nous n’avons pas brutalisé l’âme du vieux Moghreb ; et devant moi, ce soir, ces deux cités d’Islam, si paisibles sous la lumière déclinante, peuvent s’endormir dans leurs murailles, au moins avec l’illusion qu’elles ont gardé leur secret. »

Ainsi s’en va ma rêverie, essayant de se reconnaître dans ces pensées contradictoires, tandis que devant les baraques, les burnous blancs ou bruns continuent d’aller et venir devant nos mille inventions, filles de la dernière heure du temps. Sans doute, sont-ils aussi surpris que je l’étais moi-même, l’autre jour, au milieu des cercles magiques. Mais devant les phonographes qui leur emplissent les oreilles de nos airs et de nos chansons ; devant l’aéroplane qui emporte au fond de l’azur un prince du lointain Tafilalet ; devant le cinématographe dont la toile blanche se peuple des aventures saugrenues de Peaux-Rouges, de cow-boys, et de celles plus extravagantes encore de petits bourgeois français, ces Moghrabins ne laissent apparaître aucun étonnement. Nos inventions merveilleuses sont trop loin de leur esprit pour que leur secret impénétrable les préoccupe un instant, et ils ne songent qu’à s’en distraire. Une bonne fois, ils se sont dit que nous avions capté les génies dans nos machines, comme leurs sorciers emprisonnent les forces obscures de la nature dans leurs drogues et leurs amulettes. C’est chose de Français, pensent-ils ; et cette simple idée suffit à soulager leur imagination de tout le poids du mystère… Mais que diront-ils, tout à l’heure, dans les douars et les boutiques, sous les piliers des mosquées, sur les pistes et les routes, sous les gourbis et les tentes ? Pour des gens, qui, depuis des mois, se demandent avec inquiétude comment s’achèvera la guerre et quel maître ils auront demain, cette petite ville éphémère, sur ce plateau dénudé, fait entendre un clair langage : « Faut-il que les Français soient forts, pour montrer dans la tempête une pareille tranquillité ! et riches, pour se donner le luxe de bâtir ce grand souk qui ne durera que quelques jours ; et assurés du lendemain, pour laisser voir tant d’insouciance au moment où la vie même de leur pays est en jeu !… » Ces baraques de bois orientent les imaginations, fixent en notre faveur les esprits hésitans, découragent les pensées de désaffection ou de révolte.

C’est un trait de génie d’avoir eu cette idée que pour maintenir dans la tranquillité avec des forces militaires considérablement affaiblies, des gens inquiets, mobiles, très prompts à s’émouvoir, il fallait multiplier les travaux au lieu d’en arrêter le cours, étendre de tous côtés la vie au lieu de la réduire » montrer un visage paisible, et même souriant, au milieu de l’orage, et par-là imposer à tous le sentiment de notre force et de notre confiance en nous-mêmes.

Cette foire, ces choses d’Europe, qui me semblaient d’un si fâcheux augure pour ce pays d’Islam, elles secondent à leur manière les quelques milliers d’hommes qui maintiennent les dissidens au fond de leurs montagnes. Et je sens bien qu’il faut les aimer toutes, les utiles et les inutiles, les charrues, et les cinématographes, pour ce qu’elles représentent, à cette heure, de forces combattantes et de vies épargnées.

Je rentrai, à la nuit tombée, le long des murs almohades. Du cœur mystérieux des jardins ranimés par la rosée nocturne, m’arrivaient des parfums de figuier et de menthe, mêlés à l’odeur de la poussière et au bruit sourd de la mer, dont la rumeur se réveille dès que le soleil est couché. Il faisait tout à fait nuit, quand j’arrivai à l’enceinte andalouse derrière laquelle se pressent les maisons de Rabat. Au pied de la muraille s’étend un de ces cimetières où l’on enterre tous ceux qui meurent hors des remparts, même quand ils sont de la cité, pour éviter que leur cadavre ajoute sa contagion pernicieuse à toutes les influences mauvaises qui existent déjà dans la ville. Au milieu de ces tombes, comme dans les grands champs mortuaires allongés au bord de la grève, il me semble qu’il y a, là aussi, des places réservées aux idées étrangères accourues d’au-delà l’Océan, toutes remplies d’une orgueilleuse vie, et qui, pendant des siècles et des siècles, sont venues battre ces murailles, s’y briser et mourir.

Bien souvent, au crépuscule, rentrant du bled solitaire, j’ai cru voir errer leurs fantômes, lorsque dans les brumes qui montent de la mer et du fleuve, les formes blanches qui cheminent au pied de ces remparts de boue revêtent l’aspect mystérieux que nos imaginations à nous, hommes du Nord, prêtent aux esprits errans… Aujourd’hui, ces pensées triomphent. Elles franchissent la muraille, pénètrent avec moi dans la ville, m’accompagnent jusqu’à ma porte à travers les petites rues, qu’éclaire, çà et là, une bougie plantée dans un concombre. Parmi ces demi-ténèbres, toutes les charmantes choses d’Islam reprennent peu à peu leur empire, et je les entends murmurer à mon oreille l’éternelle musique du renoncement oriental. Vais-je encore me laisser séduire ?… Je lève le heurtoir de ma porte. Il retombe brutalement, dans le silence de la rue, brisant l’enchantement des choses. « Aschkoun ? » crie la servante. Je lui réponds : « C’est moi. » Mots surprenants dans cette nuit, mots d’un autre langage, qui ne signifient rien au milieu de ces grands murs blancs, et qui pourtant font que la porte s’ouvre. Et je demeure un instant confondu de me trouver au milieu du patio, qu’une lune paisible éclaire, seul avec mon ombre et tout ce que j’apporte avec moi d’incompréhensible et d’étranger.


JEROME et JEAN THARAUD.

  1. Voyez la Revue des 15 septembre et 15 décembre 1917.