La Formation des États-Unis/Texte entier

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La Formation des États-Unis
La Nouvelle RevueTome 103 (p. 712-732).

LA

FORMATION DES ÉTATS-UNIS[1]




Depuis que la science historique a un peu étendu ses ambitions et affiné ses méthodes, qu’à la chronologie des souverains, à l’énumération des batailles, à l’analyse des traités de paix s’est substituée l’étude des grands courants populaires, des lentes évolutions ; depuis qu’en un mot, on s’est mis à chercher dans la collectivité ce principe des transformations humaines, qu’auparavant on ne croyait trouver que dans l’individu, l’Amérique est entrée dans l’histoire. Elle y est entrée, il est vrai, par une porte dérobée. L’Europe, en étudiant l’Amérique, veut réveiller l’écho de ses propres disputes, rallumer le reflet de ses pensées d’antan. Se croyant encore le centre de l’univers, elle n’envisage, dans les pays neufs, que le contre-coup des événements qui l’agitent. L’action qu’elle se flatte d’avoir exercée sur le nouveau monde l’intéresse ; non seulement elle ne songe pas que le nouveau monde a pu, à son tour, exercer une action sur elle, mais elle ne se préoccupe pas de savoir s’il a vécu en dehors d’elle, ni comment il a vécu. Son rôle dans la grande représentation historique est un rôle de comparse. Il entre et sort, mais ne demeure jamais longtemps en scène : c’est un personnage accessoire dont l’importance réside uniquement dans la fréquence et la durée de ses relations avec les autres personnages. Le reste du temps, on ne sait rien de lui et on n’en a cure.

Il ne faut pas chercher ailleurs que dans ces lacunes les causes de notre incapacité à bien comprendre l’Amérique, et de notre maladresse à profiter de ses expériences. De toutes les histoires que nous puissions étudier aux approches du xxe siècle, la science est pourtant la plus petite en enseignement. De deux choses l’une, en effet : ou bien la société d’outre-mer grandit en opposition avec la nôtre, ou bien elle ne fait que la précéder dans des voies qui s’ouvrent devant l’une comme devant l’autre. Si le germe qui l’a produite n’est pas exclusivement américain, c’est donc qu’il a été importé d’Europe, et que l’esprit d’autorité et de tradition a simplement entravé ici son développement, que favorise là-bas l’esprit de liberté et de nouveauté. Dans le premier cas, un conflit est inévitable pour l’avenir. Dans le second, l’Amérique est notre guide et notre modèle. La question vaut donc d’être examinée sérieusement. Mais l’histoire américaine n’a pas seulement un intérêt pratique. Elle a aussi le genre d’intérêt que nous demandons volontiers aux récits du passé. Malgré sa brièveté, elle est émouvante et philosophique. Les mystères encore inéclaircis qui pèsent sur ses commencements, la grandeur des luttes qui la traversent et l’énergie de ceux qui les soutiennent, l’importance des intérêts en jeu et des problèmes en cause, tout contribue à lui donner ces caractères. Quand on la connaîtra mieux, les historiens s’étonneront de l’avoir dédaignée si longtemps, et l’on se hâtera de lui faire une place dans les programmes d’enseignement.

Mais pour la bien connaître, il faudra se garder de confondre la partie avec le tout. La puissance des États-Unis domine de si haut celle des différentes républiques américaines, qu’elle concentre tous les regards. Cela est naturel et presque légitime. L’astre de l’Union éclipse les autres. On ne saurait oublier, toutefois, qu’il appartient à une constellation dont il n’est point séparable. Les citoyens des États-Unis, loin de renoncer à leur « mission américaine », n’ont jamais perdu l’occasion de marquer combien ils entendent y demeurer fidèles. La doctrine de Monroe est l’expression de ce sentiment ; son sens va se précisant et sa portée s’affirmant chaque jour. D’autre part, il n’est pas certain qu’ils aient renoncé à jouer un rôle dans l’hégémonie britannique. Bien des faits le démentent. Si leur situation les a placés à la tête du monde américain, leur origine les rattache au monde britannique, non peut-être à la vieille Angleterre, mais aux jeunes nationalités issues d’elle. Ils ont l’air d’être indépendants et ne le sont point. Aucune nation n’est attachée plus passionnément à des traditions plus impérieuses.

Quelles sont donc ces traditions ? D’où viennent-elles et où tendent-elles ? Nous en rechercherons la genèse en jetant un coup d’œil rapide sur les diverses phases du développement des États-Unis. Nous verrons comment la fortune se montra favorable à ce grand peuple, en accumulant autour de son berceau les obstacles, qui rendent fort, les labeurs, qui rendent persévérant ; nous verrons comment, dès le début, il s’est laissé remuer et conduire par des idées, comment sa prospérité matérielle a dissimulé aux regards superficiels ses préoccupations morales, comment sont nées ses conceptions de la charité, de la religion, de la famille, comment enfin, bien loin de pouvoir vivre dans un isolement paisible, il est condamné à se mêler de plus en plus au mouvement universel, à prendre une part de plus en plus active dans les affaires du monde — et peut-être un jour à les diriger.


LA VIE COLONIALE (1620-1700).


Rien n’égale l’étrangeté du spectacle que présente l’Amérique du Nord au début du xviiie siècle. Nul assurément ne saurait deviner la grandeur des destinées qu’un avenir très prochain lui réserve. Sur la côte Est, depuis le Canada, où la France domine, jusqu’à la Floride, que possède l’Espagne, dix colonies s’échelonnent entre lesquelles il serait difficile d’apercevoir, au premier abord, un lien commun, sauf peut-être l’esprit d’intolérance qui règne dans la plupart d’entre elles. L’unité n’existe, bien plus, l’unification ne semble réalisable ni entre les races, ni entre les croyances, ni entre les formes de gouvernement, ni même entre les intérêts.

Il y a d’abord le Massachusetts de fondation puritaine, englobant les modestes pêcheries du Maine et du New-Hampshire et ayant absorbé depuis peu la colonie de Plymouth, la première en date, celle que les « pèlerins » du May Flower fondèrent le 22 décembre 1620. Viennent ensuite Rhode-Island et le Connecticut, deux sécessions du Massachusetts. Le territoire de Rhode-Island a été donné par les Indiens à Roger Williams, ce jeune pasteur que les puritains chassèrent de chez eux, parce qu’il prêchait l’égalité des religions et leur déniait le droit de prescrire ou d’interdire telle ou telle forme de culte. Le Connecticut a été fondé par les habitants de Boston, qui trouvaient à redire au puritanisme de leurs concitoyens. La liberté de conscience pour tant n’y est point respectée. Non loin du Connecticut s’ouvre la baie merveilleuse où les Hollandais, depuis 1614, font, avec les Indiens, le commerce des pelleteries. Leur colonie de New Amsterdam vient de passer sous la domination anglaise et d’échanger son nom pour celui de New-York ; mais elle demeure très cosmopolite. On n’y parle, dit-on, pas moins de dix-huit langues. Les Hollandais y ont introduit des travailleurs allemands. D’autre part, les huguenots français s’y sont réfugiés ; ils dominent même, à un moment, par le nombre et la richesse. De l’autre côté de l’Hudson, dans le New-Jersey, de formation toute récente, des Écossais font souche, implantant les idées presbytériennes. C’est un pays de fermage. Le Delaware, au sud du New Jersey, était une colonie suédoise issue d’un projet grandiose de Gustave-Adolphe, qu’après la mort du monarque le chancelier Oxenstiern réalisa. Les Suédois du Delaware sont, il est vrai, tombés sous le joug hollandais, et maintenant que la Hollande se retire du nouveau monde, leur territoire dépend, en fait, des Pensylvaniens, leurs puissants voisins. La Pensylvanie touche au Maryland ; l’une et l’autre de ces colonies mentent à leur origine. William Penn, le quaker, ayant obtenu ces belles terres du roi Charles ii, en payement d’une créance, les avait offertes à ses frères persécutés. Il avait présidé à leur installation, leur donnant de belles lois et de bons conseils, puis s’en était retourné en Angleterre. Lorsqu’il est revenu, quinze ans plus tard, la prospérité de sa fondation n’a pu le consoler de l’échec subi par ses conceptions si génialement utopiques. Il achève à présent de mourir, dans sa première patrie, obscur et délaissé. Quant au Maryland, lord Baltimore l’avait acquis plus anciennement encore en vue d’en faire l’asile des catholiques anglais, et ceux-ci l’avaient généreusement ouvert à tous les chrétiens. Ç’avait été, avec Rhode-Island, le seul coin de terre sur les rives de l’Atlantique où l’on pût prier et penser à peu près librement. Puis les protestants, profitant de la tolérance dont ils étaient l’objet, s’emparèrent du pouvoir pour en chasser les catholiques. Le Maryland s’est vu dès lors en proie aux horreurs de la guerre civile.

Là, aux confins de la Virginie, commence ce qu’on appelle encore aujourd’hui le Sud, et déjà sont posés devant l’avenir les termes du redoutable problème qui recevra, près de deux siècles plus tard, une sanglante solution. Dès 1619 un vaisseau hollandais débarquait sur le sol virginien une vingtaine d’esclaves noirs. Les planteurs se les partagèrent et en firent venir d’autres. Jusque-là ils n’avaient eu que des serviteurs d’occasion, aventuriers ou jail-birds, échappés du bagne ; il leur fallait une main-d’œuvre pour la culture du tabac qui prend une rapide extension, et cette marchandise humaine a été la bienvenue. Ils ont calmé les scrupules de leur conscience en songeant que l’esclavage n’est pas condamné dans la Bible. La Caroline, la dernière des dix colonies, appartient à quelques grands seigneurs anglais ; mais c’est du roi de France Charles ix qu’elle tient son nom. Jean Ribaut, en 1562, Laudonière, un peu après, y créèrent, sous l’inspiration de Coligny, deux villages huguenots. La première fois, les habitants périrent de misère ; la seconde, ils furent dispersés par les Espagnols. Plus tard, c’est là encore que sir Walter Raleigh, le favori d’Élisabeth d’Angleterre, a fait ses infructueuses tentatives de colonisation. Après la révocation de l’édit de Nantes, beaucoup de huguenots y émigrent ; ils créeront, dans la suite, à Charleston, une société « rigide, mais bien plus polie, raffinée et distinguée que celle des puritains anglais[2] ». La Caroline demeura longtemps la plus méridionale des colonies. En 1732 seulement, un officier anglais du nom d’Oglethorpe fonda, avec l’appui de Georges ii, la Géorgie, où des protestants de Salzbourg et d’autres villes d’Allemagne trouvèrent aussitôt un refuge contre les persécutions. Cette même année devait naître celui auquel était réservé l’honneur d’unir tous ces éléments disparates pour en faire une nation : Georges Washington.

En 1700, on est loin d’une telle pensée. Elle ne hantait aucun cerveau. Bien plus, elle ne satisfaisait personne. Un résultat toutefois semble acquis. Les deux groupes de colonies anglaises se sont rapprochés ; la barrière néerlandaise ne les sépare plus. Sans doute New-York et ses environs demeurent peuplés de représentants de toutes les races de l’Europe, mais la langue anglaise se répand parmi eux. On la parle, premier symbole de l’unité future, depuis la Nouvelle-France jusqu’à la rivière Saint-Jean. À vrai dire, et malgré qu’il y ait dans les dix colonies une population d’environ 300,000 Européens, c’est peu, comparé aux forces dont semblent disposer, au nouveau monde, la France et l’Espagne.

La puissance espagnole est déjà vieille de deux siècles. Tandis que ses solitudes sombres, ses profondeurs farouches et surtout l’absence de toute civilisation indigène ont maintenu l’Amérique du Nord dans une bienheureuse obscurité et ont détourné d’elle les tristes convoitises du vieux monde, des drames sanglants se sont déroulés dans le centre et le sud du vaste continent. Cortez a anéanti la puissance de Montezuma ; Pizarre et Almagro se sont arraché les dépouilles d’Atahualpa et, sur les ruines de leurs empires, s’élèvent de puissantes vice-royautés qu’entoure le somptueux appareil des cours. Une noblesse héréditaire peu nombreuse et fermée, un clergé ambitieux et cruel forment une société vieillie dès sa naissance. Quand, sur la côte déserte de la Caroline, sir Walter Raleigh débarquait ses premiers colons (1584), il y avait dix ans déjà que dans Tenochtitlan, devenu Mexico, le premier autodafé de la sainte Inquisition avait coûté la vie à vingt et un protestants. Depuis plus d’un demi-siècle le Conseil des Indes appliquait aux dépendances d’entre-mer sa politique de défiance et de mystère et la Casa de Séville étouffait systématiquement l’essor commercial et entravait les relations d’un monde à l’autre. Ce sont là assurément des gages de dépérissement et des menaces de mort. Néanmoins, tout n’est pas dit. Une nouvelle ère, précisément, va commencer. Les Bourbons seront centralisateurs, mais ils entendront mieux leurs intérêts. Une contrebande effrénée va s’organiser d’ailleurs dans toute l’Amérique espagnole, à la faveur des guerres qui détournent l’attention de la mère patrie. À partir de 1748, celle-ci consentira à supprimer les galions, cette caravane annuelle à laquelle était attribué le monopole du commerce, et Charles iii établira des services mensuels entre la Corogne et la Havane. Si bien qu’à la fin du siècle, à l’heure où l’ineptie britannique manquera de compromettre pour longtemps l’avenir des États-Unis, l’Amérique espagnole se trouvera en plein essor. Il suffit de constater la prospérité atteinte alors par Buenos-Ayres, Caracas et les ports du Mexique pour comprendre rétrospectivement l’intérêt de la partie qui se joua, il y a cent ans, en ces régions lointaines. Si de sages et larges réformes politiques avaient été consenties par l’Espagne, le sceptre du nouveau monde serait peut-être encore dans ses mains.

Moins considérable, la puissance française est plus menaçante pour les colonies anglaises, parce qu’elle est plus proche. Les Français sont solidement établis au Canada. Ils y possèdent des forteresses, des soldats et des canons. Sur les pas des jésuites qui écrivent à travers ces solitudes la plus belle page de l’histoire de leur ordre, ils ont exploré les grands lacs et descendu le Mississipi. Ils ont créé des établissements dans le Michigan, l’Ohio, le Minnesota, l’Iowa, l’Arkansas et la Louisiane. Ils détiennent ainsi ce merveilleux réseau de voies navigables qui relie le Saint-Laurent au golfe du Mexique et traverse quelques-unes des plaines les plus fertiles du monde. Leur faiblesse provient de ce que, derrière ses pionniers, la mère patrie n’émigre pas. Il n’y a guère plus de douze mille Français dans la Nouvelle-France. Presque tous sont des trappeurs, qui recueillent des fourrures, des missionnaires, qui ne songent qu’à sauver des âmes, ou des officiers qui rêvent de Versailles le soir, autour des feux de bivouac ou dans les postes avancés bâtis en troncs d’arbres. Les fonctionnaires ont formé, à Québec, un petit centre mondain. Ils y introduisent ce qu’ils peuvent des raffinements de la vie française et s’efforcent ainsi de tromper leur exil. Les plus hardis s’enfoncent dans l’ouest, mais sans cesser d’entrevoir, au delà de leur existence présente, le retour en Europe. Ils amassent des souvenirs pour leur vieillesse : ils sont aventuriers, ils ne sont pas coloniaux. Mais la France a dans son jeu un terrible atout : ce sont les Indiens. Les récentes découvertes ethnologiques[3] ont singulièrement compliqué le problème indien, puisqu’on compte aujourd’hui près de soixante dialectes, qui paraissent avoir totalement différé les uns des autres, et auxquels on ne peut assigner d’origine commune, si lointaine soit-elle. Il semble aisé, par contre, de classer les tribus indiennes d’après le rôle qu’elles ont joué vis-à-vis de l’invasion blanche ; elles se ramènent alors à quatre groupes principaux : les Indiens Pueblos[4], dont les extraordinaires constructions parsèment encore l’Arizona et le Nouveau-Mexique, et qui devaient être, quoi qu’on dise, des représentants dégénérés d’une civilisation antérieure ; les Indiens de Floride, Seminoles, Cherokees, Choctaws, Cricqs, qui occupaient une vaste région s’étendant du golfe du Mexique jusqu’au Tennessee et alternaient la vie nomade avec la vie sédentaire ; les Indiens Dakotahs, qui ont donné leur nom à un État de l’Union et qui sont demeurés jusqu’au bout cruels et intraitables ; enfin, les Indiens de l’Est, les seuls qui prirent part au duel anglo-français de la fin du xviiie siècle. Ceux-là n’excèdaient pas deux cent mille. Ils se divisaient en deux confédérations rivales, celle des Algonquins et celle des Iroquois ou des « Cinq nations ». Une tradition vague, tenant plutôt de la légende, les représente à l’époque préhistorique, unis contre des ennemis inconnus, dans une lutte qui aurait duré cent ans ; mais lorsque s’ouvre la période historique, leur rivalité est déjà ardente. De 1500 à 1600, la puissance des Algonquins fut considérable. Toute la côte de l’Atlantique, depuis la rivière de Savannah jusqu’au détroit de Belle-Isle, leur était soumise, et les Iroquois se trouvaient comme emprisonnés au milieu d’eux. Puis leur astre décrut et les Iroquois grandirent et devinrent puissants à leur tour. Sans la venue des « visages pâles », ils eussent peut-être subjugué une grande partie du continent et atteint un certain degré de civilisation. On les a appelés les « Romains du nouveau monde ». Ils se distinguaient par une forte organisation sociale et par leurs vertus guerrières. Les cinq nations qui formaient la Confédération étaient les Mohicans, les Oneidas, les Onondagas, les Cayugas et les Senecas. En 1713, une sixième nation, celle des Tuscaroras, s’adjoignit aux cinq autres. De bonne heure les Français avaient fait alliance avec les Algonquins, leurs voisins immédiats, et se les étaient attachés. Ce qu’il y avait de féodal à la fois et de nomade dans la vie canadienne permettait d’y faire une place aux Peaux-Rouges. Le caractère hardi, entreprenant, loyal et un peu fataliste des trappeurs ou du soldat français plaisait à ces hommes primitifs ; on ne leur prenait pas leurs terres et on les flattait en adoptant certaines de leurs manières d’être, en appréciant leur genre d’existence. Cette intimité avait eu pour conséquence naturelle de faire des Iroquois les alliés des Anglais. Mais l’alliance n’avait ici aucun caractère durable. L’occupation anglaise était permanente et sans cesse elle grandissait, menaçant directement l’indépendance des Indiens. En 1700, la haine des Iroquois pour les Algonquins l’emporte encore sur les conseils de la prudence et de l’intérêt ; mais, pendant trente ans, la diplomatie rudimentaire des pionniers français va s’exercer sur eux, et non sans résultats. Il viendra un moment où la défection des Iroquois sera sur le point de se produire. Une circonstance fortuite, l’influence acquise par un Anglais qui a su se faire adopter par eux, auquel ils ont même donné le rang de sachem, les retient seule au moment de passer de notre côté. Il aurait suffi aux Français, ainsi renforcés, de prendre à revers l’État de New-York pour séparer de nouveau en deux tronçons les colonies anglaises, s’ouvrir un débouché sur l’Atlantique et orienter différemment les destinées américaines. Bien entendu, un tel plan ne fut jamais exposé à Versailles. À peine aurait-on su le concevoir à Québec.

Mais quelque redoutables que soient l’Espagne et la France, le véritable danger ne provient ni du voisinage de l’une ni des ambitions de l’autre : il provient de l’état de désunion, d’émiettement pour ainsi dire dans lequel se trouvent ces colonies, des querelles qui les divisent, de l’opposition des principes au nom desquels elles ont été fondées. Car, nous venons de le voir, sur les dix colonies, deux seulement ont été fondées dans un but commercial. À Jamestown, en Virginie, des Anglais sont venus cultiver le tabac. À l’embouchure de l’Hudson, un peu plus tard, les Hollandais ont établi un premier comptoir de fourrures, mais l’œuvre de colonisation proprement dite n’a pris naissance ni ici ni là. L’honneur de l’entreprendre était réservé à une poignée d’exilés volontaires que ni l’appât du gain ni l’esprit d’aventure ne poussaient loin de leur première patrie et qui ne poursuivaient, en peuplant les rivages de la seconde, qu’un idéal austère de régénération morale. Tel était bien l’état d’âme de ces 102 « pèlerins » que le May Flower débarquait le 22 décembre 1620 dans la baie déserte à laquelle l’explorateur John Smith avait donné précédemment le nom de Plymouth. Ceux-là étaient sans esprit de retour ; ils avaient derrière eux tout un passé d’infortune : une première odyssée les avait conduits en Hollande, où ils n’avaient trouvé ni de quoi vivre, ni cette liberté qui était pour eux le plus désirable des biens. Cette fois, ils arrivaient sans ressources, sans inquiétude non plus, comptant sur la Providence pour y pourvoir. Dans une hutte indienne abandonnée, ils avaient trouvé en effet du maïs, et le sol, étant fertile, leur avait fourni une récolte abondante. Mais avant qu’elle eût mûri, les rigueurs de l’hiver les avaient décimés sans leur inspirer le désir de reprendre la mer. Leur constance était au-dessus de toutes les épreuves. Naïvement ils avaient établi le communisme et n’en réalisérent que peu à peu les impossibilités. Le fameux covenant rédigé par eux sur le pont du May Flower, la veille du débarquement, ne stipulait autre chose que le respect de la loi divine à laquelle ils juraient de rester fidèles et l’attachement inaltérable au roi d’Angleterre, leur persécuteur, dont ils entendaient rester les « loyaux sujets ». L’organisation matérielle et l’extension de leur colonie ne les préoccupaient guère. Ceux qui huit ans plus tard étaient venus les rejoindre faisaient preuve d’un esprit plus pratique et d’un moindre dédain des choses de ce monde. Ils avaient voulu une charte et se l’étaient procurée à force d’intrigues et d’argent. Ils apportaient de quoi ensemencer les terres que Charles ier leur concédait. Ce n’étaient pas les premiers venus. Parmi eux se trouvaient le révérend Cotton, pasteur de Boston dans le Lincolnshire, émigrant avec une partie de son troupeau, Hugh Peter qui, par la suite, rentré en Angleterre, y devint le chapelain d’Olivier Cromwell, Winthrop, un gentilhomme instruit et distingué qui, à l’âge de quarante-deux ans, abandonnait son manoir de Sussex. De tels hommes n’étaient point des affamés, ni même des persécutés comme les pèlerins, car ils ne visaient qu’à améliorer selon leurs idées et non à détruire l’Église établie. Ils n’étaient pas davantage, comme on a voulu le prétendre, d’habiles spéculateurs couvrant du masque de la religion leurs projets de défrichement et de mise en valeur du sol américain. Ce qu’ils voulaient, c’était créer un État modèle, un État chrétien selon la conception étroite et fausse qu’ils avaient du christianisme. Ils s’enflammaient pour des idées et émigraient pour les réaliser. Leur première préoccupation avait été, non pour le blé, mais pour les institutions. Ils croyaient fermement que leur tentative serait bénie de Dieu et fournirait aux hommes le germe de la rénovation sociale. C’est pourquoi, de la meilleure foi du monde, ils furent haineux et prescripteurs. En abordant ils avaient prononcé le mot hébreu de Salem (paix). Mais cette paix qu’ils annonçaient ainsi ne devait régner qu’après les « destructions nécessaires ». Ils s’inspiraient du tribunal de l’Inquisition plus que de la morale évangélique.

Leurs victimes furent nombreuses. Les quakers, coupables seulement d’un peu de désordre occasionné par leurs prédications et les catholiques, furent les plus maltraités. Tout quaker qui, frappé par la loi et expulsé, revenait dans la colonie, avait à chaque récidive une oreille coupée ; à la troisième, la langue percée d’un fer rouge. Ces barbaries portent la date de 1657. Le premier article des lois du Connecticut commençait ainsi : « Quiconque adorera un autre Dieu que le Seigneur sera mis à mort. » Une loi établie à New-York en 1701 condamnait tout prêtre catholique arrêté sur le territoire de l’État à la prison perpétuelle, à mort si on le reprenait après évasion. Les protestants devenus maîtres du Maryland y décrètent en 1704, pour encourager l’apostasie, qu’un père sera forcé de donner une partie de ses biens à l’enfant qui abjurera la foi catholique. De telles rigueurs s’étendaient jusqu’en Virginie, où l’office du dimanche était rendu obligatoire, la deuxième abstention étant punie du fouet et la troisième de mort. Là c’étaient les Anglicans qui opprimaient les puritains en même temps que les catholiques. Mais l’organisation virginienne avec ses grandes plantations espacées ne permettait pas une stricte application de la loi. Dans les agglomérations du Massachusetts, au contraire, nul n’échappait à sa rigueur. Elle pénétrait partout d’une manière odieusement indiscrète. Non seulement un homme était frappé de verges pour s’être livré le dimanche à la plus inoffensive distraction, mais sa nourriture et son vêtement devaient être conformes aux règlements. Quiconque « avait des revenus inférieurs à 200 livres » ne pouvait « porter sur ses habits que de la dentelle valant moins de 2 shellings le mètre ». La sorcellerie était prévue et combattue. En 1692, dans le Massachusetts, cinquante-cinq personnes subirent la torture et vingt furent pendues sous l’accusation de sorcellerie. Ces choses durèrent longtemps. En 1792, 1797 et 1816, le Massachusetts adopta, à propos de l’observation du dimanche, des textes législatifs qui sont des monuments d’absurdité et d’intolérance. En 1741, à New-York, on brûla encore un prêtre catholique, et jusqu’en 1806 ses coreligionnaires furent exclus de tous les emplois et privés de tous leurs droits. Dans la correspondance d’Élisabeth Seton, on trouve ces lignes écrites le 28 décembre 1806 : « La veille de Noël, la populace s’est rassemblée pour jeter bas notre église et y mettre le feu. Un constable a été tué et deux autres blessés. La croix a été arrachée. » Dans le Maryland, la persécution fut si violente que Daniel Carroll, père du célèbre évêque, s’aboucha avec le duc de Choiseul pour organiser une émigration générale en Louisiane.

L’intolérance religieuse, il est vrai, ne tue pas les sociétés ; l’histoire l’a prouvé surabondamment. Il n’en est pas de même de l’ingérence des pouvoirs publics dans la vie privée. Aussi on peut s’imaginer ce que serait devenue la Nouvelle-Angleterre avec sa législation destructrice de toute initiative, ses entraves innombrables et ses controverses théologiques, si elle n’avait eu le péril franco-indien sur ses frontières pour la tenir en haleine et au dedans un germe fécond d’émulation démocratique. L’existence de ce germe est explicable par plus d’un motif. L’émigration, toute facilitée qu’elle soit de nos jours, demeure le fait du petit nombre. Beaucoup s’y résignent de loin qui n’ont pas au dernier moment le courage d’abandonner la terre natale. À plus forte raison en devait-il être ainsi au xviie siècle quand il s’agissait de gagner très lentement, à travers de nombreux périls, un continent presque inconnu où l’on n’était rien moins que certain de pouvoir vivre, d’où l’on avait bien des chances pour ne pas revenir. Ceux qui, même sous l’impulsion du sentiment religieux, le plus puissant de tous dans un temps de rénovation spirituelle, émigrérent en Amérique, représentaient donc, au point de vue de l’énergie, de la volonté et du caractère, une élite. Ils avaient passé en quelque sorte par une double sélection. Le fait de leur adhésion à des idées nouvelles, de leur recherche maladroite, mais passionnée d’une amélioration morale, prouvait déjà en leur faveur. Après tout, le puritanisme sortait d’une pensée juste. L’émigration était le critérium définitif de leur virilité. Or placez une semblable élite sur un sol vierge où l’attendent de très durs labeurs, où rien ne s’obtienne que par l’effort : tous travailleront, les moins zélés entraînés par l’exemple des autres. Le cas échéant, tous se battront ; qui donc voudrait laisser à ses frères l’honneur de défendre le foyer dont la fondation a déjà coûté tant de peines et que menacent encore tant de calamités ? Par la même raison, tous prendront intérêt aux affaires de la communauté et s’emploieront à hâter ses progrès. Enfin tous voudront se maintenir au même niveau intellectuel, profiter des occasions d’apprendre, de ne pas laisser la science devenir le monopole d’un petit nombre. C’est ainsi que l’assemblée municipale, l’école et la milice devinrent les pierres angulaires de la Nouvelle-Angleterre et non seulement la firent échapper au péril dont la menaçait l’esprit sectaire de ses fondateurs, mais constituèrent une base solide pour la grandeur future des États-Unis. Jusqu’à un certain point on peut y ajouter l’Église. Le principal dogme des puritains était en effet l’égalité. Par là ils se rattachaient au christianisme primitif. Par là aussi, l’action religieuse s’exerça dans le même sens que l’action politique poussant inconsciemment vers la démocratie.

Rien n’a été plus laborieux que la construction de l’édifice gouvernemental américain. Le comité naquit de la nécessité où se trouvèrent les municipalités d’unir leurs efforts pour mieux lutter contre les Indiens et les colons étrangers. L’État se forma ensuite sous l’obligation de résister à la tyrannie de l’Angleterre et à ses empiétements. L’union se fit enfin parce qu’il fallait protéger l’indépendance si laborieusement conquise. Aucun de ces rouages ne se créa spontanément et sans la préexistence de la municipalité, telle que l’avait établie la Nouvelle-Angleterre, il est probable que cet édifice à la fois si simple et si compliqué ne se fût même pas achevé. Dès les premiers jours il y eut des town-meetings. Les hommes y discutèrent librement les questions locales et y légiférèrent sur tout ce qui les touchait de près et directement. Rien ne prévalut contre cette habitude. Plus tard, les gouverneurs anglais la combattirent vainement. La commune fut de la sorte organisée de telle façon que la république s’y trouvait toute vivante, bien qu’à l’état embryonnaire. L’intervention incessante du peuple dans les affaires publiques entraîna le vote libre de l’impôt, la responsabilité des agents du pouvoir, le jugement par jury, l’élection des fonctionnaires au suffrage universel. Le sort des pauvres fut assuré ; on tint des registres de l’état civil ; on réglementa l’entretien des routes. Dès 1650, la commune américaine vécut d’une vie toute moderne. Quelle avance sur l’Europe d’alors, si brillante, si littéraire, mais si éloignée du droit, de la liberté et de la justice. Trois ans plus tôt on avait décidé que chaque bourg devait avoir une école primaire et s’il contenait plus de cent familles une grammar-school. Ce n’était qu’un amendement à cet admirable Acte de 1642 qui contenait en germe toute la législation actuelle en matière d’enseignement populaire. Boston possédait déjà depuis 1635 une école latine, et on avait mis de côté, à cette même époque, la somme de 400 livres en vue de fonder un établissement d’enseignement supérieur qui devait devenir la puissante université de Harvard. Dans les grammar-school, tous les enfants riches ou pauvres étaient admis. Ils y apprenaient « les principes des langues latine et grecque ». Quant à la milice, elle comprenait tout le peuple. Chaque habitant mâle entre seize et soixante ans était enrôlé dans une compagnie pourvue de ses officiers. Il était tenu d’entretenir chez lui et à ses propres dépens « un mousquet en bon ordre, une corne à poudre, une livre de cette poudre, douze pierres à feu, vingt-quatre balles de plomb, une boîte à cartouches et un havre-sac ». L’exercice militaire passionnait les jeunes gens ; il constituait à peu près leur unique distraction. Les escarmouches contre les Indiens leur servaient de grandes manœuvres annuelles. Les circonstances les préparaient de la sorte, sans qu’ils s’en doutassent, à tout un siècle de guerres qui s’ouvrait devant eux.

Ainsi se fortifiait la démocratie qu’une tourmente religieuse avait jetée sur ces lointains rivages. Ses progrès pourtant n’étaient pas aussi aisés ni aussi rapides que nous nous le figurons à distance. Parmi les puritains venus d’Angleterre, tous ne suivaient pas jusqu’au bout la logique de leur raisonnement, et leur tendance à l’égalité cessait parfois à la sortie du temple. Le révérend Cotton estimait que, pour l’Église aussi bien que pour l’État, la démocratie est une mauvaise forme de gouvernement. Il ne s’en cachait pas, et ce fut là l’origine de sa querelle avec le révérend Thomas Hooker, lequel se transporta un peu plus loin et fonda le Connecticut. Longtemps, les gens de peu, dans la Nouvelle-Angleterre, eurent un costume spécial qui les distinguait. Il avait surtout certaines chaussures en « peau de veau » réservées à la gentry et dont il leur était sévèrement interdit de se parer. Le qualificatif Mr et Mrs n’était attribué qu’aux personnes appartenant à la classe supérieure ; dans la classe moyenne, on disait : goodman et goodwife (littéralement : le bon homme ou la bonne femme un tel) ; à l’échelon tout à fait inférieur, on employait le nom propre tout court. Les représentants du pouvoir volontiers s’entouraient de quelque pompe et se faisaient précéder par des hallebardiers[5]. Longtemps, à Harvard et à Yale, on classa les étudiants dans l’annuaire d’après le rang de leur famille[6]. C’était comme un écho des distinctions sociales du vieux monde, comme un rappel des privilèges auxquels on avait renoncé. Cela ne correspondait d’ailleurs à aucune réalité dangereuse.

