La Folie à deux ou folie communiquée

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J. B. Baillière et fils (p. 545-583).

XIV

LA FOLIE À DEUX OU FOLIE COMMUNIQUÉE[1]

(EN COLLABORATION AVEC LE Dr CH. LASÈGUE)
— 1877 —

Il est de principe que l’aliéné, quelle que soit la forme de sa maladie, résiste avec une obstination vraiment maladive à tous les arguments qu’on peut faire valoir à l’encontre de son délire. La contradiction l’arrête ou le laisse indifférent, mais elle ne change rien au fond de ses idées. Intimidé ou déjà sur la voie de la guérison, il consent tout au plus à se taire, mais son intelligence ne bénéficie pas de ces réticences calculées. Il est, sous ce rapport, comparable, à quelque degré, aux enfants qui renoncent devant la menace à l’expression de leur sentiment, tout en s’ingéniant à montrer qu’ils ne s’engagent pas au delà d’une concession apparente. Si la folie n’excluait pas la persuasion, elle ne serait qu’une erreur au lieu d’être une maladie.

Par compensation l’aliéné n’agit pas plus sur les gens sains d’esprit, que ceux-ci n’agissent sur lui. On a dit que l’aliénation était contagieuse, et que la fréquentation des malades ne devait pas être considérée comme exempte de danger pour ceux qui vivent en contact avec eux. La chose peut être vraie pour les prédisposés, en quête d’une occasion ; elle est absolument fausse pour l’immense majorité des hommes raisonnables. Les infirmiers des asiles ne sont pas plus exposés que ceux des hôpitaux, et la cohabitation avec les malades n’entraîne pas, pour la famille, plus de danger. De même qu’on ne réussit pas à les convaincre, de même les fous ne parviennent pas à persuader ; pour qu’il en fût ainsi, il faudrait qu’ils eussent à leur service des ressources morales et intellectuelles incompatibles avec leur état pathologique ; le prosélytisme, quand il s’agit d’idées étranges auxquelles répugne la raison, n’est pas une œuvre facile, et elle n’aurait de chances de succès qu’en se dépensant dans une lutte infatigable. Or, l’aliéné vit étranger à l’opinion des autres ; il se suffit à lui-même et peu lui importe, tant sa croyance s’impose avec une autorité irrésistible, qu’on veuille ou non le suivre sur le terrain dont on ne le dépossédera pas.

Il s’établit ainsi une ligne de démarcation absolue qui n’admet pas de compromis.

Si la vie commune avec les aliénés est nuisible, et elle l’est souvent, ce n’est pas en vertu d’une contagion du délire. L’assistant ne se résigne pas d’emblée à subir le fait accompli ; il espère qu’une éclaircie permettra à la raison de ressaisir son pouvoir, et, fort de cette confiance, il entame l’éducation du malade. L’insuccès l’irrite ou le décourage ; il surmène sa force de résistance et l’épuise. Quand cette série de tentatives se prolonge avec les perplexités qu’elle entraîne, les caractères fortement trempés sont les seuls qui n’en subissent pas la fâcheuse influence. Plus les liens qui attachaient l’assistant à l’aliéné sont étroits, plus le zèle est ardent et la fatigue considérable. En revanche, les indifférents échappent à la fois à ce travail inutilement douloureux et à ses conséquences.

Les choses se passent ainsi dans la supposition d’un délire absolu en regard d’une intelligence correcte. C’est heureusement la condition la plus fréquente, mais il existe des cas où la scission entre l’aliéné et ceux qui vivent dans sa familiarité n’est pas aussi formelle, et c’est à ces faits exceptionnels qu’est consacrée cette étude.

Le problème comprend alors deux termes entre lesquels il s’agit d’établir une équation : d’une part, le malade actif ; de l’autre, l’individu réceptif qui subit, sous des formes et à des degrés divers, son influence.

Seul, livré à ses instincts pathologiques, l’aliéné est relativement facile à examiner ; il a le goût, l’appétit même d’énoncer les idées qui l’obsèdent, ou il se résout à un mutisme systématique qui n’est pas moins significatif. Une fois qu’on a pénétré dans la place, elle est d’autant plus aisée à explorer qu’elle est moins ouverte au monde extérieur.

Il en tout autrement de son complice involontaire et inconscient. Raisonnable à demi, raisonnant beaucoup, prêt à faire aux objections des sacrifices provisoires, apte à prendre son point d’appui en dehors des conceptions délirantes qu’il n’a pas créées, auxquelles il a souvent résisté pendant une assez longue période de temps, il échappe. Ses convictions demi-morbides, demi-motivées, sont loin d’avoir l’assise inébranlable des conceptions délirantes. C’est tout un travail d’enquête psychologique, de discerner, au milieu de ces éléments assez confus, la part qui revient au contagium et celle qui appartient à la nature mentale du confident.

À un autre point de vue, l’aliéné subit la pression de celui qui s’associe à ses divagations, les encourage, les coordonne et les adapte plus ou moins à la vraisemblance. Pour que cette solidarité, dont ni l’un ni l’autre n’est conscient s’établisse, il faut un concours de circonstances dont il n’est pas impossible de se rendre compte.

L’aliénation brutale, en dehors des possibilités, ne sollicite pas et n’obtiendra jamais l’adhésion des assistants ; par contre, les délires qui côtoient la vérité ont d’autant plus de chance d’acquiescement, qu’ils s’accommodent mieux à un sentiment, ou comme auraient dit les théologiens, maîtres en casuistique morale, qu’ils flattent davantage une concupiscence humaine.

L’aliéné qui affirme un fait notoirement faux est à l’instant convaincu d’imposture. L’objet qu’il regarde n’est pas visible à ceux qu’il ne saurait entraîner dans la sphère de son hallucination ; la voix qu’il entend n’est pas perçue ; la persécution organisée, rendue publique par les journaux ou par les écrits, n’a à son avoir ni livres, ni feuilles périodiques. Il n’y a pas à dire qu’un autre aliéné pourrait être séduit ; les aliénés confirmés n’ayant jamais de ces docilités et restant maîtres absolus de leur délire.

Si, au contraire, le malade se maintient dans le monde des conjectures et des interprétations, si les faits qu’il invoque appartiennent au passé ou ne sont que des appréhensions pour l’avenir, le contrôle direct devient impossible. Comment prouver à un autre et à soi-même que l’événement, dont l’aliéné raconte les détails avec une prolixité persuasive, n’a pas eu lieu. La leçon qu’il s’est apprise à lui-même n’admet ni variantes, ni lacunes ; sa mémoire est topique parce qu’elle fait exception de tout, à l’exclusion des idées maladives. On ne le prend jamais en défaut, à quelque date que remonte l’aventure, et sa persuasion, à force d’être monotone et circonscrite, devient communicative.

L’assistant néanmoins ne consent à se laisser convaincre que si l’histoire l’intéresse personnellement ; or, les deux sentiments qui se prêtent le mieux à cette façon d’entraînement sont, à coup sûr, la crainte et l’espérance. L’un et l’autre n’empruntent aux réalités présentes qu’un point de départ ; leur domaine vrai est dans l’avenir, et partant dans l’inconnu. Autant il est facile à un homme d’acquérir la certitude que vous n’êtes pas riche, autant il lui est malaisé de garantir que vous ne le deviendrez pas. Le législateur, en définissant l’escroquerie, impose une pénalité à « quiconque, soit en faisant usage de faux noms ou de fausses qualités, soit en employant des manœuvres frauduleuses pour persuader l’existence de fausses entreprises, d’un pouvoir ou d’un crédit imaginaire, pour faire naître l’espérance ou la crainte d’un succès, d’un accident ou de tout autre événement chimérique…, aura escroqué ou tenté d’escroquer la totalité ou partie de la fortune d’autrui ». Qu’on supprime toutes les épithètes qui impliquent une responsabilité de la part du délinquant, et on aura la formule des délires qui trouvent des adhérents.

La conformité d’idées répond à une conformité de sentiments, toutes les fois qu’il s’agit d’un possible et que la raison ne se révolte pas. Or, les aliénés, dont les conceptions délirantes se dépensent en prévisions inquiétantes ou consolantes, sont, en somme, ceux qui se rapprochent le plus de l’état physiologique. On pourrait, par des gradations insensibles, marquer le passage des simples dispositions de caractère à la folie, en commençant par les gens craintifs ou enclins à d’infatigables espérances, pour aboutir aux aliénés terrifiés, aux mélancoliques absorbés par une appréhension incessante, ou aux ambitieux à satisfactions toujours prochaines. Cette forme d’aspiration délirante n’éveille donc pas une répulsion, et, à ses degrés moyens, elle appelle moins la négation que le doute. Combien de fois le médecin, même expérimenté, se demande-t-il si l’entrée en matière n’a pas été un accident réel, au lieu d’être un événement chimérique, et hésite-t-il entre une exagération et une aberration sentimentale.

Dans le délire à deux, l’aliéné, l’agent provocateur, répond, en effet, au type dont nous venons d’esquisser les principaux traits. Son associé est plus délicat à définir, mais avec une recherche persévérante, on arrive à saisir les lois auxquelles obéit ce second facteur de la folie communiquée.

La première condition est qu’il soit d’une intelligence faible, mieux disposée à la docilité passive qu’à l’émancipation ; la seconde qu’il vive en relation constante avec le malade ; la troisième qu’il soit engagé par l’appât d’un intérêt personnel. On ne succombe à l’escroquerie que par la séduction d’un lucre, quel qu’il soit ; on ne cède à la pression de la folie que si elle vous fait entrevoir la réalisation d’un rêve caressé.

Nous envisagerons successivement chacune de ces données d’après les renseignements que fournit l’observation.

I

Les enfants, appréhensifs par nature, confinés dans un milieu sans expansion, sont disposés au premier chef, à devenir les échos d’un délire auquel on les associe. Leur raison indécise n’engage pas la lutte et pour peu que l’aliéné les ait faits partie prenante, ils espèrent ou ils craignent pour leur propre compte avec l’égoïsme inhérent à leur âge. Leur foi, dans quelques cas, va si loin, que l’aliéné lui-même hésite à les suivre et qu’à première vue on croirait que les enfants ont créé les délires dont ils sont le reflet. En général, et sauf de très rares exceptions, les conceptions ainsi transmises sont plus terrifiantes qu’agréables. On sait combien les enfants prédisposés aux troubles cérébraux sont accessibles à la crainte. Les manifestations spontanées consistent dans des frayeurs au moment du sommeil, des craintes dans l’obscurité, des rêves à cauchemar, des peurs de dangers imaginaires ou d’individus menaçants ; les manifestations provoquées artificiellement se meuvent dans la même sphère. Les joies de l’avenir les touchent peu ; c’est plus tard seulement, quand avec la raison croissante, la prévision s’est mieux assise qu’apparaissent les aspirations envieuses vers le plaisir, la fortune, etc., qui ne se développent guère que plusieurs années après l’éclosion de la puberté, quand l’enfant est tout près d’être un homme.