Il en allait autrement en Virginie. On peut dire que les fortes institutions de la Nouvelle-Angleterre perdaient peu à peu de leur caractère à mesure que l’on descendait vers le sud. Elles s’étaient propagées cependant bien au delà du Massachusetts. Les huguenots français étaient tout disposés à les adopter. Les Hollandais, les Suédois, gens du Nord, marquaient des tendances analogues. Pour être différente dans la forme, leur religion n’en prêchait pas moins l’égalité. La diversité de langage n’empêchait pas qu’on ne se connut aux town-meetings. D’ailleurs, nous l’avons vu, de bonne heure l’anglais était devenu la langue dominante. Les écoles s’étaient multipliées un peu partout. Pour sa colonie, Penn avait agi dans la même direction. Dès 1683, des écoles s’ouvraient en Pensylvanie. On y apprenait à lire, à écrire et à compter pour 8 shellings par an. C’est aux approches de la Virginie que subitement le niveau baissait. Là, point de villes, à peine des villages ; de grandes plantations, bordées par les cours d’eau sur lesquels chaque planteur possédait un wharf où s’opérait le chargement des produits de son domaine. Le planteur vivait là en souverain, entouré d’esclaves qui non seulement cultivaient le sol, mais filaient, tissaient, forgeaient, travaillaient le bois et gâchaient le plâtre, tandis que le maître chassait le renard, attelait à six chevaux, pariait dans les combats de coqs et exerçait une magnifique hospitalité. Très vite, cette société aristocratique s’était trouvée sur pied telle qu’elle subsista pendant de longues années ; pas assez vite cependant pour empêcher la formation d’un élément démocratique qui fut souvent assez fort pour la contenir et parfois pour lui faire échec. En 1671, d’ailleurs, les planteurs n’avaient encore que 2,000 esclaves et la Virginie renfermait déjà 40,000 habitants[7]. Il y avait parmi ceux-là beaucoup de poor whites, comme on les appelait dédaigneusement. Or les poor whites ont droit à la reconnaissance de la Virginie, quand ce ne serait que pour avoir, un siècle et demi plus tard, formé les héroïques bataillons de l’infanterie sudiste. Il y avait aussi çà et là sur la côte de petits groupes de puritains, de huguenots ; il y avait enfin certaines traditions datant des premiers jours de la colonie et auxquelles les planteurs n’osaient pas toucher. Cela suffisait à empêcher le triomphe absolu et définitif de l’oligarchie. Cela ne suffisait pas à développer la vie municipale ni surtout la vie scolaire. « Grâce au ciel, disait le gouverneur virginien Berkeley, nous n’avons dans ce pays ni écoles primaires gratuites ni presse à imprimer. C’est le savoir qui a introduit la rébellion dans le monde et l’imprimerie ne sert qu’à la propager. » Il ne put s’opposer toutefois à la force de l’exemple. Les écoles se créaient de colonie en colonie, comme des sémaphores sur les falaises. L’imprimerie se répandait de même. Tout ce qu’on put faire, ce fut de retarder jusqu’à 1736 la publication du premier journal virginien.

L’élément qui résistait ainsi aux obscurantistes et aux aristocrates était plus puissant encore dans la Caroline. Aussi n’eut-il pas de peine à secouer le joug que prétendaient lui imposer les seigneurs auxquels Charles ii avait, nous l’avons vu, abandonné le territoire carolinien. Ceux-ci s’étaient adressés au célèbre philosophe Locke pour qu’il leur préparât une constitution. Locke avait rédigé le plus singulier document qui se puisse analyser. Il établissait de grands domaines héréditaires et toute une hiérarchie nobiliaire dont les représentants portaient les appellations bizarres de landgraves et de caciques. En dessous étaient les « villains » transférables avec la terre. Les villains se révoltèrent et firent à la Constitution de Locke le sort qu’elle méritait.

Ce qui complique infiniment, si l’on n’y prend pas garde, l’étude de l’histoire coloniale, c’est le fait que les colonies, en général, ne ressemblaient en rien à ce qu’indiquaient leurs façades. Les unes appartenaient nominalement à des « propriétaires » ; les autres relevaient de la couronne ; d’autres encore étaient dites « colonies à chartes ». En fait, ces distinctions ne signifiaient pas grand’chose, même pour la Pensylvanie et le Maryland, qui furent bien réellement fondés par leurs propriétaires, puisque William Penn se retira de lui-même et que lord Baltimore fut dépossédé par ses sujets protestants. Il arriva même au roi d’Angleterre de donner en concession des terres déjà occupées : New-York et le New-Jersey au duc d’York, le Maine et le New-Hampshire au duc de Monmouth, et d’aliéner même une partie de la Virginie entre les mains des lords Culpeper et Arlington pour trente ans. Les colonies à chartes avaient pour origine des concessions faites à des compagnies privilégiées. Les trois principales de ces compagnies furent les London adventures, les Plymouth adventures et la société de la Baie de Massachusetts. Cette dernière ne tenta même pas d’exercer une action depuis l’Angleterre. Elle transporta son siège à Boston et s’y assimila avec la colonie elle-même. Les compagnies consentirent à leur tour des sous-concessions : il se forma ainsi de très grandes propriétés individuelles, comme celles de lord Fairfax en Virginie. Mais toutes ces décisions et ces changements n’eurent pas le contre-coup qu’on s’imagine. La distance était énorme, les communications rares, et la mère patrie ne manquait pas de besogne, soit chez elle, soit en Europe. Compagnies et propriétaires étaient obligés, en Amérique, de défendre leurs droits au mieux des événements, et le plus souvent de capituler devant la résistance persévérante ou la force d’inertie des colons. Il arriva cependant que, sans parvenir à paralyser la vie collective, ces maîtres improvisés surent se rendre odieux, et, en plusieurs circonstances, menacèrent les libertés les plus précieuses des Américains. Après s’être donnés aux Anglais, les habitants de New-York furent si maltraités par eux qu’ils regrettèrent un moment le despotisme des gouverneurs hollandais et songèrent à les rappeler. La révolution de 1688 modifia un peu la situation. Cromwell avait été favorable aux colonies et avait même essayé, croyant bien faire, de leur expédier des convicts pour travailler la terre. En tous les cas, il s’était gardé de les molester. La restauration fut mal accueillie ; Charles ii ne fut proclamé à Boston qu’un an après son avènement et de fort mauvaise grâce. Sous Jacques ii, les choses empirèrent. Il y eut dans la Nouvelle-Angleterre, par les soins du gouverneur royal, une levée arbitraire d’impôts et une tentative pour abolir le mariage civil. Le mouvement qui tendait à la dépossession des compagnies et des concessionnaires et à la centralisation des pouvoirs entre les mains du roi s’accentua après 1688. Ce n’était pas un bien, car le gouvernement de Guillaume d’Orange ne valait guère plus, au point de vue colonial, que celui de ses prédécesseurs. Mais l’insouciance et l’indifférence pour les choses d’Amérique étaient encore telles, que les colons purent jouir de leur reste, de ces quelques années qui devaient s’écouler encore avant que commencent les grandes luttes, luttes ruineuses et sans gloire contre les Indiens et les Français, lutte fratricide et désespérée contre l’Angleterre, qui rempliront tout le xviiie siècle et vont ensanglanter les fertiles campagnes et les villes naissantes du nouveau monde.

Nous nous représentons facilement les cultures du Sud et les riches maisons des planteurs ; nous avons plus de peine à nous figurer les modestes demeures du Nord, la petite ferme bâtie avec des troncs d’arbres et de la terre séchée et couverte de chaume. Elle s’élève à peu de distance d’un village. Sa façade est tournée vers le soleil, qui pénètre parcimonieusement par les étroites fenêtres faites de grossiers morceaux de verre ou de papier huilé ; au centre se trouve la cuisine avec ses poteries, sa grande pendule à balancier et son plafond rugueux, très bas, encombré d’herbes et de graines qui sèchent, tandis que, dans un coin, la provision de pommes est entassée. La prudente ménagère entretient avec des soins de vestale le feu du foyer, parce qu’on n’a point d’allumettes et que c’est toute une affaire quand il vient à s’éteindre. Il y a aussi un four de briques où se cuit lentement ce rye and Indian bread, dont la Nouvelle-Angleterre fait ses délices. Près de la cuisine se trouve la best-room, qui ne s’ouvre que dans les grandes occasions. Là sont conservés religieusement les bibelots qui rappellent le vieux pays, quelques portraits d’ancêtres, quelques paysages d’outre-mer et un embryon de bibliothèque qui comprend la Bible, les Vies des martyrs de Fox et le Paradis perdu. Devant la ferme est un petit jardin où poussent des roses trémières, des tournesols, des œillets et aussi des tomates ; on les appelle pommes d’amour et on les cultive pour le plaisir de les voir, car c’est un préjugé courant qu’elles contiennent du poison. Le fermier et sa famille se nourrissent de viande de porc ou de bœuf et de poisson salé. Ils ont des légumes en abondance et terminent leur repas par des gâteaux de seigle. Le thé et le café commencent seulement à pénétrer jusqu’à eux : l’usage va s’en répandre à partir de 1700.

Il n’y a point de routes. Chacun va à travers la campagne, à cheval et plus souvent à pied, les travailleurs manuels, agriculteurs ou autres, en jaquettes de drap commun rouge ou vert, en culotte de peau cirée et graissée ; ils portent, en outre, un tablier de cuir et de gros souliers sur lesquels, le dimanche, ils posent, en manière d’embellissement, d’énormes boucles de cuivre[8]. Ce costume fait contraste avec celui du « gentleman » qui, dès le matin, porte un habit et un chapeau de velours, et le soir, s’habille de soie bleue, rouge ou verte ; il a alors un jabot et des manchettes en dentelle fine, des boutons et des boucles joliment travaillés ; il tient en promenade une canne à pomme d’or, et la tabatière d’or ou d’argent qui joue entre ses doigts est l’indispensable complément de sa toilette. Il aime à causer de l’Europe, dont il n’a que rarement des nouvelles, et n’aime pas à causer des Indiens, qui lui donnent trop souvent des leurs. En 1690, on lui a fourni le premier numéro d’un journal mensuel, le Publick occurrences, mais aussitôt l’autorité l’a interdit[9]. À partir de 1704, il en aura un autre, édité chaque semaine sous le nom de Boston News Letter, par John Campbell, directeur de la poste. Mais il ne le lira pas avec beaucoup d’empressement, car, quinze ans plus tard, Campbell sera obligé d’avouer qu’il ne tire que trois cents numéros par semaine, et d’augmenter de six schellings par an son prix d’abonnement. Ce qui le passionne encore plus que tout le reste, ce sont les controverses religieuses, les discussions sur l’avenir des sociétés, et le rôle du christianisme ; et de telles choses, naturellement, ne s’impriment point ; elles causeraient la perdition de beaucoup si on les lançait ainsi dans le public ; il n’y a que trop de tendances à oublier les saines pratiques des premiers puritains. Le colonial gentleman soupire. Il craint des catastrophes. Si puritaine que soit restée la terre qu’il habite, il trouve moyen d’y découvrir des « idées nouvelles » qui germent on ne sait comment. La jeunesse surtout l’inquiète. Cette première génération d’Américains a déjà quelque chose de hardi, de volontaire, d’indépendant, comme si quelque fée peau-rouge avait malicieusement jeté dans son berceau ces qualités dangereuses.

On comprend que M. John Campbell n’ait pas été absorbé par ses fonctions de directeur de la poste et qu’il ait trouvé le temps de fonder un journal. La poste vient une fois par mois de New-York à Boston par Hartford. Cela suffit, mon Dieu, pour ce qu’on a à se dire : il y a encore si peu de commerce ! Comment le commerce se fût-il développé sous le régime qu’impose la mère patrie ? On a, il est vrai, les petits sloops côtiers qui transportent des lettres et des voyageurs. C’est le moyen le plus sûr et aussi le plus rapide. Il faut trois jours pour aller ainsi de New-York à Philadelphie. Plus tard, il y aura un service de diligence, et vers 1766 on arrivera à faire ce trajet en deux jours. Les diligences de ce temps-là recevront de l’admiration des contemporains le nom de flying machines, machines volantes, train éclair !

La monnaie est rare. On a frappé de bonne heure les premières pièces d’argent, le pine-tree shilling. Mais on se sert encore de balles de fusil ou bien l’on paye en nature, avec des mesures de froment, de maïs, de haricots. À Albany, le pasteur reçoit, pour les frais du culte, « 150 peaux de castors ». New-York est resté très hollandais d’aspect. Les maisons alignent sur la rue leurs pignons dentelés, tout comme celles d’Amsterdam ou de Leyde. Il y a sur les portes de grands marteaux cuivrés que les femmes polissent et repolissent tous les samedis. Le soir, en matière de réverbères, chacun place une chandelle allumée sur une des fenêtres de sa façade. Une certaine animation règne autour de cette petite ville de 5,000 à 6,000 habitants. On traite les affaires dans de grands cabarets, et les disputes, les altercations ne sont point rares. Il vient des gens de mer qui aiment à se quereller dès qu’ils mettent le pied sur la terre ferme. Leurs éclats de voix contrastent avec le bruit de clochettes qui, soir et matin, se fait entendre comme l’écho d’un pâturage alpestre. Ce sont les vaches : chaque famille a la sienne ; elles broutent l’herbe communale, un peu plus loin, là où passe aujourd’hui Broadway, la grande artère babélique avec son tumulte et sa foule[10]. Sur les rives de l’Hudson, de riches marchands commencent à créer de beaux domaines où ils reçoivent le plus luxueusement possible. Bref, New-York est en prospérité ; on s’y pique d’ailleurs de littérature, et il y aura sous peu une bibliothèque publique où l’on pourra emprunter des livres à 4 sous et demi par semaine.

Mais Philadelphie tient le premier rang : 8,000 habitants, des maisons en briques et pierres et des trottoirs dallés. C’est plus qu’il n’en faut pour tourner la tête de ses habitants. Ils montrent avec orgueil leurs vergers où ils cultivent des pêches déjà renommées et les arbres qui ombragent leurs rues régulièrement tracées. Philadelphie répond au vœu de son fondateur. C’est bien la fair green country town qu’a rêvée le bon William Penn.


UNE GUERRE DE CENT ANS (1689-1783).


L’étude approfondie des événements dont l’Amérique du Nord fut le théâtre pendant les dernières années du xviie siècle et la plus grande partie du xviiie permet de relever une erreur dans laquelle sont tombés la plupart des historiens européens. Ils ont attribué aux Anglais le renversement de la puissance française dans le nouveau monde. La prise de Québec leur a masqué les événements qui l’avaient précédée. L’importance de ce fait d’armes, ses conséquences, son caractère héroïque, les deux grands noms qui s’y trouvent associés ont seuls pu détourner un instant leurs regards de la lutte engagée en Europe sous les prétextes les plus divers et qui fut, en somme, un long duel à trois entre la France, l’Angleterre et l’Allemagne pour la prépondérance du vieux monde. Ils ont enregistré la victoire de Wolfe comme un des incidents prépondérants de cette lutte et ont négligé de s’apercevoir qu’elle était le couronnement et le résultat d’une série de victoires dont les Anglais n’ont jamais aimé à parler, parce que ce furent les Américains qui les remportèrent. Il n’est pas permis de les ignorer pourtant, car elles constituent l’avant-propos de la guerre de l’Indépendance. C’est dans ces combats que se fortifièrent et s’aguerrirent les milices coloniales. Faute de suivre leurs progrès dans la rude carrière que les circonstances leur firent parcourir, on demeure interdit devant le résultat atteint. Comment concevoir, en effet, que des soldats improvisés n’ayant ni l’habitude de la discipline, ni l’expérience de la guerre, ni surtout cette confiance que donne à des troupes en campagne la bonne organisation des services d’approvisionnement, comment concevoir que de tels soldats aient pu résister aux vétérans britanniques et forcer la mère patrie, après quatre années d’efforts, à s’avouer vaincue ? Le problème ainsi posé est insoluble. On le résout en donnant à l’intervention de la France un caractère décisif qui n’est point conforme à la réalité. L’alliance française apporta aux colonies révoltées une force morale dont elles auraient eu beaucoup de peine à se passer. Mais l’appoint matériel fut faible et tardif. La vérité, c’est que, fortement trempées par quatre-vingt ans de lutte armée, les colonies se trouvaient, en 1775, en état de soutenir une dernière lutte, plus redoutable encore que les précédentes[11], pour conquérir la liberté. On ne saurait donc étudier de trop près la portion de l’histoire américaine comprise entre la proclamation de Guillaume d’Orange comme roi d’Angleterre et ce fameux combat de Lexington où tombèrent les premières victimes des balles anglaises.

Une nuit d’hiver de l’année 1690, un corps franco-indien surprit la petite bourgade de Shenectady, située dans la colonie de New-York, au nord d’Albany. La neige couvrait le sol. Français et Peaux-Rouges descendaient du Canada, les snow-shoes au pied, courant sur leurs longues raquettes. Les habitants de Shenectady se croyaient en sécurité. Par une ironie du sort, leurs ennemis trouvèrent à l’entrée du bourg deux grandes sentinelles de neige que les enfants, la veille, s’étaient amusés à construire. Un peu après minuit, la tuerie commença. Deux heures durant, hommes, femmes et enfants furent massacrés. Quelques hommes purent s’enfuir et coururent à moitié nus jusqu’à Albany, tandis que derrière eux les flammes dévoraient leurs demeures et les cadavres de leurs proches. Cette agression n’était pas justifiée au point de vue américain. Au Canada, on la considéra comme justifiée par l’état de guerre existant depuis l’année précédente entre l’Angleterre et la France. En fait, elle eut pour résultat de transporter dans le nouveau monde une flammèche de l’incendie qui s’allumait au delà de l’Océan. De ce jour-là, les colonies s’allièrent pour chasser les Français. L’union se fit devant l’ennemi commun.

Ce n’était pas, loin de là, la première guerre avec les Indiens. Si l’histoire mentionne les bons rapports des visages pâles avec Canonicas, le sachem des Narragansetts, où avec Powhattans dont la fille, Pocahontas, épousa un Virginien[12], elle relate aussi les sanglants combats qui eurent lieu en Virginie en 1622 et 1664 et ceux plus meurtriers encore qui, de 1675 à 1677, mirent aux prises les colons de la Nouvelle-Angleterre avec une coalition de tribus indiennes dirigée par un chef qu’on appelait le roi Philippe. Mais, en ces circonstances, l’action française n’existait point ou était si lointaine qu’on peut la négliger. Cette fois-ci, au contraire, les Français se posaient directement en agresseurs. L’événement avait une portée tout autre. Aussi la nouvelle causa-t-elle une émotion profonde. Les autorités du Massachusetts proposèrent la réunion d’un congrès. Les invitations portent la date du 19 mars 1690 et le congrès s’assembla le 1er mai à New-York. Bien que la plupart des colonies eussent répondu en termes favorables, cinq d’entre elles seulement s’y trouvaient représentées. Il fut entendu qu’on formerait un corps de 850 hommes pour défendre Albany ; on stipula que les officiers auraient soin « de faire observer le repos du dimanche et pratiquer le culte du Seigneur » par leurs soldats. On décida encore d’attaquer le Canada et d’organiser à cet effet une double expédition. La première fut dirigée contre l’Acadie et soumit Port-Royal ; la seconde ne réussit pas à prendre Québec. Les Français, très habilement, ne tentèrent rien en dehors de leurs alliés indiens. Ils se bornèrent à de fréquentes et soudaines incursions. Les colons les plus éloignés de la côté vécurent dès lors dans de continuelles alarmes : leurs armes ne les quittèrent plus ; ils construisirent à proximité de leurs demeures des blockhaus, sortes de forteresses en troncs d’arbres, à deux étages, percées de meurtrières et pouvant servir de refuges en cas de péril. La guerre cessa ou plutôt une trêve intervint lorsque fut signé le traité de Ryswick, qui n’apporta, d’ailleurs, aucune solution au conflit franco-américain. Elle reprit partout en 1702 ; la succession d’Espagne la provoquait en Europe. En Amérique, on lui donna un nom quelconque : on l’appela guerre de la reine Anne pour distinguer cette seconde période de celles qui la précédèrent et la suivirent. Au fond, c’était toujours la même lutte, barbare et implacable. Seulement, les Espagnols, cette fois, s’y mêlèrent. Ils avaient toujours des prétentions sur la Caroline et leurs vaisseaux, partis de la Havane, unis à une petite flotte française, vinrent assiéger Charleston sans pouvoir le réduire. Les Caroliniens échouèrent de même dans leur tentative pour prendre le fort de Saint-Augustin, en Floride. L’année 1704 vit se renouveler le triste exploit de Shenectady et dans des conditions plus dramatiques encore. Ce fut Deerfield dans le Massachusetts qui fut incendié, dans la nuit du 28 février, par 350 Franco-Indiens, commandés par M. Hertel de Rouville ; 47 cadavres mutilés furent abandonnés au milieu des ruines fumantes, tandis que 112 captifs étaient emmenés à travers les forêts glacées et les plaines couvertes de neige ; un grand nombre périrent en chemin. Par représailles, les coloniaux envahirent de nouveau l’Acadie et reprirent Port-Royal. Le traité d’Utrecht arrêta les hostilités ; l’Acadie et Terre-Neuve passaient sous la domination britannique. En avoir dépossédé les Français constituait aux yeux des Américains un avantage qui les payait de bien des pertes et de bien des sacrifices.

Peu d’événements à noter pendant les années qui suivirent. Une expédition contre les Antilles espagnoles coûta la vie à plus de 3,000 coloniaux et ne donna point de résultat. Les Géorgiens, ces nouveaux venus dans la famille américaine, envahirent la Floride ; ils avaient fait appel à leurs voisins de la Caroline et de la Virginie ; mais les forces combinées des trois colonies ne purent rien contre les puissants remparts de Saint-Augustin. Leur ambition coûta cher aux Géorgiens. Les meilleurs agriculteurs de Géorgie, les Écossais et les Moraviens (car cette colonie était aussi, nous l’avons vu, un asile de persécutés), abandonnèrent les exploitations naissantes : les premiers, parce qu’ils avaient été décimés dans l’assaut donné à la forteresse espagnole ; les seconds, parce qu’ils ne voulaient pas s’exposer à l’obligation de porter les armes contrairement aux préceptes de leur religion[13]. Au nord, après quelques années d’accalmie, les animosités se réveillèrent. L’industrie de la pêche s’étant beaucoup développée, les pêcheurs de la Nouvelle-Angleterre firent de fréquentes incursions dans les eaux françaises. De part et d’autre, on détruisait les bateaux et le matériel des pêcheries. En 1721, le Massachusetts, jouant cette fois le rôle d’agresseur, refoula les Indiens alliés des Français. La paix, une paix relative et instable, se rétablit en 1725. Officiellement les Français ne participèrent pas à ces campagnes, car l’Angleterre et la France n’avaient point encore rompu les stipulations du traité d’Utrecht ; mais ils ne pouvaient se désintéresser des affaires américaines au point de conserver une neutralité absolue. Aussi prêtaient-ils aux Indiens leur appui par tous les moyens en leur pouvoir. Les coloniaux leur en voulurent encore plus que d’une hostilité ouverte. Chaque année qui s’écoulait augmentait ainsi la haine que les deux partis en présence ressentaient l’un pour l’autre, et l’on s’habituait peu à peu à l’idée que le continent ne pouvait se partager et qu’une des deux races devait y dominer et en chasser l’autre.

En 1744, on crut que l’heure de la lutte finale avait sonné. Les coloniaux se préparèrent à attaquer Louisbourg, le Gibraltar américain. La forteresse était située dans l’île du Cap-Breton. On dit que ses fortifications, réputées imprenables, avaient coûté 25 millions de francs. Mais elles étaient demeurées inachevées, de sorte que la place n’était pas aussi forte qu’on le croyait. Dans le port se trouvait toute une flotte de bateaux anglais capturés sur les côtes. Le projet sembla d’abord bien osé ; l’Assemblée du Massachusetts ne le vota qu’à une voix de majorité. Mais ensuite on se mit à l’œuvre avec ardeur. Les Pensylvaniens votèrent une subvention de 100,000 francs. Le New-Jersey en donna 50,000 et New-York 75,000. Le Connecticut envoya 500 hommes, Rhode-Island et le New-Hampshire, 600. Chacune des colonies de la Nouvelle-Angleterre équipa en outre un navire. Le Massachusetts en fournit 10 et 3,250 hommes pour sa seule part. Le commandement fut confié à un riche marchand, officier dans la milice, mais qui n’avait ni connaissances spéciales, ni expérience. Sa hardiesse prudente et son intelligence rapide y suppléèrent. Il mena à bien cette colossale entreprise. Le 17 juin, Louisbourg capitula. Quelques vaisseaux de renfort avaient été envoyés d’Angleterre, mais contribuèrent peu au succès qui fut l’œuvre d’une armée hâtivement formée et de ses chefs improvisés. Les Anglais qui s’en attribuèrent le mérite reçurent plus tard des événements un singulier démenti. Car le colonel américain Gridley apprit sous les murs de Louisbourg à diriger les batteries qui tonnèrent trente ans plus tard sur les hauteurs de Bunker-Hill, et les mêmes trompettes qui sonnèrent l’entrée des vainqueurs dans la forteresse du Cap-Breton devaient donner, ce jour-là, le signal de la charge. À la paix d’Aix-la-Chapelle (1740), Louisbourg fut rendu à la France ; cette même année, les Anglais fondèrent Halifax. La reddition de Louisbourg fut vivement ressentie en Amérique, ainsi que le refus du duc de Bedford d’autoriser, l’année qui précéda la conclusion de la paix, une expédition contre Québec. Le noble lord était plus inquiet que satisfait de l’exploit des coloniaux et se promettait d’encadrer désormais leurs bataillons avec des « réguliers » anglais.

Le siècle touchait à son milieu et le sort du nouveau monde allait se fixer. Le Canada était relié à la Louisiane par une ligne redoutable de soixante forts et les Français en construisaient de nouveaux jusque sur le territoire pensylvanien. Malheureusement la population de la Nouvelle-France n’augmentait guère. La Jonquière, voyant le danger, avait adressé à Versailles un pressant appel. Il suppliait qu’on lui envoyât dix mille émigrants pour coloniser la vallée de l’Ohio. Il insistait sur la nécessité d’agir au plus vite… Mais Louis xv n’avait pas d’argent à dépenser pour ces sortes de choses et savait-il seulement ce que c’était que la vallée de l’Ohio ! Le seul espoir résidait maintenant dans la défection possible des Iroquois. Elle eût été assurée sans l’influence de William Johnson dont les Mohicans avaient fait un sachem et auquel les colonies avaient donné pleins pouvoirs, parce qu’elles le savaient aussi Anglais de cœur que s’il n’eût jamais appris la langue iroquoise ni manié le lourd tomahawk. Johnson parvint à neutraliser l’action des émissaires français et obtint que les chefs iroquois assisteraient au congrès d’Albany.

Ce congrès était dû à l’initiative du Board of Trade que le roi d’Angleterre avait institué dès 1696 et dont les attributions réelles s’étendaient bien au delà de ce que son nom semblait indiquer. À peine constitué, le Board of Trade s’était occupé non seulement de questions commerciales, mais de questions politiques touchant l’Amérique. Locke lui avait proposé d’y établir la dictature militaire et William Penn, dans les dernières années de sa vie, lui avait soumis son plan pour l’union des différentes colonies, sous la présidence d’un commissaire du roi. Peut-être le plan de William Penn éveillait-il, à distance, un écho sympathique dans l’esprit des membres du Board lorsqu’ils se décidèrent à ordonner la réunion d’un congrès. Au mois de juin 1754, à Albany, petite ville d’allure hollandaise, sur les rives de l’Hudson, les congressistes se mirent en séance et tout aussitôt plusieurs plans d’union furent présentés. Celui qui fut jugé le plus pratique et le mieux combiné était l’œuvre de Benjamin Franklin, qui en développa les avantages avec art et chaleur. Il instituait un président général représentant du roi, nommé par lui, et un grand conseil composé de quarante-huit députés choisis par les assemblées des diverses colonies. L’approbation royale était nécessaire pour les lois ; la nomination des fonctionnaires appartenait au président général. Le sort de ce projet fut assez extraordinaire. Les colonies jugèrent que la prérogative de la couronne était beaucoup trop étendue et l’Angleterre estima que les tendances autonomistes et démocratiques s’y révélaient d’une manière intolérable. Tout le monde en fut mécontent et personne n’en parla plus. Mais en Amérique on continua d’y songer.

Jusque-là l’idée fédérale n’avait hanté que quelques esprits déliés ; elle fit son chemin dans les cerveaux plus obtus. Les peuples sont particulièrement sensibles aux leçons de choses. Le congrès d’Albany en était une. Pour la première fois, on avait vu ce spectacle d’une assemblée composée de représentants de toutes les colonies[14], la plupart hommes éminents et haut placés. La valeur des délégués, l’importance des sujets traités, tout était de nature à faire impression sur la conscience publique. Quant aux Indiens, ils se retirèrent, comblés de présents, mais peu rassurés sur l’avenir. La parole était maintenant au canon.

La configuration du pays et la position respective des Américains et des Français devaient forcément déterminer les premiers à attaquer leurs adversaires sur cinq points différents : le fort Duquesne, clef de toute la région située à l’ouest des Alleghanys, qui menaçait directement la Virginie et la Pensylvanie ; Louisbourg, d’où l’on pouvait organiser facilement des raids sur les côtes de la Nouvelle-Angleterre ; Niagara et Crown-Point sur le lac Champlain ; enfin Québec, quartier général de la puissance française. Le général Braddock, auquel le roi avait confié le commandement de toutes les troupes régulières et coloniales, se décida à attaquer en premier lieu le fort Duquesne. Il eût été difficile au gouvernement anglais de faire un plus mauvais choix que celui de cet officier hautain, têtu, brutal, poussant le souci de la discipline jusqu’aux limites extrêmes du bon sens. Il commença par réunir à Alexandria les gouverneurs des colonies et leur fit une semonce de ce que les Américains ne fussent pas encore soumis à un impôt général établi par le parlement anglais et servant à payer les dépenses de l’armée. Il écrivit à Londres pour demander qu’un tel impôt fût établi sans retard et déchaîna ainsi la querelle qui devait aboutir à la proclamation de l’indépendance. Il exigea en outre que tous les officiers américains reprissent leur rang de simples soldats chaque fois qu’un officier anglais serait présent à la tête des troupes. Il choisit seulement quelques-uns d’entre eux comme aides de camp, entre autres Georges Washington. Son dédain des coloniaux était extrême ; il le manifestait en toute occasion. Aussi commença-t-il par leur imposer plus d’un mois de manœuvres préliminaires qui les énervaient et les décourageaient. Puis la marche en avant commença ; elle dura cinq semaines. Braddock avait organisé son armée à l’européenne ; elle comprenait deux régiments anglais et à peu près 2,000 Virginiens et Pensylvaniens, absolument déroutés par les moqueries de leurs nouveaux chefs et la discipline à laquelle on les soumettait. Le 9 juin 1755, Braddock tomba dans une embuscade. Non loin du fort Duquesne, en pleine forêt, il fut attaqué par 230 Français et 637 Indiens commandés par MM. de Beaujeu, Dumas et de Ligneris. La bataille ne fut pas longue. Les Anglais furent en déroute en peu d’heures. Braddock se battit vaillamment, mais tomba mortellement frappé. Washington se mit à la tête des Virginiens et couvrit la retraite en tenant bon, tandis que les autres fuyaient. 26 officiers et 714 soldats furent tués ; les Franco-Indiens ne perdirent que 33 hommes. Presque en même temps l’Américain Lyman, à la tête de ses coloniaux, regagnait à Crown-Point une bataille à moitié perdue par le général anglais Johnson. Ce dernier n’en reçut pas moins en récompense le titre de baronnet et une pension ; Lyman n’eut rien. Dans ce combat périt le colonel Williams qui venait d’inscrire, dans son testament, un legs considérable destiné à fonder un collège pour l’ouest du Massachusetts. Ce fut l’origine de Williams Collège. Cette année-là et la suivante, les échecs furent nombreux. Les Anglais s’en vengèrent en expulsant d’Acadie 7,000 Français qui paisiblement travaillaient la terre et vivaient heureux, en donnant l’exemple de toutes les vertus privées. Ce fut moins leur nationalité que leur religion qui paraît avoir excité la rage des conquérants. Il y avait, à ce moment-là, comme une recrudescence de haine anticatholique parmi eux. La première expédition dirigée contre Louisbourg avait revêtu le caractère d’une sorte de croisade. Un clergyman fanatique était parti en tête des troupes, une hachette à la main pour jeter bas les images et les statues des saints dans les églises. Les Acadiens n’opposèrent qu’une faible résistance à la domination anglaise, mais ils étaient fort attachés à leur religion : ce fut la cause de leur perte. Au plus fort de l’hiver on les embarqua brutalement sur des navires qui les disséminèrent tout le long des côtes au milieu de populations hostiles. On fit exprès de séparer les femmes de leurs maris et les enfants de leurs parents. La plupart des dispersés périrent dans la solitude des forêts au travers desquelles ils se jetèrent naïvement pour retrouver leur patrie. Les plus heureux fondèrent plus tard, sous le ciel clément de la Louisiane, des villages où se sont maintenues, avec le vieux langage du temps, les coutumes fidèlement importées jadis des campagnes de Normandie.

Bientôt la fortune des armes tourna. Le fort Duquesne tomba et sur ses ruines fut fondée, en l’honneur de William Pitt qui devenait à ce moment même premier ministre, la ville de Pittsburg. On reprit Louisbourg, dont les constructions furent rasées au profit d’Halifax, sa nouvelle voisine. Crown-Point et Niagara furent occupés définitivement et Wolfe, enfin, mit le siège devant Québec. Toute cette période serait digne de trouver un historien de génie qui sût en faire ressortir la sauvage beauté. Les détails s’y fondent en une série de tableaux tour à tour poétiques et grandioses. Le vaste continent émerge à peine des brumes du passé et déjà l’on se dispute sa possession sans connaître encore ses limites ni ses richesses. La civilisation y est toute jeune et déjà elle est teinte de sang innocent. On s’y bat avec une magnifique vaillance pour des patries qui ne regardent pas, au nom de souverains indignes des trônes qu’ils occupent. Des hameaux se forment qui, cent ans plus tard, seront devenus de grandes villes pleines de bruits d’usines et d’agitation humaine ; et des forteresses édifiées au poids de l’or rentrent dans le néant au point qu’aujourd’hui quelques pierres en indiquent seules l’emplacement. Dans les campagnes neigeuses passent les silhouettes des Peaux Rouges courant sur leurs snow-shoes une course fantastique ; tandis que les Algonquins, dont la guerre réveille les instincts primitifs, dévorent, au clair de la lune, le chef Miami qu’ils ont capturé, le gentilhomme chrétien, leur allié, Montcalm, appelle sur ses amis la protection divine et Wolfe, dont l’âme puissante dompte les souffrances, marche au trépas en donnant un poétique regret au bonheur entrevu qui l’attend au delà des mers. La mort qui procure à ces deux adversaires, si dignes l’un de l’autre, un même tombeau, épargne avec un soin jaloux le héros privilégié qui, vainement, s’expose à ses coups. Washington sort indemne de tous les combats ; il échappe à tous les périls. Au début de cette guerre qui doit lui aplanir les voies pour son œuvre à venir, on l’a chargé de porter l’ultimatum aux avant-postes français. Il est parti de Virginie avec un unique compagnon et s’est enfoncé dans la forêt. Il n’a encore que vingt et un ans. La mission est dure et dangereuse. Il faut, sans ressources et sans défense, traverser des territoires hostiles, monter jusqu’au lac Érié. Au retour, les rivières ont débordé ; une neige fondante détrempe le sol. Les chevaux ne peuvent plus avancer. Les deux hommes continuent leur route à pied. Une tempête les surprend sur un radeau improvisé, traversant une rivière dont les flots impétueux charrient d’énormes blocs de glace qui brisent le radeau. Washington est bon nageur ; il atteint une île déserte et s’y creuse un abri dans la neige. La nuit passe ; au matin, un froid intense solidifie la rivière et Washington est sauvé. Ce pays qu’il vient de parcourir, il le gouvernera après l’avoir émancipé et le monde ne saura ce qu’il faut le plus admirer, de la sagesse de l’homme d’État ou des talents du chef d’armée. Toute cette gloire est enfermée dans la hutte de neige, et avec elle les destinées d’un grand peuple.

Ni la prise de Québec ni celle de Montréal, l’année suivante (1760), ne mirent fin à la guerre. Elle se prolongea même après la signature du traité de Paris (1763) qui consacrait l’échec définitif de la colonisation française en Amérique. Un chef indien, Pontiac, parvint à nouer une coalition des diverses tribus algonquines et de deux tribus iroquoises. Il se saisit de huit forts dont les garnisons capitulèrent et ravagea le nord-ouest de la Nouvelle-Angleterre. Mais sa tentative venait après la défaite des Français. Si les deux efforts avaient pu être faits simultanément, le résultat final eût sans doute été différent. Pontiac fut chassé après deux ans de luttes vers l’Illinois où il fut tué et dont les Américains s’emparèrent. La guerre, maintenant, était terminée. Elle coûtait aux colonies 30,000 hommes et 80 millions de francs, somme dont l’Angleterre ne remboursa pas même le tiers. Pour solder ces dépenses, les Américains s’étaient imposé de terribles sacrifices. Dans certaines colonies les contribuables avaient prélevé jusqu’au tiers de leurs revenus, et dans d’autres, jusqu’aux deux tiers. Mais ces impôts ayant été établis par leurs représentants librement élus, ils n’avaient pas murmuré. Par ailleurs, un résultat moral très considérable était atteint. Les rivalités, les jalousies entre gens du Nord et gens du Sud s’apaisaient. La promiscuité du champ de bataille est la plus effective et la plus durable. La nationalité américaine, qui se cherchait, commençait à se manifester. Les Anglais, maladroitement, y aidaient de tout leur pouvoir. Les exploits des coloniaux ne leur avaient pas conquis l’estime britannique ; au contraire, les officiers de l’armée régulière s’en étaient sentis humiliés. Il n’y avait sorte de moqueries, de tracasseries qu’ils n’inventassent pour marquer leur dédain envers ces lourdauds, ces paysans, ces encroûtés qui ne savaient ni marquer le pas, ni tenir leurs distances… Cela n’empêcha pas les coloniaux d’acquérir de l’expérience et du sang-froid, mais cela les empêcha de prendre d’eux-mêmes une opinion trop glorieuse. À cette rude école se formèrent aussi des chefs dignes de les commander : Gates, Montgomery, Stark, Arnold, Morgan, Putnam, qui devaient former autour de Washington l’état-major de la liberté.

La liste était déjà longue des griefs que les coloniaux auraient eu le droit de formuler envers la mère patrie et, chose curieuse, toutes les injustices subies n’ébranlaient point leur fidélité. Les derniers triomphes de l’Angleterre réjouissaient leur loyalisme ; ils se sentaient fiers et heureux d’y avoir contribué. Il est important de noter que si le sentiment unitaire faisait des progrès parmi eux, le sentiment séparatiste n’existait même pas : ils l’eussent repoussé avec horreur. Ils se sentaient Américains, mais ils demeuraient Anglais ; ils le demeuraient avec une passion qui s’avivait par l’effort récent et par l’impression de la victoire que la race venait de remporter. Ils s’habituaient ainsi à la coexistence de deux patriotismes, l’un dominant et englobant l’autre. Comme ils avaient aimé l’Angleterre par-dessus l’Amérique, ils aimèrent plus tard l’Union par-dessus leur État particulier. C’est ici le point de départ de ce dédoublement de l’âme américaine sur lequel il nous faudra revenir parce que le fait est nouveau dans l’histoire et qu’il a joué un rôle considérable dans la formation des États-Unis. Pour le moment, leur attachement envers l’Angleterre les consolait des difficultés de la situation et des entraves apportées au développement des colonies. Ces entraves étaient nombreuses ; depuis 1651 elles ne cessaient de se multiplier et de s’aggraver. L’acte de Navigation passé cette année-là n’autorisait l’exportation que par les navires anglais ; il était dirigé principalement contre les Hollandais de New-York. En 1660, il fut confirmé, étendu aux importations et, dès lors, plus sévèrement appliqué. En 1663, on alla plus loin, et cette fois avec l’intention avouée de resserrer les liens par lesquels les colonies tenaient à l’Angleterre. On fit de l’Angleterre l’entrepôt des colonies. Les marchandises devaient maintenant passer par ses mains ; les Américains n’avaient plus le droit d’acheter ailleurs.

Ces exigences développèrent tout naturellement le commerce intercolonial et les commerçants de la métropole, s’en étant aperçus, firent entendre des doléances et obtinrent l’acte de 1672. Dès lors, les colonies ne purent se vendre l’une à l’autre les produits de leur sol ou de leur industrie que par l’intermédiaire de l’Angleterre, ou bien en acquittant des droits considérables, destructifs de tout négoce. Un produit du Massachusetts acheté par le Rhode-Island dut être envoyé à Bristol pour aller de Boston à Providence, sous peine d’être lourdement taxé. Ce n’était encore que de la sottise poussée à l’extrême. La persécution vint dès qu’eut été constitué le Board of Trade dont nous avons déjà parlé et qui centralisa, à partir de 1696, les affaires coloniales. En 1699, l’exportation de toute laine ou lainage, dans quelque lieu et conditions que ce fût, soit en Europe, soit d’une colonie à l’autre, fut interdite, sous peine de confiscation et d’une amende de 500 livres (7,500 francs). En 1732, interdiction d’exporter des chapeaux. La fabrication du feutre de castor avait pris une certaine extension. La corporation des chapeliers à Londres prétendait que dix mille chapeaux partaient annuellement de New-York et de la Nouvelle-Angleterre à destination de la Virginie, des Antilles et de l’Irlande. Le chiffre était certainement exagéré. On décida que tout chapelier des colonies devait avoir fait un apprentissage de sept années et qu’il ne pourrait garder auprès de lui plus de deux apprentis. En 1733, des droits énormes furent établis sur les mélasses ; en 1750, enfin, on ordonna la destruction des forges, hauts fourneaux, aciéries actuellement existants, avec défense d’en établir de nouveaux. Tel était ce système mercantile qui existait en germe dans l’acte de Navigation et finit par former tout un échafaudage de prohibitions et de faveurs. « L’on s’était habitué, dit M. Leroy-Beaulieu, à considérer les possessions anglaises des deux mondes comme formant un tout, composé de deux parties distinctes : l’une où se produisaient certaines matières premières et certaines denrées naturelles spéciales, l’autre fournissant surtout des produits manufacturés, et l’on avait jugé que ces deux parties se pouvaient suffire l’une à l’autre si les habitants de l’Angleterre s’engageaient à ne consommer que des denrées produites par les colons anglais et si les colons anglais, d’autre part, s’engageaient à n’employer que les objets manufacturés fabriqués par l’Angleterre. » Il y eut quelques dérogations dans les années de cherté. En 1730 et 1735, on dispensa le riz du circuit obligatoire par l’Angleterre. En 1757, on admit que le blé vint d’Amérique sur des vaisseaux neutres. Des faveurs furent parfois accordées sous forme de primes : prime pour l’indigo en 1748, pour le lin et le chanvre en 1764, pour la soie brute en 1770. Une autre forme de faveur consistait dans les droits différentiels qui frappaient des produits similaires étrangers ; tel produit étranger payait le double de ce que payait le même produit issu des colonies anglaises. Donc, « d’un côté, interdiction aux colonies de s’adonner à l’industrie et obligation, sauf quelques exceptions, de se fournir d’objets manufacturés anglais ; de l’autre côté, faveurs spéciales accordées aux colons pour la production de certains produits naturels nécessaires à la métropole et obligation pour la mère patrie de prendre les denrées coloniales de préférence aux denrées étrangères[15] ». Quatre ou cinq générations de politiques subtils avaient édifié ce monument de bêtise humaine devant lequel l’Angleterre tout entière se tint en admiration, on pourrait dire en vénération, pendant de longues années. Aussi, lorsque la révolution se produisit au delà des mers, en Angleterre la consternation fut générale. Déjà, les habitants de Bristol entrevoyaient leur port déserté et l’herbe poussant sur les quais de débarquement. Or, dès 1784, au lendemain de la paix, le commerce avec l’Amérique affranchie s’accrut au point que peu d’années après il fallut agrandir le port de Bristol. Cette preuve éclatante de l’inanité du système mercantile n’empêcha pas que l’on ne continuât d’en faire aux Antilles une application désastreuse. Cet état de choses n’avait pas seulement, à l’époque que nous étudions, l’inconvénient de rendre la révolution inévitable dans un avenir plus ou moins éloigné, il avait encore celui d’aveugler complètement les Anglais sur les conséquences de la ligne de conduite qu’ils avaient adoptée. Nul, parmi eux, ne s’imaginait que les plantations anglaises de l’Amérique du Nord, comme ils s’obstinaient à les appeler, pussent jamais prétendre à vivre d’une vie nationale indépendante. Tous ceux qui visitèrent ces plantations, le Suédois Peter Kalm en 1748, Turgot en 1750, prédirent les événements de la fin du siècle ; les Anglais seuls n’en soupçonnèrent jamais l’éventualité menaçante.

Et pourtant ce ne fut pas sur une question commerciale que la crise éclata. De même que la colonisation avait commencé au nom d’une idée, ce fut au nom d’un principe que la résistance se forma. Ce principe est en quelque sorte la pierre angulaire de la liberté des peuples et ce sera l’éternel honneur des Américains de s’en être proclamés les défenseurs jusqu’à la mort. Il faisait partie, d’ailleurs, du patrimoine politique de l’Angleterre et l’on peut avancer, sans crainte de paradoxe, qu’en cette circonstance ce furent les Américains qui défendirent contre les Anglais mêmes leurs traditions les plus sacrées. Pour qu’un impôt soit légitime, dirent-ils, il faut que les représentants librement élus de ceux sur lesquels il pèse l’aient librement voté. Point d’impôt sans un vote ; point d’imposables sans représentants élus. Il coula beaucoup d’encre sur cette question. Les libéraux anglais sentaient bien où le bât les blessait. Ils ne pouvaient dénier aux Américains les droits imprescriptibles de sujets britanniques, mais ils tentèrent d’établir que chaque membre des communes représentait non point seulement le groupe de ses électeurs, mais tout l’empire, et qu’il avait la charge des intérêts de la communauté en général.

L’affaire des writs of assistance ou mandats de perquisition avait déjà attenté au grand principe de l’inviolabilité du domicile. Comme la contrebande était organisée sur une vaste échelle, le gouvernement anglais s’était résolu non seulement à renforcer la surveillance douanière, mais encore à découvrir les dépôts de marchandises prohibées et, pour cela, à forcer la porte des maisons particulières. On avait résisté aux perquisitions. Quand arriva, en Amérique, la nouvelle que le Stamp act venait d’être voté par le parlement, elle y souleva une tempête à laquelle Georges iii et ses ministres ne s’attendaient pas. On ne saurait trop insister sur ce fait qu’il s’agissait d’un simple droit de timbre sur les transactions, que ce droit était peu élevé et existait déjà en Angleterre, qu’enfin certains avantages commerciaux, certains adoucissements aux rigueurs du système mercantile étaient accordés en manière de compensation. L’impôt n’était rien, comparé aux sacrifices sans nombre que les Américains avaient consentis et aux pertes considérables qu’ils avaient subies. Cependant la révolte que n’avaient provoquée ni les sacrifices demandés, ni les pertes imposées, éclata instantanément. Ce fut un jeune avocat qui en donna la formule devant le parlement virginien dont il faisait partie ; et ses collègues, avec quelque hésitation, votèrent sa motion, déclarant l’acte illégal et légitime le refus de s’y soumettre. Alors quelque chose d’extraordinaire se passa, un de ces changements à vue comme les machinistes en réalisent au théâtre ; tout le décor est en place sans presque que les spectateurs aient pu s’en rendre compte ; quand le coup de sifflet retentit, il suffit d’une toile qui se lève, d’un portant qui se retourne, parfois même d’un simple jeu de lumière pour que l’ensemble apparaisse brusquement et sans effort. C’est ainsi que se profila tout d’un coup la société américaine avec les traits qui la marquèrent profondément pendant le xixe siècle : l’esprit de solidarité sociale et l’esprit d’initiative individuelle étroitement unis, la tendance générale à s’associer et la géniale facilité à organiser l’effort collectif, l’influence énorme de la presse et le rôle actif et spontané de la femme dans la vie publique. Il y eut çà et là quelques émeutes. L’émigration avait déjà jeté dans les villes, New-York et Boston principalement, un certain nombre de déclassés et de coureurs d’aventures cosmopolites, toujours prêts à créer le désordre pour en profiter. Ceux-là pillèrent les maisons des fonctionnaires anglais sous prétexte de patriotisme. Mais le peuple américain se garda de les suivre ou de les approuver et s’en tint à un programme de résistance dans lequel l’enthousiasme se résolvait en mesures pratiques. Des ligues et des sociétés se créèrent de toutes parts dans le but de mettre en interdit tous les produits anglais. Les marchands envoyèrent contre-ordre pour les commandes non encore livrées et suspendirent les relations avec leurs correspondants d’Angleterre. Le plus difficile fut d’improviser une industrie nationale susceptible de remédier à ce blocus moral volontairement consenti. Les maisons particulières se transformèrent en ateliers : les femmes se mirent à tisser et à filer. À Newport (Rhode-Island), en dix-huit mois, une dame et sa servante réussirent à fabriquer 487 mètres d’étoffe et 36 paires de bas. Les dames de Boston formèrent le club des « Filles de la Liberté » ; en un seul jour, elles filaient jusqu’à 232 écheveaux de laine. Le thé, dont l’usage était maintenant répandu, cessa d’être employé ; on le remplaça par une infusion de feuilles de framboisier. À New-York, la Société d’encouragement des arts et manufactures fonda une école de tissage pour les enfants pauvres et fit faire une énorme quantité de rouets et de métiers qu’elle loua aux habitants. En peu de mois, il y eut des gants, des meubles, de la toile, du drap, des harnais, des chaussures, et un grand marché s’ouvrit à New-York pour l’écoulement des produits. Assurément il n’y a rien de plus beau dans l’histoire que cet effort industriel de tout un peuple en révolte contre la servitude qui le menace.

La main-d’œuvre était abondante ; c’étaient plutôt les matières premières qui faisaient défaut. Quand on s’aperçut que la laine allait manquer, une nouvelle ligue se fonda, les membres s’engageant par serment à ne plus manger de moutons. Le centre de la résistance était l’association des « Fils de la Liberté », dont l’activité et l’ardeur infatigables ne se démentaient pas un instant. Ils organisaient des manifestations semblables à celles par lesquelles, de nos jours encore, les Américains ont coutume de traduire leurs émotions et leurs sentiments ; allégories à la fois pompeuses et naïves, processions interminables, cérémonies dont la forme enfantine souligne encore le sens grave et profond, comme il arrive chez les peuples à idées simples, à instincts primitifs. Le 1er novembre 1765, jour où la loi du timbre devenait exécutoire, un deuil national fut observé sur toute la côte ; les cloches des églises tintèrent le glas funèbre, les affaires cessèrent, les drapeaux furent mis en berne. À Portsmouth, dans le New-Hampshire, on porta en terre le cercueil de la liberté. La presse prit soudain un grand développement. En 1725, il n’existait que 4 journaux tirant à 170,000 exemplaires ; en 1775, ils furent 37, vendant 1,200,000 exemplaires à 3 millions d’habitants. Ils étaient, en général, rédigés par d’ardents patriotes, et la Boston Gazette, en publiant le texte du discours de Patrick Henry au parlement virginien, reprochait aux politiciens en congélation (frozen politicians) de la Nouvelle-Angleterre leur prudence et leur modération. Cette modération, précisément, fut une des plus belles caractéristiques de l’époque. En détruisant ou en confisquant les provisions de papier timbré que l’Angleterre envoyait conformément à la nouvelle loi, les Américains avaient nettement marqué leur volonté de n’y point obéir. Cette volonté, ils l’exprimèrent par la bouche de leurs représentants réunis en congrès à New-York au mois d’octobre de cette même année 1765. Le congrès rédigea une « Déclaration des droits des colonies » et une « Adresse à Georges iii ». La fermeté, l’énergie raisonnée et sûre d’elle-même se combinent dans ces documents avec l’expression d’un loyalisme intense autant que sincère. Il fallait qu’à Londres l’aveuglement fût complet pour qu’on ne saisit pas la portée de cette double manifestation. Mais comme l’écrivait Franklin, que les colonies avaient délégué pour appuyer auprès du roi et du parlement leurs revendications, « tout le monde ici se croit le souverain de l’Amérique ; chacun s’installe sur le trône avec le roi et parle dédaigneusement de nos sujets coloniaux[16] ».

Un an après son établissement, le droit de timbre fut supprimé ; les commerçants anglais, profondément atteints par l’interdit dont ils étaient l’objet, avaient eux-mêmes pétitionné dans ce sens. Le parlement couvrit sa retraite par un pompeux énoncé de ses droits, ce dont les Américains ne se formalisèrent pas, estimant avec raison que la victoire leur restait. Malheureusement, le parti de la sagesse ne prévalut pas, et bientôt de nouveaux impôts furent établis sur le thé, le verre, le papier, les couleurs. La résistance recommença. Alors le gouvernement britannique commit la faute impardonnable d’envoyer des troupes en Amérique et d’exiger des colonies qu’elles payassent pour l’entretien de ces troupes. Dès lors la guerre fut inévitable. Il était certain qu’un jour viendrait où les mousquets « partiraient tout seuls ». Les soldats anglais, qui occupèrent Boston, y vécurent dans un perpétuel et irritant contact avec une population surexcitée envers laquelle ils faisaient montre de dédain et d’arrogance. On avait espéré lasser les Américains ; on ne faisait que rendre leur solidarité plus complète. Les assemblées coloniales, dont le parlement prononçait la dissolution, allaient tranquillement se réunir dans quelque local privé pour y continuer leur besogne législative ; elles opposaient des fins de non-recevoir aux sommations des gouverneurs et continuaient à donner en toute occasion des assurances de fidélité à la couronne. Georges iii reçut un nombre considérable d’adresses dans lesquelles ses « loyaux sujets d’Amérique » lui exposaient leurs griefs en le priant « humblement » de les prendre en considération. « J’ai toujours pensé, écrira plus tard Madison[17], que le rétablissement des relations coloniales avec la mère patrie, telles qu’elles existaient avant le différend, fût le vœu sincère de toutes les classes de la société, jusqu’au moment où le désespoir de le réaliser, joint à l’exaspération résultant des malheurs de la guerre et de la manière dont elle était conduite, eût préparé tous les esprits à la déclaration de l’indépendance. » — « Durant le cours de ma vie, écrira à son tour John Jay et jusqu’à la seconde pétition du congrès de 1775, je n’ai jamais entendu un Américain, quels que fussent son caractère ou sa condition, exprimer un vœu pour l’indépendance des colonies. J’ai toujours cru et je crois encore que notre pays a été entraîné et poussé à la séparation par nécessité et non par choix. » — « Avant le 19 avril 1775, raconte Jefferson, je n’avais pas entendu le moindre murmure annonçant une disposition quelconque à la séparation d’avec la Grande-Bretagne. » Franklin et John Adams témoignent dans le même sens, presque dans les mêmes termes.

Le gouvernement anglais était égaré par ces manifestations répétées de loyalisme ; il comptait d’ailleurs que la division se mettrait dans les rangs des coloniaux. Il avait cédé sur beaucoup de points : les récents impôts venaient d’être abolis ; l’impôt sur le thé subsistait seul, « pour le principe » ; mais on avait pris de si habiles arrangements que, même imposé, le thé revenait maintenant à meilleur marché en Amérique qu’en Angleterre. Ce subterfuge exaspéra les Bostoniens : c’est aussi « pour le principe » qu’ils luttaient. Ils jetèrent à la mer toute une cargaison de caisses de thé. Chose curieuse, un si futile incident eut plus de retentissement que les énergiques et fermes protestations des assemblées coloniales. On y répondit par d’absurdes représailles : le port de Boston fut fermé. Les Bostoniens ne souffrirent pas en vain : leur cause devint celle de toutes les colonies. Des secours affluèrent de partout, en argent et en nature. Et tandis que le premier congrès « continental » (on n’employait encore que très rarement le mot américain) réunissait, à Philadelphie, 53 députés, du nord au sud les préparatifs de résistance armée se multiplièrent.

Le 19 avril 1775, jour mémorable, 800 Anglais sortirent de Boston pour disperser « une bande de rebelles » campée auprès du village de Lexington. Après une sommation, les soldats tirèrent : 7 Américains tombèrent. La séparation était faite. La bande de rebelles se trouvait mieux préparée à combattre que ne le croyait le général anglais. Ses soldats furent repoussés. Alors commença une retraite sanglante. Le pays entier semblait se lever comme un seul homme. Derrière chaque arbre, dans chaque repli de terrain, au coin de chaque maison, il y avait un Américain, le fusil à la main… Près de 300 Anglais furent tués. La nouvelle courut d’une ville à l’autre avec une incroyable rapidité. Partout des comités de salut public se formèrent ; les gouverneurs furent chassés ; les habitants se réunirent en armes, prêts à partir. Le 10 mai, le congrès s’assembla de nouveau à Philadelphie, décréta une levée de 20,000 hommes et appela Georges Washington au commandement suprême.

Et la lutte commença. Elle devait durer plus de six années. Si les troupes anglaises, en effet, n’évacuèrent l’Amérique qu’à la fin de 1782, on peut considérer que la guerre cessa le 19 octobre 1781, lorsque Cornwallis, assiégé dans Yorktown par 9,000 Américains et 7,000 Français, signa la capitulation fameuse dont le centenaire a été célébré en grande pompe, il y a quinze ans. Cette lutte, nul ne l’avait prévue si longue, si douloureuse, traversée par des circonstances adverses si nombreuses et si inattendues. La perspective alors n’en eût pas été supportable ; elle eût amolli tous les cœurs, découragé tous les dévouements. La guerre de l’indépendance est une de ces périodes historiques qui sont claires et compréhensibles quand on se borne à en énumérer les principaux événements, qui deviennent singulièrement confuses et compliquées dès qu’on cherche à les analyser, à y démêler surtout la part de l’individu et celle de la foule, le rôle de la force matérielle et celui de la force morale. Considérons un moment les deux adversaires. Entre eux, la disproportion semble énorme. L’Angleterre est homogène ; elle a un gouvernement indiscuté, solidement établi, dont l’attitude est approuvée, d’ailleurs, par la majorité de l’opinion publique. Elle a, comme toute grande nation, du prestige et du crédit. Quels que soient son isolement diplomatique actuel ou les dettes qui pèsent sur ses finances, elle demeure susceptible de nouer des alliances en Europe et d’y contracter des emprunts. En un mot, tous ses rouages politiques sont en état. La machine marche. Il s’agit, pour elle, non de créer par la conquête un pouvoir nouveau, mais de maintenir, de fortifier un pouvoir déjà existant et qui semble légitime. Car si le bon droit n’est pas de son côté, elle en a du moins les apparences. Cela lui permet de traiter les Américains en rebelles, non en belligérants, et de passer ce Prohibitory act qui donne à ses généraux pour réprimer, châtier et confisquer, des facilités spéciales[18], nullement conformes aux principes du droit des gens. Craignant pour ses régiments irlandais et anglais le contact des idées républicaines et les fatigues d’une campagne qui ne paraît guère les enthousiasmer, elle se procure des mercenaires allemands. Le landgrave de Hesse lui prête 12,000 hommes ; le prince de Waldeck, le duc de Brunswick, le margrave d’Anspach, le prince d’Anhalt-Zerbst, 5,000. Sans doute, cela coûte cher, car il faut payer non seulement les hommes, mais les princes auxquels on les loue, sans parler du droit de douane sur les bestiaux que le roi de Prusse exige quand les mercenaires traversent son territoire. Frédéric n’aime point cette manière de faire la guerre. Elle n’en est pas moins avantageuse, car la petite armée du landgrave est fort bien équipée et entraînée, et les Anglais conserveront ainsi leurs forces en réserve pour le cas où la lutte se prolongerait et où la fortune demeurerait indécise. En attendant, la mer, qui leur est domaine, va se couvrir de voiles. Ils bloqueront les côtes, saisiront les neutres, intercepteront les convois.

En face de l’Angleterre se dresse un pays en formation. Il n’a pas encore de nom ; on lui en cherche un. La souveraineté n’y est pas fixée. Elle ne peut l’être que si chacune des provinces qui le composent et qui vivent d’une vie propre abdique une portion de son indépendance et renonce à exercer certains de ses droits. On a vu dans l’histoire des peuples rompre les liens qui les attachaient à d’autres peuples ; on en a vu peut-être improviser des bataillons pour demeurer libres ; en a-t-on jamais vu qui fussent obligés de se battre pour leur foyer avant de l’avoir construit, de mourir pour leur drapeau avant de l’avoir tissé ? Une nationalité existe réellement par le symbole qui la représente devant le monde, qu’il soit politique ou religieux. Ici, le symbole est à trouver. Il y a une armée, mais on ne sait pas au nom de qui elle agit ni quelle mission elle a reçue. Il y a un congrès ; mais si son rôle reste indéterminé, les pouvoirs de ses membres sont très limités. Il y a une opinion publique, mais elle n’a ni guide ni centre, puisque la capitale n’est pas plus désignée que le chef. Les Américains n’ont, en somme, qu’un seul atout dans leur jeu ; ils sont supérieurs individuellement à leurs adversaires ; ils sont le produit d’une sélection et l’adversité, de plus, les a fortement trempés. Ils ont reçu des circonstances une éducation rude et virile. Ils savent à la fois se battre et raisonner, agir et s’abstenir, parler et se taire ; chacun d’eux est apte à comprendre ce qu’il faut faire pour aider au salut de tous et apte à l’exécuter. La république existe dans l’âme de chacun d’eux avant d’être née de l’échange de leurs idées ; par là, ils sont prodigieusement en avance sur le siècle. Ce sont des citoyens, les premiers ; il n’en existe nulle part.

De nos jours, quand une guerre éclate, tout l’intérêt du moment se centralise sur les opérations militaires. On demeure penché sur la carte ; la marche des armées fait l’objet de tous les commentaires et les esprits subissent une sorte d’état de siège moral. Nous avons une tendance fâcheuse à croire qu’il en allait de même il y a trois cents, deux cents ou même cent ans. Or la guerre d’Amérique moins que tout autre participa de ce caractère ; s’il avait dû en être autrement, elle n’eût pas duré six ans, mais six mois. Pour la bien comprendre, il ne faut pas tenir les yeux fixés sur la petite armée à laquelle Washington fit accomplir des prodiges de valeur et qu’il dirigea avec ce mélange de prudence et d’audace qui était la caractéristique de son génie. Assurément, nul ne prisera trop haut ses talents militaires ; le grand Frédéric, qui s’y connaissait, classa la campagne de Pensylvanie et les batailles de Trenton et de Princeton parmi les plus beaux faits d’armes de l’histoire. Mais le génie veut être soutenu. Il n’eût été au pouvoir d’aucun homme d’émanciper l’Amérique sans une collaboration résolue et durable de tous les Américains. Cette collaboration se produisit sous la forme d’une série de manifestations d’initiative privée tout à fait remarquables. Dans chaque État, des groupements se formèrent par lesquels l’autorité se trouva spontanément déposée entre les mains des plus dignes et des plus intelligents, de ceux qu’on appelle par un barbarisme expressif : les citoyens proéminents. Ceux-là, dans une démocratie peu nombreuse, se discernent aisément ; aussi, le difficile n’est pas de les trouver, mais de les porter au pouvoir et de les y maintenir. Les Américains eurent ce double mérite de bien choisir leurs chefs et, les ayant choisis, de les soutenir résolument. Ceux-ci avaient une tâche effrayante à remplir ; leur mérite, à eux, fut de ne point reculer. Ils devaient à la fois organiser la résistance, créer le gouvernement et empêcher le découragement de pénétrer dans l’opinion. Ils organisèrent la résistance sur terre et sur mer. Chaque État eut ses régiments qui se joignirent à l’armée fédérale toutes les fois que le théâtre des hostilités se trouva à leur portée, qui le reste du temps maintinrent l’ordre, empêchèrent les débarquements de troupes ennemies, tinrent en échec les Indiens et les Canadiens. Sur les côtes, croisait en même temps une flotte fort étrange, composée de navires de tous les types et de tous les tonnages, barques de pêche pour la plupart ou cargo-boats auxquels on avait délivré des « commissions » les transformant en vaisseaux de guerre. Ils étaient mal armés, mais montés par des hommes qui ne tremblaient devant aucun péril. Cette marine infligea aux Anglais des pertes sensibles. En trois ans, elle captura ou détruisit trois cents de leurs navires. Défendus de la sorte, les gouvernements purent se créer. Chaque État adopta une constitution et la mit en vigueur ; elles se ressemblèrent toutes, parce que le sentiment de la liberté et la pratique des town meetings avaient engendré une conception gouvernementale à peu près uniforme[19]. Néanmoins beaucoup de ces constitutions se ressentirent de la hâte avec laquelle elles furent rédigées et votées ; et çà et là, faute d’une entente commune, des germes de discorde s’y glissèrent que l’avenir devait développer. Le plus laborieux, ce fut encore d’entretenir la confiance et la sérénité dans l’opinion. Les nouvelles montaient et descendaient lentement le long de ce rivage interminable ; les communications étaient sans cesse interceptées. Les années se succédaient ; on n’entrevoyait pas de solutions. L’opinion, d’ailleurs, n’était pas unanime. Il y avait un parti tory, comme on l’appelait, dont les membres demeuraient obstinément fidèles à l’Angleterre ; ils avaient pris le deuil en apprenant la proclamation de l’indépendance. Ils espionnaient de tous côtés et parvinrent à déterminer quelques défections retentissantes ; ils prirent même les armes en Géorgie, dans la Caroline et sur les frontières de l’Ouest pour aider les Anglais[20] ; ils se compromirent si bien, qu’ils durent pour la plupart quitter l’Amérique après la paix. L’Angleterre les couvrit de fleurs en exaltant leur loyalisme ; en réalité, ils n’étaient que des égoïstes ; ils avaient escompté son triomphe et le partage des dépouilles de leurs frères vaincus, en récompense de leur fidélité.

La principale cause de découragement, c’était l’absence de crédit ; il en résultait une baisse indéfinie sur le papier-monnaie émis par le congrès. Un jour vint où la paye annuelle d’un soldat n’eût pas suffi à lui procurera dîner pendant huit jours et où une paire de chaussures valut 400 dollars. C’est alors que l’intervention de la France s’exerça d’une manière décisive. On a beaucoup écrit sur ce sujet, mais longtemps les documents ont fait défaut pour apprécier l’importance et le caractère de cette intervention. La publication du mémorandum de M. de Vergennes, de la correspondance de Beaumarchais et de celle des agents américains à Paris a maintenant levé tous les doutes, il faut distinguer entre l’intervention de La Fayette et de ses compagnons et celle de Louis xvi et de ses ministres. Les services rendus par La Fayette sont de ceux dont on ne saurait trop parler. Les Américains n’ont pas rendu à sa mémoire des honneurs immérités et la tentative de quelques-uns de leurs historiens actuels pour amoindrir de ce chef l’action française ou même y substituer celle d’une autre nation est une œuvre de mensonge digne de tous les mépris. Quant au gouvernement français, son entrée en scène manqua de franchise et d’à-propos. La flotte de d’Estaing rendit si peu de services que les Américains, déçus dans leur espoir, firent à ses marins le plus médiocre accueil. Vers la fin de la guerre, un effort sérieux fut accompli. Mais il était bien tard. La partie était jouée et la défaite de l’Angleterre déjà consommée. L’alliance française cependant eut un résultat : elle hâta la paix. L’Angleterre aurait pu continuer à guerroyer, sans espoir de vaincre, mais pour achever de ruiner son adversaire. La France lui força la main en même temps qu’elle donnait à la nouvelle république une façade sur l’Europe[21].

Ainsi sembla se fermer cette longue période de souffrances et de combats, mais les Américains n’étaient pas au bout du labeur. Un dernier effort leur restait à accomplir qu’ils n’avaient pas aperçu tout d’abord. Après tant d’héroïsme et de constance dépensés, ils eurent l’amertume de constater que le problème national n’était pas résolu, que sa solution même semblait avoir reculé, qu’en un mot les États-Unis n’étaient pas unis.


DEPUIS L’INDÉPENDANCE (1776-1865).