Observation I. — Deux vieilles filles ont recueilli, comme l’unique héritage d’une de leurs sœurs, une petite orpheline, grêle, pâle, âgée de huit ans. La vie est difficile et les ressources au-dessous des besoins. Une des sœurs vient à mourir et son travail manquant, l’existence est encore plus étroite : l’autre sœur est prise d’un délire de persécution vulgaire, à forme sénile. Les voisins se sont ligués contre elle ; des voix l’injurient ; des bruits auxquels elle attribue un sens menaçant se produisent. L’aliénation avance par un progrès lent ; au bout de quatre années, elle a pris de telles proportions que les habitants de la maison s’inquiètent.

L’enfant, qui sort à peine pour les commissions urgentes, tandis que sa tante refuse de quitter sa chambre où elle s’enferme, est questionnée. On apprend d’elle que de méchantes gens ont essayé de l’empoisonner, ainsi que sa tante ; toutes deux ont éprouvé de graves accidents ; des ennemis sont entrés pendant la nuit pour l’arracher à la protection de sa parente ; à toutes les questions elle répond avec la lucidité des enfants que la cohabitation des vieillards a mûris avant le temps. Ses assertions sont d’autant plus plausibles qu’elles représentent la folie de la malade absente, atténuée, émondée par la nièce qui n’est pas une aliénée.

Il survient alors un fait curieux que nous avons vu reproduire bien des fois. Les conceptions délirantes, réduites à leur plus faible expression en passant par la filière d’une intelligence demi-saine, sont plus près de la raison qu’aucune idée engendrée dans le cerveau d’un aliéné. Les auditeurs ont moins de répugnance à se rendre ; les objections qu’ils élevaient ont été accueillies ; l’enfant a renoncé à quelques-unes de ses énonciations, dont on lui montrait l’impossibilité ; celles qui restent n’en ont que plus de valeur. L’expérience, conforme à la règle déjà posée que : moins le délire est brutal plus il devient communicable.

Les voisins prennent fait et cause pour l’enfant ; ils en appellent à l’autorité, imaginant une fable romanesque de nature à justifier ces prétendues persécutions. L’enquête et l’examen auquel procède un de nous ne laissent subsister aucun doute. La malade est placée dans un asile, et l’enfant dans un orphelinat, où elle guérit de cette maladie pour ainsi dire parasitaire ; mais les gens du quartier conservent encore des soupçons et ne se déclarent pas satisfaits.

Dans d’autres cas, la participation de l’entourage est plus active ; non seulement il accueille, mais il provoque les confidences et, en passant de bouche en bouche, le récit se rectifie ou s’amplifie. L’enfant se trouve alors entre deux courants. L’un, celui de l’aliénée, qui a été le promoteur de ces conceptions, l’autre, celui des assistants, qui atténuent les invraisemblances et complètent les côtés admissibles au gré de leurs passions. Dévoyé par l’un, redressé par les autres, l’enfant finit par croire à ces inventions de seconde main.

Cette double culture était très marquée dans un fait que nous mentionnerons, sans entrer dans des détails intéressants, mais qu’il serait trop long de rappeler.

Observation II. — Il s’agit encore d’une jeune fille élevée cette fois par sa mère, que le père a laissée dans la misère pour s’enfuir on ne sait où. La mère est persécutée, mais son délire, sans complications de sénilité (elle a quarante ans), porte sur des objets définis. Ce sont les prêtres, un surtout, qui se sont acharnés contre elle et l’empêchent de trouver du travail. La fille a seize ans, scrofuleuse, chlorotique, de taille et de stature moyennes, à l’intelligence peu développée. Elle n’a appris que laborieusement à lire, a peu fréquenté l’école, n’a été astreinte à aucun apprentissage. La mère et la fille vivent dans une étroite communauté de la petite pension que leur fait un parent plus aisé ; elles habitent la même chambre, couchent dans le même lit et ne se quittent jamais. L’enfant répète aux voisins les propos délirants de la mère ; elle affirme avec elle qu’un prêtre vient chez elle de temps en temps, le soir quand elle est couchée, que les lumières sont éteintes et qu’il les menace. Sa mère l’entend, quoiqu’il parle à voix basse, et elle aussi, mais confusément. Au matin, sa mère lui répète tout, et elle se souvient bien d’avoir entendu.

Les confidents se communiquent les détails de cette étrange aventure et y ajoutent des commentaires. Il leur plaît de découvrir que ce prêtre imaginaire en veut à la vertu de la fille et ils le lui persuadent aisément. De là, plainte, examen médical et constatation de la folie caractérisée de la mère.

Dans ces deux faits, comme dans tous les autres qu’il nous a été donné d’observer (et ils sont assez nombreux), la folie a pris naissance chez l’adulte et s’est déversée sur l’enfant ; elle a consisté dans un délire de persécutions tout appréhensif.

Nous ne citerons qu’une brève observation, et au lieu d’un exposé, nous donnerons pour ainsi dire la sténographie du récit auquel se sont associées les deux malades. Le fait ainsi rapporté est brut et presque brutal, mais à ce titre il devient saisissant et donne pour ainsi dire la note caractéristique de la situation.

Observation III. — La femme M…, a trente-cinq ans, sa fille en a treize. Le délire vulgaire date environ de quatre mois, et c’est sur les plaintes des voisins que la mère a été soumise à un examen médical. Elle est de taille moyenne, amaigrie, pâle et presque fébrile ; physiquement, elle se plaint de nausées fréquentes, d’insomnie, de fatigue sans maladie. Des troubles gastriques assez accentués sont attribués par elle à des tentatives répétées d’empoisonnement. Elle sent dans la bouche comme un goût de safran qui l’abrutit et qui l’énerve ; elle a trouvé d’ailleurs du safran dans ses aliments.

« Ça a commencé, dit-elle, qu’on me suivait dans les rues ; les voisins s’en sont mêlés et m’ont insultée. Il y a évidemment des personnes qui me sont étrangères et d’autres que je connais ; il faut qu’il y ait comme un complot.

Depuis quelques semaines, on fait la nuit des pesées à ma porte. Je me suis sauvée de chez moi il y a huit jours pour aller coucher chez une amie au milieu de la nuit. Là aussi on a frappé à la porte cochère et essayé de la soulever avec des pinces ; je l’ai entendu.

Je n’y suis pas restée et j’ai voulu rentrer chez moi, mais il m’a fallu m’enfuir et demander à coucher à une autre dame. Là il n’y a rien eu.

Je suis revenue chez moi ; on a essayé d’ouvrir la porte en mon absence, on a changé ma clef. Bien des affaires ont disparu de ma chambre, des bandes de mérinos, de la laine, de la soie, etc.

C’est la nuit qu’on me tourmente et l’on s’en va à sept heures du matin. Je les ai entendus remuer et me suis barricadée avec mon lit, mais je ne les entends pas parler.

Les gens qui me persécutent sont les nommés V… et S…, mes voisins. V… a dit devant moi : il y a toujours ceci et cela. Sa femme a fait courir le bruit que j’allais tous les soirs livrer ma fille pour manger.

Je ne sais pas pourquoi on m’en veut ; mon mobilier ne doit pas faire envie ; c’est pure méchanceté. À l’église, on m’a déchiré ma robe en m’injuriant ; j’étais allée conduire ma fille et ne connaissais personne.

Épuisée, ne dormant que le matin, j’avais résolu de mener ma fille à la consultation de l’hôpital. Je suis descendue à deux heures du matin, du haut de la maison qui a plus d’un étage, avec une échelle, emportant mon enfant sur son dos ; je ne sais pas comment nous ne nous sommes pas tuées. Je me suis promenée toute la nuit avec l’enfant et le matin, on nous a renvoyées de la consultation. J’ai à Paris mon beau-père qui voulait bien nous recevoir, mais j’ai eu peur pour lui parce qu’il était seul. Puisqu’on me persécute, on le persécuterait aussi. »

La fille M…, treize ans, est grêle et porte moins que son âge ; elle est vêtue d’une robe sale et en lambeaux ; ses réponses sont entrecoupées de sanglots. « Je voudrais voir ma petite mère ; quand maman sortait pour travailler, il y avait un homme qui faisait hou ! hou ! sous la porte, comme le vent ; j’avais peur, je n’osais pas me coucher, j’étais malade, On faisait peur aussi à maman la nuit. C’était un homme qui retirait ses sabots ; on ne l’entendait pas marcher et il arrivait sous la porte, le matin, à midi ; le soir, je croyais qu’il y avait du monde caché sous le lit. On entendait comme si on soulevait les meubles et la porte ; nous étions obligées de nous barricader avec le lit. Nous avons entendu des coups dans la nuit ; on a arraché avec une pince un morceau de la porte. Je l’ai entendu avant maman, mais je n’osais pas lui dire. Je n’ai jamais rien vu, mais j’entendais bien qu’on marchait et qu’on frôlait des papiers sur le carré.

Maman m’a raconté que c’était une femme qui lui en voulait. »

De ces récits sommaires mis en regard, l’un représente le délire classique de persécutions, l’autre n’exprime que des terreurs enfantines et une crédulité qu’explique l’âge de l’enfant. Il faut se rappeler que la maladie de la mère est récente, que la fille n’a été associée qu’aux manifestations les plus grossières et cependant son affirmation n’a pas été sans influence. D’un côté, elle garantissait l’authenticité des hallucinations auditives, de l’autre, elle poussait la mère à des actes qu’elle seule n’eut peut-être pas risqués. Encore au début de la folie, la femme M… s’inquiète des conséquences qu’aurait pour son beau-père une cohabitation dangereuse ; elle se préoccupe avec une anxiété plus active du sort réservé à sa fille et on a vu comment elle avait tenté de la soustraire aux persécutions. Or, dans ces folies à type psychique, être sollicité à agir c’est accélérer le progrès des conceptions délirantes.

II

Les choses ne se passent pas ainsi lorsque la transmission a lieu inversement d’un jeune sujet à un individu sénile, ou seulement plus âgé et faible d’intelligence. L’adulte reflète plus passivement ; il est aussi convaincu en apparence, aussi affirmatif, mais il n’exagère ni ne développe les conceptions délirantes, faute d’un effort d’imagination qui lui coûterait. On pourrait dire qu’il s’agit moins d’une persuasion réelle que d’un assentiment qui s’énonce par des phrases interjectives : Ah ! c’est bien vrai ; il n’y a pas à en douter ; elle ne ment pas ; etc. Lorsque l’association délirante s’établit entre des adultes, l’état mental du réceptif est plus complexe. L’enfant obéissait aux instincts de son âge, tandis que l’adulte a remplacé les impulsions instinctives par des habitudes, des calculs, des combinaisons dont il entrevoit le fort et le faible. Il s’installe avocat de sa propre cause et ne se livre que dans la mesure qui lui semble s’accorder avec ses intérêts. L’enfant ment quand même et l’obstination de son mensonge finit par conduire à la vérité. L’adulte trompe à son heure et sait taire les raisons intimes qui le font agir.