Quand le Congrès eut appelé Washington au commandement suprême et proclamé l’indépendance, il sembla que sa tâche fût achevée. On n’attendit plus rien de lui. L’attention se porta vers les treize souverainetés qu’il venait de créer. Chacun retourna dans son État pour aider à l’organiser et il devint bientôt évident que le titre de membre du Congrès serait moins envié que celui de membre de l’un des treize parlements qui allaient se constituer. Il y avait à cela plusieurs motifs. Le premier et le plus puissant était le patriotisme local très légitimement développé par les efforts accomplis et les résultats obtenus. Chaque État avait ses souvenirs, ses traditions, de bons serviteurs dont il honorait la mémoire et de belles institutions dont il suivait les progrès avec amour. Il s’agissait maintenant de compléter l’édifice, de grouper toutes les forces, d’utiliser la liberté conquise pour établir un bon gouvernement. L’ambition des premiers puritains revenait à leurs descendants de créer l’État idéal, l’État modèle. Mais à côté de ce louable désir de bien faire se manifestait une sorte de méfiance inquiète et jalouse à l’endroit d’un pouvoir fédéral, d’une souveraineté d’ensemble dominant celles des États. On était d’accord pour l’instituer, parce qu’il le fallait bien, si l’on voulait entretenir des relations suivies, peut-être même nouer des alliances avec les nations étrangères ; mais on était d’accord également pour la restreindre, la confiner dans des limites étroites, se précautionner contre ses envahissements possibles. Les hommes qui avaient rédigé et voté la déclaration d’indépendance n’étaient point des révolutionnaires ; à peine y en avait-il deux ou trois parmi eux. La nécessité les avait rendus révolutionnaires. C’étaient des sages, des hommes de bon sens et de sang-froid, s’entendant aux besognes raisonnées et suivies, aptes aux énergies de détail, aux longs dévouements, mais mal faits pour une rupture solennelle, pour déchirer brusquement le passé et ouvrir l’avenir devant une race encore indécise sur sa mission, encore incertaine de ses pas. Ils ne regrettaient point ce qu’ils avaient fait, parce que le salut public leur avait semblé l’exiger ; mais ils en ressentaient une sorte d’effroi et presque inconsciemment se réjouissaient d’avoir une tâche à remplir dans leur État, un prétexte, par conséquent, pour ne pas rester à Philadelphie devant des devoirs inconnus et des responsabilités d’ensemble.

On les remplaça par des députés de second ordre dont les talents n’égalaient point la bonne volonté et qui se sentirent plus intimidés encore en présence de l’œuvre à accomplir que leurs prédécesseurs. Le moment exigeait des décisions promptes et surtout la volonté de les faire exécuter. Ils adoptèrent de bonnes mesures, mais ne voulurent pas savoir ce qui en résultait. Ils s’en remettaient aux États du soin de les appliquer, et les États, qui avaient d’abord regardé le Congrès avec inquiétude, lui prodiguèrent ensuite les expressions de leur dédain. Le langage des congressistes devint de plus en plus timide. Ils s’en tinrent à des discussions métaphysiques sur la Constitution qu’on les avait chargés de rédiger ou bien firent des plans d’avenir vagues et grandioses, sans intérêt immédiat et par conséquent sans portée. Cette Constitution, sortie enfin de leurs mains, n’avait rien d’effrayant pour l’indépendance des États, mais elle était effrayante pour l’avenir de la confédération. Elle n’établissait que des pouvoirs sans sanction. Le Congrès ne se donnait ni le droit de lever un impôt, ni celui de forcer les citoyens à l’obéissance. C’était l’ombre d’une Assemblée exerçant des ombres de droits. Quand cette œuvre législative fut achevée, il ne manquait pas de besogne. L’armée était dans le dénuement. Washington faisait entendre des plaintes continuelles et dénonçait l’inexécution de la plupart des mesures adoptées par l’Assemblée pour l’équipement et l’approvisionnement des troupes[22]. On se gardait de l’écouter. Le Congrès avait encore un échelon à descendre. Des cabales se formèrent dans son sein ; la position du général en chef se trouva même menacée : il fut question de lui retirer le commandement. À l’étranger, les instructions données aux agents américains se ressentaient de l’état de décomposition du gouvernement central ; elles étaient contradictoires et sans suite. Quand l’heure vint de faire la paix, les congressistes recouvrèrent un peu de prestige. C’était une besogne qui ne pouvait incomber aux États. Il fallait bien traiter au nom de la confédération. Mais aussitôt la paix conclue, les choses allèrent de mal en pis. La dépression était générale parmi les députés : au lieu de 91, chiffre légal, ils n’étaient souvent que 25 en séance et l’ordre du jour demeurait toujours le même, faute d’un quorum pour trancher les questions. En parfait contraste avec cette situation humiliante, la prospérité des États s’affirmait : leur commerce grandissait ; l’agriculture se relevait ; les rouages gouvernementaux se mouvaient d’une manière satisfaisante. Un si heureux état de choses avait ses dangers. Les États prenaient confiance en eux-mêmes, s’habituaient à une complète indépendance et de moins en moins se sentaient disposés à accepter qu’une autorité supérieure à la leur s’implantât dans le pays. Des événements survinrent qui forcèrent néanmoins leurs hommes d’État à la réflexion. Les redoutables conséquences qu’aurait eues en se prolongeant ce singulier émiettement des forces nationales leur apparurent nettement. Les traités de paix contiennent souvent des clauses dont l’exécution est ensuite retardée ou entravée. On y découvre aussi des lacunes et les sources de nouvelles disputes s’y révèlent. C’est ce qui advint une fois de plus. L’Angleterre n’évacua pas ses postes avancés de l’Ouest ; la Virginie se plaignit que des esclaves lui avaient été enlevés et en demanda le prix ; les loyalistes réclamèrent la restitution de leurs propriétés confisquées. L’Espagne afficha la prétention d’interdire aux Américains la navigation du Mississipi, sur lequel ils n’avaient, disait-elle, aucun droit. D’autre part, les pirates algériens se saisirent de nombreux vaisseaux de commerce américains que ne protégeait plus la marine anglaise et finalement une insurrection éclata dans le Massachusetts groupant tous les mécontents, militaires sans solde et ouvriers sans salaires ; le mouvement fut assez considérable pour causer de l’émoi même dans les États voisins. L’initiative virginienne se manifesta de nouveau et provoqua la réunion, à Annapolis en 1786, d’une assemblée de tous points illégale dont le Congrès s’empressa, ne pouvant faire autrement, d’approuver les travaux. Cette assemblée conclut à la convocation d’une Constituante. La Constituante se réunit le 25 mai 1787 et, après de longues discussions, adopta la célèbre charte, qui, aujourd’hui encore, régit les États-Unis d’Amérique et dont une expérience de cent huit années n’a pas terni la réputation.

En lisant le résumé des débats tel que le rédigea Madison (car très sagement la Constituante déclara le huis clos et ne rendit aucun compte de ses séances), on aperçoit mieux les terribles écueils contre lesquels, à cette époque critique, faillit se briser le vaisseau national. Un accord parut impossible tout d’abord, tant les divergences étaient profondes entre les propositions des délégués virginiens et celles des États du Nord, sans parler de ceux qui soutenaient, avec Hamilton, que « l’Angleterre, possédant le meilleur gouvernement du monde », on devait le plus possible chercher à s’en rapprocher. Hamilton savait bien qu’un roi et une Chambre haute héréditaire étaient incompatibles avec la démocratie américaine ; mais il demandait que du moins le chef de l’État et les sénateurs fussent élus à vie et les États réduits au rang de simples provinces. Le bon sens conseillait de ne pas s’appuyer sur des principes, mais sur l’expérience acquise. C’est à quoi l’on se décida. La plupart des États avaient adapté leur Constitution aux coutumes existantes ; ces Constitutions n’étaient que le développement logique des institutions coloniales arrivées à maturité. On fît de même : on donna au président les pouvoirs d’un gouverneur d’État, aux Chambres fédérales les attributions des Chambres d’État ; on délimita avec soin les sphères de ces deux régimes superposés, afin que, loin de se heurter, ils pussent se compléter. Un grand désir d’aboutir, une tendance générale à la conciliation prévalurent ; des concessions réciproques furent consenties et, le 17 décembre 1787, les députés apposèrent leurs signatures au bas d’une œuvre dont leur modestie d’ouvriers consciencieux n’était pas entièrement satisfaite. Franklin conte que, ce jour-là, considérant l’image du soleil gravée sur le fauteuil du président de l’Assemblée, il se demandait tristement si cet emblème représentait l’astre de l’union à son lever ou à son déclin. Un dernier cap restait à doubler : l’acceptation par les États. Ce fut long et difficile. Le Massachusetts et la Virginie étaient hostiles. Un moment on désespéra de vaincre les résistances de New-York. Rhode-Island n’avait pas de députés à la Constituante et continua de faire bande à part jusqu’en 1790. Les majorités furent, en général, très faibles. Nul doute que si le peuple avait été admis à se prononcer directement, il n’eût repoussé la Constitution par esprit particulariste et par méfiance des nouveautés qu’elle renfermait. Les Chambres d’État, fort heureusement, ne songèrent pas à le consulter et considérèrent qu’elles avaient le mandat de se prononcer en son nom. Toute l’année 1788 s’était écoulée de la sorte dans une pénible attente. Au début de 1789, le régime put enfin fonctionner. On procéda à l’élection présidentielle. Le vote unanime des délégués, confirmant le vœu général, appela Georges Washington au pouvoir suprême. L’histoire des États-Unis commence véritablement à cette date.

Elle comprend quatre périodes très diverses, mais que la complication de la vie électorale, la succession régulière des présidents, les conflits d’intérêts et les querelles des partis ont confondues dans une sorte de crépuscule gris que le public européen ne sait pas encore percer. La politique joue, aux États-Unis, un rôle éminemment trompeur. Elle apparaît comme le centre d’attraction de toutes les forces ; l’étranger la trouve partout et dès lors y rattache tout. Il interroge ses pontifes, suppute les chances des candidats, lit attentivement les proclamations, cherche dans les journaux et les brochures l’indice des sentiments du pays et prend pour de l’argent comptant les exagérations sans nom formulées par les orateurs dans les meetings électoraux. Il finit par se faire des États-Unis une idée très nette, mais aussi fausse qu’elle est nette. Cette aventure est arrivée à plus d’un parmi nos compatriotes. Leur perspicacité a été mise en défaut, parce que, n’ayant pas vécu en Amérique et ayant étudié les Américains à distance, ils ne se sont pas avisés que la politique pût être un jouet, un sport. Ce jouet est utile, car il est bon que les hommes s’amusent ; mais la récréation n’est que l’accessoire, le contrepoids du travail. Et le travail s’accomplit individuellement, dans le silence du cabinet, dans le calme de l’atelier et il est d’autant plus intense et plus productif que la récréation a été plus bruyante et plus animée. Il est très difficile d’analyser la vie américaine en faisant abstraction de la politique ou plutôt en attribuant à la politique la place qui lui revient réellement ; presque tous ceux qui l’ont tenté d’une manière directe se sont égarés. Une seule méthode n’a pas encore été essayée, la seule sans doute qui donnerait de bons résultats, la méthode historique. En classant les événements, on s’apercevrait bien vite du peu d’influence que la politique a exercée sur eux. On noterait surtout ce fait suggestif. La machine électorale aux États-Unis est fort ancienne. Elle a fonctionné dès 1797, lors de l’élection à la présidence de John Adams, premier successeur de Washington. Depuis elle n’a guère subi que des modifications de détail ; on y ajoute des roues, des engrenages, mais le type est demeuré identique ; c’est toujours la même machine dont le volume et la force motrice se sont accrus en raison directe des agrandissements du pays lui-même. Elle a quelques avantages et beaucoup d’inconvénients ; elle est surtout curieuse à observer ; il n’y en a pas encore d’analogue dans le monde ; peut-être n’en existera-t-il jamais d’autres. Elle a prouvé sa solidité ; elle n’est point inusable cependant et on la remplacera probablement par quelque chose de plus simple et de plus normal. L’ampleur de ses mouvements et le tapage qu’elle produit nous empêchent d’observer ces petits moteurs modestement installés dans les angles de l’usine et qui, sans bruit, sans effort, donnent des produits bien autrement importants. Ceux-là ont été incessamment modifiés : on les a démontés et remontés, déplacés et remplacés ; ils impriment l’histoire des États-Unis dont la grande machine ne fournit que la couverture.

Ces annales, nous l’avons dit, se divisent en quatre périodes. La première dure quarante ans, de 1789, date de l’inauguration de Washington, à 1829, date de l’expiration des pouvoirs de J. Quincy Adams, le sixième président. De ces six présidents, quatre : Washington, Jefferson, Madison et Monroë, sont réélus au bout de leur premier terme ; chacun d’eux gouverne donc pendant huit années consécutives. Washington, bien entendu, domine de très haut les cinq autres, mais ceux-ci sont dignes de lui succéder. John Adams a joué un rôle considérable pendant la Révolution : son éloquence a assuré le vote de la déclaration d’indépendance. En France, comme négociateur du traité de paix, en Angleterre, comme représentant de son pays, il s’est acquis de l’expérience dans les affaires européennes. S’il se montre parfois nerveux et irritable, un peu dogmatique aussi et non exempt de pédanterie, il a pour lui son énergie, son intégrité, son ardeur au travail. Il est capable d’initiatives heureuses et hardies ; en 1798, au moment où les folies du Directoire et l’impudence de Talleyrand vont déchaîner la guerre, John Adams prend sur lui de renouer les relations qui déjà ont cessé ; son parti lui en veut et la nation l’accuse d’avoir compromis son honneur ; mais la postérité lui donnera raison. Jefferson, qui vient ensuite, affiche des habitudes démocratiques : il supprime l’apparat semi-royal dont Washington a entouré sa haute fonction. Il ne veut pas être traité d’Altesse ou d’Excellence, ni se rendre au Congrès dans un équipage à six chevaux, ni donner des audiences solennelles et recevoir des honneurs. Il affecte une simplicité qui charme la foule et choque les étrangers. C’est pourtant un aristocrate et du genre le plus raffiné. Ses plaisirs préférés sont ceux d’un grand seigneur : sportsman, musicien, brillant causeur, il parle avec aisance les langues étrangères ; l’antiquité classique lui est familière. Sa pensée est tour à tour originale et puissante ; il a des aperçus d’une profondeur déconcertante et d’amusants à-propos. Son imagination est enflammée, son raisonnement serré et sa conduite habile ; il y a en lui un singulier mélange de scepticisme ironique et de passion sincère et désintéressée. Sa popularité est un instant ternie, parce qu’en voulant défendre le commerce américain contre les conséquences du blocus continental de Napoléon, il manque de le ruiner. Malgré cela, la haine de ses ennemis n’empêchera pas sa mémoire de vivre dans le cœur de ses compatriotes, ni son influence posthume de s’exercer sur leurs sentiments et sur leurs actes. Madison, Monroë et Quincy Adams sont aussi des travailleurs et des lettrés. Ils ont exercé de hautes fonctions dans le gouvernement ou dans la diplomatie, portent des noms connus, appartiennent à un milieu social élevé. Sous Madison, la guerre, longtemps menaçante, éclate entre l’Angleterre et les États-Unis ; elle dure deux ans et se termine par le traité signé à Gand le 24 décembre 1814, qui ne résout rien et ne donne aux Américains qu’un avantage : celui de prouver que leur nationalité a bien réellement pris corps et va s’affirmant chaque jour. Ils l’ont prouvé déjà d’ailleurs en armant une flotte qui a déployé victorieusement le pavillon étoilé dans la Méditerranée ; la marine américaine est désormais à l’abri des corsaires algériens et tripolitains, et, chose singulière, la dernière venue parmi les nations civilisées est la première à se faire respecter par ces pirates. La double présidence de Monroë et celle de Quincy Adams sont une époque de travail réparateur et de prospérité. Monroë n’est pas ennemi du faste ; il remet en usage quelques-unes des cérémonies et des formules d’étiquette que Jefferson avait supprimées. Mais elles ne s’implantent pas, car le règne de la brillante aristocratie à laquelle appartenaient tous ces hommes est terminé.

Une seconde période commence qui va de 1829 à 1861, date de l’élection d’Abraham Lincoln. C’est une période d’extension territoriale et de progrès matériel. Avec Andrew Jackson, le septième président, la démocratie elle-même s’installe au pouvoir. Le jour de l’inauguration du nouveau chef de l’État est un jour de triomphe populaire. Les habitants de Washington considèrent avec stupeur le cortège de besogneux et de « pieds crottés » qui montent vers le Capitole à la suite de Jackson, puis se répandent dans les jardins, défoncent les tonneaux de vin préparés pour eux et finalement envahissent les salons de la White-House. Ils ont mené la campagne avec une vigueur sans égale, parlant, criant, écrivant : ils attendent la récompense sous la forme d’une place, d’un emploi quelconque. On procède, pour les satisfaire, à une véritable hécatombe de fonctionnaires ; ainsi s’établit ce lamentable usage que les Américains appellent « rotation des offices » et qui consiste à renouveler, après chaque élection présidentielle, tout le personnel fédéral depuis le diplomate jusqu’à l’employé des postes, depuis le directeur des douanes jusqu’à l’huissier du Sénat. On ne saurait dire trop de mal d’un semblable système, afin d’en détourner les nations qui seraient tentées de l’adopter ; il aurait vite fait de jeter parmi elles le désordre et la désorganisation. Force est bien de constater pourtant qu’ici il n’a eu sur le pays qu’une répercussion affaiblie et indirecte ; rien ne prouve mieux combien l’agitation politique est, en Amérique, une agitation de surface, indépendante du progrès national.

Mais Andrew Jackson n’est pas seulement l’enfant du peuple qui a connu la misère, qui a, dès le jeune âge, gagné son pain, laborieusement, au hasard des circonstances et dont la science n’a pas affiné l’esprit ni adouci les angles. C’est un soldat. Une guerre avec les Cricqs avait déjà mis en relief ses qualités militaires lorsqu’en 1815 il s’est trouvé appelé à défendre la Nouvelle-Orléans[23] contre 12,000 Anglais qu’il a taillés en pièces. Voilà un beau titre de gloire, mais ce n’est pas un titre à la présidence. Le peuple en juge autrement. Il veut un militaire, il veut une poigne ; il ne serait pas très éloigné de vouloir un empereur selon la formule romaine, c’est-à-dire un général victorieux, sorti d’en bas et qui, sur le pavois, continuerait de reconnaître dans la démocratie l’origine et la sauvegarde de son pouvoir. Quel est donc ce peuple et d’où sort-il ? Les tables de recensement vont nous le dire. En 1800, il y a, aux États-Unis, 4,304,501 blancs, 893,041 esclaves et 108,395 nègres libérés. Dans ce total les coloniaux dominent ; ils forment le parti de l’ordre et du bon sens ; ils ont l’expérience de la liberté. Parmi eux beaucoup aiment l’Angleterre ; les autres la détestent ; tous l’admirent. Moralement ils ne sont pas détachés d’elle ; ils penchent encore du côté de ses méthodes, de ses croyances, de ses habitudes d’esprit. Mais il y a aussi des nouveaux venus qui sont turbulents, violents, pour lesquels les progrès lents, le travail régulier, le développement sans secousses n’ont point de charmes. Ceux-là sont des disciples de la Révolution française ; leurs sympathies lui ont été acquises dès qu’elle est sortie des voies légales et par cela même qu’elle en sortait. Ils ont applaudi Danton et Robespierre, excusé les massacres de septembre et les noyades de Nantes. On les a vus arborer la cocarde tricolore, chanter la Marseillaise, fonder des clubs jacobins, encourager l’agent français Genêt dans ses tentatives incorrectes pour compromettre les États-Unis vis-à-vis de l’Europe et les atteler au char de la France. Washington et Adams ont dû intervenir et n’ont pas triomphé sans peine de cette effervescence. En 1810, la population blanche atteint 5,862,004, tandis que les esclaves sont 1,191,364 et les nègres libérés 186,446. En 1820, les blancs ont augmenté de 2 millions, les esclaves de 350,000 seulement et les nègres libérés ont presque doublé. En 1830, enfin, les blancs sont 10,532,060, les esclaves 2,009,043 et les nègres libérés 319,599. De 1820 à 1830 il est arrivé 143,439 émigrants, dont la moitié seulement provient des Îles Britanniques et parmi ceux-là beaucoup sont irlandais. Les coloniaux (ils ne portent plus ce nom, mais c’est en réalité celui qui leur convient) ne s’en trouvent guère renforcés, tandis que les populistes voient leur puissance s’accroître démesurément et c’est à ce moment qu’ils poussent Jackson au pouvoir. Toute cette génération subit inconsciemment l’influence de Napoléon. Le lien entre la Révolution et l’Empire n’apparaît nulle part aussi clairement qu’ici. Les admirateurs des Jacobins reportent leur admiration sur l’Empereur, qui n’est, à leurs yeux, qu’un Jacobin plus fort que les autres ; et cette force les enchante. Ils aiment la brutalité du glaive courbant la loi, de l’homme matant ses semblables. Si Napoléon vaincu se fût enfui aux États-Unis, ils lui eussent taillé un empire entre le Mississipi et le Pacifique. En attendant, Jackson est leur homme ; ils le réélisent, non pas à cause de son honnêteté et de ses talents, mais parce qu’il est général et ne souffre point d’opposition à ses volontés. Va-t-on le réélire une troisième fois ? Le moment est critique ; les traditions coloniales s’effacent. Un mouvement sécessionniste s’est produit dans le Nord. C’est Washington qui sauve le pays. Il y a trente-huit ans qu’il repose dans sa tombe de Mount-Vernon, sur la colline au pied de laquelle le Potomac roule ses flots dorés. Mais sa mémoire est demeurée si vivante, ses dernières paroles sont incrustées si profondément dans les âmes, une telle vénération s’attache à tout ce qui vient de lui qu’à la seule pensée de violer une tradition établie par lui, l’opinion s’insurge. Van Buren est élu ; c’est un politicien. Après lui, on hisse au pouvoir le général Harrison, qui a le double mérite d’avoir battu les Indiens à Tippecanoe et d’avoir passé sa prime jeunesse dans une masure. Il meurt peu après et conformément à la Constitution, c’est le vice-président John Tyler qui lui succède. Puis viennent James Polk, Taylor, celui que Daniel Webster appelait « un ignare officier de frontière », Fillmore, Pierce, et à la veille de la guerre civile, Buchanan. Tous ces hommes sont des politiciens doublés souvent de soldats de hasard. Les électeurs apprécient qu’ils aient fait le coup de feu et acquis le droit de porter un bout d’uniforme. On ne leur en demande pas davantage. Ils sont médiocres, oubliés bientôt et dignes de l’oubli. On s’étonne qu’ils aient été placés à la tête d’une si grande nation, qu’ils aient exercé des fonctions si considérables et joui de pouvoirs si étendus. Car il ne faut pas voir en eux des serviteurs obéissants de la foule qui les a élus. Sans doute depuis Jackson, le président est plus dépendant de ses électeurs que ne l’avaient voulu les constituants. Une fois en place pourtant, il peut s’émanciper et se trouve hors d’atteinte. Beaucoup de ces chefs d’État ont eu des vues personnelles et ont dirigé les affaires à leur guise. La nation n’a pas, en général, à se louer d’eux ; elle pourrait, au contraire, leur adresser plus d’un reproche. Mais elle n’y songe guère ; elle est occupée ailleurs.

Un grand changement s’est, en effet, produit, qui a complètement déplacé le centre de gravité des États-Unis et a découvert devant eux un horizon presque illimité. En 1803, Bonaparte, s’étant fait céder la Louisiane par les Espagnols, l’a vendue aux Américains ; il eût préféré la garder, mais comprenant qu’il ne pourrait longtemps la défendre contre les Anglais, il s’est décidé à l’aliéner afin de la leur soustraire. Qu’est-ce que la Louisiane ? On ne sait pas au juste. Pour les uns, c’est simplement une province sise à l’embouchure du Mississipi ayant la Nouvelle-Orléans comme centre et comme dépendances quelques postes commerciaux espacés le long du fleuve. Pour les autres c’est un territoire immense qui va du Sud au Nord-Ouest jusqu’aux montagnes Rocheuses, peut-être même au delà. Ces régions sont inconnues. On ignore les sources du Mississipi ; on croit que le Missouri communique avec l’océan Pacifique. Une expédition est organisée pour vérifier le fait. Du reste, on s’en soucie peu. Le traité de Paris, qui a consacré l’indépendance des États-Unis, leur a reconnu comme frontières les grands lacs et le Mississipi. Les États-Unis n’en sont pas moins demeurés une puissance côtière, tournée vers l’Europe, déplorant la distance matérielle et empressée à diminuer la distance morale qui l’en séparent. Chaque État a fixé modestement ses limites du côté de l’Occident ; tout le reste a formé le « territoire du Nord-Ouest » organisé par le Congrès en 1787. La valeur en est très discutée. La terre est bonne sans doute, mais qu’en ferait-on d’utile ? Les gens de l’Est parlent de ce pays avec un dédain marqué ; ils le désignent d’un mot intraduisible : wilderness qui signifie à la fois désert et endroit barbare. Cependant la population augmentant, trois États se forment : le Kentucky en 1792, le Tennessee en 1796 et l’Ohio en 1802. Ce sont trois États continentaux — notez ce fait capital. — Ils sont loin de la mer ; de là, on ne voit plus l’Europe ; il va arriver, c’est forcé, que les regards se tourneront vers l’Ouest. Sur ces entrefaites, la Louisiane est cédée. La Constitution n’a pas prévu les agrandissements territoriaux. Rien n’autorise le président à signer ce marché. Jefferson, malgré son souci de la légalité, passe outre. En 1819, la Floride a de même été achetée à l’Espagne et de nouveaux États sont nés, l’Indiana en 1816, le Mississipi en 1817, l’Illinois en 1818, l’Alabama en 1819. Tous ressemblent au Kentucky, le premier fondé. Le Kentuckien est un type étrange ; il y a en lui un peu de civilisation virginienne greffée sur un tempérament de trappeur et d’aventurier. Il boit du whisky, joue aux cartes, se bat en duel, spécule sur les terrains, et par ailleurs il est accessible aux grands sentiments, très épris d’éloquence et patriote exalté. Il n’a plus besoin de Napoléon pour satisfaire ses instincts glorieux. Sa propre mission lui suffit. Il entrevoit une Amérique impériale assise sur des bases de granit et débordant sur les deux océans. Il se nourrit d’immensité ; tout ce domaine est à lui ; il le soumettra, l’apaisera ; l’aigle est son emblème favori ; comme lui, il vole au plus haut, se réjouit de sa force et regarde le soleil en face. Il est belliqueux ; en 1812, il a poussé à la guerre contre l’Angleterre ; il voudrait conquérir le Canada et n’en revient pas que tous les Canadiens ne soient pas empressés à devenir ses compatriotes. Il encourage la formation de la République du Texas et plus tard son absorption par les États-Unis ; il provoque la guerre contre le Mexique et l’invasion de la Californie ; la prise de Mexico le ravit d’aise et le traité de Guadalupe-Hidalgo comble ses vœux[24]. Les États-Unis vont maintenant d’un océan à l’autre. Leur superficie a quintuplé en quarante-cinq ans ; ils prennent rang parmi les plus grands pays du monde. Le Kentuckien est pour ces terres nouvelles ce qu’ont été pour le Massachusetts les puritains et pour la Virginie les planteurs. Elles se forment d’après lui ; il y sème sa graine de jingoïsme, sa manie de grandeur matérielle qui se traduira plus tard par les maisons à quinze étages de Chicago, par les édifices publics à architecture cyclopéenne, par les réclames géantes et par cette perpétuelle assertion de supériorité universelle dont les Américains de l’Ouest sont si prodigues et qu’ils expriment en un refrain bien connu : Nothing equal in the world, rien de semblable dans le monde ! Et telle est l’influence du Kentuckien qu’elle déborde sur les États de l’Est et domine absolument le gouvernement fédéral. Au Sud, le coton est roi ; avant que Whitney eût inventé sa fameuse machine, cette culture était peu rémunératrice ; maintenant, c’est à qui en produira le plus. Au Nord, les affaires financières ont pris une énorme extension. Mais dans les bureaux de New-York et de Boston comme dans les plantations géorgiennes ou louisianaises, l’idéal kentuckien s’est infiltré : on rêve de faire grand, d’amplifier (magnify) toutes choses et de déplacer l’équilibre du monde. Cela se traduit dans les discours ; car chacun parle. Les étudiants emploient leurs loisirs universitaires à s’exercer dans l’art de la parole. Les fermiers font des lieues en charrette par des chemins défoncés pour entendre un orateur célèbre. Le centre de toute cette éloquence est le Sénat fédéral. Le hasard y a réuni trois hommes aux lèvres desquelles toute la nation demeure suspendue ; ils sont bien différents d’origine et de caractère. Clay a les qualités et les brillants défauts des Kentuckiens ; Webster a enseigné dans les écoles puritaines de la Nouvelle-Angleterre, sa patrie ; Calhoun appartient à la Caroline du Sud dont il sert les intérêts en défendant l’esclavage. Mais tous les trois ont, au même degré, le culte de la grandeur nationale. Ils aiment d’autant plus l’Union qu’ils la sentent menacée ; ils tremblent que le démembrement tant redouté ne se produise. Ils mettent tous leurs talents et tout leur cœur à trouver des compromis, afin d’ajourner tout au moins la crise[25] et de gagner du temps.

Le conflit est inévitable ; ce zèle patriotique le retarde de dix années, mais il n’est au pouvoir de personne d’empêcher qu’il n’éclate. L’Union, cependant, est bien cimentée. On a prétendu qu’elle avait grandi trop vite, que l’esclavage n’était qu’un prétexte, que les véritables motifs de la rupture résidaient dans l’étendue démesurée du sol, dans les divergences d’intérêts et les jalousies réciproques des États, qu’ainsi cette rupture se fût produite fatalement, même si l’esclavage n’avait pas existé. Mais c’est là une erreur capitale. L’Union, au contraire, a prouvé sa force en résistant si longtemps à une cause de dislocation qui eût agi bien plus rapidement sur des nationalités moins jeunes et en apparence mieux formées. La guerre de sécession n’a qu’une seule et unique cause, qui est l’esclavage. Les antiesclavagistes ne sont pas des sentimentaux, mais des patriotes : l’institution contre laquelle ils se liguent est un chancre qui peu à peu dévore les États-Unis et les achemine vers l’abîme ; beaucoup d’entre eux l’aperçoivent nettement. En effet, l’être dangereux, ce n’est point l’esclave, c’est le maître. Les constituants de 1787 ne s’en étaient pas rendus compte. Autour d’eux, on était unanime à regretter que sur la terre d’Amérique tous les hommes ne fussent pas libres. Hors de la Caroline du Sud, on n’eût pas entendu une seule voix s’élever alors en faveur d’un régime auquel on était d’accord pour mettre fin le plus tôt possible. L’erreur fut de croire que le problème se résoudrait de lui-même, qu’il y avait intérêt à attendre, qu’il suffirait d’interdire le commerce des noirs et que l’émancipation et l’assimilation se feraient lentement et naturellement. Le temps passa et le mal ne fit qu’empirer.

La demande d’admission du Missouri, en 1818, est un terrible réveil ; un député du Nord propose de spécifier que le nouvel État n’établira pas l’esclavage ; cette proposition déchaîne une tempête. La querelle dure deux ans ; on finit par accepter le Missouri comme État à esclaves en même temps que le Maine comme État antiesclavagiste ; et pendant longtemps les États continuent d’entrer ainsi dans l’Union, deux par deux, afin que l’équilibre électoral ne soit pas rompu : il l’est pour la Chambre des représentants, où le chiffre des députés est en proportion du chiffre de la population. En 1790, le Nord et le Sud se balançaient ; en 1820, il y a déjà 30 sièges de plus en faveur du Nord. Mais, au Sénat, on vote par État, chaque État ayant droit au même nombre de sièges. Toutes les fois qu’il s’agit de l’admission d’un nouvel État, une bataille effroyable s’engage. À la fin, les passions sont surexcitées au point qu’un député sudiste qui assomme, en plein Capitole, un de ses adversaires, est porté en triomphe par les Caroliniens. La question a changé de face ; la valeur des esclaves a triplé en vingt ans, parce que la production du coton a passé elle-même de 20 millions à 100 millions de francs, et que nulle machine ne vaut, pour le cultiver et le récolter, le travail humain. Mais s’il ne s’agissait que d’une question économique, ce serait l’intérêt des États chez lesquels l’esclavage est légalement organisé d’empêcher qu’il ne s’étende afin d’être seuls à jouir des avantages qu’il procure. S’ils se montrent si empressés à accroître ses domaines, c’est surtout parce que l’esclavage est devenu le symbole d’une civilisation, la clef de voûte d’un système politique en opposition directe avec la civilisation et le système qui se sont développés au Nord. Le grand propriétaire d’esclaves n’était qu’un égoïste, heureux que l’effort d’autrui puisse alimenter sa paresse ; maintenant, les vils instincts d’en bas l’ont envahi et l’ont rendu cruel, débauché : il a souvent auprès de lui un petit harem de femmes esclaves. Sa tyrannie s’exerce au delà de son domaine : il veut diriger la politique, faire la loi partout, mettre tout le monde sous le joug. Longtemps il ne s’est occupé que de son propre bien-être ; il vise maintenant à supprimer jusqu’aux libertés traditionnelles qui l’entourent. Il a des complices dans le Nord ; ce sont les gens d’affaires qui possèdent ou négocient les titres du Sud, les riches auxquels il procure de bons placements, et jusqu’au clergé épiscopalien dont la clientèle se recrute surtout dans la classe aisée. Tous ceux-là font silence sur « l’institution particulière » ; c’est ainsi que, par un hypocrite euphémisme, ils désignent l’esclavage lorsque force leur est d’en parler. L’intérêt les tient ; en même temps le langage habile des agents sudistes tend à corrompre leur cœur. On en est arrivé à ceci, que la suppression de l’esclavage non seulement détruirait les fortunes du Sud, mais atteindrait fortement celles du Nord. Quand il se fait dans les rues de Boston une chasse au nègre autorisée par la fameuse loi sur les esclaves fugitifs que le Congrès a eu la faiblesse de voter, les fenêtres se ferment. On ne veut point voir : on affecte d’ignorer le traitement que les lois barbares du Sud réservent au prisonnier. La corruption se propage par l’inertie. Et ainsi se trouve compromis l’avenir de cette grande République, si puissamment constituée, devant qui des hasards favorables ouvraient une carrière illimitée de prospérité matérielle et d’améliorations sociales. Elle possède des territoires immenses et fertiles, donnant à la fois sur l’Europe et sur l’Asie. Elle est assez éloignée de l’une et de l’autre pour n’avoir pas à redouter d’être envahie ni conquise, assez rapprochée pour que son commerce se développe indéfiniment. Le trésor des expériences accumulées par le vieux monde est à sa portée sans qu’elle ait eu la peine de contribuer à l’amasser ; toutes les entraves qu’y rencontre le progrès lui ont été épargnées. Une liberté presque absolue peut impunément inspirer sa législation ; une égalité longtemps utopique devient, pour la première fois, réalisable : nul obscurantisme ne se dresse devant la science à laquelle un culte universel est rendu. Mais tout cela menace d’être annihilé parce que deux cents ans plus tôt un navire hollandais a débarqué vingt nègres sur la côte de Virginie.

Assurément le danger est grand. Cependant Tocqueville, qui vient de parcourir les États-Unis et y a recueilli les éléments de son immortel ouvrage, demeure plein de confiance ; son merveilleux coup d’œil a su découvrir d’où viendra le salut : de la démocratie. Il y a, en effet, une partie de la nation qui ne possède pas de titres du Sud et n’a pas d’argent à placer sur le coton. Ceux-là estiment que l’honneur national vaut plus que le crédit ; ils n’ont pas de motifs pour se taire et ce qu’ils voient les révolte. Ils s’adressent directement à l’opinion publique et la soulèvent. Jusque-là on n’a essayé que des remèdes anodins, tels que la fondation de cette honnête petite république de Libéria, colonie africaine où les nègres des États-Unis peuvent jouir à leur aise des « bienfaits de la civilisation » ; mais, pour les y transporter, il faut les acheter à leurs possesseurs, et l’argent manque. Cette fois-ci, le plan est plus logique et plus pratique. Les sudistes le sentent bien ; chaque pétition déposée devant le Congrès, chaque société antiesclavagiste qui se fonde, chaque article virulent qui se publie dans le Liberator, leur arrache de véritables cris de rage. L’éditeur du Liberator est un jeune homme qui imprime et dirige son journal à lui seul, vivant de rien plutôt que d’abandonner une cause qui lui paraît aussi noble qu’elle est peu rémunératrice. Et bientôt le mouvement se propage ; il est conduit avec une vigueur, un désintéressement, une pureté de principes qui le rendent cent fois plus redoutable. Sans attendre la victoire du nouveau parti qui présente comme candidat à la présidence Abraham Lincoln, la Caroline du Sud se prépare à dénoncer le pacte de 1788 et à se retirer de l’Union. C’est la moins fidèle des colonies ; sa loyauté a toujours été suspecte. La doctrine de la « nullification », c’est-à-dire le droit pour un État de « nullifier » les lois fédérales votées par le Congrès, a été énoncée en Virginie. Mais c’était une déclaration de principes bien plus qu’une arme de réserve, une satisfaction d’amour-propre bien plus qu’une expression de méfiance. Les Caroliniens sont les seuls qui s’en soient servis et qui aient toujours menacé de s’en servir de nouveau. Aussi donnent-ils avec empressement le signal de la révolte, et leur exemple est suivi par le Mississipi, la Floride, l’Alabama, la Géorgie, la Louisiane et le Texas. Avant même que le Nord ait songé à la résistance, un nouveau gouvernement fédéral est sur pied. Il a son drapeau, sa constitution, son président, son organisation militaire ; il est en instances auprès des grandes puissances européennes pour se faire reconnaître. En Angleterre, ses agents le représentent comme le champion du libre échange et dissimulent de leur mieux l’esclavage qui est sa seule et unique raison d’être. Ce gouvernement est formé par les propriétaires d’esclaves ; aussi ses sujets sont-ils déjà façonnés à la discipline et à l’obéissance ; de la république, il n’a que le nom. En réalité, il est despotique, discute à huis clos, décide sans appel, commande et punit durement. Un grand péril est proche, c’est que la guerre n’ait pas lieu, c’est que le Nord, dans son désir d’éviter l’effusion du sang, n’oublie les forces dont il dispose et ne consente à une séparation amiable. En élisant Abraham Lincoln, il s’est donné un chef, mais il l’ignore encore. Il n’y a pas de courant populaire ; personne n’ose parler d’appel aux armes. Lincoln ose, lui, et avec cette sagacité merveilleuse qui est en lui, il trouve immédiatement la note juste. Il ne préjuge pas la question de l’esclavage, mais il juge celle de la rébellion. Il maintiendra l’Union par tous les moyens, ne reconnaissant pas aux États le droit de la rompre. Les confédérés veulent la guerre parce qu’ils croient au succès infaillible de leurs armes ; ils attaquent la garnison du fort Sumter, à Charleston. Lincoln rédige aussitôt un appel aux armes ; il demande 75,000 volontaires : 300,000 se présentent et, en quelques jours, tout le Nord est uni ; l’esprit de parti disparait, le patriotisme s’exalte. La lutte est engagée.

Des écrivains de talent en ont déjà retracé les péripéties héroïques, mais nul n’a tenté jusqu’ici d’en écrire l’histoire définitive à l’aide des innombrables documents renfermés dans les archives privées et publiques. Parmi les soldats du Nord, beaucoup notaient chaque soir, pour leurs parents ou pour eux-mêmes, les péripéties de la journée, et ces relations sont dignes d’être consultées. Jamais armées, en effet, ne représentèrent une pareille somme de science et d’intelligence ; jamais on ne trouva sous les drapeaux tant d’hommes instruits et éclairés ; ce résultat bienfaisant de l’esprit d’égalité et de la diffusion de l’instruction fit la supériorité du Nord. Le Sud avait pour lui les officiers d’élite que lui fournit la Virginie en adhérant à la confédération. Son adhésion fut tardive et hésitante. Elle détermina la conduite de Lee et de ses camarades. Ceux-là, certes, ne se battaient pas pour défendre l’esclavage, mais la petite patrie dans leurs cœurs l’emporta sur la grande. Ils s’enrôlèrent, — et quelques-uns bien à regret, — là où la Virginie elle-même s’enrôlait. La guerre de sécession dura du 14 avril 1861 au 3 avril 1865. On estime qu’elle coûta près de 14 milliards de francs et anéantit ou estropia pour la vie près d’un million d’hommes. Mais les États-Unis en sortirent grandis, affermis pour longtemps, fortement trempés et aptes à remplir les plus hautes destinées. Le monde nota avec surprise la façon dont se termina une lutte si acharnée, sans représailles, sans exécutions ni confiscations, sans désordres d’aucun genre. Le licenciement des vainqueurs s’accomplit avec autant de facilité que le désarmement des vaincus ; dans le culte fleuri rendu aux morts, les haines s’évaporèrent ; les universités inscrivirent sur des tablettes de marbre les noms des étudiants tombés au champ d’honneur ; l’une d’elles choisit pour gouverneur le grand vaincu Robert Lee et lui confia le soin de former les générations nouvelles. Un souvenir grave, ému plana, sur cette race d’hommes qui, le combat fini, retournaient aux labeurs pacifiques, moins glorieusement fiers de leur Union, mais l’aimant davantage. Chaque année, depuis lors, le Decoration Day a ramené dans les cimetières la foule recueillie. L’Amérique a retenu cette leçon apprise sur les tombes de ses vaillants soldats que ni le recul des frontières, ni l’accumulation des richesses ne suffisent à constituer une nation et qu’il faut pour cela un passé de luttes désintéressées et de souffrances collectives. La dernière victime fut Abraham Lincoln ; le poignard d’un sudiste fanatique fut dirigé sur cet homme dont la bonté égalait l’énergie et qui, réélu aux acclamations du peuple, allait panser doucement les blessures des vaincus, après avoir, sans faillir jamais, soutenu le courage et la confiance de leurs adversaires.

Cette fin tragique fixe l’attention non pas seulement sur les actes, mais sur la personnalité du seizième président des États-Unis, et l’historien se sent amené tout naturellement à rapprocher l’une de l’autre ces deux figures si marquantes et en apparence si dissemblables, Washington et Lincoln. Entre eux, tout semble contraste. Le premier est un grand seigneur : sa famille est noble, sa fortune considérable ; il a reçu une éducation conforme à son rang. Sa modestie égale son mérite, mais il se fait du pouvoir une conception qui ne lui permet pas de l’exercer sans prestige. Il accepte qu’on le traite d’Altesse ou d’Excellence ; sa fête est célébrée comme celle d’un souverain, et lorsqu’il se rend au Congrès, six chevaux traînent son carrosse à caisse dorée et ses gens portent la livrée de sa maison, blanche à parements rouges. À ses réceptions solennelles du mardi, il a l’épée au côté et sur son habit de velours noir brille la plaque en diamants de l’ordre de Cincinnatus[26]. Ses cheveux poudrés encadrent son beau visage calme ; il y a dans toute sa tenue une dignité, une majesté qui inspirent le respect. Le second est fils d’un obscur ouvrier : il a lui-même travaillé de ses mains ; on l’appelait le fendeur de pieux (rail splitter), et ce fut un de ses titres à la confiance des politiciens qui le choisirent pour candidat et le présentèrent aux électeurs. Son éducation s’est faite toute seule, au hasard des livres qui tombaient sous sa main. On ne sait comment il a pu acquérir la connaissance approfondie des lois qui lui a permis de devenir avocat et de réussir dans cette carrière pour laquelle, cependant, il ne semble pas fait. Il y a quelque chose d’un peu grotesque dans sa silhouette. Il est haut de six pieds et horriblement maigre : il s’avance, les épaules voûtées, les bras ballants, la démarche incertaine, vêtu de sa légendaire redingote noire à demi usée. Sa chevelure est inculte, sa bouche et son nez énormes, son front sillonné de rides ; mais ce qui brille dans ses yeux noirs est tel que, lorsqu’on a croisé son regard, on ne l’oublie plus.

Washington est déjà illustre quand il arrive à la magistrature suprême ; il y est porté par un courant unanime d’enthousiasme populaire. Lorsque, pour prendre possession de sa charge, il se rend de Mount-Vernon à New-York où le siège du gouvernement est provisoirement fixé, des ovations sans nombre lui sont faites ; à Trenton, où il a remporté une de ses plus brillantes victoires, un arc de triomphe est dressé et des jeunes filles vêtues de blanc jettent des fleurs sous ses pas. Le canot présidentiel traverse l’Hudson suivi d’un cortège d’embarcations pavoisées. Washington a, devant lui, une tâche bien ardue à remplir, mais il semble qu’elle doive lui être facilitée par la gratitude et la bonne volonté de tous. Son administration pourtant n’est pas exemple d’amertumes ; la majorité lui reste fidèle, mais une minorité ingrate use pour l’attaquer de procédés déloyaux et va jusqu’à ridiculiser ce beau titre de « père de la patrie » qu’il a reçu de ses contemporains reconnaissants et que la postérité consacrera.

Lincoln, lui, n’a guère de passé. Il y a, dans son parti, des hommes plus en vue ; on les écarte, selon l’usage qui tend à prévaloir, à cause de leur valeur même. Nul, parmi ses meilleurs amis, ne sait ce dont il est capable. Mais les abolitionnistes lui ayant donné leurs suffrages, son élection est le signal de la guerre civile. Il n’est pas encore « inauguré » et déjà des assassins rôdent autour de lui. C’est à la faveur de la nuit et en avance sur l’heure fixée qu’il pénètre dans la capitale ; les troupes qui l’entourent le jour où il prête serment sont là pour le protéger. Jamais chef d’État ne s’est trouvé en présence d’une pareille situation. Les devoirs qu’il a à remplir sont aussi lourds que sont faibles les ressources dont il dispose. D’un côté est la rébellion, formidable et déjà organisée ; de l’autre, règnent l’hésitation et le découragement. Cependant la courte carrière de Lincoln suffit à sa renommée et sur son cercueil le monde entier s’incline, saisi de respect.

Or, de Washington à Lincoln, la distance n’est pas si grande ; les contrastes n’existent que dans la forme ; les ressemblances, au contraire, sont profondes. L’un et l’autre sont deux magnifiques exemplaires de l’humanité, marqués au coin de cette nouvelle fabrique d’hommes qui s’appelle l’Amérique et dont le vieux monde commence à admirer les produits sans les bien comprendre encore. Washington et Lincoln ont, à un haut degré, l’esprit américain ; leurs âmes sont sœurs. C’est une tendance habituelle de notre nature de prêter plus d’attention aux actes en général qu’aux mobiles dont les actes s’inspirent. Ainsi le nom de Washington évoquera le souvenir des batailles qu’il a gagnées, des talents dont il a fait preuve dans le gouvernement de son pays, et celui de Lincoln demeurera attaché à l’abolition de l’esclavage qu’il a réalisée. Inconsciemment on les comparera à d’autres capitaines, à d’autres chefs d’État, sans noter ce qui les en différencie, ce qui fait leur supériorité véritable et leur originalité, ce qui explique le prestige et la durée de leurs œuvres. Lisez la harangue par laquelle Washington, à l’issue de la guerre de l’Indépendance, se démet de ses fonctions de commandant en chef et le message que, quatorze ans plus tard, il adresse au peuple des États-Unis au moment d’abandonner la présidence de la République. Lisez de même le discours que prononce Abraham Lincoln, le jour de son inauguration, pour exposer ses vues et son programme. Ce sont là des documents sans précédents. Le passé n’en fournit pas d’analogues. Jamais un soldat victorieux, jamais le chef d’une grande nation n’ont tenu un pareil langage. On ne les eût pas compris, surtout on ne les eût pas jugés dignes d’être suivis et obéis, car ce langage est celui d’un subordonné, non d’un maître. Or, chose étrange, il s’en dégage une impression de force que nulle autorité personnelle n’aurait pu produire au même degré. Cette force est celle de la loi. Elle en a les caractères d’anonymat, de collectivité et de stabilité. Ici, la loi domine complètement l’individu qui se réclame, s’inspire d’elle et ne se croit pas d’autre mission que de la faire observer et interpréter exactement. Aussi Washington, ses pouvoirs expirés, retourne-t-il à ses occupations de grand propriétaire rural, comme Lincoln serait retourné à son cabinet d’avocat si la mort n’avait prématurément tranché le fil de ses jours. L’un et l’autre sont des « improvisés ». Ils apportent à la conduite des affaires publiques leurs qualités quotidiennes, la clarté, la persévérance, la franchise, la modération, et cela leur suffit à résoudre des problèmes politiques contre lesquels des Européens expérimentés se fussent brisés. Il est évident qu’un principe nouveau s’est introduit dans le gouvernement des sociétés humaines et que, loin de s’affaiblir, il s’est encore fortifié de Washington à Lincoln. Entre leurs présidences, soixante-quatre années se sont écoulées ; des hommes de second et de troisième ordre ont rempli la même charge qu’eux ; ils n’y ont pas réussi de même ; certains n’ont pu y apporter des vertus qu’ils ne possédaient pas. Mais le principe est demeuré.

C’est un principe de simplification. Sous son apparence compliquée, la société américaine est extrêmement simple. Elle l’est d’instincts, de besoins et de sentiments. Nous autres qui sommes déshabitués de la simplicité au point de ne savoir plus l’atteindre que par une recherche raffinée de sensations rares, en quelque sorte par excès de complication, nous avons peine à comprendre la civilisation transatlantique parce que nous y cherchons l’équivalent de la nôtre. Or, là où nous mettons en mouvement trois machines, une seule suffit aux Américains, et là où ils ont un employé, il nous en faut dix. En politique ils estiment qu’on peut gouverner un grand pays comme on gouverne une petite communauté, avec les mêmes garanties, les mêmes méthodes, le même contrôle. Chez eux, Richelieu passerait pour fou et on enfermerait Machiavel. Cette société simplifiée aborde sans crainte les problèmes sociaux les plus ardus. Nous la verrons innover en matière religieuse, ouvrière, pédagogique ; nous constaterons même qu’elle croit avoir une mission internationale à remplir et s’y prépare. Un royaliste qui a fait un effort sincère pour apprécier impartialement les États-Unis et y est à demi parvenu, M. le duc de Noailles, a écrit ces lignes remarquables : « La supériorité américaine paraît tenir à un don, à un sens spécial, espèce de notion spontanée de la direction droite, comparable à l’aimant dans la boussole ou à l’instinct de l’hirondelle qui sait toujours reconnaître le chemin du nord ou du midi. » Ce sens spécial, Washington et Lincoln l’avaient au plus haut degré. Il ne s’est pas perdu depuis eux ; il a continué de se manifester, en dehors des qualités exceptionnelles qui placent ces deux hommes si au-dessus des autres hommes. On en rencontre les traces dans la plupart des œuvres d’initiative privée qui ont surgi depuis la guerre ainsi que dans les messages et les décisions du président Cleveland. Et c’est à l’aide de ce sens spécial que les Américains trouveront, pour les problèmes sociaux, des solutions simples et nouvelles auxquelles l’Europe peut-être ne s’attend pas.

Quand Lincoln eut expiré, le vice-président Johnson lui succéda et tant bien que mal joua son rôle. Un conflit d’attributions entre le chef de l’État et le Congrès n’entrava pas la politique de « reconstruction ». Les uns après les autres, les États rebelles reprirent leur place dans l’Union. La prospérité matérielle s’affirma de nouveau. Tandis que s’achevaient la pose du câble transatlantique et la construction du chemin de fer transcontinental, les sudistes se mettaient résolument à l’œuvre pour refaire leur fortune. Il est dans le caractère américain d’accepter sans arrière-pensée le fait accompli, même lorsqu’on a soutenu, pour l’empêcher de s’accomplir, une lutte à outrance[27]. Jeunes et vieux rivalisèrent d’entrain et les circonstances vinrent en aide à leur courage. Des mines de fer et des dépôts de charbon d’une grande richesse furent découverts dans la Géorgie, le Tennessee, l’Alabama et y attirèrent les capitaux du Nord. D’autre part, on trouva le moyen de fabriquer de l’huile avec les graines tombées du cotonnier. Enfin le délicieux climat de la Floride et des régions environnantes fit éclore des stations hivernales dont la vogue devint une source de profits considérables. Les nègres ne furent pas les plus heureux. Leur conduite, pendant la guerre, avait pourtant été méritoire. Les uns, enrégimentés sous la bannière du Nord, s’étaient vaillamment battus ; les autres, demeurés dans le Sud, avaient veillé sur les femmes et les enfants des confédérés dont la vie se trouvait, en somme, à leur discrétion. La guerre finie, ils se sentirent désorientés ; ils n’avaient plus rien à attendre de leurs anciens maîtres et n’étaient point préparés aux responsabilités de la vie libre. Ils devinrent la proie des carpetbaggers[28] qui exploitèrent leur vanité. On put voir alors des domestiques des hôtels de Montgomery siéger dans la législature de l’Alabama et la Louisiane élire un sénateur et deux députés qui, pendant les vacances, servaient sur les paquebots du Mississipi, l’un en qualité de barbier, les autres comme garçons de chambre. Quant à la Caroline du Sud, la justice y fut administrée par un grand nombre de magistrats qui ne savaient ni lire ni écrire, mais dont la peau était irréprochablement noire. Ces choses ne durèrent pas. De 1869 à 1876 les blancs reprirent possession du pouvoir dans tous les États successivement. La Caroline du Sud, la Floride et la Louisiane furent recouvrées en dernier lieu et non sans peine. En 1877, les dernières troupes fédérales d’occupation se retirèrent. Depuis lors, leur intervention n’a plus été nécessaire. Il est entendu que là où les nègres possèdent la majorité ou même une très forte minorité, on ne compte point leurs votes. Ils souscrivent à ce régime ; ils supportent de même la vie à part qu’on leur fait ; ils ont leurs églises, leurs écoles, leurs wagons, leurs quartiers réservés. S’ils commettent certains crimes contre les blancs, ceux-ci les lynchent. Pour le reste, ils jouissent d’une complète liberté et progressent en paix.

Car presque tous ceux auxquels on fournit les moyens de s’instruire en profitent. Toute race échappée à l’esclavage, après l’avoir longtemps subi, demeure éminemment influençable. Les nègres, en Amérique, sont ce qu’on les fait ; ils s’avilissent ou s’abaissent selon l’action qui s’exerce sur eux. Partout où l’on s’occupe d’eux intelligemment, ils s’améliorent ; leurs progrès, bien entendu, sont lents. Leur nombre dépasse 7 millions ; c’est beaucoup. Il y aurait danger si la population blanche ne s’accroissait plus rapidement que la population noire ; celle-ci domine encore numériquement dans le Mississipi, la Louisiane et la Caroline du Sud. Il est probable qu’elle perdra cette supériorité avant d’avoir su en faire usage. Dans les autres États, les blancs sont déjà les plus nombreux. Du reste, la frontière confédérée de 1861 ne correspondait pas à la réalité des choses. La Caroline du Nord, la Virginie de l’Ouest et toute la partie montagneuse du Kentucky et du Tennessee étaient, dès cette époque, peuplées par des forestiers et de petits agriculteurs, gens peu lettrés, rudes et honnêtes. Leurs terres ne convenant pas à la culture du coton et du tabac, l’esclavage ne les avait jamais atteints. Mais ils le détestaient d’instinct et fournirent aux armées du Nord un important contingent.

Certains, considérant qu’il existe encore une question nègre, déclarent que la guerre de sécession a manqué son but. Mais ce but était l’abolition de l’esclavage et non l’expulsion des esclaves. L’esclavage était une maladie, la présence des noirs n’est qu’un embarras. Avec le rétablissement de l’ordre légal dans les États du Sud prend fin la troisième période de l’histoire des États-Unis, celle qui correspond à la grande crise sanglante si souvent prévue, tant redoutée, ajournée par des compromis sans nombre et dont les résultats imprévus ont été tels qu’on chercherait vainement dans le passé une secousse plus salutaire, un holocauste plus bienfaisant.


LES INFLUENCES ÉTRANGÈRES ET LES AMBITIONS NATIONALES


Les Européens qui parcourent les États-Unis avec le désir d’en analyser les particularités politiques et sociales s’étonnent du peu de place que tiennent leurs pays respectifs dans les préoccupations américaines. On les reçoit fort bien, on s’enquiert avec intérêt de leurs familles, de leurs demeures, de leurs habitudes de vie. On a presque toujours un mot aimable à leur dire sur la gaieté du boulevard des Capucines ou du Corso, l’ampleur du Ring ou de la perspective Newski, les beautés de l’Acropole ou de l’Alhambra, les tableaux de la Pinacothèque ou les clochers de Sainte-Gudule. On leur parle d’un restaurant célèbre, d’une ruine féodale, d’une collection de vieilles monnaies, d’un paysage alpestre ou d’une danse de paysans. Mais on ne les interroge pas sur les débats parlementaires, sur l’administration, sur les graves questions de politique extérieure, sur les éventualités d’un conflit toujours redouté. Si on le fait, c’est par politesse et sans conviction. Il est visible que les Américains ne désirent pas être informés de ces choses ; on dirait qu’ils considèrent nos hommes d’État comme des contemporains des momies du musée de Boulaq ayant en moins le mystère des papyrus, la poésie des scarabées et l’ombre prestigieuse des Pyramides. Cette indifférence une fois constatée, le voyageur curieux s’applique à en déterminer les causes et la lumière ne tarde pas à se faire dans son esprit. Comment les États-Unis pourraient-ils s’intéresser aux affaires du vieux monde, alors que leur isolement géographique se double d’un isolement national presque complet ? En tout, ils ont innové ; leur gouvernement ne ressemble à aucun autre ; ils comprennent d’une manière nouvelle les rapports de l’individu et de la société ; ils ont transformé l’État, l’atelier, même la famille. Ils n’ont point de modèles à prendre en Europe et leur heureuse situation leur donne une sécurité que nos querelles et nos rivalités ne sauraient troubler. Leur sphère d’action est d’ailleurs assez vaste pour que, vivant sur eux-mêmes, ils n’aient à craindre ni la monotonie dans l’existence, ni la routine dans les esprits. Dès lors rien d’étonnant à ce qu’à travers l’Atlantique le commerce des marchandises ait seul prospéré, tandis que le commerce des idées languissait.

Sur cette question si importante de l’influence réciproque que peuvent exercer l’une sur l’autre l’Europe et l’Amérique, l’étude de l’histoire des États-Unis ouvre une percée inattendue et l’on se rend compte alors que l’action du vieux monde sur le nouveau n’a été ni aussi rare ni aussi anodine qu’on pourrait le croire au premier coup d’œil. La séparation d’avec l’Angleterre créa véritablement une nation, qui, dès les premières heures de son existence, se montra résolue à user des droits et prérogatives que confère l’indépendance nationale. On ne saurait trop insister sur ce point. C’est une erreur communément répandue de croire que les Américains, en se révoltant, n’eurent en vue que de soustraire leur commerce et leur industrie naissante aux entraves d’une législation surannée et ne voulurent former qu’une communauté de marchands aspirant à fixer la fortune et à atteindre un idéal de prospérité matérielle. Nous avons vu quel rôle prépondérant jouèrent la raison pure, la logique, les tendances réformatrices et les passions religieuses dans la formation de la plupart des colonies, comment le commerce et l’industrie ne se développèrent qu’accessoirement et tardivement, combien enfin la patience des coloniaux fut lente à se lasser tant que les intérêts furent seuls en jeu et leur susceptibilité prompte à s’exaspérer dès qu’un principe moral se trouva menacé. La déclaration d’indépendance précisa le caractère de la révolution. Ce document se compose de deux parties. L’une est un réquisitoire dressé contre le roi d’Angleterre et dans lequel se trouvent énumérés les nombreux griefs que les colonies invoquent pour légitimer la déchéance de ce monarque ; l’autre est un exposé de principes où l’influence de Rousseau et des philosophes se fait manifestement sentir. Un long préambule consacré à l’affirmation des droits de l’homme et du citoyen n’était pas nécessaire pour donner à la déclaration une force qu’elle empruntait aux circonstances mêmes. Lorsqu’on agit, il n’est pas besoin de beaucoup de paroles pour souligner les actes. Si, en cette circonstance, Jefferson crut devoir proposer et ses collègues approuver un texte dont l’emphase a fait sourire quelquefois leurs descendants, c’est qu’à travers l’Océan le Contrat social avait agi directement ou indirectement sur la partie la plus éclairée de la société américaine. Plus tard, quand le moment vint de rédiger une constitution, on s’inspira de Montesquieu ; l’on respecta sa doctrine de la séparation des pouvoirs. Comme, d’ailleurs, les Américains étaient plus hommes de pralique que de théorie, il faut bien admettre que l’action européenne s’exerçait sur eux avec une certaine puissance. Et, en effet, nul parmi eux ne songeait alors à se passer de l’Europe. Les uns nourrissaient l’espoir d’amener l’Angleterre à composition, les autres de se ménager quelque alliance sur le continent ; les plus indépendants repoussaient l’idée d’une intervention étrangère armée, mais escomptaient pour l’avenir l’appui moral et pécuniaire qui serait nécessaire à la jeune république. La perspective d’avoir pour voisine une monarchie du vieux monde ne les effrayait plus du moment que leur existence nationale était reconnue et leur territoire garanti contre toute agression. Après s’être battus pendant si longtemps contre les Français, ils acceptèrent sans trop se faire prier les clauses du traité de 1778 par lequel, en échange de l’appui que ceux-ci allaient leur donner, ils s’engageaient à respecter l’intégralité des possessions « présentes et à venir de la couronne de France » en Amérique. À cette époque, on ne s’avisait pas que le nombre des États pût augmenter, qu’il pût s’en créer de nouveaux qui demanderaient à faire partie de la confédération. La plupart des citoyens eussent ressenti plus d’effroi que de satisfaction à la pensée d’une extension territoriale au delà du Mississipi.

L’avenir de leur pays était à leurs yeux essentiellement maritime et surtout européen. L’acquisition de la Louisiane (1803) déplaça le centre de gravité des États-Unis en même temps que, par son attitude, l’Europe contribuait à les détourner d’elle. Dès le début, deux grands partis s’étaient dessinés qui, sous l’étiquette de fédéralistes et de républicains démocrates, groupaient en réalité les anglophiles et les francophiles ; les anglophiles étaient en même temps francophobes el les francophiles, anglophobes ; ils l’étaient avec passion, avec frénésie. D’un parti à l’autre, les modes, le langage variaient ; tous les moyens étaient bons pour marquer ses préférences. Les modérés déploraient de telles exagérations ; elles paraissent avoir surtout affecté Washington et lui avoir dicté le célèbre passage de son message d’adieu, dans lequel, prémunissant ses compatriotes contre l’influence étrangère, il les adjurait de ne s’abandonner à aucun sentiment de haine ou d’amour exalté envers une autre nation. « Le peuple, disait-il, qui se laisse aller à nourrir une antipathie marquée ou une sympathie enthousiaste à l’égard d’un autre peuple devient en quelque sorte l’esclave de sa passion. Dans l’un comme dans l’autre cas, il est aveuglé au point de méconnaître sa dignité et ses intérêts véritables. » La parole de Washington, surtout en une circonstance aussi solennelle, ne pouvait manquer d’impressionner l’opinion. D’autre part, des incidents survinrent qui montrèrent en quel dédain la France et l’Angleterre tenaient les États-Unis.

La France révolutionnaire se crut tout permis envers un pays qu’elle s’imaginait avoir tiré du néant. L’Angleterre traita ses anciennes colonies comme un serviteur infidèle auquel on refuse le certificat qui lui permettrait de se placer ailleurs. Il s’en fallut de peu que la guerre n’éclatât avec la France. En fait, elle avait déjà commencé, le commodore Tuxton s’étant emparé d’une frégate française, lorsque très sagement le président John Adams arrêta les hostilités. Avec l’Angleterre, les relations se tendirent de plus en plus, et la rupture ne put être évitée. La paix ne fut rétablie qu’en 1814 par le traité de Gand. Ces événements, bien entendu, refroidirent le zèle des partisans des deux pays, mais ne suffirent pas à annihiler leur action. Au point de vue des rapports avec l’étranger, il y eut donc trois courants bien marqués. Les liens du sang rattachaient, malgré tout, les États-Unis à l’Angleterre ; la reconnaissance et une certaine sympathie naturelle les inclinaient vers la France. Le bon sens et les conseils de Washington leur dictaient une attitude de neutralité absolue. À partir de 1810 des influences nouvelles se manifestèrent. Les colonies espagnoles levèrent l’étendard de la révolte et se formèrent en républiques indépendantes au moment même où les États-Unis, ayant franchi la ligne du Mississipi, commençaient à entrevoir la possibilité d’occuper un jour tout le nord du continent et où la démocratie populaire allait remplacer au pouvoir l’aristocratie virgilienne. La connexité de ces faits s’affirma par la suite. C’est alors que, dans son fameux message du 2 décembre 1823, le président Monroë énonça « la doctrine » à laquelle son nom est demeuré attaché : « L’Amérique, dit-il, a conquis une indépendance qu’elle est résolue à défendre et, dès lors, ne peut plus permettre que des colonies européennes s’établissent sur son sol… Pour nous, nous devrons considérer toute tentative d’ingérence des pays d’Europe dans les affaires d’une portion quelconque du domaine américain comme attentatoire à notre repos et à notre sécurité et y voir une manifestation hostile à l’égard des États-Unis. »

Il n’y avait pas là, comme on l’a prétendu depuis, une simple bravade inspirée par le plaisir de la popularité ; encore moins Monroë cédait-il, en écrivant ces lignes, à une pression du cabinet britannique. Il est vrai que Canning se montra fort empressé à reconnaître les républiques espagnoles et vit avec satisfaction l’attitude adoptée par les États-Unis en cette circonstance. Mais une décision dans ce sens avait été prise par le cabinet de Washington dès le 13 mai 1818 et deux mois plus tard le ministre des États-Unis à Londres en avait informé lord Castlereagh. Une déclaration analogue fut faite par M. Gallatin à M. de Chateaubriand au mois de mai 1823, six mois avant le message présidentiel. Ces faits enlèvent à la doctrine de Monroë tout caractère d’improvisation ; en l’énonçant, Monroë, qui avait consulté Jefferson sur l’opportunité de l’acte qu’il préméditait, ne fit qu’enfermer en une formule précise une idée déjà courante parmi ses administrés. Aussi l’approbation qu’obtint son message fut-elle à peu près unanime. Il y avait pourtant deux façons d’interpréter le principe de droit international qui venait d’être posé. Pris à la lettre, il proclamait l’égalité entre les États du nouveau et ceux de l’ancien monde, la liberté pour les uns comme pour les autres de se constituer sous la forme et de se gouverner d’après les principes dont il leur conviendrait de faire choix.

Mais, d’autre part, il était facile d’en tirer une conclusion un peu différente au profit des États-Unis, légitimant l’intervention protectrice de cette république, la première en date et la plus puissante, dans les affaires des autres États américains. Ce rôle grandiose n’était pas pour déplaire à une génération qui avait devant elle la libre étendue du continent depuis l’Atlantique jusqu’au Pacifique, qui se sentait appelée à civiliser ces vastes régions et dont l’épopée napoléonienne venait d’enflammer l’imagination. Il ne se forma pas de nouveaux partis ; toutes ces tendances si diverses agirent simultanément, tantôt se combattant, tantôt se confondant, comme s’entre-croisent les courants qui, par un temps calme, moirent parfois la surface de la mer. L’influence française s’affaiblit la première. Pendant les guerres de l’empire, le commerce américain avait eu fort à souffrir, non pas seulement des conséquences du blocus continental, mais aussi des saisies opérées par des capitaines français, lesquels s’obstinaient à traiter en ennemi tout ce qui parlait anglais. À plusieurs reprises, le gouvernement fédéral avait réclamé des indemnités ; finalement le principe en fut reconnu, mais le traité négocié par les ministres de Louis-Philippe avec les représentants du président Jackson échoua devant les Chambres françaises et la guerre, une fois encore, menaça d’éclater. L’affaire s’arrangea grâce à la médiation de l’Angleterre ; elle causa néanmoins du ressentiment en Amérique. Ces querelles successives laissaient après elles une amertume qu’aggravaient singulièrement les expressions de dédain, d’indifférence ou de condescendance, habituelles aux Français lorsqu’ils parlaient du nouveau monde : « Qu’allez-vous faire dans ce pays de sauvages ? » écrivait la princesse de la Trémoïlle au baron Hyde de Neuville, nommé par Louis xviii ministre de France à Washington, et l’ambassadeur avait beau répondre que « ces colons révoltés… montent à pas précipités vers les destins les plus hauts », il ne parvenait à convaincre ni son gouvernement ni son aimable correspondante. Quand La Fayette eut cessé de vivre, les souvenirs de la guerre de l’indépendance prirent un caractère plus exclusivement national ; on oublia une intervention que la France elle-même négligeait de rappeler. Les Américains lui en voulaient, d’ailleurs, de son retour à la monarchie. Ils avaient cru voir dans la proclamation de la république un hommage rendu à leur initiative. Ces perpétuels changements de constitution et de dynastie leur semblaient indignes d’une grande nation. En 1848, ils ne prêtaient plus d’attention aux affaires françaises ; leur armée venait d’entrer à Mexico, le pavillon étoilé flottait encore sur le château de Chapultepec et la paix de Guadalupe-Hidalgo faisait passer sous leur domination des territoires grands comme l’Allemagne et la Russie réunies.