Néanmoins, et comme il s’agit d’intelligences débilitées, moitié par intimidation, moitié par persuasion, on arrive à élaguer le faux et à découvrir la réalité cachée sous d’assez vulgaires artifices. On s’aperçoit alors que les adultes et les enfants se rapprochent par de saisissantes analogies et c’est pourquoi nous avons insisté sur les délires infantiles réflexes.

Il existe pourtant des différences qui tiennent moins aux procédés intellectuels qu’à l’acquis. Tout individu, mûri par l’expérience de la vie, si faible qu’on le suppose, garde les notions des misères qu’il a souffertes ou dont il a entendu parler ; il a parallèlement l’appétit des joies qu’il a goûtées ou qu’il ne connaît que par ouï-dire. Chaque homme a, comme on l’a dit, son roman tout prêt dans sa tête. Il faut donc, pour le séduire, que la conception de fantaisie corresponde à ses préoccupations du moment, et cette nécessité d’une communauté de sentiments entre l’aliéné et son associé se réalise facilement dans la vie.

De la part des inconnus, bien des manifestations, même vulgaires, nous surprennent. Les gens avec lesquels nous avons pris l’habitude de vivre dans un commerce de chaque jour peuvent au contraire se permettre des bizarreries qui ne nous affligent ni ne nous étonnent, accoutumés que nous sommes à leur humeur. Il existe pour les relations sociales une sorte d’acclimatement qui atténue l’imprévu, s’il ne le supprime pas.

La cohabitation d’un individu faible avec un aliéné, constante, sans rémission comme sans réticences, la participation aux mêmes espoirs et aux mêmes craintes, sollicitée par des événements dont une portion n’est pas sans attaches avec la réalité, ménagent la transition entre la raison défaillante et le délire. La folie d’ailleurs, dans le milieu que nous représentons, n’est pas le fait d’une invasion subite. La période prodromique a préparé incidemment les voies. Les deux confidents ont mis en commun leurs aspirations et leurs peines, et quand l’un des deux vient à excéder la limite du raisonnable, l’autre ne la franchit pas brusquement, mais y pénètre par une insinuation progressive. C’est donc peu à peu que ce travail de solidarité s’effectue.

Rendu à lui-même, ne fût-ce que pendant quelques heures chaque jour, ou quelques journées chaque semaine, le néophyte du délire réfléchit ; les doutes l’assaillent, la raison se relève. Pour que la conversion soit complète, il faut un entraînement sans répit, qui ne laisse pas de temps pour se reprendre. Tel est en effet le cas des délirants à deux. Toujours les relations ont été étroites et longtemps prolongées ; toujours le second malade a été mêlé au début de la maladie et en a parcouru les phases successives. Luttant d’abord, se défendant de moins en moins, enfin prenant fait et cause pour des conceptions qu’il s’est lentement assimilées. Cette dégradation est évidente dans toutes les observations, et elle est d’autant plus manifeste qu’on a pu pénétrer plus avant dans l’évolution intime de la maladie.

On doit donc placer en première ligne les éléments essentiels que nous venons de résumer : d’abord, la modération relative du délire, ses côtés sentimentaux, sa concordance avec les dispositions de celui qui s’y adapte ; en second lieu, la répétition incessante des mêmes propos, renouvelés sans rémission ; enfin, la débilité intellectuelle et morale du participant.

Une fois que le contrat tacite qui va lier les deux malades a été à peu près conclu, il ne s’agit pas seulement d’examiner l’influence de l’aliéné sur l’homme supposé sain d’esprit ; mais il importe de rechercher l’action inverse du raisonnant sur le délirant, et de montrer par quels compromis mutuels s’effacent les divergences.

Qu’on essaye de mettre un aliéné atteint du délire de persécution porté aux extrêmes, halluciné, égoïste à l’excès, implacable dans ses affirmations obstinées, insensible à l’approbation comme au doute, en rapport avec n’importe quel homme doué du meilleur vouloir, il ne sortira rien de cette association que la lassitude. Le demi-persécuté, qui étend sa sollicitude maladive sur ceux qui l’entourent, les confondant avec lui dans ses appréhensions, aiguisant d’un peu d’espérance ses inquiétudes quelque peu confuses, ne se maintient pas indifférent à la résistance ou à l’encouragement de l’auditeur. Celui-ci répète, avec des variantes, la leçon qui lui a été apprise ; il ébarbe pour ainsi dire les trop brutales absurdités ; il remplit avec des données presque logiques les lacunes excessives. Petit à petit, l’histoire se dégage et se systématise, revue et considérablement amendée.

L’aliéné a profité, non pas d’une éducation à laquelle il reste fatalement insensible, mais il a contracté l’habitude d’un récit tant de fois reproduit qu’il n’exige plus d’effort.

Tous les médecins savent avec quelle étrange fixité de mémoire certains persécutés racontent leurs aventures imaginaires, n’oubliant ni un détail, ni une date, ni un incident. C’est l’histoire non pas inventée, mais formulée à deux qu’ils racontent.

Il résulte de cette assidue collaboration une telle homogénéité dans le dire des malades qu’il faut souvent un long temps, doublé d’une active recherche, pour discerner le délirant primitif du secondaire. C’est quand on a séparé l’un de l’autre, pendant plusieurs jours, quand non seulement la vie commune a été rompue, mais que le milieu a été transformé, qu’on acquiert une certitude. La donnée psychologique la plus curieuse n’est pas celle que nous fournit l’influence de l’aliéné sur l’individu sain d’esprit : c’est au contraire l’action qu’exerce le confident raisonnable sur l’aliéné. L’expérience vraie qui représente l’aliéné comme fermé à toute persuasion, aussi incapable d’être détourné par une objection que d’accepter une addition à ses idées favorites, ne se dément pas.

En étudiant le travail insidieux qui s’exécute dans l’esprit du malade, on voit bien vite qu’il n’a pas cédé un pouce de son terrain. Ses concessions apparentes se sont bornées à taire provisoirement, ou à laisser dans l’ombre, quelques-unes de ses idées pathologiques. Les aliénés en voie de guérison, ou dans la première période encore mal assurée de la maladie, se prêtent volontiers à de semblables réticences ; et c’est là une des difficultés bien connues de l’examen.

Qu’on prenne à part le malade primitif et qu’on se donne la peine de l’étudier attentivement, on finit par rompre la glace et par retrouver au-dessous le type de la ténacité des conceptions délirantes telles qu’on les observe chez les malades isolés. Cette enquête incisive est souvent difficile, mais il est rare qu’à force de patience on n’y réussisse pas.

Si on isole les deux malades, au lieu de les confronter côte à côte, parlant presque toujours ensemble, répétant tout au moins les mêmes idées avec les mêmes phrases, s’entendant sans s’aider du regard, à la façon des enfants qui récitent à l’unisson une fable apprise par cœur, dans quelle mesure parvient-on à détruire le parallélisme ?

C’est par cette étude comparative qu’on peut estimer le degré de pénétration de la maladie acquise, et qu’on se convainc aisément que le nom qui convient le mieux à la situation respective des deux individus n’est pas celui de contagion. Le malade réel est resté le malade ; l’aliéné par reflet n’a pas réussi à dépasser les limites de l’absurde. Or, l’absurdité, si loin qu’elle soit conduite, n’a de commun avec la folie que les grossières apparences. Elle est mobile, capricieuse, compatible avec certaines puissances de raison, et n’obéit pas aux lois qui s’imposent à toute aliénation. À force de persévérance, on ébranle les croyances erronées qui semblaient les plus fermement assises ; l’erreur a des moments d’indécision, et si on ne consent pas à s’avouer vaincu, combien de fois ne discernons-nous pas la pointe d’amour-propre ou de respect humain qui s’est mise en travers.

L’aliéné qui se résigne à déclarer qu’il renonce à ses pensées délirantes commet un mensonge qui lui coûte. L’individu dominé par des opinions absurdes, et qui affirme persister obstinément, commet le plus souvent un mensonge, mais en sens inverse. Le contraste suffit pour établir entre les deux la ligne de démarcation la plus infranchissable ; l’un est fou, au sens social et médical du mot, l’autre ne l’est pas.

Pour le faux malade, l’adhésion de l’entourage est un auxiliaire considérable. Comme il a accepté les idées qu’on lui suggérait, on admet celles qu’il énonce avec quelques réserves, et il puise dans cet appui tacite ou explicite de nouvelles forces. Mis en face d’une contradiction persistante, dominé par la volonté d’un interlocuteur qui fait presque fonction de juge, il perd peu à peu de son assurance. Le malade vrai n’est plus là pour le soutenir, et si on prend soin d’atténuer ses contradictions, au lieu de les faire ressortir, il éprouve une façon de soulagement à être délivré de ces conceptions parasitaires.

Nous avons indiqué les principaux points sur lesquels doit porter l’étude des malades délirant à deux. Qu’on n’oublie pas qu’il s’agit d’une des formes de l’aliénation, intermédiaires entre la raison et la folie confirmée, et qui, exemptes de troubles physiques caractérisés, ne se prêtent qu’à une analyse psychologique. Les observations qu’on va lire, et que nous avons choisies en vue d’indiquer des divers types, empruntent à la nature de la maladie un aspect tout particulier, et ressemblent plus à des études de mœurs qu’à des observations médicales. Il n’en saurait être autrement quand la recherche implique un double examen : celui du malade et celui de l’individu sain entrant dans le courant des divagations. Les aventures réelles de la vie, l’organisation du milieu où ces événements s’accomplissent jouent un grand rôle dans l’évolution des délires atténués et le récit composé de données vraies, de croyances intéressées, d’inventions délirantes, d’efforts sincères mis au service des divagations, ne s’accommode pas aux formules scientifiques.

Le premier fait que nous rapportons résume si bien les conditions en vertu desquelles naît et se développe le délire à deux qu’on peut le considérer comme un type.

Observation IV. — La nommée X…, soixante-six ans, exerce la profession de sage-femme dans une ville de province. Son intelligence s’est abaissée avant l’âge et sa clientèle a baissé parallèlement. Les ressources du ménage suffisaient à peine aux besoins de la femme X… et de sa fille qui vit à ses dépens ; le mari a disparu depuis longtemps.

Un dernier coup vient achever la misère ; le petit emploi de sage-femme attachée au bureau de bienfaisance, ou à une Société charitable, est enlevé à la malade. Pendant cinq ans, elle vit de ses économies et en resserrant encore les liens étroits qui la rattachent à sa fille.