Ces événements rejetaient dans l’ombre la révolution de Paris, et le contre-coup qu’elle pouvait avoir en Europe. L’insurrection hongroise pourtant éveilla un écho sympathique au delà des mers, comme l’avait fait vingt ans plus tôt l’insurrection grecque. Il avait été question alors d’envoyer aux Hellènes des secours en argent et un message sympathique. Cette fois-là, le président Taylor dépêcha en Hongrie un envoyé spécial sur le rapport duquel il comptait s’appuyer pour reconnaître solennellement le gouvernement autonome. Mais le voyage était long ; quand l’envoyé parvint à destination, il trouva les Autrichiens maîtres du terrain et ne put que constater l’échec de la rébellion. Cette démarche parut à Vienne fort incorrecte et le chargé d’affaires d’Autriche à Washington, M. Hülsemann, reçut l’ordre de faire des représentations au gouvernement fédéral. Daniel Webster, alors secrétaire d’État, y répondit, à la date du 21 décembre 1850, par une lettre qui n’eût pas manqué, entre gouvernements européens, de déchaîner la guerre. Il y était dit, en termes hautains, que les Américains n’admettraient jamais qu’on discutât leur droit de reconnaître un gouvernement révolutionnaire ni de se renseigner par tous les moyens sur ce qui se passait dans un pays éloigné du leur. Que pouvait faire l’Autriche ? Les États-Unis étaient hors de son atteinte. Le ton de M. Hülsemann baissa.

Mais peu de temps après, Kossuth et les Hongrois réfugiés en Turquie arrivèrent à New-York sur une frégate américaine qui avait été les chercher tout exprès. On leur fit une réception enthousiaste à laquelle les autorités s’associèrent sans trop de discrétion. M. Hülsemann fut rappelé et l’Autriche n’obtint aucune satisfaction. La diplomatie américaine prenait déjà ces allures singulières qui distinguent la plupart de ses représentants ; jusqu’alors ceux-ci avaient porté l’uniforme comme leurs collègues européens ; le président Pierce le leur retira, leur donnant Franklin comme un modèle de simplicité digne d’inspirer tous leurs actes et leur rappelant que l’habit noir était par excellence l’uniforme de la démocratie. Désormais, la légation des États-Unis se singularisa dans les grandes capitales par son costume comme par son attitude. Rien de plus libre que ses secrétaires ou ses attachés, si ce n’est le ministre lui-même. Chacun choisit ses relations, va, vient, étudie, écrit et parle avec une indépendance presque absolue. Dans un poste diplomatique, ce sont presque toujours les Américains qui frayent le plus avec la population native ; ils ne craignent pas les incidents, n’ont guère d’égards pour l’étiquette, en prennent à leur aise avec le protocole et ne se souviennent de leur mission que lorsqu’ils ont un intérêt national à sauvegarder ou un concitoyen à protéger. Alors ils confectionnent des mémoires où la franchise des termes le dispute à l’énergie de la pensée et entre les lignes desquels on aperçoit la silhouette de ce puissant despote qui s’intitule « le peuple et le gouvernement des États-Unis d’Amérique », formule qui rappelle, en plus vrai et en plus fort, car ici il s’agit d’une démocratie de 70 millions d’hommes, le fameux senatus populusque romanus devant qui des siècles ont tremblé.

De toutes les publications par lesquelles la diplomatie américaine a scandalisé les chancelleries, l’une des plus étonnantes, à coup sûr, est le Manifeste d’Ostende. On résume ainsi un document qui porte la date d’octobre 1854 et dont le texte fut arrêté par les ministres des États-Unis à Paris, à Londres et à Madrid. Ils se réunirent en conférence sur l’ordre du président Pierce, à seule fin de porter à la connaissance de l’Europe, et cela en termes appropriés, la « violente amour » que les États-Unis avaient conçue pour l’île de Cuba, cette perle des Antilles, et leur résolution de se l’approprier, en la payant le moins cher possible. Sous la présidence de Polk ils en avaient offert 500 millions de francs ; c’était une belle somme, mais l’Espagne préférait garder Cuba. En 1851, Lopez, un aventurier, était parti de la Nouvelle-Orléans avec cinq cents hommes déterminés pour soumettre l’île ; avant lui, d’autres expéditions du même genre s’étaient organisées dans le même but et sans succès. Lopez échoua, lui aussi, le cabinet de Washington ayant jugé honnête, avant d’encourager une telle tentative, de prévenir l’Europe. Ce qui fut fait par le manifeste d’Ostende. On y établissait avec une logique imperturbable qu’il n’y aurait de paix et de sécurité pour la République que lorsque Cuba en ferait partie intégrante. Cette audace ne produisit aucun effet ; le procédé était si naïf et la prétention si exorbitante, que le manifeste d’Ostende souleva une hilarité générale. Aux élections de 1856 et de 1860, l’annexion de Cuba n’en figura pas moins dans les programmes du parti démocrate ; la guerre de sécession survint à propos pour tirer l’Espagne d’un mauvais pas. Vers le même temps un nouveau parti entra en scène qui eut une existence éphémère, mais influença néanmoins l’opinion. Ses membres, organisés en sociétés secrètes, s’engageaient à favoriser en tout les Américains d’origine au préjudice des naturalisés ; ils devaient surtout écarter les candidatures de ces derniers aux élections ; en dehors de cela ils ne voulaient « rien savoir ». D’où le sobriquet de Knownothings sous lequel on les désigna.

L’âme américaine est ainsi influencée par des tendances contradictoires dont il faut connaître l’origine pour comprendre les effets. Lorsque Jonathan raisonne avec ce clair bon sens qu’il a hérité des premiers fondateurs de sa fortune, il juge les événements de haut, apprécie le travail régulier, l’évolution normale, répudie les ambitions malsaines, préfère aux éclats grandioses du canon le sifflement de la charrue à vapeur qui trace dans les plaines de l’ouest des sillons géométriques. Mais lorsque, par contraste avec sa grandeur présente, lui revient le souvenir de son très court passé, une bouffée d’orgueil monte à son cerveau. Il jette un regard sur le drapeau national et y voit inscrits en termes symboliques les progrès accomplis ; treize bandes blanches et rouges qui figurent les treize colonies et tout un firmament d’étoiles qui représentent le nombre actuel des États. Un peu plus d’un siècle a suffi pour cette merveilleuse transformation ; le monde n’en vit jamais de semblable. Alors son pays lui apparaît sous un jour providentiel, avec une mission de Dieu à remplir et tout vibre en lui. L’Américain est impressionnable à un point dont nous n’avons pas idée. Il l’est, au Nord plus qu’au Sud, parce que les émotions y sont plus concentrées, à l’Ouest plus qu’à l’Est, parce que les instincts y demeurent plus primitifs. Le même homme que vous avez vu assis à son bureau, l’œil froid, la parole calme, alignant ses chiffres, combinant ses opérations, tout entier à ses préoccupations commerciales, ce même homme est susceptible, l’instant d’après, pour un rien, pour un anniversaire patriotique, pour l’inauguration d’une statue, pour un discours bien tourné, d’éprouver un bouleversement de tout son système nerveux, de se sentir remué jusque dans les fibres les plus intimes de son être. S’il est très jeune, il s’exalte, se démène, crie, verse des larmes. Si l’âge a déjà ralenti ses expansions, c’est dans son regard que se concentre sa passion. Elle y tremble comme une flamme. J’ai souvent noté l’impression qu’il subit au contact de la foule, mais de sa foule seulement. Car le même spectacle, entrevu hors de chez lui et parfois dans un cadre bien plus saisissant, ne l’ébranle en rien. Il s’intéresse alors à ce qu’il voit, s’en amuse ; il ne se sent pas à l’unisson avec ceux qui l’entourent. Pour savoir ce que c’est qu’une masse énorme d’hommes n’ayant plus qu’une seule âme, il faut aller aux États-Unis. Partout ailleurs on devine les restrictions de l’individu sous la pensée de la foule. Rien n’est plus probant au point de vue de l’unité de la race, et rien n’est plus suggestif au point de vue de son avenir que cette facilité qu’éprouve l’Américain à se mouvoir et à sentir collectivement, sans autre discipline que celle du consentement unanime.

Ce drapeau si ingénieusement combiné pour rapprocher le passé du présent n’est pas seulement l’emblème de l’armée et ne flotte pas seulement sur les demeures officielles. Chacun l’a dans sa maison : les enfants s’en servent dans leurs jeux ; on l’arbore en toute occasion, on l’associe à toutes les solennités de l’existence. Il s’en fabrique des millions en format réduit ; on les emporte avec soi à l’étranger ; on s’en sert pour saluer les navires qui partent ou qui arrivent, pour acclamer les élus dans les élections et les vainqueurs dans les matchs athlétiques. Aucun peuple n’a jamais vécu dans une intimité pareille avec son drapeau. Aucun peuple ne possède mieux sa propre histoire et ne sait aussi bien en tirer les enseignements qu’elle comporte ; et, chose curieuse, ce ne sont pas les événements qui agissent sur l’esprit de la nation, ce sont les personnalités ; ce ne sont pas les actes d’un Washington ou d’un Lincoln qui demeurent, c’est leur caractère, ce sont leurs pensées. Tout Américain a lu leurs proclamations, leurs messages, leurs appels au pays et s’est assimilé cette prose sacrée. Quand il s’abandonne aux rêves de domination que Webster et Clay lui ont soufflés, le langage du « Père de la patrie » le rappelle à la prudence et à la modestie. Quand il exalte les glorieux services d’un Grant ou d’un Sherman, les paroles de Jefferson lui rendent la notion de l’égalité démocratique ; il a voué à Napoléon une admiration enfantine, mais tout de même il trouve que Franklin valait mieux. Tous subissent ces fluctuations, depuis le président de la République jusqu’à ses plus modestes électeurs. C’est ainsi que les États-Unis surprennent le monde par leur mobilité, tantôt s’ouvrant sans entraves aux étrangers, tantôt créant des ligues pour les exclure ; lançant des menaces de guerre parce qu’on ne répond pas assez vite à leurs avances et attendant avec patience qu’un tribunal d’arbitrage consacre des droits dont le bien fondé n’est pas discutable, parlant à de puissants souverains un langage de défi et respectant avec une honnête timidité des petits États résignés à la conquête.

Au point de vue des influences européennes, la guerre de sécession rapprocha l’Amérique de l’Angleterre et l’écarta définitivement de la France. Napoléon iii s’était empressé, après la bataille de Bull-Run, de proclamer sa neutralité et de reconnaître les confédérés comme belligérants, contrairement à la demande des États-Unis qui insistaient pour qu’ils fussent regardés et traités comme des rebelles. Cette reconnaissance leur donnait le droit de se ravitailler et de réparer leurs navires dans les ports français. En agissant de la sorte, la France ne faisait que suivre l’exemple de l’Angleterre. Mais tandis qu’en Angleterre l’opinion se prononçait énergiquement contre l’esclavage, sans se laisser influencer par le bénéfice que le triomphe du Sud aurait eu pour effet d’assurer à l’industrie cotonnière, en France les sudistes furent tout de suite populaires. L’empereur, que le rôle de médiateur séduisait, au point qu’il eût volontiers suscité des conflits pour avoir le plaisir de les apaiser, voulut associer à sa démarche l’empereur de Russie et la reine d’Angleterre. Ses avances ayant été repoussées à Londres et à Pétersbourg, il intervint tout seul. M. Drouyn de Lhuys chargea le ministre de France à Washington de transmettre au congrès le conseil que voulait bien lui donner l’empereur des Français et qui était d’entamer au plus tôt des négociations avec les confédérés en vue de nommer des commissaires qui examineraient les griefs des deux parties. Le Congrès répondit qu’il ne se trouvait pas un seul homme aux États-Unis pour demander une intervention étrangère et que le peuple rejetterait avec indignation une paix obtenue au prix de la dissolution de l’Union. Cette politique maladroite n’eût pas suffi cependant à causer un irréparable dommage à l’influence française si Napoléon iii n’avait pas profité de ce qui se passait dans l’Amérique du Nord pour réaliser dans l’Amérique centrale le rêve le plus absurde que jamais souverain ait conçu. Le débarquement des troupes impériales au Mexique et l’accession de l’archiduc Maximilien au trône restauré de Montezuma soulevèrent la colère des Américains et leur laissèrent au cœur une rancune haineuse. Leur premier acte, la paix rétablie dans leur pays, fut de réclamer de Napoléon la cessation de l’occupation française en donnant à entendre que son maintien les amènerait à intervenir. Ce n’était pas le zèle antimonarchiste qui les enflammait. Quelques années plus tard, on devait voir le général Grant, devenu président des États-Unis, ouvrir solennellement l’exposition centeniale de Philadelphie ayant à ses côtés l’empereur et l’impératrice du Brésil. Si depuis lors l’établissement de la République au Brésil a créé une sympathie de plus entre les deux pays, dom Pedro n’en est pas moins resté jusqu’à sa mort populaire et respecté. En proclamant leur empire, les Brésiliens, d’ailleurs, s’étaient séparés de l’Europe et soustraits à son influence. Tandis qu’au Mexique, les Français venaient imposer le joug d’un prince autrichien à une population qui n’en voulait point.

Le ressentiment des Américains n’avait pas eu le temps de se calmer quand éclata la guerre franco-allemande de 1870. Le triomphe de l’Allemagne fut accueilli avec une satisfaction évidente ; on s’apitoya bien sur les souffrances des vaincus ; des secours en argent et en nature affluèrent vers nos ambulances ; à la Nouvelle-Orléans et à San-Francisco, où la langue française n’avait pas cessé d’être en usage, les collectes furent particulièrement abondantes ; mais des manifestations germanophiles se produisirent dans un grand nombre de villes et le général Grant, qui venait de s’asseoir dans le fauteuil présidentiel, s’oublia jusqu’à adresser à l’empereur Guillaume, à Versailles, un télégramme de félicitations. On se plut à comparer la constitution germanique à celle des États-Unis et à répéter que le nouvel Empire était un hommage rendu au principe fédéral, une victoire de la théorie américaine, et constituait un acheminement vers la confédération des peuples d’Europe. Bismarck prit dans l’imagination populaire la place de Napoléon ier ; des pionniers de l’Ouest donnèrent son nom à une cité qu’ils venaient de fonder ; son portrait se répandit jusqu’au pied des montagnes Rocheuses où il orna les huttes sauvages des cowboys. Il en résulta un regain de l’idée dictatoriale qui, depuis Andrew Jackson, sommeille au fond des cœurs yankees. Quand le deuxième terme du général Grant fut près de finir, on constata qu’il y avait un parti tout disposé à le maintenir en fonctions et même à employer pour y parvenir des moyens illégaux. Mais les éléments anglo-saxons, le bon sens, le respect de la tradition dominèrent encore une fois et découragèrent les « impérialistes ». Un autre péril grandissait, que personne ne s’avisa de combattre, parce que ses progrès, son existence même n’étaient pas aisément perceptibles. L’influence allemande, si elle ne pouvait mettre en danger les institutions, minait sourdement l’esprit national et le détournait de ses voies naturelles. Or, chose étrange, ce travail n’était pas accompli par les Allemands que l’émigration avait jetés sur les rivages du nouveau monde, mais bien par les Américains eux-mêmes venant chercher en Allemagne une méthode et un complément d’instruction.

Depuis la guerre de l’Indépendance jusqu’en 1820, à peine 250,000 étrangers avaient pénétré aux États-Unis. Dans les cinquante années suivantes il en vint près de 8 millions. Le mouvement s’accentua à partir de 1840 : de 1850 à 1860 et de 1860 à 1870 on releva à peu près 2,500,000 émigrants par période décennale. Au 1er juin 1870, d’après le recensement officiel, près de la moitié des individus recensés étaient Européens ou nés de parents européens. Il s’était formé des groupements Scandinaves importants dans l’Iowa[29] et le Wisconsin, beaucoup d’agglomérations allemandes dans la vallée du Mississipi ; enfin un nombre considérable d’Irlandais s’étaient répandus dans tout le pays. On put constater bientôt que si les Irlandais demeuraient hostiles à l’Angleterre, les Allemands, fidèles à la choucroute, les Scandinaves épris de poésie brumeuse, tous marquaient leur sympathie pour la nouvelle patrie par leur empressement à adopter ses coutumes, ses espérances et jusqu’à ses préjugés. La nationalité américaine est une des plus absorbantes qui soient ; elle se superpose aux sentiments antérieurs et s’accommode d’un attachement pour le « vieux pays » que peu à peu elle fait descendre dans le passé comme s’il n’avait plus de réalité que dans l’histoire et ne continuait pas d’exister au delà des mers. Les Américains ont une telle tendance à vivre l’avenir que pour eux le présent est déjà âgé. C’est d’ailleurs ce qui fait le charme de la civilisation transatlantique et ce qui explique comment son empreinte, si rapidement apposée sur l’individu, est ensuite si difficilement effaçable. Une génération suffit parfois pour que l’américanisation soit achevée et qu’il ne subsiste du pays d’origine que quelques caractéristiques inoffensives.

Mais si l’on passe de la vie populaire, des travaux matériels, du monde des négociants et des employés à la vie purement intellectuelle, aux travaux scientifiques, au monde universitaire, ce que nous venons de dire n’est plus vrai. Là, sans doute, la nationalité américaine s’accuse encore par des traits puissants et indélébiles, mais l’influence du vieux monde est partout sensible et elle s’exerce presque exclusivement sous une forme germanique. Les professeurs les plus en vue ont conquis leurs grades dans les universités allemandes ; les autres y ont étudié en passant : tous reçoivent leurs publications et s’en inspirent. Il serait intéressant de rechercher ce qui a pu déterminer, il y a une trentaine d’années, cette odyssée de la pensée américaine vers les bords du Rhin. La cause en est, je crois, très simple. L’Allemagne fut seule à encourager les efforts du nouveau monde vers la haute culture. L’Angleterre ne le pouvait pas : Oxford et Cambridge sont des institutions très particulières dont l’enseignement ne rayonne guère et n’atteint même que certaines catégories de citoyens ; le mouvement si génial qui a mis à la portée des classes moyennes et aussi des classes ouvrières l’enseignement supérieur ne date que d’hier. La France ne le voulut point. Par une singulière aberration, elle s’est obstinée et s’obstine encore aujourd’hui à offrir aux Américains ce qu’ils possèdent en abondance, à vouloir rivaliser avec eux sur un terrain où leur supériorité s’est affirmée dès longtemps, à ne leur parler que de ce qu’ils savent mieux qu’elle. On raconte qu’Ingres, blasé sur les éloges que lui valaient ses tableaux, quêtait de préférence des compliments immérités sur sa manière de jouer du violon. La France fait de même ; elle oublie les progrès que ses fils ont fait accomplir à l’esprit humain pour prouver son génie commercial et néglige ses trésors littéraires pour s’adonner au volapuk financier. Les Français d’ailleurs, ayant de la société américaine une conception fausse, n’ont jamais songé qu’elle pût s’ouvrir au culte des Muses ; ils ignorent encore qu’il y ait des universités aux États-Unis et se mettent à rire quand on leur en parle. Le câble scientifique fut donc dirigé vers l’Allemagne et l’échange des idées n’eut lieu que par cette voie ; nous allons voir ce qui en résulta.

Les générations qui précédaient la nôtre pensaient avoir acquis cette certitude que le courant de la civilisation avait passé par la France, héritière de la Grèce et de Rome et devenue en quelque sorte le trait d’union entre l’antiquité et le monde moderne. Or, depuis quarante ans, il s’est tramé contre cette vérité une sorte de conspiration dirigée par l’Allemagne avec l’appui de l’Angleterre et de la France elle-même. On a créé de la sorte à la race teutonique un rôle artificiel et rétrospectif. Cette conspiration s’est nouée lentement : elle a été singulièrement favorisée par les circonstances ; beaucoup y ont pris part inconsciemment ; très peu en apercevaient toute la portée. En même temps que l’Allemagne aspirait à une unité politique plus parfaite, elle réclamait pour ses grands ancêtres, pour ses écoles, ses savants, ses poètes et ses littérateurs des honneurs légitimes et afin de convaincre le monde de la justesse de ses prétentions, elle inventoriait ses richesses, classait ses illustrations, cataloguait les germes qu’elle pensait avoir semé dans le monde, dressait en un mot un tableau magnifique de la civilisation teutonique. Pour cadre, ce tableau reçut les lauriers de la victoire ; la couronne impériale le surmonta et tous les regards se fixèrent sur lui. L’univers fut ébloui ; on ne vit point les exagérations, les solutions de continuité, les sophismes et les à priori ; on admira sans réserve la méthode et les procédés à l’aide desquels un pareil travail avait pu être exécuté. Or cette méthode, ces procédés étaient ceux des fourmis qui élèvent dans les bois d’étonnants monticules, chacune se dévouant à sa besogne sans s’inquiéter de sa voisine, travaillant avec une régularité, une ardeur, on oserait presque dire une abnégation sans pareille, comme si la grandeur de l’œuvre à réaliser suffisait à rendre le travail intéressant et le zèle facile.

Les étudiants américains, en quittant les universités d’Allemagne, emportèrent chez eux, avec le désir d’édifier quelque chose de semblable, ce qu’ils croyaient être le secret de la construction ; et ils se mirent à tailler les matériaux, à les préparer, à les superposer comme ils l’avaient pu faire aux Allemands. Or s’il existe, en dehors du peuple français, un peuple qui répugne aux horizons successifs, dont l’esprit soit façonné de manière à poursuivre des idées générales et à s’en saisir, chez qui l’individu ressente toujours la tentation de pousser au plus loin sa propre entreprise, dont le tempérament enfin supporte mal les entraves et la réglementation, c’est le peuple américain. Son ingéniosité et sa curiosité sont extrêmes ; il est rapide dans ses desseins, varié dans ses conceptions, volontiers superficiel et léger dans ses jugements, mais prompt à reconnaître ses erreurs et à profiter des leçons de l’expérience. Il est fait pour les grands coups d’aile et il en a besoin. Le microscope n’est pas son instrument. L’imagination est sa faculté maîtresse.

Non seulement les méthodes allemandes sont absolument contraires au génie d’un tel peuple, mais pour les appliquer les éléments font défaut. Le passé allemand est une mine inépuisable pour le savant ; la légende y double l’histoire ; le vrai et l’invraisemblable s’y côtoient ; partout des recoins obscurs où la lumière n’a jamais pénétré et qui renferment des trésors de génialité populaire ou d’information de détail. On comprend, rien qu’à voir cet ensemble compliqué de tours, de galeries, de donjons, de chemins de ronde, que l’investigation germanique, avec sa lenteur et ses minuties, soit née du désir d’en dresser un plan exact. Mais, en Amérique, où tout est neuf, où les géologues et les ethnographes ont seuls quelque découverte à espérer, qu’y a-t-il à débrouiller ? Où sont les manuscrits poudreux, les vieux grimoires, les longues généalogies, les inscriptions demi-effacées ? Et si tout cela fait défaut, à quoi bon allumer tous ces petits flambeaux bons à guider des explorateurs de catacombes et non pas à éclairer des constructeurs d’édifices cyclopéens ?

Ce qu’il faudrait à l’Amérique, ce sont des poètes audacieux, des romans populaires, quelque grande épopée nationale, une critique littéraire et une critique d’art analysant librement les productions du monde entier, des journaux traitant d’une manière très large les sujets de politique universelle et suivant de haut la marche des sociétés. La matière ne manque pas et le talent non plus. L’histoire américaine ouvre aux travailleurs d’imagination un champ vaste et fertile. La critique serait, là-bas, plus indépendante, et par conséquent plus aisée que partout ailleurs. L’attention du public est éveillée ; on lit énormément. Les professeurs tiennent un rang social très élevé. Les présidents des grandes universités sont des personnages considérables ; on recueille leurs moindres paroles. Harvard, Yale, Princeton, Columbia, sont des centres de savoir et d’étude sur lesquels tout ce qui pense a les yeux fixés. Un peu moins en vue, les universités de Pensylvanie, de Virginie, de Michigan, de Wisconsin, de la Louisiane, de Californie exercent pourtant une action énorme. La Johns Hopkins de Baltimore multiplie ses publications. Partout l’activité et le zèle débordent ; on voit des étudiants pauvres déployer des trésors d’énergie pour se procurer les ressources nécessaires à leur instruction supérieure et il s’agit d’une instruction qui ne les mènera à rien, qui, au point de vue pratique, ne leur sera d’aucune utilité ; on voit des professeurs sans fortune refuser des situations lucratives pour s’adonner à des travaux qui les passionnent. Toutes ces universités possèdent des revenus fabuleux et pourtant, comparés à ce qu’ils sont en Angleterre, les traitements des professeurs demeurent relativement bas. Tout passe à édifier de somptueux bâtiments, à constituer des bibliothèques, à équiper les laboratoires. Cette richesse doublera d’ici à cinquante ans ; l’enthousiasme va croissant à chaque génération et se traduit en legs inscrits dans les testaments par la reconnaissance des anciens élèves envers leur alma mater. Il y a longtemps que le monde n’avait vu un mouvement intellectuel aussi intense. La chasse à la science est plus vigilante et plus animée que la chasse au dollar.

Mais les bons effets de cet état de choses sont jusqu’à un certain point annihilés par l’esclavage dans lequel se tiennent volontairement les esprits ; esclavage des formes et des méthodes qui n’est pas sans analogie avec celui de la vieille scolastique. On redoute les envolées de l’imagination ; on arrête ses élans ; on se couche sur des faits dont très peu ont de l’importance, dont la plupart sont insignifiants. Ce peuple, qui aimait l’éloquence et versait volontiers dans le pathos, se méfie maintenant de tout ce qui est coloré, de tout ce qui jaillit, sauf au temps des élections ; alors il a congé et s’en donne à cœur joie ; puis il retourne à la sécheresse des déductions mathématiques, à la froideur de cette statistique qui a aussi son pathos, le pire de tous ! Faute de faits, la presse vit de niaiseries et de blagues. Par crainte de l’inutilité des idées générales, on atteint l’absurdité des détails infimes. La nationalité américaine est trop vigoureuse pour ne pas briser le moule dans lequel on l’enferme, mais elle perd un temps précieux ; c’est peut-être un demi-siècle de retard que la science allemande, malgré ses mérites et ses beautés, lui aura imposé. Jamais une race n’a agi sur une autre race d’une façon aussi pernicieuse et aussi néfaste. Le remède, au point de vue du nouveau monde, consisterait dans un rapprochement avec la civilisation latine et française ou simplement dans un retour vers les pures traditions anglo-saxonnes.

Lorsqu’au lendemain de la paix de Versailles le roi d’Angleterre reçut les lettres de créance du premier ambassadeur des États-Unis qui n’était autre que John Adams, le souverain fut d’abord un peu troublé ; puis, se remettant de son émotion, il répondit en ces termes aux compliments qui lui étaient présentés : « Monsieur, les circonstances qui ont amené cette entrevue sont très particulières, mais le langage que vous venez de tenir et les sentiments dont vous m’apportez l’assurance sont si bien en rapport avec ces circonstances que je puis vous assurer très sincèrement du plaisir que j’éprouve à vous recevoir. Je désire que vous sachiez et que tous les Américains sachent de même que je n’ai rien fait, pendant la durée du récent conflit, qui ne m’ait été dicté par le sentiment de mes devoirs envers mon peuple. J’ai été le dernier à admettre la séparation ; aujourd’hui que la séparation est accomplie et scellée définitivement, je veux être le premier à reconnaître amicalement l’indépendance des États-Unis. Du moment que j’entrevois chez vos compatriotes une tendance à traiter mon pays d’une manière privilégiée, je ne puis que souhaiter très sincèrement que l’unité du langage, la similitude de la religion et les liens du sang exercent sur les relations des deux peuples une heureuse et complète influence dans l’avenir. »

Ce speech n’était pas absolument correct, mais il se trouva prophétique. Georges iii ne devait point voir les jours qu’il évoquait. À vrai dire, ils furent longs à venir, puisqu’ils commencent à peine. Les Anglais, par leur mauvaise volonté et leur arrogance, découragèrent le parti anglophile ; à un moment ils l’anéantirent presque et Tocqueville put écrire dans la relation de son voyage : « On ne saurait voir de haine plus envenimée que celle qui existe entre les États-Unis et l’Angleterre. » La guerre de sécession modifia les dispositions des Anglais ; ils se sentirent fiers d’avoir donné le jour à une nationalité si vivace et cessèrent de se moquer de la prononciation yankee. Les deux gouvernements réglèrent par voie d’arbitrage des contestations qui eussent amené, vingt ans plus tôt, un conflit armé. Les froissements d’amour-propre sont encore fréquents ; on les évite pourtant avec soin. L’attitude est celle de très proches parents qui, pendant une brouille, se sont écrit beaucoup de lettres d’injures et qui se sentent un peu gênés, la réconciliation opérée, de dîner les uns chez les autres. Ce qui favorise le rapprochement, c’est que la famille est maintenant nombreuse. Les États-Unis ont des cousins avec lesquels ils sympathisent franchement ; le Sud-Afrique, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et même le Canada qui ne craint plus d’être envahi regardent la démocratie américaine avec une admiration non équivoque et souhaiteraient peut-être de la voir rentrer dans la grande communauté anglo-saxonne d’où eux-mêmes songent de moins en moins à sortir. Elle n’y rentrera pas, mais elle y jouera un rôle important, à moins que les affaires de l’Amérique du Sud n’en détournent trop complètement son attention et n’ouvrent à ses ambitions de grande puissance des perspectives trop séduisantes.

Il ne serait pas, du reste, au pouvoir des États-Unis, même s’ils le voulaient énergiquement, de s’abstenir de toute ingérence de cette sorte. Leur frontière méridionale n’est pas définitive. Chose curieuse : au nord, où une ligne conventionnelle les sépare d’un pays qui est de leur sang, qui parle leur langue, dont les intérêts sont plus ou moins similaires des leurs, les perspectives pacifiques s’affirment chaque jour sur la base d’un respect réciproque. Au sud, au contraire, où race, langage, religion, traditions, formes sociales, tout diffère, les limites géographiques sont sans cesse franchies, les conventions fatalement violées et l’action des deux gouvernements demeure impuissante. Les Mexicains ont cette mauvaise chance d’être séparés de leurs voisins par une région minière et agricole dont ils ne savent pas exploiter les richesses. Leurs hautes terres jouissent d’un climat qui convient mieux à l’homme du Nord que celui de la Louisiane, de la Floride et des États environnants. Ils ont de bons ports sur les deux océans et laissent des étrangers — Allemands ou Anglais — y établir des maisons de commerce. Les districts miniers de Chihuahu et de la Sonora sont déjà à demi yankees ; trois lignes de chemins de fer mettent en communication le réseau de l’Union avec Guaymas et Mexico et lentement l’infiltration se fait au profit du peuple le plus viril et le mieux doué. Si ce peuple avait un gouvernement monarchique, le protectorat serait déjà établi, en attendant l’annexion, jusqu’à l’isthme de Panama. Mais, nous l’avons dit, l’opinion n’est pas favorable aux agrandissements ; elle n’a pas donné suite à ses projets sur Cuba ; elle a découragé les vues du président Johnson sur les possessions danoises de Saint-Thomas et Saint-Jean et celles du général Grant sur Saint-Domingue. Il faut qu’en quelque sorte on lui force la main. Or cela est arrivé. Les choses se sont passées ainsi pour le Texas. Le Texas, constitué en république indépendante, a attendu dix ans que l’Union voulût bien l’admettre. Quelque jour, la Sonora fera de même. On ne repousse pas indéfiniment une population qui veut se donner et qui est libre de le faire.

La situation n’a pas d’issue, car le Mexique n’aurait qu’un moyen de résister à l’invasion pacifique des États-Unis : ce serait d’appeler à son aide l’émigration étrangère, les capitaux et les travailleurs d’Europe ; cela, les États-Unis ne sauraient le permettre. C’est aussi ce qui peut les amener à intervenir dans le reste du continent américain. À Washington, on suit avec infiniment d’attention les mouvements des émigrants du vieux monde au Brésil, au Chili, au Pérou ou dans la République Argentine, et une organisation discrète, mais active et semi-officielle, est déjà sur pied dans le but de déterminer les jeunes Américains à tourner leurs regards vers ces lointains pays. Le Bureau des républiques américaines porte un nom modeste, mais son rôle deviendra vaste ; ses publications sont habiles ; on y réunit tout ce qui peut séduire l’esprit entreprenant de la race et le but que l’on poursuit est facile à percer. Les États-Unis n’ont pas craint l’émigration européenne chez eux ; ils se sentaient sûrs de la dominer : ils la craignent dans l’Amérique du Sud, parce qu’ils sentent que là elle pourrait dominer. Le monde s’est moqué d’un certain congrès pan-américain, qui se réunit à l’ombre du Capitole en 1889 ; le programme en était quelque peu indécis et les organisateurs semblaient d’ailleurs peu pressés d’en voir discuter les principaux points. Des travaux de ce Congrès, on n’entendit guère parler ; mais, en revanche, les délégués, qui appartenaient à toutes les Républiques du continent, se promenèrent pendant six semaines à travers les États-Unis aux frais du gouvernement fédéral. Un train somptueux les conduisait de ville en ville, et ce qu’ils virent les enthousiasma ; tout avait été combiné, sérié, préparé pour qu’ils eussent, en partant, la plus haute idée de la force, des ressources, des destinées des États-Unis. L’intérêt des rapports qu’ils présentèrent à leurs gouvernements respectifs ne résida pas dans le compte rendu des séances, mais dans celui du voyage. Et c’est ce qu’avait voulu James Blaine, l’auteur de ce plan si ingénieux ; Blaine, dont la postérité dira qu’il préféra faire des présidents que le devenir lui-même et préparer l’avenir que le réaliser.