Celle-ci a vingt-huit ans, elle est de stature moyenne, assez vive d’esprit, mais au fond d’une intelligence limitée. Elle a fait quelques études et a même obtenu le diplôme d’institutrice du dernier degré, sans réussir à utiliser ses quelques connaissances. À diverses reprises, elle a dû se placer en France ou à l’étranger ; par des raisons qu’elle énonce assez confusément aucune de ces tentatives n’a abouti.

La pauvreté ainsi croissante arrive à son comble. Les deux femmes sont expulsées de leur humble logis, sans ressources, plus incommodes à ce qu’il paraît qu’intéressantes aux yeux de leurs rares relations ; on fait en leur faveur une petite collecte, à laquelle s’associe la municipalité locale, et qui monte à 40 francs. Avec le pécule, on les envoie à Paris où, dit-on, elles ont toutes chances de gagner leur vie.

Elles descendent, absolument étrangères dans la ville, dans un petit hôtel où elles sont accueillies avec bienveillance.

Pour que ces deux provinciales aient consenti à un tel voyage, pour qu’on ait songé à le leur proposer, il fallait que cet absurde déplacement répondit à quelque chose de plus que la banale confiance dans l’hospitalité d’une grande ville.

La fille X… a, en effet, une visée à laquelle elle a associé sa mère. Il existe quelque part une succession Dubois, ou comme dit la mère (traduisant dans son langage les affirmations de sa fille), un avoir qui vient des Dubois. De cet héritage, on ignore la provenance et le chiffre, mais on sait qu’il est conséquent. Un parent, frère de l’une, oncle de l’autre, devait être héritier, sans qu’on puisse deviner à quel titre, car il ne porte pas le nom du prétendu testateur, mais il avait, soi-disant, rassemblé les papiers et pris des arrangements que sa mort a interrompus.

L’invention est, comme on le voit, toute populaire. De temps en temps il circule des histoires de fortunes immenses accumulées jusqu’au merveilleux, et qui attendent un heureux inconnu destiné à les recueillir, dès qu’il aura justifié de son droit. Le défunt porte d’habitude un nom vulgaire assez répandu, pour solliciter de nombreux aspirants.

Pour se résoudre à aspirer à une situation si enviable et convertir en conviction arrêtée un rêve qui excède toutes les rêveries, il faut un travail intellectuel dont les aliénés seuls sont capables.

Ici après un examen prolongé, on parvient à suivre la filière des conceptions délirantes, imaginées par la fille et reflétées par la mère qui leur donne l’appoint de sa sanction, l’autorité de son âge, la sobriété de l’exposé et cette apparence de sincérité qu’ont les récits romanesques reproduits de seconde main.

Le parent étant un gendarme retraité, il avait, a-t-on dit, après sa mort fait un testament. Or, pourquoi avait-il testé puisqu’il n’avait pas un sou à léguer ? On a dû mettre les scellés et on n’a jamais communiqué les papiers. C’est qu’on avait intérêt à les soustraire.

Le délire une fois assis sous cette forme, et la première conception remonte aujourd’hui à deux ans (le frère est mort il y a cinq ans), il se partage et suit deux directions : d’une part affirmer le droit à l’héritage, de l’autre, chercher par quelles menées souterraines les vrais destinataires ont été dépouillés.

La première tâche semble, par un compromis tacite, avoir été surtout réservée à la mère ; la seconde, celle qui consiste à dépister la persécution, revient à la fille plus imaginative.

Un nommé R… dont l’individualité reste assez indécise, mais qu’elles supposent attaché à un séminaire, leur a fait dire par une femme qui ne pouvait être le mandataire d’un autre individu : allez connaître. Cette phrase énigmatique, si conforme à celles que répètent les hallucinations de l’ouïe, a été la première révélation parlée ; on en cause, on la commente à deux et après un an de réflexion inquiète, on se décide à suivre sur cette entrée en matière.

Un M. C…, homme d’affaires, que le parent héritier présumé a connu, doit être chargé de la succession qu’ils sont trois à se partager, les deux malades, une de leurs parentes encore vivante et le nommé R…

La mère, incitée par la fille, se rend chez M. C… ; elle lui demande d’avancer de l’argent ou de lui confier un titre sur lequel elle puisse provisoirement emprunter. Celui-ci refuse, met la femme à la porte, déclarant qu’il ne sait de quelles affaires il s’agit. Néanmoins, il a dit à une femme : c’est vrai, et à une autre, qu’elles s’occupent de leurs affaires.

La fille écrit à M. C… lettres sur lettres, mais ne reçoit pas de réponses et ce silence, qu’elle n’ose rompre par une nouvelle visite devient un argument de plus en faveur du bien-fondé de ses prétentions.

C’est sur ces entrefaites qu’a lieu le voyage à Paris. Les deux femmes descendent, comme nous l’avons dit, dans une maison garnie tenue par une dame X… Elles cherchent de l’ouvrage et n’en trouvent pas. On offre à la fille une place d’institutrice en Pologne ; elle la refuse parce que son absence nuirait au succès de l’entreprise.

La maîtresse de l’hôtel paraît avoir subi, à quelque degré, l’influence de ce délire, qui serait devenu peut-être une aliénation à trois si les relations avaient été plus étroites et plus durables. Cependant, on est de plus en plus réduit aux expédients ; on vend le peu qu’on possède, une bague, du linge, et le bagage finit par se réduire à la possession de quelques hardes.

Moitié pitié, moitié confiance dans un meilleur avenir, la dame X… avance quelques francs peu à peu ; la dette s’accroît vite, puisqu’aucune des dépenses de loyer ou de nourriture n’est payée et elle monte à près de 100 francs.

Pourquoi la maîtresse d’hôtel a-t-elle été si favorable, pourquoi y a-t-elle été de sa bourse ? On ne court pas de pareils risques quand on n’a pas de raisons pour le faire. C’est qu’elle avait pris des informations, qu’elle savait la succession prochainement réalisable. Elle l’a d’ailleurs laissé entendre par des mots équivoques. À qui fera-t-on croire qu’on fasse ainsi, sans raison, des cadeaux dans Paris ?

Le mutisme de M. C… se prolongeant, on écrit au notaire, qui ne répond pas davantage, parce qu’il n’a rien à répondre à propos d’une succession imaginaire à partager entre des héritiers de fantaisie. Le mauvais vouloir a pris les proportions d’un complot, et là commence le rôle prédominant de la fille.

R… est séminariste, ou supposé tel, car ni l’une ni l’autre ne l’ont vu ; elles savent seulement qu’il connaissait leur parent, le collectionneur des papiers authentiques. Or, une église a été bâtie dans la ville où le séminaire du diocèse est installé. Cette église a, dit-on, coûté 5,000 francs. Qui a fait don de cette somme considérable ? Évidemment R…, qui a dû hériter le premier, puisque c’est lui qui a laissé sous-entendre l’existence de la succession. Le notaire a dit à une personne : « Cette femme qui m’écrit est malade. » C’est qu’il avait fait serment de ne rien révéler.

« Le clergé est mêlé dans l’affaire, la succession existe, mais j’y suis soustraite, dit la fille, par la faute des prêtres. On dit partout que l’archevêque veut que nous en fassions l’abandon. Maman n’y a pas pris garde ; mais moi je suis sûre de l’avoir entendu. D’ailleurs on n’invente pas ces choses-là. »

Une fois la persécution admise, elle s’affirme à chaque pas, et on comprend combien il est facile de succomber à l’idée d’une persécution, quand tout effort est impuissant, toute ressource épuisée, et qu’on n’a plus, suivant l’expression de la mère, qu’à mourir de faim.

La part proportionnelle de chacune des deux malades s’accuse mal dans un récit condensé ; elle est certaine pour qui conduit l’enquête et dirige l’interrogatoire. La mère, qui ne joue que le rôle secondaire, a peine à se retrouver dans le lacis des déductions logiques à l’aide desquelles la persécution se prouve et s’explique. Le thème, sans les variations, suffit et au delà à la portée de son intelligence. La fille, au contraire, se complaît au récit du complot dont elle renoue les fils avec moins d’habileté toutefois que bien d’autres persécutées. De temps en temps elle en appelle à un de ces aphorismes dont les esprits de second ordre font si volontiers les prémisses de leurs argumentations : « J’ai cherché de l’ouvrage, et on m’en a refusé. Pourquoi ? J’ai présenté des modèles, et on ne les a pas regardés. C’est la malveillance organisée qui seule peut être cause de tout cela. »

Quant à l’existence d’une aliénation vraie, aucun médecin expérimenté ne la mettra en doute. Elle se prouve, moins par l’absurdité de la donnée première que par le mécanisme intellectuel à l’aide duquel elle est mise en œuvre. En somme, tout repose sur un non-sens ; il n’existe ni succession ni parité de noms avec le testateur Dubois, ni pièces ni papiers à l’appui. Des propos indirects, des mots dépourvus de sens servent de point de départ ou de point d’appui ; comme dans toute folie, c’est la foi maladive qui commande, n’admettant ni objection ni contrôle.

L’association des deux malades, dont l’une ne délire que par commission, a seulement effacé les angles, limité le délire dans une systématisation convenue, et qui a pu en imposer à quelques faibles d’esprit.

L’histoire suivante a tant d’analogies avec celle qu’on vient de lire qu’il convient de l’en rapprocher. Les nuances en médecine sont plus précieuses que les contrastes.

Observation V. — Il s’agit de deux sœurs jumelles, âgées de quarante et un ans, de même complexion, quoique se ressemblant peu de figure. Elles ont vécu en commun pendant leur enfance et leur adolescence. Le père et la mère sont morts, et on ne peut avoir sur eux des renseignements explicites.

Lucile s’est mariée, à l’âge de dix-sept ans, à un homme excellent dont elle n’a jamais eu qu’à se louer. De ce mariage est née une fille, âgée aujourd’hui de quinze ans.

Le ménage, qui s’était installé en province, tandis que la sœur continuait à habiter Paris, ne réussit pas. Un petit établissement de cafetier qu’ils avaient fondé prospéra d’abord, puis l’ambition d’accroître leurs affaires les gagne, et ils achètent une brasserie. Des difficultés de tout genre, des déboires auxquels ils n’étaient rien moins que préparés, les assaillent ; en trois ans, ils perdent leur petit capital, fruit de laborieuses économies. L’associé qui, à leur dire, les avait trompés, reprend la brasserie et la relève. Des 20,000 francs perdus au cours de l’entreprise, il ne reste plus que 900 francs, insuffisants à couvrir les dettes. Le mari et la femme se remettent à l’œuvre et finissent par se libérer de ce qu’ils doivent, au prix d’énormes sacrifices. Le mari, découragé, fait quelques affaires en vins avec un demi-succès, puis il succombe en 1865 à une maladie qui paraît avoir été un cancer de l’estomac.

N’ayant plus rien qui la retienne en province, Lucile revient à Paris avec sa fille âgée de trois ans ; elle se réfugie près de sa sœur et toutes les deux vivent de leur travail qui suffit aisément à leurs dépenses.