Les choses n’ont donc pas beaucoup changé, puisqu’aux approches du xxe siècle, nous retrouvons dans l’esprit du citoyen des États-Unis presque tous les germes contradictoires que le passé y déposa. La formidable crise qui marqua le milieu de son histoire et faillit amener le démembrement de son pays interrompit le rêve grandiose dont il se berçait ; mais voici que le rêve a repris et s’est développé. Depuis qu’un matin, la brise, en dissipant les brumes du Mississipi, lui a permis d’entrevoir les horizons ensoleillés de la plaine immense, le sens de la grandeur a pénétré en lui : grandeur matérielle d’abord ; il a voulu un recul de frontières, des conquêtes, de la gloire militaire, puis des richesses qu’on ne puisse compter et des progrès qui échappent à la statistique. Mais les coloniaux, ses ancêtres, avaient poursuivi une autre grandeur, toute morale ; et peu à peu leur dessein suprême s’est de nouveau fait jour à travers ses préoccupations, à lui. Il s’est assimilé leur idéal ; il veut maintenant construire la nation modèle, la nation qui résoudra les grands problèmes, fera l’accord des âmes et redressera les écarts du destin. Prenez l’Américain le moins accessible aux exaltations du chauvinisme, le plus sceptique, le plus égoïste, vous trouverez encore en lui cette conviction que l’Amérique est le porte-flambeau de l’univers et qu’elle possède l’antidote pour toutes les maladies sociales. De là à vouloir frapper l’empreinte américaine sur toutes choses, il n’y a qu’un pas. L’Amérique, c’est convenu, rajeunira les arts, éclairera la philosophie, créera la véritable sociologie, fécondera la littérature, guidera les sciences et surtout réformera la religion. Tout cela, du moins, elle le tentera. Sa résolution s’est inscrite en caractères géants sur les édifices de cette exposition de Chicago qui fut un poème naïf d’ambition nationale. Mais quelle grandeur dans cette naïveté ! Depuis le moyen âge, on n’avait jamais vu l’âme humaine aussi sûre d’elle-même et aussi certaine d’avoir une réponse prête pour toutes les questions, une solution pour toutes les difficultés. La Renaissance n’alla pas sans une pointe de scepticisme qui, du reste, était une force de plus ; elle raillait doucement sa propre foi et souriait de ses propres enthousiasmes. Depuis nous avons connu des peuples qui croyaient, qui croient encore à leur mission ; mais s’ils en exagéraient un peu la portée, ils acceptaient d’en spécialiser le caractère. Ici, rien de semblable. L’Amérique est une rénovation générale, c’est un point de départ nouveau, tout un credo. Ce credo, chacun le récite quotidiennement et beaucoup sans doute seraient prêts à le confesser avec leur sang ; mais ils ne veulent pas de sang. Ceci encore est caractéristique. Les rénovations d’ordinaire se font par la mort. Or un sentiment inconnu prend racine au delà des mers : le respect de la vie humaine. Il n’existait pas encore quand le rêve américain n’était que matériel. Alors on sacrifiait les hommes comme les sacrifient encore quelques représentants de la formule passée survivant à sa condamnation. Aujourd’hui, une pitié immense, une charité incommensurable commencent à détendre le ressort d’acier. Partout, aux États-Unis, on en trouve les traces ; les fondations ingénieuses, délicates se multiplient : elles empêchent les uns de tomber et relèvent les autres. Alors, peut-être n’est-ce pas si utopique cette ambition de tout réformer, car savons-nous ce que peut la force unie à la douceur ? Comment le saurions-nous ? Le monde jamais ne les vit à l’œuvre ensemble.


L’EFFERVESCENCE RELIGIEUSE


Deux grands événements marquent l’histoire religieuse des États-Unis : la fondation puritaine de 1620 et l’Assemblée de Chicago en 1893. Mais en dehors de ces deux circonstances, on s’accorde généralement pour n’attribuer à la religion qu’un rôle secondaire et effacé dans la formation de la République américaine. Celle-ci a, dit-on, résolu le problème ardu des rapports entre l’Église et l’État en établissant le principe de la séparation absolue ; sa constitution ne comporte point de culte officiel ; l’esprit de tolérance dicte à chaque citoyen sa conduite ; ainsi sont évitées les agitations, les rivalités passionnées, les tyranies qu’ont eu à subir d’autres temps et d’autres pays.

Tout cela n’est pas rigoureusement vrai. Nous avons vu comment les premières communautés puritaines engendrèrent le fanatisme et combien furent lentes à s’éliminer les haines du début. Le présent siècle était commencé lorsque les mesures persécutrices disparurent des textes législatifs dans plus d’un État de l’Est et ces mesures ne survécurent pas beaucoup à l’esprit qui les avait dictées[30]. D’autre part, l’étranger qui visite les États-Unis et veut pénétrer dans le détail de leur organisation est surpris de constater que la réalité ne répond guère à son attente. Seulement, à l’inverse de ce qui s’est souvent produit ailleurs, c’est ici l’indifférence qui est proclamée et la foi qui est le fait. En ce pays où l’élément civil et l’élément religieux sont indépendants l’un de l’autre, où le gouvernement fait profession d’ignorer le culte de chacun, où même le nom de Dieu est absent de la loi suprême, la prière précède ou accompagne toutes les manifestations de la vie nationale. On ne pose pas une première pierre, on n’inaugure pas un édifice — fût-ce un gymnase — on ne réunit pas un important meeting sans appeler la bénédiction divine au secours de l’activité humaine. Le Congrès a son chapelain ; les Assemblées des États font appel aux ministres des différentes confessions pour présider à l’ouverture de leurs séances ; chaque année, à l’issue des moissons, le chef de l’État rédige un message par lequel il convie ses administrés à s’unir dans une commune action de grâces envers le souverain dispensateur des biens de ce monde : on l’a vu, en des circonstances solennelles, désigner un jour spécial pour le jeûne et le recueillement. Dans les écoles publiques, la Bible est lue aux enfants et commentée ; les règlements de l’armée et de la marine comportent la célébration régulière des services religieux, et ce qui est plus significatif encore dans la plupart des États, les propriétés affectées à la fondation ou à l’entretien d’une institution ecclésiastique, les biens d’église comme on les appelait en France au siècle dernier, bénéficient de certaines exemptions d’impôts. Ce ne sont pas là de vieilles coutumes, comme il en existe tant en Angleterre, de ces coutumes que l’esprit conservateur maintient alors même qu’elles ont cessé de correspondre à l’état de l’opinion. Ce conservatisme-là n’est pas fréquent en Amérique, où ce qui n’a plus de raison d’être tombe vite en désuétude. Il est visible, au contraire, que l’opinion approuve l’hommage extralégal rendu à Dieu, la déférence pour l’idée religieuse, les marques de sympathie données au clergé. Les pouvoirs publics ne manifestent de semblables sentiments que parce que la vie privée en est tout imprégnée. La question change donc absolument d’aspect selon qu’on l’examine dans les lois ou dans les faits. L’indépendance de la religion vis-à-vis de l’État n’a pas pour corollaire une égale indépendance de l’État vis-à-vis de la religion ; si donc la paix religieuse, qui n’a pas toujours existé aux États-Unis, y est aujourd’hui établie, cela tient à ce que la grande majorité des citoyens est d’accord pour mettre en pratique un article sous-entendu de la Constitution qui ne figure pas dans les textes, mais figure dans la réalité et qui est fidèlement appliqué sans avoir jamais été voté : « La religion chrétienne est la religion de l’État. »

Quel est ce christianisme ? Présente-t-il des caractères nouveaux ? En tous les cas, son évolution a été gigantesque entre 1620 et 1893. Les deux scènes ont leur grandeur ; mais combien fortement elles s’opposent l’une à l’autre ! Voici, par une nuit de décembre, sur le pont d’un petit navire, une poignée d’êtres humains qui contemplent les rivages du continent inconnu vers lequel une foi robuste, mais étroite, les a poussés. Ce sont, par essence, des intolérants. Ils sont généreux, puisqu’ils veulent régénérer le monde, ardents et énergiques, puisqu’ils souffrent sans murmures et se sentent prêts à tous les sacrifices. Mais ils ont conçu une forme de salut — une seule — et veulent l’imposer. La civilisation asiatique et européenne leur est odieuse ; ils ne font aucun cas de ses acquisitions et de ses progrès : tout s’efface pour eux devant la pensée de la régénération morale par l’austérité et la contrainte intérieure. Leur désespoir serait grand s’ils pouvaient deviner qu’ils sont précisément les messagers de cette civilisation contre laquelle ils veulent réagir, ses instruments, ses serviteurs. Voici maintenant (deux siècles et demi ont passé) un « parlement » qui s’ouvre aux regards étonnés de la foule. Un cardinal de l’église romaine préside ; autour de lui sont groupés des représentants des différentes sectes protestantes, des prêtres de Bouddha, des dignitaires de l’Islam, des envoyés des monastères et des temples les plus lointains et les plus anciens de l’univers. On dirait, à entendre leurs discours, que le dogme a sensiblement perdu de son importance en même temps que le sentiment a gagné en force et en intensité. C’est la conciliation qu’ils veulent, l’entente qu’ils cherchent à réaliser ; ils sont d’accord pour écarter tout ce qui divise. Les discussions se poursuivent, à Chicago, dans une paix et dans une harmonie que les conciles n’avaient point connue. Et c’est presque un concile qui se tient ainsi sur les rives du Michigan ; mais, cette fois, sans anathème ni excommunication. Jamais encore on n’avait osé pareille tentative et chacun a conscience qu’en un autre lieu et à une autre époque l’échec eût été complet.

Le parlement de Chicago fut l’œuvre de quelques protestants chaleureusement soutenus par quelques prélats catholiques. Or les ancêtres des premiers avaient, dans la Nouvelle Angleterre, coupé les oreilles et brûlé la langue des quakers et ceux des seconds avaient allumé sur les places de Mexico les premiers bûchers de l’Inquisition. Que les temps sont changés ! Mais si la question religieuse s’est complètement transformée, l’intérêt qu’elle excite ne s’est pas amoindri. Ce n’est pas tout que la tolérance domine, il faut encore que la foi ne soit pas atteinte. Dans un pays, dans un temps où régnerait l’indifférence, de semblables manifestations ne seraient pas possibles. Nous sommes ainsi amenés à cette conclusion qu’un lent travail s’est accompli au sein de la société américaine, travail d’érosion semblable à celui qui a creusé le grand canon du Colorado, travail silencieux, souterrain, incessant dont il faut chercher les traces dans les chroniques locales, dans les œuvres de détail… Depuis qu’il est fondé, le gouvernement fédéral n’a pris parti dans aucune querelle théologique, dans aucune contestation confessionnelle. Il a ignoré officiellement le saint-siège et les consistoires. On pourrait donc lire d’un bout à l’autre l’histoire des États-Unis sans y noter l’action des forces religieuses. Nous venons de voir que, contrairement aux lois, un hommage presque quotidien leur était rendu ; donc elles existent et il importe de déterminer avec soin la nature et l’intensité de leur action, sans quoi tout un côté de l’âme américaine — et non le moindre — risquerait d’échapper à nos investigations.

Les puritains n’étaient pas les seuls à favoriser l’existence d’un lien entre l’Église et l’État, pourvu qu’il fût question de leur église et de leur État, imitant en cela certains radicaux qui apprécient fort le despotisme lorsqu’ils peuvent s’en servir. Les planteurs virginiens étaient imbus des mêmes idées, mais pour d’autres causes. L’Église établie leur plaisait, parce qu’elle était Anglaise, parce qu’elle rattachait leur dominion au vieux pays contre les exigences duquel ils se révoltaient à l’occasion, dont ils étaient fiers néanmoins de pouvoir se dire les fils. Ces mêmes motifs la rendirent odieuse aux révolutionnaires. Sa décadence fut rapide ; ses fidèles la réorganisèrent sur une base identique, mais le principe fondamental fit défaut, le caractère officiel ayant disparu. Ce résultat était dû en partie à l’influence presbytérienne, en partie à celle des philosophes européens. Les presbytériens, à l’inverse des puritains, s’étaient énergiquement prononcés en faveur du régime de la séparation auquel ils avaient tout à gagner. D’autre part, le souffle d’incrédulité du vieux monde avait atteint les rivages américains, et, bien que très affaibli par la distance, inspirait à certains constituants une méfiance générale à l’égard des cultes et du clergé. La séparation prévalut et toute profession de foi, si vague qu’elle fût, se trouva bannie du texte même de la Constitution. Il advint alors que les bienfaits de la concurrence favorisèrent l’essor des diverses confessions bien au delà de ce qu’eût fait l’appui gouvernemental. Les Églises rivalisèrent de zèle pour recruter les fidèles, et comme le peuple américain se composait d’éléments empruntés aux pays d’Europe les plus directement influencés par le sentiment religieux, elles n’eurent pas grand’peine à y parvenir. Les Irlandais, les Bavarois allèrent tout naturellement grossir les rangs du catholicisme, les Anglo-Saxons, les Scandinaves firent progresser le protestantisme. Mais ce n’est pas autour de ces autels et de ces chaires consacrés par les siècles que la véritable effervescence se produisit. Les croyances que les prêtres catholiques ou les pasteurs anglicans, devenus des épiscopaliens, proposaient à la foule, étaient précises ou du moins limitées ; il s’agissait d’entrer dans un temple déjà bâti, de réciter un Credo déjà rédigé, d’adopter une liturgie déjà fixée. L’âme américaine cherchait autre chose.

C’était l’époque où les revivals, interrompus par la guerre de l’indépendance, reprenaient de plus belle. On appelait ainsi une sorte de cyclone mystique, déchaîné souvent par un apôtre de médiocre talent et d’éloquence vulgaire, qui passait sur toute une région et exerçait des ravages multiples. Dixon en a donné une description fameuse[31] dont les détails sont éminemment suggestifs. C’est, dans les solitudes de l’Ohio ou de l’Indiana, une très vaste clairière au milieu des bois. Les approches du campement rappellent les hauteurs d’Epsom, le jour du Derby : des cabriolets, des chars à bancs, des carrioles de toutes les formes sont là dételés, les brancards en l’air ; les animaux, entravés, dévorent l’herbe rare et piétinée. Sous de grandes baraques, hâtivement édifiées, on mange, on boit, on fume ou l’on prie. Tout au centre, debout sur une souche d’arbre qui lui sert de tribune, un homme vêtu de noir, le visage pâle, les yeux enflammés, gesticule et pérore ; une foule avide se presse autour de lui ; tous les fermiers du voisinage, avec leurs femmes, sont venus là chercher des émotions et quelque révélation consolante ; il y a des nègres aussi et même des Peaux-Rouges. La bizarre assemblée subit une sorte d’hypnotisme inexplicable pour nous autres, car ces hommes ne sont point des déséquilibrés, encore moins des désœuvrés. La plupart ont abandonne, pour venir, leurs affaires ou leurs cultures ; ils se remettront demain à gagner de l’argent et reprendront le cours de leur vie normale. Qui le dirait à les voir blêmes, les lèvres serrées, tandis que leurs femmes, toutes pantelantes, clament avec l’orateur, imitent inconsciemment ses gestes et, s’il se tait un instant, tombent à demi pâmées sur le sol.

Des scènes d’hystérie, des coups de couteau, des adultères et de l’ivrognerie, aucun revival ne va sans cela. Ceux qui les organisent le savent bien. « La passion religieuse, dit tranquillement un prédicateur méthodiste, comporte toutes les autres passions ; vous pouvez difficilement soulever l’une sans exciter les autres en même temps. » Et néanmoins, il s’imagine — et ses pareils s’imaginent comme lui — faire « l’œuvre de Dieu » en causant tout ce désordre.

Comment est-il en leur pouvoir de le causer ? Quand bien même leur éloquence serait irrésistible, profonde, variée, séduisante, quel est le talent qui ne s’épuise en quelques heures ? Or le revival dure huit jours, quelquefois quinze ; les plus riches parmi les auditeurs se lassent les premiers : ils songent à leur blé qui pousse, à leurs défrichements qui pressent ; c’est le signal de la défection ; pourtant le camp se dépeuple lentement. Quelquefois, au bout de trois semaines, les tentes sont encore dressées et l’éternel sermon se prolonge. Que si vous prêtez l’oreille à votre tour, vous, étranger venu de loin en curieux et non en élu, vous ne saisirez que des arguments sans force et sans portée, empreints d’une désolante banalité ; quant aux phrases, elles se déroulent avec une abondance qui déconcerte : mots sonores, pléonasmes sans fin, images assombries. Ce qui frappe le plus, c’est la violence : violence dans les attaques contre le siècle, dans les accusations contre l’humanité ; excès dans le mal dénoncé comme dans le remède proposé. Tout est absolu, véhément, exagéré. Le langage est une amplification de la Bible ; la pensée, une déformation de l’Évangile. En Europe, on mettrait la main au collet de l’énergumène susceptible de parler aux foules en termes aussi subversifs ; mais les foules, à supposer qu’elles s’assemblent pour l’entendre, se disperseraient d’elles mêmes en haussant les épaules. Or ces choses se passent dans un pays infiniment plus éclairé, plus instruit que l’Europe, dans un pays qui donne chaque jour les preuves de son magnifique bon sens. Il y a donc dans l’âme américaine un élément inconnu, un vide qui veut être comblé, une aspiration qui veut être satisfaite. Pendant toute la période s’étendant de la présidence d’Andrew Jackson à la guerre de sécession, les revivals se multiplient et une infinité de sectes se fondent ; ce ne sont point, comme en Angleterre, des églises, des chapelles, des lieux pour prier : ce sont des communautés, des villages, des endroits pour vivre. Il ne s’agit pas, en effet, d’améliorer, de sanctifier les vivants, mais de transformer la vie elle-même. Pendant longtemps, les États-Unis n’ont pas deviné leur extension possible à travers tout le continent ; ils sont restés modestement sur le rivage, les yeux tournés vers l’ancien monde ; puis peu à peu ils ont pris conscience de leur avenir, et alors cet avenir s’est dessiné gigantesque, les progrès ont été rapides, mais pas aussi rapides que les ambitions. L’Américain a pensé que non seulement il était appelé à pousser la civilisation jusqu’aux rives du Pacifique, mais encore qu’il allait donner au monde une nouvelle formule sociale et gouvernementale ; de là à chercher une rénovation religieuse, il n’y avait qu’un pas. Au moment où la démocratie avancée arrivait au pouvoir dans la personne de Jackson, Joe Smith publiait solennellement le livre de Mormon, le « livre métallique », où étaient gravées en caractères inconnus des mortels les véritables annales d’Israël. Dieu lui était apparu, disait-il, et lui avait fait connaître le lieu où ce livre se trouvait enfoui. La farce était grossière. Smith était le fils d’un pâtissier de Palmyra ; sa famille jouissait d’une médiocre réputation ; on les disait tous ignorants, paresseux et adonnés à la boisson. Il était d’un caractère sombre et taciturne, et, à plusieurs reprises, avait tenté de faire des dupes autour de lui. Cependant, très vite, il groupa des disciples et ce fut un fermier, nommé Martin Harris, qui fournit les fonds nécessaires à l’impression du Livre de Mormon. Le mormonisme était fondé. On ne doit pas oublier qu’entre les mains de Brigham Young il a complètement dévié. Non seulement Smith ne pratiqua pas la polygamie, mais jamais il ne songea à la recommander ; la chose est prouvée aujourd’hui : sa femme et ses enfants d’ailleurs ne cessèrent de protester contre l’injure faite de ce chef à sa mémoire par son successeur. Brigham Young, à la différence de Smith, était un homme génial, peu soucieux de l’éternité, très soucieux des biens de ce monde, apte à gouverner les hommes et en ayant l’ambition. Son énergie, sa volonté de se tailler un royaume indépendant, bien plus que la nécessité d’échapper à la persécution, le poussèrent jusque dans l’Utah. Ce fut en 1852, par conséquent après l’établissement sur les bords du grand Lac Salé, qu’ayant longuement préparé l’opinion par des écrits et des discours, il se décida à proclamer la polygamie comme une loi donnée par Dieu à l’homme. En ce faisant Young avait un double but : attirer les colons et en obtenir beaucoup d’enfants[32]. Il savait parfaitement que le paysan gallois, le tisserand du Lancashire, le petit commerçant londonien, vers lesquels il envoyait ses missionnaires, étaient doués de mauvais instincts en même temps que d’une certaine retenue et que leur présenter la débauche sous les couleurs de l’obéissance à la loi de Dieu était un sûr moyen de les attirer. Tout fut mis en œuvre, poésie, image, statistique, pour donner à l’Utah une physionomie paradisiaque. Les colons affluaient et se trouvaient naturellement déçus. Ils s’apercevaient (on s’était bien gardé de le leur dire) que la polygamie était la récompense de la richesse, qu’avant d’avoir plusieurs femmes, il fallait posséder de quoi les entretenir. Ils se mettaient alors à travailler en vue d’acquérir les moyens de contracter les noces multiples auxquelles on les avait conviés. Cela répondait aux vues du prophète qui, en en homme pratique, jetait par-dessus bord les doctrines compliquées de Smith et cyniquement disait : « Le premier devoir d’un vrai mormon, c’est de savoir comment on fait pousser un légume et comment on nourrit un porc. » Young s’était réservé le droit d’autoriser le mariage ; il avait inventé une autre institution si l’on peut ainsi dire : c’était le mariage avec les morts. Une femme pouvait, par son ministère, être unie à un mort et s’assurer par là, pour l’éternité, une place glorieuse aux côtés de l’élu dont elle prenait le nom. Mais comme il fallait que l’union charnelle fût consommée, Young se chargeait de désigner l’heureux mortel qui devait en la circonstance remplacer l’époux défunt. Cette digression était nécessaire pour faire comprendre ce que devint le mormonisme entre les mains de son deuxième grand prêtre : un simple haras humain. Ce n’était pas ce qu’avait voulu Smith et une église mormone subsista longtemps en dehors de l’Utah, église qui n’admettait ni la polygamie, ni « l’obligation de savoir nourrir un porc », mais dont les fidèles se berçaient de rêveries mystiques et se transmettaient des secrets consolants. Il y eut beaucoup de Smiths, beaucoup de Mormonismes. Les religions les plus étranges, les plus maladives, les plus embrouillées, se fondèrent, laissant percer parfois dans leurs commandements une réforme sensée, une pensée juste perdue dans le dédale de folies sans nom. Elles n’ont pas toutes disparu. En cherchant bien, vous en trouveriez les traces. Dans les vallées lointaines, aux confins des prairies immenses, les communautés auxquelles elles ont donné le jour achèvent de mourir, très doucement, dans l’abondance matérielle et la pauvreté spirituelle, semblables à ces veilleuses qui s’éteignent malgré l’huile qui les porte parce que la mèche est de mauvaise qualité ou montée de travers.

Ces communautés eurent quelques traits communs qu’il importe de relever. Elles prétendirent toutes à une origine divine ou au moins surnaturelle ; toutes eurent pour résultat de rapprocher l’homme du sol, de lui faire mener une existence plus primitive, plus simple, plus sédentaire, de tourner son activité vers les travaux des champs ; toutes visèrent à réformer ses rapports avec la femme, à émanciper celle-ci, à modifier complètement la famille et l’économie domestique.

Il est toujours avantageux pour un fondateur de religion de pouvoir se réclamer de Dieu. En se plaçant sous le patronage d’en haut, il donne à sa fondation des assises immuables, se met au-dessus des critiques et rehausse singulièrement son prestige aux yeux de ses disciples. Mais s’il est un pays où ces avantages eusssent dû logiquement être négligés, c’est assurément l’Amérique, pays d’affaires et d’esprit pratique. On conçoit bien qu’il ait vu surgir des réformateurs ; on conçoit mal que ces réformateurs aient été forcés, pour réussir, de faire appel non pas à la raison et au bon sens, mais à la superstition et à la sentimentalité. D’autant qu’ils n’étaient pas tous des ignorants, des vulgaires ou des dévoyés ; il y eut parmi eux des hommes instruits, intelligents, distingués, et ceux-là comme les autres se crurent ou se dirent les messagers du ciel. D’où cela vient-il ? La genèse de cette tendance est facile à suivre. Nous venons de dire qu’en prenant conscience de leur avenir, les Américains s’étaient habitués à l’idée d’une rénovation générale dont ils se jugeaient destinés à être les agents. Cette idée fit chez eux des progrès si rapides qu’en peu de temps elle cessa d’être discutée. On y crut inconsciemment. Cela devint un dogme. Révolutionner le monde économique, troubler la politique traditionnelle des anciennes monarchies, donner une formule nouvelle de gouvernement, innover en matière administrative et sociale, tout cela ne parut point suffisant. Il fallait encore qu’un autre Évangile vint remplacer l’ancien. Mais l’Évangile est considéré comme révélé ! Quelle retouche humaine ne l’amoindrirait ? Qu’à cela ne tienne ! Une seconde révélation interviendra. Dieu parlera une seconde fois à l’homme. Il y aura un second avènement du Christ[33] et de nouveau un peuple sera choisi pour guider le monde. Jamais encore on n’avait vu des chrétiens professer ainsi que l’Écriture sainte n’est pas définitive, que ses préceptes sont marqués au coin du provisoire, qu’il est possible d’aller plus loin et plus haut. On alla plus loin, certes, mais pas plus haut. L’Évangile précisément contient un passage qui s’applique d’une manière frappante à cette période de l’histoire américaine. Le Christ met en garde ses disciples contre les faux prophètes, contre ceux qui, dans la suite des temps, annonceront sans cesse sa venue : « Si l’on vous dit : le voici devant la maison, ne sortez point pour le voir. » Les Américains, avec cette simplicité naïve des peuples jeunes, sortirent pour le voir, et, prenant leur désir pour la réalité, crurent à chaque fois l’avoir trouvé. Le patriotisme entrait pour beaucoup dans cette naïveté. Attribuer à sa patrie et à sa race un rôle semblable, n’est-ce pas s’en faire l’idée la plus haute, les aimer d’un amour aveugle comme le sont tous les amours violents ? L’hérédité y avait aussi une grande part. De l’époque puritaine, l’usage avait survécu des discussions théologiques, des long entretiens sur l’origine et les fins dernières de l’homme, la prédestination, la vie future. Ce sont là des sujets habituels de conversation dans les fermes de l’Ouest ; les esprits s’y tournaient et s’y attardaient volontiers. On discutait sur les pratiques d’Abraham ou la loi de Moïse, et surtout sur les commencements du christianisme, sur les Esséniens, le Pharisianisme, les doctrines de saint Pierre et de saint Paul. Les fondateurs d’églises ne s’étonnèrent pas de la rareté de leurs adhérents : le Christ en avait-il davantage ? Ils se réjouissaient, au contraire, du petit nombre des élus comme d’un gage de la protection céleste. La vérité, pensaient-ils, ne coule jamais à pleins bords ; elle ressemble plutôt à un ruisseau modeste qui lentement trace son cours à travers les prés. Le régime qu’ils établirent fut le plus souvent celui de l’autocratie. Sur le sol libre de cette République, les libertés les plus élémentaires se trouvèrent répudiées, non seulement par les « prophètes », mais par leurs disciples. Ceux-ci abdiquaient tous leurs droits, n’avaient plus de volonté et s’efforçaient de n’avoir plus de désirs.

Néanmoins, ils méditèrent peu. La méditation n’eut jamais grand charme pour eux ; la culture au contraire et les travaux des champs les captivèrent. La plupart du temps ils y réussirent. Quelquefois ils amassèrent des fortunes. Le professeur Ely qui, tout dernièrement, visita les communautés encore existantes, estime leur nombre à 80, le chiffre de leurs membres à 6,000 ou 7,000, et la valeur de leurs biens à 30 millions de dollars (150 millions de francs). Là encore, il y avait de l’hérédité[34]. Remuer la terre avait été la première occupation et le premier souci des colons de la Nouvelle Angleterre, et c’est, en somme, l’agriculture qui a fait l’Amérique. Peut-être y avait-il aussi un vague panthéisme poussant les hommes à rechercher le rapprochement avec la divinité dans le contact avec la nature. Une telle tendance s’expliquerait doublement ; d’abord par l’étendue démesurée des plaines, l’ampleur des rivières, l’immensité de la forêt en face desquelles l’être humain devait se sentir faible, isolé, porté par conséquent à recourir à une puissance supérieure ; ensuite, par l’influence des Indiens sur qui, précisément, le spectacle des herbes, des eaux et des bois avait opéré dans le même sens. De ce que la race rouge ait été vaincue, presque anéantie par l’invasion blanche, il ne s’ensuit pas que son action sur la race victorieuse en ait été annulée. À y regarder de près, on s’aperçoit au contraire que cette action s’est exercée de plus d’une manière, en politique notamment et en religion. La fédération, formée par plusieurs États souverains, s’unissant volontairement pour la défense de leurs intérêts communs, ne fut pas l’œuvre exclusive des blancs. Avant eux, les Indiens avaient créé un rouage analogue, et pour n’avoir pas été écrite, la Constitution fameuse des Six Nations n’en doit pas moins être considérée comme ayant inspiré ceux qui rédigèrent ensuite la Constitution des États-Unis. De même, les innombrables Esprits dont l’imagination indienne peuplait les solitudes du nouveau monde ne s’évanouirent pas au contact de la civilisation européenne. Les Esprits jouèrent un rôle important dans les conceptions des Mahomets américains, et plus tard, le spiritisme se répandit dans tous les rangs de la société.

Mais ce qu’il y a de plus caractéristique dans toutes ces sectes, dont nous étudions la fécondité d’éclosion, ce fut, à coup sûr, leur unanimité à régler, d’une façon nouvelle, la question du mariage. Les unes le prohibèrent, les autres le restreignirent ; les moins hardies le déconseillèrent. Les « Perfectionnistes », pour mieux marquer le mépris en lequel ils le tenaient, proclamèrent l’amour libre ; mais, en général, le célibat fut considéré comme le régime le plus parlait. Et on le pratiqua sans trop de difficulté. Tous ceux qui, de nos jours, visitent celles des Universités des États-Unis où existe la coéducation, notent, avec un étonnement dont les Américains se divertissent beaucoup, la nature paisible et amicale des liens formés entre étudiants et étudiantes. Cette simple camaraderie les déconcerte. Plus déconcertant encore eût été, à leurs yeux, le spectacle de ces communautés agricoles où jeunes gens et jeunes filles vivaient côte à côte, donnant tous les signes d’une parfaite santé physique, se traitant de frères et de sœurs, et paraissant avoir perdu jusqu’à la notion de l’amour et de la passion. On comprendrait mieux les subtilités et les étrangetés de la femme américaine, si l’on se donnait la peine d’étudier les circonstances à travers lesquelles elle s’est formée. Parmi ces circonstances, il en est une qu’il ne faut jamais perdre de vue ; c’est la disproportion qui subsista longtemps, aux États-Unis, entre l’élément masculin et l’élément féminin. Dans les colonies en voie de formation, cette disproportion est toute naturelle et pour ainsi dire inévitable ; les pionniers du début sont généralement des aventuriers sans famille, qui ne se fixent pas dans le pays, dont ils ouvrent l’accès et se retirent devant ceux qui les suivent. La question des femmes a toujours préoccupé les colonisateurs. Elle se posait déjà en Virginie, vers 1621, et sir Edwins Sandys la résolut d’une façon originale. Il adressa un appel engageant « aux jeunes filles de bonne famille » désireuses de se marier au loin : un grand nombre se présentèrent ; il choisit les plus jolies, celles qui jouissaient de la meilleure réputation et les expédia en Amérique. Une fois débarquées, elles devaient être entretenues aux frais de la Compagnie jusqu’à ce qu’elles eussent rencontré le mari de leur rêve. Celui-ci avait alors l’obligation de rembourser à la Compagnie les frais de voyage de sa future épouse. Il parait que le procédé fit merveille. Par malheur, on ne le renouvela pas, si bien que vers 1860, s’il faut en croire le recensement de cette année-là, l’élément mâle, dans la population blanche des États-Unis, présentait un excédent de 730.000. L’équilibre, rétabli à la fin de la période coloniale, s’était de nouveau rompu dès que l’Ouest avait ouvert aux émigrants ses espaces indéfinis. En Californie, il y avait trois hommes pour une femme ; dans le Nevada, huit ; dans le Colorado, vingt. L’émigration n’était pas seule responsable de ce fâcheux état de choses ; la natalité semblait plus forte pour les mâles, et l’observation s’appliquait également à la race blanche et à la race rouge ; seuls les nègres échappaient à cette particularité. Exception faite pour les districts de l’Atlantique, où la population était plus dense, on peut donc dire qu’à cette époque la société américaine apparaissait sous un jour inquiétant, puisque sa stabilité se trouvait gravement compromise. Le danger est devenu bien moindre ; néanmoins, s’il est presque conjuré, il a laissé des traces qui seront lentes à s’effacer. Ce n’est pas impunément que, dans un grand pays qui entretient une très petite armée, toute une portion de la jeunesse se trouve, par la force des choses, vouée au célibat obligatoire. Il en résulte forcément des désordres graves. Ce qu’étaient Denver et les autres villes de l’Ouest, il y a quarante ans, on le devinerait aisément, si des peintures n’en avaient été faites, qui ne laissent pas place à l’imagination. Le jeu, l’ivrognerie et la débauche constituaient les habituelles distractions des jeunes hommes. Si, du moins, ceux qui trouvaient à se marier avaient pu réaliser dans le mariage la sécurité d’une vie ordonnée et normale, mais, pour beaucoup, cela n’était pas le cas. Le beau sexe n’avait point échappé aux inconvénients d’une situation par trop privilégiée. Les femmes, trop courtisées, trop recherchées, avaient négligé leurs devoirs réels pour se créer des obligations et des intérêts factices ; elles se mettaient à la poursuite de leurs droits électoraux, s’insurgeaient contre une prétendue tyranie, dont elles n’avaient guère à souffrir et adhéraient bruyamment aux doctrines d’Eliza Farnham, qui proclamait le dogme de la supériorité absolue de la femme et de l’asservissement nécessaire de l’homme à ses volontés.

Le désordre intellectuel et moral aux États-Unis atteignit son apogée à la veille de la guerre de sécession. Il fallait à ce moment une robuste confiance pour ne pas désespérer de l’avenir de la grande République. L’édifice politique, si ébranlé qu’il fût par les dissensions résultant des institutions esclavagistes du Sud, semblait moins irréparablement atteint que l’édifice social. La désorganisation de la famille s’aggravait chaque jour ; les divorces et les infanticides se multipliaient. On s’adonnait, avec passion, à l’art de faire tourner les tables, d’évoquer les morts, de guérir les maladies par l’imposition des mains. Jamais on entendit autant parler de visions, de sommeils magnétiques, de phénomènes spirites. Les visages se faisaient pâles, les yeux s’enfiévraient, les estomacs se délabraient ; les maladies nerveuses étaient à la mode et dans le demi-jour de leurs salons où l’air et le soleil ne pénétraient pas, les femmes divaguaient entre elles sur des sujets mystérieux et bizarres. Une partie de la jeunesse universitaire subissait leur influence maladive ; le reste se livrait sans frein à des instincts brutaux. La découverte de l’or en Californie, la réalisation de fortunes immenses hâtivement acquises par les moyens les plus divers, achevaient de démoraliser les nouveaux venus. Il restait sans doute un noyau d’Américains attachés aux saines traditions de l’époque coloniale, mais leur bon sens et leur énergie menaçaient à chaque instant de sombrer sur l’océan des folies déchaînées. La guerre fut une terrible, mais heureuse diversion. Cette longue épreuve, le sang répandu à flots, le deuil s’asseyant à tous les foyers et surtout cette simple et noble figure d’Abraham Lincoln, montant au-dessus des partis, tout cela arracha la nation à ses rêveries et à ses utopies. Elle vit, à la lueur des feux de bivouac, des incendies et des explosions, le sinistre abîme où s’enfonçaient ses destins. Un vigoureux effort la remit debout, frêle encore comme une convalescente, mais éveillée et consciente.

Et ce fut fini ; les tables, peu à peu, cessèrent de tourner, le mystérieux perdit de son charme, les nerfs se détendirent ; chacun fut moins anxieux de se découvrir du génie et plus pressé d’accomplir son devoir. Néanmoins, une double trace subsista de l’état de choses antérieur. L’effervescence religieuse et l’effervescence féminine ne disparurent pas : elles changèrent seulement de nature et de but. Les églises régulières bénéficièrent de toute l’agitation entretenue par les revivals et propagée par les fondateurs de sectes. Les guerres sont généralement suivies d’un accroissement de zèle et de dévotion chez les uns, d’un retour aux pratiques religieuses chez les autres. Aux États-Unis, l’intérêt n’avait pas besoin d’être réveillé, mais d’être réglé et contenu. Quant aux femmes, les œuvres charitables ouvrirent à leur activité un champ presque indéfini d’expériences et de labeurs. Puis, peu à peu, le sentiment religieux et le sentiment charitable s’imprégnèrent l’un l’autre et se confondirent. Ce fut la charité qui servit de terrain d’entente aux représentants de tous les cultes réunis dans le « parlement » de Chicago. C’est la charité qui chaque jour rapproche les ministres des diverses dénominations et les fait coopérer à une œuvre commune.

La charité américaine présente certains caractères de raffinement et de délicatesse dont on peut dire que rien, dans le passé, ne faisait prévoir l’éclosion. Les puritains admiraient et s’efforçaient de pratiquer cette vertu, mais ils le faisaient avec une rigidité et une froideur qui la rendaient souvent inefficace : les Virginiens, eux, l’ignoraient le plus ordinairement. On sait ce qu’en pensaient les Indiens ; hospitaliers envers l’étranger, ils bornaient là leur amour du prochain et professaient d’ailleurs un incroyable mépris de la vie humaine. Les blancs qui, dans les postes avancés, vivaient en contact plus intime avec eux n’étaient que trop portés, de par leur nature et le genre d’existence qu’ils menaient, à en faire autant. La facilité avec laquelle l’Américain de 1850 se servait de son revolver restera sûrement légendaire et l’exclamation de désespoir échappée à un cow boy qui venait d’envoyer une balle dans le cerveau de son meilleur ami deviendra un mot historique. « Sapristi ! s’écria, dit-on, cet excellent garçon, il est écrit que je ne pourrai pas passer une semaine sans tuer quelqu’un. » La civilisation, quoi qu’en disent certains écrivains qui arrêtent la pendule pour se donner le temps d’écouler le stock des aventures pittoresques dont ils ont recueilli les échos déjà lointains, la civilisation est aujourd’hui victorieuse. On ne tue plus. Mais la vie compte-t-elle pour beaucoup aux yeux des Américains ? La vie collective, oui ; la vie individuelle, non. On dit parfois : les morts vont vite. En Amérique, ils courent, se précipitent ; le vide qu’ils laissent après eux n’a pas le temps de se dessiner que déjà il est comblé. Les hommes n’eurent jamais le loisir de songer beaucoup à leurs frères disparus ; les femmes, dégagées des utopies maladives, en lesquelles elles se complurent, ont assez à faire maintenant de songer aux vivants. Et la lutte est si âpre que la dure loi d’élimination est subie sans trop de révolte ; certains osent même la proclamer bienfaisante : tant pis pour les faibles. D’autre part, l’égalité est absolue, en théorie du moins ; chacun suit sa chance ; on a vu tomber au plus bas celui qui, hier, touchait au plus haut ; s’il sait s’y prendre, il remontera demain. Aucune barrière ne lui est opposée ; on ne lui demande pas d’avoir des quartiers de noblesse ; à peine s’enquiert-on de son passé. L’initiative et l’énergie personnelles ont libre jeu. Il semblait que la charité ne dût pas pousser dans un tel sol. Le mépris habituel de la vie et l’égalité absolue ne lui sont guère favorables. Or la plante est vivace et prompte dans sa croissance, son feuillage est d’une finesse exquise et ses fleurs d’une variété charmante. On l’a constaté en des pages que les lecteurs de la Revue des Deux-Mondes n’oublieront pas : Mme Bentzon, dans ses Études sur la condition de la femme aux États-Unis, a passé en revue toutes les pensées humanitaires et fraternelles qu’elle trouvait sur sa route traduites en édifices, en fondations, en œuvres de tout genre ; elle les a appréciées avec une impartialité sympathique ; si elle s’est préoccupée de mettre de la clarté dans son récit, elle n’a pas eu la peine d’y mettre de la variété. Ce qui frappe de prime abord, c’est précisément la diversité de conception et d’exécution dont toutes ces entreprises portent la marque ; elles s’adaptent toutes aux maux qu’elles veulent guérir ; elles sont faites sur mesure, avec originalité et spontanéité, sans idées préconçues, sans théories et sans systèmes ; leur grande efficacité provient, en outre, de l’absence de bureaucratie, de centralisation administrative. Chaque établissement est autonome ; le contact entre ceux pour qui on l’a créé et ceux qui l’ont créé est incessant et incessamment aussi se manifeste l’intérêt tendre et ému qui descend des uns vers les autres. On réalise, en voyant cela, ce qu’il y a d’étroit, d’impuissant, de desséché dans nos bureaux européens où siège ce personnage néfaste : l’employé d’assistance publique. Tout pays qui borne son programme d’assistance à la distribution du pain et des remèdes ne fait qu’entretenir les malades ; pour les guérir, il faudrait en même temps sécher leurs larmes, celles qui coulent, et celles, plus dangereuses, qui ne coulent pas.

C’est la rudesse, précisément, de la vie américaine qui a fait naître cette belle industrie de la charité privée ; le contraste n’eût pas suffi à remuer la collectivité, mais il a mis l’individu en mouvement. C’est maintenant un devoir pour l’homme arrivé d’aider les anonymes qui viennent derrière lui ; ce devoir, il l’accepte et le remplit sans ostentation, souvent sans mot dire ; il découpe une large tranche de sa fortune et s’en remet aux délicates organisatrices, toujours prêtes à le seconder du soin d’utiliser cette dîme volontaire. En général, plus il est monté haut, plus il donne, mais à condition qu’il soit parti de très bas ; alors, la montagne lui est connue ; il l’a gravie tout entière ; il sait ce qu’il en coûte. Ne lui parlez pas d’égalité, il hausserait les épaules ; il connaît ce terme de prospectus. L’égalité des intelligences et l’égalité des santés existeraient-elles qu’il faudrait encore réaliser l’égalité des chances. J’ai souvent noté, avec confusion et regret, que l’Européen enrichi par son labeur aimait plus son argent et moins son prochain que l’Américain. Celui-ci conserve, parfois, une apparente froideur. Mais son cœur est chaud et l’amour du prochain est sa manière habituelle de servir Dieu.

Ainsi pénétré par la pratique de la charité, le sentiment religieux, aux États-Unis, s’est adouci en même temps que fortifié ; il se traduit en efforts précis et en aspirations réalisables. On n’attend plus un second Messie, une révélation nouvelle ; on admet que l’Évangile est un édifice achevé et non une charpente ; on s’occupe moins de ce qui se passe au ciel et davantage de ce qui se passe sur la terre. Et l’effet de ceci est de rapprocher les prêtres des laïques. Chose curieuse, tandis que les laïques se livraient à des études passablement déplacées sur la nature et les attributs de Dieu, les prêtres avaient une tendance à appeler l’attention des fidèles sur la vie présente. Tocqueville notait déjà cette tendance. « Les prêtres américains, disait-il, n’essayent point de fixer tous les regards de l’homme vers la vie future ; ils abandonnent volontiers une partie de son cœur aux soins du présent : ils semblent considérer les biens du monde comme des objets importants, quoique secondaires ; s’ils ne s’associent pas eux-mêmes à l’industrie, ils s’intéressent du moins à ses progrès et y applaudissent ». Ainsi, aux États-Unis, le clergé vit de la vie générale et par cela même qu’il dépend de la société laïque, il voit son influence sur elle s’accroître et se consolider. On ne le tient pas en suspicion. On n’a pas l’impression que ses intérêts sont opposés, ses sentiments différents de ceux des autres citoyens ; par contre, on ne lui laisse pas le gouvernement exclusif de la religion ; les catholiques eux-mêmes en sont revenus à ces libres pratiques de la primitive église dans laquelle l’assemblée des fidèles mêlait sans cesse sa voix à celle de ses pasteurs.

C’est là un élément de paix ; en voici un autre. Toutes les églises professent cet attachement enthousiaste aux principes républicains et à la civilisation américaine qui distinguent les citoyens des États-Unis et forment la base des associations qu’ils fondent. Il y a, chaque année, cinq ou six anniversaires qu’aucune dénomination n’ignore et qui amènent une prière identique sur les lèvres dissidentes. C’est une intéressante nouveauté. Ailleurs, pareille unanimité est bien rare ; l’intérêt remplace souvent l’élan du cœur ou bien l’autorité civile intervient pour commander la manifestation ; ici elle est spontanée. Se retrouver d’accord — pleinement d’accord — à intervalles réguliers, voilà qui annihile bien des oppositions, apaise bien des querelles et donne en quelque sorte l’habitude de la paix.

On comprend que, dans ces conditions, le parlement de Chicago ait pu se réunir et délibérer. Les quinze dernières années avaient édifié le temple où pouvaient s’abriter ses délibérations, mais immédiatement une question se pose : le temple est-il provisoire ? Va-t-on l’agrandir encore, ou bien est-il destiné à s’effondrer bientôt ? Le zèle religieux s’était uni à l’esprit de tolérance pour le bâtir ; leur union est nécessaire pour le soutenir. Or ni le zèle religieux, ni l’esprit de tolérance ne sont en voie d’affaiblissement ; loin de là. Mais un autre sentiment vient à la traverse dont les racines sont profondes et les progrès notoires. Si les Américains ont renoncé à donner au monde une nouvelle formule religieuse, ils n’ont pas abandonné l’idée d’une église nationale ; cette idée les travaille avec une force dont le plus souvent ils ne sont pas eux-mêmes conscients. Or elle aboutit à des conséquences que la plupart des catholiques n’accepteront pas, à moins de renier leur foi. L’église catholique aux États-Unis est entourée de mirages trompeurs. On s’illusionne sur sa force numérique, sur ses tendances et sur son unité. Ayant moi-même commis l’erreur d’envisager son avenir sous un jour trop optimiste[35], je me sens plus à l’aise pour signaler cette erreur commune à beaucoup de ceux qui ont étudié l’Amérique. Le recensement de 1890 releva 6,250,045 catholiques, 4,589,284 méthodistes, 3,712,468 baptistes, 1,278,332 presbytériens, 4,231,072 luthériens, puis 641,051 disciples du Christ, 540,509 épiscopaliens (anglicans), 512,771 congrégationalistes ; venaient ensuite les juifs, les quakers, les spiritualistes, etc. Or les catholiques avaient inscrit comme membres de leur église les enfants âgés de plus de neuf ans, tandis que dans d’autres dénominations les adultes seuls faisaient nombre. D’autre part, le total des inscriptions sous la rubrique : églises ou confessions, n’était que de 20,612,806 sur un total de population adulte s’élevant à environ 31 millions. Faut-il compter les 10 autres millions comme des incroyants ou au moins des indifférents ? Rien ne serait plus contraire à la vraisemblance. Le pays, nous l’avons dit, est profondément religieux. Mais ces 10 millions sont en majorité des citoyens — il y en a beaucoup comme cela aujourd’hui — qui redoutent la contrainte des dogmes trop définis et des pratiques trop détaillées ; ils n’iront pas au catholicisme ; ils iront plutôt à l’église nationale formée par la réunion des différents protestantismes, parce que celle-là sera nécessairement tolérante et un peu vague. Actuellement leurs sympathies sont protestantes. Beaucoup d’entre eux comptent certainement dans les rangs de cette Américain Protective Association, l’A. P. A., comme on la nomme familièrement, qui est une sorte de ligue anti-catholique. Ses adhérents signent une formule de serment par laquelle ils s’engagent à ne jamais aider à la nomination d’un catholique à aucune fonction, à aucun emploi, et à ne jamais employer eux-mêmes un catholique chaque fois qu’un protestant se trouve à portée. L’A. P. A. n’est pas la seule association qui répande ces doctrines en négation directe avec l’esprit de la constitution des États-Unis. Beaucoup de sociétés secrètes ont été constituées dans le même but. Elles sont très puissantes dans l’Ohio, le Michigan et les États de l’extrême ouest. Il y a peu d’années, un certain nombre de municipalités dans l’est du Michigan étaient en leurs mains et elles dirigeaient les élections à leur gré dans plusieurs parties de l’Ohio[36]. Leur propagande est, en général, condamnée par les ministres et les membres des différentes églises ; ils sentent que la liberté d’autrui est la meilleure sauvegarde de leur propre indépendance. Les associations anti-catholiques sont composées surtout d’individualités n’appartenant pas d’une façon régulière à une des principales églises. Quel est, dès lors, le mobile qui pousse ces individualités dans une voie si violente, si contraire aux tendances du siècle et au génie de la nation ? Ce n’est pas contre les croyances des catholiques que leur ardeur se manifeste, c’est contre le pape, envisagé non plus comme le représentant d’idées perverses, mais comme étranger. Le catholicisme a son centre à Rome ; les catholiques sont tenus d’obéir à une direction venue de Rome. C’en est assez pour que beaucoup d’Américains le jugent intolérable.

Jadis les catholiques soulevaient les passions religieuses ; c’est la passion nationale qui maintenant se dresse contre eux. Le patriotisme américain devient chaque jour plus exclusif et plus jaloux : le fossé, loin de se combler, ira donc s’élargissant. Pour lutter, les catholiques, qui n’ont pas la majorité et bien évidemment ne l’atteindront jamais, ont-ils du moins l’unité ? Forment-ils une masse bien compacte, bien unie ? Et par ailleurs, ne présentent-ils pas certains caractères d’indépendance, d’autonomie qui réduisent à n’être qu’un lien purement nominal leurs attaches avec le saint-siège ? On l’a cru longtemps. Mais là encore il y a mirage. Tous les catholiques américains sont loin de partager le libéralisme de ceux de leurs pasteurs dont la renommée a passé l’Océan. Le modernisme si serein et si large du cardinal Gibbons, l’éloquence enflammée et le zèle apostolique de l’archevêque de Saint-Paul, Mgr Ireland, l’activité féconde et le jugement si droit et si sûr de l’ex-recteur de l’Université de Washington, Mgr Keane, égarent les Européens qui débarquent, tout remplis des souvenirs de leurs mesquines querelles, sur la terre d’Amérique. Il leur semble qu’ils respirent un air pur qui dilate leurs pensées et rend un libre jeu à leurs sentiments intimes. Comment n’être pas avec ces hommes au langage de feu tout pénétrés des grands sentiments égalitaires et démocratiques du christianisme primitif ? Aucun progrès ne les désoriente, nulle hardiesse ne les effraye, nul effort ne les décourage. L’avenir parait déjà leur appartenir ; ils en disposent. D’autre part, on ne peut mettre en doute leur orthodoxie. Ils sont les fils soumis du saint-siège, et Léon xiii ne perd pas une occasion de marquer sa sympathie pour leurs entreprises et son estime pour leur caractère. Mais le souverain pontife et les évêques peuvent pratiquer la tolérance à l’égard des autres cultes, sans rien abandonner de ce qui fait la force de leur foi et la puissance de leur action. On ne peut en dire autant des simples fidèles. C’est pourquoi dans l’Église catholique il est assez difficile que la tolérance soit à la fois en haut et en bas. Avant d’augurer de son avenir aux États-Unis, il faut donc connaître le sentiment de la masse des fidèles ; humbles travailleurs allemands, émigrés italiens et irlandais, nègres convertis. Que parmi ceux-là, le cardinal Gibbons et Mgr Ireland soient populaires, on ne saurait s’en étonner, car l’éclat de leurs vertus rejaillit sur la communauté entière ; mais que les grands sentiments de ces hommes d’élite soient compris et partagés, c’est ce qu’il serait puéril de croire. La preuve qu’il n’en est rien, c’est qu’un parti puissant s’est formé auquel Allemands et Irlandais prêtent plus ou moins inconsciemment l’appui de leur étroitesse d’esprit ; les jésuites et l’archevêque de New-York dirigent ce parti qui a naturellement les sympathies du clergé canadien et qui combat très habilement les tendances libérales de l’archevêque de Baltimore et de ses disciples. Le parti allemand — on lui donne souvent ce nom à cause de la prédominance dans les rangs de l’élément germanique — n’a garde de s’attaquer ouvertement à plus fort que lui ; mais il se fortifie numériquement et attend avec confiance le résultat du prochain conclave. Il agit de préférence à Rome sur l’entourage du pape : c’est ce qui fait qu’aux États-Unis son action passe tout d’abord inaperçue. Depuis la fameuse défaite que lui infligea le cardinal Gibbons dans l’affaire des chevaliers du travail, il n’affronte plus les batailles rangées ; il n’a pas protesté publiquement lorsque le cardinal s’est rendu au parlement de Chicago et en a présidé les débats, mais on peut croire qu’il a fait parvenir au vicaire de Jésus-Christ l’expression de son horreur et de son indignation pour un pareil forfait. On lui fait de temps à autre des concessions ; la destitution récente de Mgr Keane en est une, et on ne pouvait guère en consentir de plus fâcheuse et de plus maladroite. La situation est entièrement modifiée aujourd’hui que le souverain pontife a un représentant aux États-Unis. Ce n’est pas un nonce, c’est un « ablégat ». Le gouvernement l’ignore et sans doute l’ignorera toujours ; il n’en a pas moins des attributions considérables, — d’autant plus considérables même que sa position est plus indépendante et n’a rien d’officiel. Mgr Satolli a rempli avec beaucoup de tact sa délicate mission ; son successeur en déploiera peut-être davantage… — Peu importe ; il n’en résulte pas moins ceci : le pape pouvait favoriser l’un des partis et paraître ignorer l’autre ; son délégué, sur place, ne le pourra pas ; il devra maintenir l’équilibre, donner des gages aux uns et des gages aux autres, décider entre eux, leur servir d’arbitre ; la division des catholiques en deux camps deviendra béante si l’on peut ainsi dire, de souterraine qu’elle était jusqu’alors. Et quand à son tour le cardinal Gibbons aura disparu, les libéraux auront perdu la moitié de leur puissance, quel que soit le prélat qui ait succédé à Léon xiii. La présence du délégué pontifical a un autre inconvénient plus grave encore. Elle rappelle sans cesse aux Américains (ils l’avaient un peu oublié) que le centre du monde catholique est en Europe, qu’il y a chez eux toute une catégorie de citoyens auxquels commande une voix italienne, et que les catholiques seront nécessairement des dissidents le jour où se formera cette « Église nationale » dont l’espérance git au fond de leur cœur.

Et précisément à l’heure où la division s’accentue parmi les catholiques, l’union progresse chez les protestants ; ce sont d’abord les ministres du culte qui entretiennent des relations plus fréquentes les uns avec les autres et montent plus volontiers dans les chaires les uns des autres. On appelle cela exchanging pulpits. L’expression est pittoresque ; la chose ne l’est pas moins. Elle influe singulièrement sur les sermons. Si un ministre baptiste parle devant un auditoire presbytérien ou si un congrégationaliste parle à des luthériens, ce n’est pas apparemment avec l’intention de leur être désagréable, de blesser leurs convictions ; ils chercheront — comme à Chicago — ce qui rapproche, non ce qui divise. Ces « échanges » sont très goûtés, en général. Les épiscopaliens s’y prêtent moins volontiers que les autres, parce qu’ils ont une liturgie plus formaliste ; cependant leurs pasteurs acceptent les invitations qui leur sont adressées par les représentants des autres cultes. Le sermon dès lors change de nature ; les textes sur lesquels on n’est pas d’accord sont rélégués à l’arrière plan ; les croyances s’élargissent ; le talent personnel, l’originalité du point de vue, la perfection de la forme, jouent le principal rôle. La vie pratique, les devoirs quotidiens, les questions sociales, le jeu des passions et l’enchevêtrement des sentiments inspirent l’orateur plutôt que les paraboles, les histoires bibliques, les versets ténébreux des Écritures. Le sermon devient actuel, son intérêt s’accroît d’autant. D’autre part, celui qui le donne en sait davantage, est plus instruit, plus distingué que son prédécesseur d’il y a quinze ans. Parmi les presbytériens, les congrégationalistes, les épiscopaliens et les unitariens, ce sont presque toujours des gradués des universités qui exercent les fonctions de ministre du culte. Il en résulte que l’influence sociale du clergé va en augmentant en même temps que son rôle religieux s’amoindrit, un double motif pour que les Églises soient portées à se rapprocher les unes des autres, et ceux qui s’en étaient tenus écartés à y pénétrer.

On en trouve la preuve chez les étudiants. L’éclectisme de leur foi la rend, semble-t-il, plus sincère et plus ardente. Dans celles des universités où la question de culte est entièrement laissée de côté par les autorités universitaires, où aucune tradition ne favorise officiellement une confession de préférence à une autre, ce sont les étudiants qui organisent eux-mêmes les services religieux ; et ils le font avec une simplicité pleine de grandeur. En 1889, j’ai vu à Charlottesville, siège de la célèbre université de Virginie, fondée par Jefferson, une chapelle ouverte à tous les cultes chrétiens ; les étudiants, qui l’avaient bâtie et l’entretenaient avec leur argent, prenaient plaisir à y entendre tour à tour les prédicateurs les plus distingués de chaque dénomination. En 1893, en examinant les plans d’achèvement de la grandiose université de Palo-Alto (Californie), j’ai noté une Église qui sera dédiée au « dieu universel ». Voilà qu’à bien des siècles de distance se renouvelle le fait qui frappa saint Paul à son entrée dans Athènes. Là aussi il y avait un autel consacré au « dieu inconnu », unique et universel dont on sentait la venue prochaine sans savoir quand ni comment il viendrait.

Le courant d’union est partout : des petits ruisseaux se sont formés de tous côtés qui se cherchent en serpentant dans la plaine. Pas n’est besoin d’être un savant géographe pour voir que la pente du terrain les conduit lentement, mais sûrement, à un point de jonction où leurs eaux se confondront ; là se formera la grande rivière qui commencera de couler vers l’avenir. Que sera son cours ? Uniforme comme celui du Mississipi ou accidenté comme celui du Saint-Laurent ? Ses flots rouleront-ils dans des abîmes comme ceux du Niagara ou glisseront-ils sur des sables comme ceux du Potomac ? Là est le mystère, le grand mystère. Car si l’on peut, jusqu’à un certain point, prévoir ce que le progrès scientifique apportera de modifications à la vie matérielle des peuples, ce que l’évolution des idées et la transformation des mœurs sociales infuseront en eux de nouveau et d’inédit, il est impossible de dire dans quelle direction, de quelle manière, sous quelle forme se manifestera l’éternelle angoisse de l’au delà, la même pour ceux qui viendront et pour ceux qui ont passé, pour hier et pour demain, l’angoisse qui ne connaîtra jamais de remède, car sans elle, l’homme ne pourrait pas vivre, ni en Amérique, ni ailleurs.


Pierre de COUBERTIN.
  1. Ouvrages consultés : Larned, History for ready reference and topical reading ; Barne, Popular history of the United States ; W.-M. Sloane, The French war and the Revolution ; J.-F. Cooke, Virginia ; Goldwin Smith, The United States ; Bryce, The American commonwealth ; Mme de Barberey, Vie d’Élisabeth Seton ; A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique ; P. Leroy-Beaulieu, la Colonisation chez les peuples modernes ; Duc de Noailles, Cent ans de république aux États-Unis ; Claudio Jannet, les États-Unis contemporains ; R.-T. Ely, The Labor movement in America ; Von Holst, Verfassung und demokratie ; H. Dixon, New America ; général F.-A. Walker, Annales de l’American social science Association ; baron Hyde de Neuville, Mémoires ; C. de Varigny, les États-Unis, esquisses historiques ; W.-P. Johnston, Life of general Albert-S. Johnston ; F. Nolte, Histoire des États-Unis d’Amérique ; J. Durand, Documents on the american Revolution ; R. Frotingham, The rise of United States republic ; D.-C. Gilman, James Monroe.
  2. Weiss, Histoire des réfugiés protestants de France.
  3. Septième rapport du Bureau d’ethnologie, publié par le major Powell (1891).
  4. Les Indiens Pueblos achevaient de disparaître devant l’occupation européenne. Les Indiens de Floride vécurent dans une paix relative avec les premiers colons, parce que la vie était facile sous le ciel du sud et que les points de contact étaient rares. Plus tard, ils défendirent leur territoire avec une énergie farouche. En 1822, les Seminoles n’étaient plus que 4,000 ; leur résistance armée se prolongea néanmoins jusqu’en 1840. Les Cherokees se civilisèrent ; malgré les persécutions qu’ils eurent à subir, ils ont prospéré. Ils sont aujourd’hui 22,000 ; ils cultivent 100,000 acres de terre et possèdent 5,000 maisons, 64 églises et 75 écoles qui leur coûtent 100,000 dollars par an. 13,000 savent lire et 18,000 parlent l’anglais. Quant aux Indiens Dakotahs, ils restèrent longtemps hors de portée et jouèrent, dans l’histoire des États-Unis, un rôle tardif.
  5. Plus tard, on vit Washington ouvrir le parlement comme le roi d’Angleterre et se rendre à la séance en équipage de gala. Les habitudes démocratiques ne s’implantèrent que plus tard.
  6. Dans certaines parties de la Nouvelle-Angleterre, le droit d’aînesse fut même appliqué. Ailleurs, on se borna à attribuer à l’aîné double part pour se conformer à la loi de Moïse.
  7. Il y avait à la même époque 55,000 habitants dans la Nouvelle-Angleterre.
  8. Jusqu’à la Révolution et même au delà, le salaire ordinaire d’un ouvrier fut de 2 schellings par jour.
  9. L’imprimerie était installée à Cambridge, près Boston, dès 1639.
  10. New-York a gardé un certain nombre de coutumes hollandaises, entre autres celle des échanges de présents et des friandises au 1er janvier et des œufs rouges à Pâques.
  11. Ce point est encore controversé. Cependant, la publication du rapport de M. de Bonvouloir, envoyé secret du gouvernement français aux États-Unis, ne permet plus de doute. M. de Bonvouloir, qui avait déjà visité l’Amérique et avait précédemment servi dans l’armée française, était déguisé en marchand d’Anvers. Son rapport, daté de Philadelphie le 28 décembre 1775, contient ces lignes : « Chacun ici est soldat. Les troupes sont bien habillées, bien payées et bien commandées. Ils ont à peu près 50,000 hommes de troupes payées et un grand nombre de volontaires qui refusent de l’être. »
  12. Pocahontas visita l’Angleterre avec son époux. Elle fut reçue à la cour et très fêtée par les grands seigneurs. Son fils devint un homme distingué. Beaucoup de familles virginiennes sont fières de compter parmi sa descendance.
  13. La Géorgie, à ce moment-là, ressemblait plus aux colonies du Nord qu’à celles du Sud. Elle était toute peuplée de réfugiés européens et toute vibrante d’émotion religieuse. Elle fut visitée vers cette époque par Wesley, le futur fondateur du méthodisme. Whitefield, le célèbre prédicateur, lui succéda. Il créa, à Savannah, un asile pour les orphelins. Son éloquence attirait des auditeurs des régions les plus lointaines. Il parlait en plein air. On prétend qu’à plusieurs reprises 20,000 et 25,000 personnes furent réunies pour l’entendre.
  14. La Géorgie exceptée. Elle traversait à ce moment une crise qui faillit lui être fatale et la faire tomber aux mains des Espagnols.
  15. Leroy-Beaulieu, De la colonisation chez les peuples modernes.
  16. Franklin, cité à la barre de la Chambre des communes le 28 janvier 1766, y fut longuement interrogé. Son interrogatoire ainsi que la conversation de Georges III avec le gouverneur du Massachusetts, Hutchinson, quelques années plus tard, constituent des documents du plus haut intérêt, en ce qu’ils nous font connaître l’état d’esprit des chefs du mouvement américain et celui de la cour et du gouvernement britanniques à ce moment décisif de leur histoire.
  17. Lettre de Madison du 8 janvier 1828.
  18. Les prisonniers américains furent traités par leurs vainqueurs avec une barbarie sans égale. Il en mourut 11,000 de misère et de maladie.
  19. Les conditions de l’électorat varièrent assez sensiblement. Mais la Caroline du Sud fut seule à exiger des électeurs « la croyance en Dieu et en la récompense et la punition éternelles ».
  20. Ils commirent, alliés aux Iroquois, de véritables forfaits, dévastant des districts entiers et massacrant les habitants.
  21. Les Pays-Bas furent la seconde puissance européenne qui reconnut les États-Unis. Ils le firent de mauvaise grâce et l’histoire des tribulations par lesquelles dut passer l’envoyé américain John Adams pour être admis à présenter ses lettres de créance montre combien l’appui de la diplomatie française fut utile aux États-Unis. La paix, au moment de se conclure, faillit être compromise par les intrigues des deux commissaires américains chargés de la négocier, Jay et Adams. Jay était, comme beaucoup de ses compatriotes, un francophobe, car il est avéré que, quelques individualités mises à part, la France n’était pas alors sympathique aux États-Unis ; pendant toute cette période, beaucoup d’Américains marquèrent à leurs alliés de la froideur et de l’ingratitude. Jay voulait traiter directement avec l’Angleterre, contrairement aux stipulations de l’alliance franco-américaine. Vergennes manqua sans doute d’habileté en laissant voir le but peu désintéressé qu’il poursuivait ; mais sa conduite n’autorisait pas Jay à trahir la signature de sa patrie.
  22. Lettres de Washington au président du Congrès (23 décembre 1777) et à Benjamin Harrison, speaker de la Chambre de Virginie (décembre 1778).
  23. La bataille de la Nouvelle-Orléans eut lieu le 8 janvier 1815. À cette date, le traité de Gand qui mit fin à la guerre était déjà signé, mais la nouvelle n’en était pas encore parvenue en Amérique.
  24. Le traité de Guadalupe-Hidalgo cédait aux États-Unis la Californie, le Nouveau-Mexique, l’Arizona et la région où se sont formés depuis les États du Colorado, d’Utah et de Nevada.
  25. Calhoun, toutefois, ne demeura pas fidèle à ce programme et son zèle esclavagiste l’entraîna dans une voie antinationale.
  26. L’ordre de Cincinnatus, fondé en 1783 par les officiers de la guerre de l’Indépendance, devait, dans la pensée des fondateurs, être héréditaire. La clause d’hérédité dut être abandonnée à cause des véhémentes attaques qu’elle causa. L’emblème était un aigle d’or attaché à un ruban blanc et bleu. Washington ne le porta que dans les premiers temps de sa présidence. L’ordre existe encore comme société privée dans six États où d’ailleurs il a changé complètement de caractère.
  27. Peu de temps après la guerre, à Richmond, dans un dîner, un toast fut proposé « au drapeau des vaincus » (the fallen flag). Le fils du général Lee était présent ; il se leva et dit : « Messieurs, ces temps ne sont plus. Nous n’avons qu’un seul drapeau, le glorieux étendard étoilé et, pour ma part, je ne prendrai mon fusil ni ne lèverai mon verre pour aucun autre. » Vit-on jamais une guerre civile se terminer de la sorte, sans désordres et presque sans rancunes ? Il est positif que l’Amérique a modifié certaines des lois de l’histoire.
  28. On nommait ainsi, à cause du sac de nuit en tapisserie qui constituait leur unique bagage, les aventuriers qui, après la guerre, se ruèrent sur le Sud et organisèrent en grand l’exploitation des nègres.
  29. Les Scandinaves émigrés de 1860 à 1876 représentent un total de près de 250,000.
  30. Voir la Nouvelle Revue du 15 décembre 1896 et 1er, 15 Janvier et 1er Février 1897.
  31. W.-H. Dixon, New America, t. ii.
  32. Il avait encore une arrière-pensée pour l’avenir. Quand les enfants des premiers Mormons, devenus grands, voudront rentrer dans la vie normale, ils s’apercevront qu’aux yeux des autres hommes ils ne sont que des bâtards et que la civilisation place sur leur route des obstacles sans nombre dont la crainte les retiendra dans l’Église mormone… Brigham Young avait vraiment du génie, mais un génie satanique.
  33. Les Shakers, entre eux, se désignaient sous le nom de Believers in Christ’s Second appearing.
  34. Il est très curieux de noter que celles de ces communautés qui furent fondées dans une pensée purement économique et sans bases religieuses ont toutes échoué ; le succès, au contraire, s’attacha à celles qui reposaient sur une conception religieuse, si fantaisiste fût-elle.
  35. Voir Universités transatlantiques. 1 vol. Paris, 1890.
  36. Art. du Dr Washington Gladden dans le Century (1894). L’auteur, qui est protestant, adresse à ses coreligionnaires d’énergiques remontrances contre ces procédés dont s’indigne son libéralisme.