Joséphine a épousé un ouvrier en 1856 et n’a pas eu d’enfants, le mari menait une mauvaise conduite et les querelles étaient fréquentes. La femme d’ailleurs laborieuse et régulière a toujours été d’un caractère difficile. Dans les premiers mois de 1875, le mari est arrêté pour outrage à la pudeur. Un soir qu’il était demi-ivre, il s’est déboutonné devant une jeune fille qui a porté plainte. La prévention assez courte est suivie d’une condamnation à six mois de prison, réduits plus tard, à cause des antécédents relativement favorables du prévenu, à cinq mois.

On comprend quel coup porte le déshonneur imprévu dans la maison où les deux femmes vivaient étroitement liées par leurs affections et par un sens droit du devoir. Que faire ? À quoi se résoudre ? Faut-il pardonner ? Faut-il au contraire tenir rigueur et témoigner ainsi la répulsion profonde que la faute inspire ? Les délibérations se succèdent et se multiplient, sans qu’aucun incident apporte des éléments nouveaux de décision.

Un événement terrible n’excède pas habituellement les forces des intelligences même débiles. Il en est autrement de la perplexité qui use peu à peu les meilleurs courages et creuse comme la goutte d’eau proverbiale. Peut-être ne trouverait-on pas une condition plus désavantageuse à l’intégrité de l’intelligence ?

Joséphine est la plus intéressée dans la résolution ; elle hésite des mois et finit par se résoudre à quitter son logis, pour une autre installation. C’est dans le nouveau domicile que rentre le mari, après l’expiration de sa peine gracieusement abrégée. Les difficultés de toutes sortes recommencent. Il est alternativement accepté et repoussé, jusqu’au jour où fatigué de cette lutte avec deux femmes, dont l’une est déjà maladive, il annonce qu’il va vivre dans un hôtel garni, mais qu’il maintient son droit à l’habitation conjugale et qu’il saura bien forcer la main à sa femme récalcitrante, en lui faisant un procès qu’elle est sûre de perdre.

La menace ne reçoit pas de commencement d’exécution ; cependant l’inquiétude augmente. Les gens du peuple n’ont qu’une idée assez confuse de la justice, de son autorité qui garde un côté mystérieux et de ses droits.

Joséphine entre alors dans le délire vrai dont les prodromes se sont si longuement préparés. Elle refuse le travail et comme elle était de beaucoup la plus active et la plus habile, la gêne commence. Les nuits sont insomnes ; elle se lève terrifiée, allume les bougies sur une table qu’elle a d’abord couverte d’une nappe, déclarant que le prêtre va venir les administrer parce que la mort est proche. Lucile suit de loin, d’abord résistante, puis indécise, et ce n’est qu’au bout de deux mois qu’elle prend une part active à la folie.

Ainsi associées, les deux femmes ne se bornent plus à une appréhension expectante. Elles se résolvent à quitter Paris pour fuir à l’étranger ; elles font et défont leurs malles et leurs journées se passent en préparatifs qui n’aboutissent pas. La nourriture est insuffisante, ni l’une ni l’autre n’ose sortir en quête de provisions ; le peu d’économies amassées finit par s’épuiser. Ce ne sont plus de vagues prévisions, mais on entend des bruits étranges dans la rue ; la police informée veut leur infliger la peine d’un déshonneur dont elles sont solidaires.

Un jour, c’était en novembre 1875, Joséphine annonce l’arrivée des gendarmes ; devant ces extrémités, il ne reste qu’une ressource : la mort. On éteint les lumières et toutes deux se glissent sous leurs matelas, avec une inexpérience enfantine du suicide, pour s’asphyxier ; la première sensation de suffocation est si pénible qu’elles ne se sentent pas le courage de persévérer. On voit par quelle progression la tristesse a monté aux degrés extrêmes de la mélancolie anxieuse. L’excitation n’a plus de trêve ; les voisins se plaignent et une parente informée se décide à enlever les deux malades, l’une dans une maison de santé, l’autre dans un asile d’aliénées. Par une regrettable condescendance, les deux sœurs sont, après deux mois de séparation, réunies dans le même asile.

Joséphine, celle dont on pourrait dire qu’elle a mené l’affaire, est prise d’une agitation maniaque, croissante et communicative. Les scènes d’excitation se multiplient et malgré la violence incohérente du délire, le lien qui unissait les deux femmes, ne se brise pas. Chacune semble donner son mot dans la réplique, et quand l’une s’apaise, l’autre redouble. On se décide alors à les isoler ; mais la séparation est plus apparente qu’effective ; les deux malades se voient par les fenêtres, par les grilles du préau. La plus raisonnable, la seule en réalité qui raisonne, met son intelligence au service d’une sœur en plein accès de manie. Si la malade est ainsi excitée, dit-elle, c’est qu’on la torture ; elle est dans un cas de légitime défense et a droit d’être secourue. Elle intervient alors, à la manière des enfants dans les querelles de ménage, dépassant par son agitation calculée, la violence toute pathologique de sa sœur.

La parente, qui avait fait les frais de cette surveillance imparfaitement organisée, demande le placement des deux malades à bout de ressources dans un asile départemental.

Joséphine, qui continue à subir un accès de manie à rémission, est en effet séquestrée. Lucile, après quelques jours, est rentrée en possession d’elle-même et sa belle-sœur consent à la recevoir avec sa fille qui, malgré l’influence redoutable d’un tel milieu, n’a pas faibli.

Il est curieux de constater la rapidité avec laquelle les impressions délirantes s’effacent chez Lucile, tandis qu’elles ne se modifient pas chez sa sœur.

Le premier jour de la séparation, elle affirme timidement et raconte les péripéties qui ont précédé l’explosion délirante, non sans quelques réticences et quelques excuses : la peur de la prison, notre âge critique nous a hallucinées ; nous étions toutes deux ainsi tourmentées, peut-être moi plus qu’elle.

Le lendemain, elle détourne l’entretien de ces débuts et ne consent à s’expliquer que sur les faits relatifs à l’internement dans l’asile. Là, en effet, les énonciations ont plus de vraisemblance. Ce sont des récriminations encore violentes, mais qui ne touchent déjà plus que par quelques points à l’aliénation : « ma fille me dit : ma tante est folle ; je lui réponds, c’est impossible ; elle a des idées noires, mais ce n’est pas de la folie. J’exige qu’on me mène à l’asile. J’y vais, malgré une assez vive résistance. J’entends crier ma sœur attachée dans une chambre avec la camisole de force, et je m’écrie : dans quel état es-tu là et je me précipite sur elle pour la délivrer. On m’enferme moi-même. Les pensionnaires, les infirmières, les médecins disaient les uns : ne criez pas, les autres : criez pour qu’on sache que vous êtes ici. On nous aurait toujours gardées pour profiter de l’argent que nous payions et que nous ne dépensions pas. »

Le quatrième jour, elle est fatiguée, parle lentement, s’exprime en bons termes sur toutes choses et dit : « c’est ma sœur qui a eu peur ; je l’ai crue et j’ai eu tort ; si j’avais été moins faible, je l’aurais peut-être détournée et elle n’en serait pas où elle en est ».

Cette longue observation appelle peu de commentaires. On y suit l’évolution des idées sur laquelle nous avons déjà insisté, moins les lueurs d’espérance. Dans le premier cas, les femmes étaient excitées par l’appât d’un héritage qui devait les sauver ; ici, la frayeur domine et le délire prend une acuité incompatible avec les rêves consolants qui le modifient.

Dans l’observation qu’on va lire, c’est, au contraire, l’aspiration vers une fortune imaginaire qui domine, tandis que la persécution passe au second plan. Chacun de ces faits éclaire les diverses faces de la folie à deux, et plus le récit est détaillé, moins les corollaires ont besoin de développements. C’est, nous ne dirons pas l’excuse, mais la raison de l’étendue que nous avons cru devoir donner à nos observations.

Observation VI. — La nommée L…, veuve S…, âgée de 46 ans, sans profession, et la nommée M…, 49 ans, journalière, demeurant toutes deux au même domicile, sont arrêtées, à une heure du matin, dans la salle d’attente du chemin de fer d’Orléans (côté de l’arrivée), où elles étaient couchées et endormies sur un banc.

De leur aveu, voilà la quatrième nuit qu’elles passent ainsi, obligées de se cacher pour soustraire à la rapacité d’une police occulte des papiers de grande valeur qu’elles ont en leur possession.

Elles sont arrivées ensemble du Midi à Paris, le 5 décembre 1872, et se sont rendues directement à Versailles, demandant à voir le Président de la République et à obtenir justice des vols dont la femme M…, que nous appellerons Jeanne de son prénom, est victime.

La veuve Marie S… a fourni l’argent nécessaire au voyage et à leur modeste entretien à Paris, depuis six mois qu’elles y résident. Elle affirme que la police est incessamment à leurs trousses, et, bien que le découragement commence à la gagner, elle veut rentrer au moins dans ses déboursés. Sans être guidée par l’intérêt, elle est assurée que, quand la femme Jeanne M… sera devenue millionnaire, elles partageront.

Dès ce début, il est facile de voir que la femme Marie S… n’est que le reflet des aspirations de sa compagne, et que, pour découvrir, ou la filouterie ou le délire, c’est à cette dernière qu’il faut s’adresser.

L’interrogatoire du commissaire de police, chargé de la première instruction, est déjà assez explicite pour que nous le reproduisions :

La femme M… dit avoir raconté l’affaire au curé de la paroisse qu’elle habitait en 1857, à l’époque de la mort de son grand-père. Celui-ci, avant de mourir, avait fait connaître l’existence d’un trésor dans une maison désignée par lui, mais sans indiquer la place. Le curé a découvert la cachette et volé le trésor, et ce n’est qu’en 1866 que le premier vol a eu lieu. Elle est venue à Paris réclamer la protection de M. Thiers. Elle déclare, en outre, avoir eu, en 1866, une maladie grave, provoquée par des outrages commis à l’aide d’une poudre qui a paralysé momentanément son fils et elle-même.

Le double élément de la persécution et de la réparation prochaine apparaissent ainsi d’emblée. Le clergé est partie prenante. Rien ne manque au délire modelé sur celui des femmes X… Seulement, au lieu d’une succession à recueillir, c’est un trésor à ressaisir. L’histoire ainsi conçue rappelle, sous une autre forme, les aventures romanesques où se complaisent les imaginations populaires.

Un examen médical attentif et prolongé permet de remonter jusqu’aux premières phases de la folie et d’en suivre le développement ; mais un long exposé écrit et colporté par la femme Marie donne au mieux la physionomie de l’aliénation :

« Vol fait clandestinement avec effraction et escalade à mon préjudice, empoisonnement des animaux, outrages qui m’ont été faits et dont j’ai dû garder le lit plusieurs fois et plusieurs semaines depuis 1866 jusqu’en juin 1872. »

Nous nous garderons d’essayer l’analyse d’un pareil document, qui ne contient pas moins d’une vingtaine de pages et qui se compose d’une série de récits sans cohésion.

Il en résulte que la femme M… a été prévenue par une voisine de l’existence de la caisse mystérieuse, de la place où elle était déposée et de son contenu en pièces d’or.

Un nommé Victor, personnage qui remplit exactement le rôle dévolu à R… dans la première observation, est l’agent principal qui découvre le secret, s’entend avec le curé de la paroisse, intervient de sa personne, s’introduit, tantôt par des moyens habiles, tantôt par effraction, dans la maison. La malade raconte des fragments de conversation échangés entre elle et Victor, qu’on retrouve comme les éléments essentiels de l’interprétation délirante dans les folies de cette espèce. Victor finit par organiser un complot ; il n’est plus lui ; il devient la société Victor, être abstrait, occulte, et qui se prête mieux qu’une personnalité même confuse à des conspirations impossibles.

La nuit, à de nombreuses reprises, des apparitions étranges ont eu lieu dans sa chambre ; elles ne parlent pas ; mais menacent du geste ; des poignards brillent dans l’ombre ; des sensations bizarres lui donnent à croire qu’elle a été l’objet de honteuses violences, et qu’avant d’abuser d’elle, on l’a endormie par des odeurs ou des breuvages. Pendant ce temps, on emporte des fardeaux de choses précieuses, et le lendemain, elle se réveille si souffrante qu’on croit devoir mander un prêtre. Les amis supposent charitablement que le diable est entré dans le domicile et qu’il conviendrait de l’exorciser.

Plus tard, les obsessions sont à la fois de nuit et de jour ; les conspirateurs se déguisent, les uns en marchands, les autres en colporteurs ou en femmes de la campagne. Ils peuvent ainsi agir plus librement. Des voitures inconnues circulent dans les rues ; des propos, dont la malade saisit le sens, sont échangés ; c’est un conflit de rencontres, de conversations énigmatiques, de démarches avortées pour arriver à la découverte de la vérité, de plaintes adressées aux autorités du pays, tantôt bien reçues, tantôt repoussées par calcul. Les noms propres se croisent, et il n’est pas une assertion qui ne s’appuie sur le témoignage d’un individu dénommé. On répète à voix haute tout ce qui s’est passé dans les nuits d’anxiété. On lui donne, tantôt des conseils de prudence, tantôt des encouragements à agir. Une seule donnée reste immuable : le trésor est une fortune à ne pas y croire ! il faut le voir.

C’est après cette longue incubation que la femme M…, entreprend ses voyages à la poursuite de son bien imaginaire, allant chercher un complément d’information et un surcroît de confiance par les villes voisines, et espérant ainsi échapper à ses persécuteurs. C’est au même temps qu’elle entame des relations de plus en plus intimes avec la veuve S…

Les réponses de la veuve S…, au cours de l’interrogatoire médical, sont à la fois assez explicites et assez naïves pour qu’il y ait tout profit à les reproduire :

« Je connais madame M… depuis avril ou mai 1872. Veuve d’un capitaine au long cours, je l’ai rencontrée chez un marin de nos amis ; j’ai pris de suite part à ses peines. Je ne suis pas bien au courant de ses malheurs et ne veux pas chercher à les approfondir.

« Je suis venue à Paris pour la soutenir ; sans moi, elle serait morte bien des fois. À Paris, je me suis adressée au ministère de la marine ; on m’a répondu qu’on ne pouvait pas s’en occuper.

« J’avais connaissance de ses affaires par elle et par les témoins, qui m’ont tout avoué. Madame C…, la femme d’un employé du chemin de fer, m’a dit que c’était exact, mais qu’elle ne déposerait qu’en justice, et nous ferons de même.

« On m’a montré les endroits, et je crois qu’elle a été volée. Quand madame C… m’a eu raconté la chose, comme me l’avait contée madame M…, j’ai été convaincue. La petite demoiselle C… m’a dit que Madame L… avait fait aussi connaissance avec madame M…, mais qu’elle a déclaré ne pouvoir la servir, parce qu’elle était en rapports de parenté avec les voleurs. On a creusé et on a trouvé les débris du coffre à l’endroit où madame L… les avait cachés. Elles ont déclaré qu’elles en parleraient à la justice, quand on les interrogerait, mais qu’elles avaient peur de mécontenter les gens.

« Je crois que le curé du village a tout fait avec une bande. Je ne sais pas ce que c’est que Victor ; je suppose que c’est un sorcier ; pourtant je ne crois pas aux sorciers. Pour pousser à bien cette affaire, il faudrait prendre le curé ; la soutane a toujours raison. Si on ne réussit pas, c’est que le curé s’en mêle.

« Je suis étonnée que la justice ne donne pas suite à notre plainte.

« J’ai dépensé pour elle, et, si elle rentrait dans sa fortune, elle me rendrait mes déboursés. J’ai commencé et je ne reculerai pas, quoiqu’il m’en coûte d’avoir quitté mes enfants. Je n’espère pas qu’il me reviendra de l’argent ; elle m’a toujours dit qu’elle m’en donnera, mais je n’y compte pas, et, en tout cas, cela ne regarde personne. C’est d’un grand cœur que je suis partie, et je ne regrette rien, car j’aurai fait une belle œuvre : je suis sûre qu’on l’a volée. Mon mari a sauvé une grande fortune comme cela : le bateau avait été incendié ; on a retrouvé l’or caché dans le désert. Je me suis dit : Je pourrai comme lui sauver une fortune. »

À la question ainsi posée : « Vous êtes-vous jamais demandé si la femme M… jouissait de sa raison ? » Elle répond : « Elle a bien sa tête ; je n’aurais pas suivi une folle ; d’ailleurs, on l’a fait visiter par des médecins. »

C’est la veuve S… qui paraît avoir, après bien des hésitations, décidé le voyage à Paris. Un personnage resté indéterminé, et qu’elles appellent le monsieur de Bordeaux, leur a conseillé de demander une audience au ministre. Elles se sont adressées au président du conseil d’État. Le monsieur de Bordeaux avait promis de revenir sans fixer un jour. Elles l’attendaient, et il leur avait paru qu’elles auraient plus de chance de le rencontrer au chemin de fer.

Le jugement de la femme M… sur sa compagne, la veuve S…, est confus ; mais, dans ses moments de lucidité, elle invoque son appui moral, déclarant qu’elle est au courant de tout, qu’elle a vu les témoins, et que la meilleure preuve de sa confiance, c’est qu’elle a tout quitté, famille, enfants, étant à l’abri du besoin, pour aider au succès de l’entreprise.

La veuve S…, après une courte séparation, a demandé à retourner près de ses enfants. Ceux-ci ont été mandés à Paris et l’ont reconduite. La femme Jeanne M… a été placée dans une maison de santé.

Observation VII. — L’observation suivante reproduit, sous une autre forme, un de ces drames intimes familiers aux médecins, inconnus aux romanciers, et qui donnent une note à peine discordante dans le concert des misères humaines. Il s’agit encore de deux femmes, et cette fois de deux sœurs.

L’une, D…, est veuve depuis l’âge de vingt ans et âgée aujourd’hui de quarante-sept ans. L’autre, L…, séparée de son mari depuis une vingtaine d’années, a cinquante et un ans. La première est petite, trapue, de bonne mine, causant volontiers et assez vive d’intelligence. La seconde est grasse, épaisse physiquement et intellectuellement ; elle répond avec peine aux questions et semble dominée par la crainte de se compromettre.

Elles sont venues à Paris il y a quelque trente ans avec leur père et leur mère établis en province, possesseurs d’un petit avoir laborieusement amassé et sollicités par l’espérance d’un gain plus élevé. Le père était tailleur, et la mère l’aidait dans son travail. Leurs affaires ont d’abord prospéré, puis des pertes d’argent sont survenues, et tous deux sont morts presque dans la misère.

D… épousa un ouvrier peintre, d’une bonne conduite, et qui paraît avoir succombé à une phtisie aiguë. Une fois veuve, elle prit domicile chez sa sœur mariée avec un ouvrier d’un caractère difficile, gagnant aisément sa vie comme peintre sur porcelaine, mais ayant des habitudes de brutalité et de dissipation.

Au bout de peu de temps le ménage fut rompu. Le mari partit, sans que depuis on en ait eu de nouvelles, et les relations entre les deux sœurs devinrent de plus en plus étroites.

L’ouvrage ne manquait pas, et, pendant dix ans, cette union volontaire fut tout heureuse. D… était habile dans sa profession de culottière ; elle trouvait régulièrement du travail dans un grand magasin de confection pour hommes et menait une vie économe et exemplaire. Un jour, elle reçut quelques reproches pour un manque d’exactitude dans la livraison de son ouvrage. De dépit, elle refusa de retourner au magasin, et, comme elle était la seule pourvoyeuse, les deux sœurs, ne gagnant rien, épuisèrent lentement leurs ressources.

C’est alors que D… enleva, en compagnie de sa sœur, un paletot à l’étalage d’un tailleur, l’emporta ostensiblement, se fit arrêter, fut renvoyée de la plainte par ordonnance de non-lieu et transférée à la Salpêtrière, où elle séjourna avec sa sœur de 1859 à 1864.

Vers la fin de 1864, nouvel accès. Délire de persécutions avec terreurs. Elle se croit poursuivie par des gens qui menacent de l’empoisonner. Son beau-frère lui avait dit : « Je connais des poisons que les médecins ne découvriront pas ; méfiez-vous. » Elle supposait et suppose encore que son mari est mort empoisonné.

Son second séjour à la Salpêtrière, où elle est seule enfermée, est de sept ans, et elle sort réputée guérie en 1872.

Au printemps de 1876, après quatre années de travail fructueux et non interrompu, l’ouvrage manque de nouveau, soit par le fait de la morte-saison, soit par suite d’un trouble indécis de l’intelligence. Les deux sœurs se décident, sous la pression de D…, à provoquer une seconde arrestation pour échapper à la misère. C’est elles-mêmes qui vont se dénoncer au commissaire de police, s’accusant d’avoir volé deux chandeliers de cuivre appartenant à leur logeuse. On fait une perquisition sommaire, et, avant même qu’elle soit terminée, elles soulèvent leur matelas et montrent dans leur paillasse les chandeliers qu’elles prétendaient avoir vendu.

Placées administrativement comme aliénées le 25 mars 1876, elles quittent l’asile le 5 octobre de la même année.

Cette fois, la période laborieuse est plus courte. On leur refuse de l’ouvrage, parce qu’elles ne rapportent pas en temps utile celui qu’on leur a confié. La maîtresse du garni ne consent à continuer la location que si elles payent d’avance. L’épargne minime s’use vite, et, réduites aux derniers extrêmes, elles n’ont plus que six sous en leur possession. D… est reprise des impulsions qui l’ont déjà entraînée et qui succèdent toujours à un malaise mental incompatible avec un travail assidu. Elle emmène sa sœur, et, après d’assez longues hésitations, non pas sur la conduite qu’elles vont tenir, mais sur le procédé dont elles feront choix, elles dérobent chacune une paire de mitaines sans valeur chez un marchand de nouveautés. On les arrête, et elles sont écrouées à Saint-Lazare sous prévention de vol.

Après deux mois, elles sont remises en liberté, assez calmes, rassurées par le pécule qu’elles ont amassé en prison et qui monte à une trentaine de francs, mais encore sous le coup d’une notable confusion d’esprit.

Rien n’est plus facile, en interrogeant séparément les deux malades, que de discerner celle qui a été active de celle qui s’est bornée à un rôle passif. L’aînée, L…, n’a qu’un souvenir confus du passé ; elle avoue avoir été placée à la Salpêtrière, mais elle ne sait ni quand, ni pendant quelle période de temps. Sa réponse monotone à toutes les demandes est : « Il faudrait donc se laisser mourir de faim ? »

À la prison de Saint-Lazare, on la mande trois fois chez le juge d’instruction. Ces déplacements répétés lui semblent extraordinaires, et elle en conclut qu’on allait lui couper la tête. Si on objecte qu’on ne condamne pas les gens à mort pour un tel délit, elle ajoute : « Que voulez-vous que je vous dise, on le disait là-bas ; moi je ne dis rien. »

La veuve D…, la plus jeune, a une tout autre activité intellectuelle. Elle est la seule des deux qui sache lire et écrire, la seule qui se chargeât de procurer de l’ouvrage. Elle se souvient qu’on s’est amusé d’elles à Saint-Lazare ; les détenues contaient à sa sœur qu’on lui couperait la tête ; elle savait bien qu’il n’en était rien et n’est pas niaise à ce point, mais il lui tardait d’être jugée.

« En somme, dit-elle avec une certaine animation, je connais mon métier ; pourquoi me refuse-t-on du travail ? Pourquoi me coupe-t-on l’herbe sous le pied ? Pourquoi ? Qui ? Je n’en sais rien, je ne parle à personne, je ne connais personne. On veut donc que je me tue ou que je meure de faim ? Il y a là quelque chose que je ne puis dire. Peut-être que j’ai été folle. Admettez que je l’aie été ; à présent vous voyez bien que je suis guérie. Je pensais… Non, je ne me le rappelle plus… Si, je pensais qu’on voulait m’empoisonner dans ma nourriture… Est-ce que je ne mange pas de tout à présent ? Je ne répondrai plus, parce que tout ce que je dirais serait folie. Si j’ai volé, ce n’était pas pour m’enrichir ; tout cela n’est pas de la folie, c’est du malheur. »

Les deux mois de détention préventive, l’assurance de vivre au moins quelque temps sur son pécule, ont amoindri, sinon fait cesser la crise, et les deux sœurs sont rendues jusqu’à nouvel incident à la liberté.

Une dernière observation, déjà publiée, offre avec celles qu’on vient de lire de telles ressemblances que nous tenons à la reproduire ; elle montrera que les faits, dont nous avons l’analyse, plutôt que le récit complet, ne sont pas de rares exceptions. Il est bon de ne pas se confiner dans sa propre expérience, et, même identiques au fond, les observations recueillies par des médecins différents, varient par la forme ou par le détail. M. le docteur Dagron, qui a raconté, avec de longs développements, l’histoire de la folie des deux sœurs, avait toute compétence pour formuler un jugement. La maladie, on pourrait presque dire l’affaire, avait pris d’ailleurs de si désobligeantes proportions que notre confrère était engagé à ne rien en omettre[2].

Observation VIII. — Mademoiselle X…, âgée de trente-huit ans, et sa sœur madame X…, âgée de trente-six ans, ont été admises dans l’asile des aliénés du département le 20 février 1856.

Il résulte des renseignements qui nous ont été fournis, que ces dames ne jouissaient pas depuis longtemps de leur raison, et que partant elles se faisaient remarquer par leur excentricité.

Mademoiselle X… nous occupera seule ici. Raisonnable lorsqu’il s’agissait d’intérêt, il n’en était plus ainsi lorsqu’on scrutait sa vie de famille. Logée avec son père, cette malheureuse fut toujours pour ce pauvre vieillard une source de chagrin. Que de faits absurdes d’immoralité ne lui a-t-elle pas reprochés ; que de mémoires n’a-t-elle pas adressés à l’autorité pour qu’elle eût à la protéger contre lui ; que de visites n’a-t-elle pas faites aux hommes d’affaires pour leur confier ses soucis imaginaires !

M. X… père fut accusé par elle d’avoir favorisé sur sa personne et sur celle de sa sœur un attentat énorme. Après lui avoir fait prendre un narcotique, M. X… aurait introduit dans leur chambre, elle ne sait comment, (car leur porte était toujours fermée en dedans,) M. le sous-préfet de X…, qui avait assouvi sur elle sa passion ; une grossesse, dont mademoiselle X… a attendu l’issue pendant près de deux ans, s’en serait suivie. Une chemise trouvée à son domicile portait une étiquette ainsi conçue : « Chemise que je portais dans la nuit fatale du… »

Pénétrée de cette idée, de nombreuses démarches ont été faites par Mademoiselle X… pour avoir une entrevue avec son séducteur ; des menaces ont été proférées contre lui, et elle aurait même, ne pouvant pénétrer à la sous-préfecture, cherché à l’attirer dans une autre maison, où elle et sa sœur s’étaient rendues armées de pistolets.

M. M… fils, élève du lycée, âgé de seize ans environ, ayant été pendant les vacances conduit chez son père, Mademoiselle X… après l’avoir entouré de soins, parce qu’il ressemblait disait-elle à l’un des enfants de sa sœur qu’elles avaient eu le malheur de perdre, le prit tout à coup en aversion : c’était un émissaire de son frère, un polisson qui voulait les violer ; il les suivait pour les compromettre ; elle le voyait et le rencontrait partout ; une fois même, elle poussa l’extravagance jusqu’à faire culbuter une barge de fagot croyant le trouver caché dessous.

Mademoiselle X… ne marchait jamais sans armes ; les plus grandes précautions étaient prises par elle lorsqu’elle se renfermait dans sa maison, et dans une construction qu’elle devait faire, elle ne voulait employer que des serrures de sûreté, non pour se protéger contre les voleurs, car elle ne craignait pas pour sa bourse, mais contre des ennemis imaginaires qui en voulaient à son honneur et à celui de sa sœur.

Son frère, versé dans la magie, ne lui laissait pas, disait-elle, un instant de repos ; son influence occulte s’étendait jusque sur les animaux qu’elle affectionnait. Tantôt il faisait trembler le plancher sur lequel elle marchait ou la faisait danser malgré elle ; tantôt il lui faisait éprouver des sensations étranges qui toutes se rapportaient aux organes génitaux ; d’autres fois, il lui faisait changer de visage, au point que sa sœur avait de la peine à la reconnaître. Son pauvre chat lui-même se ressentait de ses maléfices ; que de fois, après avoir fixé longtemps le même endroit, ne s’est-il pas rapproché d’elle en miaulant, etc. !

Ce délire qui durait déjà depuis plusieurs années, devint assez intense en 1856 pour que M. X… dût songer à prendre des mesures pour sa sûreté personnelle et celle de ceux qui l’environnaient.

Le 18 février, il écrivait : « Monsieur, je suis le plus malheureux des pères ; mes filles sont dans un état d’aliénation extrême. Venez constater leur état, je vous prie, et me donner des conseils. »

Le lendemain 19, M. X… fils vint me prendre, et nous nous rendîmes à X… où j’eus avec le père une entrevue chez l’un de ses neveux.

On me raconta que depuis dix nuits, ces dames ne s’étaient pas couchées. Renfermée avec sa sœur, Mademoiselle X… ne voulait pas lui permettre de dormir, et si la malheureuse succombant à la fatigue, fermait les yeux, elle la réveillait aussitôt, le moindre soupir étant un indice qu’on la violait.

La veille elles s’étaient précipitées sur une personne qui traversait la cour de leur père, et elles lui eussent fait un mauvais parti si l’on ne fut venu leur faire lâcher prise. Le matin, quittant leur appartement, elles s’étaient rendues dans la maison où nous nous trouvions, et la demoiselle X… s’y était livrée à des extravagances sans nombre. Leur exaltation était, me dit-on, à son comble, un malheur était imminent.

Dans une telle occurrence, je crus devoir conseiller le transfert dans une maison d’aliénés ; un tel état de choses, en effet, ne pouvait durer plus longtemps sans que l’autorité s’en émût. On y consentit, mais la difficulté était de se rendre maître de ces pauvres femmes qui, une fois barricadées chez elles, pouvaient y soutenir un siège.

Nous en étions là de notre entretien lorsqu’on vint nous prévenir qu’une femme et son enfant venaient d’être renfermés dans leur cuisine et que l’on craignait un accident.

M. X… se rendit sur les lieux, fit tout ce qu’il put pour les calmer, puis, n’y pouvant parvenir, m’envoya dire de venir à son aide.

Accompagné alors d’un gardien que j’avais avec moi, et de deux ou trois personnes de bonne volonté, je courus à la maison, où, me glissant le long des murs, je pus parvenir jusqu’au perron de la cuisine, sur lequel elles se tenaient avec leur père, qui se trouvait heureusement devant la porte pour les empêcher de rentrer.

À ma vue elles se récrièrent ; mais avant qu’elles eussent eu le temps de faire un mouvement, j’étais sur le seuil, les prévenant qu’elles ne pourraient entrer qu’après moi. « Je suis, leur dis-je, M. Dagron ; je viens pour constater votre état et vous engager à vous rendre dans une maison de santé. » Madame X… qui m’avait vu près de son mari, atteint lui-même d’aliénation mentale, me dit que je n’étais pas M. Dagron, et toutes deux alors se précipitèrent sur moi. Une lutte, dont je ne pouvais prévoir l’issue, car j’apercevais à deux pas un fusil de chasse, s’en suivit ; les malheureuses me déchirèrent les mains, me mordirent, et l’on ne pût s’en rendre maître qu’en les fixant avec la camisole.

Mademoiselle X…était terrible ; oubliant toute pudeur elle se roulait à terre comme une furie. Mais bientôt une lueur d’espérance lui venant, elle se releva, et passant dans un petit salon où je la suivis, elle me dit : « que craignez-vous, donnez-moi au moins les mains ». Si je l’eusse fait, j’étais perdu : un large couteau de cuisine était caché sous la housse du canapé sur lequel elle était assise.

Confiant alors ces dames à la garde des personnes qui m’avaient accompagné, je rejoignis le père dans un appartement voisin, et il fut décidé qu’elles seraient provisoirement déposées à l’asile de X…; M. X… fils fut chargé de remplir toutes les obligations de la loi.

On donna l’ordre d’atteler. Le départ fut moins laborieux que je ne le craignais.

Le long de la route elles furent assez calmes ; Mademoiselle X… se plaignait bien pourtant à plusieurs reprises qu’on la violait, et demandait à sa sœur si elle n’en ressentait pas autant. Arrivées à l’asile assez tard dans la soirée, on leur enleva la camisole, et elles furent installées pour la nuit.

Mademoiselle X… fut en proie pendant quelques semaines à une excitation extrême. Des hallucinations sans nombre venaient à chaque instant l’éveiller et, si l’on cherchait à la convaincre de ses erreurs, elle avait aussitôt recours à l’électricité pour tout expliquer.

Que de fois n’a-t-elle pas entendu à travers les murailles des voix ennemies qui conspiraient contre son honneur ? Son père, son frère ne lui laissaient pas un instant de repos. M. M… fils, son cousin, rôdait autour des murs pour l’enlever ; je la menaçais en imitant la voix de la b…, etc.

La supérieure de l’établissement faisait partie d’une confrérie qui lui voulait du mal ; elle avait introduit dans la maison un frère de Saint-Laurent qui était venu la violer, et elle offrait d’en montrer les traces sur sa chemise. On venait, jusque sous ses fenêtres, tirer des coups de fusil, les murs et le lit sur lequel elle couchait étaient chargés d’électricité.

Les aliments qu’on lui faisait prendre contenaient des substances capables de lui nuire. Tous les soirs, avant de se coucher, elle regardait dans les tiroirs des tables, des commodes, pour s’assurer si quelqu’un n’y était pas caché.

Son désespoir était si grand qu’elle menaçait de se suicider : elle aimait mieux, disait-elle, la mort que d’endurer plus longtemps de telles souillures. Elle eût fui au bout du monde pour y échapper ; toujours prête à partir, elle portait sur elle des sommes assez fortes qui ont été trouvées cousues dans des galons attachés autour du corps.

Des pages sans nombre, qui toutes sont sorties d’ici, ont été écrites par elle. Une d’elles contenait un testament pour la fille d’un aliéniste, dont la veuve quelque temps après, me dénonçait au Président du tribunal pour séquestration illégale, en ces termes :

« Monsieur, ces quelques mots dictés par le cœur, par la conscience surtout, ce n’est pas à l’ami que je les adresse, mais à l’éminent magistrat dont l’humanité, l’équité me sont bien connues, et qui saura faire la lumière.

« Appelées à X…, ma fille et moi, par nos affections et nos intérêts, nous apprenons avec une profonde surprise, une vive douleur, l’incarcération dans l’hôpital des aliénés de X…, de deux sœurs, Madame et Mademoiselle X…

« Quelques épanchements échappés à ces infortunées au milieu des plus grandes souffrances morales laissent bien des doutes ! Une odieuse et cupide haine peut facilement s’exercer contre des femmes privées de tout soutien ? Plus de vingt ans passés en contact avec les aliénés, et leurs familles surtout nous ont dévoilé bien d’horribles mystères, etc. »

Cet état a duré avec des alternatives de calme et d’agitation, du 20 février au mois de mai. Il serait fastidieux de répéter ici toutes les idées qui ont traversé ce pauvre cerveau.

Des bains prolongés, quelques irrigations, des antispasmodiques ont triomphé de ces accidents.

En mai, en effet, le calme est revenu ; et Mademoiselle X…, sans renoncer à ses idées erronées, me dit : « Eh bien ! lorsque je sentirai qu’on me viole, je me lèverai si je puis me réveiller à temps, et remuerai tant que cela ne pourra pas entrer. »

Depuis cette époque l’amélioration a continué, quelques promenades en voiture ont pu être entreprises, la confiance est revenue, et mademoiselle X… a été mise remise en liberté le 28 juin 1856.

Je n’en avais plus entendu parler, lorsque le 24 mai 1858, je reçus une lettre d’un avocat qui, prétendant qu’elle n’avait jamais été folle, et que son père avait abusé de ma confiance, se proposait de diriger des poursuites contre lui.

« Cette malheureuse demoiselle, me disait-il, que j’ai souvent dans mon cabinet, a été examinée par moi, et je n’ai jamais reconnu le moindre dérangement dans ses idées ; bien au contraire.

J’ai voulu étudier s’il y avait quelque monomanie, une idée fixe ; je n’ai rien vu de cela dans son esprit ; j’ai besoin d’être renseigné pour savoir quelle est la règle de conduite que j’aurai à adopter dans ce conflit qui existe entre le père et la fille, etc. Veuillez m’honorer d’une réponse. »

Je crus devoir répondre que Mademoiselle X… avait été sérieusement malade, que son père avait agi sagement en la faisant traiter dans une maison d’aliénés, et que je craignais bien que cette instance en justice ne fût un symptôme de rechute.

En réponse à cette déclaration, je reçus le 13 juillet une assignation pour comparaître en conciliation devant M. le juge de paix, à l’effet de m’entendre sur une demande en dommages-intérêts de 25,000 francs formulée par Mademoiselle X… contre son père et moi, mais écrite en entier de la main de son conseiller.

Je fis défaut.

Une nouvelle assignation me fut adressée pour comparaître, cette fois, devant MM. les juges composant le tribunal civil de X… L’affaire fut appelée, mais M. le Procureur impérial demanda, en ce qui me concernait, le rejet de la demande de Mademoiselle X… jusqu’à ce qu’elle eût rapporté une autorisation du Conseil d’État, des poursuites ne pouvant être dirigées contre un fonctionnaire public sans cette autorisation.

Mademoiselle X… abandonnant alors les poursuites contre moi, poursuivit son père seul, qui lui répondit par une demande en nomination d’un conseil judiciaire, comme dissipant sa fortune en procès inutiles.

Le tribunal de X… accueillit cette demande ; un appel de ce jugement a été soutenu à Poitiers par un des avocats les plus distingués de Paris, lancé on ne sait comment dans cette affaire, mais la cour a confirmé la sentence des premiers juges.

Aujourd’hui Mademoiselle X… vit en liberté, privée de l’administration de ses biens.

III

Dans des conditions assez différentes et peut-être plus communes qu’on ne le croirait, c’est un vieillard qui imprime la direction au délire qu’un adulte, relativement jeune et faible d’intelligence, finit par adopter.

Les délires séniles, quand ils n’arrivent pas à la démence absolue, gardent un aspect raisonnable, ou commandent, par l’âge du délirant, une sorte de respect. Intermittents avec des intervalles de lucidité, excusés par des lacunes de mémoire, ils imposent tout au moins l’indulgence.

Nous ne suivrons pas la folie communiquée sur ce terrain, où les problèmes que soulève la sénilité multiplient les difficultés de la recherche. Aux deux âges extrêmes de la vie, chez l’enfant et chez le vieillard, les troubles de l’intelligence empruntent une partie de leurs caractères à l’évolution ou à l’involution, et ne se dégagent pas, stables, immobilisés, tout prêts pour l’étude, comme chez l’adulte.

IV.Conclusions.

Pour résumer ce travail sur la folie à deux, nous le terminerons par les conclusions suivantes :

1oDans les conditions ordinaires, la contagion de la folie n’a pas lieu d’un aliéné à un individu sain d’esprit, de même que la contagion des idées délirantes est très rare d’un aliéné à un autre aliéné.

2oLa contagion de la folie n’est possible que dans des conditions exceptionnelles que nous venons d’étudier sous le nom de folie à deux.

3oCes conditions spéciales peuvent être résumées ainsi :

a.Dans la folie à deux, l’un des individus est l’élément actif ; plus intelligent que l’autre, il crée le délire et l’impose progressivement au second, qui constitue l’élément passif. Celui-ci résiste d’abord, puis subit peu à peu la pression de son congénère, tout en réagissant à son tour sur lui, dans une certaine mesure, pour rectifier, amender et coordonner le délire, qui leur devient alors commun et qu’ils répètent à tout venant, dans les mêmes termes et d’une façon presque identique.

b.Pour que ce travail intellectuel puisse s’accomplir parallèlement dans deux esprits différents, il faut que ces deux individus vivent, pendant longtemps, absolument d’une vie commune, dans le même milieu, partageant le même mode d’existence, les mêmes sentiments, les mêmes intérêts, les mêmes craintes et les mêmes espérances, et en dehors de toute autre influence extérieure.

c.La troisième condition, pour que la contagion du délire soit possible, c’est que ce délire ait un caractère de vraisemblance, qu’il se maintienne dans les limites du possible ; qu’il repose sur des faits survenus dans le passé, ou sur des craintes et des espérances conçues pour l’avenir. Cette condition de vraisemblance seule le rend communicable d’un individu à un autre et permet à la conviction de l’un de s’implanter dans l’esprit de l’autre.

4oLa folie à deux se produit toujours dans les conditions ci-dessus indiquées. Toutes les observations présentent des caractères très analogues, sinon presque identiques, chez l’homme et chez la femme, comme chez l’enfant, l’adulte et le vieillard.

5oCette variété de la folie est plus fréquente chez la femme, mais on l’observe aussi chez l’homme.

6oOn pourrait faire intervenir dans sa production l’hérédité, comme cause prédisposante, lorsqu’il s’agit de deux personnes appartenant à la même famille, comme la mère et la fille, les deux sœurs, le frère et la sœur, la tante et la nièce, etc. Mais cette cause ne peut plus être invoquée dans les cas où il n’existe entre les deux malades aucun lien de parenté, par exemple lorsque la maladie se produit entre le mari et la femme.

7oL’indication thérapeutique principale consiste à séparer l’un de l’autre les deux malades. Il arrive alors que l’un des deux peut guérir, surtout le second, quand il est privé du point d’appui de celui qui lui a communiqué le délire.

8oDans la plupart des cas, le second malade est moins fortement atteint que le premier. Il peut même quelquefois être considéré comme ayant subi une simple pression morale passagère, et comme n’étant pas aliéné, dans le sens social et légal du mot. Il n’a pas alors besoin d’être séquestré, tandis que l’on fait enfermer son congénère.

9oDans quelques cas rares, la pression morale exercée par un aliéné sur un autre individu plus faible que lui, peut s’étendre à une troisième personne, ou même, dans une mesure plus faible, à quelques personnes de l’entourage. Mais il suffit alors presque toujours de soustraire l’aliéné actif à ce milieu qu’il a influencé à divers degrés, pour que l’entourage abandonne peu à peu les idées fausses qui lui avaient été communiquées.


  1. Extrait des Archives générales de médecine, numéro de septembre 1877.
  2. Dr Dagron, Archives cliniques des maladies mentales et nerveuses ; 1862.